Chapitre 4 Quatrième lettre
10 mai, après matines.
J’ai été trois jours à vous répondre, comme vous le voyez par la date de ma lettre ; c’est que la vôtre ne me laissait aucun doute. J’espérais vous appeler ma sœur, et il faut que je renonce à vous écrire ou que je vous appelle mon frère.
Vous craignez, dites-vous, d’avoir un pan de votre habit pris dans la porte qui ouvre sur le monde. Vous êtes donc passé du monde dans la solitude ?
Vous avez chu à travers les divers degrés de la grandeur humaine, dites-vous encore. Vous étiez placé au premier rang de la société, pour que votre chute traversât tant d’espaces intermédiaires.
Vous avez perdu presque un royaume, et vous n’avez pas frissonné au vent de la hache qui abaissait les têtes autour de vous, dites-vous aussi. Vous avez donc vécu de la vie des grands, vous avez donc pris part aux luttes des princes ?
Comment voulez-vous que je concilie tout avec votre âge, car vous êtes jeune ; avec votre humilité, car vous parlez à genoux ?
Et cependant, quel intérêt auriez-vous à me tromper ? vous ne me connaissez pas ; vous ne savez pas si je suis noble ou vassale, jeune ou vieille, laide ou jolie ?
Au reste, il ne vous importe pas plus à vous de savoir qui je suis qu’à moi de savoir qui vous êtes. Nous sommes deux créatures étrangères l’une à l’autre, séparées l’une de l’autre, inconnues l’une à l’autre, et qu’aucune puissance ne saurait matériellement réunir.
Mais au dehors de la réunion matérielle, il y a la communion de la pensée ; en dehors du toucher et de la vue des corps , il y a la fraternité des âmes, agape mystérieuse où l’on boit dans la même coupe la parole du Seigneur et les rayons de flamme de l’Esprit-Saint.
Voilà tout ce que je désire de vous, voilà tout ce que vous pouvez vouloir de moi.
Ceci arrêté, s’il y a quelque sympathie entre nos esprits, quelque affinité entre nos âmes, quel mal peut-il y avoir aux yeux du Seigneur à ce que nos esprits et nos âmes communiquent à travers l’espace, comme feraient les rayons de deux étoiles amies qui se croiseraient dans les solitudes éthérées du firmament ?
Maintenant, voici comment la pauvre Iris avait quitté ma chambre :
La veille du jour où vous lui avez sauvé la vie, je priais, agenouillée : ma lampe était posée près des rideaux de mon lit. Vers minuit, tout en priant, je m’endormis. Dix minutes après peut-être, ma porte, mal fermée, s’ouvrit, poussée par le vent ; mes rideaux soulevés flottèrent, atteignirent la lampe et prirent feu. En un instant, ma chambre, qui est petite, fut pleine de flamme et de chaleur. Je m’éveillai suffoquée à demi. Ma pauvre colombe voletait au plafond se débattant au milieu de la fumée. Je courus à la fenêtre et l’ouvris. À peine la fenêtre fut-elle ouverte qu’elle s’élança et que je l’entendis se heurter dans l’obscurité aux branches des arbres bien connus, aux branches desquels elle se joue une partie de la journée. Espérant qu’elle rentrerait au point du jour, je laissai ma fenêtre ouverte ; mais le jour vint et s’écoula sans que je la revisse. Épouvantée par l’incendie, elle avait fui sans doute tant qu’elle avait eu d’ailes. Le lendemain, à son retour, elle aura été poursuivie par l’épervier, contre lequel elle a été vous demander secours. Vous l’avez recueillie, gardée, et je la croyais perdue, quand tout à coup j’ai entendu battre de l’aile à mon carreau. J’ai ouvert ma fenêtre : c’était la fugitive qui apportait son excuse avec elle, mais qui, ne l’eût-elle pas apportée, était pardonnée d’avance.
Voilà l’histoire de la pauvre Iris. Est-ce tout ce que vous voulez savoir ? et n’avez-vous plus autre chose à me demander ? Dans ce cas-là, notre messagère reviendra sans lettre et sans billet. Je saurai ce que cela veut dire, et d’ici je vous écrirai.
Adieu, mon frère, le Seigneur soit avec vous !
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