‹ La bêtise humaineChapitre 39 sur 49 · XXXVIII

XXXVIII

Or, le mercredi, Eusèbe Martin, Daniel Clamens et Paul Buck arrivèrent à Versailles. Comme l'heure de comparaître n'était pas encore venue, les deux jeunes gens firent visiter la ville au provincial; après quoi ils se dirigèrent vers le parquet.

--Est-ce là ce que vous nommez le palais de justice? demanda Eusèbe en montrant à ses amis un bâtiment d'assez chétive apparence.

--Oui, répondit Clamens.

--Vous me disiez en venant, reprit l'amant d'Adéonne, que la justice était le premier des pouvoirs constitués. On ne s'en douterait guère en comparant son palais avec celui des rois.

--Les rois, dit Paul Buck, possèdent en France une dizaine de palais; la Justice en a plus de cinq cents, et elle condamne plus d'hommes en un jour, qu'un monarque n'en pourrait grâcier en un an.

--Heureusement pour la société, messieurs, dit en saluant M. de Vic, qui arrivait suivi de MM. de la Saulaye et de Buffières.

La première vengeance de la justice contre les duellistes est de les réunir dans son antichambre. Sans le respect profond que les Français professent pour elle, bien des rixes se renouvelleraient. Il est vrai que cet usage, qui pourrait avoir de graves désagréments, a aussi des compensations: souvent on a vu des adversaires se serrer la main au moment de comparaître devant leur juge.

M. de la Saulaye en apercevant l'amant d'Adéonne le salua courtoisement et lui tendit sa main.

Eusèbe salua à son tour, mais ne répondit point à l'avance qui lui était faite.

--Monsieur, dit le commandant de Vic en fronçant le sourcil, j'ai l'honneur de vous faire remarquer que M. de la Saulaye vous offre la main.

--Ne voulant pas lui offrir la mienne, dit Eusèbe, je suis fâché que vous m'ayez fait faire cette remarque.

Le militaire allait probablement se fâcher si M. de Buffières ne l'eût retenu.

--Vous êtes trop bon, commandant, lui dit-il tout bas, de faire attention à ce rustre.

--Rustre, tant que vous voudrez, répondit le vieux crâne; ça ne l'empêche pas de n'être qu'un grossier.

De leur côté, Paul Buck et Daniel Clamens reprochaient à Eusèbe son manque de courtoisie.

Deux gendarmes entrèrent, escortant trois hommes de mauvaise mine, qu'ils firent asseoir près des acteurs du duel du Pecq.

--Quoi! disait Eusèbe, vous voulez me persuader que j'agirais en homme bien élevé en donnant ma main à un drôle que j'ai vu mentir pour calomnier une femme, qui a voulu me tuer, et qui par dessus le marché, est cause que nous avons le désagrément, vous et moi, d'être ici attendant une condamnation, en compagnie de trois filous! En vérité, je me refuse à croire à une semblable énormité, et je préfère passer pour le dernier goujat du monde, plutôt que d'effleurer le doigt de ce monsieur.

MM. de la Saulaye, de Vic, de Buffières, furent appelés les premiers près du magistrat, qui les garda plus de trois heures.

Eusèbe se rongeait les poings comme un homme enterré vivant. Clamens, un crayon à la main, rimaillait un couplet de facture, et Paul Buck dissertait avec l'un des gendarmes, sur la philosophie de l'histoire.

--Monsieur, dit doucement l'un des bandits à Eusèbe, voudriez-vous, s'il vous plaît, me donner un peu de tabac? voilà quatre mois que je n'ai point fumé.

--Je n'ai point de tabac, répondit Martin, mais j'ai quelques cigares; si ces messieurs le permettent, je vous les offrirai volontiers.

--Offrez, dirent les deux gendarmes, ça ne se doit pas... mais enfin!

Les trois jeunes gens vidèrent leurs porte-cigares, et glissèrent quelque argent dans la main des malfaiteurs. La glace était rompue.

--Pourquoi avez-vous été arrêté? demanda Paul Buck au malfaiteur qu'il venait de gratifier de trois cigares et d'une pièce de deux francs.

--Moi, répondit l'homme avec une voix sinistre, j'ai été coffré par erreur.

--C'est la septième fois que la justice se trompe à votre endroit, dit un gendarme.

--Pour les autres fois, reprit l'homme, je n'ai rien à dire, mais pour celle-ci, aussi vrai que vous êtes un honnête homme, monsieur le gendarme, je suis innocent. Ce n'est pas moi qui ai fait le coup.

--Si ce n'est toi, c'est donc ton frère, reprit sentencieusement le bon gendarme.

--Ma foi, répondit l'homme, vous m'y faites penser; cela pourrait bien être. J'en toucherai un mot au juge.

--Et vous, demanda Eusèbe au second, avez-vous aussi à vous reprocher d'avoir volé?

--Mon Dieu oui, monsieur.

--Qui a pu vous entraîner à cela?

--Les hommes. Mon histoire est fort simple J'avais dix-neuf ans, j'adorais une jeune fille de mon pays. Un jour elle me demanda de lui apporter des fleurs; c'était le lendemain la fête de Sainte-Marie, et elle voulait en couvrir l'autel, afin que la Vierge nous fût favorable; ses parents ne se souciaient guère de notre union. Je n'avais ni jardin, ni fleurs. La nuit venue, je me mis à rôder, et quand tout le village fut endormi, je franchis le mur du verger de l'adjoint au maire...

--Vol avec escalade, la nuit, dans une maison habitée; cinq ans de fers, interrompit le gendarme.

--Vous l'avez dit, continua le voleur; mais comme j'étais jeune, que j'avais de bons antécédents, qu'il ne s'agissait que de quelques roses qui tôt ou tard eussent été offertes à la Vierge, j'en fus quitte pour trois ans de prison. Quand j'eus fini mon temps, ma maîtresse était mariée. Pour moi, j'avais appris en prison la théorie du mal; la répulsion que j'inspirais à tout le monde me força à en apprendre la pratique. Vous voyez que je ne suis pas encore bien fort, puisque je me suis fait pincer.

--Et vous, mon brave, demanda Clamens au troisième larron, pourquoi avez-vous volé?

--Par goût, dit laconiquement celui-ci.

--Par goût?

--Par goût.

--Mon Dieu, reprit le gendarme, tous les goûts sont dans la nature.