V
Une fois sur les dalles du quai, Pygmalion et Galatée s’arrêtèrent. Pygmalion n’avait pu, dans la hâte et le secret de sa fuite, se ménager une lettre d’introduction pour quelque notable Syracusain. Il leur fallait donc s’enquérir d’une auberge. Et il cherchait auprès de qui s’informer, lorsque Galatée lui désigna un homme, enveloppé d’un manteau militaire et coiffé d’un casque à plumes d’autruche. Accoudé sur une pile de ballots, le menton dans la main, il examinait d’un air désœuvré le déchargement de leur galère.
--«N’est-ce pas aussi un étranger?» objecta Pygmalion.
--«Qu’importe!» murmura Galatée. Et, hardiment, elle aborda l’inconnu.
--«Seigneur», dit-elle, «nous venons de Chypre. Mon époux que tu vois, est Pygmalion, le fameux sculpteur d’Amathonte. Tu connais son nom, peut-être?... Moi, je suis Galatée... Je te prie de nous indiquer un logis.»
--«Je suis Sextus Pomponicus Ridens», déclara l’autre, «chevalier romain et tribun de la IVe Légion, envoyé par le Sénat auprès du tyran Hiéronyme.»--Avec une parfaite urbanité, il protesta de son dévouement à l’illustre Pygmalion et à sa compagne. Il ignorait, à vrai dire, les auberges de Syracuse. Mais, habitant le palais de l’Achradine réservé aux ambassadeurs, il offrait de les y recevoir jusqu’au lendemain, jour où, sa mission terminée, il repartait pour l’Italie.
Émerveillé de se savoir connu à Rome même, Pygmalion hésitait devant l’offre du tribun. Mais comment refuser à Galatée cette joie d’être logée dans le palais des ambassadeurs? Et puis, pour un jour!...
Il accepta.
Le soir, Pomponicus vint leur tenir compagnie. Le sculpteur et lui jouèrent au cottabe. En jetant les dés, il narrait ses campagnes de Dacie, sa poursuite des Quades et des Gépides à travers les affreuses profondeurs de la forêt Hercynienne. Galatée écoutait ce héros avec ravissement--et Pygmalion, qui, malgré son désir de perdre, gagnait à tout coup, s’ébahissait que leur hôte fût un si piètre joueur.
Des le matin, Pygmalion partit à la recherche d’un autre logis. Galatée, trop lasse pour courir la ville, attendrait son retour. Rien ne pressait, Pomponicus ne partant que tard dans la soirée.
Le Cypriote, guidé par un Syracusain complaisant, ne tarda guère à découvrir, dans le paisible quartier de Tyché, au-dessus du port de Trogile, une maison, jolie et presque neuve. Toute blanche, elle avait des jardins fleuris et des terrasses ombragées de citronniers, d’où la vue s’étendait sur les forêts de l’Hybla, l’immensité bleue de la mer Ionienne, et, tout au fond, les neiges de l’Etna.--Délicieux refuge pour leur amour! Aujourd’hui même ils s’y installeraient, car des meubles--outre une vieille esclave libyenne--garnissaient les appartements.
Tout joyeux du marché conclu, il regagna l’Achradine. Le soleil était au haut de sa course, et l’ombre des gnomons entamait la sixième heure, lorsqu’il entra dans le palais, se hâtant vers la chambre de Galatée.
Personne!
--«Elle doit être chez Pomponicus: elle s’ennuyait, sans doute!--J’ai été si longtemps dehors!»
Il courut chez l’officier.
Des esclaves nettoyaient la pièce, secouant les tentures, déplaçant les meubles.
--«Où est le chevalier romain?»
--«Ne sais-tu donc qu’il est parti? Vers la quatrième heure. Avec une femme. C’est l’envoyé de Carthage qui doit arriver ici, tantôt.»
Mais le malheureux n’entendait plus.--Son épouse! ce traître, cet infâme Romain avait enlevé son épouse!--Et il se précipita vers le port, à travers la foule épaisse qui emplit les rues, l’hiver, au milieu du jour.--Des garnements, sur son passage, criaient: au voleur!--Comme un furieux, il passa le pont d’Ortygie, repoussant les péagers qui tentaient de l’arrêter. Il atteignit le quai.
Trop tard! Là-bas, une girouette dorée figurant la louve de Rome oscillait au mât d’une trirème. On entonnait le «rhypapai» du départ. Elle démarrait!
A grands coups brutaux, il enfonça la presse des badauds.
La galère, à vingt brasses du bord, s’essorait: selon la plaintive mélopée de la chorme, les rames, grinçant en cadence sur leurs tolets de bronze, battaient l’eau écumeuse.
A cet instant, coiffé de son casque à plumes d’autruche, Sextus Pomponicus montait sur le tillac, tenant par la taille, amoureusement penchée sur son épaule, Galatée.
Pygmalion s’élança, plongea, reparut, nageant de toutes ses forces vers la galère.
Mais ses vêtements s’imbibaient d’eau, le paralysaient; le navire accélérait sa vitesse, filant comme une mouette sous l’effort de son triple rang de rames. Et, devant Pygmalion qui se débattait dans le sillage mousseux, Galatée mit un long baiser sur la bouche de son beau chevalier.
Alors, suffoquant, se débattant, il se souvint:--Jadis, «la posséder une fois, et mourir!» avait-il dit?--Dérision folle! non! il ne voulait pas mourir!--la posséder! toujours! oui!--Galatée! c’est impossible! Galatée, la fille de son âme, sa vie! son épouse surnaturelle!--Désir! Désir! seul vrai Dieu!
Empaqueté comme dans un linceul parmi les plis collants de sa robe, il coulait, irrémédiablement.--Galatée! Galatée!--O la divine statue d’impassible ivoire qu’il contempla, jadis, aux jours heureux, dans les mystiques illusions du crépuscule!--Désir! Désir! seul vrai Dieu!
Sa main crispée agrippa un instant, à la surface de l’eau, des flocons d’écume; tandis que penchée à la poupe, elle lui criait, suave et ironique,--sans qu’il pût l’entendre, jamais plus:
--«Je ne t’aime pas, tu sais? Je ne t’ai jamais aimé! Imbécile! tu m’as prise pour Galatée! mais je suis Gynè, fille de Hèva! Gynè! Gynè!»
A côté d’elle, le chevalier romain Sextus Pomponicus Ridens, tribun de la IVe Légion, lorgnait, en fin connaisseur, la grâce souple et voluptueuse de son geste ployé.