X
Le lendemain, à cinq heures du matin, Eusèbe s'éveillait tout surpris de ne point voir des poutres saillir dans le plafond, ni son fusil pendu au mur, ni les trois coloquintes qui ornaient sa cheminée. Une seconde lui suffit pour reprendre ses esprits. Prompt comme l'éclair, il sauta de son lit et fut ouvrir la fenêtre.
--Voilà Paris! s'écria-t-il, la ville par excellence, qui tient la tête du monde, la ville aux mille palais, aux...
Il s'arrêta. Un silence profond régnait dans la rue. Un balayeur attardé troublait seul du bruit de ses pas le calme de la ville endormie. Le jeune homme cherchait les mille palais, et ses yeux étonnés n'apercevaient que des cheminées en briques et en poterie. Il referma sa fenêtre et passa son pantalon.
· · ·
_A mistress_ Héléna Fitz-Gérald
_Victoria Cottage_,
A Funchal (_Iles Madère_).
Je vous demande tout à fait pardon, madame, à vous qui m'avez promis de lire ce volume--je ne dis pas ce livre--d'avoir osé y écrire le vilain mot qui termine le dixième chapitre. Je ne pouvais cependant faire autrement. Permettez-moi de m'expliquer. Vous me condamnerez ensuite si vous voulez.
Le peuple chinois, qui est bien le peuple le plus ridicule du monde, peut-être parce qu'il est le plus vieux, a trouvé le moyen, tout en empêchant les étrangers d'entrer dans ses murs, de répandre dans tout le globe une infinité de produits désastreux. Ce peuple absurde n'avait, il faut en convenir, qu'une mission à accomplir sur terre: cultiver le thé et fabriquer des tasses dans lesquelles on puisse le boire. Trompant les desseins de la Providence, il nous a saturé d'un tas de petits monstres verts et bleus, d'ivoire ciselé, de laque, de nankin, de savon triangulaire et d'allumettes odoriférantes. Cela est-il vrai, oui ou non? Eh bien, j'aurais pardonné les potiches, les magots, la laque, cette espèce de cire à cacheter les lettres écrites à l'encre de Chine, l'étoffe jaune, les allumettes, le savon à écorcher; j'aurais tout pardonné à ces brutes qui tuent nos prêtres et jettent leurs enfants dans les ruisseaux, s'ils n'avaient pas inventé les proverbes.
Oh! les proverbes! mistress Héléna, vous ne savez pas ce que c'est, je vous assure. Figurez-vous les choses du monde les plus sottes et les plus ennuyeuses, et vous n'approcherez pas.
Imaginez sept ou huit mille pensées décousues et se contredisant toutes, imprimées en caractères honteux de servir une si triste cause, sur du papier à chandelles, et vous aurez une faible idée de ce que nous autres Français, nous appelons la _Sagesse des Nations_.
Ouvrez la première page, vous y lirez les phrases que voici:
«Il ne faut jamais courir deux lièvres à la fois.»
«Il faut toujours avoir deux cordes à son arc.»
«Il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire la veille.»
«Le sage remue sa langue sept fois avant de parler.»
«Faute d'un moine l'abbaye ne manque pas.»
«La mort d'un ciron fait un vide dans l'univers.»
«Les paroles s'envolent, les écrits restent.»
Voilà, chère madame, les échantillons les plus profonds de cette profonde sagesse.
Ne trouvez-vous pas qu'il est bien ingénieux de mettre deux cordes à son arc pour courir un seul lièvre? Ne conviendrez-vous pas que si l'on remuait sa langue sept fois avant de parler, il faudrait remettre à six mois ce qu'on peut faire tout de suite? Un sot, retournât-il sept fois sa langue, finirait toujours par dire une bêtise. Si les paroles ne s'envolaient pas, on n'aurait point besoin d'écrire. Si la mort d'un ciron fait un vide dans l'univers, celle d'un moine peut bien, sans comparaison, en faire un dans une abbaye?
Un jour, c'était hier, je résolus,--pour cette fois seulement,--de me métamorphoser en penseur et de découdre d'un coup de pied cet habit d'arlequin qu'on a posé sur l'échine de la morale et de le remplacer par un conseil unique donné aux hommes. Ce conseil le voici:
«Grands de la terre, heureux du jour, et vous les humbles et les ignorés, employez chaque matin une heure à passer votre pantalon.»
Bon, voilà que j'ai encore écrit ce vilain mot; que voulez-vous, mistress Hélène, il le fallait! Il le fallait, parce que c'est pendant que l'homme se livre à cette occupation--utile, après tout,--que le sort de sa journée se décide, et qu'est-ce que la vie, je vous prie, sinon une journée qui recommence tous les matins?
C'est pendant cet instant où l'homme quitte la nature pour entrer dans la civilisation, représentée par deux fourreaux de drap, qu'il complote toutes ses noirceurs, c'est pendant cette seconde qu'il se dit:
«J'irai voir Jeanne à trois heures.
»J'achèterai du Mobilier.
»Je ne prêterai pas les vingt-cinq louis que Dubief me demande.
»Si je pouvais repasser mes actions de *** à Mongoville!
»Si je faisais un procès à Tournade?
»Ma belle-mère a tort; elle se mêle de ce qui ne la regarde pas.
»J'ai envie de changer mon coupé.»
Si, au lieu de rester une seconde pour se transformer, l'homme mettait une heure, il aurait tout le temps nécessaire pour réfléchir:
Qu'il aurait tort d'aller voir Jeanne qui le ruine; que d'ailleurs sa femme est charmante et mille fois plus belle et plus spirituelle que Jeanne, qui est une grue, qui se peint le visage;
Qu'il aurait tort d'acheter du Mobilier, parce que s'il est vrai que le Mobilier hausse quelquefois, il est vrai aussi qu'il baisse souvent;
Qu'il aurait tort de ne pas prêter vingt-cinq louis à Dubief, qui est un honnête garçon qui lui a rendu des services;
Qu'il aurait tort de repasser ses mauvaises actions de trois étoiles à Mongoville, ce qui serait un vol;
Qu'il aurait tort de faire un procès à Tournade, parce que les gens de justice, huissiers et autres avoués en profiteraient seuls; puis Tournade a de la famille, que diable!
Qu'il aurait tort de faire une scène à sa belle-mère, parce qu'enfin une mère a bien un peu le droit de se mêler des affaires de sa fille;
Qu'il aurait tort de changer sa voiture, parce que si le malheur voulait qu'il fasse faillite, ce qui pourrait bien lui arriver, ses créanciers lui reprocheraient amèrement son luxe.
Toutes ces réflexions faites, il passerait son habit, et tout irait pour le mieux dans la vie de ce galant homme et de ses semblables qui agiraient comme lui.
Vous voyez, mistress, que devant un si immense résultat, l'emploi d'un mot inconvenant est une bien petite affaire, et que vous ne sauriez me refuser votre pardon.
Vous allez me dire que ce conseil, cet avis, cet aphorisme auquel je voudrais donner force de loi, ne concernant que les hommes, vous déclarez vous en laver les mains. Attendez, j'ai aussi à donner aux femmes un conseil auquel j'attache peut-être plus d'importance encore qu'à l'autre, bien que les résultats ne doivent pas être les mêmes.
Aux femmes je dirai:
«Ne portez jamais de pantalons.»--Bon, encore ce maudit mot!--Cette fois ce n'est pas ma faute, je l'ai écrit avec préméditation.
Agréez, etc.