‹ La Chanson de l’aubépinChapitre 5 sur 17 · Scène 3

Scène 3

Loriot - Fanchette

Fanchette

Un étranger ! un voyageur, sans doute ! (faisant la révérence) Quoi qu'y a pour vot' service, not' jeune monsieur ?

Loriot, (sans la regarder)

Qu'on m'serve à déjeuner, la belle enfant ! Quéque chose de léger ! d'la soupe aux choux ; des pommes de terre au lard ? j'ai l'estomac délicate !

Fanchette, (l'examinant)

Hé ! mais ! je n'me trome point ? c'te voix ! mais c'est lui ! c'est Loriot !

Loriot, (à part — très-ému)

All'me r'connaît !

Fanchette

Mais, c'est toi, mon Loriot ! (se jetant à son cou.) Embrasse-moi donc

Loriot, (se dégageant)

Qu'est-ce que c'est, la fille ? vous êtes bien familière ! ... ça peut n'pas plaire à tout l'monde ! moi, je n'suis pas fier ! mais enfin, faut qu'chacun tiende son rang, pour lors. (Il se rengorge)

Fanchette, (avec impatience)

Loriot, (à part)

Ah ! oui ! des bonnes soupes, même ! la cuiller s'y t'nait toute droite ! (haut) attendez donc ? (il a l'air de chercher) Le père Calhouic... il avait une nièce ?

Fanchette, (vivement)

C'est moi, Fanchette ! la p'tite Fanchette, qu'était chez les dames de Kéradec...

Loriot, (dédaigneusement)

Ah ! oui ! Fille de chambre... je m'rappelle à présent... (d'un ton protecteur) c'te pauv' Fanchette ! ... (Il la lorgne) mais sais-tu que t'es d'venue un joli brin d'fille ! t'es pas déjà si déchirée pour une fille de campagne ? (Il continue à la lorgner)

Fanchette, (choquée)

Une fille de campagne ! Hé ben ! Qu'est-ce que t'es donc toi-même ? (Impatientée) Ah : ça ! quoi qu'il a donc à me r'luquer comme ça avec son p'tit morceau d'carreau ? En v'la des façons avec une payse ! Quéque ça veut dire, donc ?

Loriot, (faisant l'important)

Ah ! dame ! les temps sont changés, vois-tu ma fille !

Fanchette, (piquée)

Et toi aussi, ma fine, c'est à n'pas te r'connaitre !

Loriot, (posant)

D'puis deux ans, j'ai vu du pays, j'mai fait une position dans l'monde ! ...

Fanchette, (intriguée)

Ah ! bah ! où donc ça ?

Loriot, (même jeu)

Mais, à Paris, donc ma poulette... d'où que j'arrivasse en chaise de poste.

Fanchette, (persifflant)

Tiens, comme t'es crotté ?

Loriot, (vivement)

Ah ! c'est qu'à une lieue d'ici, un essieu s'a cassé... et comme je suis pressé, j'ai mieux aimé marcher toujours, que d'attendre que l'charron l'eusse réparé.

Fanchette, (d'un ton goguenard)

T'as ben fait... si ben calé qu'on soit... faut s'servir de temps en temps, d'la voiture du père Adam... ça r'pose !

Loriot, (à part)

J'crois qu'elle me gausse.

Fanchette

Enfin ! t'as eu d'la chance ? tant mieux ! dis donc ? t'étais pas si fendant, l'jour où t'es parti d'ici, après le r'fus du père Calhouic, de t'prendre pour neveu... t'rappelle-tu ? que tu pleurais comme une fontaine... (Elle rit) T'étais-t-y drôle ?

Loriot, (avec colère)

Oui... même que tu m'as appelé imbécile. (essayant de rire) Ah ! Dieu ! t'avais joliment raison ! ... j'étais joliment bête d'braire pour si peu.

Fanchette, (choquée)

Pour si peu ?

Loriot

Comm'si j'nétais pas sûr d'en r'trouver d'autres.

Fanchette

Voyez-vous ça ?

Loriot, (avec fatuité)

Car enfin, ma chère, ç'aurait été dommage qu'un beau garçon comm' moi... destiné à un avenir conséquent prenn' un' fille de rien... sans t'offenser, ma Fanchette !

Fanchette, (Furieux)

Un' fille de rien ! ah ! mais ! mais ! c'est trop fort !

Loriot, (à part)

Elle rage. (Haut) Quand j'pense que si je m'fusse épousé avec toi... c'était fini d'toutes ces jolies femmes qui d'vaient m'faire d'l'oeil par la suite.

Fanchette, (avec dédain)

Des jolies femmes ? toi qu'étais si timide ? si bête avec les filles ?

Loriot, (vivement)

Ça s'est passé !

Fanchette, (même jeu)

T'es d'venu riche... toi qu'étais si paresseux.

Loriot, (plus vivement)

Ça s'est passé !

Fanchette, (comme scandalisée)

Par des voleries, alors, toi qu'étais t'honnête ?

Loriot, (criant)

Ça s'est pass... (se calmant) Enfin ma chère, le plus clair, c'est que j'suis maintenant, un richard... et un Lovélâche...

Fanchette

Un lovélâche ?

Loriot

C'est comm'ça qu'on appelle un enjôleux, à Paris... moi, si timide, si honnête, si bête... comme tu dis ! j'suis d'venu un sac à diables, un effronté fieffé... je suis bon à pendre à c't'heure.

Fanchette, (le regardant fixement)

Dis donc, mon Loriot ! veux-tu que j'te dise la vérité vraie ? Hé ben ! en t'voyant là, tout à l'heure, j'ai cru...

Fanchette, (Brusquement)

Hé ben !

Fanchette, (hésitant)

Hé ben ! j'ai cru... qu'tu venais... tu sais ? ... pour renouer la chose d'autrefois...

Loriot

Loriot, (Faisant l'ignorant)

Quelle chose, donc ?

Fanchette, (timidement)

Dame, sachant que j'suis ma maîtresse, à c't' heure, que le père Calhouic est mort, et qu'y m'a fait son héritière...

Loriot

Le père Calhouic ? non... j'savais pas... après ? ...

Fanchette, (même jeu)

Enfin... j'ai cru... qu'tu v'nais m'demander... si j'voulais m'répouser avec toi ?

Loriot, (faisant de grands gestes)

Ah ! ben ! Ah ! ben ! pour que tu m'rises encore au nez, comme y a deux ans... merci ! Et d'abord... ma chère, pour qu'tu n'tinduzes pas plus longtemps en erreur... apprends que...

Fanchette

Que...

Loriot

Que j'suis poursuivi d'amour par une belle dame, tout c'qu'y a d'plus huppé.

Fanchette, (incrédule)

Pas possible !

Loriot, (se rengorgeant)

Oui, ma fille... une vieille (se reprenant) une belle dame, qui s'est toquée d'moi, et qui veut que j'l'épousisse devant mossieu l'maire... (à part) attrape

Fanchette, (à part)

En v'là une affaire ! (haut) Ah ! tu vas t'marier à une vieille... à une belle dame ?

Loriot, (négligemment)

Ah ! c'n'est pas fait ! j'ny tiens pas, parc'qu'avant tout, j'veux garder ma liberté.

Fanchette

Ah ! tu fais l'cruel ?... et quoi qu'en dit la vieille, non, la belle dame, de la cruauté ?

Loriot

Elle ! pauv' chatte ! elle a d'abord voulu s'périr d'désespoir... et... à présent... elle me court après pour me poignarder... preuve qu'elle m'adore !

Fanchette

Elle est donc bien laide, c'te pauv'femme ?

Loriot, (vivement)

Du tout ! une femme superbe ! cinq pieds, quat'pouces, et grosse à proportion... mais, vois-tu... (avec fatuité) ça f'rait l'malheur de tant d'autres ! ...

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