LE GÉNOIS
Leur souverain est un prêtre, que dans leur langue ils appellent Soleil. Dans la notre nous l’appellerions le Métaphysicien. Il est l’arbitre du temporel et du spirituel. Toutes discussions et toutes choses sont jugées par lui sans appel. Trois chefs l’assistent : Pon, Sin et Mor, noms qui veulent dire, dans leur langue, Puissance, Sagesse, Amour. Puissance est chargé des affaires de guerre et de paix, des arts militaires, et dans ces choses-là il est maître souverain, mais non cependant au-dessus de Soleil. Il doit surveiller les chefs et les soldats ; il ai le soin des approvisionnements, des fortifications, des siéges, des machines de guerre, et doit s’occuper des fabriques et des ouvriers qui sont nécessaires à tout cela. Sagesse est chargé des arts libéraux et mécaniques, ainsi que des sciences. Il doit surveiller les docteurs et la discipline des écoles. Autant il y a de sciences, autant il y a de subordonnés à régir. Il y a l’astrologue, le cosmographe, le géomètre, l’historiographe, le poète, le logicien, le rhéteur, le grammairien, le médecin, le physicien, le politique, le moraliste, etc. Ils ont un seul livre, qu’ils appellent la Sagesse, qui résume toutes les sciences. Ils le lisent au peuple suivant le rite pithagoricien. Ce fut Sagesse qui fit orner tous les murs de la cité de peintures qui désignent merveilleusement toutes les sciences dans un ordre admirable. Sur les murs extérieurs du temple et sur les rideaux qu’on baisse pendant que le prêtre parle, pour que sa voix ne se perde pas, on a peint les étoiles, avec leurs vertus et leurs mouvements, exprimés par trois vers.
Sur le mur intérieur du premier cercle on a peint toutes les figures mathématiques, en bien plus grand nombre que celles découvertes par Archimède et Euclide. Chacune d’elles est d’une grandeur proportionnée à la muraille et expliquée par un vers qui indique la définition et la proposition, etc. Sur le mur convexe (extérieur) se trouve la description de toute la terre. Elle est suivie de la carte de chaque province, prise à part, où les usages, les lois, les mœurs, les origines et les forces de chaque peuple sont expliqués par un abrégé en prose, et l’alphabet, dont se sert chaque nation, est placé au-dessus de l’alphabet de la cite du Soleil.
Dans l’intérieur du second cercle toutes les espèces de pierres, tant précieuses que communes, les minéraux et les métaux sont représentés en peinture, avec un fragment véritable de chacun d’eux et une explication en deux vers. À l’extérieur du même cercle sont désignés toutes les mers, les fleuves, les lacs et les sources qui existent dans le monde, ainsi que les vins, les huiles et tous les liquides, avec leurs origines et propriétés. Des fioles, contenant des liqueurs propres à guérir diverses maladies, sont placées dans des niches creusées dans le mur, et sont ainsi conservées depuis cent jusqu’à trois cents ans. La grèle, la neige, le tonnerre et en général tous les phénomènes météorologiques y sont également expliqués par des peintures et des vers.
Sur le mur intérieur du troisième cercle on voit tous les arbres et toutes les espèces de plantes. Plusieurs même de ces produits de la terre sont conservés en nature et cultivés dans des vases placés sur la corniche extérieure. Une inscription dit quelle contrée les produit, quelles sont leurs forces et leurs propriétés, le rapport qu’ils ont avec les métaux, les astres et les parties du corps de l’homme, ainsi que leur utilité pour la médecine. Sur le mur extérieur sont reproduits tous les genres de poissons qui habitent les mers, les lacs et les fleuves, leur genre de vie et leurs habitudes, leurs propriétés et leur mode de génération, la manière de les élever et leur utilité pour le monde et pour les hommes, leurs ressemblances avec les choses célestes et terrestres, ressemblances produites par la nature ou par l’art. Aussi fus-je bien étonné, lorsque je vis les poissons appelés l’évêque, la chaîne, la cuirasse, le clou et l’étoile, de découvrir une analogie frappante entre leur forme et les objets qui portent leurs noms dans notre pays. On y voit également des oursins, des coquillages, des huîtres, etc., et tout ce que les eaux renferment de digne d’être étudié. Le mur extérieur du quatrième cercle représente tous les genres d’oiseaux, leurs qualités, leur grandeur, leurs couleurs, leurs instincts, etc. Le phénix y est peint comme existant véritablement.
Le mur extérieur offre toutes les espèces de reptiles, tels que les vers, les serpents, les dragons, et les insectes, comme les mouches, les taons, les scarabées, etc., avec leurs mœurs et leurs propriétés, bonnes et mauvaises ; qui sont beaucoup plus nombreuses qu’on ne le croit.
Le cinquième cercle porte sur son mur intérieur l’image des animaux terrestres les plus parfaits, et tu t’étonnerais en voyant leur nombre. Nous n’en connaissons pas la millième partie. Ils sont si nombreux, qu’ils occupent encore tout le mur extérieur. Pour ne parler que d’une espèce ; que de genres de chevaux y sont peints, et avec quelle habileté !
Sur le mur intérieur du sixième cercle on a peint tout ce qui concerne les arts mécaniques, et les instruments nécessaires pour les pratiquer, en indiquant par des inscriptions de quelle manière chaque peuple s’en sert. Ces instruments sont classés suivant leur importance avec les noms de leurs inventeurs. Le mur extérieur de cette enceinte est orné des portraits de tous les hommes qui se sont distingués soit dans la science, soit dans le perfectionnement des armes et des portraits des législateurs. Là je vis Moïse, Osiris, Jupiter, Mercure, Lycurgue, Pompilius, Pythagore, Zamolxis, Solon et beaucoup d’autres. Mahomet lui-même s’y trouve, bien qu’ils le regardent comme un imposteur et un vil législateur. Mais j’aperçus aussi, dans une place distinguée, le portrait de Jésus-Christ et des douze apôtres, qu’ils honorent beaucoup et dont ils font grand cas. Sous les galeries sont peints César, Alexandre, Pyrrhus, Annibal et d’autres héros rendus célèbres soit par la paix, soit par la guerre, choisis principalement parmi les Romains. Tout étonné, je leur demandai comment ils avaient pu si bien apprendre notre histoire. Ils me répondirent qu’ils connaissent toutes les langues, et qu’ils envoient des explorateurs dans toutes les parties du monde. Ces envoyés étudient les mœurs, les forces, le gouvernement, l’histoire de toutes les nations, et s’instruisent de tout ce qu’elles font de bien ou de mal. Ils rapportent ces notions dans leur patrie, qui en fait son profit. C’est là que j’appris que l’invention des bombardes et celle de l’imprimerie avait été faite par les Chinois avant nous. Des professeurs expliquent ces peintures, et les enfants apprennent ainsi presque toutes les sciences et leur histoire avant l’âge de dix ans, sans fatigue, et presque en se jouant.
Le magistrat Amour est chargé spécialement du soin de la génération, c’est-à-dire, de faire en sorte que les unions sexuelles soient telles qu’elles produisent la plus belle progéniture possible. Aussi, les habitants de cette heureuse cité se moquent-ils de nous, qui donnons tous nos soins à l’amélioration de la race des chiens et des chevaux, et qui négligeons celle de notre espèce. Ce magistrat est aussi préposé à l’éducation des enfants, à la médecine, à la pharmacie, aux semailles et aux moissons, aux récoltes des fruits, à l’agriculture, au soin des troupeaux et à ce qui regarde le manger, enfin à tout ce qui a rapport à la nourriture, aux vêtements et à la génération. Il surveille un grand nombre de maîtres, tant hommes que femmes, chargés spécialement de chaque chose. Le Métaphysicien agit de concert avec ces trois magistrats, et rien ne se fait sans lui. Toutes les affaires de la république sont réglées par ces quatre personnes, et quand le Métaphysicien a donné son avis, les autres le suivent.
L’HOSPITALIER.
Dis-moi quelles sont les magistratures et les fonctions des gouvernants ? Quelle est l’éducation et la manière de vivre des habitants de cette cité, et si la forme du gouvernement est républicaine, monarchique ou aristocratique ?
LE GÉNOIS.
Cette race d’hommes est sortie de l’Inde pour fuir la cruauté des Mages, des brigands et des tyrans qui dépeuplaient le pays. Ils résolurent de mener une vie philosophique en communauté. Bien que la communauté des femmes n’existe pas chez les autres habitants du pays, elle est en usage chez eux de la manière que je te dirai tout-à-l’heure. Tout est en commun, mais le partage est réglé par les magistrats. Cependant les sciences, les honneurs et les jouissances de la vie sont partagées de manière que personne parmi eux ne peut songer à s’en approprier d’autres au détriment de ses concitoyens. Ils disent que l’esprit de propriété ne naît et ne grandit en nous que parce que nous avons une maison, une femme et des enfants en propre. De là vient l’égoïsme, car pour élever un fils jusqu’aux dignités et aux richesses et pour le faire héritier d’une grande fortune, nous dilapidons le trésor public : si nous pouvons dominer les autres par notre richesse et notre puissance, ou bien, si nous sommes faibles, pauvres et d’une famille obscure, nous devenons avares, perfides et hypocrites. Donc, en rendant l’égoïsme sans but, ils le détruisent et il ne reste que l’amour de la communauté.
L’HOSPITALIER.
Mais dans un pareil état de choses personne ne voudrait travailler, chacun s’en remettant au travail d’autrui pour vivre, ainsi qu’Aristote l’objecte à Platon.
LE GÉNOIS.
Je sais mal soutenir une discussion, n’ayant jamais appris à argumenter. Je t’assure seulement que l’amour de ces gens-là pour leur patrie est inimaginable. Ne voyons-nous pas dans l’histoire que plus les Romains méprisaient la propriété, plus ils se dévouaient pour le pays ? Et je crois aussi que si nos moines et nos prêtres n’étaient pas dominés comme ils le sont, soit par l’amour de leurs parents ou de leurs amis, soit par l’ambition qu’ils ont de parvenir aux grandes dignités, ils seraient bien plus saints ; auraient moins d’attachement pour la propriété et plus de charité envers tous.
L’HOSPITALIER.
C’est ce que semble dire Saint Augustin. Mais l’amitié n’est donc rien chez ces gens-là, puisqu’ils ne peuvent se rendre de mutuels services ?
LE GÉNOIS.
Il y a plus, aucun d’eux ne peut recevoir de présent d’un autre, tout ce dont ils ont besoin leur étant donné par la communauté. Les magistrats empêchent qu’aucun n’ait plus qu’il ne mérite, mais rien de nécessaire n’est refusé à personne. L’amitié se fait connaître par les services qu’ils se rendent à la guerre ou en cas de maladie, ou bien encore dans l’étude des sciences, où ils s’aident de leur lumières réciproques, de leurs soins, de leurs éloges. S’ils se font des présents, c’est sur le nécessaire qu’ils les prélèvent. Ceux du même âge s’appellent frères entre eux ; ceux qui ont plus de vingt-deux ans sont appelés pères par ceux qui sont plus jeunes, et leur donnent le nom de fils. Les magistrats veillent rigoureusement à ce que personne n’enfreigne cette loi.
L’HOSPITALIER.
Quels sont leurs magistrats ?
LE GÉNOIS.
Il y a chez eux autant de magistrats qu’il y a chez nous de noms de vertus, et chacun d’eux porte ce nom en guise de titre. Ainsi, on les appelle : magnanimité, courage, chasteté, libéralité, justice criminelle et civile, adresse, vérité, bienfaisance, reconnaissance, gaîté, activité, sobriété, etc., et l’on élit à telle ou telle de ces charges celui qui, dès son enfance, dans les écoles, a montré le plus de penchant pour telle ou telle vertu. Mais comme ils ne connaissent ni le vol, ni le meurtre, ni la débauche, ni l’inceste, ni l’adultère, ni aucun de ces crimes dont nous nous accusons entre nous, ils s’accusent d’ingratitude, de malignité, d’incivilité, de paresse, de tristesse, de mauvaise humeur, de légèreté, de médisance et de mensonge. Ce dernier défaut leur semble plus effroyable que la peste. Pour châtiment, on prive les coupables de manger en commun ou de voir des femmes pendant un temps que les juges proportionnent à la gravité de la faute.
L’HOSPITALIER.
Dis-moi comment les magistrats sont élus.
LE GÉNOIS.
Tu ne me comprendrais pas bien, si je ne te décrivais auparavant leur vie. D’abord, il faut que tu saches que le vêtement des deux sexes est à peu de chose près le même. Seulement, celui des femmes descend jusqu’au dessous du genou, tandis que celui des hommes n’arrive qu’au dessus (ce vêtement est propice au combat).
Tous ensemble sont instruits dans tous les arts. D’un à trois ans ils apprennent l’alphabet et la langue sur les murs, en se promenant. Les élèves sont répartis en quatre divisions et conduits par quatre vieillards très-instruits. Bientôt on les fait s’exercer aux jeux gymnastiques, tels que la course, le disque et plusieurs autres jeux, qui fortifient également chaque membre. Ils gardent toujours la tête et les pieds nus, jusqu’à l’âge de sept ans. On les conduit tous ensemble dans les lieux ou l’on pratique des métiers, dans les cuisines, les ateliers de peinture, de menuiserie, où l’on travaille le fer et où l’on fait des chaussures, etc., afin que la vocation de chacun d’eux se détermine. Après leur septième année, lorsqu’ils ont appris sur les murailles les termes mathématiques, on leur enseigne toutes les sciences naturelles. Quatre professeurs ont ce soin, et dans un espace de temps de quatre heures, les quatre divisions ont reçu leur leçon ; car, tandis que les uns exercent leur corps ou servent aux besoins publics, les autres s’adonnent au travail intellectuel. Ensuite ils s’appliquent aux hautes mathématiques, à la médecine et à toutes les autres sciences. On les fait discuter entre eux ; ceux qui se sont distingués dans telle ou telle science ou dans un art mécanique, sont faits magistrats et chacun les regarde comme des maîtres et des juges. Alors ils vont inspecter les champs et les pâturages des bestiaux. Celui qui connaît un plus grand nombre de métiers et les exerce le mieux, est le plus considéré. Ils rient du mépris que nous avons pour les artisans et de l’estime dont jouissent chez nous ceux qui n’apprennent aucun métier, vivent dans l’oisiveté et nourrissent une multitude de valets pour servir leur paresse et leur débauche ; cette manière de vivre engendre de grands maux pour l’état : une foule d’hommes pervers sortent d’une société pareille comme d’une école de vices.
Les autres magistrats sont choisis par les quatre chefs, le Métaphysicien, Pon, Sin et Mor et par le professeur spécial de la carrière à laquelle se destinent les concurrents, car ce professeur peut connaître, mieux que tout autre, si l’individu est apte ou non à enseigner telle ou telle vertu, tel ou tel art. Les concurrents ne se présentent pas eux-mêmes comme candidats, mais sont proposés dans le conseil par les magistrats ; et quiconque a quelque chose à faire valoir pour ou contre l’élection, a la parole. Personne ne peut occuper la place de Métaphysicien, s’il ne connaît à fond l’histoire, les rites, les sacrifices et les lois de tous les États, tant républicains que monarchiques. Celui qui prétend parvenir à ce haut grade, doit aussi savoir les noms des inventeurs des lois et des arts, l’histoire de tout ce qui se passe au ciel et sur la terre. Il doit connaître également tous les arts mécaniques (en deux jours ils peuvent s’instruire sur un de ces arts au moins, grâce aux peintures dont nous avons parlé et à leur éducation première, la connaissance pratique n’étant pas exigée), la physique, les mathématiques et l’astrologie. On ne demande pas aussi sévèrement la connaissance des langues ; car il y a dans la république une grande quantité d’interprètes, Mais ce qu’on demande surtout, c’est que l’aspirant connaisse parfaitement la métaphysique et la théologie, l’origine, les fondements et les preuves de tous les arts et de toutes les sciences, les rapports de similitude ou de dissemblance des choses ; la nécessité, le sort et l’harmonie du monde ; la puissance, la sagesse et l’amour des œuvres de Dieu ; les degrés des êtres et leurs rapports avec le ciel, la terre, la mer et les desseins de Dieu, autant qu’il est permis à l’homme d’atteindre à cette connaissance. Il faut qu’il ait aussi étudié les prophètes et qu’il sache l’astrologie. — Les habitants de la cité jugent quel est celui d’entre eux qui peut prétendre à la dignité de Soleil, mais nul ne peut l’obtenir qu’après avoir atteint l’âge de trente-cinq ans. Cette charge est perpétuelle, à moins qu’on ne trouve un autre citoyen qui, par sa science et par son génie, soit plus digne de gouverner que le chef précédemment élu.
L’HOSPITALIER.
Mais qui peut réunir tant de sciences ! et d’ailleurs trouverait-on un homme aussi prodigieux ? il me semble qu’ayant donné tout son temps à l’étude, il serait peu propre à gouverner.
LE GÉNOIS.
C’est aussi ce que je leur objectai. Voici ce qu’ils me répondirent :
« Nous sommes bien plus certains de l’aptitude d’un tel homme à régner, que vous ne l’êtes de celle des hommes par lesquels vous vous laissez commander et que vous croyez propres à gouverner, par cela seul qu’ils sont fils de princes ou qu’ils sont portés au pouvoir par une faction. D’ailleurs, un homme possédant d’aussi vastes connaissances que notre Métaphysicien fût-il incapable de tenir les rènes de l’État, ne sera jamais ni cruel, ni pervers, ni tyran. Cependant cette déduction tirée de la science de notre chef n’aurait pas la même force chez vous, où vous regardez comme le plus savant celui qui connaît le mieux la grammaire, la logique d’Aristote ou toute autre auteur ; de telle sorte que chez vous la science n’est qu’une affaire de mémoire et de travail. De là vient que dans vos contrées l’homme s’égare, parce qu’il ne contemple pas les choses en elles mêmes, mais qu’il les étudie dans les paroles des livres et dans la lettre morte. C’est pourquoi son intelligence ne peut arriver à comprendre la manière dont Dieu gouverne les êtres, ni à connaître la nature et ses lois, non plus que les usages et les mœurs des nations. Pareille chose ne peut arriver à notre Soleil, car pour apprendre tant de sciences et tant d’arts, il faut avoir une intelligence supérieure apte à tout et par conséquent à régner. Nous pensons que celui qui ne connaît qu’une science, ne la possède pas vraiment toute entière et à plus forte raison ignore les autres, et que celui qui n’est apte qu’à une seule science, puisée dans les livres, est un homme incapable. C’est le propre du génie d’approfondir promptement toutes les sciences. Tels sont les hommes, qui, par nature, peuvent considérer l’essence des choses, et tel doit être notre Métaphysicien. Au surplus, on apprend dans notre cité les sciences avec une telle facilité, que les élèves y profitent plus en un an, que les votres en dix ou quinze. Vous pouvez en faire l’épreuve, en vous entretenant avec ces enfants, et en les interrogeant. »
La chose m’étonna en elle-même, mais je fus bien plus surpris lorsque j’interrogeai ces enfants, qui parlaient fort bien ma langue maternelle. On m’apprit que trois d’entre eux devaient en effet la savoir, trois autres l’arabe, trois le slave et ainsi de suite pour toutes les autres langues. On ne leur donne aucune trève, qu’ils ne soient très-savants. Ils sortent cependant et vont dans la campagne, où ils s’exercent à courir, à lancer des flèches et des javelots et à tirer de l’arquebuse ; à chasser aux bêtes fauves, à connaître les plantes et les minéraux. Ils y apprennent aussi l’agriculture et l’art de soigner les bestiaux. Chacune des divisions profite tour-à-tour de cette liberté sagement réglée.
Les trois grands dignitaires, assistants du Soleil (le Métaphysicien), doivent connaître plus spécialement les arts qu’ils dirigent. Ils n’apprennent que la théorie des autres arts, mais ils savent à fond tous ceux qui les regardent exclusivement, et c’est à ceux-là qu’ils s’adonnent surtout. Puissance, par exemple, possède entièrement l’art équestre, la manière de ranger une armée en bataille, et la castramétation ; il connait la fabrication des armes de tout genre, ainsi que des machines de guerre, les stratagèmes et en général tout ce qui concerne la tactique militaire. Mais, outre ces connaissances spéciales, les trois magistrats dont nous parlons doivent connaître la philosophie, l’histoire, la politique et la physique.
L’HOSPITALIER.
Parle-moi, je le prie, de toutes les fonctions publiques, donne-moi à ce sujet les plus petits détails, ainsi que sur tout ce qui touche à l’éducation commune.