‹ La Cité du SoleilChapitre 5 sur 5 · LE GÉNOIS

LE GÉNOIS

Pas le moins du monde. Car chacun a non seulement son nécessaire, mais aussi ses jouissances. Tout ce qui regarde la génération est scrupuleusement réglé, non pour le plaisir des individus, mais pour le bien de la république. Il faut nécessairement obéir aux magistrats.

Nous croyons que la nature exige que nous connaissions et que nous élevions ceux que nous engendrons ; que nous ayons une maison, une femme et des enfants à nous. Eux le nient et pensent, avec saint Thomas, que la génération est faite pour conserver l’espèce et non l’individu. La reproduction regarde donc la république et non les particuliers, si ce n’est comme partie du tout, qui est la république. Et comme les particuliers engendrent et élèvent très mal leurs enfants, il peut en résulter un grand mal pour la république qui, dans ce cas, a raison de ne s’en remettre qu’à elle-même sur un point de cette importance. La sollicitude de la paternité regarde donc bien plus la communauté que l’homme privé. On cherche à cet effet à réunir les géniteurs et les génitrices, selon les enseignements de la philosophie. Platon pense qu’on doit s’en remettre au sort pour la formation des couples, de crainte que ceux qui se verraient privés de femmes fortes et belles ne s’en prissent aux magistrats et ne se révoltassent contre eux. Il pense aussi que, dans le tirage au sort, les magistrats doivent user de ruse, ne donner les belles femmes qu’à ceux qui en sont dignes, n’accorder aux autres que celles qu’ils méritent et non pas celles qu’ils désirent. Mais cette ruse serait inutile chez les Solariens, pour unir les hommes difformes aux femmes qui le sont, car on ne trouve pas de difformité chez eux. Les femmes, grâce à l’exercice qu’elles se donnent, ont des couleurs vives, des membres robustes, et sont grandes et agiles. La beauté des femmes consiste pour les Solariens dans la force et la vigueur, et l’on punirait de mort celles qui farderaient leur visage pour s’embellir, se serviraient de chaussures élevées pour se grandir, ou porteraient de longues robes pour couvrir des pieds défectueux. D’ailleurs, quand elles le voudraient, elles ne pourraient avoir recours à ces artifices, car où en trouverait-elles les moyens ? Ils disent que de tels abus naissent chez nous de l’oisiveté des femmes et de leur paresse qui les affaiblissent, les pâlissent, et diminuent leur taille en la ployant. Alors il faut simuler la fraîcheur du coloris, se grandir par des chaussures élevées et paraître belle par la frèle délicatesse des formes, et non par la force d’une bonne constitution ; et c’est ainsi qu’elles détruisent leur tempérament et celui de leurs enfants.

Si, par hasard, un homme et une femme s’éprennent mutuellement l’un de l’autre, il leur est permis de converser et de jouer ensemble, de se donner des guirlandes de fleurs ou de feuillage et de s’adresser des vers. Mais s’ils ne sont pas dans les conditions voulues pour une bonne génération, ils ne peuvent en aucuns cas s’unir sexuellement, à moins que la femme ne soit déjà enceinte (ce que l’amant attend avec impatience), ou bien qu’elle ne soit stérile. Au reste, ils ne connaissent guère que l’amitié en amour, et ne sont presque jamais poussés par la concupiscence. Les Solariens attachent en général peu d’importance aux choses matérielles et s’en inquiètent à peine, car chacun reçoit tout ce qui lui est nécessaire, et le superflu ne lui est donné qu’à titre de récompenses honorifiques, ces récompenses se distribuent dans les grandes solennités ; où l’on offre aux héros ainsi qu’aux héroïnes, soit de belles couronnes, soit des vêtements somptueux, soit des mets plus exquis. Bien qu’ils portent des vêtements blancs le jour et dans la cité, pour sortir de la ville et pendant la nuit ils en portent de rouges, soit en laine, soit en soie. Ils détestent le noir, comme étant un symbole d’abjection, et c’est pour cela qu’ils méprisent les Japonais, qui aiment les couleurs sombres. Ils regardent l’orgueil comme le vice le plus exécrable, et toute action orgueilleuse est punie par une très-grande humiliation. Aussi, ils ne croient pas s’abaisser en servant la communauté, soit à table, soit dans les cuisines, soit encore en prodiguant leurs soins aux malades. Ils disent qu’il n’est pas plus honteux de marcher avec les pieds, que de voir avec les yeux et de parler avec la bouche. C’est pourquoi tous remplissent les ordres qu’on leur donne, quels qu’ils soient, et en regardent toujours l’accomplissement comme honorable. Ils n’ont pas de ces serviteurs payés qui corrompent les mœurs, car ils se suffisent à eux-mêmes. Hélas ! il n’en est pas de même chez nous. On compte soixante-dix mille âmes à Naples, et c’est à peine s’il y a dix ou quinze mille travailleurs dans ce nombre. Aussi, ceux-là s’épuisent et se tuent par un travail au-dessus de leurs forces. Les oisifs se perdent par la paresse, l’avarice, les maladies, le libertinage, etc. Ils pervertissent les autres, en les retenant à leur service, parce qu’ils sont pauvres et faibles, et ils leur communiquent leurs propres vices. De-là vient que le service public se fait mal, qu’il n’y a pas de fonctions utiles bien dirigées, que l’agriculture, la guerre et les arts sont délaissés par la plupart des citoyens, et que ceux qui s’en occupent le font avec dégoût. Dans la cité du Soleil, au contraire, les magistratures, les arts, les travaux et les charges étant également distribués, chacun ne travaille pas plus de quatre heures par jour. Le reste du temps est employé à étudier agréablement, à discuter, à lire, à faire et à entendre des récits, à écrire, à se promener, à exercer enfin le corps et l’esprit, tout cela avec plaisir. Les jeux sédentaires, tels que les cartes, les échecs, etc., sont défendus. Les Solariens jouent à la paume, au sabot, ils luttent, lancent des flèches et des javelots et tirent de l’arquebuse. La pauvreté, disent-ils, engendre la bassesse, l’astuce, le dol, le vol, les trahisons, le faux témoignage, le vagabondage et la mendicité ; mais la richesse produit aussi l’insolence, l’orgueil, l’ignorance, la présomption, la tromperie, la vanterie, l’égoïsme et la grossièreté. Grâce à la communauté, les hommes ne sont ni riches ni pauvres. Ils sont riches, parce qu’ils n’ont rien en propre. Ils se servent des choses, mais ne les servent pas. C’est ce qu’ils admirent dans les religieux de la chrétienté, et encore plus dans la vie des apôtres.

L’HOSPITALIER.

Tout cela me semble très-saint et très-beau, mais cependant la question de la communauté paraît bien difficile à résoudre. Saint Clément de Rome dit que, d’après les institutions des apôtres, les femmes doivent être en commun et approuve Socrate et Platon, qui l’enseignèrent ; mais la glose entend que cette communauté ne va pas jusqu’au lit. Tertullien, d’accord avec la glose, dit que les premiers chrétiens avaient tout en commun, hors les femmes, bien que par charité elles se dévouassent au service de tous.

LE GÉNOIS.

Je ne connais guère les livres dont tu me parles. Je sais seulement que si chez les Solariens la communauté des femmes s’étend jusqu’au lit, elle n’y existe pas à la manière des brutes, qui s’emparent de la première femelle qu’ils rencontrent, mais suivant les lois de la génération, comme je l’ai déjà dit. Je crois cependant qu’ils peuvent être dans l’erreur à ce sujet, quoiqu’ils s’appuient sur l’autorité de Platon, de Socrate et aussi de saint Clément, sans doute mal interprété, comme tu le dis. Ils prétendent que saint Augustin approuve la communauté, mais non jusqu’à l’union charnelle avec toutes les femmes, car c’est là l’hérésie des Nicolaïtes, et que notre église n’a permis le mariage que pour éviter un plus grand mal, et non pour produire un plus grand bien. Il pourrait se faire que cet usage tombât chez eux en désuétude, d’autant plus que dans les villes sujettes, tout en instituant la communauté, ils ne l’ont pas étendue jusques-là. Néanmoins ils regardent cela comme une imperfection et un manque de philosophie de la part des habitants de ces villes conquises. L’habitude rend les femmes propres à la guerre et à beaucoup d’autres exercices. Cette aptitude fait que j’approuve infiniment l’opinion de Platon et de notre Gaïeta sur ce point, et que je désapprouve complètement celle d’Aristote. Ce qui rend encore les Solariens dignes d’éloges, c’est qu’aucune difformité n’autorise un homme à vivre dans l’oisiveté ; les vieillards seuls sont exceptés, et pourtant ils sont encore utiles par les conseils qu’ils donnent. Le boiteux sert de surveillant, l’aveugle carde la laine et choisit la plume pour les matelats et les coussins. La république se sert de la voix et des oreilles de ceux qui ont perdu leurs jambes et leurs yeux. Enfin, ne leur restât-il plus qu’un membre, elle les emploierait dans la campagne, pour surveiller et rendre compte de ce qu’ils voient. Les infirmes sont, du reste, aussi bien traités que les autres.

L’HOSPITALIER.

Parle-moi maintenant de la guerre, s’il te plaît. Ensuite je te prierai de m’entretenir de la manière dont ils se nourrissent, puis de leurs arts et de leurs sciences, et enfin de leur religion.

LE GÉNOIS.

Le triumvir Puissance a sous ses ordres les chefs de l’artillerie, de la cavalerie, de l’infanterie, du génie militaire, etc. Ceux-ci commandent un grand nombre d’autres chefs et de gens choisis parmi les plus expérimentés dans leur art. Puissance a également sous lui des athlètes qui enseignent les exercices militaires. Parmi les athlètes, ceux à qui l’âge donne plus de prudence, initient les enfants au-dessus de douze ans au métier des armes ; des maîtres subalternes les ont habitués à la lutte, à la course, à lancer des pierres, etc. Puis on leur enseigne à frapper un ennemi, un cheval, un éléphant ; à manier une épée, une lance, un javelot, une fronde ; à monter à cheval, à poursuivre l’ennemi, à battre en retraite, à rester dans les rangs, à aider ses compagnons d’armes, à prévenir les attaques et à vaincre. Les femmes reçoivent la même éducation militaire, sous des maîtres et des maîtresses, afin qu’elles puissent, si la nécessité l’exige, secourir les hommes dans une bataille qui serait livrée près de la cité ou défendre les remparts, en cas d’invasion soudaine ; elles imitent et honorent ainsi les Lacédémoniennes et les Amazones. Elles savent fondre des balles et les lancer, à l’aide d’une arquebuse, écraser l’ennemi du haut des créneaux, avec des pierres, et soutenir son attaque ; elles sont habituées à chasser la peur de leur âme, et celles qui en montreraient seraient sévèrement punies. Les Solariens ne craignent pas la mort, car ils croient tous que l’âme est immortelle, et qu’en sortant du corps elle va rejoindre les bons ou les mauvais esprits, selon ses mérites. Quoiqu’ils soient brachmanes et pythagoriciens, ils n’admettent la transmigration des âmes que par quelques jugements exceptionnels de Dieu. Ils ne craignent pas de frapper tout ennemi de leur république et de leur religion, car il est, par cela seul, disent-ils, indigne de pitié. On passe l’armée en revue tous les deux mois, et tous les jours on l’exerce, soit dans un camp, soit dans l’enceinte de la cité. On lit des livres où il est traité de l’art militaire, tels que les histoires de Moïse, de Josué, de David, des Machabées, de César, d’Alexandre, de Scipion, d’Annibal, etc. ; après chaque lecture tout le monde émet son opinion. Le professeur répond ensuite et décide les questions débattues.

L’HOSPITALIER.

Mais avec qui un peuple aussi heureux peut-il être en guerre ? quelles causes le décident-elles à se battre ?

LE GÉNOIS.

Les Solariens n’auraient-ils aucune alternative de guerre, ne cesseraient pas pour cela de s’exercer dans l’art militaire et la chasse, afin de ne pas s’amollir et de n’être pas pris au dépourvu ; mais il n’en est pas ainsi, car il existe quatre autres royaumes dans la même île, dont les rois sont très-jaloux de leur félicité, car les peuples qu’ils gouvernent, au lieu de leur obéir, voudraient vivre à la manière des Solariens et même être leurs sujets ; c’est pourquoi ces rois déclarent souvent la guerre aux habitants de la cité du soleil, la motivant sur ce que ceux-ci ont usurpé une partie de leurs États et sur ce qu’ils mènent une vie impie, n’ayant pas d’idoles et ne suivant ni la religion des autres païens, ni celle des anciens brachmanes. Les Indiens les attaquent comme des sujets révoltés, et les habitants de Taprobane, qui les aidèrent d’abord, se déclarent aussi contre eux maintenant ; cependant les Solariens sont toujours victorieux. Aussitôt qu’ils ont reçu quelque insulte, ou que leurs alliés ont été lésés, ou bien encore qu’une ville opprimée les appelle comme libérateurs, ils s’assemblent en conseil, et après s’être agenouillés, ils demandent à Dieu de leur inspirer une bonne résolution ; ensuite ils examinent de quel côté est le bon droit, et s’ils jugent que ceux qui les ont appelés à leur aide ont raison, ils déclarent la guerre de la manière suivante : un prêtre, nommé le Forensis, est député sur l’heure vers les ennemis pour leur demander soit la restitution du butin, soit la cessation de toute hostilité envers leurs alliés, soit la délivrance des villes opprimées. Si l’on refuse d’accéder à ses demandes, il déclare la guerre, en invoquant contre les défenseurs d’une mauvaise cause, la colère du Dieu des vengeances ; si l’ennemi hésite, le Forensis lui accorde une heure pour réfléchir, si c’est un roi ; trois, si c’est une république ; afin qu’on ne cherche pas à gagner du temps par des réponses évasives. Dès que la guerre est déclarée, l’exécution en est confiée au lieutenant (Vicarius) de Puissance. Afin d’éviter tout retard, ce dernier ne prend conseil que de lui-même et décide tout sans contrôle, ainsi que le faisaient les dictateurs romains. Cependant, lorsqu’il s’agit d’une affaire de grande importance, il consulte le Soleil, Amour et Sagesse ; mais, avant tout, un orateur expose dans le grand conseil les causes et la justice de l’expédition. Ce grand conseil est composé de tous les Solariens âgés de plus de vingt ans. C’est ainsi que se font les préparatifs nécessaires. Toutes sortes d’armes sont conservées dans les arsenaux, et l’on s’exerce à en faire usage dans des batailles simulées. Les murs extérieurs de chaque enceinte sont garnis de bombardes, et des hommes sont toujours prêts à les servir. Ils ont aussi des canons montés sur des roues et qu’ils traînent sur les champs de bataille ; les munitions de guerre et de bouche se transportent à dos de mulet ou d’âne et sur des chariots. Sitôt qu’ils sont en campagne, lorsqu’ils forment un camp, ils placent au centre les approvisionnements, les canons, les chariots, les échelles et les machines de guerre. Ils se battent avec ardeur, mais leur impétuosité est toujours réglée par la prudence : par exemple, il leur arrive de feindre de battre en retraite. L’ennemi, pensant qu’ils cèdent et fuient, les poursuit, mais les Solariens, se réunissant aussitôt en légions, forment deux ailes et se reposent un instant, tandis que l’artillerie vomit des projectiles meurtriers contre l’ennemi, dont ils achèvent ensuite facilement la déroute. Ils ont une foule de ruses semblables, car dans les stratagèmes et dans l’usage des machines de guerre aucun peuple ne les surpasse. Ils établissent leurs camps à la manière des Romains et dressent leurs tentes, les entourent de palissades et de fossés avec une célérité surprenante. Des chefs particuliers président aux travaux, aux machines, au service des canons. Tous les soldats savent se servir de la houe et de la hache. Cinq, huit ou dix généraux, experts dans l’art des stratagèmes et des évolutions, commandent aux diverses parties de l’armée les mouvements qu’ils sont convenus d’exécuter à l’avance. Ils conduisent d’ordinaire avec eux une troupe d’enfants à cheval, afin de les habituer à la vue du sang répandu, comme les louveteaux et les lionceaux ; mais au moment d’un grand danger, on les place à l’écart, ainsi que les femmes armées. Après la bataille, ces femmes et ces enfants félicitent les guerriers et pansent les blessés, et les réconfortent avec des caresses et de douces paroles, qui produisent un effet merveilleux. Les combattants, voulant se montrer courageux aux yeux de leurs femmes et de leurs enfants, tentent d’incroyables efforts, et l’amour leur fait remporter la victoire. Celui qui monte le premier à l’assaut reçoit une couronne de gazon, aux applaudissements des femmes et des enfants ; celui qui sauve la vie à un compagnon d’armes en reçoit une de chêne ; celui qui tue un tyran en consacre les dépouilles opimes au temple, et le Soleil lui donne un surnom rappelant son action. D’autres couronnes sont également distribuées. Chaque cavalier porte une lance et deux pistolets d’un fort calibre et dont le canon va se rétrécissant à l’orifice, et qu’ils suspendent aux arçons. La manière dont sont fabriqués ces pistolets fait que la balle pénètre toute armure. Ils portent également une dague et un poignard. La cavalerie, qui porte d’épaisses armures, a des massues en fer. Si la dague et les balles s’émoussent sur les cuirasses des ennemis, ils ont recours à cette massue, pour les abattre, comme Achille contre Cygnus. Deux chaînes de six palmes où pendent deux boules de fer sont attachées à cette massue, de sorte qu’en frappant elles entourent le cou de l’ennemi que l’on peut facilement tirer à soi et renverser. Pour pouvoir faire plus commodément usage de leurs massues, ils ne gouvernent pas leurs chevaux avec les mains, mais avec les pieds ; les rênes se croisent sur les arçons de la selle et viennent s’attacher aux étriers, qui sont faits en forme de sphère à l’extérieur et de triangle à l’intérieur. Or, en tournant, le pied fait tourner également la sphère à laquelle les rênes sont attachées, et, par ce moyen, il les tend ou les relâche ; en tournant le pied gauche ils tirent le cheval vers la droite et vice versâ. Les Tartares, bien qu’ils conduisent aussi leur chevaux avec les pieds, ignorent cependant ce procédé d’attacher les rênes aux étriers ; la cavalerie légère entre successivement dans le combat de la manière suivante : d’abord les arquebusiers, puis les lanciers, puis les frondeurs, qui sont très-estimés, et dont une partie se porte en avant, et l’autre revient tour à tour, comme les fils d’un métier de tisserand ; puis marche une troupe de réserve armée de piques ; enfin, c’est l’épée à la main que tous ensemble tentent le dernier effort.

Après la guerre, on célèbre des triomphes à la manière des Romains, mais plus magnifiques encore. Tandis qu’on rend à Dieu des actions de grâces, le général de l’expédition se présente au milieu du temple, et le poète historien qui, selon l’usage, a assisté à la guerre, raconte tout ce qui s’y est passé. Ensuite le Métaphysicien couronne de laurier le général, et l’on accorde des présents et des récompenses aux soldats les plus valeureux, et on les exempte pour plusieurs jours de tout travail. Mais ils sont insensibles à cette dernière faveur, et, ne pouvant rester oisifs, ils vont aider leurs amis. Les soldats, au contraire, qui ont été vaincus par leur faute, ou qui n’ont pas gardé leurs avantages, sont publiquement blâmés. Celui qui le premier a donné l’exemple de la fuite ne peut échapper à la mort, à moins que toute l’armée ne demande sa grâce et que chacun consente à prendre pour lui-même une partie de la peine encourue par le coupable. Mais rarement on lui montre une telle indulgence, si ce n’est lorsque de fortes raisons l’autorisent. Le soldat qui n’a pas secouru son compagnon d’armes est frappé de verges. Celui qui a montré de l’insubordination est jeté dans une fosse pour être dévoré par les bêtes. On ne lui donne pour toute arme défensive qu’un bâton, et s’il peut triompher des lions et des ours, chose presque impossible, on lui fait grâce.

Les villes soumises, ou qui se donnent d’elles-mêmes sont constituées en communauté et reçoivent une garnison et des magistrats solariens. Peu à peu elles s’habituent à la manière de vivre et aux mœurs de la cité du Soleil. Elles y envoient leurs enfants, qu’on y élève sans rétribution.

Je ne saurais te parler en détail des explorations, des vedettes, des usages et des rites pratiqués au-dedans et au-dehors de la Cité. Tu te les imagineras facilement. On assigne à chacun l’emploi qu’il doit occuper, d’après son caractère et la constellation sous laquelle il a été engendré. C’est pourquoi tous font bien ce dont ils sont chargés et le font avec plaisir, puisque leurs travaux coïncident avec leurs dispositions naturelles.

Des sentinelles placées sur les murs de la septième enceinte sur les tours et sur les retranchements, gardent nuit et jour les quatre portes de la ville. Cette garde est confiée aux femmes pendant le jour, et aux hommes pendant la nuit. Ce service exerce leur activité et rend toute surprise impossible. Chaque sentinelle reste en faction pendant trois heures, ainsi que cela se pratique chez nous. C’est au coucher du soleil qu’on vient organiser les postes, aux sons d’une symphonie à laquelle se mêlent les tambours. Les Solariens cultivent le plaisir de la chasse, comme étant une image de la guerre. À certains jours de fête ils livrent des combats simulés à pied et à cheval sur les esplanades, pendant lesquels la musique joue pour les animer. Ils se plaisent à pardonner les erreurs et les offenses de leurs ennemis, et les secourent après la victoire. Si la république décide de raser une ville ou de punir de mort quelques uns de ses ennemis, on exécute ces arrêts le jour même de la victoire, pour n’avoir plus ensuite qu’à s’occuper du bonheur du peuple soumis.

Les Solariens pensent qu’on ne doit jamais se battre que pour rendre les vaincus meilleurs, et non pour les détruire. Quand une querelle a lieu entre deux habitants de la Cité, soit pour cause d’injure ou pour tout autre cause (or, il n’en peut guère naître qu’à propos d’une question d’honneur), le chef et les magistrats punissent secrètement le coupable, si dans un premier mouvement de colère il s’est porté jusqu’à frapper son adversaire. Si la querelle s’est bornée à des paroles, on en remet la solution à la première bataille, disant que c’est sur l’ennemi seul qu’un Solarien peut décharger sa colère. Celui des deux antagonistes qui se distingue le plus dans le combat est déclaré avoir soutenu la meilleure cause et la vérité dans la querelle, et l’autre se soumet sans murmure ; cependant la justice se réserve, dans certains cas, d’appliquer des peines. Le duel est sévèrement défendu. Celui qui veut se montrer le meilleur, ne doit le faire qu’en combattant les ennemis de sa patrie.

L’HOSPITALIER.

Cette loi est fort sage, car elle empêche les dissentions et les guerres civiles, d’où naissent trop souvent les tyrans, ainsi que nous le montre l’exemple de Rome et d’Athènes. Maintenant, parle-moi, je te prie, de leurs différents travaux.

LE GÉNOIS.

Je crois t’avoir déjà dit que les travaux de la guerre et de l’agriculture, ainsi que le soin du bétail, sont en commun. Chacun est tenu de connaître ces différentes fonctions, qui sont proclamées les plus nobles. De là vient que celui qui connaît à fond plusieurs arts ou métiers est le plus estimé, bien que chacun ne soit employé qu’à la branche d’industrie pour laquelle il a le plus d’aptitude. Les travaux les plus fatigants paraissent aux Solariens les plus dignes d’éloges. Tels sont la maçonnerie et la manutention du fer. Aussi, personne ne refuse de s’y adonner ; d’autant plus qu’on a consulté le goût naturel de chaque individu. Par la juste distribution du travail, la part qu’en fait chacun, loin d’affaiblir ou de briser ses forces, les augmente. Les métiers les moins fatigants sont exercés par les femmes. Tous les Solariens sont tenus de savoir nager, et à cet effet des piscines, alimentées par des sources, ont été construites au-dedans et au-dehors de la ville. Ils font très-peu de commerce. Ils connaissent pourtant la valeur des différentes monnaies et en ont pour subvenir aux dépenses des ambassadeurs et des explorateurs envoyés à l’étranger.

Des marchands viennent des diverses parties du monde acheter aux Solariens leur superflu. Mais ceux-ci, bien qu’ils paient souvent en argent, n’en veulent point accepter. Ils se contentent d’échanger leurs marchandises contre celles dont ils ont besoin. Les enfants de la Cité rient aux éclats en voyant quelle quantité de marchandises ces commerçants livrent pour quelques pièces d’argent ; mais les vieillards n’en rient pas ; ils ne veulent pas laisser corrompre les mœurs par les esclaves et les étrangers. C’est pourquoi toute vente et tout achat se fait aux portes de la ville ; c’est là aussi qu’ils vendent leurs prisonniers de guerre, à moins qu’ils ne les emploient à creuser des fossés ou à faire d’autres travaux fatigants hors de la ville. Quatre troupes de soldats veillent sans cesse sur les champs et sur ceux qui y travaillent. Ils sortent chaque jour par les quatre portes de la ville, qui s’ouvrent sur quatre routes allant jusqu’à la mer, et facilitant le transport des marchandises et le voyage des étrangers, envers lesquels les Solariens se montrent toujours prévenants et généreux. Pendant trois jours tous les étrangers sont nourris aux frais de la communauté. On commence par leur laver les pieds ; puis on leur fait parcourir la Cité, et on leur en explique tous les usages ; ils sont admis à l’honneur de la table commune. Des magistrats sont spécialement chargés de veiller à la sécurité, ainsi qu’au bien-être des hôtes de la ville. S’ils ont le désir d’en devenir citoyens, on les fait passer par diverses épreuves, pendant un mois à la campagne et pendant un mois dans la Cité même ; ensuite on décide de l’admission ou du refus. En cas d’acceptation, ils sont reçus après certaines cérémonies et plusieurs serments qu’on leur fait prêter. Les Solariens font un si grand cas de l’agriculture, qu’ils ne laissent pas une palme de terre inculte. Ils observent les vents et les constellations pour tous leurs travaux des champs. Quand l’époque propre à chaque opération est arrivée, ils sortent presque tous armés de la ville, trompettes et tambours en tête et précédés de bannière, pour labourer, semer, sarcler, moissonner, cueillir les fruits et vendanger. En peu d’heures tout est terminé. Ils ont inventé et se servent de chars surmontés de voiles qui marchent même contre le vent, grâce à un admirable mécanisme de roues opposées les unes aux autres. Lorsque le vent manque tout-à-fait, une seule bête de somme suffit à traîner le plus grand de ces chars. C’est une admirable invention ! Des gardes du territoire armés parcourent la campagne tour à tour. Les Solariens ne se servent ni de fumier, ni de boue pour engrais, pensant que ces deux modes de fertiliser la terre corrompent la semence, dont les fruits énervent et abrègent la vie. Ils comparent à ce propos la terre à la femme qui s’embellit par le fard et non par l’exercice de son corps, et qui engendre, faute de vigueur, une progéniture faible et languissante. Et de là, ils concluent qu’il ne faut pas non plus farder la terre, mais se contenter de l’exercer ; ce qu’ils font, du reste, avec un art infini ; car ils ont des secrets pour hâter la fécondation de la semence, la multiplier et empêcher qu’elle ne se perde. Ils ont un livre sur ces matières, intitulé : Géorgiques. Ils ne cultivent une part de leur territoire que pour ce qui est nécessaire à leurs besoins. Le reste sert de pâturages aux bestiaux.

L’art d’élever et de soigner les chevaux, les bœufs, les moutons, les chiens et en général tous les genres d’animaux domestiques ou apprivoisés, est estimé chez eux comme il le fut du temps d’Abraham. On accouple ces animaux de manière à produire de belles races. On représente en peinture les bœufs, moutons et chevaux les plus beaux. Les étalons ne paissent pas avec les juments ; ce n’est qu’en temps opportun qu’on les accouple dans les cours des écuries champêtres. On consulte, pour connaître le moment favorable, le Sagittaire, sous une bonne influence de Mars et de Jupiter ; pour les bœufs, le taureau ; pour les moutons, le bélier, etc., selon les lois de l’astrologie. Les poules sont sous l’influence des Pléiades, ainsi que les canards et les oies, que les femmes conduisent gaiement aux champs dans le voisinage de la ville, où sont disposés des abris pour ces animaux et des bâtiments où les femmes s’occupent de la confection du fromage, du beurre, etc. ; elles y élèvent un grand nombre de chapons. Un livre intitulé Bucoliques traite de toutes ces choses.

Tout abonde dans la cité du soleil, parce que chacun tient à se distinguer dans son travail, qui est facile et court, et à se montrer discipliné. Le chef qui préside à chaque chose est appelé par le subordonné : Roi, ce titre n’appartenant, suivant eux, qu’à ceux qui savent et non à ceux qui ignorent. C’est une chose admirable que de voir avec quel ordre, hommes et femmes, divisés en bandes, se livrent au travail, sans jamais enfreindre les ordres de leurs rois, et sans jamais se montrer fatigués comme nous le ferions. Ils regardent leurs chefs comme des pères ou des frères aînés. Il y a dans le pays des Solariens des bois et des forêts, où ils s’exercent à chasser les bêtes féroces.

L’art nautique est très-honoré chez eux ; ils ont des vaisseaux et des trirèmes qui marchent sur la mer sans voiles, ni rames, par un admirable mécanisme, et d’autres avec des rames et des voiles ; ils connaissent à merveille les étoiles et le flux et le reflux de la mer ; ils voyagent afin d’étudier les diverses nations, le pays qu’elles habitent, ainsi que ses productions. Ils ne se laissent pas insulter, mais ils ne bravent personne, et ne se battent qu’à la dernière extrémité. Ils disent que le monde entier en viendra à adopter leurs usages, ce qui ne les empêche pas de chercher si, parmi les autres nations, il en est une qui soit meilleure que la leur. Ils ont conclu des traités avec les Chinois, et avec plusieurs contrées du continent et des îles ; tels que Siam, la Cochinchine, Calicut. Les Solariens ont pour leurs combats de terre et de mer des feux artificiels, et un grand nombre de machines inconnues ; aussi ne sont-ils presque jamais vaincus.

L’HOSPITALIER.

J’aimerais maintenant que tu me fisses connaître quels sont leurs aliments, leurs boissons, la quantité qu’ils en consomment et la manière dont ils les préparent.

LE GÉNOIS.

Ils pensent qu’il faut d’abord régler la vie de la communauté, sauf à s’occuper ensuite des existences individuelles.

Leur nourriture se compose de viande, de fromage, de miel, de beurre, de dattes et de différents légumes. Dans le principe ils ne voulaient pas tuer d’animaux, car cela leur paraissait cruel ; mais lorsqu’ils réfléchirent qu’il était également cruel de détruire les plantes qui sentent aussi, l’homme ne pouvant se laisser mourir de faim, ils comprirent que les choses secondaires sont créées pour les supérieures. C’est pourquoi maintenant ils mangent tous de la chair des animaux. Cependant ils ne tuent pas volontiers les animaux productifs et utiles, tels que les bœufs et les chevaux. Ils distinguent fort bien les aliments nuisibles des aliments salubres ; en cela la médecine leur est fort utile.

La composition du repas change tous les jours. Un jour, c’est de la viande, le lendemain, du poisson, et le troisième jour, des légumes. Le quatrième, ou revient à la viande, et ainsi de suite, afin que l’estomac ne se fatigue pas. Les aliments d’une digestion plus facile sont réservés aux vieillards, qui mangent trois fois par jour, mais fort peu chaque fois. La communauté fait deux repas et les enfants quatre, selon l’avis du médecin. Les Solariens vivent ordinairement jusqu’à cent ans, plusieurs même jusqu’à deux cents ans.

Ils sont très-tempérants. L’usage du vin n’est permis aux jeunes gens qu’à l’âge de dix-neuf ans, à moins que leur santé ne l’exige. À cette époque, ils le boivent coupé d’eau, de même que les femmes. La plupart des hommes de cinquante ans n’y mettent plus d’eau. Ils mangent les aliments les plus substantiels de chaque saison, suivant en tout cela le régime prescrit par le proto-médecin chargé de ce soin. Les Solariens pensent qu’aucun produit de la terre ne peut être nuisible au temps où Dieu le fait naître, à moins qu’on n’en abuse. Ainsi, durant l’été, ils se nourrissent de fruits, qui, par leurs sucs et leur fraîcheur, les soulagent de la soif et de la chaleur ; pendant l’hiver, de fruits et de légumes secs ; en automne, de raisins, que Dieu fait mûrir à cette époque de l’année pour chasser l’humeur noire et la tristesse. Ils se servent beaucoup de parfums. En se levant le matin, ils se peignent et lavent leurs mains et leur visage avec de l’eau froide ; puis ils mâchent de la menthe, du persil ou du fenouil, et en frottent leurs mains. Les vieillards font usage d’encens. Ensuite, tournés vers l’Orient, ils disent une courte prière, semblable à celle que nous enseigna Jésus. Puis ils sortent, les uns pour aller aider les vieillards, les autres pour se rendre à l’assemblée ou aux fonctions diverses qu’ils exercent. D’abord ils vont entendre les leçons qui leur sont nécessaires, puis ils se rendent au temple, puis aux exercices du corps, ensuite ils s’asseyent pour prendre un peu de repos et se réunissent enfin au réfectoire.

Ils n’ont jamais ni goutte, ni rhumatisme, ni catarrhes, ni sciatique, ni coliques, ni hydropisie, ni flatuosité, car ces maladies naissent de la mauvaise sécrétion des humeurs et des gonflements, et les Solariens dissipent les humeurs et les flatuosités à l’aide d’un exercice réglé. Les vents et l’expectoration sont regardés comme honteux ; car ils sont produits, disent-ils, par le manque d’exercice, la paresse, la crapule et l’intempérance ; ils souffrent plutôt d’inflammation et de spasmes secs, maladies auxquelles ils remédient par une nourriture saine et abondante. Les bains adoucissants, le laitage, le séjour dans de belles campagnes et un exercice agréable et modéré sont employés contre la consomption. Les maladies vénériennes n’ont aucune prise sur eux, grâce à l’usage de se laver fréquemment avec du vin, de se frotter avec des huiles aromatiques et de se donner beaucoup d’exercice, ce qui dissout en sueur les vapeurs fétides qui gâtent le sang et attaquent même la moelle ; ils craignent encore moins la phthisie, car les humeurs ne séjournent pas dans leurs poitrines, à plus forte raison l’asthme produit par les humeurs épaisses. Ils traitent les fièvres ardentes par l’eau froide ; les éphémères par les parfums, les bouillons gras, le sommeil, la musique et la gaité ; les fièvres tierces par les saignées, la rhubarbe ou tout autre attractif, les décoctions de racines, de plantes purgatives et acides. Ils boivent pourtant rarement de purgatifs ; ils guérissent facilement les fièvres quartes par une frayeur subite ou par les sucs des plantes dont les propriétés sont contraires à cette maladie ou même semblables.

Ils m’enseignèrent leurs secrets contre ces fièvres. Ils soignent beaucoup plus attentivement les fièvres continues, qu’ils craignent plus que les autres ; ils les combattent par l’observation des astres, par les plantes médicinales et les prières. Les fièvres quintanes, sextanes, octanes, etc., n’existent presque pas chez eux, leurs humeurs ne s’épaississant jamais.

Ils se servent de bains et de thermes semblables à ceux des Romains ; ils se frottent d’huiles et de beaucoup d’autres essences, inconnues chez nous, pour conserver la propreté, la santé et la force. C’est à l’aide de ces moyens et d’autres encore qu’ils combattent la maladie sacrée qui les atteint souvent.

L’HOSPITALIER.

C’est là un signe de puissance intellectuelle ; car Hercule, Socrate, Callimaque, Scott et Mahomet furent aussi affligés de ce mal.

LE GÉNOIS.

Les Solariens cherchent à le guérir en adressant des prières au ciel, en affermissant le cerveau et en faisant usage des acides. Ils donnent au malade des bouillons gras mêlés de fleur de sureau, et s’efforcent de l’égayer ; ils sont très-habiles dans l’art culinaire ; ils assaisonnent les aliments avec de la muscade, du miel, du beurre et des aromates fortifiants ; ils tempèrent les mets gras avec des acides, afin qu’ils soient moins nauséabonds ; ils ne rafraîchissent pas les boissons avec de la glace, ni ne les font chauffer, comme les Chinois ; car ils trouvent inutile de remplacer par une chaleur factice celle que l’homme doit avoir naturellement ; mais pour activer leur sang ils emploient l’ail trituré, le vinaigre, le serpolet, la menthe, le basilic, et surtout comme préservatif contre l’énervement des grandes chaleurs ; ils ont un élixir qu’ils prennent tous les sept ans, et qui leur donne, pour ainsi dire, une nouvelle vie. Cette boisson est sans danger, très-agréable et d’un admirable effet.

L’HOSPITALIER.

Tu ne m’as pas encore parlé des sciences et des magistrats.

LE GÉNOIS.

Je croyais pourtant l’avoir fait ; mais puisque je te vois si curieux de détails, j’en vais ajouter quelques uns à ceux que je t’ai déjà donnés. À chaque nouvelle, ainsi qu’à chaque pleine lune, on rassemble, après un sacrifice, le conseil. Tous les individus au-dessus de vingt ans y sont admis à donner leur avis sur l’état de la république, à faire valoir leurs plaintes contre les magistrats ou à leur accorder des éloges. Tous les huit jours les magistrats se rassemblent ; c’est-à-dire, d’abord le Soleil, puis Sagesse, Puissance et Amour, qui ont chacun trois magistrats sous leurs ordres, chargés de la direction des arts dont ils ont la spécialité, ce qui fait déjà douze magistrats. Puissance dirige tout ce qui concerne l’art militaire ; Sagesse ce qui regarde les sciences ; Amour s’occupe de la nourriture, des vêtements, de la génération et de l’éducation. Les chefs de divisions tant hommes que femmes, les décurions, les centurions et les hommes de cinquante ans sont également convoqués. Dans cette assemblée on débat les affaires de la république et on élit les magistrats qui n’ont été que proposés auparavant dans le grand conseil. Tous les jours le Soleil et les triumvirs se réunissent pour se consulter sur les nécessités du moment, pour corriger, identifier et exécuter ce qu’on a décidé dans les élections ; enfin, pour pourvoir à tout ce qui est pressant ; ils ne prennent le sort pour arbitre que dans les cas tout-à-fait douteux. Tous les magistrats peuvent être changés par la volonté du peuple, à l’exception des quatre grands dignitaires, qui ne se démettent de leur charge que lorsque, après en avoir délibéré entre eux, ils la transmettent à quelqu’un qu’ils reconnaissent pour être plus sage, plus apte et plus digne qu’eux de l’occuper. Et, en ce cas, leur probité est si grande, qu’ils n’hésitent pas à abdiquer et à se soumettre ensuite entièrement à leur successeur. Mais ces changements sont peu fréquents. Après le Métaphysicien (le Soleil), qui préside, comme un architecte, à tous les travaux, et qui aurait honte d’ignorer rien de ce qu’il est donné à l’homme de pouvoir apprendre, après lui, dis-je, Sagesse a sous ses ordres les chefs de chaque branche des sciences, tels que le grammairien, le logicien, le physicien, le médecin, le politique, le moraliste, l’économiste, l’astrologue, l’astronome, le géomètre, le cosmographe, le musicien, le professeur de perspective, l’arithméticien, le poète, le rhéteur, le peintre, le sculpteur. Sous le triumvir Amour sont les magistrats chargés de la génération, de l’éducation et de l’hygiène, des vêtements, de l’agriculture, de l’art pastoral, des troupeaux, de la nourriture des animaux, de l’engraissement des bestiaux, de la cuisine, etc. Sous Puissance, les magistrats chargés des stratagèmes, de la castramétation, de la manutention du fer, des arsenaux, des monnaies, du trésor, de l’architecture, des chefs des explorateurs, de la remonte des chevaux, de l’infanterie et de la cavalerie, des gladiateurs, des artilleurs, des frondeurs et enfin le Justicier. Tous ces différents chefs ont sous leurs ordres des officiers secondaires spéciaux.

L’HOSPITALIER.

Tu ne me parles pas des juges.

LE GÉNOIS.

J’allais le faire. Chaque individu est sous la juridiction immédiate du chef de son emploi. Par conséquent, les magistrats qui président à chaque fonction sont les juges de tous leurs subordonnés ; ils les punissent par l’exil, le fouet, la réprimande, la privation de la table commune, l’interdiction du temple et du commerce des femmes. Lorsqu’un Solarien a tué ou blessé quelqu’un avec préméditation, on lui applique la loi du talion, c’est-la-dire : la mort, s’il a tué ; on le prive d’un œil s’il en a crevé un à sa victime, du nez, etc. La peine est atténuée, s’il n’y a pas eu préméditation, comme dans une rixe. Cette diminution de peine ne peut cependant être faite que par les triumvirs et non par le juge. On peut même en rappeler des triumvirs au Soleil, non pour qu’il change la peine, mais pour qu’il fasse grâce, s’il le juge convenable. Lui seul a ce droit. Il n’y a qu’une prison dans la Cité, encore n’est-ce qu’une tour où l’on enferme les ennemis rebelles. Les accusations ne se font pas par écrit, mais sont portées seulement devant le juge, qui entend les témoins et les réponses de l’accusé. Puissance assiste également aux débats. La sentence est rendue séance tenante. Si le condamné en appelle au triumvir, dès le jour suivant la première sentence est cassée ou confirmée. Enfin, le troisième jour, le Soleil ou accorde la grâce, ou maintient définitivement l’arrêt. Le coupable est obligé de se réconcilier avec l’accusateur et les témoins, comme avec les médecins de sa maladie, et de les embrasser en signe de paix. La peine de mort n’est infligée que par le peuple, qui tue ou lapide le coupable. Ce sont, toutefois, les témoins et l’accusateur qui doivent commencer l’exécution ; ils n’ont ni bourreaux, ni licteurs, afin ne n’être pas souillés par le voisinage de tels hommes. Parfois, cependant, on permet au condamné de se faire mourir lui-même. En ce cas, après avoir été exhorté à faire une bonne mort, le coupable s’entoure de sacs de poudre et y met lui-même le feu. La Cité tout entière se lamente et prie Dieu de s’apaiser ; car les Solariens regardent comme une marque de sa colère l’obligation où ils se trouvent de retrancher un membre gangrené de la république. D’ailleurs, la sentence ne s’exécute que lorsque, par des raisonnements convaincants ils ont persuadé au coupable qu’il est nécessaire qu’il meure, et qu’ils l’ont amené au point de désirer lui-même l’exécution de sa sentence. Mais si un crime est commis, soit contre la liberté de la république, soit contre Dieu ou contre les magistrats suprêmes, l’auteur en est puni sur-le-champ et sans rémission. D’après la religion, on conduit celui qui doit mourir devant le peuple, et là, on le force à dire les raisons qui pourraient le disculper et à dénoncer les crimes inconnus de ceux qui selon lui méritent la même peine. Il doit accuser aussi les magistrats qui, d’après sa conscience, devraient également périr au milieu des supplices. Si ses raisons sont trouvées bonnes, on se contente de l’exiler, et la Cité offre à Dieu des prières et des expiations. Ceux qui ont été dénoncés par le coupable ne sont cependant pas inquiétés, mais seulement réprimandés. Les fautes commises par faiblesse ou par ignorance ne sont punies que par une réprimande et par l’obligation dans laquelle on met le coupable de s’habituer à la modération, ou de s’appliquer à la science ou à l’industrie qu’il a négligée. Les Solariens se conduisent les uns envers les autres de telle sorte, qu’on les dirait les membres d’un même corps. Il faut encore que tu saches que si quelqu’un va s’accuser lui-même d’une faute secrète, en en demandant la punition à son magistrat, celui-ci commue la peine qu’on aurait infligée au coupable, s’il n’eût pas fait l’aveu de sa faute. On est toujours en garde pour que personne ne succombe sous une accusation calomnieuse ; au reste, le calomniateur est puni par la loi du talion, c’est-à-dire, qu’il subit la peine qui eût été prononcée contre le calomnié. Comme les Solariens ne sont jamais seuls, mais toujours réunis par groupes, il faut cinq témoins pour qu’une accusation soit valable. À défaut de témoins, on renvoie l’accusé sur son serment d’innocence, en l’avertissant toutefois. Si la même accusation est portée une seconde et une troisième fois contre le même individu, il suffit de deux ou trois témoins pour qu’il soit condamné à une peine double. Leurs lois peu nombreuses, courtes et claires sont écrites sur des tables d’airain suspendues aux portes et aux colonnes du temple. Les définitions de l’essence des choses sont inscrites sur chaque colonne, en style métaphysique très-concis ; c’est-à-dire, ce que c’est que Dieu, les anges, le monde, les étoiles, l’homme, le destin, la vertu, etc. ; tout cela est expliqué très-savamment. On voit là la définition exacte de chaque vertu. Les juges ont un siége au-dessous de la colonne où se trouve la définition de la vertu dont ils sont les magistrats, et lorsqu’ils doivent porter une sentence, il s’y asseyent et disent à l’accusé : « Mon fils, tu as péché contre cette définition sacrée de la bienfaisance, de la magnanimité, etc.… Lis… » Puis, après avoir entendu l’accusé, ils le condamnent à la peine qu’il a encourue, selon qu’il a manqué à la bienfaisance, à la dignité, à l’humilité, à la reconnaissance, etc. Ces condamnations sont des préservatifs pour l’avenir, et plutôt des signes d’amitié paternelle que des corrections.

L’HOSPITALIER.

Il est temps que tu me parles des prêtres, des sacrifices, de la religion et de la croyance de ce peuple.

LE GÉNOIS.

Le Soleil lui-même est le grand-prêtre des Solariens. Au-dessous de lui tous les principaux magistrats sont revêtus du sacerdoce. Leur emploi est de purifier les consciences de toute faute. Tous les Solariens déclarent secrètement leurs péchés aux magistrats par la confession, ainsi que cela se pratique parmi nous. Grâce à cet usage, les magistrats purgent les âmes et savent quels sont les péchés qui se multiplient dans le peuple. Ces magistrats sacrés confessent eux-mêmes aux triumvirs leurs propres fautes et celles des autres, avec circonspection, sans nommer personne, surtout pour les fautes les plus graves et pour celles qui peuvent porter atteinte à la prospérité de la république. Les triumvirs confessent également leurs péchés et ceux des autres au Soleil, qui, connaissant ainsi toutes les fautes qui se commettent le plus fréquemment dans la Cité, s’efforce d’y remédier. Il offre en expiation des prières et des sacrifices à Dieu, et, lorsqu’il le juge nécessaire, monté sur l’autel, il déclare en présence du Seigneur, publiquement, mais toujours sans nommer personne, les péchés de toute la Cité. Puis il absout le peuple en l’exhortant à ne pas retomber dans les mêmes fautes, enfin, confessant lui-même à haute voix ses propres péchés, il offre un sacrifice à Dieu, pour qu’il pardonne à la Cité, qu’il l’instruise et la protège. Une fois l’an les chefs de chaque ville sujette aux Solariens viennent faire au Soleil la confession des peuples qu’ils gouvernent, afin qu’il n’ignore pas les maux des provinces et qu’il puisse y remédier par tous les secours temporels et spirituels. Le sacrifice se fait de la manière suivante : Le Soleil demande au peuple quel est celui qui veut s’offrir en sacrifice à Dieu pour ses frères ; le plus saint s’offre de lui-même. Alors, après certaines prières et cérémonies, on le place sur une table carrée, ayant à chacun de ses angles une corde qui descend d’une poulie fixée dans le petit dôme. On demande au Dieu des miséricordes qu’il daigne accepter ce sacrifice humain volontaire. Les Solariens n’offrent pas, ainsi que le faisaient les Gentils, de sacrifices d’animaux, parce qu’ils sont involontaires. À l’instant fixé pour le sacrifice, le Soleil donne l’ordre de tirer les cordes et l’holocauste est élevé jusqu’au centre de la petite coupole. Là, il se livre à de ferventes prières. Les prêtres, qui ont leurs cellules autour de cette coupole, lui donnent des aliments par une des fenêtres, mais en très-petite quantité, jusqu’à ce que l’expiation soit complète. Le pénitent, après vingt ou trente jours de prières et de jeûne volontaire, lorsque la colère de Dieu semble s’être apaisée, devient prêtre, ou bien (mais fort rarement) il revient parmi ses concitoyens, en descendant par l’extérieur du temple, où sont les cellules sacerdotales. Il est traité avec beaucoup de respect et d’estime durant les reste de ses jours, pour s’être ainsi dévoué jusqu’à offrir sa vie à Dieu ; mais Dieu ne veut la mort de personne en sacrifice.

Vingt-quatre prêtres habitent dans les dépendances du temple ; ils chantent des psaumes quatre fois par jour, à midi, à minuit, le matin et le soir. Ils sont aussi chargés d’observer les étoiles, de remarquer leurs mouvements avec l’astrolabe, d’étudier leur influence sur les choses humaines et leurs différents effets ; aussi savent-ils toujours quels changements sont arrivés ou arriveront dans les diverses parties du monde, ainsi que l’époque précise à laquelle ces changements doivent avoir lieu ; ils envoient des explorateurs vérifier le résultat de leurs observations, afin qu’apprenant en quoi ils ont rencontré juste ou se sont trompés, ils puissent rectifier leurs calculs par l’expérience. Ce sont ces prêtres qui fixent le moment des unions sexuelles, des semailles, des moissons et des vendanges ; ils sont enfin les interprètes, les intercesseurs, les liens entre les hommes et Dieu. Le Soleil est ordinairement choisi parmi eux : ils écrivent dans la solitude des choses admirables et approfondissent les sciences ; ils ne se montrent qu’à l’heure des repas, et ne s’unissent charnellement aux femmes qu’autant que leur santé l’exige. Le Soleil va les visiter tous les jours et s’entretient avec eux sur ce qu’ils ont découvert de nouveau pour le bien de la Cité, et pour toutes les nations du monde.

Un solarien est continuellement en prières devant l’autel dans l’intérieur du temple. Il est remplacé toutes les heures, comme cela se pratique chez nous pour la solennelle oraison de quarante heures. Cette manière de prier s’appelle chez eux : le sacrifice perpétuel. Après les repas on chante des hymnes de louanges à Dieu ; ensuite ils se plaisent à célébrer les belles actions des héros chrétiens, hébreux, païens ; de quelque nation que ce soit, car on ne connaît l’envie dans cette heureuse cité. Ils chantent également des hymnes sur l’amour, sur la sagesse et en général en l’honneur de chaque vertu, sous la direction du magistrat qui en est le représentant. Puis chacun choisit une femme et ils forment ensemble des danses honnêtes et gracieuses sous les péristyle. Les femmes portent de longs cheveux, qu’elles rassemblent en un seul chignon sur le haut de la tête. Les hommes se rasent les cheveux, n’en gardant qu’une seule mèche vers le milieu du crâne. Ils sont ordinairement coiffés d’un petit bonnet avec un capuchon de forme ronde, et n’excédant presque pas la grandeur de la tête. Ils portent, dans les champs, un chapeau, chez eux un berret blanc, rouge ou d’autre couleur, selon leur métier ou leur emploi. Les bonnets des magistrats sont plus grands et plus ornés.

Les Solariens ont quatre fêtes solennelles, qui sont célébrées quand le soleil entre dans le Cancer, la Balance, le Capricorne et le Bélier. Ils représentent alors des espèces de drames fort beaux et fort ingénieux.

Chaque nouvelle et chaque pleine lune est également pour eux un jour de fête, ainsi que l’anniversaire de la fondation de la Cité et celui de chacune de leurs victoires, etc. Ces jours-là les femmes chantent des chœurs, les trompettes et les tambours font retentir l’air de leurs sons, on tire le canon, etc. Les poètes célèbrent les grands généraux et leurs exploits, mais sans éloges mensongers, sous peine d’être sévèrement punis, car les Solariens regardent comme indigne d’être poète celui qui a recours au mensonge. Cet abus leur semble très-pernicieux, par la raison qu’il prive souvent les hommes vertueux des louanges qu’ils méritent, pour les accorder à des gens vicieux, auxquels on les donne par flatterie, par ambition ou par cupidité. On n’élève de statue à personne avant sa mort. On inscrit cependant au livre des héros les noms de ceux qui ont fait des découvertes utiles, ou qui ont rendu de grands services à la république, soit dans la cité même, soit à l’armée. Par crainte de la peste et de l’idolâtrie on n’enterre pas les corps, on les brûle, parce que le feu est un élément noble et animé qui retourne au soleil dont il est descendu. On conserve cependant les statues et les portraits des grands hommes, afin, comme je te l’ai dit, de les exposer aux regards des belles femmes que la république destine à la génération. Les prières se font les yeux tournés vers les quatre points de l’horizon ; le matin, vers l’orient, puis vers l’occident, ensuite vers le midi, et enfin vers le septentrion. Le soir, au contraire, vers l’occident d’abord, puis vers l’orient, le septentrion et le midi. Ils répètent toujours la même prière, dans laquelle ils demandent un corps et un esprit sains et la vie éternelle pour eux et pour toutes les nations, y compris les Gentils. Ils terminent en priant Dieu de leur accorder ce qu’il pense devoir leur être favorable. La prière publique est plus longue. L’autel circulaire est traversé par quatre passages coupés à angles droits. Le Soleil entre à quatre reprises par chacun de ces passages, en priant, les yeux tournés vers le ciel. Les Solariens regardent cette cérémonie comme un grand mystère. Les vêtements pontificaux sont d’une beauté merveilleuse et symboliques, ainsi que l’étaient ceux d’Aaron.

Le temps est divisé d’après le cours du soleil, et non d’après celui des astres. Ils ont adopté les mois lunaires et les années solaires. Or ces deux manières de compter ne peuvent s’accorder que tous les dix-neuf ans, quand la tête du dragon a terminé son cours. C’est pourquoi ils ont fait une nouvelle astronomie. Ils louent Ptolomée, admirent Copernic, quoiqu’ils placent Aristarque et Philolaüs avant lui. Ils s’occupent beaucoup d’astronomie, car cette science est nécessaire pour apprendre à connaître la construction et le mécanisme de l’univers, s’il doit périr ou non, et dans le premier cas, quand aura lieu cette catastrophe. Ils croient fermement à la prophétie de Jésus-Christ touchant les signes que donneront le soleil, la lune et les étoiles à la fin du monde ; beaucoup de fous n’y croient pas chez nous, ce qui fera qu’ils seront surpris par ce dernier jour, comme un voleur pendant la nuit. Les Solariens attendent donc la rénovation du monde, et peut-être aussi sa destruction. Ils disent qu’il est fort difficile de décider si le monde a été créé de rien, ou des débris d’autres mondes, ou tiré du chaos ; mais ils ajoutent qu’il est vraisemblable, ou plutôt certain qu’il n’exista pas de toute éternité. C’est pour cette raison et pour beaucoup d’autres qu’ils méprisent Aristote, qu’ils ne regardent pas comme un philosophe, mais tout simplement comme un logicien. Les anomalies des mouvements célestes leur fournissent plusieurs raisonnements contre l’éternité de l’univers. Sans les adorer, ils honorent le soleil et les étoiles, comme des êtres vivants et comme les statues, les temples, les autels animés de Dieu. Ils vénèrent le soleil par-dessus tous les autres astres, et ne rendent le culte de Latrie à aucune créature, mais à Dieu seul, redoutant la peine du talion, qui les ferait tomber dans la misère et la tyrannie s’ils adoraient les créatures. Ils reconnaissent et contemplent Dieu sous la figure du soleil, qu’ils appellent son image, sa face et sa statue vivante, source par laquelle il déverse sur nous la lumière, la chaleur, la vie, la fécondité, en un mot, tous les biens. C’est pourquoi leur autel représente le soleil, et les prêtres adorent Dieu dans le soleil et dans les étoiles, qui sont ses autels, et dans le ciel, comme dans son temple. Ils implorent les anges qui vivent dans les étoiles, leurs habitations vivantes, comme des intercesseurs auprès de Dieu qui fait surtout éclater ses splendeurs dans le ciel et dans le soleil, son trophée et sa statue.

Voici quelques unes de leurs doctrines :

Les choses inférieures procèdent de deux principes, l’un mâle, l’autre femelle, le soleil et la terre, suivant eux ; l’air est la portion impure du ciel ; le feu vient du soleil ; la mer est la sueur de la terre ou la partie aqueuse produite par la combustion et la fusion des matières qu’elle renferme dans son sein ; elle est aussi le lien qui unit l’air à la terre, comme le sang est celui des esprits animaux et du corps. Le monde est un animal immense dans le sein duquel nous vivons comme vivent les vers dans notre corps. Nous ne devrions donc pas dépendre des étoiles, du soleil et de la terre, mais de Dieu seul ; car nous sommes nés et nous vivons par hasard, au milieu d’eux qui n’ont d’autre destinée que leur accroissement, tandis que Dieu, dont ils ne sont que les instruments, nous a créés pour une grande fin, dans sa prescience et sa sagesse. Ainsi, nous ne devons de reconnaissance qu’à lui comme à un père, et il nous faut reconnaître que tout vient de lui seul. L’immortalité des âmes n’est pas douteuse ; elles iront après cette vie s’unir aux bons ou aux mauvais esprits, selon qu’elles auront ressemblé ici-bas aux uns ou aux autres ; car les semblables tendent toujours à se réunir. Les Solariens sont à peu près de même avis que nous sur les lieux des peines et des récompenses ; ils sont dans le doute s’il existe d’autres mondes que le nôtre, mais ils pensent que c’est une folie d’affirmer qu’il n’y a rien au-delà de notre globe, car, disent-ils, il n’y a pas de néant ni dans le monde, ni hors du monde : Dieu, être infini, est incompatible avec le néant.

Ils admettent deux principes métaphysiques : l’Être, c’est-à-dire Dieu, (car Dieu est le premier de tous les êtres) et le néant, qui est l’absence d’existence et la condition sine quâ non de toute chose physique ; car ce qui est déjà ne peut être fait, donc ce qui se crée n’existait pas. La propension au non-être produit le péché qui, par conséquent, n’a pas une cause efficiente, mais bien une cause déficiente. Par cause déficiente, ils entendent le défaut de puissance, de science ou de volonté ; le péché n’existe réellement que par le défaut de volonté, car celui qui a la connaissance et le pouvoir de bien faire doit en avoir la volonté. Or, la volonté nait de la puissance et de la science, mais ne peut les produire. Ce qui est étonnant, c’est qu’ils adorent Dieu dans la trinité, comme nous. Ils disent que Dieu est la souveraine puissance, de laquelle procède la souveraine science, qui est également Dieu, et que de toutes deux procède l’amour, qui est puissance et science tout ensemble ; car il ne peut se faire que ce qui procède ne participe pas de la nature de ce dont il procède. Toutefois, comme ils n’ont pas eu la révélation ainsi que nous, ils ne reconnaissent pas ces trois personnes distinctes, mais ils usent qu’il y a en Dieu émanation et relation de lui-même à lui-même. Ainsi, tous les êtres, en tant qu’ils sont, tirent leur essence métaphysique de la puissance, de la science et de l’amour ; de l’impuissance, de l’ignorance et du non-amour, en tant qu’ils ne sont pas. Or, ils pensent être méritants en possédant ces trois qualités (la puissance, etc.), et déméritants, même sans le vouloir, par l’absence de toutes les trois ou de la troisième seulement ; car toute nature finie péche par impuissance ou par ignorance chaque fois qu’elle produit quelque erreur dans la création. Au reste, toutes ces choses sont prévues et ordonnées par Dieu, ennemi du néant et être puissant, savant et aimant par excellence ; c’est pourquoi nul être ne peut pécher en Dieu et que hors de Dieu, tout être pèche. Mais nous ne pouvons sortir de Dieu que par rapport à nous et non par rapport à lui, car c’est un être efficient par essence, et nous sommes déficients. Ainsi, le péché est un acte de Dieu, en tant qu’il existe et qu’il est efficient, mais en tant qu’il tient du non-être et de la déficience (et c’est en cela que consiste la nature du péché), il est en nous et vient de nous qui, par le désordre, tendons au non-être.

L’HOSPITALIER.

Dieu ! que de subtilité !

LE GÉNOIS.

Si j’en avais le temps et si ma mémoire me servait mieux, je te dirais des choses plus étonnantes encore, mais si je ne me hâte, je manque le départ de mon vaisseau.

L’HOSPITALIER.

Eh bien ! plus qu’un seul renseignement sur la religion : que pensent-ils du péché d’Adam ?

LE GÉNOIS.

Ils conviennent qu’une grande corruption est répandue dans le monde, et que les hommes ne sont pas gouvernés selon les véritables lois qui devraient exister ; que les bons sont tourmentés, insultés et dominés par les méchants. Mais ils n’admettent pas le prétendu bonheur de ces derniers, car, disent-ils, ce n’est pas être heureux que d’être obligé de s’annihiler sans cesse, afin de paraître autre que ce qu’on est véritablement, comme le font tant de faux rois, de faux sages, de faux héros et de faux saints, qui, pour soutenir la position qu’ils se sont faite, renoncent continuellement à leur individualité. Ils concluent de cet état de choses qu’une grande perturbation a dû avoir lieu parmi les hommes par un accident inconnu. D’abord, ils inclinèrent à penser, avec Platon, qu’autrefois les astres faisaient leur révolutions, de ce que nous appelons aujourd’hui occident, à ce point du ciel que nous nommons Orient, puis que leur cours avait changé. Ils pensèrent aussi qu’il était possible que Dieu permit qu’une divinité inférieure réglât les choses d’ici-bas ; mais ils repoussèrent ensuite cette assertion comme erronée. Ils regardent comme plus absurde encore l’opinion de ceux qui prétendent que Saturne, ayant régné d’abord selon la vraie sagesse, Jupiter altéra ce premier règne, et ainsi de suite des autres planètes, bien qu’ils croient que les âges du monde sont réglés par la série des planètes, et que les choses varient infiniment tous les mille ou seize cents ans, par les mutations des apsides.

Ils pensent que nôtre âge est soumis à l’influence de Mercure, quoiqu’il soit contrarié par de grandes conjonctions, et que le retour des anomalies ait une puissance fatale. Ils envient les chrétiens qui se contentent d’attribuer au seul péché d’Adam une aussi grande perturbation, et ils disent que les peines des fautes paternelles doivent retomber sur les enfants, mais non les fautes elles-mêmes. Ils affirment aussi que les péchés des fils remontent à leurs pères, qui n’ont pas suivi les lois de la génération ou ont négligé leur éducation et leur instruction ; c’est pourquoi ils donnent tous leurs soins à ce que la génération et l’éducation des enfants soient bonnes, car leur opinion est aussi que les fautes des pères et des fils retombent sur la république qui ne veille pas à l’accomplissement de ce double devoir. C’est par suite de leur négligence à cet égard que les nations sont plongées dans les malheurs de tous genres. Ce qu’il y a de pis, c’est que les nations appellent paix et bonheur cet état misérable, parce qu’elles ne connaissent pas le vrai bien et qu’elles s’imaginent que le hazard seul régit le monde. Mais celui qui, comme le font les Solariens, étudie la construction du monde et l’anatomie de l’homme (ce qu’on fait chez eux sur les cadavres des suppliciés), ainsi que la structure des plantes et des animaux, est forcé de reconnaître hautement la sagesse et la providence de Dieu. L’homme doit s’appliquer tout entier à suivre la religion et à adorer son Créateur. Or, il ne peut le faire que difficilement, s’il ne cherche et ne reconnaît pas Dieu dans ses œuvres, en observant ses lois et en pratiquant la philosophie qui lui dit : Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fissent. Nous, qui exigeons de nos enfants et de notre prochain qu’ils nous honorent et nous rendent le peu de bien que nous leur faisons, ne devons-nous pas avoir plus de respect encore et de reconnaissance envers Dieu, qui nous a tout donné, qui nous a fait ce que nous sommes et en qui nous vivons toujours. Gloire à lui dans tous les siècles !

L’HOSPITALIER.

Ce que tu me dis de ces gens-là, qui ne connaissant que la loi naturelle, ont presque deviné le christianisme (qui du reste n’a rien ajouté à la loi naturelle, si ce n’est les sacrements, qui nous aident à l’observer), me fournit un argument très-solide en faveur de la religion chrétienne, qui est la plus vraie de toutes et qui règnera un jour sur le monde entier, lorsque les abus qui l’altèrent auront disparu, ainsi que l’enseignent et l’espèrent les plus illustres théologiens. Ils disent aussi que c’est dans le but de réunir toutes les nations sous une même loi, que Dieu a permis que les Espagnols découvrissent le Nouveau-Monde. (Je dis les Espagnols, quoique ce soit notre Génois Colomb, le plus grand des héros, qui en ait fait le premier la découverte.) Les philosophes de la cité du soleil seront donc les hommes choisis par Dieu pour rendre témoignage à la vérité. Au reste, je conclus de tout cela que nous marchons en aveugles, et que nous ne sommes que les instruments de Dieu. Quelques hommes s’élancent à la découverte de nouveaux continents, guidés par l’appât des richesses, mais Dieu les y pousse dans un but bien plus élevé. Le soleil tend à brûler la terre et non à produire des plantes, des hommes, etc. Mais Dieu se sert de la lutte du soleil et de la terre pour produire les êtres. Louange et gloire à Dieu !

LE GÉNOIS.

Eh ! que dirais-tu, si tu savais tout ce qu’ils ont appris par l’astrologie et par la lecture de nos prophètes ? Ils disent que notre siècle à lui seul a produit plus de choses extraordinaires en cent ans, que le monde entier en quatre mille ans, et qu’il a été publié plus de livres en ce siècle qu’il n’en avait paru en cinq mille ans. Ils admirent les inventions de l’imprimerie, de la poudre et de la boussole, signes évidents et instruments de la réunion du monde entier au même bercail. Ces merveilleuses inventions ont été faites, ajoutent-ils, sous l’influence de la Lune et de Mars, tandis qu’une grande conjonction avait lieu dans le triangle du Cancer. Cette influence nous donne une nouvelle navigation, de nouvelles armes et des royaumes nouveaux. Tandis que de grandes conjonctions avaient lieu dans le triangle du Cancer, dans l’apside de Mercure, qui parcourait le signe du Scorpion, ces inventions ont été faites sous l’influence de la Lune et de Mars, qui sont tout puissants dans ce triangle pour inaugurer de nouvelles navigations, de nouveaux règnes et de nouvelles armes. Mais aussitôt que l’apside de Saturne entrera dans le Capricorne, celle de Mercure dans le Sagittaire, celle de Mars dans la Vierge, après les premières grandes conjonctions et l’apparition d’une nouvelle étoile dans la monarchie cassiopienne, les lois et les arts seront renouvelés, il y aura de nouveaux prophètes et le christianisme triomphera. Mais il faudra renverser et arracher avant que de bâtir et de planter. Adieu ! laisse-moi partir, car mes affaires m’attendent. Je veux te dire encore qu’ils ont trouvé le moyen de s’élever dans les airs ; c’est le seul art qui leur manquât ; ils espèrent trouver bientôt des lunettes à l’aide desquelles ils découvriront des astres inconnus, et des cornets acoustiques qui leurs permettront d’entendre les harmonies des cieux.

L’HOSPITALIER.

Hem ? ah ! ah ! ah !.. tout cela me plaît beaucoup, certainement, mais comment le Cancer, qui est le signe femelle de la Lune et de Vénus, peut-il influer dans l’air qui est aqueux ?

LE GÉNOIS.

Il disent que, par cela même que ce signe est femelle, il apporte la fécondité dans le ciel, et que de là vient que les forces les moins grandes dominent aujourd’hui. La preuve en est que le règne des femmes a prévalu dans notre siècle. De nouvelles amazones ont paru entre la Nubie et le Monomotapa, et en Europe, nous avons vu régner Roxelane en Turquie, Bonne en Pologne, Marie en Hongrie, Élisabeth en Angleterre, Catherine en France, Blanche en Toscane, Marguerite en Belgique, Marie en Écosse, Isabelle (qui aida à la découverte du Nouveau-Monde) en Espagne. Aussi un grand poète de notre temps commence son poème en célébrant les femmes :

Je chante les dames, les chevaliers, les armes et les amours, etc.….

Les poètes maudits et hérétiques pullulent par l’influence de Vénus et de la Lune, ils ne parlent plus que de courtisanes et d’amours honteux : les hommes se transforment en femmes et d’une voix flutée s’appellent : votre seigneurie. En Afrique, où règne l’influence du Cancer et du Scorpion, outre les amazones, on voit à Fez et dans le Maroc des lupanars publics d’hommes et une foule d’autres choses infâmes. Or, le triomple du Cancer (parce qu’il est au tropique, à l’apogée de Jupiter, du Soleil et de Mars) par la Lune, Mars et Vénus a annoncé la découverte du nouvel émisphère, la possibilité de faire le tour du globe et le gouvernement des femmes ; et par Mercure et Mars, la découverte de l’imprimerie et de l’arquebuse, sans compter qu’il annonce encore le renouvellement de toutes les lois ; car dans le Nouveau-Monde, dans tout le littoral de l’Afrique et de l’Asie méridionale, le christianisme s’est établi par la force de Jupiter et du Soleil, qui influent sur les choses divines et humaines. Cependant, en Afrique, les Sétis furent indiqués par la Lune et par Mars. En Perse, la secte d’Ali fut inaugurée par le Sofi, sous Vénus et Jupiter, qui amenèrent en même temps le renouvellement du gouvernement. Mais en Allemagne, en France et en Angleterre, et dans tout le nord de l’Europe, l’hérésie se propage et favorise la corruption sous l’influence de Mars, de Vénus et de la Lune, qui ont la toute puissance dans ces pays et font violence au libre arbitre de l’homme. L’Espagne et l’Italie, grâce à l’influence du Sagittaire et du Lion, qui sont leurs signes, sont restées fermes dans la religion chrétienne et dans la pureté de leurs mœurs. Ensuite par la Lune et par Mercure, et par l’abside du Soleil, les Solariens ont de nouveaux arts, car les astres peuvent enseigner le moyen de se diriger dans les airs.

Combien de choses m’ont appris ces sages sur les changements des apsides, et des excentricités et des obliquités, et des équinoxes et des solstices et des pôles, et sur la confusion des signes célestes, qui agissent dans les espaces immenses de la machine du monde, et sur les relations mystiques entre les choses de la terre et celles qui sont au-delà de notre globe, et sur les révolutions qui adviendront après la grande conjonction du Bélier et de la Balance, signes équinoxiaux du rétablissement des anomalies. Mais je te prie de ne pas me retenir plus long-temps. Il me reste beaucoup de choses à faire, et tu sais combien je dois me hâter. — Une autre fois je t’en dirai davantage.

J’ajouterai encore cependant qu’ils croient au libre arbitre de l’homme et qu’ils disent que si quarante heures d’horribles tortures n’ont pu forcer certain philosophe, qu’ils regardent comme très-grand, à dire une seule parole sur ce qu’on voulait lui faire avouer, par cela seul qu’il avait résolu de se taire, à plus forte raison, les étoiles ne sauraient nous faire agir contre notre volonté, puisqu’étant plus éloignées de nous que les choses de la terre, elles influent moins fortement sur nous. Mais, comme les étoiles opèrent insensiblement une certaine modification dans les sens, les hommes, qui sont plutôt soumis aux sens qu’a la raison divine, sont subjugués par les étoiles. La même constellation qui fit exhaler des vapeurs fétides des cadavres des hérétiques, a dans le même temps fait exhaler de suaves odeurs de vertu des fondateurs des ordres des jésuites, des minimes et des capucins, et a vu la religion du Christ s’étendre dans le Mexique, grâce à Fernand Cortès.

J’achèverai de te dire une autre fois tout ce qui doit arriver prochainement dans le monde. L’hérésie a été classée parmi les œuvres des sens par saint Paul, et les étoiles dans les choses sensuelles nous portent à l’hérésie ; mais dans les choses rationnelles elles nous portent à la vraie et sainte loi rationnelle, loi de la raison première du Verbe de Dieu, digne d’être loué toujours.

L’HOSPITALIER.

Attends, une minute encore !

LE GÉNOIS.

Je ne puis, je ne puis !

FIN DE LA CITÉ DU SOLEIL.

Notes :

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