XXXI
--Tenez, dit Clamens, voyez-vous ce ruban d'asphalte, qui s'étend de l'endroit où nous sommes jusqu'à la Chaussée-d'Antin?
--Oui, répondit Eusèbe; c'est le boulevard des Italiens.
--Vous l'avez dit. Eh bien! l'humanité entière grouille sur cette surface de terrain grande à peine comme le jardin de votre père. Asseyons-nous, et dans une heure, vous connaîtrez Paris comme si vous l'aviez fait; et Paris c'est l'univers. Les autres villes du monde, Bordeaux, Lyon, Londres, Berlin, Rome, Pétersbourg, sont des rivières ou des fleuves; Paris, c'est la mer. Tous les échantillons physiques et moraux de l'espèce humaine viennent s'y rouler et se tordre comme des vagues furieuses, dans cette immense et sublime tempête qu'on nomme la vie. Vous voulez décomposer cette eau houleuse? Tant pis pour vous; vous n'y trouverez que de l'écume, ou vous vous noierez, faute de cette ceinture de sauvetage qui s'appelle l'expérience.
--Mieux vaut se noyer tout de suite que de mourir de fatigue sur un rocher d'où l'on n'aperçoit que le vide, reprit Eusèbe; mais, en vérité, il me semble que nous employons de bien grands mots pour de bien petites choses.
--Et d'abord, répondit Daniel Clamens, il n'est rien de petit au monde. Une goutte d'eau peut sauver un homme, trois peuvent le tuer, cent forment une rigole, mille un ruisseau. Multipliez dix fois ces nombres par eux-mêmes, et vous arriverez à former un torrent qui, en huit jours, engloutirait la France. Eh bien! les hommes sont comme ces gouttelettes; en les voyant séparément, ils n'ont rien de terrible; mais le jour où, par une franc-maçonnerie mystique, ils se trouvent rassemblés et classés selon leurs vices, leurs qualités, leurs passions ou leurs ardeurs, ils s'enlacent et forment un tout redoutable qui ébranle les sociétés jusque dans leurs racines les plus profondes.
--Que faire, au milieu de tout cela? demanda Eusèbe.
--Rire, répondit le poëte; rire pour ne pas pleurer; exploiter les vices des uns, les vertus des autres, et fermer les yeux pour ne pas voir le lendemain.
--En admettant cette théorie, reprit Eusèbe, il me semble fort difficile de connaître assez les autres pour pouvoir profiter de leurs défauts ou de leurs qualités.
--Allons donc! on connaît tout le monde excepté soi. Voyez-vous ce gentleman qui marche devant nous? il est mis comme un prince, il dîne dans les bons endroits et ne se refuse rien. Il est arrivé à Paris en sabots, il y a quatre ans; aujourd'hui il doit ses bottes, voilà tout le mystère.
Ce gaillard-là refuserait le traitement d'un conseiller d'État; il gagne plus à emprunter.
--Très-bien, répondit le jeune homme, pour celui-là, je comprends, il a un vice déterminé. Vous le connaissez et ne lui prêtez rien; c'est fort bien cela; mais quel parti pouvez-vous tirer de lui et de ses défauts?
--Je lui emprunte de l'argent.
Le jeune Martin fut sur le point de penser que son ami le faisait poser, comme jadis Paul Buck avait fait poser Bonnaud sur le chemin de fer; mais Clamens ne lui donna pas le temps d'entrer en pourparlers avec cette idée.
--Je lui emprunte de l'argent, reprit-il, et il m'en prête parce que, mieux que personne, il connaît la nécessité. Adroit chasseur de pièces de vingt francs, il croit voir en moi un élève qui fera son chemin. Puis l'argent qu'il me prête est l'excuse de sa conscience: lorsqu'il dépouille les autres, il pense que je l'ai dépouillé, et il finit par croire qu'au lieu de pratiquer l'escroquerie il applique la loi du talion. Seul, cet homme n'est point dangereux; mais il a dix mille confrères, qui exploitent quarante mille sots et en vivent, au détriment de cent mille pauvres diables qui crèvent de faim ou vont mourir aux galères.
--Je suis sûr, continua Daniel Clamens, que le mot _usurier_ représente à votre esprit un vieillard sordide, en redingote marron et en bonnet de soie noire.
--Il est dans ma commune un vieil homme nommé Gardet, qui passe pour pressurer les pauvres gens qui lui empruntent de l'argent. Il est vrai que ce vieux drôle est vêtu à peu près comme vous le dites, à cette différence près que son bonnet n'est point en soie. Dans beaucoup de livres que je lis depuis deux ans, j'ai vu les usuriers dépeints de la même façon.
--C'est un tort. Aujourd'hui, tout ce qui fait le mal est jeune; c'est là un des signes les plus caractéristiques de notre époque. Ce sont les jeunes qui jouent à la Bourse, pendant que les vieux font du commerce; ce sont les jeunes qui entretiennent les filles, et les vieux qui se cachent dans les armoires: c'est triste à dire, mais cela est ainsi. Revenons à nos moutons. Ces deux jeunes dandys qui, devant nous, balancent si agréablement leurs sticks, ont à peine cinquante ans à eux deux, et ce sont les juifs les mieux réussis de Paris.
--Mais, interrompit Eusèbe, je croyais que vous étiez Juif?
--Permettez, reprit vivement Daniel, je suis Israélite, ce qui n'est pas du tout la même chose. Tels que vous les voyez, ce fashionable et son brillant ami ont ruiné bien des gens. En ce moment, ils ne se promènent pas, comme vous pourriez le supposer: ils cherchent pratique. Avez-vous besoin d'argent?
--Cher ami, répondit Eusèbe, vous savez que je suis tout à fait sauvage et que j'ignore la plupart des choses de la vie; faites-moi donc la grâce, si cela ne vous ennuie pas trop, de vouloir bien m'instruire jusqu'au bout, en me définissant d'une façon exacte la profession de ces deux hommes.
--C'est facile. Ces deux diables ont compris que le besoin était la lèpre de presque toutes les existences, et ils ont fondé contre la gêne une compagnie d'assurances, qui serait une chose toute philanthropique, si la prime n'était de cent pour cent. Exemple: ils prêtent sur garantie cinq cents francs pour six mois; au bout de ce temps, on leur en rend mille.
--Pourquoi mille?
--Pour l'intérêt de l'argent avancé pendant six mois.
--Mais à tant faire, reprit Eusèbe, ils devraient prêter pour un an; ils n'auraient besoin de rien donner du tout.
--C'est une idée cela. Il faudra que je la leur communique.
--Vous connaissez donc de telles gens?
--Ce sont mes amis.
--Vous m'étonnez fort!
--Raisonnons. Je ne suis pas procureur impérial, moi, que diable! Peu m'importe leur conduite? Qu'ils dupent les sots, c'est une affaire entre leur conscience et la bêtise humaine: qu'ils s'arrangent! Pour moi, je les ai toujours trouvés charmants; ils m'ont rendu service en me prêtant souvent.
--A cent pour cent?
--A rien pour cent.
--Alors, ils ne sont pas aussi juifs que vous le voulez bien dire?
--Ils le sont plus que je ne saurais le dire; mais pas avec moi, et voici pourquoi. Le jour de la fortune faite s'avance pour eux. Ce jour arrivé ils laisseront les affaires, auront des voitures, des maîtresses, ils épouseront deux héritières, feront figure dans le monde. Mais il est une chose qu'ils ne pourront acheter, c'est la considération, et ils comptent sur moi pour leur servir de témoin à décharge devant le tribunal de l'opinion publique.
--Triste, triste! murmura Eusèbe.
--Que voulez-vous, le monde est ainsi fait, dit Daniel.
--Eh bien! décidément, reprit le provincial, j'aime mieux ne pas faire sa connaissance.
--Vous avez tort; vous auriez appris des choses curieuses qu'il importe de connaître; puis, voyez-vous, la première chose à faire est d'apprendre les vices du temps afin de pouvoir les éviter.
--J'aime mieux les appréhender que de les voir de trop près, répondit le jeune Martin; merci mille fois, mon cher Clamens, d'avoir bien voulu être mon guide. Je sens que je suis trop faible pour arriver à un but à travers des chemins si dangereux. Continuez à aller droit devant vous dans cette voie; vous connaissez la boue de toutes les ornières, les ronces de tous les buissons; vous arriverez j'en suis certain. Mais, en vérité, je vous le demande; qu'irai-je faire, moi, simple et naïf à travers tant de périlleux chemins? Suivons chacun notre voie: allez confiant vers l'avenir, moi je retourne au bonheur.
--Qu'appelez-vous le bonheur?
--La femme aimée et mes poëtes dont je vous parlais hier soir.
--Hélas! cher ami, répondit Daniel Clamens, ce bonheur-là ne dure guère. La femme est un grelot qui ne sonne pas toujours. Quant à vos poëtes, ils dureront encore moins que votre maîtresse, puisqu'ils ne sont que trois. La tristesse la plus amère est le fond de ces trois grands génies. Le premier est mort découragé: il vous découragera. Le second vit dans l'exil, où les sérénités sont mornes. Le troisième enfin, frappé par l'ingratitude de ses contemporains, a imposé silence à l'orchestre harmonieux qu'il avait dans l'âme pour s'asseoir désolé sur la pierre du chemin et jouer de la clarinette.