‹ La civilisation japonaise conférences faites à l'école spéciale des langues orientalesChapitre 4 sur 13 · III

III

LES ORIGINES HISTORIQUES

DE

LA MONARCHIE JAPONAISE

Les historiens indigènes font remonter la fondation de la monarchie japonaise au VIIe siècle avant notre ère[29]; et, à partir de cette époque, ils nous présentent une suite non interrompue de règnes et d’événements rapportés chronologiquement. Ce n’est pas là une antiquité fort reculée; mais cette antiquité est respectable, si l’on songe que le Japon n’a pas cessé d’exister depuis lors comme nation autonome, et qu’en somme, on trouverait sans doute difficilement, dans l’histoire, un autre exemple d’un empire qui ait vécu plus de 2,500 ans, sans avoir jamais subi le joug d’une puissance étrangère. L’Égypte et la Chine sont les états qui ont le plus duré dans l’histoire; mais ces états ont maintes fois perdu leur indépendance: l’Égypte, de nos jours, appartient à des conquérants turcs; la Chine, à des conquérants mandchoux. Le Japon n’a jamais cessé d’appartenir aux Japonais. Les Japonais sont peut-être, dans les annales du monde, le seul peuple qui n’ait eu qu’une seule dynastie de princes[30], le seul peuple qui n’ait jamais été vaincu.

L’authenticité des annales japonaises antérieures au IIIe siècle après notre ère a été contestée. On a fait observer que l’écriture n’existait pas au Japon avant le mikado _O-zin_ (270 à 312 de J.-C.), et que, par conséquent, l’histoire n’avait pu être écrite que postérieurement au règne de ce prince; on a émis des doutes sur les empereurs mentionnés avant les premières relations historiques du Japon avec la Chine, par ce fait que les noms de ces empereurs étant tous des noms chinois avaient été nécessairement inventés après coup; on a dit que le plus ancien livre historique du Nippon, le _Kiu-zi ki_ «Mémorial des choses anciennes», composé sous le règne de _Sui-kau_ (595-628 après notre ère), avait été perdu dans l’incendie d’un palais où il était conservé, et que la plus vieille histoire qui soit parvenue jusqu’à nous, datée de l’an 712, avait été écrite sous la dictée d’une femme octogénaire, à laquelle le mikado _Tem-bu_ l’avait transmise verbalement; on a signalé, enfin, dans le récit des règnes contestés, des invraisemblances de nature à les rendre suspects à plus d’un égard.

J’examinerai rapidement la valeur de ces divers genres d’objections soulevées contre la véracité des annales japonaises primitives.

Il est généralement admis par les japonistes que l’écriture chinoise était ignorée au Japon avant le règne d’_O-zin_, fils et successeur de la célèbre impératrice _Zin-gu_, conquérante de la Corée et surnommée la Sémiramis de l’Extrême-Orient. L’introduction de cette écriture, chez les Japonais, est attribuée à un certain lettré coréen, de l’Etat de Paiktse, nommé _Wa-ni_, qui apporta quelques ouvrages chinois à la cour du mikado, en l’an 285, et y fut nommé précepteur des princes du sang[31]. Un savant russe a trouvé, dans le fait même de cette nomination de _Wa-ni_ comme instituteur des fils du mikado, une raison pour croire que la langue chinoise n’avait rien d’insolite pour les Japonais de cette époque[32]. Il est, en tout cas, très probable que les relations du Nippon avec la Corée, antérieurs au règne d’Ozin, avaient déjà fait connaître la civilisation chinoise aux insulaires de l’Asie orientale; les historiens indigènes nous fournissent, d’ailleurs, des renseignements qui ne sont pas absolument dépourvus de valeur pour consolider cette opinion. L’expédition que _Tsin-chi Hoang-ti_, de la dynastie de Tsin, le célèbre persécuteur des lettrés et le constructeur de la Grande-Muraille, envoya au Japon pour y chercher le breuvage de l’immortalité, appartient surtout à la mythologie. Cette expédition est cependant mentionnée dans quelques historiens japonais. Le médecin _Siu-fouh_ (en jap. _Zyo-fuku_) qui la dirigeait, n’ayant pu réussir, disent-ils, à réaliser les espérances du despote chinois, jugea prudent de ne plus retourner dans son pays: il se fixa au Nippon, et y mourut près du mont Fouzi; après sa mort, les indigènes bâtirent à _Kuma-no_, dans la province de _Ki-i_, un temple en son honneur, sans doute en mémoire des services qu’il avait rendus aux insulaires en leur faisant connaître les sciences et les lettres de la Chine. Si cette expédition doit être reléguée dans le domaine de la fable, il n’en est pas de même de l’ambassade envoyée au mikado _Sui-zin_, par le roi d’_Amana_, l’un des états qui composaient la confédération coréenne. Cette ambassade arriva au Japon dans l’automne, au septième mois de l’année 33 avant notre ère, apportant avec elle des présents pour la cour[33]. Voilà donc les Japonais en relation avec la Corée, plus de trois siècles avant l’arrivée de _Wa-ni_ auquel on attribue, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’introduction de l’écriture chinoise au Japon. Et comment croire que le Japon soit resté jusque-là dans l’ignorance des progrès réalisés par les Chinois, quand nous voyons le mikado _Sui-nin_, successeur de celui qui avait reçu la mission du royaume d’Amana, envoyer à son tour une ambassade, non point en Corée, mais bien en Chine, à l’empereur _Kouang-wou Hoang-ti_, l’an 56 de J.-C.[34].

De ces quelques faits, il résulte au moins la possibilité que les Japonais aient eu connaissance de l’écriture chinoise avant le IIIe siècle de notre ère. Mais, en supposant même qu’ils aient ignoré complètement cette écriture jusqu’à l’arrivée dans leurs îles du célèbre Wa-ni, il paraît certain qu’ils faisaient préalablement usage d’une écriture coréenne, d’origine indienne, peu différente de celle qu’on pratique encore aujourd’hui en Corée[35]. Et il reste en plus aux japonistes à élucider la question d’une écriture indigène nationale encore plus ancienne, mentionnée par quelques savants, et sur laquelle on n’a recueilli, jusqu’à présent, que de trop vagues indices pour qu’il soit possible de s’en occuper aujourd’hui.

Enfin, s’il était établi malgré tout, que les Japonais ont ignoré l’art d’écrire avant les conquêtes de l’impératrice Zin-gou, il n’en résulterait pas pour cela que l’histoire ancienne du Japon n’ait pu être transmise de génération en génération par la tradition orale, comme cela s’est opéré chez une foule de nations différentes. L’histoire primitive d’un peuple ne se rencontre parfois que dans des poèmes, dans des épopées ou des chants populaires. Nous verrons, dans un instant, qu’il en a été ainsi de l’histoire primitive (_hon-ki_) des Japonais.

Le fait que les noms sous lesquels les premiers empereurs du Japon sont connus dans l’histoire sont des noms chinois, n’est pas une objection concluante: ce fait a induit en erreur Klaproth et d’autres orientalistes qui ignoraient que ces noms honorifiques et posthumes ont été donnés à ces princes par _Omi mi-fune_, arrière-petit-fils de l’empereur Odomo, mort en 787 après J.-C., alors que les idées chinoises avaient pénétré de toutes parts la civilisation japonaise. Les premiers mikados sont d’ailleurs mentionnés également, dans les annales indigènes, par leurs véritables noms, qui étaient des noms purement japonais. C’est ainsi que le premier empereur, _Zin-mu_, avait pour petit nom _Sa-no_, et pour désignation honorifique _Yamato no Ivare Hiko no mikoto_; sa femme s’appelait _A-hira-tu hime_; ses compagnons d’armes, ses ministres portaient aussi des noms purement japonais. Il en a été de même, de tous les princes qui lui ont succédé, dans la période contestée des annales du Nippon.

Quant à la destruction des anciennes archives historiques du Japon, lors des troubles de _Mori-ya_, il y a là un fait reconnu par les auteurs indigènes les plus autorisés. Ces auteurs nous apprennent que le _Ni-hon Syo-ki_, qui renferme l’histoire des mikados depuis les dynasties mythologiques jusqu’au règne de _Di-tô_, avait été transmis verbalement par l’empereur _Tem-bu_, à une jeune fille de la cour, nommée _Are_, de _Hiyeda_, et que cette femme, à l’âge de quatre-vingts ans environ, en dicta le contenu au prince _Toneri Sin-wau_ et à d’autres chefs de lettrés, qui le rédigèrent en caractères indigènes.

Ne trouvons-nous pas un fait analogue dans l’histoire de la Chine, où nous voyons que le _Chou-king_ ou Livre sacré des annales, détruit par ordre de Tsin-chi-hoang-ti, fut reconstitué à l’aide des souvenirs d’un vieillard appelé _Fou-seng_? Et cependant aucun savant, que je sache, n’a cherché à contester la parfaite authenticité du _Chou-king_, appris par cœur dans son enfance par Fou-seng, comme le _Ni-hon syo-ki_ l’avait été par Aré, de Hiyéda.

En somme, les annales primitives des Japonais, sans être à l’abri de toute suspicion, ne méritent guère moins de confiance que les annales primitives de la plupart des autres peuples. Le mythe, la fiction, les récits merveilleux et fantastiques se retrouvent au début de toutes les histoires. On peut même dire, en faveur du Japon, qu’il a su séparer mieux qu’une foule de peuples, la partie légendaire de la partie historique des temps primordiaux de son existence nationale: avant _Zin-mu_, les récits extraordinaires de la vie des Génies célestes et terrestres, mais après ce premier mikado des faits qui, s’ils ne sont pas toujours vrais, sont du moins presque toujours vraisemblables.

Il faut admettre, cependant, une réserve sur cette déclaration: on a fait observer que les «annales du Japon nous présentent, durant une période de plus de mille ans (de 660 avant J.-C. à 399 de notre ère), une série de souverains régnant de soixante à quatre-vingts ans en moyenne, et ne quittant parfois le trône pour descendre dans la tombe qu’après avoir compté cent quarante et même cent cinquante ans parmi les vivants[36]». M. le marquis d’Hervey de Saint-Denys, auteur de cette remarque, explique la durée anormale de l’existence attribuée aux anciens empereurs du Japon, par la nécessité où se sont trouvés les premiers compilateurs, de combler un espace de 1060 ans, dans lequel ils ne pouvaient découvrir le nom de plus de dix-sept souverains. Les chroniques chinoises, suivant ce savant, permettent d’ajouter quelques princes à la liste que nous ont conservée les écrivains indigènes. Il serait peut-être bien sévère de contester l’authenticité des vieilles annales japonaises, par ce fait de la durée exagérée de certains règnes y renfermés; et l’on pourrait retourner la critique, en faveur de la sincérité des historiographes du Nippon, en disant qu’ils ont préféré laisser cette invraisemblance, plutôt que d’inventer des noms d’empereurs pour mieux remplir les vides de la période archaïque qu’ils s’étaient donné la mission de reconstituer. Le désir de donner à leur mikado une longévité qu’atteignent, par rare exception seulement, quelques autres hommes, ne paraît pas les avoir guidés en cette occasion. Le _hon-ki_ n’est pas exempt de merveilleux, mais la tendance qu’ont tous les peuples à émailler de légendes la vie de leurs premiers ancêtres, est certainement plus modérée au Japon qu’en maint autre pays: il est juste de lui en tenir compte.

Les sources de l’histoire du Japon ne sont pas encore connues, et, pour l’instant, nous devons les chercher dans trois ouvrages: le _Kiu-zi ki_ ou «Mémorial des vieux événements», le _Ko-zi ki_ ou «Mémorial des choses de l’antiquité», et le _Ni-hon syo-ki_ ou «Histoire écrite du Japon». Aucun de ces livres ne jouit de plus de 1,500 ans d’ancienneté.

Le texte original du _Ku-zi ki_ a été perdu, dit-on[37], en l’an 645, dans l’incendie du palais de _Sogano Yemisi_. C’était une histoire écrite par le prince _Syau-toku tai-si_ et par _Sogano Mumako_, sous le règne de l’impératrice Soui-kau, qui régnait de 595 à 628 de notre ère. L’ouvrage en dix volumes, qui existe aujourd’hui sous ce titre, est d’une authenticité douteuse[38], mais il est des lettrés qui pensent qu’on peut en tirer parti, parce que son auteur a dû profiter de documents qui n’ont pas été retrouvés après lui.

Le _Ko-zi ki_, composé en 712 par _Futo-no Yasu-maro_, d’après les données de _Are_, de _Hiyeda_, dont il a été question tout à l’heure, est écrit en caractères chinois, employés tantôt avec leur valeur idéographique, tantôt avec la valeur phonétique qu’on leur affecte dans le syllabaire dit _Man-yô-kana_.

Enfin le _Ni-hon syo-ki_, de même provenance que le _Ko-zi ki_, n’est autre chose que ce dernier ouvrage revu, un peu mieux coordonné et enrichi de quelques développements. Le prince _Toneri Sin-wau_, fils de _Tem-bu_, offrit le _Ni-hon syo-ki_ à l’impératrice _Gen-syau_, le 5e mois de l’année 720. Dans ces ouvrages, les mikados ne sont point désignés sous le nom honorifique chinois qu’on leur attribue communément, mais bien sous leur nom purement japonais. Le premier empereur, par exemple, au lieu d’être appelé Zin-mou, est désigné sous le nom de _Kami Yamato Iva-are hiko-no Sumera Mikoto_; l’impératrice _Di-tô_, sous celui de _Taka-Ama-no Hara-Hiro-no Hime_.

Il n’entre pas dans mon dessein de vous mentionner ce que les Japonais nous racontent de leurs dynasties célestes et terrestres, qui précédèrent les «souverains humains» (_nin-wau_) dans le gouvernement du monde, c’est-à-dire de leur pays. Je me bornerai à vous rappeler en quelques mots les idées communément répandues parmi les sectaires de la religion sintauïste, au sujet de la création du monde, en attendant que nous possédions la traduction des monuments primitifs de l’histoire du Japon auxquels j’ai fait allusion tout à l’heure.

Les écrivains populaires ont imaginé plusieurs systèmes de cosmogonie qui ont obtenu plus ou moins de faveur parmi leurs compatriotes. La plupart d’entre eux s’accordent pour considérer le Nippon comme le berceau du genre humain. Voici, à cet égard, comment s’exprime un auteur indigène:

«Le Japon est le pays le plus élevé du monde: il en résulte naturellement que de là sont sortis tous les hommes qui ont peuplé la terre. En Chine, il y a eu un grand déluge, ainsi que les livres nous l’apprennent. Dans l’Occident, au dire des savants de cette région, il y a eu également un grand déluge. Au Japon seulement, il n’y a pas eu de déluge, parce que le Japon est beaucoup plus élevé que la Chine et l’Occident. C’est donc le Japon qui a dû fournir la population primitive des autres parties du monde.

«Mais on me dira: «S’il en est ainsi, les arts devraient être plus avancés au Japon que partout ailleurs, et cependant les arts sont plus avancés chez les Occidentaux. Comment cela se fait-il?»

--«Le fait est facile à expliquer: le Japon étant le pays le plus beau, le plus riche et le plus heureux du monde, il a toujours pu se suffire à lui-même et ne s’est pas vu dans l’obligation de demander quelque chose à l’étranger; tandis que les hommes partis du Japon se sont trouvés dans des pays mauvais, incapables de suffire à leurs besoins, et ont dû s’ingénier à découvrir des moyens de communication et d’échange. Voilà ce qui explique pourquoi l’astronomie (_ten-bun_) et la science de la navigation sont plus avancées en Occident qu’au Japon.»

Les différentes périodes de la création du monde nous sont exposées dans les termes suivants[39]:

«A l’origine, le Ciel et la Terre n’étaient pas encore séparés; le principe femelle (_me_) et le principe mâle (_o_) n’étaient pas divisés. Le chaos était comme un œuf [compacte[40] et renfermant des germes]. La partie éthéréenne [pure] et lumineuse s’évapora et forma le Ciel; la partie pesante et trouble se condensa et forma la Terre. L’évaporisation des parties subtiles et délicates s’opéra aisément; la congélation des parties lourdes et troubles s’opéra difficilement. C’est ce qui fait que le Ciel fut formé le premier, et que la Terre ne fut établie qu’après. Ensuite naquit au milieu d’eux un génie (_Kami_). Aussi l’on dit qu’à l’origine du dégagement du Ciel et de la Terre, les îles et les terres flottèrent sur l’eau comme des poissons. En ce moment, il naquit au milieu du Ciel et de la Terre une chose qui, par sa forme, ressemblait à un roseau (_asi-gai_), lequel se métamorphosa et devint le dieu appelé _Kuni-no toko tati-no mikoto_[41], également nommé _Kuni-soko-tati-no mikoto_[42]. Suivant une autre tradition, le roseau _Asi-gai_ se serait transformé en un génie appelé _Umasi Asi-gai hiko-ti-no mikoto_, à la suite duquel serait venu Kouni-no toko-tati-no mikoto[43]. Une autre tradition enfin fait sortir du roseau le dieu _Ama-no toko tati-no mikoto_, auquel il donne pour successeur Oumasi Asi-gaï hiko-ti-no mikoto, et elle ne fait naître que plus tard Kouni-toko tati-no mikoto, produit par la métamorphose d’un corps gras qui flottait dans l’empyrée[44].»

On rencontre d’ailleurs, dans la mythologie japonaise, d’assez nombreuses variations au sujet des noms des Génies et de leur ordre de succession. Le plus communément cependant on fait commencer avec Kouni-no toko tati-no mikoto la dynastie des Génies Célestes dont l’origine remonte à plusieurs centaines de mille millions d’années. Ces génies furent au nombre de sept[45]. Le second régna par la vertu de l’eau, et le troisième par la vertu du feu. Tous trois étaient dépourvus de sexe[46] et s’engendraient d’eux-mêmes. Le quatrième génie régna par la vertu du bois, et fut le premier qui possédât une épouse; mais, pour donner le jour à ses successeurs, il ne la connut pas suivant la manière des hommes. La conception n’eut lieu que par une sorte de contemplation de chaque couple et par des moyens surnaturels que la dégradation des hommes ne leur permet plus de comprendre. Le cinquième génie régna par la vertu du métal et conserva son épouse immaculée, comme aussi son successeur. Le sixième génie régna par la vertu de la terre, le dernier des cinq éléments dont ses ancêtres avaient symbolisé l’existence. Enfin le septième génie mit un terme à la dynastie des génies célestes en s’abandonnant aux jouissances matérielles de notre monde. Un certain jour, après avoir contemplé d’un regard lascif les formes charmantes de son épouse, il suivit l’exemple d’un oiseau qu’il avait vu un instant auparavant s’accoupler avec sa femelle. Il la connut alors à la manière terrestre; et, dès ce moment, elle enfanta suivant la loi générale de l’humanité. Les successeurs de ces deux génies cessèrent ainsi d’appartenir à la race excellente de leurs aïeux et furent l’origine de la dynastie des génies terrestres.

Le septième des génies célestes dont nous venons de parler s’appelait _Izanagi_, et son épouse _Izanami_. De tout temps, l’un et l’autre ont été l’objet d’un culte particulier de la part des Japonais qui les considèrent, en quelque sorte, comme leur premier père et leur première mère. Suivant Kæmpfer, les Japonais, qui embrassèrent le christianisme aux XVIe et XVIIe siècles, les appelaient leur _Adam_ et _Ève_. La tradition rapporte que ces deux génies passèrent leur vie dans la province d’Isé, au sud de l’île de Nippon, et qu’ils engendrèrent beaucoup d’enfants de l’un et de l’autre sexe, d’une nature très inférieure à celle des auteurs de leurs jours, mais cependant bien supérieure à celle des hommes qui ont vécu depuis lors.

La mythologie japonaise nous montre, en effet, Izanagi et Izanami donnant le jour, par des procédés de toutes sortes et par de singulières métamorphoses[47], à la plupart des dieux qui personnifient, dans le panthéon indigène, les différentes puissances de la nature. Mais, de toutes ces divinités, celle qui tient la plus large place dans le culte populaire appelé _Kami-no miti_, celle qui est devenue la Grande Déesse de la religion nationale du Japon, ce fut _Oho-hiru me-no mikoto_, communément appelée _Ama-terasu oho-kami_ ou _Ten-syau dai-zin_. Cette déesse, à cause de son étonnante beauté, fut appelée par ses père et mère à régner au plus haut des Cieux, d’où elle éclairerait le monde par sa splendeur. Elle est identifiée avec le Soleil, comme sa sœur cadette, _Tuki-no yumi-no mikoto_, avec la Lune.

Quatre autres génies terrestres, placés après Ten-syau daï-zin, complètent la dynastie des génies terrestres, à laquelle devait succéder celle des _mikado_ ou souverains des hommes[48].

Jetons maintenant un coup d’œil rapide sur ce que les historiens nous apprennent relativement aux périodes semi-historiques antérieures à _O-zin_, XVIe mikado, avec lequel nous faisons commencer l’histoire proprement dite de l’archipel du Nippon.

Les Japonais, dans le but de donner une origine divine à leurs souverains, ont fait descendre le premier mikado, Zin-mou, de la déesse du Soleil, _Ama-terasu-oho-kami_[49], c’est-à-dire «le Grand Génie qui brille au firmament.» La mère de ce prince, _Tama-yori hime_, était fille du _Riu zin_ «le Génie Dragon», ou dieu de la Mer; elle lui donna le jour en l’an 712 avant notre ère, quinze ans avant la mort d’Ezéchias, roi de Juda, et soixante-cinq ans avant la prise de Babylone, par Nabuchodonosor, roi de Ninive.

Dans le système adopté par les Japonais, Zinmou, tout en étant le premier mikado, n’est pas, à proprement parler, le fondateur de la monarchie japonaise. Le _Ni-hon Syo-ki_[50] et, après lui tous les historiens qui l’ont copié, rapporte que ce personnage fut proclamé prince héréditaire lors de sa quinzième année, et, par conséquent, futur héritier d’un trône déjà fondé en 697 avant notre ère, c’est-à-dire trente ans avant la conquête de l’île de Kiousiou, la plus méridionale des trois grandes îles de l’archipel, et sa première étape.

De l’île de Kiousiou, Zinmou se rendit avec des vaisseaux dans la province d’Aki, située au nord du _Suwo-nada_ ou mer intérieure; puis, au troisième mois dans l’automne de 666[51], dans les pays voisins de _Kibi_, où se trouvent aujourd’hui les provinces de Bingo, de Bitsiou et de Bizen. Il séjourna trois années dans ce pays pour remettre sa flotte en état et réunir des provisions de guerre. En 663, il arriva dans la région où s’élève actuellement la ville d’Ohosaka, région qui fut appelée, à cause de la forte marée qu’il rencontra sur ses côtes, _Nami-haya on-kuni_ «le pays des vagues rapides», et, par la suite, _Nani-ha_ ou _Nani-va_[52]. Peu après, il se trouva, à _Kusa ye-no saka_, en présence d’un puissant prince aïno, nommé, en japonais, _Naga-sune hiko_[53], qui lui fit subir plusieurs échecs et mit ses troupes en déroute. Dans un des combats, le frère aîné de l’empereur, _Itu-se-no mikoto_, fut atteint d’une flèche et mourut[54]. Zinmou reprit, en conséquence, la mer, où le mauvais temps mit sa flotte en péril: «Hélas! s’écria un de ses frères, j’ai parmi mes aïeux les Génies du Ciel; ma mère est Déesse de l’Océan. Comment se fait-il qu’après avoir été malheureux sur terre, je sois encore malheureux sur mer?» Puis il tira son épée et se jeta dans les ondes; son troisième frère suivit son exemple, de sorte que Zinmou se trouva seul avec son fils pour continuer sa mémorable expédition[55].

L’histoire des relations de l’empereur Zinmou et de Nagasoune me paraît avoir été altérée à dessein et d’une façon assez transparente pour éveiller l’attention de la critique. Les Japonais, conquérants des îles occupées primitivement par les Yézo ou _Mau-zin_ «peuples velus», comprirent tout d’abord l’utilité, pour leur politique envahissante, de faire croire à l’origine commune de leur prince et des principaux chefs aïno. Le meilleur moyen pour arriver à ces résultats, était d’emprunter aux autochtones leur mythologie nationale, et de greffer la généalogie de Zinmou sur un des principaux rameaux de leur grande famille de _Kami_ ou de Génies. Je ne veux pas dire pour cela que le panthéon sintauïste, dont nous trouvons les principales représentations dans le _Ko-zi ki_, est un panthéon purement aïno: bien loin de là, je crois apercevoir, dans ces dieux originaires du Japon, des créations d’origine multiple, et notamment des créations du génie asiatique continental. La question est trop étendue, trop complexe, pour être examinée en ce moment. J’essaierai seulement d’appeler votre attention sur le procédé adopté par Zinmou pour effacer les conséquences funestes qu’aurait pu avoir, sur l’esprit des indigènes, son caractère de conquérant étranger, de nouveau venu, dans l’archipel de l’Asie orientale.

Nagasoune était un des chefs aïno avec lequel Zinmou comprit, tout d’abord, qu’il avait beaucoup à compter. Sa première attaque contre ce puissant _hi-ko_ lui avait prouvé que les autochtones ne se laisseraient pas assujétir aussi aisément qu’il l’avait espéré de prime abord. Zinmou, je l’ai dit, perdit plusieurs batailles engagées avec Nagasoune.

Nagasoune, disent les historiens japonais, avait, antérieurement à l’arrivée de Zinmou dans le _Yamato_, proclamé prince des tribus indigènes, _Mumasimate_, fils de sa sœur cadette et d’un certain _Nigi-hayabi_[56]. Or, ce _Nigi-hayabi_ était lui-même fils d’_Osiho-mimi_, le second des grands dieux terrestres (_ti-zin_); de telle sorte que Zinmou, qui se prétendait issu de son côté de _Ugaya-fuki awasesu_, le quatrième de ces grands dieux, se trouvait apparenté avec le principal chef de ses ennemis. Seulement, il s’agissait pour lui de faire accepter à son adversaire ce système généalogique. Voici comment il s’y prit, d’après la légende:

Nagasoune avait envoyé un émissaire à Zinmou pour lui faire voir un carquois provenant des génies célestes, et qui appartenait à son beau-frère, Nigi-hayabi. L’empereur, de son côté, montra un carquois qu’il possédait; et comme, en les rapprochant, ils se trouvèrent identiques, il devint évident pour tous que Zinmou et Nigi-hayabi descendaient l’un et l’autre des anciens dieux du pays. Ce dernier, convaincu de cette parenté qu’il n’avait pas soupçonnée, voulut faire sa soumission au mikado. Nagasoune tenta de s’y opposer: sa résistance lui coûta la vie[57]. Zinmou avait, de la sorte, aplani par la ruse les obstacles que ses troupes étaient impuissantes à renverser. Fort de l’alliance du prince aïno Nigi-hayabi, il lui fut désormais facile de vaincre et d’anéantir l’un après l’autre tous les chefs des tribus qu’il rencontra sur sa route. Ces petits chefs, il n’avait plus désormais de nécessité de les attacher à sa fortune; au lieu de voir en eux des descendants des anciens dieux du pays, il ne les considéra plus, _væ victis_! que comme des bandits. L’histoire, qui nous les represente comme vivant dans des tanières, à l’état sauvage, les appelle «des araignées de terre» (_tuti-gumo_).

Maître de la situation, après sept années consacrées à des préparatifs militaires et à des combats, en l’an 660 avant notre ère, Zinmou fit construire, dans la province de Yamato, le palais de _Kasiva-bara_, où il fut proclamé mikado. Il organisa ensuite son gouvernement; et, après soixante-treize ans de règne, mourut à l’âge de cent vingt-sept ans, en 585 avant notre ère. L’année suivante, il fut inhumé sur une colline au nord-est du mont Ounebi[58]. De nos jours encore, on va faire un pèlerinage au tombeau du fondateur de la monarchie japonaise.

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