‹ La Boétie, Montaigne et le Contr’unChapitre 2 sur 2 · II

II

Ce second terme est relatif à l’auteur des modifications qu’a subies le texte de La Boëtie. Il se subdivise en deux questions :

1° Le texte du Contr’un est-il parvenu à ceux qui l’ont publié, par l’intermédiaire de Montaigne, et y a-t-il des raisons de croire qu’après la Saint-Barthélemy une entente s’est liée entre Montaigne et les réformés ?

2° Si oui, par qui ont été rédigés les remaniements qu’a subis le texte ?

La recherche de l’auteur des remaniements impliquant nécessairement l’existence de ces remaniements, il serait oiseux, comme le reconnaît M. Bonnefon, que nous le recherchions ensemble, alors qu’il n’accepte pas que des remaniements existent.

Bien inutilement, il fait remarquer que Montaigne n’ayant jamais dit qu’on eût dénaturé le texte de La Boëtie, n’avait pas à donner de ce texte une édition garantie. Il m’oblige : à lui répondre qu’une fois l’existence des remaniements reconnue, Montaigne, en ne signalant pas ces altérations et en ne leur répondant pas par la publication du texte vrai, montre par là même qu’il n’est pas sincère en protestant contre la publication faite, et donne une extrême vraisemblance à son entente probable avec les huguenots ; et nous voilà revenus à la première partie de ma thèse. Mon argument, nul s’il n’y a pas eu de remaniements, devient au contraire déterminant, comme le reconnaît M. Villey, si les remaniements sont établis. Déclarer avec M. Bonnefon que si Montaigne a fait ce que je lui attribue, le geste n’est pas beau, ce n’est pas davantage avancer la question. J’ai déjà dit, et je redirai plus explicitement mon sentiment assez différent de celui de M. Bonnefon, sur la valeur morale de ce geste. Mais ceci est, pour l’instant, en dehors de la question.

Les raisons que j’ai données en faveur de la transmission du texte par Montaigne sont d’ailleurs indépendantes de la question des remaniements. Lors même qu’il n’aurait communiqué aux protestants que le texte même de La Boëtie sans changement aucun, l’entente n’en existerait pas moins ; et par cette communauté d’action avec les révoltés, Montaigne, politiquement, n’en deviendrait pas moins un personnage assez différent de celui que l’on pensait connaître. Or, ce sont les raisons que j’ai apportées en faveur de cette entente que M. Bonnefon vise à peu près exclusivement et qu’il s’efforce de réfuter.

Il m’accuse de paralogisme. De ce que Montaigne était reconnu l’héritier légal des papiers de La Boëtie, j’aurais conclu que seul il pouvait les posséder et en disposer. Je n’ai point raisonné ainsi. L’initiateur de la publication du Contr’un, ai-je dit, peut être Montaigne, détenteur du manuscrit ; ce peut être aussi un publiciste protestant. Et si le texte primitif a, comme nous le dit Montaigne, couru « es mains des gens d’entendement », à l’époque où lui, Montaigne, s’est lié d’amitié avec le jeune Sarladais, nous n’avons cependant aucune preuve, aucun commencement de preuve que ce texte ait été conservé depuis 1557 jusqu’à la Saint-Barthélemy par d’autres mains que celles de l’auteur des Essais. Qu’ai-je conclu de là ? Que Montaigne était certainement celui qui avait communiqué le texte aux réformés ? Nullement. Je me suis borné à constater que le fait de la possession du manuscrit par Montaigne dirigeait inévitablement le soupçon sur lui, qu’il en résultait une présomption, une simple indication, si l’on veut, mais que l’examen des circonstances qui ont précédé la publication pouvait seul fournir les motifs de décision. Si Montaigne a été l’objectif principal de mon enquête, et non les protestants, c’est que ceux-ci n’offraient aucune prise à la recherche. Ils n’ont jamais rien dit du Contr’un ; pour cet écrit, comme pour quelques-unes des autres pièces éditées par eux, il n’existe aucun document pouvant nous éclairer sur leurs sources directes et sur leurs fournisseurs immédiats. Montaigne seul, au XVI siècle, a parlé du Discours ; lui seul pouvait nous mettre sur une piste, et c’est de lui seul que nous pouvons confronter les paroles aux paroles, les paroles aux actes, les uns et les autres avec les événements. C’est donc vers lui qu’était conduit presque invinciblement l’enquêteur.

Montaigne proteste contre la publication et contre l’usage qu’on en a fait. Mais si l’héritier du manuscrit de La Boëtie eût été convaincu d’en avoir transmis la copie aux révoltés, il était perdu. Sa protestation m’a paru sans autorité, étant inévitable ; elle ne pouvait m’arrêter dans ma recherche. Telle ayant été ma méthode, et ma conclusion finale n’ayant été que l’aboutissant d’une longue enquête où j’ai procédé pas à pas, M. Bonnefon peut discuter mon argumentation, mais il est mal fondé à me reprocher d’avoir établi ma thèse sur un paralogisme initial qui n’existe, lui aussi, que dans son imagination.

La contradiction entre le début et la fin du chapitre de l’Amitié, relativement à la publication du Contr’un, m’a paru déceler une intention cachée. M. Bonnefon commence par nier cette contradiction, puis, se contredisant lui-même, il reconnaît qu’elle existe.

Il ne peut nier que Montaigne, après avoir annoncé qu’il va imprimer le Discours de la Servitude volontaire, déclare qu’il n’en fera rien. Mon explication est, qu’outré des abominations de la Saint-Barthélemy, il a lui-même communiqué ce discours aux huguenots pour qu’ils s’en servissent dans leurs vengeances, qu’il veut rappeler l’attention sur ce document, ne pouvant pourtant ni le reproduire ni l’avouer, puisqu’il l’avait modifié de manière à rendre impossible la paternité de La Boëtie. Pour échapper à cette interprétation, M. Bonnefon essaie d’établir que le chapitre de l’Amitié a été écrit avant la Saint-Barthélémy. C’est un argument analogue à celui qu’il a tiré de l’existence d’une édition des Mémoires de Charles IX en 1574. Il n’en est pas plus solide.

M. Bonnefon est, en effet, amené à présenter comme un fait certain une hypothèse toute gratuite. En mars 1571, Montaigne fit tracer sur les parois de son cabinet une inscription bien connue, indiquant les raisons de sa retraite. Or, il nous dit qu’il avait chez lui un artiste, peignant les fresques sur les murs de ce même cabinet, au moment où il écrivait le début du chapitre de l’Amitié. C’est donc en mars 1571, pense M. Bonnefon, ou à une époque assez rapprochée de cette date, que Montaigne a composé le début de ce chapitre, car le peintre de l’inscription est indubitablement celui des fresques. Singulière logique ! et n’est-ce pas le cas de crier au paralogisme ? Qu’est-ce qui prouve en effet que Montaigne n’a pas eu deux peintres, l’un en mars 1571 pour tracer l’inscription, et qui pouvait n’être qu’un peintre en bâtiments, l’autre pour les fresques, à une date quelconque, qui peut être 1571, mais qui peut être tout aussi bien 1572, ou toute autre année plus éloignée, puisque Montaigne n’établit lui-même aucun rapprochement entre la peinture de l’inscription et celle des fresques ?

Mais il y a mieux. Montaigne n’a pas pu écrire les premières pages du chapitre de l’Amitié en mars 1571. Le 10 août 1570, dans l’Avertissement au lecteur placé en tête des œuvres de La Boëtie, il déclare qu’il ne publie pas le Discours de la servitude volontaire, ne voulant pas l’exposer au « grossier et pesant air d’une si malplaisante saison » ; le livre contenant cet avertissement paraît en 1571 : comment Montaigne aurait-il pu, en mars 1571, au moment même où il expliquait pourquoi il ne publiait pas le Discours dans les œuvres de son ami, écrire qu’il allait le publier dans ses propres Essais ? À la troisième page du chapitre de l’Amitié, il rappelle qu’il « a fait mettre en lumière le livret » des œuvres de La Boëtie ; il parle de cela comme d’une chose passée, nom concomitante. C’est qu’entre la publication de 1571 et la rédaction de ce chapitre, il y a eu la Saint-Barthélémy. Ce n’est qu’après la Saint-Barthélémy que Montaigne rédige celui-ci ; il le rédige de manière à fixer l’attention sur un écrit qu’il loue grandement d’abord, dont ensuite il réprouve l’usage que d’autres en ont fait, ce qui est encore une manière de le recommander. Il est bien contraint à cette prudence : entre l’apparition des œuvres de La Boëtie et celle des Essais, de 1571 à 1880, cherchez un moment où ce n’eût pas été faire acte d’hostilité contre les Valois que de publier un ouvrage contre les tyrans, vous ne le trouverez pas.

Quelle conséquence M. Bonnefon tire-t-il de son hypothèse ? Montaigne, dit-il, ajoute et ne corrige pas. Quand il a commencé le chapitre, il avait sincèrement l’intention de reproduire le Discours ; mais les huguenots l’ayant publié dans leurs libelles avant qu’il eût imprimé son chapitre, il s’est ravisé et a refusé de lui donner asile. Si aux hommes de science, sa conduite peut paraître étrange, elle semblera toute naturelle aux hommes de lettres. Le mouvement du morceau lui agréait ; il n’a pas voulu le sacrifier, et il a eu grandement raison de le conserver, puisque c’est un de ceux que la postérité a le plus admirés.

Cette explication, qui nous montrerait Montaigne, dans le chapitre même consacré à l’Amitié, plus préoccupé de son propre succès littéraire que de la réputation de son ami, n’explique rien. Il n’est pas vrai que Montaigne « ne corrige pas » ; il corrige souvent, au contraire, comme je l’ai montré ; il aurait pu modifier deux ou trois des premières lignes de ce chapitre sans rien retrancher de la beauté de son hymne à l’amitié. S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il a voulu que le lecteur attentif, « habitué à son air », à ses paroles à double entente, — et celui-là seulement —, comprît qu’il y avait quelque chose qu’il me voulait et ne pouvait pas dire.

Mais voici une remarque peut-être plus suggestive encore. Montaigne nous dit, dès les premières lignes du chapitre, que son but principal est de mettre dans tout son jour un « tableau riche et poli, et formé selon l’art », un « discours gentil, plein tout ce qu’il est possible, et qui honorera tout le reste de cette besogne ». Ce qu’il écrira, lui Montaigne, ne sera qu’un cadre grossier… Et voici qu’à la fin du chapitre, il se dédit de publier le morceau, avisant les lecteurs que « le subject fut traité par La Boëtie en son enfance, en manière d’exercitation seulement, comme subject vulgaire et tracassé en mille endroits des livres ». L’absence de sincérité, l’artifice ne sont-ils pas manifestes ? L’existence d’une intention cachée n’apparaît-elle pas avec évidence ?

M. Bonnefon, non dans son article, mais dans son livre, confirme les relations établies entre Montaigne et les protestants, au sujet de la publication du Contr’un. Il ne croit pas à des remaniements qui aient pu toucher au fond même des idées, mais il admet des interpolations. Il reste indécis sur l’auteur de ces retouches ; est-ce La Boëtie lui-même ? Peut-être. Mais peut-être aussi « faut-il voir la main de Montaigne, qui se serait permis quelques corrections délicates aux vers et à la prose de son ami ». Proposer cette hypothèse, c’est reconnaître que le texte qu’ont publié les protestants n’est pas celui dont Montaigne nous dit, au chapitre de l’Amitié, qu’il courait, en 1557, « es mains des gens d’entendement ». Qu’il eût subi de profonds remaniements (comme je le pense), ou seulement quelques retouches « délicates et discrètes », ce texte avait passé par les mains de Montaigne avant la publication que les protestants en ont faite.

Pour me justifier de ne m’être pas incliné devant la protestation de Montaigne, je me suis trouvé dans l’obligation de signaler chez lui d’autres défaillances. Il avait une certaine facilité à altérer la vérité quand il avait des raisons pour cela. M. Bonnefon en est convenu dans une page, que j’ai citée. Gêné par cette citation, il fait « amende honorable », ce qui est tout à fait à sa louange. Il se repent « d’avoir imprimé à ce sujet des choses tout au moins inutiles, qu’une lecture plus attentive aurait pu lui épargner ». Mais il est piquant de constater que pour disculper Montaigne d’une contradiction volontaire, il lui en attribue une plus forte encore. Montaigne a varié sur l’âge qu’avait La Boëtie quand il composa sa déclamation, le présentant ici comme ayant 18 ans, là comme n’ayant pas encore atteint sa 18 année, puis effaçant 18 ans pour mettre 16. Or, par une logique étonnante, c’est dans cette substitution même de l’âge de 16 ans à celui de 18 ans, que M. Bonnefon, qui, lui, croit que La Boëtie a composé le Contr’un à 22 ou 23 ans, voit la preuve de la véracité de Montaigne !

J’avais montré l’auteur des Essais un peu fanatique en 1562, et devenu tolérant et libéral huit ans plus tard. En 1570, il va visiter Michel de l’Hospital dans sa retraite et lui dédie les vers latins de La Boëtie, alors qu’en 1562 il s’était associé aux manifestations du parlement de Paris contre la politique libérale du grand chancelier. M. Bonnefon mène grand bruit de cette simple constatation et y voit de ma part une déformation des faits.

Ici encore, mon contradicteur perd le souvenir de ce qu’il a écrit. Il raconte que certains parlements, pour faire échec à l’édit de pacification, avaient décidé que tous leurs membres feraient profession de catholicisme, et que Montaigne, se trouvant à Paris en juin 1562, alors que le parlement de Bordeaux n’avait pas encore pris cette décision, demanda et obtint du parlement de Paris de prêter à son audience le serment en question. M. Bonnefon ajoute qu’il craint bien qu’il faille voir « dans cet acte tout spontané, qu’il ne faut pas confondre avec une démarche de courtoisie », un excès de zèle, une sorte d’approbation d’une mesure qui restreignait les édits de tolérance. Montaigne, ajoute-t-il, ne serait pas le seul dont la jeunesse se serait montrée moins tolérante que l’âge mûr ». Qu’ai-je dit autre chose ?

Pour expliquer la possession du texte du Discours par les protestants en dehors de Montaigne, M. Bonnefon avait, dans son livre, émis une hypothèse ingénieuse : le document avait été inspiré par l’enseignement d’Anne Dubourg. Je crois l’avoir détruite par un argument auquel il répond faiblement. J’ai dit que le Contr’un, étant un écrit républicain et un manifeste révolutionnaire, n’a pu être ni inspiré, ni approuvé par Anne Dubourg, recteur de l’Université d’Orléans : celui-ci, comme alors les protestants et comme leur chef Calvin, étant profondément respectueux du pouvoir royal, intangible pour eux, même quand il était tyrannique. Alléguer, comme le fait pour me réfuter M. Bonnefon, que Dubourg, dans son interrogatoire et malgré sa fermeté, avait bien pu, au moment où sa vie était menacée, atténuer l’expression de ses vrais sentiments, c’est oublier qu’il a, au contraire, désavoué les atténuations que son avocat avait pris sur lui de présenter en son nom ; c’est vouloir ignorer qu’il s’est énergiquement refusé aux quelques concessions que ses juges, pour le sauver, le pressaient de consentir. En vain M. Bonnefon pense-t-il détruire l’effet de cette remarque, en disant qu’il n’a « jamais pensé ni écrit que le Contr’un fût l’écho fidèle de l’enseignement des idées propres d’Anne Dubourg » ; car s’il n’a pas prononcé textuellement ces paroles (et je ne les lui ni pas attribuées) il a dit (ce qui est la même chose), que le Contr’un a pu être inspiré par Dubourg, et qu’il faut peut-être y voir « l’écho prolongé jusqu’à nous de son enseignement ».

Bien qu’il se défende, dans tout le cours de son article, d’envisager l’hypothèse des remaniements, M. Bonnefon y revient cependant parce qu’il pense être en possession d’une objection très convaincante. À celui qui avait exposé d’une façon si entraînante les horreurs de la tyrannie, il fallait, pense-t-il, « beaucoup d’illusion et de naïveté » ; pour ne pas conclure au tyrannicide et c’est la preuve que nous avons à faire, non pas à un homme d’expérience comme Montaigne, mais à La Boëtie, en sa première jeunesse.

M. Bonnefon se serait épargné le désagrément d’une singulière méprise, s’il avait lu plus attentivement le texte même sur lequel nous discutons.

La provocation au tyrannicide, loin d’être absente du Contr’un s’y trouve, non pas une fois, mais deux fois. L’auteur proclame le meurtre du tyran légitime et glorieux ; il loue éloquemment le jeune Caton demandant un poignard pour tuer Sylla ; et voulant faire comprendre ce que doivent faire « au milieu d’un peuple qui a perdu ou même qui n’a jamais connu la liberté, ceux qui « mieux nays que les autres, ne s’apprivoisent jamais à la subjection », il cite, en les glorifiant, les exemples d’Harmodius et Aristogiton, de Thrasybule, de Brutus et de Dion, qui ont tous « vertueusement pensé à délivrer leur patrie et qui l’exécutèrent heureusement » ; en un tel cas, « quasi jamais bon vouloir ne défaut à la fortune ». La conclusion, réclamée par M. Bonnefon, est donc dans Le Contr’un, mais, au lieu d’arriver comme couronnement du Discours, elle est introduite dans le cours du développement, et pour ceux qui ont beaucoup pratiqué Montaigne, ce sera une forte présomption en faveur de ma thèse, car telle est son habituelle manière de procéder. Quand, dans les Essais, il veut amener le lecteur à partager une de ses idées maîtresses, il ne la cristallise pas en conclusion, à la fin du chapitre ; il la jette au milieu d’incidences, d’anecdotes et d’exemples ; il l’insinue plus qu’il ne la formule ; il l’impose insidieusement à la conviction du lecteur, en lui laissant le soin de conclure, et donne ainsi, à un profond calcul, l’apparence de la naïveté.

« Tenter de faire admettre que Montaigne a pu fournir le Contr’un aux protestants, comme arme de guerre, dit M. Bonnefon, c’est faire de lui un révolté, ce qui n’est pas facile ». J’ai déjà répondu en analysant l’état d’esprit probable de Montaigne après la Saint-Barthélémy. Mon contradicteur ne fait aucune allusion aux pages que j’ai consacrées aux idées et aux sentiments de celui qui nous a confié que la cause des réformés « l’avait conciliée à lui, quand il l’a vu misérable et accablée » ; il élude la difficulté par le silence, et se tire d’embarras par une simple affirmation. J’avais essayé de montrer que Montaigne, en dépit de ses nombreuses déclarations conservatrices et orthodoxes, et de son abstention habituelle dans les luttes politiques et religieuses de son temps, a été, en politique aussi bien qu’en religion, l’esprit le plus efficacement émancipateur du xvi siècle, et que ce n’est pas sans raison que depuis trois siècles il est considéré par la plupart des grands esprits comme le principal initiateur de la libre-pensée. J’avais fait voir qu’aucun écrivain de son temps n’a porté de plus rudes coups au principe d’autorité et à la majesté du pouvoir royal. Je m’étais surtout attaché à montrer que la collaboration de Montaigne à la révolte contre la tyrannie, après la Saint-Barthélemy, s’explique à la fois par les événements extraordinaires qui s’accomplissaient sous ses yeux, et par ce qu’il y avait de généreux et de profondément humain dans son caractère, la sympathie que lui inspiraient les faibles, son amour de la justice, son horreur de la cruauté et de la perfidie ; et aussi par ses relations, ses amitiés, sa famille. À cette partie de mon argumentation, qui a déterminé plus d’une adhésion à ma thèse. M. Bonnefon n’oppose que le silence. Je ne puis donc que renvoyer le lecteur à mon premier travail, me bornant à ajouter qu’une entente entre Montaigne et les pamphlétaires de la Réforme, au commencement de 1574, en 1575 et en 1576, concorde avec la situation politique de ces trois années. À ce moment, les catholiques modérés, les politiques, les amis de Montaigne, sont unis avec les protestants, dans la réprobation de la Saint-Barthélémy, dans la haine de la tyrannie, dans la résolution de conquérir la véritable paix religieuse et sociale, qui ne leur paraît nullement assurée par le traité de la Rochelle. Ils vont même jusqu’à exiger le désaveu formel du crime du 24 août. Les uns et les autres recherchent le même chef, qui est le duc d’Alençon. L’acceptation par Montaigne, en mai 1574, d’une mission de peu d’importance dont le gouverneur de Guyenne le chargea auprès de Montpensier n’est pas incompatible avec les idées de révolte que je lui attribue. Il ne pouvait refuser son concours sans appeler ou sans confirmer le soupçon d’infidélité, qu’il avait à ce moment le plus grand intérêt à écarter. Chez Montaigne une conduite pleine de prudence a souvent coïncidé avec des paroles ou des actes très hardis. Quoi de plus hardi, de plus téméraire même, que de flétrir la conduite et le caractère d’Henri III par des allusions outrageantes dans un livre dont il lui fait hommage, et d’oser se présenter à la cour pour se faire complimenter de son livre par le roi ? Montaigne aimait ces contrastes et comptait non sans raison sur son extraordinaire habileté, sur sa puissance de fascination, pour détourner les soupçons les plus naturels, et quelquefois les plus justifiés.

Enfin, M. Bonnefon apprécie tout autrement que moi la valeur morale de l’acte que j’attribue à Montaigne. Il me reproche, d’un accent évidemment convaincu, et non sans un grand luxe d’épithètes, d’avoir fait de l’auteur des Essais un sournois, un dissimulé, un Machiavel, un menteur, un comédien, un simulateur, un perfide, un profanateur de l’amitié, etc., etc.

Je ne me sens pas coupable envers Montaigne, et je porte d’un cœur léger le poids de ces objurgations. Écartant tout effet de rhétorique, et me gardant de mêler Spuller et Gambetta à la cause de Montaigne, je n’hésiterais pas à assumer la responsabilité d’un jugement formulé en ces termes.

Considérant qu’étant admis que des interpolations importantes ont été introduites dans le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boëtie, M. Bonnefon soutient que Montaigne ne saurait être l’auteur de ces interpolations, parce que, s’il en était l’auteur :

1° il se serait rangé parmi les fauteurs de désordres ;

2° il aurait fait preuve de lâcheté en attaquant le pouvoir sous un nom d’emprunt ;

3° il aurait trahi les opinions et compromis la réputation de son ami ;

« Considérant que la Saint-Barthélemy n’est pas, comme le pense M. de Vogüé du coup d’État de décembre et comme semble le croire M. Bonnefon, une simple « opération de police, un peu rude » ; que c’est un des plus grands crimes, peut-être le plus grand crime, de l’histoire, quoiqu’il ait été béni par le pape ;

Considérant que Catherine, Charles IX et Henri III, auteurs de la Saint-Barthélemy et de bien d’autres assassinats auxquels la Saint-Barthélemy n’avait pas mis un terme, s’étaient placés hors la loi, hors l’humanité ;

Considérant que chercher à ruiner la puissance de ces Florentins, et même à débarrasser la France et le monde de ces anarchistes couronnés, ne pouvait nuire à l’intérêt de l’ordre ;

Considérant que toujours, ainsi que l’a justement rappelé M. Bonnefon, l’absolutisme fut tempéré par l’assassinat, et que le tyrannicide, était, au seizième siècle, proclamé légitime par tous les partis ;

Considérant qu’il est un peu excessif de prétendre que celui qui veut tuer un tigre est un lâche s’il se cache et ne va pas droit à lui pour une lutte corps à corps ;

Considérant qu’au seizième siècle, ceux qui préconisaient le tyrannicide n’ont jamais pensé qu’ils fussent blâmables d’exposer les exécuteurs de leur pensée aux conséquences de leur acte, alors qu’ils se sauvegardaient eux-mêmes ;

Considérant que Montaigne, pour échapper au bourreau, s’est mis à couvert sous le nom d’un autre qui ne pouvait nullement en souffrir, puisqu’il était mort depuis longtemps ; que M. Bonnefon s’en étonne à tort et ne saurait le faire sans inconséquence, ni s’en indigner, lui qui a écrit que « Montaigne a servi, sous le couvert des autres, des opinions qui, sans cela, eussent fait scandale et eussent peut-être mérité le fagot » ; ce qui n’a pas empêché M. Bonnefon de manifester sa sympathie et son admiration pour l’auteur des Essais ;

Considérant que La Boëtie est « l’inthime frère et l’inviolable ami de Montaigne » ; que celui-ci, comme Blossius à l’égard de Gracchus, « tenait la volonté de son ami dans sa manche, et par puissance et par connaissance » ; que « s’étant parfaitement commis l’un à l’autre, ils tenaient parfaitement les rênes de l’inclination l’un de l’autre » ; que Montaigne « n’était pas plus, en doute de la volonté d’un tel ami que de la sienne « ; que « les plaisirs même qui s’offraient à lui, au lieu de le consoler, redoublaient le regret de sa perte ; qu’ils étaient à moitié de tout », et qu’il lui semble qu’en tout ce qu’il sent, tout ce qu’il fait, tout ce qu’il reçoit, « il lui dérobe sa part » ;

« Par ces motifs,

« Il est jugé que l’intervention de Montaigne dans la rédaction des interpolations ne saurait être écartée pour les raisons invoquées ; que, bien au contraire, s’il est l’auteur des interpolations ;

1° Montaigne est loué, non pas d’avoir été un l’auteur de discordes, mais, au milieu de discordes sanglantes qu’il n’avait pas suscitées et qu’il abhorrait, d’avoir voulu aider les victimes à punir les bourreaux ;

2° Montaigne n’est pas blâmé de l’avoir fait en se mettant à l’abri des représailles ;

3° Montaigne est excusé de s’être couvert du nom de son ami ; car, jugeant sa propre action louable, il devait croire que si La Boëtie eût assisté à ces grands événements, il se fût associé à son indignation contre les assassins, non moins qu’à sa noble pitié pour les victimes, et qu’il eût, comme lui, pensé que « si la trahison peut être en quelques cas excusable, alors seulement elle l’est quand elle s’emploie à châtier et trahir la trahison ».

Àce jugement qui, j’espère, sera ratifié par l’opinion, joignons celui porté sur lui-même par ce grand homme, qui, vivant en « un temps malade » où nul ne pouvait se vanter « d’employer au service du monde une vertu naisve et sincère », ayant sous les yeux « le notable spectacle de la mort publique », en écrivait en ces termes : « Ce crouslement m’anime plus qu’il ne m’atterre, à l’ayde de ma conscience qui se porte, non paisiblement seulement, mais fièrement, et ne trouve en quoy se plaindre de moy ».

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