XLI
Un matin, un mois après sa visite à Versailles, Eusèbe, un énorme bouquet à la main, entra chez Adéonne.
--Pourquoi ces fleurs? demanda la chanteuse, Ce n'est pas aujourd'hui ma fête, que je sache?
--Non, répondit le jeune homme, c'est la fête de ce bouquet.
--Il est des jours, reprit la comédienne, où les fleurs et les compliments sont d'un mauvais augure. J'ai fait, ce matin, trois _réussites_, le neuf de pique est toujours sorti. Gageons qu'il y a une mauvaise nouvelle cachée sous ces camélias.
--C'est vrai.
--Parle.
--Je ne sais comment te l'apprendre...
--Tu te maries, n'est-ce pas?
--Oui. Qui a pu te dire...
--Il y a quinze jours que je le sais. J'ai trouvé la lettre de ton père dans la poche de ton habit. Ne t'excuse pas. Je sais ce que tu pourrais me raconter.
--Je n'ai pas à me justifier, reprit Eusèbe en feignant une tranquillité bien loin de son âme. Je me marie parce qu'un homme doit accomplir ses Devoirs sociaux.
--Tu vois, mon Eusèbe, continua la chanteuse, on nous croit très-fortes, nous autres femmes de théâtre, il n'en est rien cependant. Je t'aimais, parce que je te croyais fort et plein de cœur. Tu es lâche et sot.
--Adéonne!
--Ne t'emporte pas, tu vois combien je suis calme. Oui, je le répète, tu es lâche et sot. Le Devoir d'un homme de cœur est de vivre pour la femme qui l'aime. Le Devoir de l'homme intelligent est de préférer à un bonheur d'aventure celui qu'il a sous la main. Tu n'accomplis ni l'un ni l'autre, tant pis pour toi. Que m'importe à moi que tu te maries? tu ne m'aimes plus. Je demanderais au temps de me venger si je ne t'aimais encore. Enfin, que veux-tu, c'est un grand malheur pour moi, car mon amour me tuera; pourvu que je ne tue pas mon amour, ce qui serait bien plus cruel encore.
--Veux-tu que je rompe? murmura Eusèbe, il est encore temps.
--Non. Eusèbe. Si tu pouvais reprendre ta parole, je ne pourrais reprendre mes illusions.