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Chapitre 19 Dix-neuvième lettre

Six heures du matin, aussitôt
votre lettre lue.
Dieu a détourné un instant ses yeux de nous, et pendant cet instant, l’ange du mal a passé au-dessus de nos têtes et nous a touchés.

Écoutez à votre tour.

Vous savez quels étaient mes engagements avec mon frère Gaston. D’ailleurs, en agissant pour l’un, je croyais agir pour l’autre. Le ministre me paraissait peser plus encore sur le roi que sur nous tous.

Une pareille oppression était intolérable pour des fils de France, et à chaque instant le cardinal forçait la volonté du roi, disposait de son sceau sans le consulter, de ses armes malgré lui. Il dépensait six fois plus en un jour dans sa maison que tous les fils de Henri IV, y compris celui qui était sur le trône, ne faisaient dans les leurs. Et tandis qu’à lui seul il avait englouti plus de deux cents millions, un tiers à peine des habitants de la France mangeait du pain ordinaire ; l’autre tiers ne vivait que de pain d’avoine, et le dernier tiers, pareil à un troupeau d’animaux immondes, ne se substantait que de glands.

Il avait à lui dans le royaume autant de places et de forteresses que le roi. Il avait Brouage, Oléron, Rhé, la Rochelle, Saumur, Angers, Brest, Amboise, le Havre, Pont-de-l’Arche et Pontoise, en sorte qu’il venait jusqu’aux portes de Paris. Il était maître de la province et de la citadelle de Verdun. Outre les troupes employées dans ces places, dans ces forteresses, dans ces citadelles, il avait une armée de mer. Il sortait avec des gardes. Il tenait toutes les clefs de la France dans ses mains. La France entière se réunissant contre lui, n’était pas capable de lever une armée assez forte pour l’opposer à la sienne. Les prisons étaient devenues des sépulcres destinés à ensevelir les vrais serviteurs du roi, et le crime de lèse-majesté n’était plus d’attenter contre le roi ou contre son État, mais de n’avoir pas un zèle et une obéissance aveugles pour toutes les volontés et les desseins de son ministre.

Voilà ce que je devais vous dire, d’abord et avant tout ; car ce que je vous dis là, c’est mon excuse de vous avoir quittée et d’avoir pris le parti de celui qui plus tard nous devait tous renier vivants ou morts.

Ce fut le procès et l’exécution du vieux maréchal de Marillac qui décida tout. J’étais en correspondance avec mon frère Gaston et avec la reine Marie de Médicis, qui avait toujours été parfaite pour moi. Je résolus de joindre ma fortune à la leur.

Vous rappelez-vous ma tristesse à cette époque ? vous rappelez-vous mon émotion, le trouble de ma voix allant jusqu’aux sanglots, quand je vous disais que mon avenir était plus incertain que celui de la feuille naissante sur l’arbre au pied duquel nous étions assis, et quand je vous demandai trois mois, avant de faire de vous ma femme, tout en vous disant que le jour le plus heureux de ma vie serait celui où je deviendrais votre époux ?

En effet, dès ce moment-là, je savais tous les projets de mon frère Gaston, et j’étais l’intermédiaire entre lui et le pauvre Montmorency.

Vous me dîtes de n’omettre aucun détail. Oh ! j’ai trop besoin de me justifier à vos yeux pour rien omettre ou rien oublier.

Nous devions avoir pour nous les Espagnols et les Napolitains. Les Napolitains, au moment où Montmorency se déclara, parurent en effet sur la côte de Narbonne, mais ils n’osèrent débarquer. Quant aux Espagnols, ils vinrent de leur côté jusqu’à Urgel, mais ils ne passèrent pas la frontière.

Vous vîtes l’insurrection grandir tout autour de vous, vous entendîtes les cris de révolte de Bognols, de Lunel, de Beaucaire et d’Alais. Je vous montrai un matin, et cela le cœur serré, car je sentais que c’était notre séparation, je vous montrai un matin un manifeste dans lequel mon frère Gaston prenait le titre de lieutenant général du royaume. Peu de temps après, vous apprîtes par une lettre du roi adressée à votre père, et qui lui ordonnait de se rendre à Paris, vous apprîtes qu’il était rentré en France avec 1800 chevaux, qu’il avait brûlé le faubourg de Saint Nicolas de Dijon et les maisons des membres du parlement qui avaient jugé Marillac.

Un jour, à mon tour, je reçus une lettre. Mon frère m’écrivait d’Albi et me sommait de tenir ma parole.

Ce jour fut celui où je pris congé de vous, le 14 août 1632, date fatale, restée profondément et d’une manière aussi sombre empreinte dans mon cœur que dans le vôtre.

Oh ! tous les détails de ce départ sont bien vrais. La peinture de cette nuit est bien fidèle. Seulement je vous vis, moi, plus longtemps que vous ne pûtes me voir. Vous étiez sur le balcon de votre chambre, éclairée derrière vous, tandis que moi je m’enfonçais dans un horizon toujours plus sombre.

Cependant il vint un moment où la route tourna et où je cessai de vous voir.

En ce moment j’arrêtai mon cheval, je me demandai s’il ne valait pas mieux pour moi oublier toutes les promesses faites, tous les engagements pris, sacrifier l’honneur à l’amour et retourner près de vous.

Votre fenêtre se referma, votre lumière s’éteignit, je crus que c’était un avertissement de Dieu de continuer mon chemin ; j’enfonçai les éperons dans le ventre de mon cheval, j’enveloppai ma tête dans mon manteau et je m’élançai dans les profondeurs toujours plus obscures de l’horizon, en me criant à moi-même pour m’étourdir : En avant ! en avant !

Le surlendemain j’étais à Albi, près de mon frère, qui me laissa dans cette place avec cinq cents Polonais, et marcha sur Béziers.

Le 29 août, je reçus l’ordre du maréchal-duc de venir le joindre. Je partis avec mes cinq cents hommes, et le 30 août au soir, je fis ma jonction.

La journée du 31 se passa à s’éclairer mutuellement. Nous avions avis que M. de Schomberg marchait sur Castelnaudary. Nous y marchâmes de notre côté. Mais M. de Schomberg nous y devança, s’empara même d’une maison qui n’était qu’à dix minutes de chemin de nous et en fit un corps de garde.

Cela se passait le 1er septembre à huit heures du matin.

Le maréchal-duc apprit ce qui venait de s’accomplir ; il prit cinq cents hommes, alla reconnaître l’armée du maréchal, et se trouvant à portée de cette maison, il chargea ceux qui étaient dedans, lesquels abandonnèrent aussitôt leur poste.

M. de Montmorency mit cent cinquante hommes dans cette maison, il revint vers nous fort gai de ce premier succès.

Il nous trouva réunis dans la première maison du village, mon frère Gaston, M. de Rieux, M. de Chaudebonne et moi.

Alors s’avançant vers mon frère :

— Monsieur, dit-il, voici le jour où vous serez victorieux de tous vos ennemis, le jour où vous réunirez le fils avec la mère. Mais, ajouta-t-il en montrant son épée nue et ensanglantée, il faut que ce soir votre épée soit comme est la mienne ce matin, c’est-à-dire rouge jusqu’à la garde.

Mon frère n’aime pas les épées nues, et surtout les épées sanglantes ; il détourna les yeux.

— Eh ! monsieur, dit-il, ne perdrez-vous donc jamais l’habitude de vos rodomontades ? Il y a longtemps que tout en me promettant de grandes victoires, vous ne m’avez encore donné que des espérances.

— En tout cas, dit le maréchal, et en supposant que je ne vous aie encore, comme vous le dites, donné que des espérances, je fais plus que ne fait pour vous le roi votre frère ; car au lieu de vous donner des espérances, il vous les ôte, même celle de la vie.

— Eh ! monsieur, reprit Gaston en haussant les épaules, croyez-vous que la vie de l’héritier présomptif soit jamais en jeu ? Arrive qu’arrive, je suis toujours sûr de faire ma paix pour moi et trois personnes.

Le maréchal sourit amèrement, et sans plus répondre au prince, il vint à nous.

— Allons, dit-il, allons, voilà que cela commence, et notre homme saigne déjà du nez. Il parle de s’enfuir, lui troisième. Mais ce ne sera ni vous, monsieur de Moret, ni vous, monsieur de Rieux, ni moi qui, à ce compte-là, lui serviront d’escorte.

Nous répondîmes que non certainement.

— Eh bien ! continua le maréchal-duc, joignez-vous donc à moi, car il faut que nous l’engagions si avant aujourd’hui, que nous le voyions enfin l’épée à la main.

En ce moment, on vint nous annoncer que l’on voyait l’armée du maréchal de Schomberg sortir d’un bois et s’avancer vers nous.

— Allons, messieurs, dit le maréchal-duc, le moment est venu, chacun à son poste.

Nous avions une rivière à traverser sur un petit pont ; on pouvait nous disputer le passage, mais personne n’y songea. Le plan de M. de Schomberg était, au contraire, de nous laisser avancer jusqu’à une embuscade qu’il avait dressée dans ce chemin creux où vous retrouvâtes mon pauvre écuyer.

Le pont franchi, je pris mon poste à l’aile gauche, qui était placée sous mon commandement.

C’était, comme on vous l’a dit, ma première action. J’avais hâte de montrer que quoique du même sang que Monsieur, mon sang était plus ardent que le sien. Je vis un corps de carabins détaché en enfants perdus : je le chargeai.

J’avais particulièrement remarqué cet officier que vous rencontrâtes le soir du combat.

Il faisait un brave gentilhomme, calme au feu comme s’il eût été à la parade. Je piquai droit à lui et lui envoyai un coup de pistolet, qui, comme il vous l’a dit, coupa la plume de son chapeau. Il riposta. Je sentis comme un coup de poing au flanc gauche ; j’y portai la main sans savoir ce que c’était, et je retirai ma main pleine de sang. Au même moment, sans douleur réelle, quelque chose comme un nuage rouge passa devant mes yeux ; la terre tourna sur moi. Mon cheval fit un mouvement que je n’eus pas la force de réprimer ni de suivre. Je sentis que je glissais de ma selle. Je criai : À moi Bourbon ! et je m’évanouis en pensant à vous.

En fermant les yeux, il me sembla que j’entendais comme une mousquetade des plus vives et que je voyais un rideau de flamme se dérouler devant moi.

Sans doute mes Polonais m’emportèrent, car à partir de ce moment et jusqu’à celui où je repris mes sens, à une demi-lieue de là à peu près, dans le carrosse de mon frère, je n’ai plus conscience de ce qui m’arriva.

D’épouvantables douleurs me rappelèrent à la vie. J’ouvris les yeux ; je vis une grande foule se pressant avec curiosité et parlant vivement autour de mon carrosse. Je compris qu’il s’agissait de savoir où l’on me conduirait. Je me souvins que la sœur de M. de Ventadour, l’un de mes bons amis, devait être abbesse dans les environs. Je fis un effort, et, passant la tête par la portière, je donnai l’ordre de me conduire chez madame de Ventadour.

Vous le voyez, votre admirable dévouement vous avait parfaitement mise sur ma trace, et il n’a pas tenu à vous que vous me retrouvassiez.

La douleur m’avait tiré de mon évanouissement, la douleur m’y replongea. Je ne sais qui se chargea de mon introduction près de madame de Ventadour ; mais je me retrouvai couché sur un excellent lit, seulement j’étais dans un caveau souterrain. J’avais près de moi le médecin du couvent, et dans la ruelle quelqu’un qui, me voyant rouvrir les yeux, me dit tout bas :

— Ne dites pas qui vous êtes.

De même que vous aviez été mon dernier souvenir, vous fûtes ma première pensée. Je regardai si vous n’étiez point là quelque part. Je ne vis que visages étrangers, au milieu desquels un homme aux manches retroussées et aux mains sanglantes. C’était le médecin qui venait de me panser.

Je refermai les yeux.

Ce fut pendant cette nuit que vous vous présentâtes à l’abbaye et que, dans la crainte qu’inspirait le cardinal, on vous répondit que l’on ne m’avait pas vu.

Ainsi, vous ignorâtes que j’existais ; ainsi, j’ignorai que vous étiez venue. Nous nous étions presque touchés sans nous voir.

Je n’ai aucun sentiment de ce qui se passa pendant les quinze jours qui suivirent ma blessure. Ce n’était point une convalescence, c’était une halte à la porte du tombeau.

Enfin, la jeunesse et la force de mon tempérament l’emportèrent ; je sentis une certaine fraîcheur se répandre dans mes membres alanguis et fiévreux, et à partir de ce moment, le médecin déclara que j’étais sauvé.

Mais à quelle condition ! que je ne parlerais pas, que je ne quitterais pas mon lit, que je ne prendrais aucune part de la vie extérieure ; je ne vivrais qu’à la condition d’être un mois ou six semaines sans vivre.

C’est pendant cette période de temps que fut jugé et exécuté le maréchal-duc. Cette exécution redoubla la terreur des pauvres filles qui m’avaient donné l’hospitalité. Il n’y avait, au reste, aucun doute, si l’on apprenait mon existence, que je ne fusse traité, tout prince du sang que j’étais, comme M. de Montmorency. M. de Montmorency n’était-il pas allié à Marie de Médicis !

Il fut donc décidé que j’étais mort, et par toutes les voix intéressées à ce que l’on y crut, le bruit de ma mort se répandit.

Au bout de deux mois, je pus me lever. Jusque-là j’étais resté caché dans les souterrains du couvent ; l’air devenait nécessaire à ma convalescence ; nous étions en novembre ; mais le doux hiver du Languedoc autorisait cependant quelques sorties nocturnes. On me permit d’aller respirer la nuit dans le jardin du couvent.

Avec la pensée, avec le sentiment, je ne dirai pas avec la force, car j’étais encore d’une telle faiblesse que je ne pouvais ni descendre ni monter les escaliers, tout mon amour pour vous, engourdi par la mort, était revenu. Je ne parlais que de vous, je n’aspirais qu’à vous. Dès que je pus tenir une plume, je demandai à vous écrire ; on me donna ce que je demandais, on fit partir un messager devant moi, mais comme le message devait révéler mon existence, et que mon existence, dans la terreur de madame de Ventadour, c’était la persécution, l’emprisonnement, la mort peut-être, le messager resta dans les environs et rentra au bout de douze ou quinze jours, disant que votre père vous avait emmenée à Paris, et qu’il avait remis ma lettre à celle de vos femmes qui lui avait paru la plus dévouée.

Dès lors, je fus plus tranquille, je m’en rapportais à votre amour de me faire passer une réponse prompte.

Un mois se passa dans cette attente ; chaque jour qui passait portait une nouvelle atteinte à ma confiance en vous et emportait un lambeau de mon espoir.

Trois mois s’étaient déjà écoulés, Je voulais savoir les nouvelles qui pouvaient m’intéresser. Blessé au commencement du combat que j’avais engagé, j’en ignorais l’issue. On hésitait à me donner ces nouvelles. Je menaçai de les aller chercher moi-même : alors on me dit tout ; alors je sus la perte de la bataille ; la fuite et la réconciliation de Gaston, lui troisième, comme il l’avait dit ; le procès et la mort de M. de Montmorency ; la confiscation de mes biens, la reprise de mon rang et de mes dignités.

Je reçus toutes ces nouvelles avec plus de force qu’on ne s’y attendait. Certes, la mort du pauvre maréchal fut un rude coup. Mais après la mort de M. de Marillac, ce coup nous l’avions plus d’une fois prévu avec M. de Montmorency et pour lui et pour moi. Quant à la ruine de mon rang, de mes dignités et de ma fortune, je les accueillis avec un sourire de mépris. Les hommes m’avaient ôté tout ce que pouvaient me donner les hommes ; mais ils avaient été forcés de me laisser ce qui me venait de Dieu, votre amour.

Aussi, votre amour fut-il, à partir de ce moment, la seule espérance de ma vie. C’était l’étoile qui brillait seule au ciel de l’avenir, devenu aussi sombre que celui du passé avait été brillant.

Un messager ne vous avait pas trouvée ; je résolus d’être mon propre messager. Votre réponse ne m’était point parvenue ; je résolus d’aller chercher moi-même votre réponse.

Au reste, ce n’était pas chose facile de sortir du couvent. J’étais surveillé, on craignait que je ne fusse vu ou reconnu. Je ne parlai donc pas de sortir du couvent, mais de quitter la France.

Cette proposition était la plus agréable que je pusse faire à la bonne abbesse. Il fut convenu que l’on s’entendrait avec des pêcheurs, que je gagnerais Narbonne, et que là, je m’embarquerais. De l’abbaye à Narbonne, je ferais la route avec le costume ecclésiastique et dans le carrosse et avec les chevaux de l’abbesse.

D’ailleurs, tout le monde me croyait si bien mort, qu’il n’y avait pas probabilité que dans ce pays, où je venais pour la première fois, je fusse reconnu.

La bonne abbesse mit ses coffres à ma disposition, mais je la remerciai ; j’avais sur moi, au moment où j’avais été blessé, deux cents louis à peu près que l’on retrouva dans ma bourse ; plus, en bagues et en agrafes, pour une dizaine de mille livres de diamants.

Vous étiez riche, qu’avais-je besoin d’être riche !

Vers le commencement de janvier, je quittai l’abbaye, plein de reconnaissance pour l’hospitalité qu’on m’y avait donnée ; hélas ! j’ignorais que cette hospitalité allait me coûter si cher.

J’étais à vingt-huit lieues de Narbonne, je me sentais encore si faible que nous ne pouvions marcher qu’à petites journées. D’ailleurs, peut-être exagérais-je encore un peu ma faiblesse, pour que l’on se défiât moins de moi.

Le premier jour, nous allâmes coucher à Villepinte ; le second, à Barbeira ; le troisième, à Narbonne.

Dès le lendemain, marché était fait pour me conduire à Marseille. J’étais un prélat malade de la poitrine et à qui l’on avait ordonné l’air de Hyères ou de Nice.

Je me reposai un jour à Narbonne, et m’embarquai le lendemain. Quarante-huit heures après, grâce à un bon vent, j’étais à Marseille.

Là, je payai mes bateliers, je renvoyai les deux serviteurs de l’abbesse qui m’avaient accompagné et je redevins parfaitement libre.

Je fis aussitôt marché pour me faire conduire en carrosse jusqu’à Avignon, et pour remonter le Rhône d’Avignon à Valence.

Comme mon air cavalier pouvait me trahir, je me fis faire un uniforme d’officier aux gardes de M. le cardinal. Sous cet uniforme, j’étais sûr de ne pas être inquiété.

Je partis de Marseille et gagnai Avignon en trois jours. À Avignon, les vents venant de la mer, et par conséquent la navigation étant bonne, je me confiai au Rhône ; d’ailleurs, quand le vent nous manquait, nous attelions des chevaux à notre barque, et nous remontions à l’aide d’un câble tiré par eux.

De loin et dès le point du jour, je voyais votre château. C’était là que vous étiez, là que vous m’attendiez, ou du moins, si ce que l’on n’avait dit était vrai, si votre père vous avait emmenée à Paris, c’était là que j’aurais de vos nouvelles.

Je voulais me faire mettre à terre, cette barque allait si lentement ! malheureusement j’étais trop faible encore.

Oh ! si j’eusse gagné une heure ! si je vous eusse revue ! Mais cela ne devait pas être ainsi, nous étions condamnés…

Je n’y pus tenir cependant ; une demi-lieue avant Valence, je débarquai. Je ne pouvais marcher vite encore ; cependant ma vitesse dépassait de beaucoup celle de la barque.

D’ailleurs, l’espérance de vous revoir m’avait rendu presque toutes mes forces. Depuis longtemps je voyais votre balcon, celui d’où vous m’aviez dit adieu, car j’avais tourné l’angle du chemin ; seulement, votre balcon était vide, les jalousies en étaient fermées. Il y avait dans tout l’aspect de ce château, que j’avais tant désiré revoir, quelque chose de morne et de vide qui me glaçait,

Tout à coup, je vis s’ouvrir la porte principale et sortir un cortège qui tourna du côté de la ville et disparut.

J’étais encore à un demi-quart de lieue environ ; je sentis, sans que je pusse deviner pourquoi, mon cœur se serrer et mes forces défaillir.

Je m’appuyai contre un arbre du chemin ; j’essuyai mon front couvert de sueur et je repris ma course.

Je rencontrai un domestique.

— Mon ami, lui demandai-je d’une voix à moitié éteinte, n’est-ce donc plus mademoiselle Isabelle de Lautrec qui habite ce château ?

— Si fait, mon officier, répondit-il : c’est toujours mademoiselle Isabelle de Lautrec. Seulement, dans une demi-heure, il faudra l’appeler autrement.

— Il faudra l’appeler autrement ! Et comment faudra-t-il l’appeler ?

— Madame la vicomtesse de Pontis.

— Pourquoi madame la vicomtesse de Pontis ?

— Parce que, dans une demi-heure, elle sera la femme de mon maître, M. le vicomte de Pontis.

Je sentis que je devenais livide ; je cachai mon front sur mon mouchoir.

— Ainsi, demandai-je, ce cortège que j’ai vu sortir du château…

— C’était celui des fiancés.

— Et dans ce moment ?…

— Dans ce moment ils sont à l’église.

— Oh ! c’est impossible !

— Impossible ! dit le serviteur. Ma foi, si vous voulez vous assurer de la chose par vos yeux, mon officier, il en est temps encore. Prenez le plus court, et vous serez à l’église en même temps qu’eux.

Je ne me le fis pas redire, car j’avais hâte de m’assurer par mes yeux de la terrible réalité ; je ne pouvais croire au récit de cet homme. Il avait un motif quelconque pour me faire ce hardi mensonge, mais à coup sûr il mentait.

Je connaissais Valence pour l’avoir habitée trois mois ; je traversai rapidement le pont, j’entrai dans la ville, je pris les ruelles qui devaient plus directement me conduire à l’église. D’ailleurs, j’étais guidé par le son des cloches qui sonnaient à pleine volée.

La place de la cathédrale était encombrée de monde. Eh bien ! malgré ces cloches sonnantes, malgré cette foule encombrant la place, je ne pouvais croire ; je me disais que c’était une autre que vous qui marchait à l’autel ; je me répétais que cet homme s’était trompé ou m’avait trompé.

Et cependant, en me mêlant à la foule, je n’osais interroger personne.

Si je n’eusse été vêtu de l’uniforme des gardes du cardinal, certes, je n’eusse jamais pu, tant la foule était grande, arriver au premier rang. Mais devant mon uniforme, tout s’écarta.

Alors, oh ! il me faut encore aujourd’hui toute ma force pour vous donner ces terribles détails ; hier, quand j’ignorais que ce fût vous qui m’écriviez, je n’eusse point renouvelé cette douleur sans rouvrir une plaie mortelle… oh ! vous n’avez souffert que de ma mort ; moi, j’ai souffert de votre trahison.

Pardon, pardon, Isabelle, votre trahison, je le sais maintenant, c’était de l’apparence, mais pour moi, oh ! pour moi, malheureux, c’était de la réalité !

Je vous vis apparaître à travers un nuage pareil à celui qui passa sur mes yeux lorsque, frappé par cet officier, je tombai de mon cheval à terre. Ce fut la même sensation, plus douloureuse encore, car ce que la première fois j’avais senti au flanc, cette fois je le sentais au cœur.

Je vous vis apparaître ; vous étiez pâle, mais presque souriante ; vous marchiez d’un pas ferme en traversant la place, vous sembliez avoir hâte d’arriver à l’église.

Je passai ma main sur mes yeux… Courbé, haletant, murmurant à demi-voix au milieu de mes voisins étonnés : Mon Dieu, mon Dieu, ce n’est pas vrai… mon Dieu, ce n’est pas elle… Mon Dieu, mes yeux, mes oreilles, tous mes sens me trompent… Elle seule, elle seule ne me trompe pas ; elle seule ne peut me tromper.

Puis, comme vous passiez à dix pas de moi, je restai sans voix, espérant toujours que vous n’iriez pas jusqu’à l’église, que vous vous arrêteriez en route, et que vous crieriez qu’on vous faisait violence, que vous appelleriez à toutes les femmes de la sincérité de votre amour ; et alors moi, moi je m’élançais, moi je risquais ma vie pour dire : Oui, je l’aime ; oui, elle m’aime ; oui, je suis le comte de Moret, mort pour tout le monde, excepté pour Isabelle de Lautrec, ma fiancée dans ce monde et dans l’autre… Laissez-moi passer avec ma fiancée.

Et je vous eusse enlevée en face de tous et malgré tous, car je me sentais la force d’un géant.

Oh ! Isabelle ! Isabelle ! vous restâtes muette, vous ne vous arrêtâtes point, vous entrâtes à l’église. Un long cri, commencé dès longtemps au fond de ma poitrine, sortit en la déchirant au moment où vous disparûtes sous le porche, et avant qu’on m’eût demandé pourquoi ce cri, j’avais écarté tout le monde, j’étais sorti de la foule, j’avais disparu.

Je regagnai les bords du fleuve, je retrouvai ma barque, je me rejetai au milieu de mes mariniers, enfonçant mes mains dans mes cheveux et criant : Isabelle ! Isabelle !

Ils me laissèrent un instant à mon désespoir. Puis ils me demandèrent où il fallait aller.

Je leur montrai le cours du fleuve. Ils détachèrent la barque, et le Rhône nous emporta.

Que vous dirai-je de plus ? j’ai vécu sans doute depuis quatre ans, puisque aujourd’hui vous me retrouvez vivant et vous aimant. Mais je n’ai pas existé. J’attendais que le terme que je me suis imposé arrivât pour prononcer mes vœux. Ce terme, vous le rapprochez, merci. Depuis que je sais que vous ne m’avez pas trahi, depuis que je sais que vous m’aimez toujours, la vocation m’est plus facile et je vais plus calme à Dieu.

Priez pour votre frère… votre frère priera pour vous.

Trois heures de l’après-midi.

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