‹ La Belle aux yeux d’orChapitre 2 sur 15 · Scène III.

Scène III.

Dans la maison de don Juan.

Entrent DON JUAN et CHACON, avec chacun un bouclier.

Don Juan.

J’ai pris à la hâte ma cotte de mailles. C’est une nuit d’aventures.

Chacon.

Votre bon ange vous a bien conseillé. — Pour moi, je n’aime pas ces nuits-là.

Don Juan.

Les nuits d’aventures, disait un homme d’esprit, sont des nuits de malheur.

Chacon.

Béni soit celui qui a inventé les cottes de mailles ! Quand celle que je porte à tous les jours sera usée, j’en choisirai une de la meilleure espèce.

Don Juan.

C’est une excellente défense. Cela vaut mieux qu’un ami ; cela vaut mieux qu’un mur pour s’appuyer.

Chacon.

Et moi je sais quelque chose qui vaut encore mieux que ça.

Don Juan.

Et qu’est-ce ?

Chacon.

Un bon lit.

Don Juan.

Fort bien. Mais quand on doit sortir, une bonne cuirasse n’est pas à dédaigner.

Chacon.

Voulez-vous une épée, ou un poignard ?

Don Juan.

Donne-moi les deux.

Chacon.

Mais où donc allez-vous ?

Don Juan.

Àmes amours.

Chacon.

Vous perdez la tête.

Don Juan.

On la perdrait à moins.

Chacon.

Il me semble qu’elle vous tient furieusement au cœur. Eh bien, soit !… Que cela doive vous être utile ou non, — je vous suivrai.

Don Juan.

Silence ! voici mon père.

Entre LE VINGT-QUATRE.

Le Vingt-quatre.

Eh bien, mon fils, où allez-vous donc ?

Don Juan.

Vous le voyez, mon père. C’est une nuit de sérénades et d’illuminations. Castillans et Andalous…

Le Vingt-quatre.

Ne vaudrait-il pas mieux sortir à cheval ou en voiture ?

Don Juan.

Vous allez encore me gronder !

Le Vingt-quatre.

Une cotte de mailles, un bouclier, une épée, et Chacon ?

Chacon.

C’est mon devoir. — Vous, monseigneur, vous nous traitez si bien….

Le Vingt-quatre.

Si tu avais le traitement que tu mérites…

Chacon.

Qu’ai-je donc mérité ?

Le Vingt-quatre.

Les galères.

Chacon.

Vous avez bien mauvaise opinion de moi.

Le Vingt-quatre.

Je te regarde comme le plus méchant garnement que l’on ait coiffé d’une mitre.

Don Juan.

Mon père, ma conduite ne donne pas lieu…

Le Vingt-quatre.

Je la connais.

Don Juan.

Puisque vous la connaissez si bien, mon père, vous devez savoir qu’elle est excellente.

Le Vingt-quatre.

Admirable ! parfaite ! — Je sais où vous allez.

Don Juan.

Je puis vous avouer toutes mes démarches.

Le Vingt-quatre.

En effet, vous ne sortez que pour aller dévotement à l’église.

Don Juan.

Non, mon père ; mais daignez vous informer ; demandez si l’on me voit jamais au jeu ou dans des lieux suspects. Je ne vais que dans une certaine rue où demeure une femme que j’aime avec les intentions les plus pures.

Chacon.

Bien répondu.

Le Vingt-quatre.

Àmerveille !

Chacon.

Sans doute. Mon maître voulait saintement épouser une femme de mérite : y a-t-il là de quoi effaroucher un bon chrétien ?

Le Vingt-quatre.

Une femme belle, pauvre, et bel esprit ? Non, jamais. Tant que je vivrai cela ne se fera pas.

Don Juan.

Eh ! que faut il que j’attende encore ? Que voulez-vous de plus, mon père ? Suis-je une fille pour languir l’aiguille à la main jusqu’à ce qu’il vous plaise de me marier ? — Aimeriez-vous mieux que je fusse un libertin dépensant votre argent avec des femmes galantes ? un querelleur, tuant à droite et à gauche les fils de famille, et obligé de me réfugier à chaque instant dans quelque asile sacré ? un dissipateur empruntant de tous côtés à gros intérêts, et signant des billets payables au jour de votre mort ?… Oh ! alors, sans doute, je serais digne de vos caresses, de votre amour paternel !

Le Vingt-quatre.

Je te pardonne tout ce que tu viens de dire ; mais ce que je ne te pardonnerais jamais, ce serait de te marier contre mon gré. Je sais tes intentions. Voilà ce qui me fâche. Je serais bien avancé d’avoir pour bru la Belle aux yeux d’or ! Il n’y a jamais beaucoup d’or dans des yeux… même les plus grands… Allons, qu’il ne soit plus question de cela. Je veux te marier avec deux mille ducats de rente.

Don Juan.

Ôvile et méprisable fortune !

Le Vingt-quatre.

Avec cela, tu pourras t’en faire cinq ou six mille. — Mais en attendant, rentrez. Cette nuit est pleine de périls, et je ne veux pas qu’on s’y expose. Rentrez. Du balcon vous verrez la fête. Allons, rentrez donc. Pourquoi me regarder ainsi ?

Chacon.

Tout de bon ?

Don Juan.

Vous me traitez comme une petite fille.

Le Vingt-quatre.

Allons, pas de réplique.

Don Juan.

Je vous suis ; allez devant, mon père.

Le Vingt-quatre.

Ta vie en dépend.

Il sort.

Don Juan.

Oui, ma vie ou ma mort. — Chacon, je pourrai par la terrasse descendre chez don Louis. Prends les armes.

Chacon.

Dieu veuille que ceci finisse bien !… Il n’arrive jamais bien aux enfants qui transgressent les ordres d’un père respectable ; et je crains que nous ne fassions comme les chats, qui, dans leurs ébats, tombent parfois du haut des toits dans la rue.

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