SCÈNE V. CHAMPAGNE, CORNIL.
CORNIL. Où en sommes-nous ?
CHAMPAGNE. Le prince Stanislas…
CORNIL. L’autre affaire, monsieur de Champagne… l’autre affaire… L’épouse Van Zuyp ne peut plus nous entendre… l’affaire d’amour… la grande affaire !…
CHAMPAGNE, à part. Il a mordu à l’hameçon ! (Haut.) Ce n’est pas le plus pressé, patron.
CORNIL. Si fait !… j’ai parfaitement compris vos idées… Vous m’avez dit qu’il me fallait une maîtresse pour être à la hauteur. À la cour du régent, un homme qui n’a pas de maîtresse est un malheureux !… Comme j’ai beaucoup d’argent, il me faut une maîtresse hors ligne… une perle… un diamant… Vous vous êtes chargé de me trouver cela. (Tressaillant.) Hein !… (Riant.) J’ai cru que c’était l’épouse Van Zuyp !
CHAMPAGNE. Chose promise, chose due…
CORNIL. Alors, vous avez trouvé ?…
CHAMPAGNE. J’ai trouvé la perle, j’ai trouvé le diamant… dans mes voyages.
CORNIL. Oh donc ?
CHAMPAGNE. À Bar-le-Duc… une jeune fille…
CORNIL. Jolie ?
CHAMPAGNE. Adorable !
CORNIL. Et qui fera parler d’elle ?
CHAMPAGNE. Dès son début.
CORNIL. Et de moi ?
CHAMPAGNE. Par ricochet.
CORNIL. Mais pourquoi l’aller chercher si loin ?
CHAMPAGNE. J’ai mes raisons, vous allez voir… Laissons-là, pour un instant, l’affaire d’amour…
CORNIL. Déjà ?
CHAMPAGNE. Et revenons au jeune prince… Il s’est évadé, il y a trois jours, du château de Bar-le-Duc, où le gouvernement français le retenait prisonnier… La chose est connue à Paris, et le ministre a donné ordre à ses agents d’arrêter Son Altesse.
CORNIL. Bon !…
CHAMPAGNE. Mauvais !… Si le gouvernement du régent cherche à le reprendre, c’est pour le protéger contre nous, contre les tentatives de Pierre-le-Grand ; enfin, c’est pour veiller à sa sûreté, et non le livrer à ses ennemis.
CORNIL. Alors, que faire ?
CHAMPAGNE. Prendre les devants sur la police française… J’ai des hommes dévoués dont je vais tout à l’heure vous montrer un échantillon… Vu le temps qui s’est écoulé depuis son évasion, Stanislas doit nécessairement errer aux environs de Paris… Sa mère réside au château de Saint-Germain-en-Laye… J’ai dressé des embuscades dans la forêt ; s’il tente de se rapprocher de sa mère, il est à nous.
CORNIL. Très-bien !… Monsieur de Champagne, je suis content de vous.
CHAMPAGNE. Je n’ai pas fini… S’il évite mon piége à Saint-Germain, nous le rattraperons à Nonancourt ; cette poste est vacante ; il nous faut là une femme à nous, complètement à nous.
CORNIL. L’avez-vous trouvée aussi, cette femme ?
CHAMPAGNE. Oui !
CORNIL. Dans vos voyages ?
CHAMPAGNE. À Bar-le-Duc.
CORNIL. Encore !… On trouve donc tout à Bar-le-Duc ?
CHAMPAGNE. Une gaillarde résolue, avare, égoïste… elle s’en vante à tout propos… une femme qui n’a plus rien au monde… (à part) grâce à moi… (haut) et qui est en position de vendre son âme au plus offrant !
CORNIL. Un trésor en un mot !
CHAMPAGNE. Un trésor… J’ai écrit à cette femme de venir à Paris sur-le-champ, à l’hôtellerie de la Belle Hollandaise, où nous sommes, et je lui ai promis la poste de Nonancourt… Ai-je trop préjugé de votre crédit ?
CORNIL. J’aurai le brevet ce soir.
CHAMPAGNE. Le joli de l’histoire, c’est que le trésor et la perle sont sœurs !
CORNIL. En vérité !
CHAMPAGNE. Avec ce brevet, nous faisons d’une pierre deux coups… Nous avons Rosalie… la sœur aînée, qui nous livrera le prince, et Minon, la sœur cadette, dont la beauté ingénue vous prêtera le relief galant qui vous manque.
CORNIL. C’est parfait !
CHAMPAGNE. Mais… je vous ai promis de vous montrer un échantillon de mes hommes. (Il sonne.)
CORNIL. Ce sont des coquins, vos hommes ?
CHAMPAGNE. Déterminés !
CORNIL. Tant mieux ! il faut cela pour pousser l’affaire.
CHAMPAGNE, à un domestique. Faites monter ces deux braves gens qui attendent dans le vestibule.
CORNIL. Oui, faites monter !… Ah ! ah ! si on m’eût dit, là-bas, en Hollande, que j’aurais frayé un jour avec des malfaiteurs… (Avec orgueil.) J’ai fait bien du chemin… j’ai la conscience d’avoir fait bien du chemin…