‹ La bêtise humaineChapitre 41 sur 49 · XL

XL

Eusèbe quitta le cabinet du juge et fut rejoindre ses deux amis auxquels il annonça que l'affaire en restait là, et tous trois retournèrent à Paris.

Adéonne éclata en transports de joie mêlés de larmes en revoyant Eusèbe. Celui-ci resta préoccupé et ne prêta à cette effusion qu'une attention distraite.

Le lendemain, il se leva de bon matin, s'habilla et sortit au grand étonnement d'Adéonne qui n'osa l'interroger.

--Il n'a pas fermé l'œil de la nuit, pensa-t-elle, et il part à cette heure; que peut-il avoir et où va-t-il.

Eusèbe n'avait pas fait trois pas dans la rue qu'il remonta comme s'il eût oublié quelque chose, et embrassant sa maîtresse, il lui dit:

--Adéonne, ma douce reine, sais-tu, toi, ce que c'est que le Devoir?

--Le devoir, répondit la chanteuse, certainement je sais ce que c'est.

--Dis!

--Le Devoir, pour moi, c'est de n'être point sifflée et d'être fidèle à l'homme que j'aime. A toi, mon Eusèbe!

--Le Devoir de la femme n'est point semblable à celui de l'homme.

--Absolument semblable; le tien est de m'aimer comme je t'aime.

Eusèbe sortit et se dirigea vers la demeure de Clamens.

--Ami, dit-il en entrant chez le poëte qui ronflait, je vous demande pardon de vous déranger si matin, mais il s'agit pour moi d'une chose importante à connaître. Faites-moi, je vous prie, la grâce de me dire ce que c'est que le Devoir.

Daniel ouvrit les yeux à grand' peine, regarda d'un air hagard son matinal visiteur et répondit:

--Le Devoir pour moi, c'est cinq actes reçus au Théâtre-Français.

Et se retournant du côté du mur, il se remit à ronfler.

Eusèbe partit et se décida à grimper les dix étages de Paul Buck.

--Sois le bienvenu, s'écria l'artiste, le bonheur est sous mon toit, Gredinette est revenue et... et j'ai pardonné. Tu vas me blâmer, me dire que j'ai été faible; mais que veux-tu, mon bonheur est attaché aux rubans de son bonnet. D'ailleurs pourquoi la clémence, qui est la vertu des rois, ne serait-elle pas celle des peintres?

--Tu veux que je te blâme d'être heureux, mon bon Paul, quelle folie! Je ne viens certes pas pour cela, mais pour autre chose.

--Parle.

--Je veux que tu me dises ce que c'est que le Devoir?

--Le Devoir, petit sauvage, c'est la seule chose que Gredinette ignore.

--C'est là une définition bien vague.

--Le Devoir! Il y a mille manières d'interpréter ce mot-là.

--La meilleure?

--Selon moi, le devoir de l'homme consiste à fumer sa pipe sous l'œil de Dieu, sans faire de tort à personne.

--Merci, dit Eusèbe, et il quitta son ami fort surpris d'une si brusque retraite.

Dans la rue, le pauvre garçon, plus embarrassé que jamais, se mit à errer au hasard. La vue de l'ancienne boutique de Lansade, devant laquelle il passa, lui rappela l'honnête marchand qui était venu à son secours dans un cas bien plus grave. Il se décida à aller lui demander l'explication du mot prononcé par M. de la Varade.

Chemin faisant il rencontra le régisseur du théâtre qui le salua avec aménité.

--M. Sainval, dit-il en courant à lui, vous pourriez peut-être m'éviter une longue course.

--Je suis tout à votre service.

--Expliquez-moi comment vous entendez le Devoir!

C'est bien simple, M. Martin: plaire à son directeur d'abord et au public ensuite, voilà.

--Merci, dit Eusèbe, et il continua sa route.

En arrivant à Viroflay, le jeune homme eut toutes les peines du monde à reconnaître la demeure de celui qu'il venait voir. Le jardin n'existait plus, un vaste hangar rempli de caisses de bois-blanc en occupait la place. La maison, si proprette et si blanche autrefois, était devenue grise, et ses murs étaient presque couverts par les gigantesques lettres d'une interminable enseigne:

F. B. LANSADE