‹ La chanson de la BretagneChapitre 7 sur 20 · III

III

A coups lassés l’Angélus tinte. La suprême clarté du jour Dans l’eau du lavoir s’est éteinte; L’étoile y scintille à son tour.

Et c’est la messagère agile, L’étoile aux doux reflets chanteurs, Qui vers le Dieu de l’Évangile Guidait l’hosannah des pasteurs.

Pâle étoile de Galilée, A ton appel, dans le ciel bleu, Jeanne Larvor s’en est allée; L’as-tu conduite jusqu’à Dieu?

Hélas! à Nizilzi, dans l’onde, Un corps jeune est soudain tombé: Un jeune corps de fille blonde... De profundis, monsieur l’abbé!

Sous leur faix mouillé qui s’égoutte, Les laveuses grimpent au loin, Grimpent la rude et verte route Qui sent si bon l’odeur de foin.

Et, somnolant sur son bréviaire, Le nouveau prêtre du Moustoir Se berce à des bruits de rivière Qui chantent dans la paix du soir.

Et seule, sur la jeune fille Qui fut jadis Jeanne Larvor, Scintille au ciel, dans l’eau scintille Une étoile, un large pleur d’or...

A la grand’messe

A la grand’messe quand je vais, Je prierais bien, si je pouvais; Mais, par derrière, Contre ma chaise, à deux genoux, Est une fille aux grands yeux doux Qui me trouble dans ma prière.

Quand j’égrène le chapelet, C’est comme si ma main tremblait, Tremblait la fièvre; Et quand je vais pour dire Ave, C’est le nom de Léna Calvé Qui passe en chantant sur ma lèvre!

Dans la Vierge, la Vierge d’or, C’est Léna que je vois encor; C’est encore elle Qui, dans les saintes des vitraux, Rayonne à travers les carreaux Comme une fleur surnaturelle.

Léna Calvé, de Kerguidu, On dit que vos yeux ont perdu Des milliers d’âmes... Léna Calvé, vos yeux sont doux, Et je ne sais prier que vous: Soyez bénie entre les femmes!

Chanson de bord

Mon cœur est sur ton amour, Comme est la barque sur l’onde. Mon cœur vogue, nuit et jour, Sur ta grande amour profonde.

S’il a bon vent et ciel clair, J’en bénirai Notre-Dame. La mer est fausse: la mer Est moins fausse que la femme!

Où le mèneront les flots Mon cœur vogue à l’aventure... Entends-tu les matelots Fredonner dans la mâture?

Aux longs cils baissés du soir Tremble la première étoile; Pour pilote, j’ai l’espoir... Ho!... larguez toute la toile!

Mon cœur s’en va, mon cœur fuit; Après le flot, le flot passe. L’aile triste de la nuit Plane, immense, dans l’espace.

Je ne sais pourquoi j’ai peur! Un courlis traverse l’ombre: Amour de femme est trompeur, Et je sens mon cœur qui sombre!

Demain, quand poindra le jour, Comme une épave livide, Flottera sur ton amour Mon cœur brisé, mon cœur vide!

Et l’on inscrira mon nom Dans un vieux porche d’église: «Perdu corps et biens!» Mais non! Qui sait quand un cœur se brise?

Un manuscrit

Je viens de lire un vieux livre, Un vieux livre manuscrit, Où, vaguement, on sent vivre Un étrange et doux esprit.

Et je songe à quelque ancêtre Qui, sachant que je naîtrais, Sur le bord de sa fenêtre Fit pour moi ces vers secrets.

· · ·

«Quand je choisis ma maîtresse, J’étais encore au berceau. C’est avec une caresse Qu’on apprivoise un oiseau...

«Connaissez-vous la fontaine Qui dort à l’ombre des houx? Le plus vaillant capitaine N’y vient boire qu’à genoux.

«Une fée à tresse blonde, Une fée au teint de lait Souriait, dit-on, dans l’onde, Quand un passant la troublait.

«Or, plus grand, j’ai voulu boire A la source, et je n’ai vu Qu’une bourbe dont l’eau noire M’a fait mal, quand j’en ai bu...

«--Va savoir, me dit ma mère; Prends cent écus!--Je les pris. Mais la saveur tant amère Me suivit jusqu’à Paris.

«Au fond de mon écritoire, Au milieu des livres lourds, J’entendais la source noire Bruire toujours, toujours;

«Et plus ardent à ma lèvre Remontait le mal vainqueur, L’éternelle, l’âpre fièvre, L’inoubliable rancœur...»

· · ·

Le Celte, ici, faisait trêve A ce triste souvenir Et, hanté d’un mauvais rêve, Dédaignait de le finir.

Tournons la page... Il bruine: Sur un fuyant horizon Tremble la vision fine Du pays, de la maison!

· · ·

«Coiffé d’ardoises moussues. Mon toit natal a grand air Et, par toutes ses issues, Rit au rire de la mer.

«Sur le seuil est une vieille Qui file, file, en chantant, Et soudain prête l’oreille Au moindre pas qui s’entend.

«Ses yeux ont vu tant de choses Qu’ils se sont décolorés. Ses paupières restent closes Sur les deuils qu’elle a pleurés.

«Ses yeux sont comme une brume Qui descend avec le soir. Je parais... En eux s’allume Une flamme douce à voir;

«Une flamme pâle et grise Soudain brille dans ses yeux, Comme en un recoin d’église Un cierge mystérieux.

«Et je dis: Bonjour, ma mère! Et c’est fini pour le coup De la vieille chose amère, De la source de dégoût!

Mais non! Le lit où je couche A vu mourir mes aïeux, Et j’entends crier leur bouche, Et je sens pleurer leurs yeux.

Larmes lourdes et funèbres! Mon cœur se remplit d’émoi; Et la source de ténèbres Se remet à sourdre en moi!...»

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C’est la chanson de mystère Qu’à voix basse il faut chanter, Quand au clocher solitaire Le glas finit de tinter.

Tout le long de la nuit

A hyd an Noz.

(Refrain écossais.)

Jadis, au fond pur de mon âme, Des étoiles voguaient sans bruit; Et c’étaient des yeux clairs de femme Qui brûlaient d’une douce flamme, Tout le long, le long de la nuit!

Les étoiles se sont éteintes. Mon âme est comme un ciel détruit Où l’on entend gémir les plaintes De mes remords et de mes craintes, Tout le long, le long de la nuit.

Mes larmes mirent comme un fleuve Le firmament que reconstruit, Sur mes ruines d’âme veuve, Une espérance toujours neuve Plus éternelle que la nuit.

Sône

A M. Renan.

Si j’écris ce poème, il sera doux, très doux. Comme ceux que fredonne L’âme des vieux rouets, des rouets de chez nous, Aux doigts ensommeillés des fileuses d’automne.

Et vous le chanterez dans tout le «pays noir», Pâtres de la montagne, Avec qui, chez mon père, aux écoles du soir, J’apprenais le français pour chanter la Bretagne.

· · ·

Je suis un cloarec, je reviens de Paris, J’ai vu la capitale; Je sais qu’il n’est de ciel peuplé que le ciel gris, De terre sûre au pied que la terre natale.

Je n’ai point dit ma peine aux hommes de là-bas, J’ai fait comme le mousse Qui, par les mauvais temps, grimpe au plus haut des mâts, Pour relire en secret les lettres de sa douce.

Hélas! elle n’est plus la douce que j’aimai D’un grave amour de Celte, Une douce aux yeux purs comme les nuits en Mai, Blonde comme les blonds épis, et, comme eux, svelte.

Vous avez vu sécher, à l’entour du lavoir, La lessive neigeuse? Aussi blanche, aussi fraîche était sa gorge à voir; Elle n’avait pour nom que Nannic la songeuse.

Car elle était pareille aux Saintes Vierges d’or Qui sont dans nos chapelles; De peur de réveiller l’Enfant Dieu qui s’endort Elles n’osent sourire et n’en sont que plus belles.

Ce fut un soir d’Avril, le soir où j’eus vingt ans, Que je passai près d’elle. Les Avrils de Paris sont comme nos printemps, Et l’amour fait son nid quand revient l’hirondelle.

Ce fut un soir d’Avril que je la rencontrai, Au sortir des «Prières». Je savais qu’elle était du grand pays pleuré, Où fleurit l’ajonc vert constellé de bruyères.

Je savais que sa mère et ma mère (que Dieu Fasse paix à leurs âmes!) En même enclos dormaient sous le firmament bleu, Et c’est pieusement d’Elles que nous causâmes.

La rue où nous marchions avait des airs cloîtrés De calme monastère; Tels nos bourgs assoupis, quand sur les monts d’Arez Les couchants de Bretagne ont versé leur mystère.

Loin, très loin, se perdait la troublante rumeur Des choses de la ville: On eût dit, maintenant, le murmure endormeur Qui sur nos grèves monte avec la mer tranquille.

Et nous l’avions en nous la paix de tes couchants. Terre des âmes grises! Nous allions dans Paris comme à travers tes champs, Et ton odeur salée ondulait dans les brises.

Où fut Paris, voici la lande, et l’ajonc d’or, Fleur de la solitude, Et le ciel résigné, le ciel grave d’Armor, Aux yeux pleins de tristesse et de mansuétude;

Les chemins qu’un ruisseau creuse au flanc des talus, Et la plainte sonore Des glas du soir, guidant vers ceux qui ne sont plus Le fidèle regret de ceux qui sont encore;

Les christs qu’on a cloués avec des clous de fer Aux «pierres des ancêtres[6]», Et les fils du Trégor, épouseurs de la mer, Et les gars du Léon, tous marchands ou tous prêtres.

Toute la noble race affronteuse des ans, La race patriarche, Nourrice de marins, mère de paysans, Nous la sentons qui vit, nous la voyons qui marche.

Les cloches du printemps tintent les carillons Pour les saints qu’on renomme. Le blé qui va mûrir verdit dans les sillons, L’amour qui va germer tressaille au cœur de l’homme.

C’était jour de pardon aujourd’hui quelque part, Et voilà, ce nous semble, Que le pardon fini, la nuit pleine, très tard, Par les sentiers perdus nous revenons ensemble.

Dans le firmament pâle un clair de lune luit... Vêtu de gazes blanches, Le grand peuple muet des formes de la nuit Se lève, et des baisers frissonnent sous les branches.

Ame des soirs bretons, des soirs religieux, Que Dieu te le pardonne! C’est toi qui nous as dit, par les champs, par les cieux, D’aimer pieusement à la façon bretonne!

Nous nous sommes aimés!... Si je savais des vers Pour exprimer ces choses, Je les ferais puissants comme les rouvres verts, Et je les ferais doux comme l’odeur des roses.

Mais le secret est mort des vers forts et naïfs Que des foules entières, Avides, écoutaient chanter sous les vieux ifs Par de vieux mendiants, dans nos vieux cimetières.

· · ·

Non! je n’écrirai pas ce poème! Pasteurs, Retournez à vos chèvres! L’hiver a moissonné les vagabonds chanteurs Et le sône d’amour s’est flétri sur nos lèvres!

[6] Meïn ar re goz. On désigne souvent ainsi les menhir.

Cloches de Pâques

A Louis Tiercelin.

Voici les cloches revenues! Les Pâques ont sonné dans l’air, Et le printemps rit sur la mer Dans le sourire blond des nues.

Voici venir par les chemins Les croyants, les porteurs de palmes; Ils ont la foi dans leurs yeux calmes, Et des rosaires dans les mains.

Des couronnes de primevères Au front des Dieux morts vont fleurir; On entend des sèves courir Dans le granit des vieux calvaires...

Des pêcheurs ont vu, sur les eaux, Blanchir la robe du Doux Maître... Les enfants qui viennent de naître Ont bégayé dans leurs berceaux.

Et, sous le porche de l’église, Les Saints tressaillent, rajeunis De sentir éclore des nids Dans leurs manteaux en pierre grise.

· · ·

C’est fini des tristes hivers... Ces moissonneurs de choses mortes N’iront plus de portes en portes Geignant le cri des «pillawers».

Carillonnez, Pâques fleuries! Voici les Temps, les Temps Nouveaux! Déjà hennissent les chevaux Dans la liberté des prairies.

Des souffles, de grands souffles fous Traversent la mer Atlantique, Et la noble ivresse celtique A gonflé les sacs-binnious!

Nuit d’étoiles

Voici venir la calme nuit! La terre en est comme bercée; Hors de nous elle éteint le bruit, En nous elle endort la pensée! Voici venir la calme nuit.

Les bois s’emplissent de mystère, Comme si Dieu subitement Leur faisait signe de se taire Pour écouter le firmament. Les bois s’emplissent de mystère.

Les étoiles viennent et vont, Comme des flambeaux qu’on promène; Leur regard magique et profond Semble veiller l’angoisse humaine. Les étoiles viennent et vont.

Une pitié douce est en elles Pour les peines dont nous souffrons; Elles se penchent, maternelles, Sur la tristesse de nos fronts. Une pitié douce est en elles.

Étoiles, étoiles des cieux, Regards des morts que nous aimâmes, Si Dieu laissait mourir vos yeux, Le ciel s’éteindrait dans nos âmes, Étoiles, étoiles des cieux.

Jeanne Lezveur

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