V
Parmi les pièces de M. Stéphane Halgan frappées au vrai type breton, nous citerons particulièrement les Crêpes et le Retour du Pardon: on y trouvera des détails de moeurs du pays, en même temps qu'un spécimen du style vif, pittoresque et un peu âpre du poëte armoricain.
LES CRÊPES.
Dans le seigle ou dans le froment Aux fleurs légères, Naissent tes fleurs, bleuet charmant, La paille ombrage obligeamment Ces étrangères.
Des colzas jaunis au printemps, Moissons superbes, Les souffles d'avril palpitants Courbent en flots d'or éclatants Les hautes gerbes.
Le trèfle a diverses couleurs, . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mieux que toutes ces fleurs, celles que j'aime à voir, A l'automne, ce sont les grappes de blé noir Balançant leurs fleurettes blanches; Le paysan joyeux, contemplant son labour, Bravement mis, le coeur léger, se rend au bourg Pour les offices des dimanches.
Il se plaît à compter le nombre de setiers Qui, la moisson battue, empliront ses greniers. Sous le vent du matin qui passe, Sous le soleil qui jette à flots ses gais rayons, Une senteur de miel, s'exhalant des sillons, Remplit sa poitrine et l'espace.
C'est ce blé sarrasin, aux triangles noircis Qui doit de l'an qui vient éloigner les soucis, Et nourrir toute la famille. Eh! oui, l'ami, qui vas tout le long des buissons, Comme le beau reflet de ces blanches moissons, L'espérance en ton âme brille.
Tous les tiens mangeront des crêpes; tous les tiens Sans se gêner en bons parents, en bons chrétiens, Pourront piocher à la gamelle; Et, bénissant le ciel qui lui fait ce présent, Chacun prendra sa part au bassin reluisant Où la crêpe au caillé se mêle.
Le poëte, surpris par un orage, entre dans une chaumière, et assiste à la confection des crêpes:
Je voyais près de moi la servante au bras nu Faisant fumer la poêle.
La pâte s'étalait; son flot moins transparent S'arrondissait en crêpe; Et le gâteau cuisait, cuisait--en susurrant Ainsi qu'un vol de guêpe.
Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté, D'une batte légère Voici qu'un tour de main leste et précipité La tournait tout entière.
Les crêpes se pliant, s'entassant à foison, La maie en était pleine; Car c'est là l'aliment de toute la maison Pour toute la semaine.
L'orage s'éloignait vers Quimper reporté, Roulement monotone, Et, sous un ciel baigné de vapeurs, je quittai La chaumière bretonne.
Je rentrai dans ma barque. . . . . . . .
Et dans ces grands vallons qui s'en viennent mourir Au bord des eaux superbes, Voyant les sarrasins finissant de fleurir, Bientôt mûrs pour les gerbes,
Je demandais au ciel. . . . . . . . . .
... Que la sombre nue aux funestes lueurs, Planant sur la campagne, Épargnât les blés noirs, les blés aux blanches fleurs, Ce pain de la Bretagne!
Voici le début de la pièce le Retour du Pardon:
LE VOYAGEUR.
Je vois d'où vous venez: bonjour, la brave femme; Pieds nus, bâton en main, votre fille avec vous; Vous venez de prier sainte Anne, notre Dame, Qui tient plus sainte encor qu'elle sur ses genoux. Bonjour! ménagez bien votre monture blanche, Car déjà vers la terre elle a le front courbé; Nous sommes à jeudi, mais ce n'est que dimanche Que vous arriverez bien tard à Pont-l'Abbé.
LA FILLE.
Sont-ils donc des sorciers, ces messieurs de la ville, Pour voir d'où nous venons, où nous allons ainsi?
LA MÈRE.
Savoir d'où nous venons n'est pas bien difficile, Puisque c'était hier le jour de grand'merci, Et que, de Pluneret à Quimper, la grand'route Est couverte en entier de pèlerins lassés, Qui viennent de quérir là-bas, quoi qu'il leur coûte, Les pardons accordés à tous ces jours passés.
LE VOYAGEUR.
Savoir où vous allez est encor plus commode Les femmes de Quimper ont des fichus plissés Et tout raidis au bleu; je connais bien leur mode; Leurs coiffes vont au vent tant que c'en est assez. Vous, sur un justaucorps qui ne va qu'à la taille Vous cousez deux beaux rangs de galons couleur d'or; Autour de votre cou, sous ce gilet qui bâille, Un autre plus étroit s'aperçoit bien encor. Un ruban pareil tourne au bas de votre robe, Et d'un rouge cordon relevés avec goût, Vos cheveux, que devant le bonnet nous dérobe, Ressortent en arrière et chargent votre cou. Je reviens du pays dont c'est là la coiffure; Je reviens de Kersaint et Tremeané. Vous ne voudriez pas me tromper, je le jure:-- Dites,--vous qui riez,--n'ai-je pas deviné?