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Chapitre 6 Sixième lettre

11 mai à midi.

En effet, vous avez deviné juste, pauvre âme en peine ; j’avais résolu de ne plus vous écrire : car à quoi bon, couché qu’on est dans la tombe, de s’obstiner à sortir encore les mains du sépulcre, si ce n’est pour les élever vers Dieu ? Mais une espèce de miracle vient altérer ma résolution. Cette lettre, que vous aviez écrite pour vous seule, cette lettre dans laquelle vous répandez votre âme au pied du Seigneur, cette lettre, confidente de votre pensée, coupe à moitié pleine d’amertume, et qui devait à votre retour déborder sous vos larmes, cette lettre, la colombe, infidèle cette fois, me l’a apportée, non plus pliée par vous sous son aile, mais d’elle-même, mais à son bec, comme la colombe de l’Arche portait le rameau vert qui indiquait que les eaux commençaient à s’écouler sur la face du globe, comme tarissent enfin les larmes sur le visage d’un pécheur pardonné.

Eh bien ! soit ! j’accepte cette tâche que vous me donnez, de porter une part de votre douleur ; car, aussi bien, je ne m’appartiens plus à moi-même, et des forces que Dieu m’a laissées, je dois faire un levier pour soulever les infortunes d’autrui. Mon âme, à partir de ce moment, est vide de mes propres infortunes ; versez-y les vôtres, ruisseau qui cherchez une rivière où vous confondre, météore qui cherchez une étoile où vous éteindre.

Vous demandez pourquoi vous souffrez, n’ayant rien fait. Prenez garde ! vous interrogez Dieu, et de l’interrogatoire au blasphème, la distance est faible, la chute rapide.

Notre orgueil est notre plus grand ennemi ici-bas. On dit qu’il y a en ce moment un philosophe qui vient de diviser la nature entière en tourbillons. Au compte de ce philosophe, chaque étoile fixe serait un soleil, centre d’un monde comme le nôtre, et tous ces mondes, soumis aux lois de la pondération, tourneraient et graviteraient dans l’espace, chacun autour de son centre, sans se heurter ni se confondre.

Voilà un système, n’est-ce pas, qui grandirait bien Dieu, mais rapetisserait bien l’homme !

Ainsi notre pauvre monde à nous peut se subdiviser en des millions de mondes. Notre orgueil nous fait croire à chacun que nous sommes un soleil, centre d’un tourbillon, tandis que nous sommes tout au plus un des atomes, un des grains de poussière que le souffle du Seigneur fait graviter et tourner par millions autour de ces étoiles plus ou moins brillantes qu’on appelle les rois, les empereurs, les princes, les héros, les puissants de ce monde enfin, auxquels Dieu a remis, comme signes de leur puissance, le sceptre ou la crosse, la tiare ou l’épée.

Eh bien ! qui vous dit que les choses immatérielles ne se pondèrent pas comme les choses matérielles ? Qui vous dit que les malheurs d’un monde ne concourent pas au bonheur de l’autre ? Qui vous dit qu’une des lois de la nature morale n’est point qu’une moitié du cœur soit dans les larmes, afin que l’autre côté soit dans la joie, comme il faut qu’une part de la terre soit dans l’obscurité pour que l’autre soit dans la lumière ?

Dites-moi donc vos malheurs, pauvre âme affligée, car quels que soient vos malheurs, ils n’atteindront point, j’en suis sûr, à la hauteur des miens ; dites et j’aurai, je l’espère, une consolation pour chacune de vos plaintes, un baume pour chacune de vos blessures.

Mais de votre côté, je vous en supplie, buvez au ruisseau de mes paroles, sans chercher la fontaine d’où elles sortent ; faites comme font les noirs Éthiopiens et les pâles enfants de l’Égypte, qui se désaltèrent aux rives du Nil, et qui croiraient commettre une impiété en remontant le fleuve jusqu’à sa source.

D’après quelques mots qui me sont échappés, vous avez pensé lire dans ma vie passée ; vous avez fait de moi un grand de ce monde ; vous avez cru qu’un sillon de lumière avait accompagné ma chute, et que j’étais tombé du ciel sur la terre comme un ange foudroyé. Détrompez-vous tout d’abord : je suis un humble religieux portant un humble nom ; de mon passé sombre ou brillant, humble ou orgueilleux, j’ai perdu toute mémoire, et moins clairvoyant dans la vie que le philosophe antique qui se rappelait avoir combattu au siège de Troie ne l’était dans la mort, aujourd’hui je ne me souviens pas d’hier, et demain je ne me souviendrai pas d’aujourd’hui.

C’est ainsi que je veux marcher pas à pas dans l’éternité, effaçant chaque vestige que je laisse après moi, afin d’arriver au jour de ma mort devant le Seigneur tel que je suis sorti du sein de ma mère : solus, pauper et nudus : seul, pauvre et nu.

Adieu, ma sœur, ne me demandez pas plus que je ne puis vous donner, afin que je puisse vous donner toujours.

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