‹ La Bibliothèque de mon oncleChapitre 1 sur 1 · III.

III.

Que le cœur est fidèle quand il est jeune et pur encore ! qu’il est tendre et sincère ! Combien j’aimai cette juive, à peine entrevue, sitôt ravie ! Quelle angélique image m’est restée de cet être fragile, charmant assemblage de grâce, de pudeur et de beauté !

L’idée de la mort est lente à naître. Aux premiers jours de la vie, ce mot est vide de sens. Pour l’enfance, tout est fleuri, naissant, créé d’hier ; pour le jeune homme, tout est force, jeunesse, surabondante vie ; à la vérité, quelques êtres disparaissent de la vue, mais ils ne meurent pas… Mourir ! c’est-à-dire perdre à jamais la joie ! perdre la riante vue des campagnes, du ciel ! perdre cette pensée elle-même, toute peuplée de brillants espoirs, d’illusions si présentes et si vives !…

Mourir ! c’est-à-dire voir ses membres où la vigueur abonde, que la vie réchauffe, qu’un sang vermeil colore, les voir s’affaiblir, se glacer, se dissoudre au sein d’une affreuse pâleur.

Pénétrer sous cette terre, soulever ce linceul, entrevoir ces chairs ravagées, cette poussière d’ossements… Le vieillard connaît ces images, il les écarte ; mais, au jeune homme, elles ne se présentent pas même.

Il perd celle qu’il aime, il sait qu’il ne doit plus la revoir, il rencontre son convoi ; il la sait là, sous ce bois, sous cette terre… mais c’est elle encore, point changée, toujours belle, pure, charmante de son pudique sourire, de son regard timide, de son émouvante voix.

Il perd celle qu’il aime, son cœur se serre ou s’épand en bouillants sanglots ; il cherche, il appelle celle qui lui fut ravie ; il lui parle, et, donnant à cette ombre sa propre vie, son propre amour, il la voit présente… c’est elle encore, point changée, toujours belle et pure, charmante de son pudique sourire, de son regard timide, de son émouvante voix.

Il perd celle qu’il aime ; non, il s’en sépare ; elle est en quelque lieu, et ce lieu est embelli de sa présence ; il est

Honoré par ses pas, éclairé par ses yeux.

Tout y est beauté, tendresse, lumière douce, chaste mystère…

Et pourtant, en ce lieu où elle est, la nuit, le froid, l’humide, la mort et ses immondes satellites sont à l’œuvre !

L’idée de la mort est lente à naître ; mais, une fois qu’elle a pénétré dans l’esprit de l’homme, elle n’en sort plus. Jadis son avenir était la vie ; maintenant, de tous ses projets, la mort est le terme ; ainsi dès lors elle intervient à tous ses actes : il songe à elle lorsqu’il remplit ses greniers, il la consulte lorsqu’il acquiert ses domaines, elle est présente quand il passe ses baux, il s’enferme avec elle dans un cabinet pour tester, et elle signe au bas avec lui.

La jeunesse est généreuse, sensible, brave… et les vieillards la disent prodigue, inconsidérée, téméraire.

La vieillesse est ménagère, sage, prudente… et les jeunes hommes la disent avare, égoïste, poltronne.

Mais pourquoi se jugent-ils, et comment pourraient-ils se juger ? Ils n’ont point de mesure commune. Les uns calculent tout sur la vie, et les autres tout sur la mort.

Il est critique, ce moment où l’horizon de l’homme change. Ces plages de l’air, naguère lointaines, infinies, se rapprochent ; ces fantastiques et brillantes nuées deviennent opaques et immobiles ; ces espaces d’azur et d’or ne montrent plus que la nuit au bout d’un court crépuscule… Oh ! que son séjour est changé ! que tout ce qu’il faisait avait peu de sens ! Il comprend alors, que son père soit sérieux, que son aïeul soit grave ; qu’il se retire le soir quand les jeux commencent.

Lui-même s’émeut ; cette nouvelle idée travaille son cœur ; elle y réveille le souvenir de beaucoup de paroles, de beaucoup de choses, dont il ne pénétra point jadis le lugubre sens ou le charme consolateur.

C’était aux jours de sa première jeunesse, un dimanche ; il vit, il entendit des convives réjouis, assis sous une treille, fêtant la vie, narguant la tombe ; l’on riait, l’on buvait, l’on égayait cette courte existence ; et le couplet, s’échappant de dessous le feuillage, volait joyeusement par les airs :

…Puisqu’il faut dans la tombe noire
S’étendre pour n’en plus sortir,
Amis, il faut jouir et boire ;
Amis, il faut boire et jouir…
Et, quand la camarde à l’œil cave
Viendra nous vêtir du linceul,
Encore un verre !… et de la cave
Passons tout d’un saut au cercueil !

Et le chœur répétait avec une mâle et chaude harmonie :

Et, quand la camarde à l’œil cave
Viendra nous vêtir du linceul,
Encore un verre !… et de la cave
Passons tout d’un saut au cercueil !

Autrefois, plus anciennement encore, c’était au coin d’un champ pierreux, un vieillard infirme, courbé sous le rude travail du labourage. Sous le feu du soleil il défrichait une lande stérile ; la sueur ruisselait de sa tête chauve, et la bêche vacillait dans ses mains desséchées.

En cet instant un cavalier longeait la haie. À la vue du vieil homme, il modéra son allure : — Vous avez bien de la peine ? dit-il. Le vieillard, s’arrêtant, fit signe que la peine ne lui manquait pas ; puis bientôt, reprenant sa bêche : — Il faut, dit-il, prendre patience pour gagner le ciel !

Souvenirs lointains, mais puissants, et dont chacun recèle un germe bien divers. Lequel veut éclore ?…

La nuit, au bout de ce court crépuscule, est-elle éternelle ? Qu’alors je choque le verre avec vous, convives réjouis ; qu’avec vous je fête la vie, je nargue la camarde !… Qu’alors je place tout en viager, et sur ma tête : honneur, vertu, humanité, richesse : car mon dieu, c’est moi ; mon éternité, c’est un jour ; ma part de félicité, tout ce que je pourrai prendre sur la part des autres, tout ce que je pourrai tirer de voluptés de mon corps, donner de jouissances à ma chair ! Honnête si je suis fort, riche, bien pourvu par le sort ; mais honnête encore si, faible, je ruse ; si, pauvre, je dérobe ; si, déshérité, je tue dans les ténèbres pour avoir ma part à l’héritage ; car ma nuit s’approche, et autant qu’eux j’avais droit à jouir !

Et, quand la camarde à l’œil cave…

Gai couplet, que je te trouve triste ! Tu me sembles comme ce sol fleuri qui ne recouvre qu’ossements vermoulus !

Mais si la nuit s’ouvre au bout de ce court crépuscule ? si elle n’est qu’un voile épais qui cache des cieux resplendissants et infinis ?…

Alors, vieil homme, que je m’approche de toi ; tes haillons m’attirent, je veux cheminer dans ta voie.

Quelle paix pour le cœur, et quelle lumière pour l’esprit ! Une tâche commune, un Dieu commun, une éternité commune ! Venez, mon frère, votre misère me touche ; cet or me condamne, si je ne vous soulage. Souffrance et résignation, richesse et charité ne sont plus de vains mots, mais de doux remèdes, et des pas vers la vie !

Le mal est donc un mal ; le bien est donc à choisir et à poursuivre. La justice est sainte, l’humanité bénie ; le faible a ses droits, et le fort ses entraves. Puissant ou misérable, nul n’est déshérité que par son crime… Voluptés, plaisirs, richesses, vous avez vos laideurs et vos redevances. Indigence, douleurs, angoisses, vous avez vos douceurs et vos priviléges… Mort ! que je ne te brave ni ne te craigne ; que seulement je m’apprête à voir ces plages fortunées dont tu ouvres l’entrée !

Vieil homme, que je te trouve sain, riche, consolateur ! Tu me sembles comme ces vieux débris qui, dans les lieux écartés, recouvrent un trésor.

Ainsi changent les objets selon le point de vue. Ainsi est critique ce moment où, l’idée de la mort envahissant l’esprit de l’homme, deux voies s’ouvrent devant lui.

Si l’homme était purement logicien, selon son point de départ, on le verrait, par une nécessité impérieuse, fatale, cheminer de prémisses en conséquences dans l’une ou l’autre de ces deux voies. Heureusement l’homme, indépendamment de toute doctrine, connaît et aime l’ordre, la justice, le bien ; la vertu, lorsqu’il l’a goûtée, l’attire et le retient à elle. D’ailleurs, pauvre raisonneur, esprit flottant, être faible, travaillé de passions, ou tout entier à ses besoins, il n’a ni le temps ni la force d’être atroce ou sublime… Toutefois, suivez ce troupeau, observez ceux qui s’isolent pour lui être bienfaisants ou funestes ; vous y rencontrerez, parmi les plus convaincus, les plus énergiques aussi, et vous les verrez marcher à la vertu sans orgueil, ou aux forfaits sans remords.

Pourtant, pauvre couplet, je ne t’en veux pas, tu ne songeais point au mal ; il est bon de boire, il est bon de chanter ; la joie élargit le cœur. Sous la treille, au bruit des flacons, c’est au grave, à l’austère de se retirer, et tu arrives alors, porté sur les ailes de la gaieté et de la folie.

Est-ce ta faute si quelques refrains échappés de dessous ce feuillage vinrent frapper l’oreille d’un jeune enfant qui gravissait la côte en compagnie de son oncle ?

Nous nous retournâmes. Mon oncle Tom, bien que pour son compte il s’abstînt de boire du vin, aimait à voir les bonnes gens oublier, autour de quelques verres, les soucis et les travaux de la semaine. Il n’était pas dans ses habitudes de partager ces banquets, mais il se récréait à les considérer ; la gaieté en arrivait jusqu’à lui, et ses traits s’animaient d’un bienveillant sourire.

Aussi, le dimanche soir, je me promenais sur ses pas, non point aux lieux publics, non point aux solitudes écartées, mais autour de ces treilles qui, aux environs de la ville, ombragent les familles du petit peuple.

Maintenant, j’y vais encore ; parfois j’y figure, soit parce que je suis resté petit peuple, soit parce que mon art m’y conduit.

Voilà deux choses nouvelles que je vous apprends, lecteur. L’une vous cause une impression désagréable, qui que vous soyez ; l’autre vous surprend, si toutefois, de ce que vous avez lu jusqu’ici de mon histoire, vous n’avez pas conclu déjà qu’Ostade et Teniers devaient m’attirer à eux plus que Grotius et Puffendorf. Mais je divise ces deux assertions pour en causer à part.

Auriez-vous oublié ce bourgeon qui est dans votre tête comme dans la mienne ? Je prends la liberté de vous le rappeler. Apprenez donc que nul ne se dit du petit peuple, ne se plaît à être du petit peuple, ni à y rencontrer ses amis. Et ne serais-je point un peu votre ami ? Qui que vous soyez, le petit peuple, dans votre bouche, c’est le peuple des échelons inférieurs à celui que vous occupez dans l’échelle de la société ; vous, vous n’en êtes pas ; et, à moins que votre vanité (le bourgeon encore) n’y trouve son compte, l’on ne vous verra point vous faire gloire d’être du petit peuple, en fussiez-vous. Apprenez cela.

Àla vérité, si votre bourgeon, froissé par l’insolence d’un grand, s’apprête à le froisser à son tour, il pourra se faire qu’en ce moment vous tiriez gloire d’être du petit peuple, n’en fussiez-vous même pas ; mais ce n’est que pour un instant, et en ce sens seulement que le petit peuple a plus de savoir-vivre, de meilleures manières, un ton bien préférable à celui de ce grand-là, et qu’il le regarde comme infiniment au-dessous de soi.

Si pareillement votre bourgeon veut que vous présidiez un club, que vous soyez l’âme d’une émeute, le chef d’un parti, le rédacteur d’une feuille populaire ; encore en ce moment-là vous ne tirerez gloire que d’une chose, à savoir d’être de ce petit peuple, d’être sorti du sein de ce petit peuple, de vouloir mourir au sein de ce petit peuple, et pour lui, si possible ; mais vos gants blancs, votre habit fin, votre linge frais, votre badine à l’occasion, et votre binocle au besoin, témoignent contre votre assertion. Vous vous dites du petit peuple, et vous vous trouveriez offensé que l’on vous prît au mot.

Comme vous voyez, l’exception confirme la règle.

Or c’est un fait que je suis resté petit peuple. Je tâche de n’en tirer ni vanité ni honte, bien que j’éprouve que c’est excessivement difficile.

Je passe à mon autre assertion.

Mon oncle Tom avait de grandes préventions contre la profession d’artiste ; il la trouvait peu digne d’un être pensant, et très-impropre à faire vivre un être mangeant, buvant, et surtout se mariant. Ce qui est bizarre, c’est qu’en dédaignant l’artiste il honorait particulièrement l’art, en tant que l’art tombe dans le domaine de l’érudition, qu’il est matière à recherche, à mémoire. Mon oncle avait écrit deux volumes sur la glyptique grecque.

Pour moi, je n’avais que faire de la glyptique grecque ; mais, bien jeune encore, la fraîcheur des bois, le bleu des montagnes, la noblesse de la figure humaine, la grâce des femmes, la blanche barbe des vieillards, m’avaient séduit par de secrets attraits, plus vifs, plus pressants encore quand j’avais rencontré, sur la toile ou sur le papier, l’imitation de ces choses qui me charmaient. Mille gauches essais, épars sur mes cahiers, sur mes livres, témoignaient du plaisir merveilleux que je trouvais dès lors à imiter moi-même ; et je me souviens que, durant les longues heures de l’étude, je griffonnais avec délices les images charmantes que présentaient à mon imagination quelques vers de Virgile, souvent mal ou à peine compris. Je fis Didon ; je fis Iarbas ; je fis Vénus elle-même :

Virginis os habitumque gerens, et virginis arma
Spartanæ : vel qualis equos Threissa fatigat
Harpalyce, volucremque fugâ prævertitur Eurum.
Namque humeris de more habilem suspenderat arcum
Venatrix, dederatque comam diffundere ventis,
Nuda genu, modoque sinus collecta fluentes.

Mon oncle Tom avait d’abord souri à mes griffonnages ; mais, plus tard, il avait cessé d’encourager un goût qui me détournait de mes études. Toutefois, lorsque le dimanche soir il me menait promener autour des treilles, il alimentait, sans le savoir, ce goût qu’il voulait combattre. Sous ces feuillages je retrouvais les jeux charmants de l’ombre et de la lumière ; des groupes animés, pittoresques ; et cette figure humaine où se peignent, sous mille traits, la joie, l’ivresse, la paix, les longs soucis, l’enfantine gaieté ou la pudique réserve. Aussi, comme lui, j’aimais ces promenades ; mais nous n’y cherchions pas les mêmes plaisirs. Cependant, depuis qu’aux Iarbas et aux Didon eurent succédé peu à peu, sur mes cahiers, des figures plus vulgaires, mais plus vraies, ces promenades cessèrent.

Alors mon bon oncle, contre son penchant et malgré son grand âge, me mena sur ses pas loin de la ville, dans les campagnes éloignées, quelquefois jusqu’à ces lieux où, sous les rochers du mont Salève, l’Arve serpente au travers d’une vallée verdoyante, embrassant de ses flots des îles désertes, et mirant dans son onde le doux éclat du couchant. Du lieu où nous nous reposions, on voyait une vieille barque porter sur l’autre rive quelques rustiques passagers ; ou bien, dans le lointain, une longue file de vaches passaient à gué des îles sur la terre ferme. Le pâtre suivait, monté sur une vieille cavale, avec deux marmots en croupe ; insensiblement les mugissements plus lointains arrivaient à peine à notre oreille, et la longue file se perdait dans les bleuâtres ombres du crépuscule.

Ces spectacles me ravissaient. Je quittais ces lieux le cœur ému, l’âme remplie d’enchantement, pressé déjà d’un secret désir d’imiter, de reproduire quelques traits de ces merveilles. Au retour, j’y employais ma soirée ; et, par une illusion charmante et toujours prête à renaître, parant mes plus informes croquis de tout l’éclat des couleurs dont mon imagination était pleine, je tressaillis de la plus innocente, mais de la plus vive joie.

Quoiqu’il écrivît sur la glyptique, et qu’il sût par cœur les ouvrages de Phidias et les trois manières de Raphaël, mon bon oncle s’entendait peu aux arts du dessein et de la peinture. Il vantait les beaux temps de la renaissance ; mais son penchant était pour les médaillons de le Prince et les pastorales de Boucher, dont il avait orné sa bibliothèque.

Toutefois, près du lit, dans un cadre vermoulu, il y avait un tableau que nous affectionnions, mon oncle et moi, plus que tous les autres, mais par des causes bien diverses : lui, parce que cet ouvrage, antérieur au temps de Raphaël, jetait de vives lumières sur la question de la découverte de la peinture à l’huile ; moi, parce qu’il me révélait, avant tout autre, la mystérieuse puissance du beau.

C’était une madone tenant dans ses bras l’enfant Jésus. L’auréole d’or entourait le chaste front de Marie ; ses cheveux tombaient sur ses épaules, et une tunique bleue à longues manches laissait voir dans l’attitude une grâce naïve et le tendre maintien d’une jeune mère. Cette peinture, dénuée de tout artifice de composition, et empreinte du fort caractère d’un siècle de foi, de jeunesse et de renaissance, me captivait par un attrait invincible. La jeune madone avait mon admiration, mon amour, ma foi ; et, quand je montais pour voir mon oncle, mon premier et mon dernier regard étaient pour elle.

Et pourtant mon oncle, tout ceci lui paraissant au moins étranger à l’étude du droit, décrocha le tableau, et le fit disparaître.

Le droit n’en alla pas mieux, je n’y trouvais aucun plaisir ; et, lorsque j’eus perdu ma juive, je cessai toute espèce de travail. Nulle ambition, nul goût à rien ; plus de crayons, plus de livres, hormis un seul qui ne quittait guère mes mains. Les semaines, les mois s’écoulaient ainsi ; et mon pauvre oncle s’en affligeait, sans néanmoins m’adresser des reproches.

Un jour que j’étais monté chez lui, j’allai m’asseoir, à mon ordinaire, auprès de sa table. Il était à ses livres, occupé à transcrire une citation. Je remarquai le tremblement de sa main, ce jour surtout où, plus mal assurée que de coutume, elle formait des caractères incertains. Les signes croissants de cette insensible atteinte de l’âge provoquèrent en moi une tristesse qui commençait à me devenir familière, et, à défaut d’autre objet, mes pensées se tournèrent de ce côté.

C’est que cet oncle, que j’avais sous les yeux, était ma providence sur la terre ; et, aussi loin que pussent remonter mes souvenirs, ils ne me montraient d’autre appui que le sien, d’autre paternelle affection que la sienne. On a pu le conclure des récits qui précèdent ; mais, si l’on veut bien remarquer qu’à ce bon oncle je n’ai pas encore consacré une page qui le fît connaître, on m’excusera si je me livre avec complaisance au plaisir d’en parler ici.

Mon oncle Tom est connu des savants, de tous ceux, par exemple, qui s’occupent de la glyptique grecque ou de la bulle Unigenitus ; son nom se lit au catalogue des bibliothèques publiques, ses ouvrages s’y voient aux layettes écartées. Notre famille, originaire d’Allemagne, vint s’établir à Genève dans le siècle passé ; et, vers 1720, mon oncle naissait dans cette vieille maison qui est proche du Puits-Saint-Pierre, ancien couvent où subsiste encore une tour de l’angle. C’est tout ce que je sais des ancêtres de mon oncle, et des premières années de sa vie. J’ai lieu de croire qu’il fit ses classes, qu’il prit ses grades ; et que, se vouant au célibat et à l’étude, il vint se fixer bientôt après dans cette maison de la Bourse française, ancien couvent aussi, où s’est achevé tout entier le cours de sa longue vie.

Mon oncle vivant avec ses livres, et n’ayant point de relations en ville, son nom, connu de quelques érudits étrangers, et principalement en Allemagne, était presque ignoré dans son propre quartier. Nul bruit dans sa demeure, nulle variété dans ses habitudes, nul changement dans sa mise antique ; aussi, comme tout ce qui est uniforme et constamment semblable, comme les maisons, comme les bornes, on le voyait sans le remarquer. Deux ou trois fois pourtant, des passants m’arrêtèrent pour me demander quel était ce vieillard ; mais c’étaient des étrangers que frappait son allure ou sa mise, différente de celle des autres passants. — C’est mon oncle ! leur disais-je, fier de leur curiosité.

De ce genre de vie et de goûts dérivaient certaines habitudes d’esprit. Si mon oncle, homme d’étude, ignorait le monde, d’autre part, plein de foi à la science, il prenait dans les livres ses doctrines et ses opinions, apportant à ce choix non pas l’impartialité suspecte d’un philosophe, mais le calme d’un esprit qui, étranger aux passions et aux intérêts du monde, n’a ni hâte de conclure, ni motif pour pencher. Ainsi, toutes les hardiesses de la philosophie lui étaient familières, et il avait débattu avec non moins de soin jusqu’aux plus ardues questions de la théologie, sans qu’il fût facile de deviner quelle était au fond sa croyance religieuse. Quant à la morale, il l’avait étudiée avec ce même esprit d’érudition, pour connaître plus que pour comparer ; en telle sorte qu’il était tout aussi malaisé de démêler quels étaient les principes qui dirigeaient sa conduite. En fait de croyances comme en fait de principes, rien ne l’étonnait, rien ne l’irritait ; et, si ses convictions étaient faibles, sa tolérance était entière.

Ce portrait que je trace de mon oncle lui ôtera l’affection de bien des lecteurs, peut-être leur estime. Je m’en afflige, et d’autant plus qu’à cause de cela je sens moi-même décroître mon amitié pour eux. À la vérité, quand il s’agirait de juger si l’espèce de scepticisme que j’attribue à mon oncle est une chose bonne ou mauvaise en elle-même, ou par sa tendance, je serais, je m’imagine, d’accord avec ces lecteurs ; mais je me sépare d’eux dès qu’ils s’autorisent de la nature d’une doctrine, pour refuser leur affection et leur estime à l’homme qui la professe, si cet homme est bon et honnête.

Au surplus, ces lecteurs sont dignes d’excuse ; leur opinion provient d’une source respectable. En effet, le plus grand nombre des hommes, j’entends de ceux qui font honneur à l’espèce, ont été plus d’une fois à portée de reconnaître par eux-mêmes l’insuffisance des bons penchants à guider toujours vers le bien, et comment ces penchants succombent souvent, lorsqu’ils sont aux prises avec d’autres penchants moins bons. De là, à leurs yeux, l’absolue nécessité des principes et des croyances, auxiliaires puissants, et les seuls propres à assurer au bien la victoire. De là aussi leur défiance à l’égard de ceux en qui ils ne croient pas reconnaître ces garanties.

C’est justement dans cette opinion, qu’au fond je partage, que je trouve l’explication et en quelque sorte la clef du caractère de mon oncle, et des apparentes contradictions qu’offraient entre elles, au premier abord, ses opinions et sa vie. Cet homme était d’une trempe naturellement si bonne, si honnête et si bienveillante, qu’il ne s’était peut-être jamais trouvé à portée, comme les lecteurs dont je parle, de reconnaître le besoin d’aucun auxiliaire qui le portât au bien, et encore moins qui l’empêchât de faire le mal. Une décence naturelle l’avait préservé de tous désordres ; une timidité naïve et sa vie solitaire lui avaient conservé une antique simplicité ; tandis que son cœur, humain plutôt que sensible, généreux plutôt qu’ardent, et point usé par les déceptions et les défiances, avait retenu certaine verdeur juvénile qui se manifestait dans ses sentiments et dans ses procédés. Et, comme il arrive quand les vertus n’ont pas coûté d’effort, nul orgueil, nulle froideur ; une modestie vraie, une bonté candide et certain charme d’innocence paraient les aimables qualités de cet excellent vieillard.

Aussi, malgré les opinions plus ou moins étranges et contradictoires qui pouvaient flotter et coexister dans l’esprit de mon oncle, ou y établir entre elles une lutte, en dépit des principes de morale ou de conduite qui pouvaient logiquement découler de ces opinions, ses habitudes portaient toutes l’empreinte de l’honnêteté la plus sévère et de la plus vraie bonté. Si, à la vérité, la semaine s’écoulait dans de laborieuses recherches qui le préoccupaient tout entier, il consacrait le dimanche à un décent et tranquille repos. Dès le matin un vieux barbier son contemporain rasait son visage, apprêtait sa perruque ; puis, vêtu d’un habit marron neuf, quoique d’une coupe antique, il se rendait à l’église de sa paroisse, appuyé sur sa canne à pommeau d’or, et portant sous le bras un psaume proprement relié en peau de chagrin et fermé de clous d’argent. Assis à sa place d’habitude, il écoutait le sermon avec une consciencieuse attention ; et, sans doute, nul plus que lui n’apportait de la candeur à s’en appliquer les leçons. Sa voix cassée se mêlait aux chants ; puis, après avoir déposé dans le tronc son offrande, large, mais toujours la même, il rentrait au logis ; nous dînions ensemble, et la soirée était consacrée aux paisibles promenades dont j’ai parlé.

Ces traits, qui ne se rapportent qu’à l’une des habitudes de mon oncle, suffisent à donner l’idée de l’honnête simplicité qui présidait à tous les actes de sa vie solitaire ; mais ils ne donnent aucunement la mesure de la bonté également simple de son cœur, et je me trouve embarrassé pour la peindre sans lui ôter son charme, sans risquer de faire prendre pour des vertus ce qui était chez lui nature, manière d’être. Dirai-je que, demeuré mon protecteur par la mort de mes parents, qui avaient laissé quelques engagements à remplir, jamais il ne lui était entré dans l’esprit que ce ne fût pas sa plus naturelle affaire que d’y satisfaire en entamant ses modiques capitaux ? dirai-je que jamais il n’imagina un instant que je n’eusse pas droit à tous ses sacrifices, sans même qu’il examinât si j’en étais toujours digne, si j’étais docile à ses directions, ou reconnaissant de ses bienfaits ? Mais, aux yeux de plusieurs, ces choses paraissent des devoirs tout tracés, et la bonté se peint mieux peut-être dans des actes plus faciles.

Je suis de cet avis. Aussi regretté-je que la vieille servante qui, durant trente-cinq années, gouverna le petit ménage de mon oncle, ne tienne pas ici la plume à ma place. Moins infirme qu’elle, il trouvait bien plus simple de suppléer lui-même à l’irrégularité de son service que de lui donner une rivale ; et, au lieu d’en concevoir de l’humeur, son habituel mouvement auprès d’elle était de la ragaillardir par quelque propos d’affectueuse gaieté. À la vérité, il la querellait parfois, mais seulement pour n’être pas docile à ses prescriptions ; et, tout en la tyrannisant de par Hippocrate, ce pauvre oncle, changeant en quelque sorte d’office avec elle, était devenu son serviteur. Dans les derniers mois de la vie de cette femme, il lui avait donné sa bonne chaise à vis ; et je l’ai vu, chaque jour, après que nous l’y avions transportée ensemble, faire lui-même le lit de sa vieille servante, et tirer encore un sourire de ses lèvres décolorées.

Un soir, cette pauvre femme éprouvant une douleur inaccoutumée, mon oncle, après s’être fait dire les symptômes avec le plus grand soin, consulta son livre, imagina une drogue victorieuse, et sortit vers minuit pour la faire préparer sous ses yeux chez le pharmacien. Son absence se prolongeant, Marguerite m’appela pour me faire part de son inquiétude. Je m’habillai en toute hâte, et je courus chez le pharmacien par le chemin le plus court. Mon oncle en était sorti depuis quelques moments. Tranquillisé par cette assurance, je m’acheminai par la rue qu’il avait dû suivre ; c’est celle de la Cité.

J’avais gravi la moitié de cette rue, dont la pente est assez rapide, lorsque je vis à quelque distance un homme seul, qu’à son action je ne reconnus point d’abord pour mon oncle. Il portait avec effort un objet pesant qu’il posa à deux reprises, comme pour reprendre haleine ; puis, arrivé au haut de la rue, il le plaça dans un coin formé par la saillie des maisons, s’assurant avec le bout de sa canne que cet objet ne pût rouler de nouveau dans la voie.

Je reconnus mon oncle, qui fut bien surpris de me voir. Après lui avoir expliqué le motif de ma course : — Eh ! j’y serais déjà, me dit-il, sans un énorme caillou où je me suis choqué rudement. Et il hâtait le pas en boitant.

Ce trait peint, ce me semble, cet excellent homme. Âgé, boiteux, ayant hâte, il avait solitairement porté la grosse pierre en un lieu où elle ne pût plus nuire, et, de son aventure, c’était la seule circonstance qu’il eût déjà oubliée.

L’on comprend mieux maintenant avec quelle tristesse je regardais, ce jour-là, trembler la main de mon oncle. J’ajoutais ce signe à plusieurs autres que je rapportais à la même cause : la croissante sobriété de son régime, ses promenades bien plus courtes, et le dimanche, à l’église, un assoupissement contre lequel je le voyais lutter avec effort.

Mais, pendant que je me livrais à ces tristes pensées, mes yeux vinrent à rencontrer la madone… Elle avait été remise à sa place. J’en fus surpris, car je croyais que mon oncle l’avait vendue à certain Israélite qui marchandait ce tableau depuis longtemps. Je me levai machinalement pour aller la considérer.

— Cette madone, dit alors mon oncle… et quelque émotion altéra sa voix.

La seule chose sur laquelle mon oncle m’eût indirectement contrarié, et l’on a vu par quels moyens, c’était mon penchant pour les beaux-arts. Le prix immense qu’il attachait à voir l’unique rejeton de la famille entrer dans la glorieuse carrière de la science avait seul pu l’engager dans ces pratiques, qui, tout innocentes qu’elles étaient, avaient coûté infiniment à sa droiture comme à sa bonté ; et sûrement il s’était reproché, comme une dureté grande, de m’avoir soustrait la vue de la madone. Il n’en fallait pas davantage pour que le trouble et quelque honte agitassent son âme candide et sereine.

— Cette madone, reprit mon oncle, je l’avais ôtée de là pour des raisons… J’aurais dû ne pas l’ôter… Je te la donne. Tu la descendras.

Pendant qu’il disait ces mots, mon oncle avait repris son calme habituel. Pour moi, surpris au milieu de ma tristesse par ces paroles de regret, qu’accompagnait un don généreux, ce fut à mon tour d’être ému et embarrassé.

— Mais, continua-t-il en souriant, en revanche, tu me rendras mes livres. Mon Grotius s’ennuie là-bas….. mon Puffendorf y sommeille… La vieille me parle d’araignées qui tendent leurs toiles de l’un à l’autre… Après tout, que chacun suive sa pente… Le droit est pourtant une honorable carrière !… Mais quoi ? les arts ont du bon aussi… On peint la belle nature, on compose des scènes variées, on se fait un nom… On n’y devient pas riche ; mais enfin on peut y vivre modiquement… De l’économie, quelques gains, un peu d’aide… Bientôt, quand je ne serai plus, mon petit avoir…

Ici, ne pouvant retenir mes larmes, j’y donnai cours, m’abandonnant à toute l’affliction que provoquaient en moi ces paroles.

Mon oncle se tut, et, se méprenant sur la cause de mes larmes, il ne tenta pas d’abord de me consoler ; mais, après quelque silence, s’approchant de moi :

— Une fille si sage ! dit-il, si belle !… une fille si jeune !

— Ce n’est pas elle que je pleure, bon oncle ; mais vous me dites des choses si tristes !… Que deviendrai-je quand vous ne serez plus ?

Ces paroles, en tirant mon oncle de son erreur, lui causèrent un soulagement si grand, qu’aussitôt il reprit sa gaieté.

— Ohé ! mon pauvre Jules, est-ce sur moi que tu pleures ?… Bon ! bon ! qu’à cela ne tienne, mon enfant, on vivra… À quatre-vingt-quatre, on connaît le métier… Et puis, mon Hippocrate est là… Ne pleurons pas, mon enfant. Il s’agit de beaux-arts,… de rien autre,… et puis de ton sort. L’âge arrive, vois-tu bien, à toi comme à moi… Tu ne veux pas du droit ? c’est permis ; Eh bien, mets-toi aux beaux-arts,… car il est vrai qu’il faut se plaire à son métier. Tu prendras la madone ; nous te chercherons un atelier… Tu commenceras ici, tu finiras à Rome ; ce sera pour le mieux. Le mal serait de végéter ; avec un but, on travaille, on marche, on arrive, on se marie…

Je l’interrompis : — Jamais ! mon oncle.

— Jamais ? soit ; c’est permis… Mais pourquoi, Jules, te fais-tu célibataire ?

— C’est que, lui repris-je avec embarras, je me le suis juré à moi-même… depuis que…

— Pauvre fille !… si sage !… Eh bien, suis ton idée ; c’est permis. Je n’en suis pas mort. L’important, c’est que tu prennes un état, et nous allons nous en occuper.

Je fis un effort afin de paraître joyeux de quitter le droit pour les beaux-arts ; mais j’avais le cœur trop pénétré de tristesse et de reconnaissance, pour qu’aucun autre sentiment y trouvât place. Au bout de quelques instants, je me retirai, après avoir tendrement embrassé mon oncle.

Ainsi s’explique ma seconde assertion. Vous comprenez maintenant, lecteur, qu’étant devenu artiste et demeuré petit peuple, un double motif m’attire autour des treilles ou m’appelle à y figurer. Il en est un autre encore, c’est le plaisir de fréquenter les mêmes lieux où je me promenais jadis sur les pas de mon oncle. Assis moi-même à la longue table, je me le figure errant sous les ombrages d’alentour, s’arrêtant pour ouïr, pour regarder çà et là ; son sourire me caresse comme un souffle, et sa mémoire m’est plus présente.

D’ailleurs, indépendamment de l’art, qui trouve là une abondante pâture, ces plaisirs sont vrais et estimables entre les plaisirs si goûtés en famille ; la décence y règle la joie, comme la simplicité en rehausse le charme. Durant les jours quelquefois si ingrats de la semaine, quelle innocente et douce attente que celle d’unir sa famille à la famille de son ami, de son voisin, pour aller goûter un riant loisir sous les charmilles de la plaine, ou sous les châtaigniers de la montagne ! Que le soleil du dimanche paraît radieux, l’azur du ciel éclatant ! Après les actes de dévotion qui sanctifient cette journée, de bonne heure, à midi déjà, car la chaleur du jour ne pèse point sur ceux que la joie allége, ces familles se répandent hors des murs, et la gaieté des visages répond au vivant aspect des habits de fête. Le pas des parents, celui de l’aïeul, s’il prend encore part à ces plaisirs, règle l’allure ; néanmoins on joue librement alentour ; et la jeune fille, si elle cherche à plaire aux jeunes hommes, comme c’est son invincible penchant, protégée par l’œil de sa mère, n’est enchaînée ni par une fausse réserve ni par une triste pruderie. Les rires, les jeux, une gaie malice, un piquant attrait, rapprochent et animent cette troupe folâtre ; les parents causent au murmure de cette joie, et derrière eux l’aïeul lui-même se ragaillardit au bruit de ces plaisirs d’un autre âge.

Et ce ne sont là que les préludes. Ils arrivent sous la charmille : la fraîcheur, le repos, une table servie, les convient à la fois ; et, quels que soient les mets, l’appétit et le bonheur leur prêtent une saveur charmante. Les hasards, même fâcheux, d’une cuisine rustique ne sont qu’un sujet de gaieté, une bonne fortune pour cette société rieuse. Cependant l’aïeul est entouré d’égards, on lui fait le régime qui lui agrée, le bruit se tempère pour lui ; chaque jeune homme s’honore de lui témoigner du respect, heureux de se faire ainsi un titre de préférence auprès de la petite-fille du vieillard.

Ce sont d’aimables moments que ceux qui suivent. Les groupes se dispersent, et les robes blanches brillent çà et là sur les gazons d’alentour. Sous l’impression du soir, de paisibles entretiens, plus d’intimité, un doux abandon, succèdent à la folie du banquet, et le terme de la journée qui s’approche rend les instants plus précieux. Aussi ne nié-je point que, tandis que les parents sont demeurés à causer autour de la table, ou sommeillent en quelque lieu tranquille, il ne s’échange quelques propos tendres ; que le plaisir de s’écarter de la foule ne soit bien vif, bien palpitant d’alarmes et de bonheur ; qu’il n’y ait quelque mécompte enfin, lorsque de la charmille s’échappe le signal de réunion et de départ. Mais où est le mal ? et de quelle façon plus honnête ces jeunes gens apprendront-ils à se connaître, à s’aimer et à se choisir pour époux ? Oui, ces parents qui causent ou qui sommeillent ont raison de ne point craindre ce que d’ailleurs ils ne veulent point voir ; ils ont pour garant le souvenir de leur mutuelle honnêteté, et ils savent que là où est la famille tout s’épure ; que, rassemblée, c’est un sanctuaire d’où la souillure est bannie.

Ce furent les plaisirs de nos pères ; les traces en demeurent, mais elles s’effacent au milieu de cet universel changement des mœurs où viennent se perdre à la fois et l’antique rudesse et l’antique bonhomie ; où, contre un bien-être croissant, mais sans saveur, s’échangent de jour en jour les joies simples conquises par le labeur, les douceurs de la fraternité, et la sainte force des liens de la famille.

Mais ce qui, en tout temps, porte le plus de ravages dans la simplicité et la bonhomie des plaisirs, c’est le bourgeon, l’indomptable bourgeon. C’est lui qui éclaircit les rangs de ces aimables et honnêtes promeneurs ; c’est lui qui proscrit ces plaisirs sans faste et sans dépense ; c’est lui qui veut que son homme parade sur quelque place publique ; c’est lui qui lui conseille cette moustache et cet éperon, qui n’ont de prix que sur le seuil d’un café ou sur le pavé d’une rue de bon ton ; c’est lui qui lui fait, le dimanche, éviter sa rue, sa boutique, son père lui-même et les lieux où il est ; c’est lui qui lui fait trouver de l’agrément à cette rosse qui le traîne dans un reste de fiacre, jaune comme un vieux revers de botte, jusque dans quelque auberge enfumée ; c’est lui, autant et plus que le plaisir, qui l’éloigne de la société des siens, et qui lui donne ce ton déshonnête, ce propos licencieux dont il réjouit les amis de son choix !

Oui, c’est le bourgeon qui gouverne l’homme ! Si ce n’est de cette façon, c’est d’une autre, et toujours avec plus d’empire à mesure qu’il s’élève en condition. C’est le bourgeon qui fausse ses plaisirs, qui rétrécit son esprit, qui corrompt son cœur. Quand les passions ou les vicissitudes de la vie, quand les malheurs privés ou publics ne couvrent pas sa voix, il domine en maître et l’homme et la société ; les mœurs, les usages, les sentiments de chacun et de tous, se règlent sur sa volonté, ou varient selon ses moindres caprices. Alors les hommes s’isolent ou s’unissent, non pour de vrais griefs ou pour de saintes causes, mais en vertu de misérables avantages, en vertu des faux brillants qui les parent, des nippes qui recouvrent leur âme vide. Alors on les voit secouer leur poussière contre leurs égaux, uniquement épris du désir d’atteindre ceux qui les précèdent ; alors l’indifférence prend la place de la fraternité ; un envieux désir, celle de la sympathie ; et vivre, ce n’est plus aimer, jouir, c’est paraître !

Et si les temps comme les nôtres sont, par la mollesse du bien-être et par la pâleur des spectacles, propres à étendre cet empire du bourgeon, ils le sont encore par la tiédeur des âmes, par la nullité des convictions, et par ce leurre d’égalité dont se repaît une société folle dans ses vœux. Quelle place ne laissent pas au bourgeon, pour croître et se développer sans mesure, ces cœurs où nulle flamme ne couve, où nulle croyance n’a de racines, qu’aucune passion ne remue profondément ! Quelle vaste carrière ne lui ouvre pas ce principe d’égalité, interprété comme il l’est, prêché par ceux qui n’y croient ni ne l’acceptent, avidement reçu par ceux qui ne le comprennent pas, admis comme étant seulement le droit, le devoir, la fureur de s’égaler à plus élevé que soi ! Voyez-les se précipiter tous dans cette lice où, pour s’être coudoyés, froissés, mutilés, les uns n’en sont pas moins en tête, et les autres aux derniers rangs… Au lieu de rester à leur place pour l’améliorer, ils la foulent avec dépit, honteux d’y être, impatients d’en envahir une autre, envieux de s’y pavaner à leur tour. Niais, hommes sans cœur, que meut par ses filets grêles, mais innombrables, la plus mesquine des passions, la vanité !

Le bourgeon est donc, à tout prendre, un triste conseiller, un pitoyable maître ; et, s’il n’est possible de l’extirper jusqu’à la racine, au moins est-ce l’office de l’homme de sens que de le refouler sans cesse, et d’en arrêter les pousses à mesure qu’il les voit poindre.

Depuis vingt ans que je m’emploie à cette œuvre, j’ai, je m’imagine, arrêté quelques jets, refoulé quelques pousses ; mais dirai-je que j’ai réduit à rien mon bourgeon ? Ce serait mentir. Je le sens là, moins vorace peut-être, mais d’honnête grosseur encore, prêt, au moindre signe, à s’étendre en jets luxuriants, à étouffer tous les bons germes auxquels, en le réduisant, j’ai donné place. Chose singulière ! au delà de certaines limites, l’effort tourne contre vous : ne voulant extirper le bourgeon, c’est un bourgeon que vous reformez à côté ; vous dites : Je puis me flatter que je n’ai plus de vanité, et ceci même est une vanité. Aussi, ne pouvant tout faire, j’ai pourvu au plus pressé. Je lui laisse pour amusette mes tableaux, mes livres, en lui interdisant toutefois les préfaces, bien qu’il m’en conseille à chaque fois ; mais il est de plus sérieuses choses que j’ai mises à l’abri de ses atteintes.

Ce sont mes amitiés d’abord. Je veux qu’il n’y ait rien à voir. Je veux que le lien en reste libre, mais fort : je veux que la source en soit profonde, toujours fraîche et pure, à l’abri des zéphyrs et à l’abri des tempêtes ; que ce ne soit point cet inconstant ruisseau qui se lance à chaque pente, qui se divise à tout contour, et dont l’onde, tantôt échauffée, tantôt refroidie, baigne toute fleur, s’imprègne de toute saveur, change selon la couleur du ciel, ou avec le sable de son lit. Je veux aimer dans mon ami son affection pour moi, le charme que j’éprouve à le chérir moi-même, nos souvenirs communs, nos espérances mutuelles, nos entretiens intimes, son cœur connu du mien ; ses vertus qui captivent mon âme, ses talents dont mon esprit tire jouissance, et non point sa voiture, son hôtel, son rang, sa charge, sa puissance ou sa renommée. Je le veux, bourgeon ; ainsi, arrière !

Ce sont mes plaisirs ensuite. Je veux les chercher où mon penchant les trouve, n’importe l’habit des gens et la dorure des lambris. Je veux les goûter simples si je puis, mais vrais toujours, tirant leur saveur de quelques assaisonnements du cœur ou de l’esprit, de quelque attrait vif et honnête, de quelque innocente conquête sur le mal, sur la paresse, sur l’égoïsme ; je veux les goûter dans le plaisir des autres plus que dans le mien propre : car la souveraine joie est celle qui se partage, s’étend, circule, et pénètre le cœur d’une chaleur expansive. Ainsi, bourgeon, arrière ! laisse-moi sous ma charmille avec ces bonnes gens. — Mais vous êtes vu ! — Je m’en soucie. — Mais vous êtes, en manches de chemise ! — J’en suis plus au frais. — Mais vous avez l’air d’être de leur compagnie ! — Je l’entends bien ainsi. — Mais voici une voiture !… — Qu’elle roule. — Mais des citadins qui vous connaissent ! — Salue-les de ma part, et arrière ; bourgeon !

C’est enfin mon bon sens, ma façon ; non-seulement de me conduire, mais de juger les autres, de peser ce qu’ils valent, et de les ranger dans mon estime. Arrière encore, bourgeon ! Tu es le père de la sottise, si tu n’es la sottise elle-même. Arrière ! je vois qui tu me montres, de qui tu m’approches. Il y a du bon, il y a du beau souvent sous ces dehors qui te séduisent ; mais il y a du bon, il y a du beau aussi sous cette bure que tu dédaignes. Avant de peser ces hommes, souffre que l’un et l’autre je les dépouille. Bourgeon, j’avais un oncle dont tu eusses tiré honte plutôt que gloire… j’ai aimé une juive qui n’eût obtenu que tes dédains… Arrière ! à jamais arrière !

Outre mon oncle Tom, moi, et le peintre dont j’ai parlé précédemment, il y avait d’autres locataires dans la maison. Je vais les énumérer en allant du bas en haut, pour arriver ainsi jusqu’à celui qui, le plus près du ciel, en prit le chemin vers ce temps, laissant vacante une belle mansarde au nord, où j’allai m’établir.

Ne me demandez pas, lecteur, ce qu’ont à faire dans mon histoire ces nouveaux personnages. Rien peut-être. Mais, si vous m’avez accompagné jusqu’ici, que vous coûtera une digression de plus ? Vous y êtes accoutumé, et moi j’aurai fait revivre ces figures qui me sont chères, comme l’est toute ressouvenance du jeune âge. À moi donc, antiques locataires, voisins d’autrefois, disparus aujourd’hui de la scène du monde, mais dont mon cœur cultive avec charme le lointain souvenir !

C’était d’abord, sur le même étage que nous, un régent retraité, vieux bonhomme, tout occupé du soin de manger agréablement une paye morte gagnée par quarante années de travaux. Tranquille et jovial épicurien, il arrosait le matin les fleurs d’un petit jardin ; à midi, il faisait régulièrement sa sieste ; et, après son dîner, il se récréait à humer la brise du soir, en compagnie de quelques serins qu’il élevait becquetant, voletant à ses côtés. Toutefois, il n’avait pas entièrement rompu avec son ancien état, et son amusement principal, c’était d’appliquer à toutes choses et à tous venants quelques sentences extraites de ses souvenirs classiques. J’avais jadis passé par ses mains, et je n’étais point insensible à l’agrément prosodique de ses apophthegmes ; aussi m’aimait-il, et il ne lui arrivait guère de me rencontrer sans m’apostropher à sa façon :

Puer, si qua fata aspera rumpas,
Tu Marcellus eris.

Et sa panse rebondie allait, venait, d’un rire long et moelleux, auquel, sans le partager, je portais envie. S’il advenait qu’une ancienne servante lui apportât du village quelque petit présent intéressé :

… Timeo Danaos, et dona ferentes.

Et la panse allait son train. Mais s’agissait-il de son épouse, alors il ne tarissait plus :

Dum comuntur, dum moliuntur, annus est…
… Varium et mutabile semper femina !
… Notumque furens quid femina possit !

Et bien d’autres. Cependant madame faisait des compotes, tout en trouvant le ton de son époux détestable, ce qui portait celui-ci à murmurer :

Melius nil cælibe vitâ.

Àl’étage au-dessus, c’était un octogénaire bourru, morose, ancien magistrat de la république. L’été, assis dans une grande bergère, il vivait auprès de sa fenêtre, d’où il contemplait piteusement la rue, voyant à toutes choses la décadence de l’État et la ruine des mœurs : aux maisons reblanchies, aux murs recrépis, aux chapeaux ronds, à la rareté des cadenettes, et surtout à la jeunesse des jeunes gens :

Cuncta terrarum mutata
Præter atrocem animum Catonis,

disait le régent. L’hiver, enfermant ses deux maigres jambes dans des bottes de carton, il vivait au coin de son feu, ne le quittant plus que pour venir tous les mois à sa porte, en bottes de carton toujours, assister quelques mendiants ses contemporains, vieux débris dans lesquels il reconnaissait encore les vestiges du bon temps, les restes vermoulus de cette ancienne république si changée, si déchue.

Au-dessus de ce vieillard morose, vivait très-retirée une famille nombreuse, dont le chef était un géomètre employé au cadastre. Cet homme, à sa planchette tout le jour, passait une partie des nuits sur ses feuilles. Il avait, je m’en souviens, l’orgueil de la gêne laborieuse et indépendante ; et si, de loin en loin, il se permettait en famille une partie de plaisir, il en savourait la jouissance d’un air grave et fier qui m’imposait à moi, jeune homme, un respect mêlé d’admiration.

Dos est magna parentium
Virtus…

disait avec gravité le régent lui-même.

Avant d’arriver à la mansarde, on passait encore devant la demeure d’un joueur de basse. Celui-ci donnait leçon tout le jour, se réservant la nuit pour composer des thèmes sur son instrument :

Modo summâ,
Modo hâc resonat quæ chordis quatuor imâ.

Tout à l’entour du musicien s’ouvraient des chambrettes, des cabinets, loués ou sous-loués à des étudiants qui prenaient leurs repas chez lui. Ces messieurs, grands fumeurs, récitaient leurs cours, chantaient des romances, donnaient du cor, ou jouaient du flageolet, en sorte que dans cette région la symphonie était permanente.

Quousque tandem !!!

Enfin la mansarde dont j’ai parlé.

Cette mansarde était grande, avec un jour magnifique. Le géomètre voulut l’avoir, et moi aussi. On perça une fenêtre, on éleva une cloison, et nous eûmes chacun notre mansarde.

J’y retrouvai la vue du lac et des montagnes. Ma fenêtre se trouvait au niveau et fort près de ces grandes rosaces gothiques qui sont à mi-hauteur des tours de la cathédrale. De cette région élevée, le regard s’étendait sur des toits déserts, tandis que le bruit de la ville mourait avant d’y arriver.

Mais je commençais à atteindre l’âge où ces impressions n’exercent plus leur puissant empire, et chaque jour davantage mon cœur cherchait en lui-même ses émotions et sa vie.

Par cette même cause, mon goût pour l’imitation n’était plus si vif ; il faut à ces penchants un calme que je n’avais plus. Souvent agité, troublé par les vagues mouvements d’une tendresse sans objet, je ne savais plus voir mon modèle, je regardais avec dégoût mon ingrate copie, et, posant le pinceau, je m’abandonnais à ma rêverie pendant des heures entières.

Cette vie intérieure a son charme et son amertume. Si ces songes sont doux, le réveil est triste, sombre ; l’âme rentre dans la réalité, ayant fatigué ou perdu son ressort. Aussi, incapable après ces heures de reprendre mon travail, et non moins incapable de faire renaître les songes, je quittais ma demeure pour aller au dehors promener mon ennui.

Ce fut dans l’une de ces promenades qu’une rencontre fortuite vint me tirer de cet état de langueur et de demi-oisiveté.

Un jour, j’allais rentrer dans ma demeure par la porte qui est du côté de l’église, sous le gros tilleul. Un brillant équipage stationnait auprès. À peine l’eus-je dépassé, qu’une voix, que je reconnus aussitôt, me porta à retourner la tête avec vivacité… — Monsieur Jules ! s’écria la même voix avec émotion.

Dans mon trouble, j’hésitais à m’approcher, lorsque je crus comprendre qu’on m’y invitait. Je rebroussai ; un geste rapide ouvrit la portière, et je me trouvai en présence de l’aimable Lucy. Elle était en habit de deuil, les yeux mouillés de larmes… À cette vue les miennes coulèrent.

Je me souvenais tout à la fois de sa robe blanche, de ses filiales alarmes, des paroles du vieillard, de sa bonté envers moi !… — Oh ! qu’il méritait de vivre, lui dis-je bientôt, et que c’est une cruelle perte, mademoiselle !… Permettez que je donne ces pleurs au souvenir que je conserve de son aimable bonté. Lucy, encore trop émue pour répondre, me pressa la main avec un mouvement dont une gracieuse réserve tempérait la reconnaissante affection.

— J’espère, me dit-elle enfin, que, plus heureux que moi, vous possédez encore monsieur votre oncle… — Il vit, lui dis-je, mais l’âge s’accumule et le courbe vers la terre… Que de fois, mademoiselle, je songeais à votre père !… et chaque jour je comprenais mieux votre tristesse.

Lucy, se tournant alors vers un monsieur qui était assis auprès d’elle, lui expliqua brièvement, en anglais, le hasard auquel elle avait dû de faire ma connaissance et celle de mon oncle, cinq années auparavant, et comment ma vue, en lui rappelant vivement une journée où son père avait été si heureux et si aimable, lui avait causé cette émotion. Elle ajouta quelques mots d’éloge envers moi et envers mon oncle ; et, lorsqu’elle parla de ma condition d’orphelin, je retrouvai dans son expression et dans ses paroles cette compassion qui autrefois m’avait tant ému. Quand elle eut achevé ce récit, le monsieur, qui paraissait ne pas parler français, me tendit la main avec une expression d’affectueuse estime.

Alors Lucy, s’adressant à moi : — Monsieur est mon époux ; c’est le protecteur et l’ami que m’a choisi mon père lui-même… Depuis ce jour où vous le vîtes, monsieur Jules, je ne devais plus le conserver longtemps… Dieu l’a retiré dix-huit mois après… Plus d’une fois il avait souri en se rappelant votre histoire… En quelque temps, ajouta-t-elle, que vous ayez un malheur semblable au mien, je vous prie de m’en instruire… Je veux saluer votre oncle… Quel âge a-t-il ?

— Il entre, madame, dans sa quatre-vingt-cinquième année.

Après quelque silence, sous l’impression de cette réponse : — J’étais venue pour parler au peintre qui a fait le portrait de mon père… Pensez-vous, monsieur Jules, que je pourrai le rencontrer seul ?

— Sans aucun doute, madame. Vous me donnerez vos ordres, et je les transmettrai à mon confrère.

Elle m’interrompit : — Oh ! vous avez donc pu suivre votre penchant !… Eh bien, j’accepte votre offre, et je choisirai mon moment… Mais auparavant, mon époux et moi nous serions désireux de voir vos ouvrages… Habitez-vous cette même maison ?

— Oui, madame… et, quelque confus que je sois de n’avoir à vous montrer que de misérables essais, je n’ai garde de refuser, par amour-propre, l’honneur que vous voulez me faire.

Nous dîmes encore quelques mots. Bientôt je descendis, et la voiture s’éloigna.

Cette rencontre inattendue, en redonnant la vie à d’anciennes et tendres émotions, me tira de l’espèce de langueur où je végétais depuis quelques mois.

Mais l’oserai-je dire ? si j’ai toujours aimé ma juive et chéri sa mémoire, ce fut néanmoins de ce jour que mes regrets perdirent de leur amertume, et que mon âme, comme déliée du passé, recommença à se porter vers l’avenir, doucement chargée d’un souvenir qui lui devenait moins poignant, sans cesser d’être aimable et cher.

Toutefois, cette entrevue n’avait pas été pure de tout nuage. Bien qu’ayant oublié Lucy, bien que n’ayant jamais pu former, même au sein de mes plus folles rêveries, le moindre projet de lui être jamais quelque chose, dès le premier abord, la vue de ce monsieur assis auprès d’elle m’avait été triste ; et lorsque, de la bouche de Lucy, j’appris qu’elle était mariée, des lueurs de trouble et de jalouse peine avaient traversé mon cœur.

Mais ce fut un souffle passager ; avant même de quitter la voiture mon cœur s’était donné à ce monsieur, et je ne voyais plus dans Lucy que son épouse tout aimable, qu’il me permettait de chérir.

Les jours suivants, je vécus de ce souvenir et de l’espoir de revoir bientôt Lucy. J’avais fait quelques copies, entre autres celle de la madone, deux ou trois portraits, puis quelques compositions, la plupart d’une exécution plus que médiocre, mais ne manquant pas de certains indices de talent. Comme l’on peut croire, le bourgeon m’aida avec la plus active complaisance à les disposer à leur avantage, et tout était prêt pour recevoir Lucy, lorsqu’elle arriva en effet. Son mari l’accompagnait.

Encore aujourd’hui, je ne puis songer à cette jeune dame que ce souvenir ne remue mon cœur. Que ne puis-je peindre sous des traits assez aimables cette bonté si vraie, dont son rang, son éclat, son opulence rehaussaient encore le charme ; cette simplicité de sentiments, que n’avaient pu fausser ou contraindre les manières ni les préjugés du grand monde ! Bien qu’une expression de mélancolie lui fût habituelle, le souffle d’un bienveillant sourire réchauffait ses moindres paroles, lorsque déjà la caresse de son regard prêtait à son silence même un attrait pénétrant. Dès qu’elle fut entrée dans ma modeste mansarde, ses premiers mots furent pour m’adresser d’encourageantes félicitations. Elle regardait mes ouvrages avec un intérêt particulier, et, dans tout ce qu’elle en disait en anglais avec son époux, je saisissais une charmante intention de bonté. Un instant, seulement, leurs propos s’échangèrent à voix basse, mais sur un ton et d’un air qui n’étaient propres qu’à me donner ce doux embarras qui accompagne quelque riante attente.

Tandis qu’à la demande de Lucy je retournais toutes mes toiles pour les faire passer sous ses yeux, j’entendis dans le corridor le pas de mon oncle. J’accourus pour lui ouvrir la porte.

Lucy, comme pressentant quelque chose, s’était levée. À la vue de mon vieil oncle, elle alla au-devant de lui ; puis, faisant un retour sur elle-même, elle ne put réprimer son attendrissement. Mon oncle, serein comme toujours, et fidèle à un ancien usage de galanterie, prit la main de cette jeune dame, et, s’étant incliné, il la porta à ses lèvres : — Souffrez, belle dame, lui dit-il, que je vienne vous rendre la visite dont vous m’honorâtes, il y a cinq ans, en me ramenant ce mauvais garçon-là… Je sais, reprit-il en voyant couler les larmes de Lucy, je sais que vous êtes affligée… ce noble vieillard était votre père !… Je sais aussi que voici monsieur votre époux… et digne de l’être, puisqu’il vous l’avait choisi. Le monsieur, en cet instant, serra la main de mon oncle, en l’invitant à s’asseoir sur un siége qu’il avait lui-même approché, pendant que je n’avais d’attention que pour cette scène.

— Monsieur, dit à son tour Lucy, vous pardonnez à mon émotion… Quand à Lausanne je vous vis, vous et mon père, dans la même chambre, tous les deux du même âge à peu près, tous les deux bien nécessaires au bonheur de deux personnes… j’eus alors des pressentiments, que votre présence me rappelle trop vivement en cet instant… Je remercie Dieu de ce qu’il vous a conservé. Si le hasard ne m’eût fait rencontrer monsieur Jules, mon intention était de ne point quitter Genève sans avoir été chercher de vos nouvelles… mais il m’est plus doux de vous voir bien portant comme vous paraissez l’être, et je suis aussi reconnaissante que confuse de ce que, pour me procurer ce plaisir, vous êtes monté jusqu’ici.

— Bonne madame, dit mon oncle, vous êtes une charmante créature ! et c’est plaisir que de vous entendre… À Lausanne, il monta bien, votre père… et il n’en fut pas payé par cet accueil qu’on ne sait faire qu’avec votre voix, vos manières et votre cœur… Chère madame, soyez heureuse… Bientôt, bientôt, je monterai plus haut encore !… si ce n’est que voici mon pauvre Jules qui n’y consent pas…

— Ah ! toujours moins, bon oncle, lui dis-je, tout ému du rapport aussi triste que frappant qu’il y avait maintenant entre ma situation et celle où j’avais vu autrefois Lucy. Et je lisais dans l’expression de cette jeune dame que sa pensée en cet instant rencontrait la mienne.

— Que je ne vous dérange point, reprit mon oncle après quelques propos. Vous regardiez les essais de mon pauvre Jules… je vais vous laisser… Dites, je vous prie, à monsieur que je regrette aujourd’hui de ne pas savoir l’anglais plutôt que l’hébreu… j’aurais eu le plaisir de l’entretenir. Puis, prenant la main de Lucy : — Adieu, dit-il, mon enfant… soyez heureuse… C’est le droit d’un vieillard que d’accompagner de ses bénédictions une aussi jeune dame… ainsi fais-je. Adieu, cher monsieur ; vous êtes unis… je ne vous séparerai plus dans mon souvenir. À ces mots mon oncle Tom, s’étant incliné de nouveau, baisa la main de Lucy, et se retira. Tous trois nous l’accompagnâmes, pénétrés de ce vif sentiment de respect et d’affection qu’impose la vieillesse aimable, et auquel se mêle une mélancolique pensée.

Quand mon oncle se fut éloigné, nous nous assîmes. Lucy parlait de lui ; elle voulait lui trouver des traits de ressemblance avec son père, surtout dans cette sereine gaieté, dans cette politesse si vraie, sous des formes un peu antiques ou familières ; et souvent elle s’arrêtait après ces remarques, comme attristée par l’idée de la perte que me réservait un prochain avenir. Puis, changeant d’objet : — Monsieur Jules, me dit-elle, non sans qu’un souffle de rougeur colorât ses joues, nous avons apporté avec nous ce portrait de mon père que vous connaissez… Notre désir serait d’en avoir deux copies. J’espère que vous voudrez me faire le plaisir de vous charger de ce travail. Votre talent nous est une garantie qu’il répondra à notre attente, quand déjà le souvenir que vous avez conservé de mon père bien-aimé est un motif qui me touche plus encore.

Que l’on juge de ma joie ! Il me fallut en contenir l’expression ; mais Lucy et son époux purent, au travers de mon embarras et de ma confusion, en mesurer toute la vivacité. Ce qui l’augmentait encore, c’est le sentiment que j’avais qu’un pareil travail n’était pas au-dessus de ma portée. Le jour même j’allai prendre le portrait ; et, m’étant mis à l’œuvre, je me vis cette fois bien décidément lancé dans la carrière des beaux-arts.

En d’autres circonstances, ce portrait m’eût inspiré quelque tristesse ; car il refoulait vivement mon imagination dans le passé, pour y retrouver pleins de vie ces deux êtres si chers l’un à l’autre, et maintenant séparés par la mort ; cette jeune fille ornée de ce riant éclat de parure et de jeunesse que les larmes n’ont point encore terni, et Lucy maintenant voilée de tristesse et de deuil… Mais j’étais trop préoccupé par la joie et la reconnaissance, pour que l’impression de ce contraste établît sur moi son empire.

Quelle occupation charmante !… Mon crayon avait à retracer cette figure bien-aimée ; il avait à reproduire les contours de la taille, la gracieuse mollesse de l’attitude… Parfois je m’arrêtais, épris de mon modèle, et, pour quelques instants, l’émotion m’empêchait de poursuivre.

— Bonne madame ! dit mon oncle quand il apprit ces grands événements… je regrette de n’avoir pas su l’anglais plutôt que l’hébreu… Te voilà bien content, mon pauvre Jules !… c’est permis. Il se redressa : — Et que cet ouvrage te fasse honneur ! Qu’on y voie observées les lois du clair-obscur, celles des deux perspectives, tant linéaire qu’aérienne…, et puis, l’entente de l’art…, et puis… Bonne madame ! aussi affectueuse, en vérité, qu’elle est belle !…

Cependant la calèche de Lucy, durant sa dernière visite, avait stationné du côté de la maison qui fait face à l’hôpital, tandis que les équipages qui amenaient les modèles de mon confrère arrivaient par le côté qui fait face à la cathédrale.

Cette circonstance avait attiré l’attention des locataires ; aussi lorsque, après mille conjectures dans lesquelles ils n’avaient eu garde de songer à moi, ils eurent reconnu que cette calèche à armoiries stationnait là à mon intention, la renommée de ma gloire, gloire toute neuve et d’autant plus brillante, monta d’étage en étage, et le vieux régent se prit à dire, en songeant à ses prédictions :

Non ego perfidum
Dixi sacramentum !

— Quel mauvais mot dites-vous là ? interrompit sa femme.

— Odi profanum vulgus
Et arceo.

Faites vos compotes.

— J’avais cru que cinquante années de classe vous ôteraient cette odieuse manie de latinité, qui vous rend insupportable. Ne sauriez-vous laisser là ces sottises, et parler français comme tout le monde ?

— Vous différez fort d’Horace, ma chère, car c’est lui qui a dit :

Nocturnâ versate manu, versate diurnâ ;

et si je vous fais grâce de la nuit, vous pouvez bien m’écouter le jour.

— Horace et tous ces messieurs sont de grands sots, si ce sont eux qui vous ont ainsi formé l’esprit. La nuit, vous ronflez que je n’en puis dormir, et, le jour, vous m’étourdissez de vos calembours.

— Vous calomniez là des beautés que vous ne sauriez comprendre. Songez, ma chère, que si je mange vos compotes, et que je les trouve bonnes, vous pourriez goûter mes hexamètres et leur trouver du parfum…

vellem in amicitiâ sic erravemus.

— Mes compotes sont excellentes, et vos ragoûts détestables !

— Melius nil cælibe vitâ !

Et j’en reviens à mon dire sur ce jeune homme :

Non ego perfidum
Dixi sacramentum !

D’autre part, le joueur de basse et toute sa séquelle (j’ai dit ailleurs que les étudiants vivent à la fenêtre) n’avaient pas manqué de remarquer la brillante calèche. Au moins quinze têtes s’étaient tout à coup montrées aux fenêtres qui donnent sur la rue, regardant curieusement les laquais descendre, ouvrir la portière, et la jeune dame entrer dans l’allée, appuyée sur le bras de son époux. Ici les conjectures avaient commencé : — Chez qui monte-t-elle ?… Serait-ce, avait pensé le musicien, un amateur que la Providence… ? Et toutes les têtes s’étaient reportées vers les fenêtres, mansardes, œils-de-bœuf donnant sur la cour… Lucy montait, Lucy avait franchi l’étage ; décidément cette belle dame allait chez le jeune artiste !!! et ma gloire s’était élevée jusqu’aux astres.

Il n’y eut que le géomètre et sa famille qui s’aperçurent peu de ces grands événements. Le chef de la maison était aux champs, occupé à prendre ses angles ; la mère vaquait aux soins du ménage, tandis que la fille aînée, de l’autre côté de ma cloison, travaillait aux feuilles de son père. Au milieu de cette vie active et austère, il y avait peu de temps à donner aux affaires de la rue et au commérage des voisins.

Cependant mon ouvrage avançait. Levé dès l’aube, je montais à mon atelier pour y travailler avec ardeur jusqu’au déclin du jour.

C’est à ces habitudes laborieuses que je dus de faire quelque connaissance avec le géomètre. À l’aube aussi, il sortait de chez lui avec sa fille ; nous montions ensemble l’escalier ; et, tandis qu’il entrait dans son atelier pour désigner à cette jeune fille les travaux de sa journée, j’allais de mon côté m’établir dans le mien. Le voisinage et cette conformité d’habitudes nous rapprochèrent peu à peu ; malgré tout le prix que cet homme attachait à l’emploi du temps, il en était déjà venu à perdre une ou deux minutes en causeries sur le pas de la porte, lorsque le sujet que nous avions commencé à traiter en montant exigeait impérieusement quelques brèves paroles de plus.

Pendant que nous montions, sa fille montait devant nous, tenant la clef de l’atelier dans sa main. C’était une personne d’une taille agréable et d’une figure noble plutôt que jolie. Toujours tête nue, d’une mise extrêmement simple, ses beaux cheveux, lissés sur le front, étaient, avec sa jeunesse et sa fraîcheur, sa plus réelle parure.

Les traits d’une éducation forte se reconnaissent à tout âge chez ceux qui en ont reçu le bienfait. Bien que soumise et timide, cette jeune fille portait sur son front l’empreinte de cette fierté un peu sauvage qui se peignait avec plus d’énergie sur le visage de son père. Ignorante des manières du monde, elle en avait qui lui étaient propres, nobles et réservées, en telle sorte que, simple comme sa condition, elle n’en avait pas la commune et vulgaire physionomie.

C’était néanmoins une chose singulière et intéressante que de voir cette jeune personne, laborieuse à l’âge du plaisir, vouée sans relâche et presque sans récréation à des travaux d’ordinaire étrangers à son sexe, et, toute jeune qu’elle était, subvenant, en commun avec son père, à l’entretien de la famille.

Je ne tardai pas à devenir assez régulièrement matinal, pour ne jamais être exposé à monter seul à mon atelier. Seulement il arrivait quelquefois que, le géomètre ayant assigné l’ouvrage dès la veille, Henriette montait seule. C’étaient mes mauvais jours ; car, craignant de lui causer un embarras que déjà j’éprouvais moi-même, je ne savais mieux faire alors que de hâter le pas si je me trouvais devant elle, ou de le ralentir si je l’entendais monter devant moi.

Une fois établi dans mon atelier, j’attachais un charme singulier à la présence de mon invisible compagne, trouvant une agréable distraction aux moindres bruits qui me peignaient son pas, son geste ou ses divers mouvements. Aussi, quand l’heure des repas l’appelait à descendre, j’éprouvais une impression d’isolement et d’ennui, de façon que, peu à peu, je m’habituai à m’absenter aux mêmes heures qu’elle.

Au milieu de mes nouvelles distractions, une circonstance me revenait souvent à l’esprit. Les premiers jours, avant mes habitudes matinales, il lui était arrivé quelquefois de chanter une petite ballade durant ses longues heures de travail ; et puis ce chant avait cessé tout à coup, et justement à l’époque où j’avais commencé à l’écouter avec un plaisir plus grand. Était-ce hasard ? était-ce à mon intention ? M’avait-elle assez remarqué déjà pour s’imposer cette réserve ? Cette réserve indiquait-elle qu’elle s’occupât de moi comme je m’occupais d’elle ?

Voilà cent questions, et une foule d’autres, qui me donnaient infiniment à songer, à méditer. Aussi, après mes copies, je n’entrepris plus rien. Mes toiles restèrent oisives, mes pinceaux gisaient épars ; nulle chose n’avait de saveur auprès du sentiment qui alimentait mes journées.

Et ce n’était plus, comme jadis, ces rêveries dont je m’avouais à moi-même le vide et la folie. Cette fois, au contraire, l’idée de mariage s’offrit des premières à ma pensée ; et, dès qu’elle y fut entrée, elle n’en sortit plus.

Heureux âge que celui où j’étais encore ! derniers beaux jours, que doit clore bientôt la saison de l’expérience et de la maturité ! Avant d’avoir encore échangé un mot avec cette jeune fille, je me proposais de l’épouser. Avant d’avoir jamais réfléchi sur cet état austère que les poëtes nous peignent comme le tombeau de l’amour, et les moralistes comme un joug sacré, mais tout pesant de chaînes, je m’y acheminais comme vers une rive toute de fleurs et de parfums. Avant de m’être enquis comment ou de quoi vit un ménage, ou s’élève une famille, déjà, et surtout, je m’occupais de combiner certaines dispositions dont la possibilité facile prêtait à mes désirs tout l’attrait d’une réalité prochaine.

En effet, tout se réduisait à percer une porte dans la cloison… Alors la mansarde de Henriette devenait notre chambre nuptiale, la mienne notre atelier de travail où, elle à ses feuilles, moi à mes toiles, nous coulions des jours filés de paix, de bonheur et d’amour.

Un matin, je songeais à ces choses, accoudé sur ma fenêtre, et regardant machinalement le vieux régent qui arrosait les tulipes de son petit jardin, lorsque Henriette parut tout à coup à la sienne.

Elle ne me cherchait pas, comme je pus le reconnaître à la vive rougeur qui colora subitement ses joues. Toutefois, à moins de laisser voir que ma présence lui causait plus d’impression qu’il ne convenait à sa fierté de l’avouer, elle ne pouvait se retirer subitement. Elle demeura donc ; seulement, pour dissimuler son embarras, elle regardait en face d’elle les nuages flotter dans les airs.

L’occasion était unique d’entrer enfin en conversation avec celle dont je me proposais de faire ma femme. Aussi, faisant un effort extrême pour surmonter une vive émotion :

— Ces tulipes… dis-je au régent…

Àpeine avais-je prononcé ces deux mots que Henriette retira sa tête, avant que le régent eût levé la sienne, et l’entretien demeura là.

— Ah ! ah ! vous me regardiez faire ? dit le régent. Malin ! je devine votre pensée.

Passe encor de bâtir, mais planter à cet âge !

D’abord ce sont, jeune homme, des tulipes ;

Eh quoi ! défendez-vous au sage
De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?

Tenez, cette bariolée-ci, qui vaudrait vingt ducats en Hollande, je la destine à mon épouse :

Purpureos spargam flores…

… Le régent citait encore, que, troublé et confus, j’avais déjà refermé ma fenêtre.

Le mauvais succès de cette tentative m’ôta l’envie de la renouveler ; pendant plusieurs semaines, je me bornai à suivre discrètement le cours des habitudes dont j’ai parlé.

Henriette recevait quelques rares visites. Sa mère, lorsque les soins du ménage lui laissaient quelques instants de loisir, montait travailler auprès d’elle. Aussitôt, me rapprochant de la cloison, je retenais mon haleine pour mieux entendre leurs discours.

— Votre père, disait la mère, sera de retour vers six heures. J’ai disposé vos frères pour que nous puissions sortir ensemble.

— Je vous verrai sortir sans moi, ma mère ; car je ne prévois pas que, si je quitte cet ouvrage, il puisse être rendu demain. C’est jeudi, vous le savez, que se paye le terme.

— Vous êtes, ma chère enfant, bien nécessaire à la famille ; je me réjouis que vos frères puissent vous soulager.

— Je m’en réjouis pour mon père.

— Votre père est fort, Dieu merci, et jeune encore. Je ne redoute pour lui que la maladie et l’âge… Vous pourriez nous manquer, Henriette.

— Je suis forte aussi, et j’espère vivre.

— J’y compte, ma chère enfant ; mais l’âge viendra de vous établir.

— Je vous appartiens, ma mère. D’ailleurs j’aime mieux garder cette gêne où nous vivons ensemble que de l’échanger contre une gêne où je vous serais étrangère.

— C’est donc un époux riche que vous voulez, Henriette ?

— Non, ma mère ; car je ne serais pas son égale. Mais je ne veux pas non plus vous ôter mon travail, pour le porter à un maître à qui je ne le dois point.

— Vous avez raison, Henriette, de ne pas prétendre à la richesse. Mais considérez, mon enfant, que votre mère est bien heureuse au milieu de la gêne, et que tout son bonheur lui vient de son maître et de ses enfants. Une pauvreté plus grande encore, mais avec un époux honnête, c’est mieux que de rester fille, Henriette. Le malheur vient du vice, et non de la pauvreté.

— Il y a, ma mère, peu d’hommes comme mon père.

C’était s’approcher beaucoup de moi sans m’apercevoir le moins du monde ; et tel était le sentiment que m’inspirait déjà cette fille vertueuse et fière, que j’en éprouvais un très-chagrin dépit.

L’entretien, d’ailleurs, n’était nullement selon mon goût. Les propos de Henriette annonçaient un cœur, libre à la vérité, mais fort, disposant de lui, et qui, s’il était fait pour se donner sans retour, ne présentait pas de ces côtés tendres et inflammables par lesquels seulement un jeune homme de mon naturel se flattait de pouvoir y trouver accès. La seule chose qui encourageait mes espérances, c’étaient les discours de la mère. Cette bonne dame, en faisant l’éloge de l’honnêteté pauvre, me semblait parler divinement bien, et directement en ma faveur ; car j’étais honnête, mais j’étais surtout pauvre.

Malheureusement Henriette ne dépendait pas uniquement de sa mère ; et, par un trait singulier, mais naturel pourtant, ce caractère de fierté et d’indépendance, qui distinguait les membres de cette famille, s’alliait, dans chacun d’eux, à une libre mais entière soumission à la volonté du chef qui en était l’âme. Le géomètre, homme ferme, austère, laborieux, s’il n’était ni affable dans ses manières, ni courtois dans ses formes, exerçait d’ailleurs sur tous les siens l’empire puissant et respecté de l’exemple, du dévouement, de l’irréprochable vertu. Sa femme l’aimait avec vénération ; et Henriette, à mesure qu’un jugement plus formé lui permettait de comparer son père avec les autres hommes, s’accoutumait à le placer plus haut dans son estime que la plupart d’entre eux : en telle sorte que sa filiale piété, profonde plus encore que tendre, respectueuse plus qu’expansive, avait voué à l’auteur de ses jours une obéissance sans réserve. Ni son cœur ni sa personne ne pouvaient appartenir qu’au préféré d’un père si digne à ses yeux de guider son choix.

J’ai reconnu depuis, et souvent avec ce mouvement d’admiration qui va jusqu’à mouiller l’œil de chaudes larmes, combien était intéressante et vénérable cette humble famille, combien était vraiment grand cet homme obscur ; mais pour lors cette austérité, cette soumission, ces vertus, me semblaient autant d’obstacles à mes vœux. Que m’importait, en effet, que les femmes fussent soumises, si d’autre part je ne savais comment aborder leur maître et seigneur ? Que m’importait que le géomètre fût austère, ferme, laborieux, si ces qualités, qu’assurément il voudrait retrouver dans son gendre, étaient justement celles qui me manquaient ? Restait à lui faire goûter celles que je pouvais avoir en compensation ; mais j’avais peu d’espoir d’y réussir. En effet, l’abord roide de cet homme, son œil fier et susceptible, sa parole brusque et l’ascendant de son caractère m’imposaient en sa présence je ne sais quelle gaucherie où s’effaçaient tous mes avantages.

Ainsi tout était obstacle ; et puis, comme il arrive toujours, chaque obstacle se transformant en un stimulant désir, à force de songer combien il m’était difficile, impossible d’obtenir la main de Henriette, j’arrivais à ne plus former qu’un pressant, qu’un unique vœu, celui d’obtenir cette main.

C’est ce qui me porta à prendre un parti chevaleresque, mais désespéré, celui de brusquer le premier pas, en faisant à ma future l’aveu passionné de mes sentiments. Il ne s’agissait, au fait, que d’épier une occasion favorable. J’épiai donc, et si longtemps, et si bien, que les occasions vinrent à m’être ôtées une à une, avant que j’eusse fait ma déclaration.

Ce fut le matin d’abord. Souvent nous montions seuls ensemble ; et j’en étais déjà venu, auprès de Henriette, à ce point de familiarité, qu’après l’avoir saluée, je lui adressais la parole pour lui demander des nouvelles de son père, ou pour énoncer mon opinion, tantôt sur l’ennui des longues pluies, tantôt sur le charme des belles journées. Dix fois au moins, enhardi par ma hardiesse même, je me mis en devoir d’éclater en aveux significatifs et tendres, lorsqu’à cet instant suprême, la rougeur me montant au visage, et l’émotion m’ôtant la parole, je remis l’affaire à un moment où je me trouverais sans rougeur et sans trouble. Pendant que je prenais ainsi mon temps, le géomètre se mit insensiblement de la partie, et Henriette ne monta plus seule à sa mansarde.

Mais l’amour est si ingénieux ! À l’heure des repas, Henriette descendait et remontait sans être accompagnée ; je m’arrangeai de manière à faire le voyage avec elle. La chose réussit à merveille. Il ne restait plus qu’à me déclarer, lorsque la famille changea brusquement l’heure de ses repas ; et je dus, le soir comme à midi, descendre et remonter seul.

Restait un dernier moyen, hardi à la vérité, mais infaillible : c’était de m’introduire chez Henriette sous quelque prétexte, et là, de donner un libre essor à mes sentiments. Je me mis en chemin bien des fois, et ici encore il ne me restait plus qu’à ne pas rebrousser à chacune, lorsque la mère de Henriette prit peu à peu l’habitude de venir travailler auprès d’elle.

Je dois aux leçons de M. Ratin et à ses pudibondes harangues de n’avoir jamais osé adresser à une femme le moindre propos tendre, durant tout le cours d’une jeunesse où je ne fis d’ailleurs guère autre chose qu’aimer. Cette sotte timidité est un bien dont je reconnais aujourd’hui le prix. Par elle le jeune homme retient et porte jusqu’aux jours de l’hyménée cette pudeur native qui, une fois perdue, ne se recouvre plus ; par elle son cœur demeure jeune, sincère ; il se remplit de mille sentiments vifs et tendres, dont elle comprime l’essor, mais pour lui en faire apporter le pur et riche hommage à celle qui sera la compagne de sa vie.

Mais alors j’en jugeais autrement. Je m’indignais contre moi-même ; et, réfléchissant combien de fois déjà cette incurable timidité avait enchaîné ma langue, lorsque tout me conviait à parler, je commençais à croire que, né gauche et stupide, je finirais par demeurer garçon, faute d’avoir su déclarer mes sentiments. Heureusement le hasard vint à mon aide.

Un matin je me livrais à ces pensées décourageantes, lorsqu’on frappa à ma porte. Je courus ouvrir : c’était Lucy. La visite de cette dame me combla d’aise ; car je savais d’avance quelle serait la grâce flatteuse de son langage, et j’étais bien déterminé à m’imaginer que, de derrière la cloison, Henriette n’en perdrait pas un mot.

Lucy, de retour d’une excursion en Suisse, venait me demander des nouvelles de ses copies. Elle était seule, je les lui présentai ; elle eut l’attention d’en paraître enchantée, ravie, et de prodiguer l’éloge à mes talents. Aussi je ne me sentais pas de joie, lorsque, changeant d’objet : — Vous n’étiez pas hier chez vous, monsieur Jules ?

— Auriez-vous pris la peine de monter jusqu’ici, madame ? Justement, hier matin, mon oncle me fit demander pour sortir avec lui.

— C’est ce que voulut bien m’apprendre une jeune personne qui travaille dans la chambre voisine, et chez qui je me reposai quelques instants. Quel est son nom, je vous prie ?

Àcette question, je rougis jusqu’au blanc des yeux. Lucy s’en aperçut, et reprit aussitôt, non sans quelque embarras : — Je vous ai fait étourdiment une question que vous pourriez croire indiscrète, monsieur Jules ;… excusez-moi. Mon unique motif était l’envie de savoir le nom d’une jeune fille dont l’air, l’accueil et les manières m’ont inspiré de l’intérêt.

— Elle se nomme Henriette,… repris-je encore fort troublé. C’est un nom que je ne prononce pas sans émotion, bien que je le prononce sans cesse… Puis, encouragé par l’air dont Lucy m’écoutait, et surtout par l’idée d’avancer, d’achever peut-être le grand travail de ma déclaration : — Puisque j’ai osé vous dire cela, madame, ajoutai-je, je dois, ce me semble, vous en dire davantage… Cette jeune personne, je la vois tous les jours, je travaille tout auprès, je l’aime !… et votre question m’a troublé comme si vous eussiez surpris un secret qui est demeuré jusqu’ici dans le fond de mon cœur… C’est assez en dire pour que vous compreniez quels sont mes sentiments, et quels vœux ils me porteraient à former, si je pouvais me persuader qu’ils fussent agréés…

En cet instant nous fûmes interrompus. C’était l’époux de Lucy. On revint aux copies ; bientôt ils me quittèrent.

Après ce qui venait de se passer, j’avais hâte de me trouver seul. Glorieux, ravi, soulagé, j’admirais que j’eusse osé dire, et si bien, et si à propos. Et que c’est facile ! pensais-je.

Ce qui m’enchantait surtout, c’est que Henriette, libre à chaque instant de protester en se retirant, n’avait quitté sa mansarde qu’après l’arrivée de l’époux de Lucy. Sur cette circonstance j’échafaudais tout un monde de bonheur. Henriette, en écoutant ma déclaration, l’avait accueillie ; Henriette l’avait accueillie, parce que son cœur était à moi. Enfin, comme vers une heure elle ne remonta pas à son ordinaire, je me persuadai aussitôt que, fille aussi soumise que tendre, elle venait de transmettre mes vœux à sa famille, qui en délibérait à cette heure !

J’étais donc en proie aux plus charmantes anxiétés de l’attente, lorsque vers trois heures de l’après-midi j’entendis quelqu’un monter l’escalier. La personne se dirigea d’un pas ferme vers ma porte, qu’elle ouvrit sans façon. C’était le géomètre !

Il paraît que ma physionomie n’était pas dans son état normal. — Ma visite vous fait pâlir, dit-il brusquement ; vous pouviez pourtant vous y attendre.

— Effectivement, monsieur, balbutiai-je, je m’étais flatté…

— Remettez-vous donc, et prenons des siéges.

Nous nous assîmes. — J’ai l’habitude, reprit le géomètre, d’aller droit mon chemin : voici ce qui m’amène. Puis fixant sur moi un regard étincelant de fierté : — Depuis longtemps, monsieur, vos allures me déplaisent. Je croyais m’être suffisamment mis en garde contre elles… Mais ce matin même, et en présence d’une personne tierce, vous avez compromis ma fille !… Que signifie ce manége ?

— Monsieur, tentai-je de répondre, blâmez mon inexpérience, mais ne suspectez pas mes intentions…

— Les bonnes intentions procèdent ouvertement. Or vos façons d’agir sont équivoques, quand déjà votre situation, ce que j’en sais du moins, ne me tranquillise nullement sur vos façons d’agir…

— Vous me faites outrage, monsieur ! interrompis-je avec un accent de vive émotion.

— C’est possible, reprit le géomètre d’un ton calme qui me remplit de crainte ; aussi suis-je prêt à vous faire réparation. Il se peut, en effet, que je vous juge avec sévérité. Il se peut que, timide, inexpérimenté, gauche dans vos allures, vous soyez ferme et honorable dans vos intentions. Eh bien, c’est à vous de me faire la preuve que vos propos, dans tous les cas inconvenants, sont honnêtes du moins, que vous savez où ils peuvent, où ils doivent nécessairement conduire, sous peine d’être inexcusables… Prouvez-moi donc que vous êtes réellement en mesure de vous marier, et aussitôt je rends justice à vos intentions… Que gagnez-vous, monsieur, année commune ?

Cette épouvantable question, que je voyais poindre depuis un moment, m’écrasa comme un coup de foudre. Je ne gagnais rien encore, je ne possédais pas un sou vaillant, et j’avais oublié d’y songer. Si Henriette m’aimait, si Henriette m’était unie, quel besoin d’autres ressources ?… Percer la cloison, et tout était dit. Mais le géomètre raisonnait autrement.

— Je gagne, monsieur, répondis-je tout pâlissant, je gagne… moins sans doute que je ne gagnerai par la suite ; mais j’ai un état…

Il m’interrompit : — C’est justement parce que vous avez un état, et que cet état est celui de peintre, que je précise ma question. Vous n’ignorez pas le proverbe. Votre état donne de la gloire quelquefois ; du pain, pas toujours. Ma fille n’a rien. Qu’avez-vous ? Ou plutôt j’en reviens à ma question : Que gagnez-vous, année commune ?

— Je gagne…

J’allais infailliblement mentir ou me trouver mal, lorsqu’on frappa à ma porte.

Qui est-ce qui aime la péripétie ? Aristote loue la péripétie ; vive Aristote ! Quoi dans l’univers peut valoir une bonne, une bienheureuse péripétie ! Lucy, mon bon génie, ma providence ! ! !

J’avais ouvert. Un domestique en livrée entra, portant deux gros sacs d’argent. Dans mon ravissement, je le laissai faire. Il les posa sur la table, et en ouvrit un, d’où s’échappèrent à flots des écus qu’il se disposa à mettre en piles, pour que je les reconnusse après lui. Puis, me présentant un papier : — Ceci est le bordereau : quinze cents francs, en espèces, pour les deux copies. Milady m’a recommandé de les emporter, ainsi que le modèle, avec la permission de monsieur.

Aussitôt plus de trouble ! — C’est bien, dis-je. Je vais vous remettre ces copies. Puis, me tournant vers le géomètre qui, s’étant levé, avait déjà repris son chapeau : — Comme j’avais l’honneur de vous le dire, monsieur, je gagne année commune…

— Vous avez, interrompit-il, vos affaires, moi les miennes, et cet homme attend. À un autre jour. Et il se retira, au moment où, rempli d’assurance, j’allais parler avec toute l’éloquence d’un amant épris que le ciel lui-même favorise et pousse au succès : — Au diable les géomètres ! m’écriai-je quand il fut parti.

Pour me consoler, je reportai mes regards sur les écus. C’était même, au milieu de mon désappointement, une douce vue. Les piles s’élevaient en colonnade serrée, et je trouvais à cette architecture une grâce merveilleuse. Jamais tant de trésors accumulés n’avaient frappé ma vue ; et, en songeant à Lucy, de qui me venaient tous ces biens, je ne pouvais me lasser de répéter : Généreuse Lucy ! mon bon génie ! En attendant que j’eusse trouvé un bon placement pour ma fortune, je la cachai tout entière dans le poêle, faute d’armoire ; après quoi, je sortis pour savourer, seul et à l’air des champs, la joie qui succédait dans mon cœur à des moments de si vive angoisse. D’ailleurs les événements avaient bien marché depuis le matin ; le temps pressait, et j’éprouvais le besoin de recouvrer promptement assez de calme pour réfléchir aux démarches qui me restaient à faire.

La première, c’était de tout confier à mon oncle, qui ne savait rien encore. Ce qui m’avait jusqu’alors porté à lui cacher mes projets, c’est la certitude où j’étais qu’il n’écouterait que la pensée de me rendre heureux, en facilitant mon établissement par de nouveaux sacrifices de sa part. Cette certitude même, jointe à ce que je savais de l’étroitesse de ses moyens, certaines privations, surtout, qu’il s’était imposées récemment depuis qu’il avait dû pourvoir à mon petit équipage d’artiste, m’avaient fait un devoir sacré de ne plus mettre à l’épreuve sa trop facile générosité. Mais tous ces scrupules tombaient par le fait de l’opulence dont j’étais redevable aux largesses de Lucy, en sorte que je n’avais plus qu’à l’instruire de ce qui s’était passé, et à le prier de mettre le comble à ses bontés, en allant, dès le lendemain, demander pour son neveu la main de Henriette. Nul doute que, s’il me faisait cette faveur, l’autorité de son âge, le poids de son assentiment et la douce cordialité de ses manières ne dussent assurer le succès d’une démarche d’où dépendait la félicité de ma vie. Je résolus de lui parler le soir même.

Je rentrai tard. C’était l’heure du souper : — À table, à table ! bon oncle… J’apporte de grandes nouvelles !

— Je sais, je sais, mon enfant. La vieille me tient au courant… On parle d’écus,… un gros sac,… le Pactole tout entier qui se serait versé chez mon pauvre Jules…

— Le Pactole en personne, bon oncle. Il est dans mon poêle… Mais commençons par nous mettre à table ; car j’ai bien autre chose à vous dire !

Je remarquai que mon oncle, au lieu de relever avec gaieté ces dernières paroles en s’associant à ma joie, comme cela lui était habituel, s’était approché de la table d’un air préoccupé, et en jetant un coup d’œil du côté de la vieille, dont la présence le gênait visiblement, sans qu’il pût prendre sur lui de la congédier. Je fis un signe à Marguerite, qui se retira.

Quand nous fûmes assis à notre place accoutumée :

— C’est que j’ai aussi à te dire… reprit mon oncle. Et il toussa, comme il lui arrivait lorsque, pour exprimer quelque pénible reproche, il fallait qu’il se fît une extrême violence.

— Tu sais… Il s’arrêta, puis changeant encore de tour : — Cette bonne dame est en vérité généreuse, noble dans ses procédés !… C’est un honneur que d’être protégé par une personne d’un aussi digne cœur… un honneur qu’il faut mériter, mon enfant… Te voilà lancé dans la carrière… De l’ordre maintenant, de la conduite, du travail, et nous arriverons à bien… Mais, reprit mon oncle avec un accent plus ferme, honnête ? toujours !… voulant nuire ? jamais ! prenant garde qu’une jeune fille,… c’est sacré !… excepté pour les méchants.

— Je ne comprends pas, bon oncle ! m’écriai-je avec émotion.

— Cette jeune fille,… là-haut ?

— Eh bien ?…

— Tu l’aimes ?

— Ardemment !

— Et voilà, Jules, ce qui n’est pas bien !

Àces mots, que mon oncle prononça avec une sorte de gravité solennelle, je fus, je l’avoue, tenté de rire, présumant que ces alarmes au sujet de mon honnêteté provenaient de quelque commérage de servante dont la vieille aurait cru devoir lui faire la confidence. — Pour cette fois, repris-je, je n’y suis plus du tout ! Cette jeune fille, je l’aime en effet, et je venais vous prier d’aller dès demain auprès de ses parents pour demander sa main au nom de votre neveu. Où est le mal, bon oncle ?

Alors mon oncle : — Tu ?… Comment as-tu dit ?

Tu veux te marier ?… Et tu es cause, dit-il en se levant avec vivacité, que je viens d’affirmer à son père tout justement le contraire !!!

— Perdu ! m’écriai-je, perdu ! Bon oncle, qu’avez-vous fait ?

— Mais j’ai fait… j’ai fait… ce que la loyauté me commandait de faire… Écoute… écoute donc. Tout à l’heure, ce diable d’homme vient chez moi brusquement ; il dit que tu courtises sa fille… il dit que tu as compromis sa fille… il demande ce que peut risquer sa fille, et si tu songes à l’hyménée… Alors je lui réponds qu’au contraire tu t’es juré à toi-même…

— Ah ! perdu ! interrompis-je. Et je me livrai à tout l’emportement du désespoir.

Àpeine mon oncle Tom eut-il compris que mes intentions étaient pures et mon honnêteté intacte, que, le vif regret d’avoir compromis involontairement mes espérances effaçant chez lui jusqu’à cette prudence réfléchie qui est le propre des vieillards, il fut aussitôt bien plus préoccupé des moyens d’apporter un prompt remède à mon chagrin, que d’apprécier la sagesse ou les convenances du mariage dont je lui parlais alors pour la première fois.

Pendant que j’étais à me désoler : — Voyons, voyons, répétait-il en se promenant dans la chambre… voyons à nous tirer de là… Bon Dieu ! j’aurais dû songer… Ces serments, à ton âge, on les fait… c’est permis,… on les défait, c’est permis aussi… Le mal, c’est qu’au mien on a oublié toutes ces péripéties… Puis, s’approchant de moi : — Courage ! mon pauvre Jules… courage ! Rien n’est perdu… Demain j’irai… j’expliquerai, je démontrerai…

— Demain ? dis-je avec effroi. Ce soir !… ce soir ! bon oncle, en cet instant ! Vous les trouverez rassemblés. Le matin, il sort…

— Mais… bon Dieu ! ce soir !… et puis la jeune fille qui sera là !

— Qu’importe ! ils la feront se retirer, s’ils le jugent à propos. Ce soir, je vous en conjure, bon oncle !

— Allons ! eh bien, va pour ce soir !… Il est pourtant dix heures ; appelle la vieille, pour que je m’habille un peu.

Je profitai des instants pour mettre mon oncle au fait de tout ce qui s’était passé. Bientôt il eut quitté ses pantoufles pour mettre ses souliers à boucles ; je lui ajustai sa perruque, après l’avoir proprement poudrée ; Marguerite et moi nous l’aidâmes à endosser le bel habit marron ; puis je lui donnai sa canne, tout en l’instruisant à la fois et de ce qui s’était passé, et de ce qu’il avait à dire, et de ce qu’il devait répondre. — C’est bien ! c’est bien ! dit mon oncle, que mon babil étourdissait. Et il partit.

Je mis au fait de tout la vieille Marguerite. Elle m’écoutait les larmes aux yeux ; et, durant ces moments de vive attente, elle me tint compagnie, s’associant ingénument à mon anxiété et à mes vœux. À chaque instant, nous ouvrions la porte pour attendre sur l’escalier le retour de mon oncle ; ou bien, rentrant dans la bibliothèque, nous cherchions à saisir quelque chose de ce qui se passait au-dessus de nous.

Au bout d’un quart d’heure, la porte s’ouvrit chez le géomètre ; je reconnus le pas de mon oncle : — Sitôt ! m’écriai-je. Je suis refusé, Marguerite.

— C’est pour demain, dit mon oncle en rentrant, ils n’y sont pas.

Cette réponse me causa le plus vif désappointement.

— Vous les avez donc attendus ?

— Oui, j’ai attendu… mais ils ne rentreront que vers minuit, m’a dit leur fille.

— Vous l’avez donc vue ?…

— Oui ; et ma foi ! c’est une charmante personne, ou je ne m’y connais pas.

Je ne me sentais pas de joie. — Mais que vous a-t-elle dit, mon oncle ? Tout, s’il vous plaît, racontez-moi tout.

— Que je pose cet habit d’abord… et je que je m’asseye… Une charmante, une bien digne fille !… Mes pantoufles, Marguerite…

— Que vous a-t-elle dit, bon oncle ?

— Elle m’a dit,… tiens, pose ma canne,… qu’ils sont allés à un baptême chez un de leurs amis…

— Mais autre chose encore, puisque vous y êtes resté dix-neuf minutes ?

— Oui, oui. Attends… ça me reviendra. D’abord, c’est elle qui m’a ouvert… J’eusse été un revenant, qu’elle n’aurait pas eu plus d’effroi qu’elle en a eu en voyant ma figure. (Il se mit à rire en imitant le geste de Henriette.) N’ayez pas peur, ma belle enfant, lui ai-je dit en lui prenant la main ; entrons, entrons… Alors ses joues se sont couvertes de rougeur, et elle m’a précédé, sans quitter ma main, parce qu’elle voulait, vois-tu, me diriger dans le corridor, comme on fait à un vieillard… Une décente et respectueuse enfant.

— Qui vous aime, qui vous chérit comme tout le monde, bon oncle.

— C’est bien sûr, dit tout bas Marguerite dans l’ombre du vestibule.

— … Comme cela, nous sommes arrivés dans la salle où elle était à coudre, veillant sur une sœur et deux petits frères couchés alentour… À notre venue, l’un d’eux s’est réveillé : — Faites, faites, lui ai-je dit, et après, vous irez me chercher vos parents, c’est à eux que j’en veux.

— Ils n’y sont pas, monsieur, m’a-t-elle répondu en berçant l’enfant… Je te dis tout, comme tu vois,… ou bien veux-tu que j’abrége ?

— Oh ! tout ! tout ! mon oncle… Ne vous riez pas de moi.

— Cela me contrarie, ai-je répondu… ou plutôt cela va contrarier bien vivement la personne qui m’envoie… La pauvre fille, ici, a rougi tellement, que, s’étant levée, elle est retournée pour bercer de nouveau son frère, bien qu’il n’eût bougé cette fois. Alors, plus loin de ma vue :

— Ils reviendront vers minuit, monsieur Tom ; je dois vous le dire, pour que vous ne vous fatiguiez point à les attendre…

— Effectivement, c’est tard… Je remettrai donc ma commission à demain… et, quand vous saurez ce que c’est, je me recommande à vous, ma belle enfant, pour que vous vouliez bien l’appuyer… si toutefois… si toutefois vous nous voulez du bien, et à moi en particulier… à moi qui mourrais tranquille, si j’avais vu auparavant le sort de mon Jules uni au vôtre, son bonheur sous votre garde, et sa jeunesse sous la protection de votre respectable famille…

Je me levai à ces mots pour me précipiter dans les bras de mon oncle, que j’accablais de mes caresses, sans pouvoir exprimer les sentiments qui débordaient de mon cœur…

— Ohé !… mon pauvre Jules !… ohé ! ma perruque !.. ma perruque en pâtit !… Laisse-moi dire… Tu ne sais rien encore… Là ! calmons-nous… là… là…

Cette jeune fille, donc, quand j’ai eu parlé clairement, s’est remise tout à fait : — Monsieur, m’a-t-elle dit d’une voix ferme, vous ne doutez pas que je ne vous respecte et ne vous aime… Je suis touchée des choses que vous me dites, mais embarrassée d’y répondre… Je songe peu à me marier, et j’y vois des obstacles… (ne t’effraye pas)… J’appartiens à mes parents, je leur suis nécessaire, je ne veux ni les abandonner ni leur être à charge… (ne t’effraye donc pas !)… Je ne me marierai qu’à celui qui me croira son égale, qui adoptera ma famille pour la sienne, qui m’offrira son cœur entier et sans partage, comme je lui livrerai le mien… Je ne m’attendais pas à dire jamais ces choses à quelqu’un ; mais votre âge et le respect que je vous porte m’y encouragent. Pour le reste, c’est à mes parents de répondre… je les préviendrai, si vous le désirez, de votre venue…

— S’il vous plaît, ma chère enfant : demain à dix heures… J’aime à trouver autant de sagesse et de vertu dans un si jeune âge… et je n’en conçois qu’un plus vif désir de voir mon neveu agréé à ces conditions, qui, certes, ne lui paraîtront pas dures… Un grand honneur, ma chère enfant… un bien grand honneur que d’entrer dans une famille où se pratiquent tant de vertus… et dès l’âge tendre… Son cœur entier, tout entier… (j’aurais pu lui conter l’histoire de ta juive) et un honnête cœur, je vous le garantis, mon enfant… qui comprendrait quel dépôt lui serait confié, à quelles conditions s’obtient le bonheur, et comment il ne peut résulter que de l’affection commune, de la fidélité commune, du commun concours à tous les devoirs qui naissent de l’état de famille… Et ici, mon bon oncle contrefaisant avec gaieté la formule de la liturgie du mariage : — N’est-ce pas, Jules, ce que vous promettez ?

— Oui, oui, m’écriai-je, et devant Dieu, devant vous ! mon oncle bien-aimé… devant vous !… Et je l’accablai de nouvelles caresses, pendant que la vieille s’essuyait les yeux. Lui seul, heureux du plaisir qu’il faisait, mais serein comme toujours, conservait son calme, mêlant à mes larmes de joie des propos gais et affectueux.

— Te voilà donc marié ? continua mon oncle.

— Plût à Dieu ! bon oncle. Et n’avez-vous plus rien dit ?

— Plus grand’chose. Après cela, je me suis levé, et j’ai voulu voir ses bambins qui dormaient par là… Elle s’est prêtée en riant à me les montrer. Ce que j’admirais, c’est la propreté, le soin, l’ordre, mêlés partout d’une certaine élégance, au milieu d’une simplicité grande. — Vous faites-là leurs robes ? lui ai-je dit… — C’est ma mère, monsieur ; mais, en son absence, j’y travaillais. Alors j’ai pris sa main pour la baiser, et elle a gardé la mienne pareillement pour m’accompagner. C’est moi qui, sur le seuil, lui ai conseillé tout bas de ne pas venir plus avant, si elle ne voulait pas s’exposer à te rencontrer. Elle a rebroussé bien vite. C’est tout. Voici onze heures, allons dormir maintenant.

La vieille sourit. — Tu as raison, Marguerite. Tout le monde ne dormira pas cette nuit ; mais nous deux, ma vieille, nous dormirons pour tout le monde.

Vers minuit, les parents revinrent. En prêtant l’oreille, je pus comprendre qu’il y avait entre les membres de cette famille un débat grave et animé. Vers deux heures ils se levèrent de leurs siéges, et, s’étant séparés, j’entendis les deux époux, retirés dans leur chambre, s’entretenir longtemps encore, jusqu’à ce que tout rentrât enfin dans le silence. Je ne me mis point au lit ; mais, en proie à une vive agitation, j’attendais le jour avec impatience.

Dès que mon oncle Tom fut éveillé, et tandis qu’il s’habillait, je me fis redire toutes les circonstances de sa visite de la veille. Pour me complaire, le bon vieillard les racontait de nouveau une à une, avec un ton de douce sécurité qui, me faisant illusion, ranimait mon espoir et renouvelait mes transports. Toutefois je trouvais trop de réserve aux paroles de Henriette ; et quand je venais à songer aux terribles préventions que ma conduite et les discours de mon oncle avaient dû jeter dans l’esprit susceptible du géomètre, je perdais de nouveau tout l’espoir que je venais de ressaisir.

Cependant dix heures allaient sonner. Avec une anxiété croissante, je rappelai à mon oncle tout ce qu’il avait à dire, et nous convînmes qu’aussitôt sa démarche faite il monterait directement à mon atelier, où j’allai l’attendre.

J’y étais établi depuis quelques instants, lorsqu’on entra dans la chambre de Henriette. Je distinguai le pas de deux personnes, et, à divers signes, je fus bientôt certain que c’était elle et sa mère.

Cette certitude me causa un tel mécompte, que je m’imaginai que tout était perdu. Depuis l’entretien que j’ai rapporté, je m’étais toujours figuré que cette bonne dame, confidente des intimes pensées de Henriette, était disposée à m’accueillir avec faveur, et que, désireuse avant tout de confier sa fille à un jeune homme honnête, elle serait auprès du géomètre mon meilleur avocat, le seul du moins sur lequel je pusse compter. En les voyant donc, elle et sa fille, abandonner la place dans un moment si décisif, et laisser mon oncle à la merci du géomètre, tout imbu de préventions qu’elles ne pouvaient sûrement pas partager au même degré que lui, je jugeai mes vœux repoussés à l’avance. Dans cette situation désespérée, je résolus de profiter des moments pour tenter une dernière ressource : c’était de me présenter devant ces dames, et de m’efforcer, en leur laissant voir toute l’ardeur et la sincérité de mes sentiments, de les intéresser en ma faveur. J’allai frapper à leur porte ; Henriette m’ouvrit.

La propre honte de cette jeune fille, si vivement peinte sur son visage, put seule me faire surmonter la mienne.

— Puis-je, mesdames, leur dis-je d’une voix émue, me présenter quelques instants devant vous ?… — Entrez, monsieur Jules, dit aussitôt la mère. Elle se tut après ces mots, et, me considérant en silence, des larmes commencèrent à ruisseler de ses yeux… — Que vouliez-vous nous dire ? reprit-elle d’une voix triste et altérée par les pleurs.

— Je voulais, madame, avant que votre famille décide de mon sort, vous avoir vue,… vous avoir parlé,… et je suis embarrassé à le faire… Je voulais dire à mademoiselle Henriette que dès longtemps mon unique bonheur est de l’aimer, de l’admirer, d’envier par-dessus toute chose au monde l’honneur d’associer mon sort au sien… à vous, madame, que je vous aimerais comme la mère que je n’ai plus ; que vous confieriez votre fille sans la perdre… que sais-je ? Chère madame, votre vue me pénètre d’émotion et de respect ; j’entends le langage de ces larmes que vous répandez… je crois que je saurai y répondre.

Pendant que je parlais ainsi, Henriette, moins émue, me considérait en écoutant attentivement mes paroles. — Henriette, lui dit sa mère, parlez à ce jeune homme… Vous perdre, mon enfant ! non, je ne saurais aborder cette pensée… vous êtes ma vie !… Jamais, dit Henriette avec une fermeté que tempérait un accent modeste, jamais, maman, je ne me donnerai qu’à celui qui se fera votre fils !… Monsieur, je suis plus embarrassée que vous à parler… Je vous connais peu… Je sais votre demande, et je ne sais pas votre caractère… Je vois beaucoup d’hommes qui passent pour des époux recommandables, et dont je ne ferais pas d’estime… Et puis, quitter mes parents !… Ici la voix de Henriette s’altéra, et ses larmes coulèrent.

— Non ! sans les quitter, sans les quitter jamais, mademoiselle, si du moins ils voulaient m’accueillir…

— Je leur appartiens, monsieur Jules, reprit Henriette avec plus de calme. Je n’ai pas d’expérience, et ils en ont. Je ne vous repousse point ; qu’ils décident, je serai ce qu’ils veulent que je sois…

Dans ce moment la porte s’ouvrit.

— Je ne vous cherchais pas ici ! dit le géomètre en s’adressant à moi. Au surplus, restez ; j’allais vous faire venir.

— Bonjour, ma chère enfant, dit mon oncle Tom en prenant la main de Henriette pour la baiser. Puis se tournant vers la mère : — Et vous, chère madame, courage, courage !… Si vous connaissiez ainsi que moi ce garçon-là depuis vingt-un ans, vous auriez confiance,… comme moi j’ai confiance et plaisir à le voir rechercher cette charmante personne, qui est un vrai joyau… Mais laissons parler celui à qui il appartient.

Mon oncle s’assit ; je demeurai debout auprès de Henriette, et nous écoutâmes le géomètre.

— À dix heures, dit-il, j’ai reçu monsieur Tom. Je rends justice, monsieur Jules, à la sincérité de vos sentiments et à l’honnêteté de vos vues. Mais vous avez un caractère faible, vacillant, timide, là où il convient d’être ouvert : c’est un défaut qui ôte aux intentions honnêtes ce trait de franchise que l’on s’attend à y trouver. Je sais aussi que vous ne possédez rien autre chose que cette somme d’argent que j’ai vue hier. Ainsi vos ressources se réduisent à des espérances, et, sous ce rapport, votre situation manque des garanties que mon devoir est d’exiger. Je comptais en conférer avec vous, mesdames ; mais, puisque tous les intéressés sont ici présents, je vais dire franchement ma pensée.

Messieurs, je n’ai jamais compté sur un gendre riche, je ne l’ai pas désiré, en sorte que la situation de monsieur Jules, telle qu’elle vient de m’être exposée, ne serait point un obstacle à ce qu’il obtînt mon consentement à cette union, si toutefois ces dames y joignaient le leur… Mais, continua-t-il en s’animant, ce à quoi je tiens, je tiens uniquement, c’est au bonheur de ma fille ! et ce bonheur, je le place dans l’affection fidèle, dans la confiance commune, dans le labeur, dans la conduite, dans une vie austère et irréprochable… et je ne le place pas ailleurs. Je sais, messieurs, ce que vaut mon enfant ! et celui qui ne lui apporterait pas tous ces biens serait indigne de l’avoir pour épouse, comme il serait l’objet de toute ma haine et de tout mon mépris.

Le géomètre s’arrêta quelques secondes, non pas attendri, mais profondément ému ; puis, poursuivant avec plus de calme : — Vous comprenez à présent, messieurs, pourquoi je ne tiens pas à la fortune… Ces biens, ces garanties que je demande, que je veux, ils sont plus malaisés à rencontrer que l’or. Monsieur Jules a un état, il est jeune, il travaillera, nous l’aiderons ; là il n’y a pas l’obstacle… Si donc il comprend bien ce qu’il fait et ce à quoi il s’engage, s’il sait l’inestimable prix d’une épouse vertueuse, je lui accorde la main de Henriette, et, me confiant en sa loyauté pour tenir ses promesses, j’ose lui répondre de notre affection paternelle, comme de son propre bonheur.

— Monsieur, dis-je alors avec autant de calme que m’en permettait une aussi émouvante situation, je ratifie toutes les paroles de mon oncle ; je comprends les vôtres, mon cœur ne les oubliera plus… Je vous parle ici non point abusé par l’amour que je porte à mademoiselle Henriette, mais bien certainement soutenu, pressé par l’estime que j’ai pour ses vertus, et par le spectacle, que j’ai sous les yeux, du bonheur plein et vénérable où conduisent les principes que vous professez… Que mademoiselle Henriette et sa mère joignent leur assentiment au vôtre, et je jure ici que votre famille se sera accrue d’un fils qui ne trompera pas votre attente !

Henriette ne dit rien ; mais, s’étant tournée vers moi, elle me tendit sa main avec un mouvement plein de franchise. À ce geste, mon bon oncle quitta son fauteuil, et, chancelant d’années et de joie, il vint nous embrasser tous les deux. Les larmes étaient venues à ses yeux, et les caresses de Henriette les faisaient couler douces et faciles. Le géomètre, conservant seul toute sa fermeté, s’était rapproché de sa femme, et soutenait son courage par des paroles raisonnables et affectueuses.

Quand mon oncle fut retourné à son fauteuil : — Mes amis, dit-il, je vous remercie tous… Ce jour-ci remplit mon dernier vœu. Cette aimable enfant (la mienne à présent) sera heureuse,… c’est chose certaine ;… car vous trouverez dans mon Jules un cœur droit, aimant,… très-capable de comprendre et de remplir tous ses devoirs,… quand même l’humeur est gaie, et la tête aux beaux-arts.

Je dis donc que je vous remercie tous. Maintenant, que je vous dise mes idées, et les choses telles qu’elles sont. C’est ce garçon qui me remplacera. Mon petit bien est à lui. Il est à lui depuis vingt-un ans, dans mon testament… C’est donc lui qui, depuis vingt-un ans, me fait vivre… Il s’arrêta pour sourire.

Àce compte-là, reprit mon oncle, je ne lui coûterai plus bien longtemps, de telle sorte que l’avenir n’est pas nuit close… Ce petit bien, c’est une rente de cent vingt-sept louis, dont le capital est placé sur le meilleur vignoble du canton de Vaud,… sous la protection de Bacchus, comme vous voyez… Il a si bien su faire, que, depuis tantôt cinquante-quatre ans, la rente n’a pas failli une fois de m’arriver par trimestres…

Je dis donc que c’est cent vingt-sept louis… Là-dessus, cinquante, que me coûte ce garçon-là, lui sont assurés dès aujourd’hui… Ils seront livrés par termes, non pas à lui… mais à cette demoiselle, qui m’a paru hier une habile et fidèle ménagère.

Un murmure interrompit mon oncle. Écoutez… écoutez-moi… je vous prie… en tant que je n’ai pas de la force de reste… Ces cinquante louis seront pour faire aller le petit ménage… Mais, comme on dit, il n’y a pas de soupe sans marmite… or mon neveu n’est pas riche en ustensiles… tout son mobilier tiendrait sur ma main… Eh bien, nous voulons avoir, nous aurons nos marmites, notre buffet, nos meubles, et nous recevrons cette jeune dame comme elle en est digne… Voici comment.

Écoutez-moi. Dans ma longue vie, j’ai accumulé beaucoup de bouquins. Je prévois qu’un artiste comme Jules ne saura trop qu’en faire… et moi, il faut bien que je commence à plier bagage… Je connais un Israélite qui m’y aide, avec plaisir, et sans me tromper, parce que je sais le prix de mes denrées… Sur cette somme, dont j’ai déjà une part, nous trouverons de quoi établir ces enfants… Point de façons, point de murmures ; vous me feriez peine en me contrariant.. D’ailleurs j’y trouve une récréation. L’Israélite me tient compagnie… nous lisons de l’hébreu… nous comparons les éditions… et je dis adieu à mes bouquins un à un… en attendant que je vous dise adieu à tous, mes amis.

Je fondais en larmes. Henriette, sa mère, et jusqu’au géomètre, écoutaient avec surprise, le cœur gonflé d’admiration et de tendresse envers le bon vieillard. Bien éloignés d’accepter, nous ne le contrariâmes pas ; mais, nous étant rapprochés de lui, nous l’entourâmes de notre respect et des marques de notre gratitude profonde.

C’est ainsi que j’obtins la main de Henriette. L’avenir a accompli les prédictions de mon oncle et les promesses du géomètre. J’entrai dans une famille où régnaient l’union, l’intimité, le dévouement de tous au bien commun, la plus propre entre toutes à achever de former mon caractère, en me montrant quels sont les biens, simples à la vérité, mais vrais et certains, dont nous éloignent le plus souvent un tour d’esprit romanesque et une imagination prompte à se laisser séduire.

Lucy, avant de repartir pour l’Angleterre, apprit de moi mon prochain mariage, et ce fut pour elle une occasion de me faire une commande qui mit mon ménage à flot pour longtemps. La protection de cette jeune dame me fut aussi utile qu’elle fut constante. Liée avec les plus illustres familles de son pays, elle m’adressait souvent ceux de ses compatriotes que nos sites attirent chaque année, et rarement sa recommandation était stérile. La visite de ces étrangers me donnait un relief qui m’amenait d’autres visiteurs, d’autres commandes ; et, au bout de peu d’années, j’acquis ainsi une aisance qui comblait mon ambition, tout en dépassant les espérances du géomètre. — Beau-père, lui disais-je quelquefois, l’état est bon, c’est votre proverbe qui ne vaut rien.

L’on peut se rappeler que Lucy m’avait dit un jour, les larmes aux yeux : « En quelque temps, monsieur Jules, que vous ayez un malheur semblable au mien, je vous prie de m’en instruire. » Ce malheur arriva environ deux ans après mon mariage ; et, lorsque j’eus rendu les derniers devoirs à mon oncle, j’écrivis à cette jeune dame la lettre suivante :

« Me souvenant de la demande que vous me fîtes il y a deux ans, je viens vous annoncer la mort de mon oncle. C’est sans doute une consolation que votre bonté me ménageait à l’avance ; car, si vous voulûtes bien attacher quelque prix à me rencontrer après la mort de monsieur votre père, jugez, madame, quelle douceur c’est pour moi que d’être certain de trouver en vous quelque sympathie pour la douleur, pour le vide plus grand encore, que j’éprouve.

« J’ai fait, madame, une perte immense : mon oncle m’avait élevé ; il m’avait établi, marié ; mais surtout il m’avait réchauffé sous l’aile de cette bonté parfaite que je ne retrouve nulle part. J’ai perdu cette âme sereine qui présidait à ma vie, cet esprit aimable dont la gaieté si douce et si simple alimentait chaque jour quelques-unes de mes heures ; j’ai perdu tous ces biens, quand à peine je commençais à les apprécier et à les reconnaître… Que je comprends, madame, l’affliction où je vous vis autrefois ! que je m’y associe ! combien de ces larmes que je verse sont communes à votre douleur et à la mienne ! Du moins les vôtres n’eurent rien d’amer ; j’ai entendu votre père rendre un éclatant hommage à votre filiale affection, tandis que mon pauvre oncle s’est éteint avant que je l’eusse mis dans le cas de m’en donner un semblable.

« Qu’il est donc triste, madame, de perdre ces êtres de choix, de voir se rompre cette douce attache qui ne peut plus se renouer sur la terre ! Je m’étonne, je me reproche que de funestes prévisions n’aient pas plus souvent troublé mes heures ; je me souviens que vos yeux se mouillaient à l’avance, pénétrée que vous étiez de l’appréhension d’une perte plus ou moins prochaine, mais dans tous les cas irréparable. Et moi, insouciant de l’avenir, je jouissais, presque sans inquiétude, de tant de rares qualités auxquelles l’âge ajoutait comme un attrait vénérable et sacré.

« Mon bon oncle s’est éteint comme il a vécu, calme, serein, presque gai. Il a vu la mort s’approcher, enchaîner ses membres, le refroidir par degrés, et il semblait jouer avec elle. Tant qu’il l’a pu, il n’a rien changé à ses habitudes ; seulement, quand il est devenu nécessaire qu’il renonçât à ses travaux, il a commencé à nous retenir plus longtemps auprès de lui. Ses souffrances, j’en bénis Dieu ! n’ont jamais été extrêmes, et il les accueillait sans aigreur, comme un hôte importun, mais qu’encore faut-il recevoir et presque traiter avec égard. Pour nous, assis autour de son chevet, nous retenions nos larmes, qui l’eussent affligé plus que ses propres maux, et nous devions parfois sourire aux propos mêmes qui témoignaient de sa souffrance, parce qu’il s’y glissait encore quelques traits de gaieté. C’était pourtant un spectacle digne d’une profonde pitié. Il semble qu’à ces êtres si bons la souffrance soit un outrage, et le cœur se révolte contre un mal barbare qui ne choisit pas entre ses victimes.

« C’est dimanche passé qu’il est mort dans mes bras. À l’ouïe des cloches du matin, il s’est pris à dire : — C’est bien la dernière qui sonne, cette fois… Ce mot a fait couler nos larmes… — Vraiment, a-t-il repris… vous allez me persuader que je n’ai pas assez vécu, mes enfants ; … je suis content ainsi… N’oubliez pas ma vieille Marguerite… Elle a eu grand soin de mes bouquins,… et de moi… Jules, quand tu écriras à cette chère madame (il vous nommait toujours ainsi), ma bénédiction, s’il te plaît, sur elle et sur ses enfants… et que je compte voir son père au séjour des nobles âmes,… si toutefois, a-t-il ajouté, l’on m’admet à l’y visiter.

« Après quelque silence il a repris : Cette mauvaise me trouve plus dur qu’elle n’avait compté,… je lui tiendrai tête jusqu’à ce que j’aie tout fini… Le testament est là, dans le tiroir à gauche… Ma bonne Henriette ! c’était plaisir que de vivre auprès de vous… Mes amitiés à vos honnêtes parents… et montrez-moi encore une fois ce marmot… Ils vont, voyez-vous, m’accabler de questions là-haut, mon frère, ma belle-sœur… Bonnes nouvelles, leur dirai-je, bien bonnes !

« Cependant sa vue s’affaiblissait, son souffle était plus précipité, et à divers signes on pouvait prévoir sa fin prochaine ; mais son discours était net encore, son esprit paisible, et la chaleur douce de son cœur ne devait se dissiper qu’avec sa vie. Vers midi, il m’appela : — Si M. Bernier doit revenir (c’est notre pasteur), voici l’heure, je pense… (je l’envoyai chercher). J’ai eu une longue vie… et j’ai une heureuse mort… je suis au milieu de vous… Où est ta main, mon pauvre Jules ?… Quelques instants après, je lui annonçai l’arrivée du pasteur.

« — Soyez le bien venu, mon cher monsieur Bernier… Nous voici prêts, faites votre ministère… J’ai vendu mon Hippocrate… c’est maintenant l’Israélite qui s’en fait du bien… Mais si j’abandonne ma guenille à cette mauvaise, ainsi ne fais-je pas de mon âme… Je vous la recommande, mon bon monsieur Bernier. Faites, faites… crainte qu’elle ne s’envole… le fil est bien ténu !

« Alors le pasteur a fait une prière remplie d’onction et de bonhomie. — Amen ! a répété mon oncle… Adieu, cher monsieur, au revoir… Je vous recommande ces enfants. Le pasteur, homme âgé aussi, lui a serré la main avec cette affection tranquille qui donne la conviction de se rencontrer bientôt ailleurs, et il s’est retiré. Mon oncle s’est ensuite assoupi. Environ une heure après, il a fait un effort, et, d’une voix bien faible : — Jules !… Henriette !… (il tenait nos mains). Ce sont ses dernières paroles ; son souffle s’est bientôt arrêté.

« Voilà, madame, le simple récit des derniers moments d’un homme bien obscur, étranger au monde, inconnu même à ses propres voisins, mais que je ne puis m’empêcher de ranger parmi les meilleurs d’entre les mortels. Sa longue vie m’apparaît comme le cours d’une onde ignorée, mais bienfaisante, qui rafraîchit les modestes rives qu’elle baigne, et où se mire la douce sérénité d’un ciel riant et sans nuages. Seul témoin, mais non pas seul objet, de cette bonté de tous les jours, de tous les moments, il me semble que mon cœur ne puisse suffire à en chérir, à en vénérer dignement la mémoire, et c’est le besoin de s’en associer un autre, en quelque degré du moins, qui le porte à vous entretenir de ces choses. Permettez-moi, madame, un libre aveu. Vous avez été pour beaucoup dans ma destinée ; votre vue, votre tristesse m’émurent bien vivement jadis ; vos bontés m’ont aplani, si ce n’est fait, ma carrière ; à tous ces titres, je vous chéris autant que je vous respecte. Mais ce qui me pénètre d’un sentiment plus doux et plus profond encore, c’est ce point commun par lequel se touchent, s’égalisent nos destinées, ces deux excellents hommes si chers, si nécessaires à tous deux, que nous pleurons tous deux, et dont la mémoire restera, laissez-moi l’espérer, comme un lien entre vous, madame, et celui qui a le bonheur d’être votre respectueux et reconnaissant serviteur.

« Jules. »

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