Chapitre 47 Quarante-septième lettre
(Fragment d’une lettre retrouvée dans les archives du couvent des Ursulines de Montolieu, mais dont la première partie manque).
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Au point du jour, je suis partie du village de Camons, où, comme je vous l’ai dit, très chère mère en Dieu, tout me faisait croire qu’il était venu dans la journée.
J’avais interrogé toute la famille du pauvre charpentier blessé, et à son signalement je l’eusse reconnu si déjà mon cœur ne m’eût dit que c’était lui.
D’ailleurs, ces paroles qu’il avait prononcées en les quittant : « Vous voilà consolés, priez pour le consolateur ! » ne pouvaient venir que de cette âme souffrante et prête à se vouer à Dieu.
Je repris donc des forces dans l’espérance de le revoir ; il fallait, si je prenais un cheval ou une voiture, faire un immense détour pour atteindre cette petite maison qui m’apparaissait comme un point blanc, près de ce sombre et massif couvent des Camaldules, qui, quoique distant de près de trois lieues à vol d’oiseau, m’envoyait le bruit de ses cloches sur l’aile du vent.
En sortant du village, je lâchai la colombe ; la pauvre petite fit un de ses plus longs vols, près de deux cents pas, dans la direction de la maison que mon regard dévorait. Je n’eus plus de doutes ; l’approche du but lui avait donné, comme à moi, des forces.
Par malheur, il n’y avait aucun chemin tracé ; il me fallait suivre le penchant de la montagne, tantôt coupée par des ravins, tantôt sillonnée par des ruisseaux, tantôt chargée de petits bois dans lesquels je n’osais m’engager de peur de me perdre.
Je marchai trois heures sans m’arrêter ; mais à peine, à cause des détours, avais-je fait deux lieues.
Souvent la maison disparaissait, et, sans ma colombe chérie, je me serais égarée. Je la jetais en l’air et suivais la direction que son vol m’avait tracée.
Enfin, il me sembla qu’en m’approchant la route devenait moins hérissée de difficultés. J’entendis sonner huit heures à un petit village ; je ne sais pourquoi il me sembla que le timbre de cette horloge avait quelque chose de triste qui me serra le cœur. On eût dit que chaque heure, en passant près de moi sur ses ailes de bronze, me disait :
Hâte-toi ! hâte-toi !
Je me hâtai, et bientôt je commençai à distinguer la petite maison dans ses détails. À mesure que j’en approchais, je reconnaissais la description qu’il m’en avait faite, la fenêtre par laquelle il regardait se lever le soleil, le jasmin qui ombrageait cette fenêtre et qui n’était de loin, pour moi, qu’une palissade verte.
Un instant je crus l’apercevoir à cette fenêtre, et, soit vision, soit réalité, j’étendis les bras, je poussai un cri.
Hélas ! j’étais à plus d’un quart de lieue encore ! il ne me vit ni ne m’entendit.
Les cloches du couvent tintaient toujours ; je me rappelai malgré moi ce tintement nocturne et incessant qui avait précédé pour moi la prise de voile, et parfois, comme un terrible soupçon, il me passait par l’esprit et par le cœur que c’était pour lui que les cloches tintaient ainsi.
Mais je me disais à moi-même en secouant la tête : Non, non, non !
J’approchais toujours ; alors je vis une longue procession composée de moines qui se rendaient à la petite maison blanche et qui, un instant après, reprirent le chemin du couvent.
Qu’allaient-ils chercher à cette maison ?
Était-ce un vivant ou un mort ?
J’allais le savoir, car je n’étais plus qu’à quelques centaines de pas de la maison, lorsqu’un torrent me barra le passage.
Il descendait si rapide, si chargé de pierres, si fangeux ; il paraissait si profond, que je ne tentai pas même de le traverser.
Je remontai vers sa source en courant, malgré ma fatigue ; mais je sentais que j’arriverais jusqu’à cette maison. Il est vrai que là, selon toute probabilité, toute cette force factice m’abandonnerait.
Au bout d’un quart d’heure de marche, j’arrivai à un arbre jeté d’un bord à l’autre. Dans tout autre temps, je n’aurais jamais osé me hasarder sur ce pont mouvant, je m’y élançai et le traversai d’un pied sûr comme je l’avais mesuré d’un œil ferme.
Arrivée là, plus d’obstacle, une espèce de chemin frayé ; je continuai ma course ; seulement ma course devenait plus rapide au fur et à mesure que j’approchais.
Je l’atteignis, ce but si désiré ; la porte était ouverte : je franchis le seuil ; un escalier s’offrait à ma droite, je m’y élançai ; mais silencieuse, sans appeler personne. Je n’osais pas depuis que j’avais touché la porte ; j’avais la conviction que je trouverais la chambre vide.
La chambre était vide, la fenêtre ouverte, et sur une table une lettre toute trempée encore de larmes.
Cette lettre, ô ma mère ! cette lettre, dont les dernières lignes étaient tracées depuis une demi-heure à peine, cette lettre, c’était son suprême adieu.
J’arrivais une demi-heure trop tard : il était à l’église, il prononçait ses vœux.
Je sentis la maison trembler sous mes pieds ; il me sembla que tout tournait autour de moi. Je commençai un cri qui devait se terminer par mon dernier soupir, quand tout à coup cette idée me vint que le sacrifice n’était peut-être point accompli, que les vœux n’étaient pas encore prononcés.
Je m’élançai hors de la maison, reprenant instinctivement ma colombe, qui s’était posée sur une branche de buis bénit.
Le couvent était à cent pas à peu près ; mais cette fois je sentais bien qu’il ne me resterait pas assez de forces pour atteindre l’église. Je n’avais plus qu’un reste de raison dans le cerveau, qu’un reste de souffle dans la poitrine.
J’entendais les prêtres qui chantaient le Magnificat ;
J’entendais l’orgue qui jouait le Veni Creator.
Mon Dieu ! mon Dieu ! il me restait quelques secondes, et voilà tout.
Malheur ! trois fois malheur ! l’église se présentait à moi du côté de l’abside ; il fallait en faire le tour pour trouver la porte.
La fenêtre du milieu était ouverte ; mais comment espérer que ma voix dominerait le bruit de l’orgue et le chant des prêtres ?
J’essayai de crier cependant ; un râlement sourd sortit de ma poitrine, et voilà tout.
Il y a des instants où l’on comprend que tout nous abandonne et que tout est perdu.
Je sentis mes idées se confondre ; tout se brisa en moi ; puis, au milieu de ce chaos, un éclair, une flamme, une lueur traversa mon cœur.
Je lançai la colombe vers la fenêtre ouverte, et je tombai évanouie.
Bonté du ciel ! quand je revins à moi, j’étais dans ses bras.
Il avait déjà la robe du moine, il avait déjà la tonsure du prêtre, et cependant il était à moi, à moi, à moi !
À moi, pour toujours !
Le serment déjà commencé sur les lèvres, la colombe, descendant comme l’Esprit-Saint sur un rayon de soleil, l’avait interrompu.
Colombe bien-aimée, tu seras sculptée sur notre tombeau, endormie dans nos mains entrelacées.
Je vous ai promis de vous écrire si je le retrouvais, sainte mère. Dieu, dans sa miséricorde infinie, a permis que je le retrouve, et je vous écris.
Votre fille bien respectueuse et bien reconnaissante.
Isabelle de Lautrec, csse de Moret.
Palerme l’heureuse, 10 septembre 1638.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.