X
LA
LITTÉRATURE DES JAPONAIS
L’art d’écriture ne fut guère en usage au Japon avant le milieu du IIIe siècle de notre ère. On a cependant prétendu que des inscriptions antiques, en caractères différents de ceux de la Chine, avaient été découvertes, et que ces inscriptions étaient une preuve que les Japonais connaissaient l’écriture antérieurement à leurs premières relations historiques avec les Chinois.[176] Mon illustre et très regrettable ami, le docteur de Siebold, m’annonçait même la prochaine publication de monuments de ce genre, lorsque la mort est venue l’enlever aux sciences et aux lettres japonaises qu’il avait cultivées toute sa vie avec tant de zèle et de dévoûment. Plusieurs fois, depuis lors, j’ai reçu l’assurance que ces inscriptions énigmatiques existaient réellement; mais, malgré mes efforts, il ne m’a pas été possible de m’en procurer des spécimens d’une authenticité satisfaisante.
En revanche, j’ai eu connaissance de plusieurs ouvrages indigènes traitant d’une écriture qui aurait été pratiquée au Japon avant l’expédition de l’impératrice _Iki-naga-tarasi_ contre la Corée (200 ans avant notre ère). Les caractères de cette écriture, appelés _sin-zi_ «signes divins», ne différent que fort peu de ceux qu’emploient de nos jours les habitants de la Corée. Les savants japonais disputent sur la question de savoir si ces caractères ont été inventés dans le _Tchao-sien_ ou dans le _Nippon_. Leur origine continentale paraît incontestable; mais l’amour-propre des insulaires de l’extrême Orient ne trouve pas son compte dans une pareille théorie et il fait tous ses efforts pour la renverser.
Quoi qu’il en soit, cette écriture n’a probablement jamais été bien répandue au Japon; sans cela, les intelligents habitants de cet archipel n’auraient sans doute point adapté à leur langue les signes si nombreux, si compliqués de l’écriture idéographique de la Chine, et ils eussent probablement préféré le système analytique si commode de l’écriture coréenne au système à tant d’égards défectueux et insuffisant des _kana_ syllabiques. Je ne connais pas d’autre exemple d’un peuple qui, ayant fait usage d’une écriture alphabétique, l’ait abandonnée pour lui substituer une écriture figurative. L’abandon de l’alphabet coréen eût été d’autant moins raisonnable que ses lettres se distinguent par une remarquable simplicité, un tracé facile, une lecture rapide et toujours exempte d’incertitudes[177]. Il faut dire, il est vrai, que la simplicité n’a guère été du goût des Japonais, dont la calligraphie admet plus de caprices et d’excentricités qu’on n’en pourrait trouver d’exemples, en pareil cas, chez aucun autre peuple connu[178].
Ce n’est, en réalité, qu’après l’introduction de quelques-uns des monuments littéraires de la Chine dans les îles de l’extrême Orient que les Japonais ont commencé à posséder de véritables livres. Plusieurs de ces livres renferment des productions de l’esprit indigène, qui remontent parfois à une époque de beaucoup antérieure à la connaissance de l’écriture dans le Nippon. Certaines poésies, des chants relatifs aux fastes de l’antique _dai-ri_, conservés par la tradition orale, sont certainement de plusieurs siècles antérieurs au temps où les Japonais commencèrent à employer l’écriture idéographique des Chinois. Nous possédons déjà, sur quelques-unes de ces vieilles productions poétiques, des données qui nous permettent de fixer leur âge et qui en font, de la sorte, des documents philologiques d’une valeur inappréciable pour l’étude de l’ancien idiome de _Yamato_.
Il n’entre point dans ma pensée de vous présenter ici un tableau, fût-il très succinct, de la riche littérature du Nippon. Même en me bornant à de simples citations bibliographiques, je serais entraîné fort au-delà des limites que doit avoir cette conférence. Je me propose donc de jeter seulement un coup d’œil rapide sur les divers genres de monuments qui constituent cette littérature; et, tout en m’attachant à vous signaler quelques-unes des œuvres exceptionnelles que vous devez connaître au moins de nom, de vous mentionner les ouvrages dont les orientalistes nous ont déjà donné des traductions complètes ou partielles.
En tête de leurs livres, et comme documents originaux de leur histoire littéraire, les Japonais placent un petit nombre d’ouvrages dont l’authenticité a été établie d’une manière incontestable. Parmi ces ouvrages, ils citent tout d’abord une sorte d’anthologie intitulée _Man-yô siû_, et une narration légendaire et historique connue sous le nom de _Ko zi ki_.
Le _Man-yô siù_, littéralement: «Collection des Dix-mille Feuilles»[179], est un recueil de toutes sortes de poésies antiques, dont on attribue la réunion à un _sa-dai-zin_, ou grand officier de la droite, appelé _Tati-bana Moro-ye_, lequel vivait sous le règne de l’impératrice _Kau-ken_ (749-759 de notre ère). Ce lettré mourut avant d’avoir complété son œuvre, qui ne fut achevée que sous le LIe mikado, _Hei-zei_ (806-809), auquel elle fut présentée. Ainsi s’explique la présence, dans le _Man-yô siù_, de beaucoup de pièces composées après la mort de _Moro-ye_[180]. L’opinion la plus accréditée est que la coordination de cette anthologie est due à un personnage nommé _Yaka-moti_[181], lui même auteur de plusieurs des poésies qui y ont été insérées.
Le _Man-yô siû_ est écrit exclusivement en caractères chinois; mais ces caractères y perdent le plus souvent la signification qui leur est propre, pour ne plus devenir que de simples lettres d’un syllabaire destiné à reproduire les sons de la langue de Yamato. Ce syllabaire, ayant servi tout d’abord à écrire les poésies de l’antique recueil qui nous occupe, a reçu, par ce fait, le nom de _Man-yô kana_ «caractères des Dix-mille Feuilles ou des Poésies».
Parmi les pièces réunies dans le _Man-yô siû_, il en est un grand nombre qui n’offrent de l’intérêt qu’en raison des faits historiques auxquels elles font allusion. Quelques-unes, au contraire, se distinguent par une tournure gracieuse et par une fraîcheur d’expression qui les rendent aimables, même pour les Européens les moins initiés aux rouages si originaux de la civilisation de l’extrême Orient. Il en est enfin un certain nombre qui sont fort obscures et à peu près inintelligibles pour les lettrés du pays. Jusqu’à présent, il n’existe aucune version complète du _Man-yô siû_ dans une langue étrangère: quelques pièces ont été traduites en allemand[182]; j’en ai publié d’autres en français, avec le texte original et un commentaire[183].
Le _Ko zi ki_, ou Annales des choses de l’antiquité, peut être considéré comme le plus ancien livre d’histoire japonaise qui soit parvenu jusqu’à nous. Composé, ainsi que j’ai eu l’occasion de le dire, en 712, par _Yasu-maro_, d’après les souvenirs d’une vieille dame de la cour qui l’avait appris dans sa jeunesse de la bouche du mikado _Tem-bu_, il est écrit, comme le _Man-yô siù_, en caractères chinois employés tantôt avec leur signification idéographique, tantôt avec une valeur purement phonétique. L’ouvrage commence par un exposé de la cosmogonie et par une histoire généalogique des _kami_ ou dieux primitifs d’où est descendue la dynastie impériale des mikados. Le récit des règnes de cette dynastie commence avec _Kam Yamato Iva-are-hiko_, fondateur de la monarchie (660 ans avant notre ère), et se termine avec l’impératrice _Toyo-mi-ke Kasiki-ya-bime_ (593 à 628 après notre ère).
La forme un peu confuse du _Ko zi ki_ engagea _Yasumaro_ à en entreprendre la révision, avec le concours de deux collaborateurs. L’ouvrage, refondu et complété par leurs soins, devint le _Ni-hon Syo-ki_, ou «Annales écrites du Nippon», dont l’authenticité est incontestable, et que l’on doit placer à la tête de tous les ouvrages historiques des Japonais[184]. Les deux premiers tomes sont consacrés aux dynasties divines (_Ka-mi-no yo_); les vingt-huit derniers à l’histoire des mikados, depuis _Kam Yamato Iva are hiko-no sumera mikoto_ (660 ans avant notre ère) jusqu’à l’impératrice _Taka ama-no hara-hiro-no bime-no sumera mikoto_ (687 à 696 de notre ère). Il comprend, de la sorte, sept règnes de plus que n’en renferme le _Ko zi ki_.
Au point de vue du système graphique, le _Ni-hon Syo-ki_, tout en se rapprochant du _Ko zi ki_, est cependant plus conforme au style chinois; on y rencontre fréquemment les marques de transpositions de signes que les Japonais ont l’habitude d’employer lorsqu’ils écrivent suivant les lois de la syntaxe chinoise. On serait néanmoins dans l’erreur, si l’on croyait que des textes de ce genre peuvent être compris sans une connaissance approfondie des deux langues; le livre d’ailleurs doit être lu de façon à fournir une succession de phrases purement japonaises.
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Le meilleur ordre de classification qu’on puisse choisir pour la bibliographie japonaise me paraît devoir être, à peu de chose près, celui qui a été adopté par Landresse pour la bibliographie chinoise. Cet ordre est emprunté, en partie du moins, au grand Catalogue de la Bibliothèque impériale de Péking, intitulé _Kin-ting Sse-kou-tsuen-chou soung-mouh_: je m’y conformerai dans les indications que je vais vous fournir.
LIVRES SACRÉS ET RELIGIEUX.--Les _Ou-king_ ou Livres canoniques de la Chine, les _Sse-chou_ ou Livres de philosophie morale et politique de Confucius et de son École, ont été l’objet de nombreuses éditions japonaises, accompagnées pour la plupart de commentaires. Les unes se composent du texte original chinois, auquel on a joint seulement les signes de transposition phraséologique destinés à faciliter leur traduction et les désinences grammaticales qui permettent, au premier coup d’œil, de déterminer la catégorie des mots; les autres présentent le texte accompagné d’une traduction complète et juxta-linéaire[185].
Pendant longtemps les sinologues ont fait valoir l’importance qu’avaient, pour l’étude de ces livres, les traductions qui existent en langue mandchoue; et c’est en vue du secours qu’ils y pouvaient trouver qu’ils se sont livrés à l’étude de la langue, d’ailleurs dépourvue de littérature originale, des derniers conquérants de la Chine. Aujourd’hui que la connaissance du japonais commence à se répandre parmi les orientalistes, on ne peut plus tarder à demander à cette langue l’aide philologique qu’on tirait naguère de la connaissance du mandchou: les traductions japonaises des ouvrages chinois sont en général plus commodes que les traductions tartares; et, grâce au système des transpositions syntactiques, elles offrent presque toujours un mot à mot interlinéaire de nature à faire comprendre plus vite le sens des signes idéographiques que les versions relativement libres qu’on rencontre dans les éditions mandchoues.
La plupart des anciens livres classiques que les Chinois placent d’ordinaire à la suite des _King_ et des _Sse-chou_ ont été également réimprimés et traduits par les Japonais. On possède de la sorte, dans la langue du Nippon, le _Hiao-king_ ou Livre sacré de la Piété filiale;[186] le _Siao-hioh_ ou la Petite Etude, dont il a été fait divers genres d’imitations; le _Tsien-tsze-wen_ ou Livre des Mille mots[187], etc.
Il existe beaucoup d’écrits japonais sur leur religion nationale, appelée _sin-tau_ «culte des Génies». Tous prennent pour point de départ les données mythologiques consignées dans l’antique _Ko zi ki_, dont je vous ai entretenus tout à l’heure.
Nous ne connaissons encore que fort peu la littérature bouddhique du Japon[188].
J’ai donné cependant la traduction d’une œuvre du représentant le plus populaire de cette doctrine _Kô-bau dai-si_, ainsi que celle d’un traité d’éducation morale répandu dans toutes les écoles et composé sous l’inspiration de la doctrine des bonzes[189]. Quant aux éditions des grands ouvrages chinois relatifs à la doctrine de Çâkya-Mouni, si j’en juge par celles du Lotus de la Bonne Loi dont j’ai pu me procurer des exemplaires, elles ne prêteront très probablement aucun secours nouveau pour l’étude de la grande religion de l’Inde. A voir les colonnes du texte chinois accompagnées de colonnes interlinéaires en caractères _hira-kana_ ou _kata-kana_, on pourrait croire tout d’abord à la présence d’une traduction en langue japonaise. Un examen quelque peu attentif prouve qu’il n’en est rien: ces éditions ne donnent, en plus du texte chinois, que la seule notation phonétique des signes, de façon à rendre possible leur prononciation aux prêtres et aux dévots qui ne sont pas en état de lire les caractères idéographiques. Mais comme cette prononciation, par suite des innombrables homophones de l’idiome du Céleste-Empire, ne rappelle, le plus souvent, aucune idée à l’esprit, il en résulte ce fait singulier, mais incontestable, à savoir que les bonzes, en lisant à haute voix les livres bouddhiques, n’attachent guère plus de sens aux sons qui sortent de leur bouche que le peuple qui les écoute de confiance et ne comprend rien de ce qu’ils disent: _Verba et voces_[190].
Quelques fragments de la Bible et du Nouveau Testament ont été traduits et publiés en japonais. Le plus ancien ouvrage de ce genre que je connaisse est une version de l’Évangile de saint Jean, attribuée au missionnaire Gützlaff et imprimée en caractères _kata-kana_[191]. Cette version est aussi défectueuse que possible.
PHILOSOPHIE ET MORALE.--Les Japonais ne se sont pas contentés de réimprimer, avec des annotations grammaticales, les livres canoniques et classiques des Chinois. Ils ont encore publié de savantes éditions de leurs principaux philosophes des différents siècles. C’est ainsi que je possède les œuvres de _Meh-tih_ (Ve siècle avant notre ère), chef de l’École de la fraternité universelle; de _Tchouang-tsze_ (IVe siècle avant notre ère), célèbre philosophe de la doctrine taosseiste; de _Han-feï_ (IIIe siècle avant notre ère), le remarquable et infortuné jurisconsulte de la cour de Han, et la victime des débauches calomniatrices de la maison de Tsinchi Hoangti, etc.
A côté des ouvrages de philosophie proprement dite, il faut placer un grand nombre de traités populaires de morale qui ont vu le jour dans les îles de l’extrême Orient. Ces livres se composent, pour la plupart, d’aphorismes et de préceptes accompagnés d’anecdotes destinées à les faire comprendre plus aisément aux classes populaires, pour l’éducation desquelles ils ont été composés. Un curieux spécimen d’un ouvrage de ce genre, le _Kiu-ô dau-wa_, a été publié en français par M. le comte de Montblanc[192].
JURISPRUDENCE ET ADMINISTRATION.--Nous ne possédons, jusqu’à présent, que de rares données sur la législation des Japonais, antérieurement à la dernière révolution de 1868. Les seuls livres de cette classe dont j’aie pu prendre connaissance, ne sont que des règlements administratifs dans lesquels on ne peut découvrir facilement les éléments du droit politique, tel qu’on le comprenait au Nippon avant l’invasion des idées européennes. On m’a assuré que le testament politique attribué au fameux syaugoun _Iye-yasu_, et communément appelé «les Cent Lois de _Gon-gen Sama_», avait été publié au Japon avec une traduction européenne. Je ne connais pas, même de titre, ce travail, qui doit offrir un grand intérêt pour l’étude des rouages compliqués du gouvernement déchu des autocrates de Yédo[193].
Quelques résumés chronologiques nous fournissent, année par année, un aperçu des événements de l’histoire du Japon et de l’histoire d’Europe. La partie japonaise d’un de ces traités a été traduite en allemand[194]. En ce genre, le meilleur ouvrage que je possède est le _Sin-sen Nen-hyau_ de _Mitu-kuri_;[195] il est précédé des arbres généalogiques des souverains du Nippon et de la Chine, d’une table des _nen-gau_ ou noms d’années japonaises, etc. Les événements y sont mentionnés de façon à présenter, sur trois colonnes, le tableau synoptique des annales du Japon, de la Chine et des pays étrangers à ces deux empires de l’Asie orientale.
Je vous ai fait connaître tout à l’heure les ouvrages qui devaient être considérés comme les sources authentiques de l’ancienne histoire du Japon. En dehors de ces ouvrages, d’une importance capitale pour l’orientalisme, on a publié au Japon une foule de livres d’histoire dont il me paraît utile de citer au moins les principaux.
Le _Dai Nihon si_, un des plus étendus, car il ne comprend pas moins de deux cent quarante-trois livres rédigés en chinois, a été publié, pour la première fois, la cinquième année de l’ère _Sei-toku_ (1715). Ces savantes annales, plus complètes à bien des égards que tous les autres ouvrages du même genre qui sont parvenus jusqu’à nous, ont été composées avec la pensée de rappeler au peuple que, bien que les rênes du gouvernement soient tombées dans les mains du syaugoun de Yédo, le véritable empereur du Japon n’en était pas moins le mikado relégué dans une luxueuse captivité à Myako.
Le _Nippon Sei ki_, ou «Annales du gouvernement du Japon», a été publié en chinois avec des annotations grammaticales japonaises. On y trouve l’histoire des mikados, depuis l’origine de la monarchie jusque et y compris le règne de _Yô-zei II_ (1587-1611).
Le _Koku-si ryaku_, ou «Abrégé des historiens du Japon», a été composé en chinois et publié en 1827 par _Iva-gaki_. Nous en possédons des éditions accompagnées de notes grammaticales japonaises et de commentaires. Comme l’ouvrage précédent, il ne va pas au delà du règne de _Yo-zei II_ (1587-1611). C’est d’ailleurs un livre médiocrement estimé des savants japonais[196], auquel on préfère souvent une autre histoire de la même période, intitulée _Wan-tyau si-ryaku_ «Abrégé des historiens de la Cour impériale», en dix-sept volumes, dont cinq de supplément.
Les auteurs que je viens de citer ont tous composé leur livre en chinois. Il en est d’autres qui, avec de moindres prétentions littéraires, ont préféré adopter, pour écrire, la langue nationale de leur pays. De ce nombre est le moine _Syun-zai Rin-zyo_, auquel on doit un livre intitulé _Nippon wau-dai iti-ran_, «Coup d’œil sur les règnes des empereurs du Japon», dans lequel on trouve l’histoire des mikados depuis l’origine jusqu’à la fin du règne de _Yô-zei II_ (1611), où s’arrêtent également les auteurs dont j’ai parlé précédemment. Ce livre, publié pour la première fois en 1652, est d’une lecture aride, et les indigènes en font assez peu de cas. En revanche, c’est l’ouvrage historique le plus connu des Européens et le seul dont on possède une traduction complète, écrite à la fin du siècle dernier par Titsingh, sous la dictée des interprètes du comptoir hollandais de _De-sima_[197]. Un autre ouvrage, également en langue japonaise et d’une lecture bien plus agréable que le précédent, porte le titre de _Koku si ran-yô_: il a été publié la septième année de l’ère actuelle de _Mei-di_, c’est-à-dire en 1874, et se compose de seize livres. On y trouve les annales des empereurs du Japon, depuis les dynasties préhistoriques jusque et y compris les premières années du règne du mikado actuel, _Mutu-hito_ (1869).
Après les ouvrages précédents qui traitent de l’histoire générale du Japon, depuis l’origine de la monarchie, je dois citer le _Ni-hon Gwai-si_ ou «Histoire non officielle du Japon», qui nous raconte les événements qui se sont passés pendant les guerres des _Mina-moto_ et des _Taira_, et sous le gouvernement des syaugouns, depuis son origine jusqu’au milieu du XVIIe siècle, époque où régnait la dernière maison syaugounale des _Toku-gawa_. Ces annales, rédigées par _Rai-san-yau_, sont très estimées des Japonais, tout au moins au point de vue du style. Deux traductions françaises en ont été entreprises dans ces derniers temps[198]; mais le début seul a été publié jusqu’à ce jour.
A côté des ouvrages rigoureusement historiques que je viens citer, il faut placer toute une série de livres très populaires au Japon, et qui participent les uns et les autres, bien que dans des proportions diverses, de l’histoire et du roman.
Parmi ces livres, il en est un que les indigènes placent à juste titre parmi les chefs-d’œuvre de leur littérature: c’est le _Tai-hei ki_ «Histoire de la Grande Paix[199]». On pourrait se méprendre étrangement sur la nature de cet écrit, si l’on s’en rapportait à la traduction pure et simple de son titre. C’est, en effet, l’histoire des guerres longues et violentes que se firent au moyen âge les deux célèbres familles de _Gen-zi_ et de _Hei-ke_, et qui aboutirent à l’anéantissement de la dernière, à l’époque de Yoritomo, élu généralissime de l’empire (_tai-svau-gun_) en 1186 de notre ère, sous le règne nominal du mikado _To-ba II_.
Un roman historique, très goûté du public japonais, et que les anciens missionnaires espagnols et portugais classaient, comme le précédent, au nombre des chefs-d’œuvre de la littérature au Nippon, est le _Hei-ke mono-gatari_, ou «Récits sur la maison de Taïra».[200] L’auteur, _Yuki-naga_, prince de Sinano, composa son livre dans un couvent où il s’était retiré après l’extinction de cette maison (1186); il a été l’objet d’une foule d’éditions successives.
Plusieurs autres compositions du même genre sont également en faveur chez les Japonais; je me bornerai à citer l’_Ise mono-gatari_, ou «Récits sur le pays d’Isé», célèbre par le temple sintauïste de la grande déesse solaire _Ten-syau dai-zin_, et qui est devenu un des lieux de pèlerinage les plus fréquentés du Japon; le _Oho-saka mono-gatari_ ou «Récits sur la ville d’Ohosaka», l’un des principaux ports de la grands île du Nippon; le _Gen-zi mono-gatari_ ou «Récits sur la maison des Minamoto», l’heureuse rivale de celle de Taïra, au XIIe siècle de notre ère.
GÉOGRAPHIE.--Les Japonais n’ont peut-être obtenu, dans aucune autre branche de la littérature, une perfection égale à celle qu’ils ont atteinte dans leurs ouvrages consacrés à la géographie. C’est à peine si l’on peut dire que les grandes publications des Malte-Brun, des Ritter, des Elisée Reclus peuvent être comparées aux productions analogues de l’érudition japonaise. En dehors des innombrables monographies sur lesquelles je ne saurais m’arrêter ici, ils ont composé sous le titre de _Mei syo du-ye_, de véritables descriptions encyclopédiques de chacune de leurs provinces. Ces descriptions, conçues en général sur le même plan, nous font connaître de la façon la plus minutieuse les particularités intéressantes de leur archipel: orographie, hydrographie, viabilité, histoire naturelle, archéologie, légendes et traditions locales, biographie des hommes célèbres, monuments de l’art, industrie, commerce, que sais-je? Rien n’a été oublié. On n’a fait jusqu’à présent que de rares emprunts à ces excellents ouvrages: ils méritent à tous égards l’attention des japonistes.
J’ai eu l’occasion de citer ailleurs, avec les éloges qu’ils méritent, les guides des voyageurs et les routiers, genres d’écrits qui n’ont guère obtenu une certaine perfection en Europe que depuis quelques années. Ces publications sont entreprises au Japon essentiellement dans un but d’instruction populaire. «Partant du principe que les leçons de géographie doivent être au début des leçons de topographie; qu’avant de se préoccuper des cinq parties du monde, il faut bien connaître son village et ses environs, les Japonais ont publié de petits atlas routiers dont les cartes se déroulent au fur et à mesure qu’on avance sur un chemin donné, et font connaître toutes les particularités intéressantes des stations qu’on est appelé à rencontrer. Une route vient-elle à se bifurquer, le petit atlas portatif indique, par un double tracé de lignes parallèles, les deux routes nouvelles qui se présentent au touriste; et, par de courtes notes, il enseigne la direction, l’aboutissement des deux routes. Notions succinctes sur les curiosités de tout genre que le voyageur est invité à visiter sur son passage, renseignements précis sur les auberges où l’on peut prendre un repas ou passer la nuit, rien n’y manque. L’atlas est aussi intelligible pour l’enfant que pour l’homme adulte; il éveille une curiosité féconde en enseignements; il crée des géographes dont les érudits peuvent sourire, mais des praticiens d’un genre fort utile en somme, et qui nous a trop souvent manqué en France pour que nous ayons le droit de nous en moquer[201].»
La géographie des pays étrangers à leur archipel a toujours vivement intéressé les Japonais; aussi, depuis l’ouverture de leurs ports au commerce étranger, ont-ils fait paraître une foule de descriptions des principaux états de l’Europe et de l’Amérique. Ces ouvrages sont une preuve de l’activité curieuse qui caractérise à un si haut degré les insulaires de l’extrême Orient; mais ils n’ont pas pour nous l’intérêt que présentent leurs anciennes narrations de voyages dans les contrées voisines du Nippon, et sur lesquelles ils ont recueilli, depuis bien des siècles, des renseignements qu’on chercherait vainement ailleurs. Je veux parler des régions qu’ils désignent communément sous le nom de _San-koku_ «les trois contrées», et qui comprennent les terres Aïno (Yézo, Karafto et le Kouriles), l’archipel Loutchouan et la Corée.
Titsingh s’est fait traduire par les interprètes japonais de Désima un volume relatif à ces trois contrées[202]; mais ce volume est loin d’être le meilleur qui ait été écrit sur la matière. Nous possédons déjà en Europe de nombreuses narrations des îles habitées par les Aïnos velus[203], des documents historiques et descriptifs sur la Corée, composés à la suite des guerres du Japon contre cette péninsule[204], et quelques monographies détaillées des îles Loutchou[205].
HISTOIRE NATURELLE.--Les Japonais ont de tout temps cultivé avec ardeur les sciences naturelles. Ils possèdent de nombreux ouvrages disposés suivant le système antique du _Pen-tsao_ chinois[206], et, depuis quelques années, des traités composés d’après les méthodes européennes. Leur pays, qu’on a appelé le «paradis terrestre des botanistes», était essentiellement propre à les encourager à l’étude des plantes; aussi les travaux de phytologie sont-ils de beaucoup les plus nombreux dans leur littérature scientifique. Jusqu’à présent, on n’a publié en langue européenne que des fragments d’ouvrages botaniques japonais[207]; mais d’importants travaux de synonymie ont été accomplis, de façon à faciliter les traductions que les orientalistes pourront entreprendre à l’avenir.
La médecine est également représentée au Japon par un ensemble d’écrits que l’on peut répartir en deux classes: ceux qui ont été composés d’après la méthode indigène ou chinoise, et ceux qui ont été inspirés par les principes de la science européenne.
L’agriculture, si développée chez les Japonais, a donné lieu à d’importantes publications qu’il ne sera certainement pas sans utilité pour nous de voir traduire dans une langue européenne. Parmi ces publications, je me bornerai à citer l’encyclopédie agricole intitulée _Nô-geo zen syo_, en onze volumes in-4º, dont j’ai publié en français l’index détaillé des matières[208].
PHILOLOGIE.--La philologie est représentée d’une façon non moins remarquable dans le cadre de la littérature japonaise.
Le _Syo gen-zi kau_ est un riche dictionnaire fournissant, pour 42,000 mots environ de la langue japonaise, les expressions correspondantes dans l’écriture idéographique de la Chine. Il a été réimprimé en Europe par la lithographie[209], et un précieux index en a été composé récemment à Florence.[210] Plusieurs autres collections de locutions littéraires, pour la plupart fort riches, ont également vu le jour au Japon. Il serait trop long de les énumérer ici; mais je ne puis me dispenser de citer un trésor de la langue japonaise, intitulé _Wa-kun siwori_, composé de cinquante-neuf tomes (le dernier est daté de 1862), et qui doit être complété par un nouveau supplément dont la publication m’est encore inconnue. Enfin, on annonce un vaste répertoire de la langue japonaise intitulé _Go-i_, dont les quatre premiers volumes ont paru récemment, et qui, s’il est jamais terminé sur le plan adopté pour le début, donnera, suivant un calcul approximatif de M. Pfizmaier[211], l’explication d’au moins 290,000 mots, en plus de 200 volumes. On pourrait ajouter aux travaux philologiques de ce genre une liste étendue d’ouvrages destinés à faciliter aux indigènes l’acquisition des langues aïno, chinoise, coréenne et sanscrite[212], ainsi qu’une foule de livres pour l’enseignement des principales langues européennes[213].
POÉSIES ET ROMANS.--Les œuvres d’imagination sont tellement nombreuses dans la littérature japonaise, que je ne saurais même essayer de citer celles qui méritent d’attirer particulièrement l’attention des orientalistes. J’ai publié une liste de 160 recueils de poésie, qui ne comprend que ceux qui étaient alors parvenus en Europe, et dont le nombre est à peu près doublé aujourd’hui. Les genres les plus divers y sont représentés; et, dans quelques-uns du moins, on ne peut nier que les Japonais n’aient donné des produits dignes d’attention. Jusqu’à présent, un très petit nombre de ces poésies, sans doute en raison des grandes difficultés qui s’attachent à leur interprétation, a seulement vu le jour dans des traductions européennes[214]. Une seule collection de _uta_ ou distiques de trente et une syllabes, le _Hyaku-nin is-syu_ «Pièces de vers des Cent poètes», a été publiée et traduite in extenso[215].
Quelques-uns des innombrables romans, contes et nouvelles qui nous sont venus du Japon, ont déjà trouvé des traducteurs européens; mais il s’en faut de beaucoup que tous les genres remarquables soient représentés par ces premiers essais des japonistes. Nous ne possédons encore qu’une seule des œuvres du célèbre romancier de Yédo, _Riu-tei Tane-hiko_[216], dont M. Pfizmaier a eu l’honneur de tenter la traduction à une époque où bien peu d’orientalistes auraient osé aborder les difficultés réputées inextricables de la langue japonaise.
Les autres œuvres d’imagination qui ont été livrées jusqu’à présent au public dans une langue européenne[217] sont intéressantes à plus d’un titre; mais elles ne jouissent pas au Japon de la faveur qui doit guider le choix des savants capables d’entreprendre de tels travaux de traduction. J’ai cité ailleurs,[218] comme une singularité de la littérature japonaise, les contes _sans fin_ que continuent d’année en année, d’âge en âge, plusieurs générations de romanciers.
ARCHÉOLOGIE.--L’étude de l’archéologie, et en particulier de la paléographie et de la numismatique du Japon, sera considérablement facilitée par les grands travaux d’érudition publiés dans ce pays. On pourrait dresser aisément, dès aujourd’hui, un _Corpus inscriptionum japonicarum_, et traduire la plupart des documents en tirant profit des travaux de déchiffrement accomplis par les archéologues indigènes. Quant à la numismatique, on trouvera toutes les pièces classées, datées et expliquées dans des traités qui ne demanderont plus que des traducteurs pour être accueillis du public européen[219].
ENCYCLOPÉDIES.--La section de la bibliographie réservée aux ouvrages embrassant à la fois toutes les branches des connaissances humaines, est représentée au Japon par une riche série de recueils populaires qui paraissent surtout composés à l’usage des écoles. Nous ne connaissons en effet, jusqu’à présent, qu’un seul ouvrage qui, par son étendue et la variété des matières qu’il renferme, puisse être comparé à nos encyclopédies européennes. Je veux parler du _Wa-kan San-sai du-ye_, ouvrage en 105 tomes, connu depuis longtemps des orientalistes sous le nom de «Grande Encyclopédie japonaise», et auquel les sinologues et les japonistes ont déjà fait de fréquents emprunts[220]. Il est probable qu’il ne tardera pas à paraître au Japon quelque encyclopédie nouvelle et plus complète; mais une publication de ce genre n’intéressera peut-être pas autant les japonistes qui tiennent à connaître les idées que professaient les indigènes sur toutes choses, avant que ceux-ci se soient décidés à renier leur passé et à s’assimiler les connaissances acquises en Europe et en Amérique. Il est donc très probable que, pour longtemps encore, le _Wa-kan San-sai du-ye_ restera un livre d’une valeur exceptionnelle pour les personnes adonnées à la culture des sciences et des lettres japonaises.
L’énumération qui précède est déjà fort longue, et je n’ai pas la prétention d’avoir même esquissé le sujet que j’avais à traiter[221]. A chaque pas, j’ai dû me condamner à abréger ce que j’avais à dire. Le peu que j’ai rapporté suffira peut être pour faire comprendre combien il serait intéressant de donner aujourd’hui un aperçu développé de la littérature si riche et si variée des insulaires de l’extrême Orient.
[Illustration]
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