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Chapitre 25 Vingt-cinquième lettre

22 juin 1638.

Vole, colombe bien-aimée, vole vers mon cher ressuscité, dis-lui que ce sont ses prières qui m’ont protégée, dis-lui que je suis libre, dis-lui que nous sommes heureux.

Libre ! libre ! libre ! Laisse-moi te raconter cela, mon bien-aimé.

Je ne sais par où commencer, je suis folle de bonheur !

Tu sais que le jour même où je t’ai écrit ma dernière lettre, cette heureuse nouvelle s’est répandue officiellement que la reine était enceinte. À cette occasion, il devait y avoir de grandes fêtes dans toute la France, et des grâces accordées par le roi et par le cardinal.

Je résolus d’aller me jeter aux pieds du cardinal, qui a sur toutes nos questions ecclésiastiques les pleins pouvoirs de Rome.

Voilà pourquoi je te demandais trois mois seulement.

Le jour même où je l’ai écrit, je suis partie avec un congé de notre supérieure. Ma voisine de cellule se chargea de veiller sur notre colombe. J’étais sûre d’elle comme de moi, je la laissais donc sans crainte.

Je partis. Mais quelque diligence que je fisse, je ne pus arriver à Paris qu’en dix-sept jours. Le cardinal était à sa campagne de Rueil. Je partis aussitôt pour Rueil.

Il était souffrant et ne recevait pas. Je me logeai dans le village et j’attendis. J’avais laissé mon nom au père Joseph.

Le troisième jour, le père Joseph lui-même vint m’annoncer que Son Éminence était prête à me recevoir.

Je me levai à cette nouvelle ; mais je retombai sur ma chaise, j’avais pâli comme pour mourir ; mon cœur semblait prêt à se briser, mes jambes pliaient sous moi.

Le père Joseph n’a pas le cœur tendre, dit-on, et cependant, quand il me vit presque expirante à cette seule idée de me trouver en face du cardinal, il m’encouragea de son mieux, m’annonçant que si j’avais quelque chose à demander à Son Éminence, le moment était bon, le cardinal se trouvant mieux qu’il n’avait été depuis bien longtemps.

Oh ! c’est que toute ma vie, toute la vôtre dépendait de ce qui allait se passer entre cet homme et moi.

Je suivis le père Joseph sans rien voir ; mes yeux étaient fixés sur lui, son pas réglait mon pas, comme si ses mouvements eussent réglé les miens. Nous traversâmes une partie du village, nous entrâmes dans le parc. Nous suivîmes une allée de grands arbres ; chacun de ces changements me frappait par l’ensemble, mais les détails m’échappaient.

Enfin, j’aperçus de loin, sous une tonnelle de chèvrefeuilles et de clématites, un homme à moitié couché sur une chaise longue. Il était vêtu d’une simarre blanche et portait la calotte rouge, signe du cardinalat. J’étendis la main vers cet homme, le père Joseph comprit l’interrogation.

— Oui, dit-il, c’est lui.

Je passai en ce moment près d’un grand arbre ; je m’y appuyai, car je sentais qu’un pas de plus sans soutien, je tombais.

Il vit mon hésitation, ce mouvement qui indiquait ma faiblesse ; il se souleva.

— Venez sans crainte, dit-il.

Je ne sais quel sentiment lui fit adoucir pour moi sa voix ordinairement rude. Mais enfin cette voix m’arriva pleine d’espérance.

Je repris mes forces, et presque courant, j’allai me jeter à ses pieds.

Il fit signe de la main au père Joseph de s’éloigner. Celui-ci obéit, se retirant hors de la portée de la voix, mais non hors de la portée de la vue.

J’inclinai la tête, étendant les deux mains vers lui.

— Que voulez-vous de moi, ma fille ? demanda le cardinal-duc.

— Monseigneur, monseigneur, une grâce de laquelle dépend non seulement ma vie, mais mon salut.

— Votre nom ?

— Isabelle de Lautrec.

— Ah ! votre père était un fidèle serviteur du roi. C’est chose rare dans nos temps de rébellions. Nous avons eu le malheur de le perdre.

— Oui, monseigneur. M’est-il donc permis d’invoquer sa mémoire près de vous ?

— Je lui eusse accordé vivant ce qu’il m’aurait demandé, excepté les choses qui relèvent du Seigneur seul, et pour lesquelles je ne suis que son simple vicaire. Parlez, que désirez-vous ?

— Monseigneur, j’ai fait des vœux,

— Je me le rappelle, car, sur la demande de votre père, je me suis opposé à ces vœux de tout mon pouvoir, et j’ai, au lieu de les avancer, comme vous le demandiez vous-même, fixé un an d’épreuve. Donc, malgré cette année, vous avez prononcé des vœux ?

— Hélas ! hélas ! monseigneur.

— Oui, vous vous repentez, maintenant ?

J’aimais mieux mettre mon repentir sur le compte de mon inconstance que sur le compte de ma fidélité.

— Monseigneur, lui dis-je, je n’avais que dix-huit ans, et la mort d’un homme que j’aimais m’avait rendue folle.

Il sourit.

— Oui, et vous avez vingt-quatre ans maintenant et vous êtes devenue raisonnable.

J’admirai la mémoire prodigieuse de cet homme qui se souvenait de l’époque d’un événement si peu important que devait être pour lui la prise de voile d’une pauvre enfant qu’il n’avait jamais vue.

J’attendis, les mains jointes toujours.

— Et maintenant, dit-il, vous voudriez rompre ces vœux, car la femme a vaincu la religieuse, car les souvenirs du monde vous ont poursuivie dans votre retraite, car vous avez voué le corps à Dieu, mais l’âme, l’âme, n’est-ce pas, l’âme est restée sur la terre ? Ô faiblesse humaine !

— Monseigneur, monseigneur ! m’écriai-je, je suis perdue si vous n’avez pitié de moi !

— C’est cependant bien librement et bien volontairement que vous avez prononcé vos vœux.

— Oh ! oui, librement et volontairement. Je vous le répète, monseigneur, j’étais folle.

— Et quelle excuse pouvez-vous donner à Dieu de ce peu de persistance dans votre volonté ?

Mon excuse, cette excuse bien connue de Dieu, qui vous a conservé la vie, mon bien-aimé, je ne pouvais la lui donner, puisque c’était vous perdre. Je me tus, laissant échapper seulement un second gémissement.

— D’excuses, vous n’en avez pas, dit le duc.

Je me tordis les bras de douleur.

— Eh bien ! il faut donc que j’en trouve une, moi, dit-il, un peu mondaine, peut-être.

— Oh ! secondez-moi, aidez-moi, monseigneur, et vous serez béni par moi jusqu’au dernier soupir de ma vie.

— Soit ! je ne veux pas, comme ministre du roi Louis XIII, qu’un si beau et si loyal nom que celui que vous portez périsse ; votre nom est une des vraies gloires de la France, et les vraies gloires de la France me sont chères.

Puis, me regardant fixement :

— Vous aimez quelqu’un ? me demanda-t-il.

J’inclinai mon front jusque dans la poussière.

— Oui, c’est cela, reprit le duc, j’ai bien deviné, vous aimez quelqu’un ; celui que vous aimez est-il libre ?

— Oui, monseigneur.

— Il sait la démarche que vous avez faite, et il attend ?

— Il attend.

— C’est bien. Cet homme joindra à son nom, quel qu’il soit, le nom de Lautrec, afin que le nom du vainqueur de Ravennes et de Brescia soit impérissable comme sa mémoire, et vous serez libre.

— Oh ! monseigneur ! m’écriai-je en baisant ses pieds. Il me releva haletante de joie.

Il fit un signe au père Joseph, qui se rapprocha.

— Reconduisez mademoiselle Isabelle de Lautrec où vous l’avez été prendre, dit le cardinal, et dans une heure vous lui porterez la bulle qui la délie de ses vœux.

— Monseigneur, monseigneur, comment faire pour vous remercier ?

— C’est bien facile : quand on vous demandera votre opinion sur moi, dites que je sais punir et récompenser. Vivant, j’ai puni le traître Montmorency ; mort, je récompense le loyal Lautrec. Allez, ma fille, allez.

Je baisai dix fois encore ses mains, et je suivis le père Joseph.

Une heure après, il m’apporta la bulle qui rompt mes vœux.

Je partis à l’instant même sans perdre une minute, la précieuse bulle sur mon cœur, et certes plus fervente à Dieu depuis que Dieu m’avait rendu ma parole que jamais je n’avais été auparavant.

Je n’employai que treize journées à mon retour, et me voilà, et je vous écris, mon bien-aimé, non pas tout ce que j’ai à vous dire, car alors je vous écrirais un volume, et vous seriez huit jours sans savoir que je suis libre, que je vous aime, et que nous allons être heureux.

Je me hâte de terminer pour que vous appreniez cette riche nouvelle une minute plus tôt.

Les chevaux resteront attelés, et au retour de la colombe… je pars.

Dites-moi seulement où vous êtes, et attendez-moi.

Va, ma colombe : je n’ai jamais eu si grand besoin de tes ailes.

Va et reviens.

Tu entends, mon bien-aimé : rien autre chose que l’endroit où je te trouverai. Je ne veux pas que tu retardes notre réunion d’une minute, fût-ce pour écrire ces deux bienheureux mots :

Je t’aime !…

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