‹ La chambre obscureChapitre 19 sur 29 · II

II

LE DOMESTIQUE DU BATELIER.

--Si nous avions une servante de moins? dit le bourgmestre Dikkerdak à madame Dikkerdak un beau matin, et il éplucha la frange de ta cordelière de sa robe de chambre, comme s'il avait envie de faire fortune en réalisant cette proposition.

--Une servante de moins! s'écria madame Dikkerdak, et ses yeux se mirent à briller d'une façon effrayante, c'est impossible, monsieur! Si on consomme trop, ce n'est pas le fait des servantes. Les servantes doivent rester. Je, et elle appuya d'une manière étonnante sur ce pronom, je ne puis me passer d'aucune de mes domestiques.

Le bourgmestre eut un violent accès de toux, car il avait la poitrine oppressée; il déploya un numéro du Journal de Harlem ... octobre 18.. (il y a longtemps) avec précaution de ses plis officiels; posa une petite bûche sur le feu; alla jusqu'à la fenêtre; regarda les arbres de sa campagne, puis son abdomen, puis les pointes de ses pantoufles flambées; eut encore une accès de toux; quitta la chambre avec gravité; alla se faire poudrer, et cette opération solennelle étant terminée, s'enferma dans sa chambre. Alors il étendit la main et sonna.

--Faites monter Kees[1], dit-il au domestique qui entra.

Kees vint, poudré comme son maître; c'était un homme d'environ cinquante ans, de taille moyenne.--Que désire monsieur? demanda-t-il.

--Kees, commença le bourgmestre; mais un nouvel accès d'oppression de poitrine l'empêcha d'aller plus loin. Kees écoutait la toux dans la plus respectueuse attitude.

--Kees, reprit le bourgmestre, tu m'as fidèlement servi pendant vingt-deux ans, loyalement servi, servi avec zèle...

Kees prit courage: il avait pense qu'il s'agissait d'une chose désagréable, et le bourgmestre était un homme sévère. Maïs celui-ci, voyant la figure de Kees s'éclaircir, prit aussi courage; si bien qu'en ce moment deux hommes se trouvaient en présence qui avaient tous deux le plus beau courage du monde.

--Fidèlement servi? répéta le bourgmestre.

--Le mieux que j'ai pu, dit Kees, et il regarda les revers rouges de sa redingote gris-jaune.

Le bourgmestre prit une prise et dit:

--J'ai attendu l'occasion de le récompenser.

--Quant à cela, monsieur, reprit Kees, et une grosse larme vint rouler au coin de son nez, car c'était un sensible malgré ses favoris,... monsieur a toujours été pour moi un bon maître. Je désiré...

--Écoute, Kees, dit le bourgmestre, parlons peu, mais parlons bien; il y a une place vacante dans la ville et j'ai pensé à toi. C'est une petite place facile, une bonne petite place...

--Mais, dit Kees, si je puis prendre la liberté d'interrompre monsieur; je ne désire nullement charger...

Le bourgmestre eut de nouveau un violent accès de toux.

--Et puis-je prendre la liberté, dit Kees, de demander de quelle place il s'agit...

Le bourgmestre Dikkerdak se frotta le menton avec gravité, et dit avec majesté:

--Le bénéfice de domestique à bord du _trekscknit_ de X. Il sera donné dans peu. Réfléchis-y, Kees! je te le conseille; et va maintenant (kuch! kuch!) demander (uche! uche!) si madame (uche! uche!) veut m'envoyer mon sirop par Betjen: j'en ai terriblement besoin.

Kees voulait encore dire quelque Chose. Mais le bourgmestre toussait d'une façon si effrayante et devenait si rouge de figure, faisait si clairement signé de la main qu'il lui fallait le sirop sur-le-champ, que Kees jugea prudent de partir.

--Que les bateliers aillent au diable! s'écria Kees une heure après en rentrant chez lui, et en jetant sur les pierres son chapeau galonné aussi loin qu'il voulut aller; que les bateliers aillent au diable!

Sa bonne Hélène, croyant qu'il était devenu fou, ramassa le chapeau et lui demanda ce qu'il avait.

--Je dois devenir domestique de batelier, s'écria-t-il, et ses yeux roulaient terriblement dans sa tête. Domestique de batelier, parce que, pendant vingt-deux ans, j'ai servi fidèlement monsieur! Avec la vadrouille[2], hein?... une jolie carrière! Oh! oh! oh! crier vingt fois oh! près d'un pont, et hu!... u.... u... u... près du bord d'un fossé! C'est magnifique, hein?

La bonne femme ne comprenait pas trop ce que signifiait toutes ces exclamations! mais quelle fut son épouvante et son horreur quand elle en apprit plus nettement la cause. Comment? s'écria-t-elle, tu courrais avec des paquets devant les portes; tu aurais un bonnet de charretier, un tapabor sur ta tête poudrée! Toi, une capote de soldat au lieu de ton habit galonné; et tu viens justement d'en avoir un neuf.

--Cela n'avance à rien, femme! dit Kees, je l'ai remarqué depuis longtemps; il y a de la difficulté chez monsieur; mais c'est malheureux pour celui sur qui cela tombe.

--Cela n'arrivera pas, dit Hélène. Laisse monsieur te renvoyer; laisse-le te jeter sur la rue, mais ne sois pas domestique de batelier, lorsque tu as été domestique pendant vingt-deux ans dans une bonne maison.

Et à l'unanimité des voix, il fut décidé que cela ne serait pas. Ce qui arriva Kees savait le raconter à sa manière, comme il l'avait fait plus d'une fois, la main à la barre du gouvernail.

Cela resta ainsi en suspens, mais seulement une quinzaine de jours; c'était un mardi, et monsieur allait tous les mardis à la chambre du bourgmestre; nous partîmes en voiture pour la ville. Nous arrêtons devant l'hôtel-de-ville; je descends et j'aide monsieur à sortir.--Attends ici un instant, me dit-il.--Avec la voiture?--Non, dit-il; toi seul, Kees; va près du messager de l'hôtel-de-ville, tu le connais.

C'était en effet mon neveu.--Que venez-vous faire ici, me dit celui-ci. Je dis: Je n'en sais rien. Et monsieur entre. Je pensais: monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette plaisanterie; car je croyais que Maire était oubliée; il a bien vu que cela ne m'allait pas. Mais toute sa vie! J'attendis bien une demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de clefs: que va-t-on faire de moi? En un clin d'œil j'étais de retour; on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter, et M. Daats, dont le fils est encore bourgmestre, je crois, et le défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais celui-ci n'avait rien à dire; il était là comme secrétaire et assis au milieu des papiers. Le plus gros, Van Zuchter, avait un petit marteau dans la main; il commença à me faire un sermon et à m'adresser des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient consenti à faire selon mon désir, c'est-à-dire à me nommer domestique du trekschnit de X., et qu'ils espéraient que je remplirais ce poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord. Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une attaque: Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi bien un instant, je vais parier avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément que je ne le ferais pas. Mais, ah! bien oui, dès que j'eus amen, ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c'était une bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu'il me mit dans la main, et mon maître ne faisait que tousser: c'est maintenant qu'il avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose, M. Van Zuchter prit une grande sonnette de table; elle ressemblait à une cloche, et alors mon neveu rentra, et je n'eus plus qu'à partir; mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dikkerdak et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait que je serais bientôt batelier! Une belle chose: tous les bateliers sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le plus jeune domestique.--Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille sous le bras! Oh! mes chères gens! Enfin nous avons trainé et nous traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte, et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma soixante-dixième année... Ho... o,... o..., conducteur, la corde va se mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps, que moi, s'il plaît à Dieu!

[Footnote 1: Abréviation de Corneille.]

[Footnote 2: Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des navires pour les nettoyer.]