‹ La bêtise humaineChapitre 34 sur 49 · XXXIII

XXXIII

Après une longue discussion, dans laquelle Clamens avait beaucoup parlé et Eusèbe peu compris, le besoin d'un second, pour assister le jeune homme, s'étant fait sentir, Eusèbe se souvint de son vieil ami Paul Buck et se dirigea vers sa demeure.

Le peintre avait déménagé depuis longtemps et ce ne fut qu'après bien des courses que le provincial parvint à le dénicher, dans une affreuse mansarde de la rue Neuve Coquenard.

Hélas, que Paul Buck était changé! ce n'était plus le joyeux artiste à la figure réjouie, au cœur content. La paresse avait passé sur sa tête, avait rendu ses cheveux incultes, déchiré ses vêtements et troué ses bottes.

--Tiens! dit-il, en voyant Eusèbe, je pensais à toi ce matin, je me disais: Si je savais l'adresse de mon petit sauvage, j'irais lui emprunter dix francs.

--En voilà vingt, dit Eusèbe; es-tu malade?

--Moi, du tout. Tu me trouves changé, n'est-ce pas?

--Oui.

--Que veux-tu, c'est le chagrin.

--Tu es malheureux?

--Trois fois les pierres!

--Comment cela se fait-il? tu as du talent, tu aimes l'art et tu es fort.

--Du talent, je n'en ai plus; l'art je le méprise depuis que je vois la réputation vivre en concubinage avec un tas de polissons sans mérite; quant à ma force, elle a disparu avec Gredinette, une drôlesse qui m'a quitté pour suivre un garçon de café.

--Tu aimais cette femme? demanda Eusèbe avec étonnement.

--C'était la seule chose qui me restât, répondit douloureusement le peintre. Dame! j'y tenais! Et toi, mon bon vieux, que deviens-tu?

--Je me bats demain.

--Ah!

--Oui.

Et Eusèbe raconta de point en point à Paul toute sa vie depuis qu'ils étaient séparés.

--Eh bien! dit-il en terminant son récit, que penses-tu de cela?

--Mais, répondit Paul, je pense que tu as bien fait de venir me chercher, que tu as agi en brave garçon en donnant un démenti à ce gentilhomme de carton; mais je pense aussi qu'il pourrait bien se faire qu'il ait dit la vérité.

Eusèbe pâlit. Paul continua:

--C'est que, vois-tu, les femmes sont bien étranges! Pourquoi ton Adéonne ne te tromperait-elle pas avec un comte, puisque Gredinette m'a trompé avec un homme à tablier blanc?

--Adéonne a trop de cœur.

--Mon Dieu! ce sont toujours les femmes qui ont trop de cœur qui éprouvent le besoin de le partager. Sais-tu tirer?

--Pas le moins du monde.

--Tu n'as pas peur, j'espère?

--Si, répondit Eusèbe, j'ai peur, j'ai bien peur.

--Pas possible! s'écria Paul en lâchant sa pipe; tu dois te tromper.

--Non. Je sais ce que je dis. Je n'ai pas peur d'avoir la peau trouée, je ne crains pas qu'on me fasse du mal, je n'ai pas cette crainte ignoble qui fait frissonner et vous donne froid. J'ai peur de mourir, j'ai vingt-quatre ans; j'ai peur de mourir et de quitter Adéonne que j'aime; j'ai peur de mourir sans avoir revu mon père et mes grands arbres de la Capelette. Depuis deux heures, l'idée que je pourrais mourir demain m'a donné le mal du pays; je ne cherche plus à lire dans l'avenir; je regarde dans le passé, il me semble qu'il n'y a eu que du bonheur. Les êtres les plus humbles pour lesquels j'ai eu de l'amitié prennent dans mon cœur des proportions immenses. Il ne me reste peut-être plus que quinze heures à vivre. Eh bien! j'en donnerais sept pour revoir la grande Caty, une pauvre paysanne qui a eu soin de mon enfance, et embrasser mon pauvre chien Médor, qui est aveugle.

--Bah! tout ira bien, dit Paul, rassure-toi; tu peux compter sur moi; demain je serai chez ton ami à l'heure indiquée.

Eusèbe lui serra la main et partit.

Quand il fut seul, le peintre se dit:

--Pauvre garçon! Il a raison, c'est dur de mourir à son âge, quand on a tant de raisons de regretter la vie. Mais qui dit qu'il mourra? ce n'est guère probable; s'il n'est que blessé, il pourra revoir son père, ses grands arbres et aimer sa maîtresse. Mon père, à moi, est mort; quand il vivait nous n'avons jamais eu d'autres arbres que ceux des routes; ma maîtresse est partie; je ne possède pas même un chien aveugle, et je viens de casser ma pipe.

Et comme ses yeux se portaient sur la pièce d'or laissée par Eusèbe, il ajouta: Pourtant il ne faut pas trop se plaindre, puisque je possède vingt francs: le droit de vivre un jour ou de ne pas mourir pendant quinze.