‹ La CassetteChapitre 3 sur 10 · ACTE II. · SCÈNE I. — ALCÉSIMARQUE, MÉLÉNIS.

ACTE II. · SCÈNE I. — ALCÉSIMARQUE, MÉLÉNIS.

ALCÉSIMARQUE. Je crois en vérité que l’inventeur du métier de bourreau c’est l’amour : j’en ai la preuve par moi-même, sans la chercher ailleurs ; je souffre plus que tous les hommes ensemble de ces angoisses qui me pressent le cœur. Malheureux ! me voilà lancé, torturé, agité, piqué, retourné sur la roue de l’amour ; je me sens suffoqué, emporté, rapporté, tiraillé, mis en pièces. Un épais nuage voile mon âme ; je ne suis pas où je suis, mon cœur est où je ne suis pas ; j’éprouve à la fois tous les caprices, et ce qui me plaît, le moment d’après ne me plaît plus. C’est ainsi que l’amour se joue d’un cœur épuisé ; il me chasse, me poursuit, m’assaille, m’entraîne, me retient, me caresse, me comble ; il me donne et ne me donne pas ; il m’abuse sans cesse, me pousse ici, puis me rappelle et me montre encore ce dont il m’a éloigné. Il me ballotte comme sur une mer orageuse, et brise mon pauvre cœur amoureux ; je n’ai plus qu’à couler bas pour que ma perte soit consommée. Ainsi voilà six jours de suite que mon père me retient à la campagne, sans qu’il me soit permis de voir ma maîtresse. Est-il rien de plus affreux ?

MÉLÉNIS. Vraiment, vous prenez un ton, depuis que vous êtes le fiancé d’une riche fille de Lemnos ! Épousez-la : nous ne sommes pas de si haut parage que vous, et notre fortune est loin de valoir la vôtre ; pourtant, je ne crains pas qu’on nous reproche d’avoir oublié notre serment. Pour vous, s’il vous en cuit, vous saurez à qui la faute.

ALCÉSIMARQUE. Que les dieux m’exterminent…

MÉLÉNIS. Puissent-ils vous entendre !

ALCÉSIMARQUE. Si j’épouse jamais celle que mon père me destine.

MÉLÉNIS. Et moi de même, si je vous donne jamais la main de ma fille.

ALCÉSIMARQUE. Tu me laisseras donc manquer à ma foi ?

MÉLÉNIS. Cela me sera plus aisé que de souffrir qu’on me perde, qu’on me ruine, et qu’on se joue de mon enfant. Cherchez qui voudra croire à vos serments ; mais pour chez nous, adieu panier !

ALCÉSIMARQUE. Mets-moi une bonne fois à l’épreuve.

MÉLÉNIS. Je l’ai souvent fait, et j’en suis assez fâchée.

ALCÉSIMARQUE. Rends-la-moi.

MÉLÉNIS. Vous savez le vieux dicton ? il vient à point : «  Ce que j’ai donné, je voudrais le tenir encore ; ce qui reste, je le garde. »

ALCÉSIMARQUE. Tu ne me l’enverras plus ?

MÉLÉNIS. Mettez-vous à ma place, et faites la réponse.

ALCÉSIMARQUE. Ainsi tu ne veux plus me l’envoyer ?

MÉLÉNIS. Vous savez maintenant ce que j’en pense.

ALCÉSIMARQUE. C’est bien résolu ?

MÉLÉNIS. Je suis toute à mes réflexions, et vos paroles ne m’entrent plus dans l’oreille.

ALCÉSIMARQUE. Non ?… et que faire ?

MÉLÉNIS. C’est à vous de le savoir.

ALCÉSIMARQUE. Que les dieux et les déesses du ciel, de l’enfer, que les demi-dieux, que la reine Junon, fille du souverain Jupiter, que Saturne son oncle…

MÉLÉNIS. Eh ! non, son père…

ALCÉSIMARQUE. Que la puissante Ops son aïeule…

MÉLÉNIS. Pas du tout, sa mère.

ALCÉSIMARQUE. Que Junon sa fille, et Saturne son oncle, et l’auguste Jupiter… Tu me fais perdre la tête, c’est toi qui es cause que je me trompe.

MÉLÉNIS. Continuez.

ALCÉSIMARQUE. Peut-on savoir quelle est ta résolution ?

MÉLÉNIS. Dites toujours. Je ne vous la renverrai pas ; c’est bien arrêté.

ALCÉSIMARQUE. Eh bien donc, que Jupiter, Junon et Saturne, que… je ne sais plus ce que j’allais dire… Ah !… écoute, femme, et tu connaîtras mon dessein : que tous les dieux, grands, petits, et ceux même qui se contentent de nos rogatons, fassent que de ma vie je ne donne un baiser à ta Silénie, si je ne coupe la tête aujourd’hui même, à toi, à ta fille et à moi ; si je ne vous tue l’une et l’autre, demain, au point du jour ; enfin si je n’extermine tout, à moins que tu ne me la rendes. J’ai dit : adieu. (Il sort.)

MÉLÉNIS. Il rentre tout en colère. Que faire à présent ? Si je la lui renvoie, nous en serons toujours au même point ; dès qu’il en aura assez, il la mettra dehors pour épouser sa Lemnienne. Pourtant je veux le suivre ; il faut prendre garde qu’il ne fasse un coup de désespoir. Enfin, puisque la loi n’est pas égale pour le pauvre et pour le riche, j’aime mieux perdre ma peine que ma fille. Mais quel est cet homme, qui s’en vient droit ici, tout courant, et traverse la place ? L’autre m’épouvante, celui-ci m’effraye ; tout me fait peur. (Elle s’éloigne.)

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