Première partie La caravane
Un jour, une grande caravane traversait le désert. Rien n’apparaissait encore sur la plaine immense que le sable et le ciel, mais déjà l’on entendait vaguement résonner dans le lointain les clochettes et les grelots d’argent des chameaux et des chevaux. Un épais nuage de poussière soulevé par la marche des voyageurs ne tarda pas du reste à annoncer leur approche, que révélait en même temps, chaque fois qu’un souffle d’air venait balayer la plaine, une sorte de fourmillement lumineux produit par le reflet du soleil sur les armes et les costumes.
Ainsi se présenta la caravane aux yeux d’un personnage qui, de son côté, s’avançait à sa rencontre monté sur un cheval magnifique. Les flancs du noble animal étaient recouverts d’une large peau de tigre, autour de laquelle cliquetaient, suspendus à des courroies de couleur amarante, des grelots de métal et des croissants d’ivoire entremêlés de grosses houppes de soie, tandis que sa tête balançait avec fierté un élégant panache de plumes de héron. Le costume du cavalier répondait au splendide harnachement de sa monture : un turban blanc brodé d’or tranchait vivement sur sa pelisse et ses larges pantalons rouges ; des bottes de maroquin chamarrées de dessins multicolores protégeaient ses jambes, et la ceinture de cachemire qui ceignait ses reins supportait, en le laissant voir à demi, un riche yatagan au fourreau ciselé, au pommeau d’agate, et dont la lame devait être à coup sûr du plus fin acier de Damas. Quant au cavalier lui-même, il avait quelque chose d’étrange et de farouche à la fois. Son turban profondément enfoncé sur son front, ses yeux qui reluisaient d’un feu sombre sous ses sourcils touffus, sa longue barbe descendant à flots épais sur sa poitrine, enfin son nez recourbé comme le bec d’un oiseau de proie, tout contribuait à lui donner une mine fière et sombre devant laquelle il était impossible de se défendre d’une certaine émotion.
Lorsque le cavalier ne fut plus qu’à cinquante pas de l’avant-garde de la caravane, il rendit les rênes à son cheval, qui le porta en un clin d’œil à la tête du convoi. C’était un événement si extraordinaire de voir chevaucher un homme seul à travers le désert que les éclaireurs, craignant une surprise, abaissèrent aussitôt la pointe de leurs lances.
« À qui en avez-vous ? cria le cavalier en se voyant reçu si belliqueusement. Croyez-vous donc qu’un homme seul puisse arrêter votre caravane ? »
Les éclaireurs, confus de leur précipitation à se mettre en défense, relevèrent leurs lances, tandis que leur chef s’approchait de l’étranger pour savoir de lui ce qu’il désirait.
« Quel est le maître de cette caravane ? demanda le cavalier.
— Elle n’appartient pas à une seule personne, répondit celui auquel il s’adressait, mais à plusieurs marchands qui reviennent de la Mecque dans leur patrie, et que nous accompagnons à travers le désert, afin de les protéger contre toute mauvaise rencontre.
— Conduis-moi donc auprès de tes marchands, demanda l’étranger.
— Je ne le puis en ce moment, répondit le guide. Il nous faut pousser plus loin sans retard ; et d’ailleurs les marchands sont au moins à un quart d’heure en arrière de nous ; mais, si vous voulez cheminer avec moi jusqu’à ce que nous nous arrêtions pour le repos de midi, il me sera possible alors de vous satisfaire. »
L’étranger ne fit aucune réflexion. Il prit une longue pipe qui était attachée à l’arçon de sa selle, et se mit à fumer à larges bouffées, tout en marchant à côté du conducteur de l’avant-garde.
Celui-ci, fort intrigué par la soudaine apparition de l’inconnu, ne savait pas trop comment se comporter à son égard. Il aurait bien voulu savoir son nom ; mais il n’osait pas le lui demander directement et s’efforçait d’engager adroitement la conversation. Après avoir longuement ruminé, il crut enfin avoir trouvé une entrée en matière assez convenable. Se tournant donc tout à coup vers l’étranger en esquissant un sourire gracieux : « Vous fumez là de bon tabac ! s’écria-t-il.
— Oui », fit l’inconnu d’un ton bref, en continuant d’aspirer à intervalles égaux la vapeur du latakieh ; et ce fut tout.
Ce oui tout sec déconcerta un peu notre curieux, mais il ne voulut pas cependant se tenir pour battu. Pendant un gros quart d’heure encore il martela donc son cerveau, d’où il tira enfin cette phrase, qui lui paraissait tout à fait triomphante et d’un effet irrésistible sur l’esprit d’un Arabe :
« Votre cheval a une fameuse allure, seigneur !
— Oui ! » répondit l’inconnu souriant imperceptiblement ; et secouant la cendre de sa pipe, il la laissa retomber à ses côtés sans ajouter une syllabe.
Deux fois repoussé avec perte dans ses tentatives de dialogue, le pauvre guide comprit qu’il devait se résigner à ne rien savoir. Aussi bien n’avait-il plus le temps de chercher quelque autre moyen d’en venir à ses fins : on était arrivé à l’endroit où se devait faire la halte de midi.
Après avoir posé ses gens en sentinelles, le guide s’arrêta lui-même avec l’étranger pour laisser arriver le gros de la caravane.
Trente chameaux pesamment chargés et accompagnés de leurs conducteurs se présentèrent d’abord, et furent bientôt suivis des cinq marchands dont avait parlé le guide. C’étaient pour la plupart des hommes d’un âge déjà avancé et d’un extérieur sérieux et grave, un seul excepté, qui paraissait beaucoup plus jeune que les autres, comme aussi plus vif et plus gai. Une grande quantité de chameaux et de chevaux de transport fermait la marche.
Le campement fut établi aussitôt : les marchands au centre ; autour d’eux, les gens de leur suite ; un peu plus loin, les chameaux et les chevaux, et plus loin encore, formant le cercle, les gens de l’escorte, avec leurs longues lances, dont le fer se détachait aigu et menaçant sur le bleu du ciel.
Une vaste tente de soie rayée de rouge et de blanc se dressait au milieu des autres et se distinguait entre toutes par son ampleur et sa magnificence. Au moment où le conducteur de la caravane en souleva le rideau, afin d’y introduire l’étranger, les cinq marchands, accroupis sur de riches coussins, venaient de commencer leur repas ; des esclaves éthiopiens les servaient et circulaient autour d’eux, silencieux et rapides comme des ombres.
« Qu’y a-t-il ? » s’écria l’un des marchands en apercevant le guide.
Mais avant que celui-ci eût trouvé une formule d’introduction convenable, l’étranger prit la parole et dit :
« Je me nomme Sélim Baruch, je suis de Bagdad. Je revenais d’un pèlerinage à la Mecque en compagnie de plusieurs de mes compatriotes, lorsqu’à deux journées d’ici environ une bande de voleurs nous attaqua et me fît prisonnier. J’ai réussi à tromper la vigilance de mes gardiens et à m’échapper de leur camp ; mais perdu au milieu du désert, seul, sans ressources d’aucune sorte, sans aliments, sans eau, sans guide, j’errais au hasard, et je n’aurais pas tardé à périr sans doute ou à tomber dans quelque nouvelle embuscade, lorsque le Prophète a permis que j’entendisse dans le lointain les clochettes de votre caravane, et je me suis avancé alors à votre rencontre. Permettez-moi de voyager dans votre société ; vous n’aurez pas secouru un ingrat, je vous le jure ! Et si jamais vous venez à Bagdad, peut-être me sera-t-il donné de pouvoir vous obliger à mon tour. Je suis le neveu du grand vizir.
— Sélim Baruch, dit le plus vieux des marchands d’un ton à la fois cordial et grave, sois le bienvenu sous notre tente ! C’est une grande joie pour nous de pouvoir te venir en aide. Assieds-toi donc, et mange et bois avec nous. »
Et Sélim Baruch prit place à côté des marchands, et il mangea et but avec eux.
Après le repas, les esclaves apportèrent des sorbets et des pipes, et les marchands se mirent à fumer, silencieux et graves. Rangés autour de la tente, immobiles, les jambes croisées, le dos enfoncé dans de moelleux coussins, les yeux demi-voilés, leur esprit paraissait entièrement absorbé dans la contemplation des nuages de fumée bleuâtre que rejetait leur bouche muette, et qui montaient et se perdaient dans l’air en se tordant en spirales capricieuses. Aucun bruit ne s’élevait au dehors, si ce n’est, à de longs intervalles, le hennissement plaintif de quelque cavale cherchant l’air et n’aspirant que le sable embrasé. Le plus jeune des marchands rompit enfin ce silence méditatif, et s’adressant à ses compagnons :
« Voici trois jours déjà, s’écria-t-il après un long bâillement, que nous sommes ainsi, à cheval ou à table, en marche ou au repos, sans distraction, sans plaisirs d’aucune sorte ; pour ma part, cela commence, je vous l’avouerai, à m’ennuyer furieusement, et d’autant plus que j’aime assez, après le repas, à me procurer quelque divertissement. Danse ou musique, n’importe ! cela aide à la digestion et repose l’esprit des sérieuses pensées, Voyons, mes chers amis, je péris d’ennui si vous ne venez à mon aide. Ne savez-vous donc rien, dites-moi, qui puisse rompre un peu la monotonie de nos journées ? »
Les quatre vieux marchands fumèrent plus fort et parurent se plonger plus profondément encore dans leurs méditations.
Mais l’étranger prenant la parole : « Permettez-moi, dit-il au jeune homme, de vous faire une proposition. Les plaisirs que nous pouvons nous procurer ici ne sauraient être très variés, sans doute ; mais si l’un de nous voulait bien cependant raconter aux autres, à chaque halte, quelque histoire, quelque aventure de sa vie, ou mieux encore, quelqu’un de ces contes naïfs et plaisants qui se transmettent de génération en génération, qui ont amusé l’enfance de nos grands-pères avant la nôtre et qui égayeront après nous nos arrière-neveux, peut-être que cet intermède pourrait déjà, faute de mieux, nous apporter un peu de distraction.
— Sélim Baruch, tu as bien parlé ! dit Achmet, le plus vieux des marchands ; nous agréons ta proposition. Je ne sais rien, pour ma part, de plus amusant que les contes d’enfants : l’action y est vive toujours, et jamais ne s’attarde et ne se noie en de longs verbiages ; les événements qui s’y déroulent sont faux, impossibles, absurdes souvent, si l’on veut, mais les sentiments des personnages sont réels, humains, et c’est là l’essentiel, à mon sens, et la seule vérité dont on doive s’inquiéter en matière de contes. Enfin, et pour considération dernière, la vertu s’y trouve toujours récompensée, et cela repose un peu du spectacle du monde, où malheureusement il n’en est pas toujours ainsi !
— Je suis heureux que vous approuviez mon idée, reprit Sélim, et, pour payer ma bienvenue, je commencerai. »
Les cinq marchands se rapprochèrent joyeusement les uns des autres et firent asseoir l’étranger au milieu d’eux. Attentifs au moindre signe, les esclaves accoururent. Aussitôt les tasses furent remplies, les pipes chargées, l’eau des narguilehs renouvelée, et des charbons ardents apportés pour les allumer. Pendant ce temps, et pour s’éclaircir la voix, Sélim buvait à petites gorgées un sorbet au cédrat. Après qu’il eut fini, il passa légèrement sa main dans sa longue barbe pour l’écarter de ses lèvres et commença ainsi : « Je vais donc vous raconter l’histoire du calife Cigogne. »
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