‹ La bêtise humaineChapitre 18 sur 49 · XVII

XVII

Le jour était venu; brisé par les âpres émotions de la nuit. Eusèbe pâle, les yeux cernés, dormait d'un sommeil profond. Un bruit du dehors vint le réveiller. Il ouvrit les yeux, chercha autour de lui; son regard devint inquiet et il pensa qu'il avait rêvé. Mais la soirée de la veille et les tourments de la nuit lui revinrent à l'esprit.

--Non, je n'ai pas rêvé, se dit-il. Je n'ai jamais été si heureux et si malheureux à la fois; cette femme, je la vois encore. Pourquoi s'est-elle emparée de moi? son souvenir me brûle et me ravit. Cette nuit, je cherchais à la chasser de ma pensée. J'avais tort, c'est bon de penser à elle. Je la verrai encore ce soir et demain, et toujours.

La journée s'écoula lentement. Il n'y avait pas trois secondes que les bureaux du théâtre étaient ouverts, qu'Eusèbe était installé au premier rang des fauteuils d'orchestre. Il attendit palpitant le commencement du spectacle. La patience, l'empressement du pauvre garçon furent mal récompensés. On jouait ce soir-là _Zampa ou la fiancée de marbre_, et ce fut en vain qu'il chercha la femme qui l'avait si fort troublé. Il partit navré, et revint le lendemain.

Ce jour-là il était sûr de ne pas être trompé dans son espoir: à vingt reprises, depuis le matin, il avait lu l'affiche du spectacle. Il avait acheté le programme, et bien avant l'ouverture des portes, assis dans un café voisin, il le relisait pour la centième fois:

LE DOMINO NOIR,

_Opéra-comique, 3 actes.--Scribe, Auber._

Mademoiselle ADÉONNE continuera ses débuts par le rôle d'ANGÈLE.

--Quel joli nom, se disait Eusèbe, Adéonne! Adéonne! Cela chante comme elle, cela lui ressemble; Adéonne! il n'y a qu'elle au monde qui puisse se nommer ainsi.

Enfin l'heure sonna. Il pénétra dans la salle et s'enivra de la vue de celle qu'il aimait. Cette fois il écouta la pièce avec intérêt. Il suivit pas à pas la singulière et invraisemblable histoire éclose dans le cerveau du plus habile homme de théâtre des temps modernes. A la fin de la soirée, il regagna sa demeure à pas lent.

--Je suis comme _Horace de Massaréna_, se dit-il en entrant dans sa chambre. L'amour du héros de la pièce lui avait révélé le sien. Je l'aime, mais lui joue la comédie; moi, je l'aime véritablement, je suis heureux, bien heureux, je la verrais souvent; quand je la vois j'oublie tout. Ce que j'éprouve est impossible à dire. Cet homme qui chante avec elle est bien heureux. Si je savais chanter! Mais je ne sais pas, et saurais-je que je ne voudrais point près d'elle faire l'histrion. Je ne voudrais pas répéter un rôle appris, une leçon d'amour étudiée: elle ne me croirait pas, j'en suis sûr. Il me semble que je trouverais autre chose à lui dire ou je me tairais: je me mettrais à ses genoux, je la regarderais; cela vaudrait mieux, cela vaudrait mieux, certainement!

Pendant trois semaines, Eusèbe fut contempler Adéonne. Il vivait heureux, sans parler à personne de ses joies infinies. Cet amour égoïste et vrai, vrai parce qu'il était égoïste, et égoïste parce qu'il était vrai, se serait peut-être éteint de lui-même si le monde n'était venu y mettre le doigt.