‹ La Bourgeoise ou Les Cinq aubergesChapitre 42 sur 58 · SCÈNE IX. LES MÊMES, BONAVENTURE, STANISLAS.

SCÈNE IX. LES MÊMES, BONAVENTURE, STANISLAS.

BONAVENTURE. C’est les gens de Paris… l’homme et la femme que je lui ai repris le parapluie… Ils sont dans la cour… et ce n’est pas tout… y a le jeune homme vagabond…

ROSALIE. Eh bien !

BONAVENTURE. Eh bien ! dès qu’il les a vus, il est devenu tout pâle…

ROSALIE. Que veux-tu que j’y fasse ?

BONAVENTURE, à Rosalie. Enfin, il veut vous voir… en particulier.

ROSALIE. Qu’il vienne !… (À Minon.) Va, petite.

MINON. Ma sœur !…

ROSALIE. Comme te voilà tremblante, va… je ne t’en veux pas pour ton histoire… mais va donc !… j’ai besoin d’être seule. (Elle la baise.)

ROSALIE, à part. Encore s’occuper des autres ! (Haut.) Que voulez-vous ?

STANISLAS. Vous m’avez sauvé la vie, madame.

ROSALIE. Je le sais bien.

STANISLAS. Mettez le comble à vos bontés… donnez-moi les moyens de fuir.

ROSALIE. Pourquoi fuir ?… vous êtes en sûreté chez moi.

STANISLAS. Tout à l’heure, j’ai aperçu dans la cour…

ROSALIE. Le Hollandais et sa femme ? Soyez tranquille, ces gens-là ne viennent pas pour vous… ils ont de plus gros gibier à courir !

STANISLAS. Madame !

ROSALIE. Ils cherchent le prince Stanislas de Pologne. (Riant.) Êtes-vous prince, vous ?

STANISLAS. Je suis le prince Stanislas de Pologne, madame.

BONAVENTURE. Le vagabond… C’était…

ROSALIE, reculant. Vous êtes… Voilà une histoire !… (Haut) Tant pis pour vous, jeune homme, vous auriez mieux fait de ne point me dire cela.

BONAVENTURE. Pourquoi donc, la bourgeoise ?

STANISLAS. Nous autres gentilshommes, madame, nous disons la vérité, même en face de la mort.

ROSALIE, à part. Il n’a pourtant pas l’air tout à fait d’un fou ni d’un furieux. (Haut.) Si j’avais su hier que vous étiez ce brandon de discorde… ce lion déchaîné… je ne me rappelle pas bien les propres paroles de monsieur Champagne… mais je sais ce que je dis…

STANISLAS. Madame… Je ne voulais qu’une chose ; guérir les plaies de ma patrie.

ROSALIE. C’est cela !… vous êtes plus doux qu’un agneau !…

STANISLAS. Tout souverain est un soldat ; chez nous surtout, le sceptre est une épée… Madame, c’est le ciel qui punit la terre par le grand fléau des batailles… Une fois hors du fourreau, mon épée n’y serait rentrée que victorieuse !

ROSALIE. Dame, quand on a tant fait que de sauter le fossé… pas vrai, Bonaventure ?

BONAVENTURE. Le fossé ?… pardié !… la bourgeoise ! (À part.) Je comprends rien du tout à ça.

ROSALIE, à part. Mais il ne m’enjôlera pas !… Ah bien ! par exemple ! (Haut.) Cette reine qui est là-bas à Saint-Germain…

STANISLAS. C’est ma mère !

ROSALIE. Savez-vous ce qu’elle m’a fait, votre mère ?

BONAVENTURE. Aïe !… la robe de douze écus !

STANISLAS. Je ne sais, madame ; mais en effet je me rappelle que vous passiez sur la route. Moi, j’étais dans le bois… En ce moment, j’envoyai à ma mère un dernier baiser… elle fit tourner son carrosse pour me voir une minute de plus…

ROSALIE, émue. Pauvre femme ! (À Bonaventure.) Elle était mauvais teint, ma robe.

BONAVENTURE. Et puis, elle ne vous allait guère bien, la bourgeoise.

ROSALIE. Tout ça est bel et bon… mais ça n’est pas une raison pour mettre le feu aux quatre coins de l’univers… Qu’avez-vous à répondre ?

STANISLAS. Ils vous savaient généreuse et bonne… ils ne pouvaient vous tourner contre moi qu’en vous trompant… ils vous ont trompée… Je hais la guerre autant que vous pouvez la détester… Si je fais la guerre, le premier sang qui coulera sortira de ma veine, et jamais ce sang ne rougira que la terre de ma patrie !… C’est là que nous combattrons, madame, c’est là que nous mourrons… c’est là que le dernier des miens tombera, si Dieu ne nous donne pas la victoire… car la guerre que je ferais, moi, madame, c’est la guerre juste, c’est la guerre sainte… la guerre de la patrie armée pour repousser l’étranger.

ROSALIE, émue. Mais c’est beau, cela !… pas vrai, Bonaventure ?

BONAVENTURE. Je crois bien que c’est beau ! ça donnerait presque envie d’être soldat !

STANISLAS. Madame, je vous ai montré le fond de mon cœur… Voulez-vous me donner le moyen de rejoindre mes amis qui m’attendent au bord de la mer, à l’auberge de la Tête-Noire, à Quillebœuf ?

BONAVENTURE. Écoutez !

ROSALIE. Ce sont eux… (Stanislas fait un mouvement pour s’esquiver par la porte de gauche, Rosalie l’arrête brusquement.) Où allez-vous ? ces hommes qui arrivent m’ont promis vingt mille livres si je voulais vous vendre.

BONAVENTURE. Vingt mille livres !… ah ! bah ! c’était de là qu’elles vous venaient !

STANISLAS, se redressant. Et vous n’avez pas refusé !… Eh bien ! livrez-moi donc !… je suis prêt… je mourrai en prince !

ROSALIE. C’est vrai !… Regarde, Bonaventure… il n’a pas peur !… c’est un noble jeune homme !

CORNIL, au dehors. Il est ici !… nous allons le prendre comme dans un piège à loup !

ROSALIE. C’est la voix du Hollandais… nous n’avons pas le temps de la réflexion… Ah !… par là ! (Elle ouvre une petite porte à droite.) Entre avec lui, Bonaventure !

BONAVENTURE. Mais…

ROSALIE. Pas de mais !… Écoute-moi !… Si tu m’aimes, tu trouveras un moyen de le sauver…

BONAVENTURE, avec élan. Si je vous aime !

STANISLAS, à Rosalie. Excellent et généreux cœur !

ROSALIE, les poussant. Les voilà !… jour de Dieu ! entrerez-vous ? (Ils sortent.)

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