XXV
Eusèbe eut tout le temps possible pour méditer sur le singulier aphorisme si naïvement formulé par Adéonne: pendant un an, ils ne se quittèrent pas.
Le jeune homme avait oublié l'univers qui, de son côté, s'occupait peu de lui.
La comédienne aimait avec passion. A son amour se joignait un autre sentiment: le caractère doux et l'ignorance complète d'Eusèbe sur toutes les choses de la vie, la rendaient l'arbitre de sa destinée, et elle était fière, cette fille, qui avait porté des bas troués pendant vingt ans, d'avoir à protéger quelqu'un.
Elle n'abusait pas de sa suprématie. Plus d'une fois, à genoux devant son amant, elle lui avait dit:
--Comme tu es bon de ne pas vouloir être le maître!
Lorsque les femmes qui vivent en dehors des lois sociales parviennent à l'âge de vingt ans, elles regardent l'humanité par-dessus l'épaule; elles méprisent les hommes à cause de leurs faiblesses qu'elles connaissent bien. Souvent il leur arrive de pleurer amèrement, mais ce n'est pas sur leur abjection ou leur servitude, les remords eux-mêmes n'ont rien à voir dans ces larmes; esclaves, elles pleurent de ne pas avoir des maîtres forts.
Alors le besoin d'être dominées ou de dominer s'empare de ces créatures folles; de là naissent ces liaisons odieuses avec des hommes odieux, où la femme n'est plus dominée, mais battue; ou encore ces amitiés étranges et pleines de jalousies que les impures éprouvent entre elles.