SCÈNE VII. LES MÊMES, ROSALIE, BONAVENTURE. Les domestiques font haie pour laisser passer la bourgeoise.
ROSALIE, entrant, à la cantonade. Préparez le meilleur lit de l’auberge.
MINON, s’élançant vers elle. Est-ce que tu es malade, sœur ?
ROSALIE, aux domestiques. Bonjour, bonjour !… Bassinez le meilleur lit de l’auberge.
BONAVENTURE. On vous dit : Bassinez le meilleur lit de l’auberge !
ROSALIE. La paix, toi !… n’est-ce pas assez de le dire une fois ?… on croirait qu’il s’agit d’un prince !
BONAVENTURE. Dame ! la bourgeoise !…
ROSALIE. Pour un vagabond affamé qui me tombe sur les bras !… Je n’avais pas assez de charges !… Jour de Dieu ! ces choses-là n’arrivent qu’à moi !
BONAVENTURE. Vous l’avez tant choyé, tant dorloté pendant toute la route !
ROSALIE. Mieux on le soignera, plus tôt il sera guéri… Plus tôt il sera guéri, plus tôt on se débarrassera de lui…
MINON, à part. Elle est justement de mauvaise humeur ! (Haut.) Sœur, ce n’est donc pas pour toi ?
ROSALIE. Bonjour petite… je ne t’avais pas vue. (Elle s’assied. – À Minon.) Rien de nouveau ici ?
MINON. Ma sœur… (À part.) Je n’ose lui parler de ces hommes…
ROSALIE, montrant Minon. Regardez-moi cette petite fille-là !… Toujours tremblante devant moi !… Ne dirait-on pas qu’elle a été battue ! (Elle lui tourne le dos et va s’asseoir auprès de la table. – À Bonaventure.) Que t’avais-je dit, à toi ?… La tante Catherine était là, sur le perron… Dans ces occasions-là elle retrouve ses jambes…
BONAVENTURE. Pour venir vous embrasser, bourgeoise.
ROSALIE. Laisse-moi donc tranquille !… Si je n’avais rien apporté, tu aurais vu !
BONAVENTURE, à part. Les gens d’âge, ça ne déteste pas les relichades.
ROSALIE. Les enfants sont venus se jeter dans mes jambes…
BONAVENTURE. Les pauv’ petits amours !
ROSALIE. Il y en avait un qui tâtait ma poche à gauche.
BONAVENTURE. Jean-Baptiste, mon filleul !…
ROSALIE. Un autre qui tâtait ma poche à droite…
BONAVENTURE. Nicolas, mon filleul !…
ROSALIE. Un autre par devant…
BONAVENTURE. Charlotte, ma filleule ! Avant d’être garçon de confiance, j’étais le parrain de tous les enfants !…
ROSALIE. Avance ici, Minon… Il n’y a rien pour toi, tu sais ?
MINON. De quoi donc ai-je besoin, ma sœur ?
ROSALIE. Bien répondu !… Déjà un petit brin d’hypocrisie !
BONAVENTURE. Ah ! la bourgeoise, par exemple !…
ROSALIE. On ne te parle pas, à toi… tu la soutiendras toujours, parbleu !…
MINON. Sœur, qu’est-ce que c’est donc cet homme… ce vagabond… comme tu dis… et que tu as fait porter bien doucement, bien doucement ?…
ROSALIE. Une sottise que j’ai faite !… ne parlons pas de ça ! (Minon baise la main de Rosalie. Rosalie, retirant sa main.) Je ne suis pas en train d’être caressée !… Laisse-nous, Bonaventure… j’ai à gronder cette enfant-là… Veillez au jeune vagabond… un bouillon, une aile de poulet, n’importe quoi…
BONAVENTURE. Pourvu que ça soit bon, pas vrai, la bourgeoise ?
ROSALIE. Tu reviendras me prévenir quand ce monsieur Champagne et son patron arriveront…
BONAVENTURE. Ne grondez pas trop fort…
ROSALIE, rudement. Va-t’en !
BONAVENTURE. Oui, la bourgeoise ! (Il sort, effrayé.)