PREMIÈRE PARTIE
ÉTUDES DE MŒURS
TROISIÈME LIVRE
PARIS.--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
TOME III
LA MAISON NUCINGEN--PIERRE GRASSOU
LES SECRETS DE LA PRINCESSE CADIGNAN--LES EMPLOYÉS
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES: (1re partie) Esther heureuse
(2e partie) A combien l’amour revient aux vieillards.
PARIS Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3.
1870
[Illustration: LA PRINCESSE DE CADIGNAN
La princesse passe encore aujourd’hui pour une des plus fortes sur la toilette.....
(LA PRINCESSE DE CADIGNAN.)]
TROISIÈME LIVRE,
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
LA MAISON NUCINGEN.
A MADAME ZULMA CARAUD.
_N’est-ce pas à vous, madame, dont la haute et probe intelligence est comme un trésor pour vos amis, à vous qui êtes à la fois pour moi tout un public et la plus indulgente des sœurs, que je dois dédier cette œuvre? daignez l’accepter comme témoignage d’une amitié dont je suis fier. Vous et quelques âmes, belles comme la vôtre, comprendront ma pensée en lisant la Maison Nucingen accolée à César Birotteau. Dans ce contraste n’y a-t-il pas tout un enseignement social?_
DE BALZAC.
Vous savez combien sont minces les cloisons qui séparent les cabinets particuliers dans les plus élégants cabarets de Paris. Chez Véry, par exemple, le plus grand salon est coupé en deux par une cloison qui s’ôte et se remet à volonté. La scène n’était pas là, mais dans un bon endroit qu’il ne me convient pas de nommer. Nous étions deux, je dirai donc, comme le Prud’homme de Henri Monnier: «Je ne voudrais pas la compromettre.» Nous caressions les friandises d’un dîner exquis à plusieurs titres, dans un petit salon où nous parlions à voix basse, après avoir reconnu le peu d’épaisseur de la cloison. Nous avions atteint au moment du rôti sans avoir eu de voisins dans la pièce contiguë à la nôtre, où nous n’entendions que les pétillements du feu. Huit heures sonnèrent, il se fit un grand bruit de pieds, il y eut des paroles échangées, les garçons apportèrent des bougies. Il nous fut démontré que le salon voisin était occupé. En reconnaissant les voix, je sus à quels personnages nous avions affaire. C’était quatre des plus hardis cormorans éclos dans l’écume qui couronne les flots incessamment renouvelés de la génération présente; aimables garçons dont l’existence est problématique, à qui l’on ne connaît ni rentes ni domaines, et qui vivent bien. Ces spirituels _condottieri_ de l’Industrie moderne, devenue la plus cruelle des guerres, laissent les inquiétudes à leurs créanciers, gardent les plaisirs pour eux, et n’ont de souci que de leur costume. D’ailleurs braves à fumer, comme Jean Bart, leur cigare sur une tonne de poudre, peut-être pour ne pas faillir à leur rôle; plus moqueurs que les petits journaux, moqueurs à se moquer d’eux-mêmes; perspicaces et incrédules, fureteurs d’affaires, avides et prodigues, envieux d’autrui, mais contents d’eux-mêmes; profonds politiques par saillies, analysant tout, devinant tout, ils n’avaient pas encore pu se faire jour dans le monde où ils voudraient se produire. Un seul des quatre est parvenu, mais seulement au pied de l’échelle. Ce n’est rien que d’avoir de l’argent, et un parvenu ne sait tout ce qui lui manque alors qu’après six mois de flatteries. Peu parleur, froid, gourmé, sans esprit, ce parvenu nommé Andoche Finot, a eu le cœur de se mettre à plat ventre devant ceux qui pouvaient le servir, et la finesse d’être insolent avec ceux dont il n’avait plus besoin. Semblable à l’un des grotesques du ballet de Gustave, il est marquis par derrière et vilain par devant. Ce prélat industriel entretient un caudataire, Émile Blondet, rédacteur de journaux, homme de beaucoup d’esprit, mais décousu, brillant, capable, paresseux, se sachant exploité, se laissant faire, perfide, comme il est bon, par caprices; un de ces hommes que l’on aime et que l’on n’estime pas. Fin comme une soubrette de comédie, incapable de refuser sa plume à qui la lui demande, et son cœur à qui le lui emprunte, Émile est le plus séduisant de ces hommes-filles de qui le plus fantasque de nos gens d’esprit a dit: «Je les aime mieux en souliers de satin qu’en bottes.» Le troisième, nommé Couture, se maintient par la Spéculation. Il ente affaire sur affaire, le succès de l’une couvre l’insuccès de l’autre. Aussi vit-il à fleur d’eau soutenu par la force nerveuse de son jeu, par une coupe roide et audacieuse. Il nage de ci, de là, cherchant dans l’immense mer des intérêts parisiens un îlot assez contestable pour pouvoir s’y loger. Évidemment, il n’est pas à sa place. Quant au dernier, le plus malicieux des quatre, son nom suffira: Bixiou! Hélas! ce n’est plus le Bixiou de 1825, mais celui de 1836, le misanthrope bouffon à qui l’on connaît le plus de verve et de mordant, un diable enragé d’avoir dépensé tant d’esprit en pure perte, furieux de ne pas avoir ramassé son épave dans la dernière révolution, donnant son coup de pied à chacun en vrai Pierrot des Funambules, sachant son époque et les aventures scandaleuses sur le bout de son doigt, les ornant de ses inventions drôlatiques, sautant sur toutes les épaules comme un clown, et tâchant d’y laisser une marque à la façon du bourreau.
Après avoir satisfait aux premières exigences de la gourmandise, nos voisins arrivèrent où nous en étions de notre dîner, au dessert; et, grâce à notre coite tenue, ils se crurent seuls. A la fumée des cigares, à l’aide du vin de Champagne, à travers les amusements gastronomiques du dessert, il s’entama donc une intime conversation. Empreinte de cet esprit glacial qui roidit les sentiments les plus élastiques, arrête les inspirations les plus généreuses, et donne au rire quelque chose d’aigu, cette causerie pleine de l’âcre ironie qui change la gaîté en ricanerie, accusa l’épuisement d’âmes livrées à elles-mêmes, sans autre but que la satisfaction de l’égoïsme, fruit de la paix où nous vivons. Ce pamphlet contre l’homme que Diderot n’osa pas publier, le _Neveu de Rameau_; ce livre, débraillé tout exprès pour montrer des plaies, est seul comparable à ce pamphlet dit sans aucune arrière-pensée, où le mot ne respecta même point ce que le penseur discute encore, où l’on ne construisit qu’avec des ruines, où l’on nia tout, où l’on n’admira que ce que le scepticisme adopte: l’omnipotence, l’omniscience, l’omniconvenance de l’argent. Après avoir tiraillé dans le cercle des personnes de connaissance, la Médisance se mit à fusiller les amis intimes. Un signe suffit pour expliquer le désir que j’avais de rester et d’écouter au moment où Bixiou prit la parole, comme on va le voir. Nous entendîmes alors une de ces terribles improvisations qui valent à cet artiste sa réputation auprès de quelques esprits blasés; et, quoique souvent interrompue, prise et reprise, elle fut sténographiée par ma mémoire. Opinions et forme, tout y est en dehors des conditions littéraires. Mais c’est ce que cela fut: un pot-pourri de choses sinistres qui peint notre temps, auquel l’on ne devrait raconter que de semblables histoires, et j’en laisse d’ailleurs la responsabilité au narrateur principal. La pantomime, les gestes, en rapport avec les fréquents changements de voix par lesquels Bixiou peignait les interlocuteurs mis en scène, devaient être parfaits, car ses trois auditeurs laissaient échapper des exclamations approbatives et des interjections de contentement.
--Et Rastignac t’a refusé? dit Blondet à Finot.
--Net.
--Mais l’as-tu menacé des journaux, demanda Bixiou.
--Il s’est mis à rire, répondit Finot.
--Rastignac est l’héritier direct de feu de Marsay, il fera son chemin en politique comme dans le monde, dit Blondet.
--Mais comment a-t-il fait sa fortune, demanda Couture. Il était en 1819 avec l’illustre Bianchon, dans une misérable pension du quartier latin; sa famille mangeait des hannetons rôtis et buvait le vin du cru, pour pouvoir lui envoyer cent francs par mois; le domaine de son père ne valait pas mille écus; il avait deux sœurs et un frère sur les bras, et maintenant...
--Maintenant, il a quarante mille livres de rentes, reprit Finot; chacune de ses sœurs a été richement dotée, noblement mariée, et il a laissé l’usufruit du domaine à sa mère...
--En 1827, dit Blondet, je l’ai encore vu sans le sou.
--Oh! en 1827, dit Bixiou.
--Eh! bien, reprit Finot, aujourd’hui nous le voyons en passe de devenir ministre, pair de France et tout ce qu’il voudra être! Il a depuis trois ans fini convenablement avec Delphine, il ne se mariera qu’à bonnes enseignes, et il peut épouser une fille noble, lui! Le gars a eu le bon esprit de s’attacher à une femme riche.
--Mes amis, tenez-lui compte des circonstances atténuantes, dit Blondet, il est tombé dans les pattes d’un homme habile en sortant des griffes de la misère.
--Tu connais bien Nucingen, dit Bixiou, dans les premiers temps, Delphine et Rastignac le trouvaient _bon_; une femme semblait être, pour lui, dans sa maison, un joujou, un ornement. Et voilà ce qui, pour moi, rend cet homme carré de base comme de hauteur: Nucingen ne se cache pas pour dire que sa femme est la représentation de sa fortune, _une chose_ indispensable, mais secondaire dans la vie à haute pression des hommes politiques et des grands financiers. Il a dit, devant moi, que Bonaparte avait été bête comme un bourgeois dans ses premières relations avec Joséphine, et qu’après avoir eu le courage de la prendre comme un marchepied, il avait été ridicule en voulant faire d’elle une compagne.
--Tout homme supérieur doit avoir, sur les femmes, les opinions de l’Orient, dit Blondet.
--Le baron a fondu les doctrines orientales et occidentales en une charmante doctrine parisienne. Il avait en horreur de Marsay qui n’était pas maniable, mais Rastignac lui a plu beaucoup et il l’a exploité sans que Rastignac s’en doutât: il lui a laissé toutes les charges de son ménage. Rastignac a endossé tous les caprices de Delphine, il la menait au bois, il l’accompagnait au spectacle. Ce grand petit homme politique d’aujourd’hui a long-temps passé sa vie à lire et à écrire de jolis billets. Dans les commencements, Eugène était grondé pour des riens, il s’égayait avec Delphine quand elle était gaie, s’attristait quand elle était triste, il supportait le poids de ses migraines, de ses confidences, il lui donnait tout son temps, ses heures, sa précieuse jeunesse pour combler le vide de l’oisiveté de cette Parisienne. Delphine et lui tenaient de grands conseils sur les parures qui allaient le mieux, il essuyait le feu des colères et la bordée des boutades; tandis que, par compensation, elle se faisait charmante pour le baron. Le baron riait à part lui; puis, quand il voyait Rastignac pliant sous le poids de ses charges, il avait l’_air de soupçonner quelque chose_, et reliait les deux amants par une peur commune.
--Je conçois qu’une femme riche ait fait vivre et vivre honorablement Rastignac; mais où a-t-il pris sa fortune, demanda Couture. Une fortune, aussi considérable que la sienne aujourd’hui, se prend quelque part, et personne ne l’a jamais accusé d’avoir inventé une bonne affaire?
--Il a hérité, dit Finot.
--De qui? dit Blondet.
--Des sots qu’il a rencontrés, reprit Couture.
--Il n’a pas tout pris, mes petits amours, dit Bixiou:
... Remettez-vous d’une alarme aussi chaude; Nous vivons dans un temps très-ami de la fraude.
Je vais vous raconter l’origine de sa fortune. D’abord, hommage au talent! Notre ami n’est pas un gars, comme dit Finot, mais un gentleman qui sait le jeu, qui connaît les cartes et que la galerie respecte. Rastignac a tout l’esprit qu’il faut avoir dans un moment donné, comme un militaire qui ne place son courage qu’à quatre-vingt-dix jours, trois signatures et des garanties. Il paraîtra cassant, brise-raison, sans suite dans les idées, sans constance dans ses projets, sans opinion fixe; mais s’il se présente une affaire sérieuse, une combinaison à suivre, il ne s’éparpillera pas, comme Blondet que voilà! et qui discute alors pour le compte du voisin, Rastignac se concentre, se ramasse, étudie le point où il faut charger, et il charge à fond de train. Avec la valeur de Murat, il enfonce les carrés, les actionnaires, les fondateurs et toute la boutique; quand la charge a fait son trou, il rentre dans sa vie molle et insouciante, il redevient l’homme du midi, le voluptueux, le diseur de riens, l’inoccupé Rastignac, qui peut se lever à midi parce qu’il ne s’est pas couché au moment de la crise.
--Voilà qui va bien, mais arrive donc à sa fortune, dit Finot.
--Bixiou ne nous fera qu’une charge, reprit Blondet. La fortune de Rastignac, c’est Delphine de Nucingen, femme remarquable, et qui joint l’audace à la prévision.
--T’a-t-elle prêté de l’argent? demanda Bixiou.
Un rire général éclata.
--Vous vous trompez sur elle, dit Couture à Blondet, son esprit consiste à dire des mots plus ou moins piquants, à aimer Rastignac avec une fidélité gênante, à lui obéir aveuglément, une femme tout à fait italienne.
--Argent à part, dit aigrement Andoche Finot.
--Allons, allons, reprit Bixiou d’une voix pateline, après ce que nous venons de dire, osez-vous encore reprocher à ce pauvre Rastignac d’avoir vécu aux dépens de la maison Nucingen, d’avoir été mis dans ses meubles ni plus ni moins que la Torpille jadis par notre ami des Lupeaulx? vous tomberiez dans la vulgarité de la rue Saint-Denis. D’abord, abstraitement parlant, comme dit Royer-Collard, la question peut soutenir _la critique de la raison pure_, quant à celle de la raison impure...
--Le voilà lancé! dit Finot à Blondet.
--Mais, s’écria Blondet, il a raison. La question est très-ancienne, elle fut le grand mot du fameux duel à mort entre la Châteigneraie et Jarnac. Jarnac était accusé d’être en bons termes avec sa belle-mère, qui fournissait au faste du trop aimé gendre. Quand un fait est si vrai, il ne doit pas être dit. Par dévouement pour le roi Henri II, qui s’était permis cette médisance, la Châteigneraie la prit sur son compte; de là ce duel qui a enrichi la langue française de l’expression: _coup de Jarnac_.
--Ha! l’expression vient de si loin, elle est donc noble, dit Finot.
--Tu pouvais ignorer cela en ta qualité d’ancien propriétaire de journaux et Revues, dit Blondet.
--Il est des femmes, reprit gravement Bixiou, il est aussi des hommes qui peuvent scinder leur existence, et n’en donner qu’une partie (remarquez que je vous phrase mon opinion d’après la formule humanitaire). Pour ces personnes, tout intérêt matériel est en dehors des sentiments; elles donnent leur vie, leur temps, leur honneur à une femme, et trouvent qu’il n’est pas comme il faut de gaspiller entre soi du papier de soie où l’on grave: _La loi punit de mort le contrefacteur_. Par réciprocité, ces gens n’acceptent rien d’une femme. Oui, tout devient déshonorant s’il y a fusion des intérêts comme il y a fusion des âmes. Cette doctrine se professe, elle s’applique rarement...
--Hé! dit Blondet, quelles vétilles! Le maréchal de Richelieu, qui se connaissait en galanterie, fit une pension de mille louis à madame de La Popelinière, après l’aventure de la plaque de cheminée. Agnès Sorel apporta tout naïvement au roi Charles VII sa fortune, et le roi la prit. Jacques Cœur a entretenu la couronne de France, qui s’est laissé faire, et fut ingrate comme une femme.
--Messieurs, dit Bixiou, l’amour qui ne comporte pas une indissoluble amitié me semble un libertinage momentané. Qu’est-ce qu’un entier abandon où l’on se réserve quelque chose? Entre ces deux doctrines, aussi opposées et aussi profondément immorales l’une que l’autre, il n’y a pas de conciliation possible. Selon moi, les gens qui craignent une liaison complète ont sans doute la croyance qu’elle peut finir, et adieu l’illusion! La passion qui ne se croit pas éternelle est hideuse. (Ceci est du Fénelon tout pur.) Aussi, ceux à qui le monde est connu, les observateurs, les gens comme il faut, les hommes bien gantés et bien cravatés, qui ne rougissent pas d’épouser une femme pour sa fortune, proclament-ils comme indispensable une complète scission des intérêts et des sentiments. Les autres sont des fous qui aiment, qui se croient seuls dans le monde avec leur maîtresse! Pour eux, les millions sont de la boue; le gant, le camélia porté par l’idole vaut des millions! Si vous ne retrouvez jamais chez eux le vil métal dissipé, vous trouvez des débris de fleurs cachés dans de jolies boîtes de cèdre! Ils ne se distinguent plus l’un de l’autre. Pour eux, il n’y a plus de _moi_. Toi, voilà leur Verbe incarné. Que voulez-vous? Empêcherez-vous cette maladie secrète du cœur? Il y a des niais qui aiment sans aucune espèce de calcul, et il y a des sages qui calculent en aimant.
--Bixiou me semble sublime, s’écria Blondet. Qu’en dit Finot?
--Partout ailleurs, répondit Finot en se posant dans sa cravate, je dirais comme les gentlemen; mais ici je pense...
--Comme les infâmes mauvais sujets avec lesquels tu as l’honneur d’être, reprit Bixiou.
--Ma foi, oui, dit Finot.
--Et toi? dit Bixiou à Couture.
--Niaiseries, s’écria Couture. Une femme qui ne fait pas de son corps un marchepied, pour faire arriver au but l’homme qu’elle distingue, est une femme qui n’a de cœur que pour elle.
--Et toi, Blondet?
--Moi, je pratique.
--Hé! bien, reprit Bixiou de sa voix la plus mordante, Rastignac n’était pas de votre avis. Prendre et ne pas rendre est horrible et même un peu léger; mais prendre pour avoir le droit d’imiter le seigneur, en rendant le centuple, est un acte chevaleresque. Ainsi pensait Rastignac. Rastignac était profondément humilié de sa communauté d’intérêts avec Delphine de Nucingen, je puis parler de ses regrets, je l’ai vu les larmes aux yeux déplorant sa position. Oui, il en pleurait véritablement!... après souper. Hé! bien, selon vous...
--Ah! çà, tu te moques de nous, dit Finot.
--Pas le moins du monde. Il s’agit de Rastignac, dont la douleur serait selon vous une preuve de sa corruption, car alors il aimait beaucoup moins Delphine! Mais que voulez vous? le pauvre garçon avait cette épine au cœur. C’est un gentilhomme profondément dépravé, voyez-vous, et nous sommes de vertueux artistes. Donc, Rastignac voulait enrichir Delphine, lui pauvre, elle riche! Le croirez-vous?... il y est parvenu. Rastignac, qui se serait battu comme Jarnac, passa dès lors à l’opinion de Henri II, en vertu de son grand mot: Il n’y a pas de vertu absolue, mais des circonstances. Ceci tient à l’histoire de sa fortune.
--Tu devrais bien nous entamer ton conte au lieu de nous induire à nous calomnier nous-mêmes, dit Blondet avec une gracieuse bonhomie.
--Ha! ha! mon petit, lui dit Bixiou en lui donnant le baptême d’une petite tape sur l’occiput, tu te rattrapes au vin de Champagne.
--Hé, par le saint nom de l’Actionnaire, dit Couture, raconte-nous ton histoire?
--J’y étais d’un cran, repartit Bixiou; mais avec ton juron, tu me mets au dénoûment.
--Il y a donc des actionnaires dans l’histoire, demanda Finot.
--Richissimes comme les tiens, répondit Bixiou.
--Il me semble, dit Finot d’un ton gourmé, que tu dois des égards à un bon enfant chez qui tu trouves dans l’occasion un billet de cinq cents...
--Garçon! cria Bixiou.
--Que veux-tu au garçon? lui dit Blondet.
--Faire rendre à Finot ses cinq cents francs, afin de dégager ma langue et déchirer ma reconnaissance.
--Dis ton histoire, reprit Finot en feignant de rire.
--Vous êtes témoins, dit Bixiou, que je n’appartiens pas à cet impertinent qui croit que mon silence ne vaut que cinq cents francs! tu ne seras jamais ministre, si tu ne sais pas jauger les consciences. Eh! bien, oui, dit-il d’une voix câline, mon bon Finot, je dirai l’histoire sans personnalités, et nous serons quittes.
--Il va nous démontrer, dit en souriant Blondet, que Nucingen a fait la fortune de Rastignac.
--Tu n’en es pas si loin que tu le penses, reprit Bixiou. Vous ne connaissez pas ce qu’est Nucingen, financièrement parlant.
--Tu ne sais seulement pas, dit Blondet, un mot de ses débuts?
--Je ne l’ai connu que chez lui, dit Bixiou, mais nous pourrions nous être vus autrefois sur la grand’route.
--La prospérité de la maison Nucingen est un des phénomènes les plus extraordinaires de notre époque, reprit Blondet. En 1804, Nucingen était peu connu. Les banquiers d’alors auraient tremblé de savoir sur la place cent mille écus de ses acceptations. Ce grand financier sent alors son infériorité. Comment se faire connaître? Il suspend ses paiements. Bon! Son nom, restreint à Strasbourg et au quartier Poissonnière, retentit sur toutes les places! il désintéresse son monde avec des valeurs mortes, et reprend ses paiements: aussitôt son papier se fait dans toute la France. Par une circonstance inouïe, les valeurs revivent, reprennent faveur, donnent des bénéfices. Le Nucingen est très-recherché. L’année 1815 arrive, mon gars réunit ses capitaux, achète des fonds avant la bataille de Waterloo, suspend ses paiements au moment de la crise, liquide avec des actions dans les mines de Wortschin qu’il s’était procurées à vingt pour cent au-dessous de la valeur à laquelle il les émettrait lui-même! oui, messieurs! Il prend à Grandet cent cinquante mille bouteilles de vin de Champagne pour se couvrir en prévoyant la faillite de ce vertueux père du comte d’Aubrion actuel, et autant à Duberghe en vins de Bordeaux. Ces trois cent mille bouteilles _acceptées_, acceptées, mon cher, à trente sous, il les a fait boire aux Alliés, à six francs, au Palais-Royal de 1817 à 1819. Le papier de la maison Nucingen et son nom deviennent européens. Cet illustre baron s’est élevé sur l’abîme où d’autres auraient sombré. Deux fois, sa liquidation a produit d’immenses avantages à ses créanciers: il a voulu les rouer, impossible! Il passe pour le plus honnête homme du monde. A la troisième suspension, le papier de la maison Nucingen se fera en Asie, au Mexique, en Australasie, chez les Sauvages. Ouvrard est le seul qui ait deviné cet Alsacien, fils de quelque juif converti par ambition: «Quand Nucingen lâche son or, disait-il, croyez qu’il saisit des diamants!»
--Son compère du Tillet le vaut bien, dit Finot. Songez donc que du Tillet est un homme qui, en fait de naissance, n’en a que ce qui nous est indispensable pour exister, et que ce gars, qui n’avait pas un liard en 1814, est devenu ce que vous le voyez; mais ce qu’aucun de nous (je ne parle pas de toi, Couture) n’a su faire, il a eu des amis au lieu d’avoir des ennemis. Enfin, il a si bien caché ses antécédents, qu’il a fallu fouiller des égouts pour le trouver commis chez un parfumeur de la rue Saint-Honoré, pas plus tard qu’en 1814.
--Ta! ta! ta! reprit Bixiou, ne comparez jamais à Nucingen un petit _carotteur_ comme du Tillet, un chacal qui réussit par son odorat, qui devine les cadavres et arrive le premier pour avoir le meilleur os. Voyez d’ailleurs ces deux hommes: l’un a la mine aiguë des chats, il est maigre, élancé; l’autre est cubique, il est gras, il est lourd comme un sac, immobile comme un diplomate. Nucingen a la main épaisse et un regard de loup-cervier qui ne s’anime jamais; sa profondeur n’est pas en avant, mais en arrière; il est impénétrable, on ne le voit jamais venir, tandis que la finesse de du Tillet ressemble, comme le disait Napoléon de je ne sais qui, à du coton filé trop fin, il casse.
--Je ne vois à Nucingen d’autre avantage sur du Tillet que d’avoir le bon sens de deviner qu’un financier ne doit être que baron, tandis que du Tillet veut se faire nommer comte en Italie, dit Blondet.
--Blondet?... un mot, mon enfant, reprit Couture. D’abord Nucingen a osé dire qu’il n’y a que des apparences d’honnête homme; puis, pour le bien connaître, il faut être dans les affaires. Chez lui, la banque est un très-petit département: il y a les fournitures du gouvernement, les vins, les laines, les indigos, enfin tout ce qui donne matière à un gain quelconque. Son génie embrasse tout. Cet éléphant de la Finance vendrait des Députés au Ministère, et les Grecs aux Turcs. Pour lui le commerce est, dirait Cousin, la totalité des variétés, l’unité des spécialités. La Banque envisagée ainsi devient toute une politique, elle exige une tête puissante, et porte alors un homme bien trempé à se mettre au-dessus des lois de la probité dans lesquelles il se trouve à l’étroit.
--Tu as raison, mon fils, dit Blondet. Mais nous seuls, nous comprenons que c’est alors la guerre portée dans le monde de l’argent. Le banquier est un conquérant qui sacrifie des masses pour arriver à des résultats cachés, ses soldats sont les intérêts des particuliers. Il a ses stratagèmes à combiner, ses embuscades à tendre, ses partisans à lancer, ses villes à prendre. La plupart de ces hommes sont si contigus à la Politique, qu’ils finissent par s’en mêler, et leurs fortunes y succombent. La maison Necker s’y est perdue, le fameux Samuel Bernard s’y est presque ruiné. Dans chaque siècle, il se trouve un banquier de fortune colossale qui ne laisse ni fortune ni successeur. Les frères Pâris, qui contribuèrent à abattre Law, et Law lui-même, auprès de qui tous ceux qui inventent des Sociétés par actions sont des pygmées, Bouret, Baujon, tous ont disparu sans se faire représenter par une famille. Comme le Temps, la Banque dévore ses enfants. Pour pouvoir subsister, le banquier doit devenir noble, fonder une dynastie comme les prêteurs de Charles-Quint, les Fugger, créés princes de Babenhausen, et qui existent encore... dans l’Almanach de Gotha. La Banque cherche la noblesse par instinct de conservation, et sans le savoir peut-être. Jacques Cœur a fait une grande maison noble, celle de Noirmoutier, éteinte sous Louis XIII. Quelle énergie chez cet homme, ruiné pour avoir fait un roi légitime! Il est mort prince d’une île de l’Archipel où il a bâti une magnifique cathédrale.
--Ah! si vous faites des Cours d’Histoire, nous sortons du temps actuel où le trône est destitué du droit de conférer la noblesse, où l’on fait des barons et des comtes à huis-clos, quelle pitié! dit Finot.
--Tu regrettes la savonnette à vilain, dit Bixiou, tu as raison. Je reviens à nos moutons. Connaissez-vous Beaudenord? Non, non, non. Bien. Voyez comme tout passe! Le pauvre garçon était la fleur du dandysme il y a dix ans. Mais il a été si bien absorbé, que vous ne le connaissez pas plus que Finot ne connaissait tout à l’heure l’origine du coup de Jarnac (c’est pour la phrase et non pour te taquiner que je dis cela, Finot!). A la vérité, il appartenait au faubourg Saint-Germain. Eh! bien, Beaudenord est le premier pigeon que je vais vous mettre en scène. D’abord, il se nommait Godefroid de Beaudenord. Ni Finot, ni Blondet, ni Couture, ni moi, nous ne méconnaîtrons un pareil avantage. Le gars ne souffrait point dans son amour-propre en entendant appeler ses gens au sortir d’un bal, quand trente jolies femmes encapuchonnées et flanquées de leurs maris et de leurs adorateurs attendaient leurs voitures. Puis il jouissait de tous les membres que Dieu a donnés à l’homme: sain et entier, ni taie sur un œil, ni faux toupet, ni faux mollets; ses jambes ne rentraient point en dedans, ne sortaient point en dehors; genoux sans engorgement, épine dorsale droite, taille mince, main blanche et jolie, cheveux noirs; teint ni rose comme celui d’un garçon épicier, ni trop brun comme celui d’un Calabrois. Enfin, chose essentielle! Beaudenord n’était pas trop joli homme, comme le sont ceux de nos amis qui ont l’air de faire état de leur beauté, de ne pas avoir autre chose; mais ne revenons pas là-dessus, nous l’avons dit, c’est infâme! Il tirait bien le pistolet, montait fort agréablement à cheval; il s’était battu pour une vétille, et n’avait pas tué son adversaire. Savez-vous que pour faire connaître de quoi se compose un bonheur entier, pur, sans mélange, au dix-neuvième siècle, à Paris, et un bonheur de jeune homme de vingt-six ans, il faut entrer dans les infiniment petites choses de la vie? Le bottier avait attrapé le pied de Beaudenord et le chaussait bien, son tailleur aimait à l’habiller. Godefroid ne grasseyait pas, ne gasconnait pas, ne normandisait pas, il parlait purement et correctement, et mettait fort bien sa cravate, comme Finot. Cousin par alliance du marquis d’Aiglemont, son tuteur (il était orphelin de père et de mère, autre bonheur!), il pouvait aller et allait chez les banquiers, sans que le faubourg Saint-Germain lui reprochât de les hanter, car heureusement un jeune homme a le droit de faire du plaisir son unique loi, de courir où l’on s’amuse, et de fuir les recoins sombres où fleurit le chagrin. Enfin il avait été vacciné (tu me comprends, Blondet). Malgré toutes ces vertus, il aurait pu se trouver très-malheureux. Hé! hé! le bonheur a le malheur de paraître signifier quelque chose d’absolu; apparence qui induit tant de niais à demander: «Qu’est-ce que le bonheur?» Une femme de beaucoup d’esprit disait: «Le bonheur est où on le met.»
--Elle proclamait une triste vérité, dit Blondet.
--Et morale, ajouta Finot.
--Archi-morale! LE BONHEUR, comme LA VERTU, comme LE MAL, expriment quelque chose de relatif, répondit Blondet. Ainsi La Fontaine espérait que, par la suite des temps, les damnés s’habitueraient à leur position, et finiraient par être dans l’enfer comme les poissons dans l’eau.
--Les épiciers connaissent tous les mots de La Fontaine! dit Bixiou.
--Le bonheur d’un homme de vingt-six ans qui vit à Paris, n’est pas le bonheur d’un homme de vingt-six ans qui vit à Blois, dit Blondet, sans entendre l’interruption. Ceux qui partent de là pour déblatérer contre l’instabilité des opinions sont des fourbes ou des ignorants. La médecine moderne, dont le plus beau titre de gloire est d’avoir, de 1799 à 1837, passé de l’état conjectural à l’état de science positive, et ce par l’influence de la grande École analyste de Paris, a démontré que, dans une certaine période, l’homme s’est complétement renouvelé....
--A la manière du couteau de Jeannot, et vous le croyez toujours le même, reprit Bixiou. Il y a donc plusieurs losanges dans cet habit d’Arlequin que nous nommons le bonheur, eh! bien, le costume de mon Godefroid n’avait ni trous ni taches. Un jeune homme de vingt-six ans, qui serait heureux en amour, c’est-à-dire aimé, non à cause de sa florissante jeunesse, non pour son esprit, non pour sa tournure, mais irrésistiblement, pas même à cause de l’amour en lui-même, mais quand même cet amour serait abstrait, pour revenir au mot de Royer-Collard, ce susdit jeune homme pourrait fort bien ne pas avoir un liard dans la bourse que l’objet aimant lui aurait brodée, il pourrait devoir son loyer à son propriétaire, ses bottes à ce bottier déjà nommé, ses habits au tailleur qui finirait, comme la France, par se désaffectionner. Enfin, il pourrait être pauvre! La misère gâte le bonheur du jeune homme qui n’a pas nos opinions transcendantes sur la fusion des intérêts. Je ne sais rien de plus fatigant que d’être moralement très-heureux et matériellement très-malheureux. N’est-ce pas avoir une jambe glacée comme la mienne par le vent coulis de la porte, et l’autre grillée par la braise du feu. J’espère être bien compris, il y a de l’écho dans la poche de ton gilet, Blondet? Entre nous, laissons le cœur, il gâte l’esprit. Poursuivons! Godefroid de Beaudenord avait donc l’estime de ses fournisseurs, car ses fournisseurs avaient assez régulièrement sa monnaie. La femme de beaucoup d’esprit déjà citée, et qu’on ne peut pas nommer, parce que, grâce à son peu de cœur, elle vit....
--Qui est-ce?
--La marquise d’Espard! Elle disait qu’un jeune homme devait demeurer dans un entresol, n’avoir chez lui rien qui sentît le ménage, ni cuisinière, ni cuisine, être servi par un vieux domestique, et n’annoncer aucune prétention à la stabilité. Selon elle, tout autre établissement est de mauvais goût. Godefroid de Beaudenord, fidèle à ce programme, logeait quai Malaquais, dans un entresol; néanmoins il avait été forcé d’avoir une petite similitude avec les gens mariés, en mettant dans sa chambre un lit d’ailleurs si étroit qu’il y tenait peu. Une Anglaise, entrée par hasard chez lui, n’y aurait pu rien trouver d’_improper_. Finot, tu te feras expliquer la grande loi de l’_improper_ qui régit l’Angleterre! Mais puisque nous sommes liés par un billet de mille, je vais t’en donner une idée. Je suis allé en Angleterre, moi! (Bas à l’oreille de Blondet: Je lui donne de l’esprit pour plus de deux mille francs.) En Angleterre, Finot, tu te lies extrêmement avec une femme, pendant la nuit, au bal ou ailleurs; tu la rencontres le lendemain dans la rue, et tu as l’air de la reconnaître: _improper!_ Tu trouves à dîner, sous le frac de ton voisin de gauche, un homme charmant, de l’esprit, nulle morgue, du laissez-aller; il n’a rien d’anglais; suivant les lois de l’ancienne compagnie française, si accorte, si aimable, tu lui parles: _improper!_ Vous abordez au bal une jolie femme afin de la faire danser: _improper!_ Vous vous échauffez, vous discutez, vous riez, vous répandez votre cœur, votre âme, votre esprit dans votre conversation; vous y exprimez des sentiments; vous jouez quand vous êtes au jeu, vous causez en causant et vous mangez en mangeant: _improper! improper! improper!_ Un des hommes les plus spirituels et les plus profonds de cette époque, Stendhal a très-bien caractérisé l’_improper_ en disant qu’il est tel lord de la Grande-Bretagne qui, seul, n’ose pas se croiser les jambes devant son feu, de peur d’être _improper_. Une dame anglaise, fût-elle de la secte furieuse des _saints_ (protestants renforcés qui laisseraient mourir toute leur famille de faim, si elle était _improper_), ne sera pas _improper_ en faisant le diable à trois dans sa chambre à coucher, et se regardera comme perdue si elle reçoit un ami dans cette même chambre. Grâce à l’_improper_, on trouvera quelque jour Londres et ses habitants pétrifiés.
--Quand on pense qu’il est en France des niais qui veulent y importer les solennelles bêtises que les Anglais font chez eux avec ce beau sang-froid que vous leur connaissez, dit Blondet, il y a de quoi faire frémir quiconque a vu l’Angleterre et se souvient des gracieuses et charmantes mœurs françaises. Dans les derniers temps, Walter Scott, qui n’a pas osé peindre les femmes comme elles sont de peur d’être _improper_, se repentait d’avoir fait la belle figure d’_Effie_ dans la Prison d’Édimbourg.
--Veux-tu ne pas être _improper_ en Angleterre? dit Bixiou à Finot.
--Hé! bien? dit Finot.
--Va voir aux Tuileries une espèce de pompier en marbre intitulé Thémistocle par le statuaire, et tâche de marcher comme la statue du commandeur, tu ne seras jamais _improper_. C’est par une application rigoureuse de la grande loi de l’_improper_ que le bonheur de Godefroid se compléta. Voici l’histoire. Il avait un tigre, et non pas un groom, comme l’écrivent des gens qui ne savent rien du monde. Son tigre était un petit Irlandais, nommé Paddy, Joby, Toby (à volonté), trois pieds de haut, vingt pouces de large, figure de belette, des nerfs d’acier faits au gin, agile comme un écureuil, menant un landau avec une habileté qui ne s’est jamais trouvée en défaut ni à Londres ni à Paris, un œil de lézard, fin comme le mien, montant à cheval comme le vieux Franconi, les cheveux blonds comme ceux d’une vierge de Rubens, les joues roses, dissimulé comme un prince, instruit comme un avoué retiré, âgé de dix ans, enfin une vraie fleur de perversité, jouant et jurant, aimant les confitures et le punch, insulteur comme un feuilleton, hardi et chippeur comme un gamin de Paris. Il était l’honneur et le profit d’un célèbre lord anglais, auquel il avait déjà fait gagner sept cent mille francs aux courses. Le lord aimait beaucoup cet enfant: son tigre était une curiosité, personne à Londres n’avait de tigre si petit. Sur un cheval de course, Joby avait l’air d’un faucon. Eh! bien, le lord renvoya Toby, non pour gourmandise, ni pour vol, ni pour meurtre, ni pour criminelle conversation, ni pour défaut de tenue, ni pour insolence envers milady, non pour avoir troué les poches de la première femme de milady, non pour s’être laissé corrompre par les adversaires de milord aux courses, non pour s’être amusé le dimanche, enfin pour aucun fait reprochable. Toby eût fait toutes ces choses, il aurait même parlé à milord sans être interrogé, milord lui aurait encore pardonné ce crime domestique. Milord aurait supporté bien des choses de Toby, tant milord y tenait. Son tigre menait une voiture à deux roues et à deux chevaux l’un devant l’autre, en selle sur le second, les jambes ne dépassant pas les brancards, ayant l’air enfin d’une de ces têtes d’anges que les peintres italiens sèment autour du Père éternel. Un journaliste anglais fit une délicieuse description de ce petit ange, il le trouva trop joli pour un tigre, il offrit de parier que Paddy était une tigresse apprivoisée. La description menaçait de s’envenimer et de devenir _improper_ au premier chef. Le superlatif de l’_improper_ mène à la potence. Milord fut beaucoup loué de sa circonspection par milady. Toby ne put trouver de place nulle part, après s’être vu contester son État-civil dans la Zoologie britannique. En ce temps, Godefroid florissait à l’ambassade de France à Londres, où il apprit l’aventure de Toby, Joby, Paddy. Godefroid s’empara du tigre qu’il trouva pleurant auprès d’un pot de confitures, car l’enfant avait déjà perdu les guinées par lesquelles milord avait doré son malheur. A son retour, Godefroid de Beaudenord importa donc chez nous le plus charmant tigre de l’Angleterre, il fut connu par son tigre comme Couture s’est fait remarquer par ses gilets. Aussi entra-t-il facilement dans la confédération du club dit aujourd’hui de Grammont. Il n’inquiétait aucune ambition après avoir renoncé à la carrière diplomatique, il n’avait pas un esprit dangereux, il fut bien reçu de tout le monde. Nous autres, nous serions offensés dans notre amour-propre en ne rencontrant que des visages riants. Nous nous plaisons à voir la grimace amère de l’Envieux. Godefroid n’aimait pas à être haï. A chacun son goût! Arrivons au solide, à la vie matérielle? Son appartement, où j’ai léché plus d’un déjeuner, se recommandait par un cabinet de toilette mystérieux, bien orné, plein de choses confortables, à cheminée, à baignoire; sortie sur un petit escalier, portes battantes assourdies, serrures faciles, gonds discrets, fenêtres à carreaux dépolis, à rideaux impassibles. Si la chambre offrait et devait offrir le plus beau désordre que puisse souhaiter le peintre d’aquarelle le plus exigeant, si tout y respirait l’allure bohémienne d’une vie de jeune homme élégant, le cabinet de toilette était comme un sanctuaire: blanc, propre, rangé, chaud, point de vent coulis, tapis fait pour y sauter pieds nus, en chemise et effrayée. Là est la signature du garçon vraiment petit-maître et sachant la vie! car là, pendant quelques minutes, il peut paraître ou sot ou grand dans les petits détails de l’existence qui révèlent le caractère. La marquise déjà citée, non, c’est la marquise de Rochefide, est sortie furieuse d’un cabinet de toilette, et n’y est jamais revenue, elle n’y avait rien trouvé d’_improper_. Godefroid y avait une petite armoire pleine...
--De camisoles, dit Finot.
--Allons, te voilà gros Turcaret! (Je ne le formerai jamais!) Mais non, de gâteaux, de fruits, jolis petits flacons de vin de Malaga, de Lunel, un en-cas à la Louis XIV, tout ce qui peut amuser des estomacs délicats et bien appris, des estomacs de seize quartiers. Un vieux malicieux domestique, très-fort en l’art vétérinaire, servait les chevaux et pansait Godefroid, car il avait été à feu monsieur Beaudenord, et portait à Godefroid une affection invétérée, cette lèpre du cœur que les Caisses d’Épargne ont fini par guérir chez les domestiques. Tout bonheur matériel repose sur des chiffres. Vous, à qui la vie parisienne est connue jusque dans ses exostoses, vous devinez qu’il lui fallait environ dix-sept mille livres de rente, car il avait dix-sept francs d’impositions et mille écus de fantaisies. Eh! bien, mes chers enfants, le jour où il se leva majeur, le marquis d’Aiglemont lui présenta des comptes de tutelle, comme nous ne serions pas capables d’en rendre à nos neveux, et lui remit une inscription de dix-huit mille livres de rente sur le grand-livre, reste de l’opulence paternelle étrillée par la grande réduction républicaine, et grêlée par les arriérés de l’Empire. Ce vertueux tuteur mit son pupille à la tête d’une trentaine de mille francs d’économie placées dans la maison Nucingen, en lui disant avec toute la grâce d’un grand seigneur et le laissez-aller d’un soldat de l’Empire qu’il lui avait ménagé cette somme pour ses folies de jeune homme. «Si tu m’écoutes, Godefroid, ajouta-t-il, au lieu de les dépenser sottement comme tant d’autres, fais des folies utiles, accepte une place d’attaché d’ambassade à Turin, de là va à Naples, de Naples reviens à Londres, et pour ton argent tu te seras amusé, instruit. Plus tard, si tu veux prendre une carrière, tu n’auras perdu ni ton temps ni ton argent.» Feu d’Aiglemont valait mieux que sa réputation, on ne peut pas en dire autant de nous.
--Un jeune homme qui débute à vingt et un ans avec dix-huit mille livres de rente est un garçon ruiné, dit Couture.
--S’il n’est pas avare, ou très-supérieur, dit Blondet.
--Godefroid séjourna dans les quatre capitales de l’Italie, reprit Bixiou. Il vit l’Allemagne et l’Angleterre, un peu Saint-Pétersbourg, parcourut la Hollande; mais il se sépara desdits trente mille francs en vivant comme s’il avait trente mille livres de rente. Il trouva partout _le suprême de volaille_, _l’aspic_, et _les vins de France_, entendit parler français à tout le monde, enfin il ne sut pas sortir de Paris. Il aurait bien voulu se dépraver le cœur, se le cuirasser, perdre ses illusions, apprendre à tout écouter sans rougir, à parler sans rien dire, à pénétrer les secrets intérêts des puissances... Bah! il eut bien de la peine à se munir de quatre langues, c’est-à-dire à s’approvisionner de quatre mots contre une idée. Il revint veuf de plusieurs douairières ennuyeuses, appelées _bonnes fortunes_ à l’étranger, timide et peu formé, bon garçon, plein de confiance, incapable de dire du mal des gens qui lui faisaient l’honneur de l’admettre chez eux, ayant trop de bonne foi pour être diplomate, enfin ce que nous appelons un loyal garçon.
--Bref un _moutard_ qui tenait ses dix-huit mille livres de rente à la disposition des premières actions venues, dit Couture.
--Ce diable de Couture a tellement l’habitude d’anticiper les dividendes, qu’il anticipe le dénoûment de mon histoire. Où en étais-je? Au retour de Beaudenord. Quand il fut installé quai Malaquais, il arriva que mille francs au-dessus de ses besoins furent insuffisants pour sa part de loge aux Italiens et à l’Opéra. Quand il perdait vingt-cinq ou trente louis au jeu dans un pari, naturellement il payait; puis il les dépensait en cas de gain, ce qui nous arriverait si nous étions assez bêtes pour nous laisser prendre à parier. Beaudenord, gêné dans ses dix-huit mille livres de rente, sentit la nécessité de créer ce que nous appelons aujourd’hui _le fond de roulement_. Il tenait beaucoup _à ne pas s’enfoncer lui-même_. Il alla consulter son tuteur: «Mon cher enfant, lui dit d’Aiglemont, les rentes arrivent au pair, vends tes rentes, j’ai vendu les miennes et celles de ma femme. Nucingen a tous mes capitaux et m’en donne six pour cent; fais comme moi, tu auras un pour cent de plus, et ce un pour cent te permettra d’être tout à fait à ton aise.» En trois jours, notre Godefroid fut à son aise. Ses revenus étant dans un équilibre parfait avec son superflu, son bonheur matériel fut complet. S’il était possible d’interroger tous les jeunes gens de Paris d’un seul regard, comme il paraît que la chose se fera lors du jugement dernier pour les milliards de générations qui auront pataugé sur tous les globes, en gardes nationaux ou en sauvages, et de leur demander si le bonheur d’un jeune homme de vingt-six ans ne consiste pas: à pouvoir sortir à cheval, en tilbury, ou en cabriolet avec un tigre gros comme le poing, frais et rose comme Toby, Joby, Paddy; à avoir, le soir, pour douze francs, un coupé de louage très-convenable; à se montrer élégamment tenu suivant les lois vestimentales qui régissent huit heures, midi, quatre heures et le soir; à être bien reçu dans toutes les ambassades, et y recueillir les fleurs éphémères d’amitiés cosmopolites et superficielles; à être d’une beauté supportable, et à bien porter son nom, son habit et sa tête; à loger dans un charmant petit entresol arrangé comme je vous ai dit que l’était l’entresol du quai Malaquais; à pouvoir inviter des amis à vous accompagner au Rocher de Cancale sans avoir interrogé préalablement son gousset, et n’être arrêté dans aucun de ses mouvements raisonnables par ce mot: Ah! et de l’argent? à pouvoir renouveler les bouffettes roses qui embellissent les oreilles de ses trois chevaux pur sang, et à avoir toujours une coiffe neuve à son chapeau. Tous, nous-mêmes, gens supérieurs, tous répondraient que ce bonheur est incomplet, que c’est la Magdeleine sans autel, qu’il faut aimer et être aimé, ou aimer sans être aimé, ou être aimé sans aimer, ou pouvoir aimer à tort et à travers. Arrivons au bonheur moral. Quand, en janvier 1823, il se trouva bien assis dans ses jouissances, après avoir pris pied et langue dans les différentes sociétés parisiennes où il lui plut d’aller, il sentit la nécessité de se mettre à l’abri d’une ombrelle, d’avoir à se plaindre d’une femme comme il faut, de ne pas mâchonner la queue d’une rose achetée dix sous à madame Prévost, à l’instar des petits jeunes gens qui gloussent dans les corridors de l’Opéra, comme des poulets en épinette. Enfin il résolut de rapporter ses sentiments, ses idées, ses affections à une femme, _une femme!_ La PHAMME! AH! Il conçut d’abord la pensée saugrenue d’avoir une passion malheureuse, il tourna pendant quelque temps autour de sa belle cousine, madame d’Aiglemont, sans s’apercevoir qu’un diplomate avait déjà dansé la valse de Faust avec elle. L’année 25 se passa en essais, en recherches, en coquetteries inutiles. L’objet aimant demandé ne se trouva pas. Les passions sont extrêmement rares. Dans cette époque, il s’est élevé tout autant de barricades dans les mœurs que dans les rues! En vérité, mes frères, je vous le dis, l’_improper_ nous gagne! Comme on nous fait le reproche d’aller sur les brisées des peintres en portraits, des commissaires-priseurs et des marchandes de modes, je ne vous ferai pas subir la description de la personne en laquelle Godefroid reconnut sa femelle. Age, dix-neuf ans; taille, un mètre cinquante centimètres; cheveux blonds, sourcils _idem_; yeux bleus, front moyen, nez courbé, bouche petite, menton court et relevé, visage ovale; signes particuliers, néant. Tel, le passe-port de l’objet aimé. Ne soyez pas plus difficiles que la Police, que messieurs les Maires de toutes les villes et communes de France, que les gendarmes et autres autorités constituées. D’ailleurs, c’est le bloc de la Vénus de Médicis, parole d’honneur. La première fois que Godefroid alla chez madame de Nucingen, qui l’avait invité à l’un de ces bals par lesquels elle acquit, à bon compte, une certaine réputation, il y aperçut, dans un quadrille, la personne à aimer et fut émerveillé par cette taille d’un mètre cinquante centimètres. Ces cheveux blonds ruisselaient en cascades bouillonnantes sur une petite tête ingénue et fraîche comme celle d’une naïade qui aurait mis le nez à la fenêtre cristalline de sa source, pour voir les fleurs du printemps. (Ceci est notre nouveau style, des phrases qui filent comme notre macaroni tout à l’heure.) L’_idem_ des sourcils, n’en déplaise à la Préfecture de Police, aurait pu demander six vers à l’aimable Parny, ce poète badin les eût fort agréablement comparés à l’arc de Cupidon, en faisant observer que le trait était au-dessous, mais un trait sans force, épointé, car il y règne encore aujourd’hui la moutonne douceur que les devants de cheminée attribuent à madame de la Vallière, au moment où elle signe sa tendresse par-devant Dieu, faute d’avoir pu la signer par-devant notaire. Vous connaissez l’effet des cheveux blonds et des yeux bleus, combinés avec une danse molle, voluptueuse et décente? Une jeune personne ne vous frappe pas alors audacieusement au cœur, comme ces brunes qui par leur regard ont l’air de vous dire, en mendiant espagnol: La bourse ou la vie! cinq francs, ou je te méprise. Ces beautés insolentes (et quelque peu dangereuses!) peuvent plaire à beaucoup d’hommes; mais, selon moi, la blonde qui a le bonheur de paraître excessivement tendre et complaisante, sans perdre ses droits de remontrance, de taquinage, de discours immodérés, de jalousie à faux et tout ce qui la rend la femme adorable, sera toujours plus sûre de se marier que la brune ardente. Le bois est cher. Isaure, blanche comme une Alsacienne (elle avait vu le jour à Strasbourg et parlait l’allemand avec un petit accent français fort agréable), dansait à merveille. Ses pieds, que l’employé de la police n’avait pas mentionnés, et qui cependant pouvaient trouver leur place sous la rubrique _signes particuliers_, étaient remarquables par leur petitesse, par ce jeu particulier que les vieux maîtres ont nommé _flic-flac_, et comparable au débit agréable de mademoiselle Mars, car toutes les muses sont sœurs, le danseur et le poète ont également les pieds sur terre. Les pieds d’Isaure conversaient avec une netteté, une précision, une légèreté, une rapidité de très-bon augure pour les choses du cœur.--«Elle a du _flic-flac_!» était le suprême éloge de Marcel, le seul maître de danse qui ait mérité le nom de grand. On a dit le grand Marcel comme le grand Frédéric, et du temps de Frédéric.
--A-t-il composé des ballets, demanda Finot.
--Oui, quelque chose comme les _Quatre Éléments_, l’_Europe galante_.
--Quel temps, dit Finot, que le temps où les grands seigneurs habillaient les danseuses!
--_Improper!_ reprit Bixiou. Isaure ne s’élevait pas sur ses pointes, elle restait terre à terre, se balançait sans secousses, ni plus ni moins voluptueusement que doit se balancer une jeune personne. Marcel disait avec une profonde philosophie que chaque état avait sa danse: une femme mariée devait danser autrement qu’une jeune personne, un robin autrement qu’un financier, et un militaire autrement qu’un page; il allait même jusqu’à prétendre qu’un fantassin devait danser autrement qu’un cavalier: et, de là il partait pour analyser toute la société. Toutes ces belles nuances sont bien loin de nous.
--Ah! dit Blondet, tu mets le doigt sur un grand malheur. Si Marcel eût été compris, la Révolution française n’aurait pas eu lieu.
--Godefroid, reprit Bixiou, n’avait pas eu l’avantage de parcourir l’Europe sans observer à fond les danses étrangères. Sans cette profonde connaissance en chorégraphie, qualifiée de futile, peut-être n’eût-il pas aimé cette jeune personne; mais des trois cents invités qui se pressaient dans les beaux salons de la rue Saint-Lazare, il fut le seul à comprendre l’amour inédit que trahissait une danse bavarde. On remarqua bien la manière d’Isaure d’Aldrigger; mais, dans ce siècle où chacun s’écrie: Glissons, n’appuyons pas! l’un dit: Voilà une jeune fille qui danse fameusement bien (c’était un clerc de notaire); l’autre: Voilà une jeune personne qui danse à ravir (c’était une dame en turban); la troisième, une femme de trente ans: Voilà une petite personne qui ne danse pas mal! Revenons au grand Marcel, et disons en parodiant son plus fameux mot: Que de choses dans un avant-deux!
--Et allons un peu plus vite! dit Blondet, tu marivaudes.
--Isaure, reprit Bixiou qui regarda Blondet de travers, avait une simple robe de crêpe blanc ornée de rubans verts, un camélia dans ses cheveux, un camélia à sa ceinture, un autre camélia dans le bas de sa robe, et un camélia...
--Allons, voilà les trois cents chèvres de Sancho!
--C’est toute la littérature, mon cher! Clarisse est un chef-d’œuvre, il a quatorze volumes, et le plus obtus vaudevilliste te le racontera dans un acte. Pourvu que je t’amuse, de quoi te plains-tu? Cette toilette était d’un effet délicieux, est-ce que tu n’aimes pas le camélia? veux-tu des dahlias? Non. Eh! bien, un marron, tiens! dit Bixiou qui jeta sans doute un marron à Blondet, car nous en entendîmes le bruit sur l’assiette.
--Allons, j’ai tort, continue? dit Blondet.
--Je reprends, dit Bixiou. «N’est-ce pas joli à épouser?» dit Rastignac à Beaudenord en lui montrant la petite aux camélias blancs, purs et sans une feuille de moins. Rastignac était un des intimes de Godefroid.--«Eh! bien, j’y pensais, lui répondit à l’oreille Godefroid. J’étais occupé à me dire qu’au lieu de trembler à tout moment dans son bonheur, de jeter à grand’peine un mot dans une oreille inattentive, de regarder aux Italiens s’il y a une fleur rouge ou blanche dans une coiffure, s’il y a au Bois une main gantée sur le panneau d’une voiture, comme cela se fait à Milan, au Corso; qu’au lieu de voler une bouchée de baba derrière une porte, comme un laquais qui achève une bouteille, d’user son intelligence pour donner et recevoir une lettre, comme un facteur; qu’au lieu de recevoir des tendresses infinies en deux lignes, avoir cinq volumes in-folio à lire aujourd’hui, demain une livraison de deux feuilles, ce qui est fatigant; qu’au lieu de se traîner dans les ornières et derrière les haies, il vaudrait mieux se laisser aller à l’adorable passion enviée par J.-J. Rousseau, aimer tout bonnement une jeune personne comme Isaure, avec l’intention d’en faire sa femme si, durant l’échange des sentiments, les cœurs se conviennent, enfin être Werther heureux!»--«C’est un ridicule tout comme un autre, dit Rastignac sans rire. A ta place, peut-être me plongerais-je dans les délices infinies de cet ascétisme, il est neuf, original et peu coûteux. Ta Mona Lisa est suave, mais sotte comme une musique de ballet, je t’en préviens.» La manière dont Rastignac dit cette dernière phrase fit croire à Beaudenord que son ami avait intérêt à le désenchanter, et il le crut son rival en sa qualité d’ancien diplomate. Les vocations manquées déteignent sur toute l’existence. Godefroid s’amouracha si bien de mademoiselle Isaure d’Aldrigger, que Rastignac alla trouver une grande fille qui causait dans un salon de jeu, et lui dit à l’oreille: «Malvina, votre sœur vient de ramener dans son filet un poisson qui pèse dix-huit mille livres de rentes, il a un nom, une certaine assiette dans le monde et de la tenue; surveillez-les; s’ils filent le parfait amour, ayez soin d’être la confidente d’Isaure pour ne pas lui laisser répondre un mot sans l’avoir corrigé.» Vers deux heures du matin, le valet-de-chambre vint dire à une petite bergère des Alpes, de quarante ans, coquette comme la Zerline de l’opéra de Don Juan, et auprès de laquelle se tenait Isaure: «La voiture de madame la baronne est avancée.» Godefroid vit alors sa beauté de ballade allemande entraînant sa mère fantastique dans le salon de partance, où ces deux dames furent suivies par Malvina. Godefroid, qui feignit (l’enfant!) d’aller savoir dans quel pot de confitures s’était blotti Joby, eut le bonheur d’apercevoir Isaure et Malvina embobelinant leur sémillante maman dans sa pelisse, et se rendant ces petits soins de toilette exigés par un voyage nocturne dans Paris. Les deux sœurs l’examinèrent du coin de l’œil en chattes bien apprises, qui lorgnent une souris sans avoir l’air d’y faire attention. Il éprouva quelque satisfaction en voyant le ton, la mise, les manières du grand Alsacien en livrée, bien ganté, qui vint apporter de gros souliers fourrés à ses trois maîtresses. Jamais deux sœurs ne furent plus dissemblables que l’étaient Isaure et Malvina. L’aînée, grande et brune, Isaure petite et mince; celle-ci les traits fins et délicats; l’autre des formes vigoureuses et prononcées; Isaure était la femme qui règne par son défaut de force, et qu’un lycéen se croit obligé de protéger; Malvina était la femme «d’_Avez-vous vu dans Barcelone?_» A côté de sa sœur, Isaure faisait l’effet d’une miniature auprès d’un portrait à l’huile. «Elle est riche! dit Godefroid à Rastignac en rentrant dans le bal.--Qui?--Cette jeune personne.--Ah! Isaure d’Aldrigger. Mais oui. La mère est veuve, son mari a eu Nucingen dans ses bureaux à Strasbourg. Veux-tu la revoir, tourne un compliment à madame de Restaud, qui donne un bal après-demain, la baronne d’Aldrigger et ses deux filles y seront, tu seras invité!» Pendant trois jours dans la chambre obscure de son cerveau, Godefroid vit _son_ Isaure et les camélias blancs, et les airs de tête, comme lorsqu’après avoir contemplé long-temps un objet fortement éclairé, nous le retrouvons les yeux fermés sous une forme moindre, radieux et coloré, qui pétille au centre des ténèbres.
--Bixiou, tu tombes dans le phénomène, masse-nous des tableaux? dit Couture.
--Voilà! reprit Bixiou en se posant sans doute comme un garçon de café, voilà, messieurs, le tableau demandé! Attention, Finot! il faut tirer sur ta bouche comme un cocher de coucou sur celle de sa rosse! Madame Théodora-Marguerite-Wilhelmine Adolphus (de la maison Adolphus et compagnie de Manheim), veuve du baron d’Aldrigger, n’était pas une bonne grosse Allemande, compacte et réfléchie, blanche, à visage doré comme la mousse d’un pot de bière, enrichie de toutes les vertus patriarcales que la Germanie possède, romancièrement parlant. Elle avait les joues encore fraîches, colorées aux pommettes comme celles d’une poupée de Nuremberg, des tire-bouchons très-éveillés aux tempes, les yeux agaçants, pas le moindre cheveu blanc, une taille mince, et dont les prétentions étaient mises en relief par des robes à corset. Elle avait au front et aux tempes quelques rides involontaires qu’elle aurait bien voulu, comme Ninon, exiler à ses talons; mais les rides persistaient à dessiner leurs zigs-zags aux endroits les plus visibles. Chez elle, le tour du nez se fanait, et le bout rougissait, ce qui était d’autant plus gênant que le nez s’harmoniait alors à la couleur des pommettes. En qualité d’unique héritière, gâtée par ses parents, gâtée par son mari, gâtée par la ville de Strasbourg, et toujours gâtée par ses deux filles qui l’adoraient, la baronne se permettait le rose, la jupe courte, le nœud à la pointe du corset qui lui dessinait la taille. Quand un Parisien voit cette baronne passant sur le boulevard, il sourit, la condamne sans admettre, comme le Jury actuel, les circonstances atténuantes dans un fratricide! Le moqueur est toujours un être superficiel et conséquemment cruel, le drôle ne tient aucun compte de la part qui revient à la Société dans le ridicule dont il rit, car la Nature n’a fait que des bêtes, nous devons les sots à l’État social.
--Ce que je trouve de beau dans Bixiou, dit Blondet, c’est qu’il est complet: quand il ne raille pas les autres, il se moque de lui-même.
--Blondet, je te revaudrai cela, dit Bixiou d’un ton fin. Si cette petite baronne était évaporée, insouciante, égoïste, incapable de calcul, la responsabilité de ses défauts revenait à la maison Adolphus et compagnie de Manheim, à l’amour aveugle du baron d’Aldrigger. Douce comme un agneau, cette baronne avait le cœur tendre, facile à émouvoir, mais malheureusement l’émotion durait peu et conséquemment se renouvelait souvent. Quand le baron mourut, cette bergère faillit le suivre, tant sa douleur fut violente et vraie; mais... le lendemain, à déjeuner, on lui servit des petits pois qu’elle aimait, et ces délicieux petits pois calmèrent la crise. Elle était si aveuglément aimée par ses deux filles, par ses gens, que toute la maison fut heureuse d’une circonstance qui leur permit de dérober à la baronne le spectacle douloureux du convoi. Isaure et Malvina cachèrent leurs larmes à cette mère adorée, et l’occupèrent à choisir ses habits de deuil, à les commander pendant que l’on chantait le _Requiem_. Quand un cercueil est placé sous ce grand catafalque noir et blanc, taché de cire, qui a servi à trois mille cadavres de gens comme il faut avant d’être réformé, selon l’estimation d’un croque-mort philosophe que j’ai consulté sur ce point, entre deux verres de _petit blanc_; quand un bas clergé très-indifférent braille le _Dies iræ_, quand le haut clergé non moins indifférent dit l’office, savez-vous ce que disent les amis vêtus de noir, assis ou debout dans l’église? (Voilà le tableau demandé). Tenez, les voyez-vous?--Combien croyez-vous que laisse le papa d’Aldrigger? disait Desroches à Taillefer, qui nous a fait faire avant sa mort la plus belle orgie connue.....
--Est-ce que Desroches était avoué dans ce temps-là?
--Il a traité en 1822, dit Couture. Et c’était hardi pour le fils d’un pauvre employé qui n’a jamais eu plus de dix-huit cents francs, et dont la mère gérait un bureau de papier timbré. Mais il a rudement travaillé de 1818 à 1822. Entré quatrième clerc chez Derville, il y était second clerc en 1819!
--Desroches!
--Oui, dit Bixiou. Desroches a roulé comme nous sur les fumiers du _Jobisme_. Ennuyé de porter des habits trop étroits et à manches trop courtes, il avait dévoré le Droit par désespoir, et venait d’acheter un titre nu. Avoué sans le sou, sans clientèle, sans autres amis que nous, il devait payer les intérêts d’une Charge et d’un Cautionnement.
--Il me faisait alors l’effet d’un tigre sorti du Jardin-des-Plantes, dit Couture. Maigre, à cheveux roux, les yeux couleur tabac d’Espagne, un teint aigre, l’air froid et flegmatique, mais âpre à la veuve, tranchant sur l’orphelin, travailleur, la terreur de ses clercs qui ne devaient pas perdre leur temps, instruit, retors, double, d’une élocution mielleuse, ne s’emportant jamais, haineux à la manière de l’homme judiciaire.
--Et il a du bon, s’écria Finot, il est dévoué à ses amis, et son premier soin fut de prendre Godeschal pour Maître-Clerc, le frère à Mariette.
--A Paris, dit Blondet, l’avoué n’a que deux nuances: il y a l’avoué honnête homme qui demeure dans les termes de la loi, pousse les procès, ne court pas les affaires, ne néglige rien, conseille ses clients avec loyauté, les fait transiger sur les points douteux, un Derville enfin. Puis il y a l’avoué famélique à qui tout est bon pourvu que les frais soient assurés; qui ferait battre, non pas des montagnes, il les vend, mais des planètes; qui se charge du triomphe d’un coquin sur un honnête homme, quand par hasard l’honnête homme ne s’est pas mis en règle. Quand un de ces avoués-là fait un tour de maître Gonin un peu trop fort, la Chambre le force à vendre. Desroches, notre ami Desroches, a compris ce métier assez pauvrement fait par de pauvres hères: il a acheté des causes aux gens qui tremblaient de les perdre, il s’est rué sur la chicane en homme déterminé à sortir de la misère. Il a eu raison, il a fait très-honnêtement son métier. Il a trouvé des protecteurs dans les hommes politiques en sauvant leurs affaires embarrassées, comme pour notre cher des Lupeaulx, dont la position était si compromise. Il lui fallait cela pour se tirer de peine, car Desroches a commencé par être très-mal vu du Tribunal! lui qui rectifiait avec tant de peine les erreurs de ses clients!... Voyons, Bixiou, revenons?..... Pourquoi Desroches se trouvait-il dans l’église?
«--D’Aldrigger laisse sept ou huit cent mille francs! répondit Taillefer à Desroches.--Ah! bah! il n’y a qu’une personne qui connaisse _leur_ fortune, dit Werbrust, un ami du défunt.--Qui?--Ce gros malin de Nucingen, il ira jusqu’au cimetière, d’Aldrigger a été son patron, et par reconnaissance il faisait valoir les fonds du bonhomme.--Sa veuve va trouver une bien grand différence!--Comment l’entendez-vous?--Mais d’Aldrigger aimait tant sa femme! Ne riez donc pas, on nous regarde.--Tiens, voilà du Tillet, il est bien en retard, il arrive à l’Épître.--Il épousera sans doute l’aînée.--Est-ce possible? dit Desroches, il est plus que jamais engagé avec madame Roguin.--Lui! engagé?... vous ne le connaissez pas.--Savez-vous la position de Nucingen et de du Tillet? demanda Desroches.--La voici, dit Taillefer: Nucingen est homme à dévorer le capital de son ancien patron et à le lui rendre...--Heu! heu! fit Werbrust. Il fait diablement humide dans les églises, heu! heu!--Comment le rendre?...--Hé! bien, Nucingen sait que du Tillet a une grande fortune, il veut le marier à Malvina; mais du Tillet se défie de Nucingen. Pour qui voit le jeu, cette partie est amusante.--Comment, dit Werbrust, déjà bonne à marier?... Comme nous vieillissons vite!--Malvina d’Aldrigger a vingt ans, mon cher. Le bonhomme d’Aldrigger s’est marié en 1800! Il nous a donné d’assez belles fêtes à Strasbourg pour son mariage et pour la naissance de Malvina. C’était en 1801, à la paix d’Amiens, et nous sommes en 1823, papa Werbrust. Dans ce temps-là, on ossianisait tout, il a nommé sa fille Malvina. Six ans après, sous l’Empire, il y a eu pendant quelque temps une fureur pour les choses chevaleresques, c’était: _Partant pour la Syrie_, un tas de bêtises. Il a nommé sa seconde fille Isaure, elle a dix-sept ans. Voilà deux filles à marier.--Ces femmes n’auront pas un sou dans dix ans, dit Werbrust confidentiellement à Desroches.--Il y a, répondit Taillefer, le valet de chambre de d’Aldrigger, ce vieux qui beugle au fond de l’église, il a vu élever ces deux demoiselles, il est capable de tout pour leur conserver de quoi vivre. (Les chantres: _Dies iræ!_) Les enfants de chœur: _dies illa!_ (Taillefer:--Adieu, Werbrust, en entendant le _Dies iræ_, je pense trop à mon pauvre fils.--Je m’en vais aussi, il fait trop humide, dit Werbrust. (_in favilla._) (Les pauvres à la porte: Quelques sous, mes chers messieurs!) (Le suisse: Pan! pan! _pour les besoins de l’église_. Les chantres: _Amen!_ Un ami: De quoi est-il mort? Un curieux farceur: D’un vaisseau rompu dans le talon. Un passant: Savez-vous quel est le personnage qui s’est laissé mourir? Un parent: Le président de Montesquieu. Le sacristain aux pauvres: Allez-vous-en donc, on nous a donné pour vous, ne demandez plus rien!)
--Quelle verve! dit Couture.
(En effet il nous semblait entendre tout le mouvement qui se fait dans une église. Bixiou imitait tout, jusqu’au bruit des gens qui s’en vont avec le corps, par un remuement de pieds sur le plancher.)
--Il y a des poètes, des romanciers, des écrivains qui disent beaucoup de belles choses sur les mœurs parisiennes, reprit Bixiou, mais voilà la vérité sur les enterrements. Sur cent personnes qui rendent les derniers devoirs à un pauvre diable de mort, quatre-vingt-dix-neuf parlent d’affaires et de plaisirs en pleine église. Pour observer quelque pauvre petite vraie douleur, il faut des circonstances impossibles. Encore! y a-t-il une douleur sans égoïsme?...
--Heu! heu! fit Blondet. Il n’y a rien de moins respecté que la mort, peut-être est-ce ce qu’il y a de moins respectable?...
--C’est si commun! reprit Bixiou. Quand le service fut fini, Nucingen et du Tillet accompagnèrent le défunt au cimetière. Le vieux valet de chambre allait à pied. Le cocher menait la voiture derrière celle du Clergé.--_Hé bien! ma ponne ami_, dit Nucingen à du Tillet en tournant le boulevard, _location est pelle bire ebiser Malfina: fous serez le brodecdir teu zette baufre vamile han plires, visse aurez eine vamile, ine indérière; fous drouferez eine mison doute mondée, et Malfina cerdes esd eine frai dressor_.
--Il me semble entendre parler ce vieux Robert Macaire de Nucingen! dit Finot.
«Une charmante personne, reprit Ferdinand du Tillet avec feu et sans s’échauffer,» reprit Bixiou.
--Tout du Tillet dans un mot! s’écria Couture.
«--Elle peut paraître laide à ceux qui ne la connaissent pas, mais, je l’avoue, elle a de l’âme, disait du Tillet.--_Ed tu quir, c’esd le pon te l’iffire, mon cher, il aura ti téfuement et te l’indelligence. Tans nodre chin te médier, on ne said ni ki fit, ni ki mire; c’esd eine crant ponhire ki te pufoir se gonvier au quir te sa femme. Che droguerais bienne Telvine qui, fous le safez, m’a abordé plis d’eine million, gondre Malfina qui n’a pas ine taude si crante._--Mais qu’a-t-elle?--_Che ne sais bas au chiste_, dit le baron de Nucingen, _mais il a keke chausse_.--Elle a une mère qui aime bien le rose!» dit du Tillet. Ce mot mit fin aux tentatives de Nucingen. Après le dîner, le baron apprit alors à la Wilhelmine-Adolphus qu’il lui restait à peine quatre cent mille francs chez lui. La fille des Adolphus de Manheim, réduite à vingt-quatre mille livres de rente, se perdit dans des calculs qui se brouillaient dans sa tête. «--Comment! disait-elle à Malvina, comment! j’ai toujours eu six mille francs pour nous chez la couturière! mais où ton père prenait-il de l’argent? Nous n’aurons rien avec vingt-quatre mille francs, nous sommes dans la misère. Ah! si mon père me voyait ainsi déchue, il en mourrait, s’il n’était pas mort déjà! Pauvre Wilhelmine!» Et elle se mit à pleurer. Malvina, ne sachant comment consoler sa mère, lui représenta qu’elle était encore jeune et jolie, le rose lui seyait toujours, elle irait à l’Opéra, aux Bouffons dans la loge de madame de Nucingen. Elle endormit sa mère dans un rêve de fêtes, de bals, de musique, de belles toilettes et de succès, qui commença sous les rideaux d’un lit en soie bleue, dans une chambre élégante, contiguë à celle où, deux nuits auparavant, avait expiré monsieur Jean-Baptiste baron d’Aldrigger, dont voici l’histoire en trois mots. En son vivant, ce respectable Alsacien, banquier à Strasbourg, s’était enrichi d’environ trois millions. En 1800, à l’âge de trente-six ans, à l’apogée d’une fortune faite pendant la Révolution, il avait épousé, par ambition et par inclination, l’héritière des Adolphus de Manheim, jeune fille adorée de toute une famille et naturellement elle en recueillit la fortune dans l’espace de dix années. D’Aldrigger fut alors baronifié par S. M. l’Empereur et Roi, car sa fortune se doubla; mais il se passionna pour le grand homme qui l’avait titré. Donc, entre 1814 et 1815, il se ruina pour avoir pris au sérieux le soleil d’Austerlitz. L’honnête Alsacien ne suspendit pas ses paiements, ne désintéressa pas ses créanciers avec les valeurs qu’il regardait comme mauvaises; il paya tout à bureau ouvert, se retira de la Banque et mérita le mot de son ancien premier commis, Nucingen: «Honnête homme, mais bête!» Tout compte fait, il lui resta cinq cent mille francs et des recouvrements sur l’Empire qui n’existait plus.--_Foilà ze gue z’est gué t’afoir drop cri anne Nappolion_, dit-il en voyant le résultat de sa liquidation. Lorsqu’on a été les premiers d’une ville, le moyen d’y rester amoindri?... Le banquier de l’Alsace fit comme font tous les provinciaux ruinés: il vint à Paris, il y porta courageusement des bretelles tricolores sur lesquelles étaient brodées les aigles impériales et s’y concentra dans la société bonapartiste. Il remit ses valeurs au baron de Nucingen qui lui donna huit pour cent de tout, en acceptant ses créances impériales à soixante pour cent seulement de perte, ce qui fut cause que d’Aldrigger serra la main de Nucingen en lui disant:--_Ch’édais pien sir te de droufer le quir d’in Elsacien!_ Nucingen se fit intégralement payer par notre ami des Lupeaulx. Quoique bien étrillé, l’Alsacien eut un revenu industriel de quarante-quatre mille francs. Son chagrin se compliqua du _spleen_ dont sont saisis les gens habitués à vivre par le jeu des affaires quand ils en sont sevrés. Le banquier se donna pour tâche de se sacrifier, noble cœur! à sa femme, dont la fortune venait d’être dévorée, et qu’elle avait laissé prendre avec la facilité d’une fille à qui les affaires d’argent étaient tout à fait inconnues. La baronne d’Aldrigger retrouva donc les jouissances auxquelles elle était habituée, le vide que pouvait lui causer la Société de Strasbourg fut comblé par les plaisirs de Paris. La maison Nucingen tenait déjà comme elle tient encore le haut bout de la société financière, et le baron habile mit son honneur à bien traiter le baron honnête. Cette belle vertu faisait bien dans le salon Nucingen. Chaque hiver écornait le capital de d’Aldrigger; mais il n’osait faire le moindre reproche à la perle des Adolphus; sa tendresse fut la plus ingénieuse et la plus inintelligente qu’il y eût en ce monde. Brave homme, mais bête! Il mourut en se demandant: «Que deviendront-elles sans moi?» Puis, dans un moment où il fut seul avec son vieux valet de chambre Wirth, le bonhomme, entre deux étouffements, lui recommanda sa femme et ses deux filles, comme si ce Caleb d’Alsace était le seul être raisonnable qu’il y eût dans la maison. Trois ans après, en 1826, Isaure était âgée de vingt ans et Malvina n’était pas mariée. En allant dans le monde Malvina avait fini par remarquer combien les relations y sont superficielles, combien tout y est examiné, défini. Semblable à la plupart des filles dites _bien élevées_, Malvina ignorait le mécanisme de la vie, l’importance de la fortune, la difficulté d’acquérir la moindre monnaie, le prix des choses. Aussi, pendant ces six années, chaque enseignement avait-il été une blessure pour elle. Les quatre cent mille francs laissés par feu d’Aldrigger à la maison Nucingen furent portés au crédit de la baronne, car la succession de son mari lui redevait douze cent mille francs; et dans les moments de gêne, la bergère des Alpes y puisait comme dans une caisse inépuisable. Au moment où notre pigeon s’avançait vers sa colombe, Nucingen, connaissant le caractère de son ancienne patronne, avait dû s’ouvrir à Malvina sur la situation financière où la veuve se trouvait: il n’y avait plus que trois cent mille francs chez lui, les vingt-quatre mille livres de rente se trouvaient donc réduites à dix-huit mille. Wirth avait maintenu la position pendant trois ans! Après la confidence du banquier, les chevaux furent réformés, la voiture fut vendue et le cocher congédié par Malvina, à l’insu de sa mère. Le mobilier de l’hôtel, qui comptait dix années d’existence, ne put être renouvelé, mais tout s’était fané en même temps. Pour ceux qui aiment l’harmonie, il n’y avait que demi-mal. La baronne, cette fleur si bien conservée, avait pris l’aspect d’une rose froide et grippée qui reste unique dans un buisson au milieu de novembre. Moi qui vous parle, j’ai vu cette opulence se dégradant par teintes, par demi-tons! Effroyable! parole d’honneur. Ç’a été mon dernier chagrin. Après je me suis dit: C’est bête de prendre tant d’intérêt aux autres! Pendant que j’étais employé, j’avais la sottise de m’intéresser à toutes les maisons où je dînais, je les défendais en cas de médisance, je ne les calomniais pas, je..... Oh! j’étais un enfant. Quand sa fille lui eut expliqué sa position, la ci-devant perle s’écria:--Mes pauvres enfants! qui donc me fera mes robes? Je ne pourrai donc plus avoir de bonnets frais, ni recevoir, ni aller dans le monde!--A quoi pensez-vous que se reconnaisse l’amour chez un homme? dit Bixiou en s’interrompant, il s’agit de savoir si Beaudenord était vraiment amoureux de cette petite blonde.
--Il néglige ses affaires, répondit Couture.
--Il met trois chemises par jour, dit Finot.
--Une question préalable? dit Blondet, un homme supérieur peut-il et doit-il être amoureux?
--Mes amis, reprit Bixiou d’un air sentimental, gardons-nous comme d’une bête venimeuse de l’homme qui, se sentant pris d’amour pour une femme, fait claquer ses doigts ou jette son cigare en disant: Bah! il y en a d’autres dans le monde! Mais le gouvernement peut employer ce citoyen dans le Ministère des Affaires Étrangères. Blondet, je te fais observer que ce Godefroid avait quitté la diplomatie.
--Hé! bien, il a été absorbé, l’amour est la seule chance qu’aient les sots pour se grandir, répondit Blondet.
--Blondet, Blondet, pourquoi donc sommes-nous si pauvres? s’écria Bixiou.
--Et pourquoi Finot est-il riche? reprit Blondet, je te le dirai, va, mon fils, nous nous entendons. Allons, voilà Finot qui me verse à boire comme si j’avais monté son bois. Mais à la fin d’un dîner, on doit _siroter_ le vin. Eh! bien?
--Tu l’as dit, l’absorbé Godefroid fit ample connaissance avec la grande Malvina, la légère baronne et la petite danseuse. Il tomba dans le servantisme le plus minutieux et le plus astringent. Ces restes d’une opulence cadavéreuse ne l’effrayèrent pas. Ah!... bah! il s’habitua par degrés à toutes ces guenilles. Jamais le lampasse vert à ornements blancs du salon ne devait paraître à ce garçon ni passé, ni vieux, ni taché, ni bon à remplacer. Les rideaux, la table à thé, les chinoiseries étalées sur la cheminée, le lustre rococo, le tapis façon cachemire qui montrait la corde, le piano, le petit service fleureté, les serviettes frangées et aussi trouées à l’espagnole, le salon de Perse qui précédait la chambre à coucher bleue de la baronne, avec ses accessoires, tout lui fut saint et sacré. Les femmes stupides et chez qui la beauté brille de manière à laisser dans l’ombre l’esprit, le cœur, l’âme, peuvent seuls inspirer de pareils oublis, car une femme d’esprit n’abuse jamais de ses avantages, il faut être petite et sotte pour s’emparer d’un homme. Beaudenord, il me l’a dit, aimait le vieux et solennel Wirth! Ce vieux drôle avait pour son futur maître le respect d’un croyant catholique pour l’Eucharistie. Cet honnête Wirth était un Gaspard allemand, un de ces buveurs de bière qui enveloppent leur finesse de bonhomie, comme un cardinal Moyen-Age, son poignard dans sa manche. Wirth, voyant un mari pour Isaure, entourait Godefroid des ambages et circonlocutions arabesques de sa bonhomie alsacienne, la glu la plus adhérente de toutes les matières collantes. Madame d’Aldrigger était profondément _improper_, elle trouvait l’amour la chose la plus naturelle. Quand Isaure et Malvina sortaient ensemble et allaient aux Tuileries ou aux Champs-Élysées, où elles devaient rencontrer des jeunes gens de leur société, la mère leur disait:--«Amusez-vous bien, mes chères filles!» Leurs amis, les seuls qui pussent calomnier les deux sœurs, les défendaient; car l’excessive liberté que chacun avait dans le salon des d’Aldrigger, en faisait un endroit unique à Paris. Avec des millions on aurait obtenu difficilement de pareilles soirées où l’on parlait de tout avec esprit, où la mise soignée n’était pas de rigueur, où l’on était à son aise au point d’y demander à souper. Les deux sœurs écrivaient à qui leur plaisait, recevaient tranquillement des lettres, à côté de leur mère, sans que jamais la baronne eût l’idée de leur demander de quoi il s’agissait. Cette adorable mère donnait à ses filles tous les bénéfices de son égoïsme, la passion la plus aimable du monde, en ce sens que les égoïstes, ne voulant pas être gênés, ne gênent personne, et n’embarrassent point la vie de ceux qui les entourent par les ronces du conseil, par les épines de la remontrance, ni par les taquinages de guêpe que se permettent les amitiés excessives qui veulent tout savoir, tout contrôler...
--Tu me vas au cœur, dit Blondet. Mais, mon cher, tu ne racontes pas, tu _blagues_...
--Blondet, si tu n’étais pas gris, tu me ferais de la peine! De nous quatre, il est le seul homme sérieusement littéraire! A cause de lui, je vous fais l’honneur de vous traiter en gourmets, je vous distille mon histoire, et il me critique! Mes amis, la plus grande marque de stérilité spirituelle est l’entassement des faits. La sublime comédie du _Misanthrope_ prouve que l’Art consiste à bâtir un palais sur la pointe d’une aiguille. Le mythe de mon idée est dans la baguette des fées qui peut faire de la plaine des Sablons, un _Interlachen_, en dix secondes (le temps de vider ce verre!). Voulez-vous que je vous fasse un récit qui aille comme un boulet de canon, un rapport de général en chef? Nous causons, nous rions, ce journaliste, bibliophobe à jeun, veut, quand il est ivre, que je donne à ma langue la sotte allure d’un livre (il feignit de pleurer). Malheur à l’imagination française, on veut épointer les aiguilles de sa plaisanterie! _Dies iræ._ Pleurons Candide, et vive la _Critique de la raison pure_! la _symbolique_, et les systèmes en cinq volumes compactes, imprimés par des Allemands qui ne les savaient pas à Paris depuis 1750, en quelques mots fins, les diamants de notre intelligence nationale. Blondet mène le convoi de son suicide, lui qui fait dans son journal les derniers mots de tous les grands hommes qui nous meurent sans rien dire!
--Va ton train, dit Finot.
--J’ai voulu vous expliquer en quoi consiste le bonheur d’un homme qui n’est pas actionnaire (une politesse à Couture!). Eh! bien, ne voyez-vous pas maintenant à quel prix Godefroid se procura le bonheur le plus étendu que puisse rêver un jeune homme?... Il étudiait Isaure pour être sûr d’être compris!..... Les choses qui se comprennent les unes les autres doivent être similaires. Or, il n’y a de pareils à eux-mêmes que le néant et l’infini; le néant est la bêtise, le génie est l’infini. Ces deux amants s’écrivaient les plus stupides lettres du monde, en se renvoyant sur du papier parfumé des mots à la mode: _ange! harpe éolienne! avec toi je serai complet! il y a un cœur dans ma poitrine d’homme! faible femme! pauvre moi!_ toute la friperie du cœur moderne. Godefroid restait à peine dix minutes dans un salon, il causait sans aucune prétention avec les femmes, elles le trouvèrent alors très-spirituel. Il était de ceux qui n’ont d’autre esprit que celui qu’on leur prête. Enfin, jugez de son absorption: Joby, ses chevaux, ses voitures devinrent des choses secondaires dans son existence. Il n’était heureux qu’enfoncé dans sa bonne bergère en face de la baronne, au coin de cette cheminée de marbre vert antique, occupé à voir Isaure, à prendre du thé en causant avec le petit cercle d’amis qui venaient tous les soirs entre onze heures et minuit, rue Joubert, et où on pouvait toujours jouer à la bouillotte sans crainte: j’y ai toujours gagné. Quand Isaure avait avancé son joli petit pied chaussé d’un soulier de satin noir et que Godefroid l’avait longtemps regardé, il restait le dernier et disait à Isaure:--Donne-moi ton soulier..... Isaure levait le pied, le posait sur une chaise, ôtait son soulier, le lui donnait en lui jetant un regard, un de ces regards? enfin, vous comprenez! Godefroid finit par découvrir un grand mystère chez Malvina. Quand du Tillet frappait à la porte, la rougeur vive qui colorait les joues de Malvina, disait: Ferdinand! En regardant ce tigre à deux pattes, les yeux de la pauvre fille s’allumaient comme un brasier sur lequel afflue un courant d’air; elle trahissait un plaisir infini quand Ferdinand l’emmenait pour faire un _a parte_ près d’une console ou d’une croisée. Comme c’est rare et beau, une femme assez amoureuse pour devenir naïve et laisser lire dans son cœur! Mon Dieu, c’est aussi rare à Paris, que la fleur qui chante l’est aux Indes. Malgré cette amitié commencée depuis le jour où les d’Aldrigger apparurent chez les Nucingen, Ferdinand n’épousait pas Malvina. Notre féroce ami du Tillet n’avait pas paru jaloux de la cour assidue que Desroches faisait à Malvina, car pour achever de payer sa Charge avec une dot qui ne paraissait pas être moindre de cinquante mille écus, il avait feint l’amour, lui homme de Palais! Quoique profondément humiliée de l’insouciance de du Tillet, Malvina l’aimait trop pour lui fermer la porte. Chez cette fille, tout âme, tout sentiment, tout expansion, tantôt la fierté cédait à l’amour, tantôt l’amour offensé laissait la fierté prendre le dessus. Calme et froid, notre ami Ferdinand acceptait cette tendresse, il la respirait avec les tranquilles délices du tigre léchant le sang qui lui teint la gueule; il en venait chercher les preuves, il ne passait pas deux jours sans se montrer rue Joubert. Le drôle possédait alors environ dix-huit cent mille francs, la question de fortune devait être peu de chose à ses yeux, et il avait résisté non-seulement à Malvina, mais aux barons de Nucingen et de Rastignac, qui, tous deux, lui avaient fait faire soixante-quinze lieues par jour, à quatre francs de guides, postillon en avant, et sans fil! dans les labyrinthes de leur finesse. Godefroid ne put s’empêcher de parler à sa future belle-sœur de la situation ridicule où elle se trouvait entre un banquier et un avoué.--Vous voulez me sermonner au sujet de Ferdinand, savoir le secret qu’il y a entre nous, dit-elle avec franchise. Cher Godefroid, n’y revenez jamais. La naissance de Ferdinand, ses antécédents, sa fortune n’y sont pour rien, ainsi croyez à quelque chose d’extraordinaire. Cependant, à quelques jours de là, Malvina prit Beaudenord à part, et lui dit:--Je ne crois pas monsieur Desroches honnête homme (ce que c’est que l’instinct de l’amour!), il voudrait m’épouser, et fait la cour à la fille d’un épicier. Je voudrais bien savoir si je suis un pis-aller, si le mariage est pour lui une affaire d’argent. Malgré la profondeur de son esprit, Desroches ne pouvait deviner du Tillet, et il craignait de lui voir épouser Malvina. Donc, le gars s’était ménagé une retraite, sa position était intolérable, il gagnait à peine, tous frais faits, les intérêts de sa dette. Les femmes ne comprennent rien à ces situations-là. Pour elles, le cœur est toujours millionnaire!
--Mais comme ni Desroches ni du Tillet n’ont épousé Malvina, dit Finot, explique-nous le secret de Ferdinand?
--Le secret, le voici, répondit Bixiou. Règle générale: une jeune personne qui a donné une seule fois son soulier, le refusât-elle pendant dix ans, n’est jamais épousée par celui à qui...
--Bêtise! dit Blondet en interrompant, on aime aussi parce qu’on a aimé. Le secret, le voici: règle générale, ne vous mariez pas sergent, quand vous pouvez devenir duc de Dantzick et maréchal de France. Aussi voyez quelle alliance a faite du Tillet! Il a épousé une des filles du comte de Grandville, une des plus vieilles familles de la magistrature française.
--La mère de Desroches avait une amie, reprit Bixiou, une femme de droguiste, lequel droguiste s’était retiré gras d’une fortune. Ces droguistes ont des idées bien saugrenues: pour donner à sa fille une bonne éducation, il l’avait mise dans un pensionnat!... Ce Matifat comptait bien marier sa fille, par la raison deux cent mille francs, en bel et bon argent qui ne sentait pas la drogue.
--Le Matifat de Florine? dit Blondet.
--Eh! bien, oui, celui de Lousteau, le nôtre, enfin! Ces Matifat, alors perdus pour nous, étaient venus habiter la rue du Cherche-Midi, le quartier le plus opposé à la rue des Lombards où ils avaient fait fortune. Moi, je les ai cultivés, les Matifat! Durant mon temps de galère ministérielle, où j’étais serré pendant huit heures de jour entre des niais à vingt-deux carats, j’ai vu des originaux qui m’ont convaincu que l’ombre a des aspérités, et que dans la plus grande platitude on peut rencontrer des angles! Oui, mon cher, tel bourgeois est à tel autre ce que Raphaël est à Natoire. Madame veuve Desroches avait moyenné de longue main ce mariage à son fils, malgré l’obstacle énorme que présentait un certain Cochin, fils de l’associé commanditaire des Matifat, jeune employé au Ministère des finances. Aux yeux de monsieur et madame Matifat, l’état d’avoué paraissait, selon leur mot, offrir des garanties pour le bonheur d’une femme. Desroches s’était prêté aux plans de sa mère afin d’avoir un pis-aller. Il ménageait donc les droguistes de la rue du Cherche-Midi. Pour vous faire comprendre un autre genre de bonheur, il faudrait vous peindre ces deux négociants mâle et femelle, jouissant d’un jardinet, logés à un beau rez-de-chaussée, s’amusant à regarder un jet d’eau, mince et long comme un épi, qui allait perpétuellement et s’élançait d’une petite table ronde en pierre de liais, située au milieu d’un bassin de six pieds de diamètre, se levant de bon matin pour voir si les fleurs de leur jardin avaient poussé, désœuvrés et inquiets, s’habillant pour s’habiller, s’ennuyant au spectacle, et toujours entre Paris et Luzarches où ils avaient une maison de campagne et où j’ai dîné. Blondet, un jour ils ont voulu me faire poser, je leur ai raconté une histoire depuis neuf heures du soir jusqu’à minuit, une aventure à tiroirs! J’en étais à l’introduction de mon vingt-neuvième personnage (les romans en feuilletons m’ont volé!), quand le père Matifat, qui en qualité de maître de maison, tenait encore bon, a ronflé comme les autres, après avoir clignoté pendant cinq minutes. Le lendemain, tous m’ont fait des compliments sur le dénoûment de mon histoire. Ces épiciers avaient pour société monsieur et madame Cochin, Adolphe Cochin, madame Desroches, un petit Popinot, droguiste en exercice, qui leur donnait des nouvelles de la rue des Lombards (un homme de ta connaissance, Finot!). Madame Matifat, qui aimait les Arts, achetait des lithographies, des lithochromies, des dessins coloriés, tout ce qu’il y avait de meilleur marché. Le sieur Matifat se distrayait en examinant les entreprises nouvelles et en essayant de jouer quelques capitaux, afin de ressentir des émotions (Florine l’avait guéri du genre Régence). Un seul mot vous fera comprendre la profondeur de mon Matifat. Le bonhomme souhaitait ainsi le bonsoir à ses nièces: «Va te coucher, mes nièces!» Il avait peur, disait-il, de les affliger en leur disant _vous_. Leur fille était une jeune personne sans manières, ayant l’air d’une femme de chambre de bonne maison, jouant tant bien que mal une sonate, ayant une jolie écriture anglaise, sachant le français et l’orthographe, enfin une complète éducation bourgeoise. Elle était assez impatiente d’être mariée, afin de quitter la maison paternelle, où elle s’ennuyait comme un officier de marine au quart de nuit, il faut dire aussi que le quart durait toute la journée. Desroches ou Cochin fils, un notaire ou un garde-du-corps, un faux lord anglais, tout mari lui était bon. Comme évidemment elle ne savait rien de la vie, j’en ai eu pitié, j’ai voulu lui en révéler le grand mystère. Bah! les Matifat m’ont fermé leur porte: les bourgeois et moi nous ne nous comprendrons jamais.
--Elle a épousé le général Gouraud, dit Finot.
--En quarante-huit heures, Godefroid de Beaudenord, l’ex-diplomate, devina les Matifat et leur intrigante corruption, reprit Bixiou. Par hasard, Rastignac se trouvait chez la légère baronne à causer au coin du feu pendant que Godefroid faisait son rapport à Malvina. Quelques mots frappèrent son oreille, il devina de quoi il s’agissait, surtout à l’air aigrement satisfait de Malvina. Rastignac resta, lui, jusqu’à deux heures du matin, et l’on dit qu’il est égoïste! Beaudenord partit quand la baronne alla se coucher. «Cher enfant, dit Rastignac à Malvina d’un ton bonhomme et paternel quand ils furent seuls, souvenez-vous qu’un pauvre garçon lourd de sommeil a pris du thé pour rester éveillé jusqu’à deux heures du matin, afin de pouvoir vous dire solennellement: Mariez-vous. Ne faites pas la difficile, ne vous occupez pas de vos sentiments, ne pensez pas à l’ignoble calcul des hommes qui ont un pied ici, un pied chez les Malifat, ne réfléchissez à rien: mariez-vous! Pour une fille, se marier, c’est s’imposer à un homme qui prend l’engagement de la faire vivre dans une position plus ou moins heureuse, mais où la question matérielle est assurée. Je connais le monde: jeunes filles, mamans et grand’mères sont toutes hypocrites en démanchant sur le sentiment quand il s’agit de mariage. Aucun ne pense à autre chose qu’à un bel état. Quand sa fille est bien mariée, une mère dit qu’elle a fait une excellente affaire.» Et Rastignac lui développa sa théorie sur le mariage, qui, selon lui, est une société de commerce instituée pour supporter la vie. «Je ne vous demande point votre secret, dit-il en terminant à Malvina, je le sais. Les hommes se disent tout entre eux, comme vous autres quand vous sortez après le dîner. Eh! bien, voici mon dernier mot: mariez-vous. Si vous ne vous mariez pas, souvenez-vous que je vous ai suppliée ici, ce soir, de vous marier!» Rastignac parlait avec un certain accent qui commandait, non pas l’attention, mais la réflexion. Son insistance était de nature à surprendre. Malvina fut alors si bien frappée au vif de l’intelligence, là où Rastignac avait voulu l’atteindre, qu’elle y songeait encore le lendemain, et cherchait inutilement la cause de cet avis.
--Je ne vois, dans toutes ces toupies que tu lances, rien qui ressemble à l’origine de la fortune de Rastignac, et tu nous prends pour des Matifat multipliés par six bouteilles de vin de Champagne, s’écria Couture.
--Nous y sommes, s’écria Bixiou. Vous avez suivi le cours de tous les petits ruisseaux qui ont fait les quarante mille livres de rente auxquelles tant de gens portent envie! Rastignac tenait alors entre ses mains le fil de toutes ces existences.
--Desroches, les Matifat, Beaudenord, les d’Aldrigger, d’Aiglemont.
--Et de cent autres!... dit Bixiou.
--Voyons! comment? s’écria Finot. Je sais bien des choses, et je n’entrevois pas le mot de cette énigme.
--Blondet vous a dit en gros les deux premières liquidations de Nucingen, voici la troisième en détail, reprit Bixiou. Dès la paix de 1815, Nucingen avait compris ce que nous ne comprenons qu’aujourd’hui: que l’argent n’est une puissance que quand il est en quantités disproportionnées. Il jalousait secrètement les frères Rothschild. Il possédait cinq millions, il en voulait dix! Avec dix millions, il savait pouvoir en gagner trente, et n’en aurait eu que quinze avec cinq. Il avait donc résolu d’opérer une troisième liquidation! Ce grand homme songeait alors à payer ses créanciers avec des valeurs fictives, en gardant leur argent. Sur la place, une conception de ce genre ne se présente pas sous une expression si mathématique. Une pareille liquidation consiste à donner un petit pâté pour un louis d’or à de grands enfants qui, comme les petits enfants d’autrefois, préfèrent le pâté à la pièce, sans savoir qu’avec la pièce ils peuvent avoir deux cents pâtés.
--Qu’est-ce que tu dis donc là, Bixiou? s’écria Couture, mais rien n’est plus loyal, il ne se passe pas de semaine aujourd’hui que l’on ne présente des pâtés au public en lui demandant un louis. Mais le public est-il forcé de donner son argent? n’a-t-il pas le droit de s’éclairer?
--Vous l’aimeriez mieux contraint d’être actionnaire, dit Blondet.
--Non, dit Finot, où serait le talent?
--C’est bien fort pour Finot, dit Bixiou.
--Qui lui a donné ce mot-là, demanda Couture.
--Enfin, reprit Bixiou, Nucingen avait eu deux fois le bonheur de donner, sans le vouloir, un pâté qui s’était trouvé valoir plus qu’il n’avait reçu. Ce malheureux bonheur lui causait des remords. De pareils bonheurs finissent par tuer un homme. Il attendait depuis dix ans l’occasion de ne plus se tromper, de créer des valeurs qui auraient l’air de valoir quelque chose et qui...
--Mais, dit Couture, en expliquant ainsi la Banque, aucun commerce n’est possible. Plus d’un loyal banquier a persuadé, sous l’approbation d’un loyal Gouvernement, aux plus fins boursiers de prendre des fonds qui devaient, dans un temps donné, se trouver dépréciés. Vous avez vu mieux que cela! N’a-t-on pas émis, toujours avec l’aveu, avec l’appui des Gouvernements, des valeurs pour payer les intérêts de certains fonds, afin d’en maintenir le cours et pouvoir s’en défaire. Ces opérations ont plus ou moins d’analogie avec la liquidation à la Nucingen.
--En petit, dit Blondet, l’affaire peut paraître singulière; mais en grand, c’est de la haute finance. Il y a des actes arbitraires qui sont criminels d’individu à individu, lesquels arrivent à rien quand ils sont étendus à une multitude quelconque, comme une goutte d’acide prussique devient innocente dans un baquet d’eau. Vous tuez un homme, on vous guillotine. Mais avec une conviction gouvernementale quelconque, vous tuez cinq cents hommes, on respecte le crime politique. Vous prenez cinq mille francs dans mon secrétaire, vous allez au bagne. Mais avec le piment d’un gain à faire habilement mis dans la gueule de mille boursiers, vous les forcez à prendre les rentes de je ne sais quelle république ou monarchie en faillite, émises, comme dit Couture, pour payer les intérêts de ces mêmes rentes: personne ne peut se plaindre. Voilà les vrais principes de l’âge d’or où nous vivons!
--La mise en scène d’une machine si vaste, reprit Bixiou, exigeait bien des polichinelles. D’abord la maison Nucingen avait sciemment et à dessein employé ses cinq millions dans une affaire en Amérique, dont les profits avaient été calculés de manière à revenir trop tard. Elle s’était dégarnie avec préméditation. Toute liquidation doit être motivée. La maison possédait en fonds particuliers et en valeurs émises environ six millions. Parmi les fonds particuliers se trouvaient les trois cent mille de la baronne d’Aldrigger, les quatre cent mille de Beaudenord, un million à d’Aiglemont, trois cent mille à Matifat, un demi-million à Charles Grandet, le mari de mademoiselle d’Aubrion, etc. En créant lui-même une entreprise industrielle par actions, avec lesquelles il se proposait de désintéresser ses créanciers au moyen de manœuvres plus ou moins habiles, Nucingen aurait pu être suspecté, mais il s’y prit avec plus de finesse: il fit créer par un autre!... cette machine destinée à jouer le rôle du Mississipi du système de Law. Le propre de Nucingen est de faire servir les plus habiles gens de la place à ses projets, sans les leur communiquer. Nucingen laissa donc échapper devant du Tillet l’idée pyramidale et victorieuse de combiner une entreprise par actions en constituant un capital assez fort pour pouvoir servir de très-gros intérêts aux actionnaires pendant les premiers temps. Essayée pour la première fois, en un moment où des capitaux niais abondaient, cette combinaison devait produire une hausse sur les actions, et par conséquent un bénéfice pour le banquier qui les émettrait. Songez que ceci est du 1826. Quoique frappé de cette idée, aussi féconde qu’ingénieuse, du Tillet pensa naturellement que si l’entreprise ne réussissait pas, il y aurait un blâme quelconque. Aussi suggéra-t-il de mettre en avant un directeur visible de cette machine commerciale. Vous connaissez aujourd’hui le secret de la maison Claparon fondée par du Tillet, une de ses plus belles inventions!...
--Oui, dit Blondet, l’éditeur responsable en finance, l’agent provocateur, le bouc émissaire; mais aujourd’hui nous sommes plus forts, nous mettons: S’adresser à _l’administration de la chose_, telle rue, tel numéro, où le public trouve des employés en casquettes vertes, jolis comme des recors.
--Nucingen avait appuyé la maison Charles Claparon de tout son crédit, reprit Bixiou. On pouvait jeter sans crainte sur quelques places un million de papier Claparon. Du Tillet proposa donc de mettre sa maison Claparon en avant. Adopté. En 1825, l’Actionnaire n’était pas gâté dans les conceptions industrielles. Le _fonds de roulement_ était inconnu! Les Gérants ne s’obligeaient pas à ne point émettre leurs actions bénéficiaires, ils ne déposaient rien à la Banque, ils ne garantissaient rien. On ne daignait pas expliquer la commandite en disant à l’Actionnaire qu’on avait la bonté de ne pas lui demander plus de mille, de cinq cents, ou même de deux cent cinquante francs! On ne publiait pas que l’expérience _in ære publico_ ne durerait que sept ans, cinq ans, ou même trois ans, et qu’ainsi le dénoûment ne se ferait pas long-temps attendre. C’était l’enfance de l’art! On n’avait même pas fait intervenir la publicité de ces gigantesques annonces par lesquelles on stimule les imaginations, en demandant de l’argent à tout le monde...
--Cela arrive quand personne n’en veut donner, dit Couture.
--Enfin la concurrence dans ces sortes d’entreprises n’existait pas, reprit Bixiou. Les fabricants de papier mâché, d’impressions sur indiennes, les lamineurs de zinc, les Théâtres, les Journaux ne se ruaient pas comme des chiens à la curée de l’actionnaire expirant. Les belles affaires par actions, comme dit Couture, si naïvement publiées, appuyées par des rapports de gens experts (les princes de la science!...), se traitaient honteusement dans le silence et dans l’ombre de la Bourse. Les Loups-Cerviers exécutaient, financièrement parlant, l’air de la calomnie du Barbier de Séville. Ils allaient _piano, piano_, procédant par de légers cancans, sur la bonté de l’affaire, dits d’oreille à oreille. Ils n’exploitaient le patient, l’actionnaire, qu’à domicile, à la Bourse, ou dans le monde, par cette rumeur habilement créée et qui grandissait jusqu’au _tutti_ d’une Cote à quatre chiffres...
--Mais, quoique nous soyons entre nous et que nous puissions tout dire, je reviens là-dessus, dit Couture.
--Vous êtes orfévre, monsieur Josse? dit Finot.
--Finot restera classique, constitutionnel et perruque, dit Blondet.
--Oui, je suis orfévre, reprit Couture, pour le compte de qui Cérizet venait d’être condamné en Police Correctionnelle. Je soutiens que la nouvelle méthode est infiniment moins traîtresse, plus loyale, moins assassine que l’ancienne. La publicité permet la réflexion et l’examen. Si quelque actionnaire _est gobé_, il est venu de propos délibéré, on ne lui a pas vendu _chat en poche_. L’Industrie...
--Allons, voilà l’Industrie! s’écria Bixiou.
--L’Industrie y gagne, dit Couture sans prendre garde à l’interruption. Tout Gouvernement qui se mêle du Commerce et ne le laisse pas libre, entreprend une coûteuse sottise: il arrive ou au _Maximum_ ou au Monopole. Selon moi, rien n’est plus conforme aux principes sur la liberté du commerce que les Sociétés par actions! Y toucher, c’est vouloir répondre du capital et des bénéfices, ce qui est stupide. En toute affaire, les bénéfices sont en proportion avec les risques! Qu’importe à l’État la manière dont s’obtient le mouvement rotatoire de l’argent, pourvu qu’il soit dans une activité perpétuelle! Qu’importe qui est riche, qui est pauvre, s’il y a toujours la même quantité de riches imposables? D’ailleurs, voilà vingt ans que les Sociétés par actions, les commandites, primes sous toutes les formes, sont en usage dans le pays le plus commercial du monde, en Angleterre, où tout se conteste, où les Chambres pondent mille ou douze cents lois par session, et où jamais un membre du Parlement ne s’est levé pour parler contre la méthode...
--Curative des coffres pleins, et par les végétaux! dit Bixiou, _les carottes!_
--Voyons? dit Couture enflammé. Vous avez dix mille francs, vous prenez dix actions de chacune _mille_ dans dix entreprises différentes. Vous êtes volé neuf fois... (Cela n’est pas! le public est plus fort que qui que ce soit! mais je le suppose) une seule affaire réussit! (par hasard!--D’accord!--On ne l’a pas fait exprès!--Allez! blaguez?) Eh! bien, le _ponte_ assez sage pour diviser ainsi ses masses, rencontre un superbe placement, comme l’ont trouvé ceux qui ont pris les actions des mines de Wortschin. Messieurs, avouons entre nous que les gens qui crient sont des hypocrites au désespoir de n’avoir ni l’idée d’une affaire, ni la puissance de la proclamer, ni l’adresse de l’exploiter. La preuve ne se fera pas attendre. Avant peu, vous verrez l’Aristocratie, les gens de cour, les Ministériels descendant en colonnes serrées dans la Spéculation, et avançant des mains plus crochues et trouvant des idées plus tortueuses que les nôtres, sans avoir notre supériorité. Quelle tête il faut pour fonder une affaire à une époque où l’avidité de l’actionnaire est égale à celle de l’inventeur? Quel grand magnétiseur doit être l’homme qui crée un Claparon, qui trouve des expédients nouveaux! Savez-vous la morale de ceci? Notre temps vaut mieux que nous! nous vivons à une époque d’avidité où l’on ne s’inquiète pas de la valeur de la chose, si l’on peut y gagner en la repassant au voisin: on la repasse au voisin parce que l’avidité de l’Actionnaire qui croit à un gain, est égale à celle du Fondateur qui le lui propose!
--Est-il beau, Couture, est-il beau! dit Bixiou à Blondet, il va demander qu’on lui élève des statues comme à un bienfaiteur de l’humanité.
--Il faudrait l’amener à conclure que l’argent des sots est de droit divin le patrimoine des gens d’esprit, dit Blondet.
--Messieurs, reprit Couture, rions ici pour tout le sérieux que nous garderons ailleurs quand nous entendrons parler des respectables bêtises que consacrent les lois faites à l’improviste.
--Il a raison. Quel temps, messieurs, dit Blondet, qu’un temps où dès que le feu de l’intelligence apparaît, on l’éteint vite par l’application d’une loi de circonstance. Les législateurs, partis presque tous d’un petit arrondissement où ils ont étudié la société dans les journaux, renferment alors le feu dans la machine. Quand la machine saute, arrivent les pleurs et les grincements de dents! Un temps où il ne se fait que des lois fiscales et pénales! Le grand mot de ce qui se passe, le voulez-vous? _Il n’y a plus de religion dans l’État!_
--Ah! dit Bixiou, bravo, Blondet! tu as mis le doigt sur la plaie de la France, la Fiscalité qui a plus ôté de conquêtes à notre pays que les vexations de la guerre. Dans le Ministère où j’ai fait six ans de galères, accouplé avec des bourgeois, il y avait un employé, homme de talent, qui avait résolu de changer tout le système des finances. Ah! bien, nous l’avons joliment dégommé. La France eût été trop heureuse, elle se serait amusée à reconquérir l’Europe, et nous avons agi pour le repos des nations: je l’ai tué par une caricature!
--Quand je dis le mot _religion_, je n’entends pas dire une capucinade, j’entends le mot en grand politique, reprit Blondet.
--Explique-toi, dit Finot.
--Voici, reprit Blondet. On a beaucoup parlé des affaires de Lyon, de la République canonnée dans les rues, personne n’a dit la vérité. La République s’était emparée de l’émeute comme un insurgé s’empare d’un fusil. La vérité, je vous la donne pour drôle et profonde. Le commerce de Lyon est un commerce sans âme, qui ne fait pas fabriquer une aune de soie sans qu’elle soit commandée et que le paiement soit sûr. Quand la commande s’arrête, l’ouvrier meurt de faim, il gagne à peine de quoi vivre en travaillant, les forçats sont plus heureux que lui. Après la révolution de juillet, la misère est arrivée à ce point que les CANUTS ont arboré le drapeau: _Du pain ou la mort!_ une de ces proclamations que le gouvernement aurait dû étudier, elle était produite par la cherté de la vie à Lyon. Lyon veut bâtir des théâtres et devenir une capitale, de là des Octrois insensés. Les républicains ont flairé cette révolte à propos du pain, et ils ont organisé les _Canuts_ qui se sont battus en partie double. Lyon a eu ses trois jours, mais tout est rentré dans l’ordre, et le Canut dans son taudis. Le Canut, probe jusque-là, rendant en étoffe la soie qu’on lui pesait en bottes, a mis la probité à la porte en songeant que les négociants le victimaient, et a mis de l’huile à ses doigts: il a rendu poids pour poids, mais il a vendu la soie représentée par l’huile, et le commerce des soieries françaises a été infesté d’_étoffes graissées_, ce qui aurait pu entraîner la perte de Lyon et celle d’une branche de commerce français. Les fabricants et le gouvernement, au lieu de supprimer la cause du mal, ont fait, comme certains médecins, rentrer le mal par un violent topique. Il fallait envoyer à Lyon un homme habile, un de ces gens qu’on appelle immoraux, un abbé Terray, mais l’on a vu le côté militaire! Les troubles ont donc produit les gros de Naples à quarante sous l’aune. Ces gros de Naples sont aujourd’hui vendus, on peut le dire, et les fabricants ont sans doute inventé je ne sais quel moyen de contrôle. Ce système de fabrication sans prévoyance devait arriver dans un pays où RICHARD LENOIR, un des plus grands citoyens que la France ait eus, s’est ruiné pour avoir fait travailler six mille ouvriers sans commande, les avoir nourris, et avoir rencontré des ministres assez stupides pour le laisser succomber à la révolution que 1814 a faite dans le prix des tissus. Voilà le seul cas où le négociant mérite une statue. Eh! bien, cet homme est aujourd’hui l’objet d’une souscription sans souscripteurs, tandis que l’on a donné un million aux enfants du général Foy. Lyon est conséquent: il connaît la France, elle est sans aucun sentiment religieux. L’histoire de Richard Lenoir est une de ces fautes que Fouché trouvait pire qu’un crime.
--Si dans la manière dont les affaires se présentent, reprit Couture en se remettant au point où il était avant l’interruption, il y a une teinte de charlatanisme, mot devenu flétrissant et mis à cheval sur le mur mitoyen du juste et de l’injuste, car je demande où commence, où finit le charlatanisme, ce qu’est le charlatanisme? Faites-moi l’amitié de me dire qui n’est pas charlatan! Voyons? un peu de bonne foi, l’ingrédient social le plus rare! Le commerce qui consisterait à aller chercher la nuit ce qu’on vendrait dans la journée serait un non-sens. Un marchand d’allumettes a l’instinct de l’accaparement. Accaparer la marchandise est la pensée du boutiquier de la rue Saint-Denis _dit_ le plus vertueux, comme du spéculateur _dit_ le plus effronté. Quand les magasins sont pleins, il y a nécessité de vendre. Pour vendre, il faut allumer le chaland, de là l’enseigne du Moyen-Age et aujourd’hui le Prospectus! Entre appeler la pratique et la forcer d’entrer, de consommer, je ne vois pas la différence d’un cheveu! Il peut arriver, il doit arriver, il arrive souvent que des marchands attrapent des marchandises avariées, car le vendeur trompe incessamment l’acheteur. Eh! bien, consultez les plus honnêtes gens de Paris, les notables commerçants enfin?... tous vous raconteront triomphalement la rouerie qu’ils ont alors inventée pour écouler leur marchandise quand on la leur avait vendue mauvaise. La fameuse maison Minard a commencé par des ventes de ce genre. La rue Saint-Denis ne vous vend qu’une robe de soie graissée, elle ne peut que cela. Les plus vertueux négociants vous disent de l’air le plus candide ce mot de l’improbité la plus effrénée: _On se tire d’une mauvaise affaire comme on peut_. Blondet vous a fait voir les affaires de Lyon dans leurs causes et leurs suites; moi, je vais à l’application de ma théorie par une anecdote. Un ouvrier en laine, ambitieux et criblé d’enfants par une femme trop aimée, croit à la République. Mon gars achète de la laine rouge, et fabrique ces casquettes en laine tricotée que vous avez pu voir sur la tête de tous les gamins de Paris, et vous allez savoir pourquoi. La République est vaincue. Après l’affaire de Saint-Merry, les casquettes étaient invendables. Quand un ouvrier se trouve dans son ménage avec femme, enfants et dix mille casquettes en laine rouge dont ne veulent plus les chapeliers d’aucun bord, il lui passe par la tête autant d’idées qu’il en peut venir à un banquier bourré de dix millions d’actions à placer dans une affaire dont il se défie. Savez-vous ce qu’a fait l’ouvrier, ce Law faubourien, ce Nucingen des casquettes? Il est allé trouver un dandy d’estaminet, un de ces farceurs qui font le désespoir des sergents-de-ville dans les bals champêtres aux Barrières, et l’a prié de jouer le rôle d’un capitaine américain pacotilleur, logé hôtel Meurice, d’aller _désirer_ dix mille casquettes en laine rouge, chez un riche chapelier qui en avait encore une dans son étalage. Le chapelier flaire une affaire avec l’Amérique, accourt chez l’ouvrier, et se rue au comptant sur les casquettes. Vous comprenez: plus de capitaine américain, mais beaucoup de casquettes. Attaquer la liberté commerciale à cause de ces inconvénients, ce serait attaquer la Justice sous prétexte qu’il y a des délits qu’elle ne punit pas, ou accuser la Société d’être mal organisée à cause des malheurs qu’elle engendre! Des casquettes et de la rue Saint-Denis, aux actions et à la Banque, concluez!
--Couture, une couronne! dit Blondet en lui mettant sa serviette tortillée sur sa tête. Je vais plus loin, messieurs. S’il y a vice dans la théorie actuelle, à qui la faute? à la Loi! à la Loi prise dans son système entier, à la législation! à ces grands hommes d’Arrondissement que la Province envoie bouffis d’idées morales, idées indispensables dans la conduite de la vie à moins de se battre avec la justice, mais stupides dès qu’elles empêchent un homme de s’élever à la hauteur où doit se tenir le législateur. Que les lois interdisent aux passions tel ou tel développement (le jeu, la loterie, les Ninons de la borne, tout ce que vous voudrez), elles n’extirperont jamais les passions. Tuer les passions, ce serait tuer la Société, qui, si elle ne les engendre pas, du moins les développe. Ainsi vous entravez par des restrictions l’envie de jouer qui gît au fond de tous les cœurs, chez la jeune fille, chez l’homme de province, comme chez le diplomate, car tout le monde souhaite une fortune _gratis_, le Jeu s’exerce aussitôt en d’autres sphères. Vous supprimez stupidement la Loterie, les cuisinières n’en volent pas moins leurs maîtres, elles portent leurs vols à une Caisse d’Épargne, et la mise est pour elles de deux cent cinquante francs au lieu d’être de quarante sous, car les actions industrielles, les commandites, deviennent la Loterie, le Jeu sans tapis, mais avec un râteau invisible et un _refait_ calculé. Les Jeux sont fermés, la Loterie n’existe plus, voilà la France bien plus morale, crient les imbéciles, comme s’ils avaient supprimé les _pontes_! On joue toujours! seulement le bénéfice n’est plus à l’État, qui remplace un impôt payé avec plaisir par un impôt gênant, sans diminuer les suicides, car le joueur ne meurt pas, mais bien sa victime! Je ne vous parle pas des capitaux à l’étranger, perdus pour la France, ni des loteries de Francfort, contre le colportage desquelles la Convention avait décerné la peine de mort, et auquel se livraient les procureurs-syndics! Voilà le sens de la niaise philanthropie de notre législateur. L’encouragement donné aux Caisses d’Épargne est une grosse sottise politique. Supposez une inquiétude quelconque sur la marche des affaires, le gouvernement aura créé la _queue de l’argent_, comme on a créé dans la Révolution la _queue du pain_. Autant de caisses, autant d’émeutes. Si dans un coin trois gamins arborent un seul drapeau, voilà une révolution. Un grand politique doit être un scélérat abstrait, sans quoi les Sociétés sont mal menées. Un politique honnête homme est une machine à vapeur qui sentirait, ou un pilote qui ferait l’amour en tenant la barre: le bateau sombre. Un premier ministre qui prend cent millions et qui rend la France grande et heureuse, n’est-il pas préférable à un ministre enterré aux frais de l’État, mais qui a ruiné son pays? Entre Richelieu, Mazarin, Potemkin, riches tous trois à chaque époque de trois cents millions, et le vertueux Robert Lindet, qui n’a su tirer parti ni des assignats, ni des Biens Nationaux, ou les vertueux imbéciles qui ont perdu Louis XVI, hésiteriez-vous? Va ton train, Bixiou.
--Je ne vous expliquerai pas, reprit Bixiou, la nature de l’entreprise inventée par le génie financier de Nucingen, ce serait d’autant plus inconvenant qu’elle existe encore aujourd’hui, ses actions sont cotées à la Bourse; les combinaisons étaient si réelles, l’objet de l’entreprise si vivace que, créées au capital nominal de mille francs, établies par une Ordonnance royale, descendues à trois cents francs, elles ont remonté à sept cents francs, et arriveront au pair après avoir traversé les orages des années 27, 30 et 32. La crise financière de 1827 les fit fléchir, la Révolution de Juillet les abattit, mais l’affaire a des réalités dans le ventre (Nucingen ne saurait inventer une mauvaise affaire). Enfin, comme plusieurs maisons de banque du premier ordre y ont participé, il ne serait pas parlementaire d’entrer dans plus de détails. Le capital nominal fut de dix millions, capital réel sept, trois millions appartenaient aux fondateurs et aux banquiers chargés de l’émission des actions. Tout fut calculé pour faire arriver dans les six premiers mois l’action à gagner deux cents francs, par la distribution d’un faux dividende. Donc vingt pour cent sur dix millions. L’intérêt de du Tillet fut de cinq cent mille francs. Dans le vocabulaire financier, ce gâteau s’appelle _part à goinfre_! Nucingen se proposait d’opérer avec ses millions faits d’une main de papier rose à l’aide d’une pierre lithographique, de jolies petites actions à placer, précieusement conservées dans son cabinet. Les actions réelles allaient servir à fonder l’affaire, acheter un magnifique hôtel et commencer les opérations. Nucingen se trouvait encore des actions dans je ne sais quelles mines de plomb argentifère, dans des mines de houille et dans deux canaux, actions bénéficiaires accordées pour la mise en scène de ces quatre entreprises en pleine activité, supérieurement montées et en faveur, au moyen du dividende pris sur le capital. Nucingen pouvait compter sur un _agio_ si les actions montaient, mais le baron le négligea dans ses calculs, il le laissait à fleur d’eau, sur la place, afin d’attirer les poissons! Il avait donc massé ses valeurs, comme Napoléon massait ses troupiers, afin de liquider durant la crise qui se dessinait et qui révolutionna, en 26 et 27, les places européennes. S’il avait eu son prince de Wagram, il aurait pu dire comme Napoléon du haut du Santon: Examinez bien la place, tel jour, à telle heure, il y aura là des fonds répandus! Mais à qui pouvait-il se confier? Du Tillet ne soupçonna pas son compérage involontaire. Les deux premières liquidations avaient démontré à notre puissant baron la nécessité de s’attacher un homme qui pût lui servir de piston pour agir sur le créancier. Nucingen n’avait point de neveu, n’osait prendre de confident, il lui fallait un homme dévoué, un Claparon intelligent, doué de bonnes manières, un véritable diplomate, un homme digne d’être ministre et digne de lui. Pareilles liaisons ne se forment ni en un jour, ni en un an. Rastignac avait alors été si bien entortillé par le baron que, comme le prince de la Paix, qui était autant aimé par le roi que par la reine d’Espagne, il croyait avoir conquis dans Nucingen une précieuse dupe. Après avoir ri d’un homme dont la portée lui fut long-temps inconnue, il avait fini par lui vouer un culte grave et sérieux en reconnaissant en lui la force qu’il croyait posséder seul. Dès son début à Paris, Rastignac fut conduit à mépriser la société tout entière. Dès 1820, il pensait, comme le baron, qu’il n’y a que des apparences d’honnête homme, et il regardait le monde comme la réunion de toutes les corruptions, de toutes les friponneries. S’il admettait des exceptions, il condamnait la masse: il ne croyait à aucune vertu, mais à des circonstances où l’homme est vertueux. Cette science fut l’affaire d’un moment; elle fut acquise au sommet du Père-Lachaise, le jour où il y conduisait un pauvre honnête homme, le père de sa Delphine, mort la dupe de notre société, des sentiments les plus vrais, et abandonné par ses filles et par ses gendres. Il résolut de jouer tout ce monde, et de s’y tenir en grand costume de vertu, de probité, de belles manières. L’Égoïsme arma de pied en cap ce jeune noble. Quand le gars trouva Nucingen revêtu de la même armure, il l’estima comme au Moyen-Age, dans un tournoi, un chevalier damasquiné de la tête aux pieds, monté sur un barbe, eût estimé son adversaire houzé, monté comme lui. Mais il s’amollit pendant quelque temps dans les délices de Capoue. L’amitié d’une femme comme la baronne de Nucingen est de nature à faire abjurer tout égoïsme. Après avoir été trompée une première fois dans ses affections en rencontrant une mécanique de Birmingham, comme était feu de Marsay, Delphine dut éprouver, pour un homme jeune et plein des religions de la province, un attachement sans bornes. Cette tendresse a réagi sur Rastignac. Quand Nucingen eut passé à l’ami de sa femme le harnais que tout exploitant met à son exploité, ce qui arriva précisément au moment où il méditait sa troisième liquidation, il lui confia sa position, en lui montrant comme une obligation de son intimité, comme une réparation, le rôle de compère à prendre et à jouer. Le baron jugea dangereux d’initier son collaborateur conjugal à son plan. Rastignac crut à un malheur, et le baron lui laissa croire qu’il sauvait la boutique. Mais quand un écheveau a tant de fils, il s’y fait des nœuds. Rastignac trembla pour la fortune de Delphine: il stipula l’indépendance de la baronne, en exigeant une séparation de biens, en se jurant à lui-même de solder son compte avec elle en lui triplant sa fortune. Comme Eugène ne parlait pas de lui-même, Nucingen le supplia d’accepter, en cas de réussite complète, vingt-cinq actions de mille francs chacune dans les mines de plomb argentifère, que Rastignac prit pour ne pas l’offenser! Nucingen avait seriné Rastignac la veille de la soirée où notre ami disait à Malvina de se marier. A l’aspect des cent familles heureuses qui allaient et venaient dans Paris, tranquilles sur leur fortune, les Godefroid de Beaudenord, les d’Aldrigger, les d’Aiglemont, etc., il prit à Rastignac un frisson comme à un jeune général qui pour la première fois contemple une armée avant la bataille. La pauvre petite Isaure et Godefroid, jouant à l’amour, ne représentaient-ils pas Acis et Galathée sous le rocher que le gros Polyphème va faire tomber sur eux?...
--Ce singe de Bixiou, dit Blondet, il a presque du talent.
--Ah! je ne marivaude donc plus, dit Bixiou jouissant de son succès et regardant ses auditeurs surpris.--Depuis deux mois, reprit-il après cette interruption, Godefroid se livrait à tous les petits bonheurs d’un homme qui se marie. On ressemble alors à ces oiseaux qui font leurs nids au printemps, vont et viennent, ramassent des brins de paille, les portent dans leur bec, et cotonnent le domicile de leurs œufs. Le futur d’Isaure avait loué rue de la Planche un petit hôtel de mille écus, commode, convenable, ni trop grand, ni trop petit. Il allait tous les matins voir les ouvriers travaillant, et y surveiller les peintures. Il y avait introduit le _comfort_, la seule bonne chose qu’il y ait en Angleterre: calorifère pour maintenir une température égale dans la maison; mobilier bien choisi, ni trop brillant, ni trop élégant; couleurs fraîches et douces à l’œil, stores intérieurs et extérieurs à toutes les croisées; argenterie, voitures neuves. Il avait fait arranger l’écurie, la sellerie, les remises où Toby, Joby, Paddy se démenait et frétillait comme une marmotte déchaînée, en paraissant très-heureux de savoir qu’il y aurait des femmes au logis et une _lady_! Cette passion de l’homme qui se met en ménage, qui choisit des pendules, qui vient chez sa future les poches pleines d’échantillons d’étoffes, la consulte sur l’ameublement de la chambre à coucher, qui va, vient, trotte, quand il va, vient et trotte animé par l’amour, est une des choses qui réjouissent le plus un cœur honnête et surtout les fournisseurs. Et comme rien ne plaît plus au monde que le mariage d’un joli jeune homme de vingt-sept ans avec une charmante personne de vingt ans qui danse bien, Godefroid, embarrassé pour la corbeille, invita Rastignac et madame de Nucingen à déjeuner, pour les consulter sur cette affaire majeure. Il eut l’excellente idée de prier son cousin d’Aiglemont et sa femme, ainsi que madame de Sérisy. Les femmes du monde aiment assez à se dissiper une fois par hasard chez les garçons, à y déjeuner.
--C’est leur école buissonnière, dit Blondet.
--On devait aller voir rue de la Planche le petit hôtel des futurs époux, reprit Bixiou. Les femmes sont pour ces petites expéditions comme les ogres pour la chair fraîche, elles rafraîchissent leur présent de cette jeune joie qui n’est pas encore flétrie par la jouissance. Le couvert fut mis dans le petit salon qui, pour l’enterrement de la vie de garçon, fut paré comme un cheval de cortége. Le déjeuner fut commandé de manière à offrir ces jolis petits plats que les femmes aiment à manger, croquer, sucer le matin, temps où elles ont un effroyable appétit, sans vouloir l’avouer, car il semble qu’elles se compromettent en disant: J’ai faim!--Et pourquoi tout seul, dit Godefroid en voyant arriver Rastignac.--Madame de Nucingen est triste, je te conterai tout cela, répondit Rastignac qui avait une tenue d’homme contrarié.--De la brouille?... s’écria Godefroid.--Non, dit Rastignac. A quatre heures, les femmes envolées au bois de Boulogne, Rastignac resta dans le salon, et il regarda mélancoliquement par la fenêtre Toby, Joby, Paddy, qui se tenait audacieusement devant le cheval attelé au tilbury, les bras croisés comme Napoléon, il ne pouvait pas le tenir en bride autrement que par sa voix clairette, et le cheval craignait Joby, Toby.--Hé! bien, qu’as-tu, mon cher ami, dit Godefroid à Rastignac, tu es sombre, inquiet, ta gaieté n’est pas franche. Le bonheur incomplet te tiraille l’âme! Il est en effet bien triste de ne pas être marié à la Mairie et à l’Église avec la femme que l’on aime.--As-tu du courage, mon cher, pour entendre ce que j’ai à te dire, et saurais-tu reconnaître à quel point il faut s’attacher à quelqu’un pour commettre l’indiscrétion dont je vais me rendre coupable? lui dit Rastignac de ce ton qui ressemble à un coup de fouet.--Quoi, dit Godefroid en pâlissant.--J’étais triste de ta joie, et je n’ai pas le cœur, en voyant tous ces apprêts, ce bonheur en fleur, de garder un secret pareil.--Dis donc en trois mots.--Jure-moi sur l’honneur que tu seras en ceci muet comme une tombe.--Comme une tombe.--Que si l’un de tes proches était intéressé dans ce secret, il ne le saurait pas.--Pas.--Hé! bien, Nucingen est parti cette nuit pour Bruxelles, il faut déposer si l’on ne peut pas liquider. Delphine vient de demander ce matin même au Palais sa séparation de biens. Tu peux encore sauver ta fortune.--Comment? dit Godefroid en se sentant un sang de glace dans les veines.--Écris tout simplement au baron de Nucingen une lettre antidatée de quinze jours, par laquelle tu lui donnes l’ordre de t’employer tous tes fonds en actions (et il lui nomma la société Claparon). Tu as quinze jours, un mois, trois mois peut-être pour les vendre au-dessus du prix actuel, elles gagneront encore.--Mais d’Aiglemont qui déjeunait avec nous, d’Aiglemont qui a chez Nucingen un million.--Écoute, je ne sais pas s’il se trouve assez de ces actions pour le couvrir, et puis, je ne suis pas son ami, je ne puis pas trahir les secrets de Nucingen, tu ne dois pas lui en parler. Si tu dis un mot, tu me réponds des conséquences. Godefroid resta pendant dix minutes dans la plus parfaite immobilité.--Acceptes-tu, oui ou non, lui dit impitoyablement Rastignac. Godefroid prit une plume et de l’encre, il écrivit et signa la lettre que lui dicta Rastignac.--Mon pauvre cousin! s’écria-t-il.--Chacun pour soi, dit Rastignac. Et d’un de chambré! ajouta-t-il en quittant Godefroid. Pendant que Rastignac manœuvrait dans Paris, voilà quel aspect présentait la Bourse. J’ai un ami de province, une bête qui me demandait en passant à la Bourse, entre quatre et cinq heures, pourquoi ce rassemblement de causeurs qui vont et viennent, ce qu’ils peuvent se dire, et pourquoi se promener après l’irrévocable fixation du cours des Effets publics.--«Mon ami, lui dis-je, ils ont mangé, ils digèrent; pendant la digestion, ils font des cancans sur le voisin, sans cela pas de sécurité commerciale à Paris. Là se lancent les affaires, et il y a tel homme, Palma, par exemple, dont l’autorité est semblable à celle d’Arago à l’Académie royale des Sciences. Il dit que la spéculation se fasse, et la spéculation est faite!»
--Quel homme, messieurs, dit Blondet, que ce juif qui possède une instruction non pas universitaire, mais universelle. Chez lui, l’universalité n’exclut pas la profondeur; ce qu’il sait, il le sait à fond; son génie est intuitif en affaires; c’est le grand-référendaire des loups-cerviers qui dominent la place de Paris, et qui ne font une entreprise que quand Palma l’a examinée. Il est grave, il écoute, il étudie, il réfléchit, et dit à son interlocuteur qui, vu son attention, le croit empaumé:--Cela ne me va pas. Ce que je trouve de plus extraordinaire, c’est qu’après avoir été dix ans l’associé de Werbrust, il ne s’est jamais élevé de nuages entre eux.
--Ça n’arrive qu’entre gens très-forts et très-faibles; tout ce qui est entre les deux se dispute et ne tarde pas à se séparer ennemis, dit Couture.
--Vous comprenez, dit Bixiou, que Nucingen avait savamment et d’une main habile, lancé sous les colonnes de la Bourse un petit obus qui éclata sur les quatres heures.--Savez-vous une nouvelle grave, dit du Tillet à Werbrust en l’attirant dans un coin, Nucingen est à Bruxelles, sa femme a présenté au Tribunal une demande en séparation de biens.--Êtes-vous son compère pour une liquidation? dit Werbrust en souriant.--Pas de bêtises, Werbrust, dit du Tillet, vous connaissez les gens qui ont de son papier, écoutez-moi, nous avons une affaire à combiner. Les actions de notre nouvelle société gagnent vingt pour cent, elles gagneront vingt-cinq fin du trimestre, vous savez pourquoi, on distribue un magnifique dividende.--Finaud, dit Werbrust, allez, allez votre train, vous êtes un diable qui avez les griffes longues, pointues, et vous les plongez dans du beurre.--Mais laissez-moi donc dire, ou nous n’aurons pas le temps d’opérer. Je viens de trouver mon idée en apprenant la nouvelle, et j’ai positivement vu madame de Nucingen dans les larmes, elle a peur pour sa fortune.--Pauvre petite! dit Werbrust d’un air ironique. Hé! bien? reprit l’ancien juif d’Alsace en interrogeant du Tillet qui se taisait.--Hé! bien, il y a chez moi mille actions de mille francs que Nucingen m’a remises à placer, comprenez-vous?--Bon!--Achetons à dix, à vingt pour cent de remise, du papier de la maison Nucingen pour un million, nous gagnerons une belle prime sur ce million, car nous serons créanciers et débiteurs, la confusion s’opérera! mais agissons finement, les détenteurs pourraient croire que nous manœuvrons dans les intérêts de Nucingen. Werbrust comprit alors le tour à faire et serra la main de du Tillet en lui jetant le regard d’une femme qui fait une niche à sa voisine.--Hé! bien, vous savez la nouvelle, leur dit Martin Falleix, la maison Nucingen suspend?--Bah! répondit Werbrust, n’ébruitez donc pas cela, laissez les gens qui ont de son papier faire leurs affaires.--Savez-vous la cause du désastre?... dit Claparon en intervenant.--Toi, tu ne sais rien, lui dit du Tillet, il n’y aura pas le moindre désastre, il y aura un paiement intégral. Nucingen recommencera les affaires et trouvera des fonds tant qu’il en voudra chez moi. Je sais la cause de la suspension: il a disposé de tous ses capitaux en faveur du Mexique qui lui retourne des métaux, des canons espagnols si sottement fondus qu’il s’y trouve de l’or, des cloches, des argenteries d’église, toutes les démolitions de la monarchie espagnole dans les Indes. Le retour de ces valeurs tarde. Le cher baron est gêné, voilà tout.--C’est vrai, dit Werbrust, je prends son papier à vingt pour cent d’escompte. La nouvelle circula dès lors avec la rapidité du feu sur une meule de paille. Les choses les plus contradictoires se disaient. Mais il y avait une telle confiance en la maison Nucingen, toujours à cause des deux précédentes liquidations, que tout le monde gardait le papier Nucingen.--Il faut que Palma nous donne un coup de main, dit Werbrust. Palma était l’oracle des Keller, gorgés de valeurs Nucingen. Un mot d’alarme dit par lui suffisait. Werbrust obtint de Palma qu’il sonnât un coup de cloche. Le lendemain, l’alarme régnait à la Bourse. Les Keller conseillés par Palma cédèrent leurs valeurs à dix pour cent de remise, et firent autorité à la Bourse: on les savait très-fins. Taillefer donna dès lors trois cent mille francs à vingt pour cent, Martin Faleix deux cent mille à quinze pour cent. Gigonnet devina le coup! Il chauffa la panique afin de se procurer du papier Nucingen pour gagner quelques deux ou trois pour cent en le cédant à Werbrust. Il avise, dans un coin de la Bourse, le pauvre Matifat, qui avait trois cent mille francs chez Nucingen. Le droguiste, pâle et blême, ne vit pas sans frémir le terrible Gigonnet, l’escompteur de son ancien quartier, venant à lui pour le scier en deux.--Ça va mal, la crise se dessine. Nucingen arrange! mais ça ne vous regarde pas, père Matifat, vous êtes retiré des affaires.--Hé! bien, vous vous trompez, Gigonnet, je suis pincé de trois cent mille francs avec lesquels je voulais opérer sur les rentes d’Espagne.--Ils sont sauvés, les rentes d’Espagne vous auraient tout dévoré, tandis que je vous donnerai quelque chose de votre compte chez Nucingen, comme cinquante pour cent.--J’aime mieux voir venir la liquidation, répondit Matifat, jamais un banquier n’a donné moins de cinquante pour cent. Ah! s’il ne s’agissait que de dix pour cent de perte, dit l’ancien droguiste.--Hé! bien, voulez-vous à quinze? dit Gigonnet.--Vous me paraissez bien pressé, dit Matifat.--Bonsoir, dit Gigonnet.--Voulez-vous à douze?--Soit, dit Gigonnet. Deux millions furent rachetés le soir et balancés chez Nucingen par du Tillet, pour le compte de ces trois associés fortuits, qui le lendemain touchèrent leur prime. La vieille, jolie, petite baronne d’Aldrigger déjeunait avec ses deux filles et Godefroid, lorsque Rastignac vint d’un air diplomatique engager la conversation sur la crise financière. Le baron de Nucingen avait une vive affection pour la famille d’Aldrigger, il s’était arrangé, en cas de malheur, pour couvrir le compte de la baronne par ses meilleures valeurs, des actions dans les mines de plomb argentifère; mais pour la sûreté de la baronne, elle devait le prier d’employer ainsi les fonds.--Ce pauvre Nucingen, dit la baronne, et que lui arrive-t-il donc?--Il est en Belgique; sa femme demande une séparation de biens; mais il est allé chercher des ressources chez des banquiers.--Mon Dieu, cela me rappelle mon pauvre mari! Cher monsieur de Rastignac, comme cela doit vous faire mal, à vous si attaché à cette maison-là.--Pourvu que tous les indifférents soient à l’abri, ses amis seront récompensés plus tard, il s’en tirera, c’est un homme habile.--Un honnête homme, surtout, dit la baronne. Au bout d’un mois, la liquidation du passif de la maison Nucingen était opérée, sans autres procédés que les lettres par lesquelles chacun demandait l’emploi de son argent en valeurs désignées et sans autres formalités de la part des maisons de banque que la remise des valeurs Nucingen contre les actions qui prenaient faveur. Pendant que du Tillet, Werbrust, Claparon, Gigonnet et quelques gens, qui se croyaient fins, faisaient revenir de l’Étranger avec un pour cent de prime le papier de la maison Nucingen, car ils gagnaient encore à l’échanger contre les actions en hausse, la rumeur était d’autant plus grande sur la place de Paris, que personne n’avait plus rien à craindre. On babillait sur Nucingen, on l’examinait, on le jugeait, on trouvait moyen de le calomnier! Son luxe, ses entreprises! Quand un homme en fait autant, il se coule, etc. Au plus fort de ce _tutti_, quelques personnes furent très-étonnées de recevoir des lettres de Genève, de Bâle, de Milan, de Naples, de Gênes, de Marseille, de Londres, dans lesquelles leurs correspondants annonçaient, non sans étonnement, qu’on leur offrait un pour cent de prime du papier de Nucingen de qui elles leur mandaient la faillite.--Il se passe quelque chose, dirent les Loups-Cerviers. Le Tribunal avait prononcé la séparation de biens entre Nucingen et sa femme. La question se compliqua bien plus encore: les journaux annoncèrent le retour de monsieur le baron de Nucingen, lequel était allé s’entendre avec un célèbre industriel de la Belgique, pour l’exploitation d’anciennes mines de charbon de terre, alors en souffrance, les fosses des bois de Bossut. Le baron reparut à la Bourse, sans seulement prendre la peine de démentir les rumeurs calomnieuses qui avaient circulé sur sa maison, il dédaigna de réclamer par la voie des journaux, il acheta pour deux millions un magnifique domaine aux portes de Paris. Six semaines après, le journal de Bordeaux annonça l’entrée en rivière de deux vaisseaux chargés, pour le compte de la maison Nucingen, de métaux dont la valeur était de sept millions. Palma, Werbrust et du Tillet comprirent que le tour était fait, mais ils furent les seuls à le comprendre. Ces écoliers étudièrent la mise en scène de ce _puff_ financier, reconnurent qu’il était préparé depuis onze mois, et proclamèrent Nucingen le plus grand financier européen. Rastignac n’y comprit rien, mais il y avait gagné quatre cent mille francs que Nucingen lui avait laissé tondre sur les brebis parisiennes, et avec lesquels il a doté ses deux sœurs. D’Aiglemont, averti par son cousin Beaudenord, était venu supplier Rastignac d’accepter dix pour cent de son million, s’il lui faisait obtenir l’emploi du million en actions sur un canal qui est encore à faire, car Nucingen a si bien roulé le Gouvernement dans cette affaire-là que les concessionnaires du canal ont intérêt à ne pas le finir. Charles Grandet a imploré l’amant de Delphine de lui faire échanger son argent contre des actions. Enfin, Rastignac a joué pendant dix jours le rôle de Law supplié par les plus jolies duchesses de leur donner des actions, et aujourd’hui le gars peut avoir quarante mille livres de rente dont l’origine vient des actions dans les mines de plomb argentifère.
--Si tout le monde gagne, qui donc a perdu? dit Finot.
--Conclusion, reprit Bixiou. Alléchés par le pseudo-dividende qu’ils touchèrent quelques mois après l’échange de leur argent contre les actions, le marquis d’Aiglemont et Beaudenord les gardèrent (je vous les pose pour tous les autres), ils avaient trois pour cent de plus de leurs capitaux, ils chantèrent les louanges de Nucingen, et le défendirent au moment même où il fut soupçonné de suspendre ses paiements. Godefroid épousa sa chère Isaure, et reçut pour cent mille francs d’actions dans les mines. A l’occasion de ce mariage, les Nucingen donnèrent un bal dont la magnificence surpassa l’idée qu’on s’en faisait. Delphine offrit à la jeune mariée une charmante parure en rubis. Isaure dansa, non plus en jeune fille, mais en femme heureuse. La petite baronne fut plus que jamais bergère des Alpes. Malvina, la femme d’_Avez-vous vu dans Barcelone?_ entendit au milieu de ce bal du Tillet lui conseillant sèchement d’être madame Desroches. Desroches, chauffé par les Nucingen, par Rastignac, essaya de traiter les affaires d’intérêt; mais aux premiers mots d’actions des mines données en dot, il rompit, et se retourna vers les Matifat. Rue du Cherche-Midi, l’avoué trouva les damnées actions sur les canaux que Gigonnet avait fourrées à Matifat au lieu de lui donner de l’argent. Vois-tu Desroches rencontrant le râteau de Nucingen sur les deux dots qu’il avait couchées en joue. Les catastrophes ne se firent pas attendre. La société Claparon fit trop d’affaires, il y eut engorgement, elle cessa de servir les intérêts et de donner des dividendes, quoique ses opérations fussent excellentes. Ce malheur se combina avec les événements de 1827. En 1829, Claparon était trop connu pour être l’homme de paille de ces deux colosses, et il roula de son piédestal à terre. De douze cent cinquante francs, les actions tombèrent à quatre cents francs, quoiqu’elles valussent intrinsèquement six cents francs. Nucingen, qui connaissait leur prix intrinsèque, racheta. La petite baronne d’Aldrigger avait vendu ses actions dans les mines qui ne rapportaient rien, et Godefroid vendit celles de sa femme par la même raison. De même que la baronne, Beaudenord avait échangé ses actions de mines contre les actions de la société Claparon. Leurs dettes les forcèrent à vendre en pleine baisse. De ce qui leur représentait sept cent mille francs, ils eurent deux cent trente mille francs. Ils firent leur lessive, et le reste fut prudemment placé dans le trois pour cent à 75. Godefroid, si heureux garçon, sans soucis, qui n’avait qu’à se laisser vivre, se vit chargé d’une petite femme bête comme une oie, incapable de supporter l’infortune, car au bout de six mois il s’était aperçu du changement de l’objet aimé en volatile; et, de plus, il est chargé d’une belle-mère sans pain qui rêve toilettes. Les deux familles se sont réunies pour pouvoir exister. Godefroid fut obligé d’en venir à faire agir toutes ses protections refroidies pour avoir une place de mille écus au Ministère des Finances. Les amis?... aux Eaux. Les parents?... étonnés, promettant: «_Comment, mon cher, mais comptez sur moi! Pauvre garçon!_» Oublié net un quart d’heure après. Beaudenord dut sa place à l’influence de Nucingen et de Vandenesse. Ces gens si estimables et si malheureux logent aujourd’hui, rue du Mont-Thabor, à un troisième étage au-dessus de l’entresol. L’arrière-petite perle des Adolphus, Malvina, ne possède rien, elle donne des leçons de piano pour ne pas être à charge à son beau-frère. Noire, grande, mince, sèche, elle ressemble à une momie échappée de chez Passalacqua qui court à pied dans Paris. En 1830, Beaudenord a perdu sa place, et sa femme lui a donné un quatrième enfant. Huit maîtres et deux domestiques (Wirth et sa femme)! argent: huit mille livres de rentes. Les mines donnent aujourd’hui des dividendes si considérables que l’action de mille francs vaut mille francs de rente. Rastignac et madame de Nucingen ont acheté les actions vendues par Godefroid et par la baronne. Nucingen a été créé pair de France par la Révolution de Juillet, et grand-officier de la Légion-d’Honneur. Quoiqu’il n’ait pas liquidé après 1830, il a, dit-on, seize à dix-huit millions de fortune. Sûr des Ordonnances de juillet, il avait vendu tous ses fonds et replacé hardiment quand le trois pour cent fut à 45, il a fait croire au Château que c’était par dévouement, et il a dans ce temps avalé, de concert avec du Tillet, trois millions à ce grand drôle de Philippe Bridau! Dernièrement, en passant rue de Rivoli pour aller au bois de Boulogne, notre baron aperçut sous les arcades la baronne d’Aldrigger. La petite vieille avait une capote verte doublée de rose, une robe à fleurs, une mantille, enfin elle était toujours et plus que jamais bergère des Alpes, car elle n’a pas plus compris les causes de son malheur que les causes de son opulence. Elle s’appuyait sur la pauvre Malvina, modèle des dévouements héroïques, qui avait l’air d’être la vieille mère, tandis que la baronne avait l’air d’être la jeune fille; et Wirth les suivait un parapluie à la main.--«_Foilà tes chens_, dit le baron à monsieur Cointet, un ministre avec lequel il allait se promener, _dont il m’a ité imbossiple te vaire la vordeine. La pourrasque à brincibes esd bassée, reblacez tonc ce baufre Peautenord._» Beaudenord est rentré aux Finances par les soins de Nucingen, que les d’Aldrigger vantent comme un héros d’amitié, car il invite toujours la petite bergère des Alpes et ses filles à ses bals. Il est impossible à qui que ce soit au monde de démontrer comment cet homme a, par trois fois et sans effraction, voulu voler le public enrichi par lui, malgré lui. Personne n’a de reproche à lui faire. Qui viendrait dire que la haute Banque est souvent un coupe-gorge commettrait la plus insigne calomnie. Si les Effets haussent et baissent, si les valeurs augmentent et se détériorent, ce flux et reflux est produit par un mouvement mutuel, atmosphérique, en rapport avec l’influence de la lune, et le grand Arago est coupable de ne donner aucune théorie scientifique sur cet important phénomène. Il résulte seulement de ceci une vérité pécuniaire que je n’ai vue écrite nulle part...
--Laquelle?
--Le débiteur est plus fort que le créancier.
--Oh! dit Blondet, moi je vois dans ce que nous avons dit la paraphrase d’un mot de Montesquieu, dans lequel il a concentré l’Esprit des Lois.
--Quoi? dit Finot.
--Les lois sont des toiles d’araignées à travers lesquelles passent les grosses mouches et où restent les petites.
--Où veux-tu donc en venir? dit Finot à Blondet.
--Au gouvernement absolu, le seul où les entreprises de l’Esprit contre la Loi puissent être réprimées! Oui, l’Arbitraire sauve les peuples en venant au secours de la justice, car le droit de grâce n’a pas d’envers: le Roi, qui peut gracier le banqueroutier frauduleux, ne rend rien à l’Actionnaire. La Légalité tue la Société moderne.
--Fais comprendre cela aux électeurs! dit Bixiou.
--Il y a quelqu’un qui s’en est chargé.
--Qui?
--Le Temps. Comme l’a dit l’évêque de Léon, si la liberté est ancienne, la royauté est éternelle: toute nation saine d’esprit y reviendra sous une forme ou sous une autre.
--Tiens, il y avait du monde à côté, dit Finot en nous entendant sortir.
--Il y a toujours du monde à côté, répondit Bixiou qui devait être aviné.
Paris, novembre 1837.
PIERRE GRASSOU.
AU LIEUTENANT-COLONEL D’ARTILLERIE PÉRIOLLAS, _Comme un témoignage de l’affectueuse estime de l’auteur_, DE BALZAC.
Toutes les fois que vous êtes sérieusement allé voir l’Exposition des ouvrages de sculpture et de peinture, comme elle a lieu depuis la Révolution de 1830, n’avez-vous pas été pris d’un sentiment d’inquiétude, d’ennui, de tristesse, à l’aspect des longues galeries encombrées? Depuis 1830, le Salon n’existe plus. Une seconde fois, le Louvre a été pris d’assaut par le peuple des artistes qui s’y est maintenu. En offrant autrefois l’élite des œuvres d’art, le Salon emportait les plus grands honneurs pour les créations qui y étaient exposées. Parmi les deux cents tableaux choisis, le public choisissait encore: une couronne était décernée au chef-d’œuvre par des mains inconnues. Il s’élevait des discussions passionnées à propos d’une toile. Les injures prodiguées à Delacroix, à Ingres, n’ont pas moins servi leur renommée que les éloges et le fanatisme de leurs adhérents. Aujourd’hui, ni la foule ni la Critique ne se passionneront plus pour les produits de ce bazar. Obligées de faire le choix dont se chargeait autrefois le Jury d’examen, leur attention se lasse à ce travail; et, quand il est achevé, l’Exposition se ferme. Avant 1817, les tableaux admis ne dépassaient jamais les deux premières colonnes de la longue galerie où sont les œuvres des vieux maîtres, et cette année ils remplirent tout cet espace, au grand étonnement du public. Le Genre historique, le Genre proprement dit, les tableaux de chevalet, le Paysage, les Fleurs, les Animaux, et l’Aquarelle, ces huit spécialités ne sauraient offrir plus de vingt tableaux dignes des regards du public, qui ne peut accorder son attention à une plus grande quantité d’œuvres. Plus le nombre des artistes allait croissant, plus le Jury d’admission devait se montrer difficile. Tout fut perdu dès que le Salon se continua dans la Galerie. Le Salon devait rester un lieu déterminé, restreint, de proportions inflexibles, où chaque Genre exposait ses chefs-d’œuvre. Une expérience de dix ans a prouvé la bonté de l’ancienne institution. Au lieu d’un tournoi, vous avez une émeute; au lieu d’une Exposition glorieuse, vous avez un tumultueux bazar; au lieu du choix, vous avez la totalité. Qu’arrive-t-il? Le grand artiste y perd. _Le Café Turc_, _les Enfants à la fontaine_, _le Supplice des crochets_, et _le Joseph_ de Decamps eussent plus profité à sa gloire, tous quatre dans le grand Salon, exposés avec les cent bons tableaux de cette année, que ses vingt toiles perdues parmi trois mille œuvres, confondues dans six galeries. Par une étrange bizarrerie, depuis que la porte s’ouvre à tout le monde, on parle des génies méconnus. Quand, douze années auparavant, _la Courtisane_ de Ingres et celles de Sigalon, _la Méduse_ de Géricault, _le Massacre de Scio_ de Delacroix, _le Baptême d’Henri IV_ par Eugène Deveria, admis par des célébrités taxées de jalousie, apprenaient au monde, malgré les dénégations de la Critique, l’existence de palettes jeunes et ardentes, il ne s’élevait aucune plainte. Maintenant que le moindre gâcheur de toile peut envoyer son œuvre, il n’est question que de gens incompris. Là où il n’y a plus jugement, il n’y a plus de chose jugée. Quoi que fassent les artistes, ils reviendront à l’examen qui recommande leurs œuvres aux admirations de la foule pour laquelle ils travaillent: sans le choix de l’Académie, il n’y aura plus de Salon, et sans Salon l’Art peut périr.
Depuis que le livret est devenu un gros livre, il s’y produit bien des noms qui restent dans leur obscurité, malgré la liste de dix ou douze tableaux qui les accompagne. Parmi ces noms, le plus inconnu peut-être est celui d’un artiste nommé Pierre Grassou, venu de Fougères, appelé plus simplement Fougères dans le monde artiste, qui tient aujourd’hui beaucoup de place au soleil, et qui suggère les amères réflexions par lesquelles commence l’esquisse de sa vie, applicable à quelques autres individus de la Tribu des Artistes. En 1832, Fougères demeurait rue de Navarin, au quatrième étage d’une de ces maisons étroites et hautes qui ressemblent à l’obélisque de Luxor, qui ont une allée, un petit escalier obscur à tournants dangereux, qui ne comportent pas plus de trois fenêtres à chaque étage, et à l’intérieur desquelles se trouve une cour, ou, pour parler plus exactement, un puits carré. Au dessus des trois ou quatre pièces de l’appartement occupé par Grassou de Fougères s’étendait son atelier, qui avait vue sur Montmartre. L’atelier peint en fond de briques, le carreau soigneusement mis en couleur brune et frotté, chaque chaise munie d’un petit tapis bordé, le canapé, simple d’ailleurs, mais propre comme celui de la chambre à coucher d’une épicière, là, tout dénotait la vie méticuleuse des petits esprits et le soin d’un homme pauvre. Il y avait une commode pour serrer les effets d’atelier, une table à déjeuner, un buffet, un secrétaire, enfin les ustensiles nécessaires aux peintres, tous rangés et propres. Le poêle participait à ce système de soin hollandais, d’autant plus visible que la lumière pure et peu changeante du nord inondait de son jour net et froid cette immense pièce. Fougères, simple peintre de Genre, n’a pas besoin des machines énormes qui ruinent les peintres d’Histoire, il ne s’est jamais reconnu de facultés assez complètes pour aborder la haute peinture, il s’en tenait encore au Chevalet. Au commencement du mois de décembre de cette année, époque à laquelle les bourgeois de Paris conçoivent périodiquement l’idée burlesque de perpétuer leur figure, déjà bien encombrante par elle-même, Pierre Grassou, levé de bonne heure, préparait sa palette, allumait son poêle, mangeait une flûte trempée dans du lait, et attendait, pour travailler, que le dégel de ses carreaux laissât passer le jour. Il faisait sec et beau. En ce moment, l’artiste qui mangeait avec cet air patient et résigné qui dit tant de choses, reconnut le pas d’un homme qui avait eu sur sa vie l’influence que ces sortes de gens ont sur celle de presque tous les artistes, d’Élias Magus, un marchand de tableaux, l’usurier des toiles. En effet Élias Magus surprit le peintre au moment où, dans cet atelier si propre, il allait se mettre à l’ouvrage.
--Comment vous va, vieux coquin? lui dit le peintre.
Fougères avait eu la croix, Élias lui achetait ses tableaux deux ou trois cents francs, il se donnait des airs très-artistes.
--Le commerce va mal, répondit Élias. Vous avez tous des prétentions, vous parlez maintenant de deux cents francs dès que vous avez mis pour six sous de couleur sur une toile... Mais vous êtes un brave garçon, vous! Vous êtes un homme d’ordre, et je viens vous apporter une bonne affaire.
--_Timeo Danaos et dona ferentes_, dit Fougères. Savez-vous le latin?
--Non.
--Eh! bien, cela veut dire que les Grecs ne proposent pas de bonnes affaires aux Troyens sans y gagner quelque chose. Autrefois ils disaient: Prenez mon cheval! Aujourd’hui nous disons: Prenez mon ours... Que voulez-vous, Ulysse-Lageingeole-Élias Magus?
Ces paroles donnent la mesure de la douceur et de l’esprit avec lesquels Fougères employait ce que les peintres appellent les charges d’atelier.
--Je ne dis pas que vous ne me ferez pas deux tableaux gratis.
--Oh! oh!
--Je vous laisse le maître, je ne les demande pas. Vous êtes un honnête artiste.
--Au fait?
--Hé! bien, j’amène un père, une mère et une fille unique.
--Tous uniques!
--Ma foi, oui!... et dont les portraits sont à faire. Ces bourgeois, fous des arts, n’ont jamais osé s’aventurer dans un atelier. La fille a une dot de cent mille francs. Vous pouvez bien peindre ces gens-là! ce sera peut-être pour vous des portraits de famille.
Ce vieux bois d’Allemagne, qui passe pour un homme et qui se nomme Élias Magus, s’interrompit pour rire d’un sourire sec dont les éclats épouvantèrent le peintre. Il crut entendre Méphistophélès parlant mariage.
--Les portraits sont payés cinq cents francs pièce, vous pouvez me faire trois tableaux.
--Mai-z-oui, dit gaiement Fougères.
--Et si vous épousez la fille, vous ne m’oublierez pas.
--Me marier, moi? s’écria Pierre Grassou, moi qui ai l’habitude de me coucher tout seul, de me lever de bon matin, qui ai ma vie arrangée....
--Cent mille francs, dit Magus, et une fille douce, pleine de tons dorés comme un vrai Titien!
--Quelle est la position de ces gens-là?
--Anciens négociants; pour le moment, aimant les arts, ayant maison de campagne à Ville-d’Avray, et dix ou douze mille livres de rente.
--Quel commerce ont-ils fait?
--Les bouteilles.
--Ne dites pas ce mot, il me semble entendre couper des bouchons, et mes dents s’agacent...
--Faut-il les amener?
--Trois portraits, je les mettrai au Salon, je pourrai me lancer dans le portrait, eh! bien, oui...
Le vieil Élias descendit pour aller chercher la famille Vervelle. Pour savoir à quel point la proposition allait agir sur le peintre, et quel effet devaient produire sur lui les sieur et dame Vervelle ornés de leur fille unique, il est nécessaire de jeter un coup d’œil sur la vie antérieure de Pierre Grassou de Fougères.
Élève, Fougères avait étudié le dessin chez Servin, qui passait dans le monde académique pour un grand dessinateur. Après, il était allé chez Schinner y surprendre les secrets de cette puissante et magnifique couleur qui distingue ce maître; mais le maître, les élèves, tout y avait été discret, et Pierre n’y avait rien surpris. De là, Fougères avait passé dans l’atelier de Gros, pour se familiariser avec cette partie de l’art nommée la Composition, mais la Composition fut sauvage et farouche pour lui. Puis il avait essayé d’arracher à Sommervieux, à Drolling père, le mystère de leurs effets d’Intérieurs. Ces deux maîtres ne s’étaient rien laissé dérober. Enfin, Fougères avait terminé son éducation chez Duval-Lecamus. Durant ces études et ces différentes transformations, Fougères eut des mœurs tranquilles et rangées qui fournissaient matière aux railleries des différents ateliers où il séjournait, mais partout il désarma ses camarades par sa modestie, par une patience et une douceur d’agneau. Les Maîtres n’avaient aucune sympathie pour ce brave garçon, les Maîtres aiment les sujets brillants, les esprits excentriques, drolatiques, fougueux, ou sombres et profondément réfléchis, qui dénotent un talent futur. Tout en Fougères annonçait la médiocrité. Son surnom de Fougères, celui du peintre dans la pièce de l’Églantine, fut la source de mille avanies; mais, par la force des choses, il accepta le nom de la ville où il était né.
Grassou de Fougères ressemblait à son nom. Grassouillet et d’une taille médiocre, il avait le teint fade, les yeux bruns, les cheveux noirs, le nez en trompette, une bouche assez large et les oreilles longues. Son air doux, passif et résigné relevait peu ces traits principaux de sa physionomie pleine de santé, mais sans action. Il ne devait être tourmenté ni par cette abondance de sang, ni par cette violence de pensée, ni par cette verve comique à laquelle se reconnaissent les grands artistes. Ce jeune homme, né pour être un vertueux bourgeois, venu de son pays pour être commis chez un marchand de couleurs, originaire de Mayenne et parent éloigné des d’Orgemont, s’institua peintre par le fait de l’entêtement qui constitue le caractère breton. Ce qu’il souffrit, la manière dont il vécut pendant le temps de ses études, Dieu seul le sait. Il souffrit autant que souffrent les grands hommes quand ils sont traqués par la misère et chassés comme des bêtes fauves par la meute des gens médiocres et par la troupe des Vanités altérées de vengeance. Dès qu’il se crut de force à voler de ses propres ailes, Fougères prit un atelier en haut de la rue des Martyrs, où il avait commencé à piocher. Il fit son début en 1819. Le premier tableau qu’il présenta au Jury pour l’Exposition du Louvre représentait une noce de village, assez péniblement copiée d’après le tableau de Greuze. On refusa la toile. Quand Fougères apprit la fatale décision, il ne tomba point dans ces fureurs ou dans ces accès d’amour-propre épileptique auxquels s’adonnent les esprits superbes, et qui se terminent quelquefois par des cartels envoyés au directeur ou au secrétaire du Musée, par des menaces d’assassinat. Fougères reprit tranquillement sa toile, l’enveloppa de son mouchoir, la rapporta dans son atelier en se jurant à lui-même de devenir un grand peintre. Il plaça sa toile sur son chevalet, et alla chez son ancien Maître, un homme d’un immense talent, chez Schinner, artiste doux et patient comme il était, et dont le succès avait été complet au dernier Salon: il le pria de venir critiquer l’œuvre rejetée. Le grand peintre quitta tout et vint. Quand le pauvre Fougères l’eut mis face à face avec l’œuvre, Schinner, au premier coup d’œil, serra la main de Fougères.
--Tu es un brave garçon, tu as un cœur d’or, il ne faut pas te tromper. Écoute, tu tiens toutes les promesses que tu faisais à l’atelier. Quand on trouve ces choses-là au bout de sa brosse, mon bon Fougères, il vaut mieux laisser ses couleurs chez Brullon, et ne pas voler la toile aux autres. Rentre de bonne heure, mets un bonnet de coton, couche-toi sur les neuf heures; va le matin, à dix heures, à quelque bureau où tu demanderas une place, et quitte les Arts.
--Mon ami, dit Fougères, ma toile a déjà été condamnée, et ce n’est pas l’arrêt que je demande, mais les motifs.
--Eh! bien, tu fais gris et sombre, tu vois la Nature à travers un crêpe; ton dessin est lourd, empâté; ta composition est un pastiche de Greuze qui ne rachetait ses défauts que par les qualités qui te manquent.
En détaillant les fautes du tableau, Schinner vit sur la figure de Fougères une si profonde expression de tristesse qu’il l’emmena dîner et tâcha de le consoler. Le lendemain, dès sept heures, Fougères était à son chevalet, retravaillait le tableau condamné; il en réchauffait la couleur, il y faisait les corrections indiquées par Schinner, il replâtrait ses figures. Puis, dégoûté de son tableau, il le porta chez Élias Magus. Élias Magus, espèce de Hollando-Belge-Flamand, avait trois raisons d’être ce qu’il devint: avare et riche. Venu de Bordeaux, il débutait alors à Paris, brocantait des tableaux et demeurait sur le boulevard Bonne-Nouvelle. Fougères, qui comptait sur sa palette pour aller chez le boulanger, mangea très-intrépidement du pain et des noix, ou du pain et du lait, ou du pain et des cerises, ou du pain et du fromage, selon les saisons. Élias Magus, à qui Pierre offrit sa première toile, la guigna longtemps, il en donna quinze francs.
--Avec quinze francs de recette par an et mille francs de dépense, dit Fougères en souriant, on ne va pas loin.
Élias Magus fit un geste, il se mordit les pouces en pensant qu’il aurait pu avoir le tableau pour cent sous. Pendant quelques jours, tous les matins, Fougères descendit de la rue des Martyrs, se cacha dans la foule sur le boulevard opposé à celui où était la boutique de Magus, et son œil plongeait sur son tableau qui n’attirait point les regards des passants. Vers la fin de la semaine, le tableau disparut. Fougères remonta le boulevard, se dirigea vers la boutique du brocanteur, il eut l’air de flâner. Le Juif était sur sa porte.
--Hé! bien, vous avez vendu mon tableau?
--Le voici, dit Magus, j’y mets une bordure pour pouvoir l’offrir à quelqu’un qui croira se connaître en peinture.
Fougères n’osa plus revenir sur le Boulevard, il entreprit un nouveau tableau; il resta deux mois à le faire en faisant des repas de souris, et se donnant un mal de galérien.
Un soir, il alla jusque sur le Boulevard, ses pieds le portèrent fatalement jusqu’à la boutique de Magus, il ne vit son tableau nulle part.
--J’ai vendu votre tableau, dit le marchand à l’artiste.
--Et combien?
--Je suis rentré dans mes fonds avec un petit intérêt. Faites-moi des intérieurs flamands, une leçon d’anatomie, un paysage, je vous les paierai, dit Élias.
Fougères aurait serré Magus dans ses bras, il le regardait comme un père. Il revint, la joie au cœur: le grand peintre Schinner s’était donc trompé! Dans cette immense ville de Paris, il se trouvait des cœurs qui battaient à l’unisson de celui de Grassou, son talent était compris et apprécié. Le pauvre garçon, à vingt-sept ans, avait l’innocence d’un jeune homme de seize ans. Un autre, un de ces artistes défiants et farouches, aurait remarqué l’air diabolique d’Élias Magus, il eût observé le frétillement des poils de sa barbe, l’ironie de sa moustache, le mouvement de ses épaules qui annonçait le contentement du Juif de Walter Scott fourbant un chrétien. Fougères se promena sur les Boulevards dans une joie qui donnait à sa figure une expression fière: il ressemblait à un Lycéen qui protége une femme. Il rencontra Joseph Bridau, l’un de ses camarades, un de ces talents excentriques destinés à la gloire et au malheur. Joseph Bridau, qui avait quelques sous dans sa poche, selon son expression, emmena Fougères à l’Opéra. Fougères ne vit pas le ballet, il n’entendit pas la musique, il concevait des tableaux, il peignait. Il quitta Joseph au milieu de la soirée, il courut chez lui faire des esquisses à la lampe, il inventa trente tableaux pleins de réminiscences, il se crut un homme de génie. Dès le lendemain, il acheta des couleurs, des toiles de plusieurs dimensions; il installa du pain, du fromage sur sa table, il mit de l’eau dans une cruche, il fit une provision de bois pour son poêle; puis, selon l’expression des ateliers, il piocha ses tableaux; il eut quelques modèles, et Magus lui prêta des étoffes. Après deux mois de réclusion, le Breton avait fini quatre tableaux. Il redemanda les conseils de Schinner, auquel il adjoignit Joseph Bridau. Les deux peintres virent dans ces toiles une servile imitation des paysages hollandais, des intérieurs de Metzu, et dans la quatrième une copie de la Leçon d’anatomie de Rembrandt.
--Toujours des pastiches, dit Schinner. Ah! Fougères aura de la peine à être original.
--Tu devrais faire autre chose que de la peinture, dit Bridau.
--Quoi? dit Fougères.
--Jette-toi dans la littérature.
Fougères baissa la tête à la façon des brebis quand il pleut, il demanda, il obtint encore des conseils utiles, et retoucha ses tableaux avant de les porter à Élias. Élias paya chaque toile vingt-cinq francs. A ce prix, Fougères n’y gagnait rien, mais il ne perdait pas, eu égard à sa sobriété. Il fit quelques promenades, pour voir ce que devenaient ses tableaux, et eut une singulière hallucination. Ses toiles si peignées, si nettes, qui avaient la dureté de la tôle et le luisant des peintures sur porcelaine, étaient comme couvertes d’un brouillard, elles ressemblaient à de vieux tableaux. Élias venait de sortir, Fougères ne put obtenir aucun renseignement sur ce phénomène. Il crut avoir mal vu. Le peintre rentra dans son atelier y faire de nouvelles vieilles toiles. Après sept ans de travaux continus, Fougères parvint à composer, à exécuter des tableaux passables. Il faisait aussi bien que tous les artistes du second ordre. Élias achetait, vendait tous les tableaux du pauvre Breton qui gagnait péniblement une centaine de louis par an, et ne dépensait pas plus de douze cents francs.
A l’Exposition de 1829, Léon de Lora, Schinner et Bridau, qui tous trois occupaient une grande place et se trouvaient à la tête du mouvement dans les Arts, furent pris de pitié pour la persistance, pour la pauvreté de leur vieux camarade; et ils firent admettre à l’Exposition, dans le grand Salon, un tableau de Fougères. Ce tableau, puissant d’intérêt, qui tenait de Vigneron pour le sentiment et du premier faire de Dubufe pour l’exécution, représentait un jeune homme à qui, dans l’intérieur d’une prison, l’on rasait les cheveux à la nuque. D’un côté un prêtre, de l’autre une vieille et une jeune femme en pleurs. Un greffier lisait un papier timbré. Sur une méchante table se voyait un repas auquel personne n’avait touché. Le jour venait à travers les barreaux d’une fenêtre élevée. Il y avait de quoi faire frémir les bourgeois, et les bourgeois frémissaient. Fougères s’était inspiré tout bonnement du chef-d’œuvre de Gérard Dow: il avait retourné le groupe de la Femme hydropique vers la fenêtre, au lieu de le présenter de face. Il avait remplacé la mourante par le condamné: même pâleur, même regard, même appel à Dieu. Au lieu du médecin flamand, il avait peint la froide et officielle figure du greffier vêtu de noir; mais il avait ajouté une vieille femme auprès de la jeune fille de Gérard Dow. Enfin la figure cruellement bonasse du bourreau dominait ce groupe. Ce plagiat, très-habilement déguisé, ne fut point connu.
Le livret contenait ceci:
510. Grassou de Fougères (Pierre), rue de Navarin, 2. LA TOILETTE D’UN CHOUAN, CONDAMNÉ A MORT EN 1801.
Quoique médiocre, le tableau eut un prodigieux succès. La foule se forma tous les jours devant la toile à la mode, et Charles X s’y arrêta. MADAME, instruite de la vie patiente de ce pauvre Breton, s’enthousiasma pour le Breton. Le duc d’Orléans marchanda la toile. Les ecclésiastiques dirent à madame la Dauphine que le sujet était plein de bonnes pensées: il y régnait en effet un air religieux très-satisfaisant. Monseigneur le Dauphin admira la poussière des carreaux, une grosse lourde faute, car Fougères avait répandu des teintes verdâtres qui annonçaient de l’humidité au bas des murs. MADAME acheta le tableau mille francs, le Dauphin en commanda un autre. Charles X donna la croix au fils du paysan qui s’était jadis battu pour la cause royale en 1799. Joseph Bridau, le grand peintre, ne fut pas décoré. Le Ministre de l’Intérieur commanda deux tableaux d’église à Fougères. Ce salon fut pour Pierre Grassou toute sa fortune, sa gloire, son avenir, sa vie. Inventer en toute chose, c’est vouloir mourir à petit feu; copier, c’est vivre. Après avoir enfin découvert un filon plein d’or, Grassou de Fougères pratiqua la partie de cette cruelle maxime à laquelle la société doit ces infâmes médiocrités chargées d’élire aujourd’hui les supériorités dans toutes les classes sociales; mais qui naturellement s’élisent elles-mêmes, et font une guerre acharnée aux vrais talents. Le principe de l’Élection, appliqué à tout, est faux, la France en reviendra. Néanmoins, la modestie, la simplicité, la surprise du bon et doux Fougères firent taire les récriminations et l’envie. D’ailleurs il eut pour lui les Grassou parvenus, solidaires des Grassou à venir. Quelques gens, émus par l’énergie d’un homme que rien n’avait découragé, parlaient du Dominiquin, et disaient: «Il faut récompenser la volonté dans les Arts! Grassou n’a pas volé son succès! voilà dix ans qu’il pioche, pauvre bonhomme!» Cette exclamation de _pauvre bonhomme!_ était pour la moitié dans les adhésions et les félicitations que recevait le peintre. La pitié élève autant de médiocrités que l’envie rabaisse de grands artistes. Les journaux n’avaient pas épargné les critiques, mais le chevalier Fougères les digéra comme il digérait les conseils de ses amis, avec une patience angélique. Riche alors d’une quinzaine de mille francs bien péniblement gagnés, il meubla son appartement et son atelier rue de Navarin, il y fit le tableau demandé par monseigneur le Dauphin, et les deux tableaux d’église commandés par le Ministère, à jour fixe, avec une régularité désespérante pour la caisse du Ministère, habituée à d’autres façons. Mais admirez le bonheur des gens qui ont de l’ordre? S’il avait tardé, Grassou, surpris par la Révolution de Juillet, n’eût pas été payé. A trente-sept ans, Fougères avait fabriqué pour Élias Magus environ deux cents tableaux complétement inconnus, mais à l’aide desquels il était parvenu à cette manière satisfaisante, à ce point d’exécution qui fait hausser les épaules à l’artiste, et que chérit la bourgeoisie. Fougères était cher à ses amis par une rectitude d’idées, par une sécurité de sentiments, une obligeance parfaite, une grande loyauté; s’ils n’avaient aucune estime pour la palette, ils aimaient l’homme qui la tenait.--Quel malheur que Fougères ait le vice de la peinture! se disaient ses camarades. Néanmoins Grassou donnait des conseils excellents, semblable à ces feuilletonistes incapables d’écrire un livre, et qui savent très-bien par où pèchent les livres; mais il y avait entre les critiques littéraires et Fougères une différence: il était éminemment sensible aux beautés, il les reconnaissait, et ses conseils étaient empreints d’un sentiment de justice qui faisait accepter la justesse de ses remarques. Depuis la Révolution de Juillet, Fougères présentait à chaque Exposition une dizaine de tableaux, parmi lesquels le Jury en admettait quatre ou cinq. Il vivait avec la plus rigide économie, et tout son domestique consistait dans une femme de ménage. Pour toute distraction, il visitait ses amis, il allait voir les objets d’art, il se permettait quelques petits voyages en France, il projetait d’aller chercher des inspirations en Suisse. Ce détestable artiste était un excellent citoyen: il montait sa garde, allait aux revues, payait son loyer et ses consommations avec l’exactitude la plus bourgeoise. Ayant vécu dans le travail et dans la misère, il n’avait jamais eu le temps d’aimer. Jusqu’alors garçon et pauvre, il ne se souciait point de compliquer son existence si simple. Incapable d’inventer une manière d’augmenter sa fortune, il portait tous les trois mois chez son notaire, Cardot, ses économies et ses gains du trimestre. Quand le notaire avait à Grassou mille écus, il les plaçait par première hypothèque, avec subrogation dans les droits de la femme, si l’emprunteur était marié, ou subrogation dans les droits du vendeur, si l’emprunteur avait un prix à payer. Le notaire touchait lui-même les intérêts et les joignait aux remises partielles faites par Grassou de Fougères. Le peintre attendait le fortuné moment où ses contrats arriveraient au chiffre imposant de deux mille francs de rente, pour se donner l’_otium cum dignitate_ de l’artiste et faire des tableaux, oh! mais des tableaux! enfin de vrais tableaux! des tableaux finis, chouettes, kox-noffs et chocnosoffs. Son avenir, ses rêves de bonheur, le superlatif de ses espérances, voulez-vous le savoir? c’était d’entrer à l’Institut et d’avoir la rosette des Officiers de la Légion-d’Honneur! S’asseoir à côté de Schinner et de Léon de Lora, arriver à l’Académie avant Bridau! avoir une rosette à sa boutonnière! Quel rêve! Il n’y a que les gens médiocres pour penser à tout.
En entendant le bruit de plusieurs pas dans l’escalier, Fougères se rehaussa le toupet, boutonna sa veste de velours vert-bouteille, et ne fut pas médiocrement surpris de voir entrer une figure vulgairement appelée _un melon_ dans les ateliers. Ce fruit surmontait une citrouille, vêtue de drap bleu, ornée d’un paquet de breloques tintinnabulant. Le melon soufflait comme un marsouin, la citrouille marchait sur des navets, improprement appelés des jambes. Un vrai peintre aurait fait ainsi la charge du petit marchand de bouteilles, et l’eût mis immédiatement à la porte en lui disant qu’il ne peignait pas les légumes. Fougères regarda la pratique sans rire, car monsieur Vervelle présentait un diamant de mille écus à sa chemise.
Fougères regarda Magus et dit:--_Il y a gras!_ en employant un mot d’argot, alors à la mode dans les ateliers.
En entendant ce mot, monsieur Vervelle fronça les sourcils. Ce bourgeois attirait à lui une autre complication de légumes dans la personne de sa femme et de sa fille. La femme avait sur la figure un _acajou répandu_, elle ressemblait à une noix de coco surmontée d’une tête et serrée par une ceinture. Elle pivotait sur ses pieds, sa robe était jaune, à raies noires. Elle produisait orgueilleusement des mitaines extravagantes sur des mains enflées comme les gants d’une enseigne. Les plumes du convoi de première classe flottaient sur un chapeau extravasé. Des dentelles paraient des épaules aussi bombées par derrière que par devant: ainsi la forme sphérique du coco était parfaite. Les pieds, du genre de ceux que les peintres appellent des _abatis_, étaient ornés d’un bourrelet de six lignes au-dessus du cuir verni des souliers. Comment les pieds y étaient-ils entrés? On ne sait.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
M. VERVELLE
..... Et ne fut pas médiocrement surpris de voir entrer une figure vulgairement appelée _melon_ dans les ateliers.
(PIERRE GRASSOU.)]
Suivait une jeune asperge, verte et jaune par sa robe, et qui montrait une petite tête couronnée d’une chevelure en bandeau, d’un jaune-carotte qu’un Romain eût adoré, des bras filamenteux, des taches de rousseur sur un teint assez blanc, des grands yeux innocents, à cils blancs, peu de sourcils, un chapeau de paille d’Italie avec deux honnêtes coques de satin bordé d’un liséré de satin blanc, les mains vertueusement rouges, et les pieds de sa mère. Ces trois êtres avaient, en regardant l’atelier, un air de bonheur qui annonçait en eux un respectable enthousiasme pour les Arts.
--Et c’est vous, monsieur, qui allez faire nos ressemblances? dit le père en prenant un petit air crâne.
--Oui, monsieur, répondit Grassou.
--Vervelle, _il_ a la croix, dit tout bas la femme à son mari pendant que le peintre avait le dos tourné.
--Est-ce que j’aurais fait faire nos portraits par un artiste qui ne serait pas décoré?... dit l’ancien marchand de bouchons.
Élias Magus salua la famille Vervelle et sortit, Grassou l’accompagna jusque sur le palier.
--Il n’y a que vous pour pêcher de pareilles boules.
--Cent mille francs de dot!
--Oui; mais quelle famille!
--Trois cent mille francs d’espérances, maison rue Boucherat, et maison de Campagne à Ville-d’Avray.
--Boucherat, bouteilles, bouchons, bouchés, débouchés, dit le peintre.
--Vous serez à l’abri du besoin pour le reste de vos jours, dit Élias.
Cette idée entra dans la tête de Pierre Grassou, comme la lumière du matin avait éclaté dans sa mansarde. En disposant le père de la jeune personne, il lui trouva bonne mine et admira cette face pleine de tons violents. La mère et la fille voltigèrent autour du peintre, en s’émerveillant de tous ses apprêts, il leur parut être un dieu. Cette visible adoration plut à Fougères. Le veau d’or jeta sur cette famille son reflet fantastique.
--Vous devez gagner un argent fou? mais vous le dépensez comme vous le gagnez, dit la mère.
--Non, madame, répondit le peintre, je ne le dépense pas, je n’ai pas le moyen de m’amuser. Mon notaire place mon argent, il sait mon compte, une fois l’argent chez lui, je n’y pense plus.
--On me disait, à moi, s’écria le père Vervelle, que les artistes étaient tous paniers percés.
--Quel est votre notaire, s’il n’y a pas d’indiscrétion? demanda madame Vervelle.
--Un brave garçon, tout rond, Cardot.
--Tiens! tiens! est-ce farce! dit Vervelle, Cardot est le nôtre.
--Ne vous dérangez pas! dit le peintre.
--Mais tiens-toi donc tranquille, Anténor, dit la femme, tu ferais manquer monsieur, et si tu le voyais travailler tu comprendrais.
--Mon Dieu! pourquoi ne m’avez-vous pas appris les Arts? dit mademoiselle de Vervelle à ses parents.
--Virginie, s’écria la mère, une jeune personne ne doit pas apprendre certaines choses. Quand tu seras mariée... bien! mais, jusque-là, tiens-toi tranquille.
Pendant cette première séance, la famille Vervelle se familiarisa presque avec l’honnête artiste. Elle dut revenir deux jours après. En sortant, le père et la mère dirent à Virginie d’aller devant eux; mais malgré la distance, elle entendit ces mots dont le sens devait éveiller sa curiosité.
--Un homme décoré... trente-sept ans... un artiste qui a des commandes, qui place son argent chez notre notaire. Consultons Cardot? Hein, s’appeler madame de Fougères!... ça n’a pas l’air d’être un méchant homme!... Tu me diras un commerçant?... mais un commerçant tant qu’il n’est pas retiré, vous ne savez pas ce que peut devenir votre fille! tandis qu’un artiste économe... puis nous aimons les Arts... Enfin!...
Pierre Grassou, pendant que la famille Vervelle le discutait, discutait la famille Vervelle. Il lui fut impossible de demeurer en paix dans son atelier, il se promena sur le Boulevard, il y regardait les femmes rousses qui passaient! Il se faisait les plus étranges raisonnements: l’or était le plus beau des métaux, la couleur jaune représentait l’or, les Romains aimaient les femmes rousses, et il devint Romain, etc. Après deux ans de mariage, quel homme s’occupe de la couleur de sa femme? La beauté passe... mais la laideur reste! L’argent est la moitié du bonheur. Le soir, en se couchant, le peintre trouvait déjà Virginie Vervelle charmante.
Quand les trois Vervelle entrèrent le jour de la seconde séance, l’artiste les accueillit avec un aimable sourire. Le scélérat avait fait sa barbe, il avait mis du linge blanc; il s’était agréablement disposé les cheveux, il avait choisi un pantalon fort avantageux et des pantoufles rouges à la poulaine. La famille répondit par un sourire aussi flatteur que celui de l’artiste, Virginie devint de la couleur de ses cheveux, baissa les yeux et détourna la tête, en regardant les études. Pierre Grassou trouva ces petites minauderies ravissantes. Virginie avait de la grâce, elle ne tenait heureusement ni du père, ni de la mère; mais de qui tenait-elle?
--Ah! j’y suis, se dit-il toujours, la mère aura eu un regard de son commerce.
Pendant la séance il y eut des escarmouches entre la famille et le peintre qui eut l’audace de trouver le père Vervelle spirituel. Cette flatterie fit entrer la famille au pas de charge dans le cœur de l’artiste, il donna l’un de ses croquis à Virginie, et une esquisse à la mère.
--Pour rien? dirent-elles.
Pierre Grassou ne put s’empêcher de sourire.
--Il ne faut pas donner ainsi vos tableaux, c’est de l’argent, lui dit Vervelle.
A la troisième séance, le père Vervelle parla d’une belle galerie de tableaux qu’il avait à sa campagne de Ville-d’Avray: des Rubens, des Gérard Dow, des Mieris, des Terburg, des Rembrandt, un Titien, des Paul Potter, etc.
--Monsieur Vervelle a fait des folies, dit fastueusement madame Vervelle, il a pour cent mille francs de tableaux.
--J’aime les Arts, reprit l’ancien marchand de bouteilles.
Quand le portrait de madame Vervelle fut commencé, celui du mari était presque achevé, l’enthousiasme de la famille ne connaissait alors plus de bornes. Le notaire avait fait le plus grand éloge du peintre: Pierre Grassou était à ses yeux le plus honnête garçon de la terre, un des artistes les plus rangés qui d’ailleurs avait amassé trente-six mille francs; ses jours de misère étaient passés, il allait par dix mille francs chaque année, il capitalisait les intérêts; enfin il était incapable de rendre une femme malheureuse. Cette dernière phrase fut d’un poids énorme dans la balance. Les amis des Vervelle n’entendaient plus parler que du célèbre Fougères. Le jour où Fougères entama le portrait de Virginie, il était _in petto_ déjà le gendre de la famille Vervelle. Les trois Vervelle fleurissaient dans cet atelier qu’ils s’habituaient à considérer comme une de leurs résidences: il y avait pour eux un inexplicable attrait dans ce local propre, soigné, gentil, artiste. _Abyssus abyssum_, le bourgeois attire le bourgeois. Vers la fin de la séance, l’escalier fut agité, la porte fut brutalement ouverte, et entra Joseph Bridau: il était à la tempête, il avait les cheveux au vent; il montra sa grande figure ravagée, jeta partout les éclairs de son regard, tourna tout autour de l’atelier et revint à Grassou brusquement, en ramassant sa redingote sur la région gastrique, et tâchant, mais en vain, de la boutonner, le bouton s’étant évadé de sa capsule de drap.
--Le bois est cher, dit-il à Grassou.
--Ah!
--Les Anglais sont après moi. Tiens, tu peins ces choses-là?
--Tais-toi donc!
--Ah! oui!
La famille Vervelle, superlativement choquée par cette étrange apparition, passa de son rouge ordinaire au rouge-cerise des feux violents.
--Ça rapporte! reprit Joseph. Y a-t-il _aubert en fouillouse?_
--Te faut-il beaucoup?
--Un billet de cinq cents... J’ai après moi un de ces négociants de la nature des dogues, qui, une fois qu’ils ont mordu, ne lâchent plus qu’ils n’aient le morceau. Quelle race!
--Je vais t’écrire un mot pour mon notaire...
--Tu as donc un notaire?
--Oui.
--Ça m’explique alors pourquoi tu fais encore les joues avec des tons roses, excellents pour des enseignes de parfumeur!
Grassou ne put s’empêcher de rougir, Virginie posait.
--Aborde donc la Nature comme elle est! dit le grand peintre en continuant. Mademoiselle est rousse. Eh! bien, est-ce un péché mortel? Tout est magnifique en peinture. Mets-moi du cinabre sur ta palette, réchauffe-moi ces joues-là, piques-y leurs petites taches brunes, beurre-moi cela! Veux-tu avoir plus d’esprit que la Nature?
--Tiens, dit Fougères, prends ma place pendant que je vais écrire.
Vervelle roula jusqu’à la table et s’approcha de l’oreille de Grassou.
--Mais ce _pacant-là_ va tout gâter, dit le marchand.
--S’il voulait faire le portrait de votre Virginie, il vaudrait mille fois le mien, répondit Fougères indigné.
En entendant ce mot, le bourgeois opéra doucement sa retraite vers sa femme stupéfaite de l’invasion de la bête féroce, et assez peu rassurée de la voir coopérant au portrait de sa fille.
--Tiens, suis ces indications, dit Bridau en rendant la palette et prenant le billet. Je ne te remercie pas! je puis retourner au château de d’Arthez à qui je peins une salle à manger et où Léon de Lora fait les dessus de porte, des chefs-d’œuvre. Viens nous voir!
Il s’en alla sans saluer, tant il en avait assez d’avoir regardé Virginie.
--Qui est cet homme? demanda madame Vervelle.
--Un grand artiste, répondit Grassou.
Un moment de silence.
--Êtes-vous bien sûr, dit Virginie, qu’il n’a pas porté malheur à mon portrait? il m’a effrayée.
--Il n’y a fait que du bien, répondit Grassou.
--Si c’est un grand artiste, j’aime mieux un grand artiste qui vous ressemble, dit madame Vervelle.
--Ah! maman, monsieur est un bien plus grand peintre, il me fera tout entière, fit observer Virginie.
Les allures du Génie avaient ébouriffé ces bourgeois, si rangés.
On entrait dans cette phase d’automne si agréablement nommée _l’Été de la Saint-Martin_. Ce fut avec la timidité du néophyte en présence d’un homme de génie que Vervelle risqua une invitation de venir à sa maison de campagne dimanche prochain: il savait combien peu d’attraits une famille bourgeoise offrait à un artiste.
--Vous autres! dit-il, il vous faut des émotions! des grands spectacles et des gens d’esprit; mais il y aura de bons vins, et je compte sur ma galerie pour vous compenser l’ennui qu’un artiste comme vous pourra éprouver parmi des négociants.
Cette idolâtrie qui caressait exclusivement son amour-propre charma le pauvre Pierre Grassou, si peu accoutumé à recevoir de tels compliments. L’honnête artiste, cette infâme médiocrité, ce cœur d’or, cette loyale vie, ce stupide dessinateur, ce brave garçon, décoré de l’Ordre royal de la Légion-d’Honneur, se mit sous les armes pour aller jouir des derniers beaux jours de l’année, à Ville-d’Avray. Le peintre vint modestement par la voiture publique, et ne put s’empêcher d’admirer le beau pavillon du marchand de bouteilles, jeté au milieu d’un parc de cinq arpents, au sommet de Ville-d’Avray, au plus beau point de vue. Épouser Virginie, c’était avoir cette belle villa quelque jour! Il fut reçu par les Vervelle avec un enthousiasme, une joie, une bonhomie, une franche bêtise bourgeoise qui le confondirent. Ce fut un jour de triomphe. On promena le futur dans les allées couleur nankin qui avaient été ratissées comme elles devaient l’être pour un grand homme. Les arbres eux-mêmes avaient un air peigné, les gazons étaient fauchés. L’air pur de la campagne amenait des odeurs de cuisine infiniment réjouissantes. Tous, dans la maison, disaient: Nous avons un grand artiste. Le petit père Vervelle roulait comme une pomme dans son parc, la fille serpentait comme une anguille, et la mère suivait d’un pas noble et digne. Ces trois êtres ne lâchèrent pas Grassou pendant sept heures. Après le dîner, dont la durée égala la somptuosité, monsieur et madame Vervelle arrivèrent à leur grand coup de théâtre, à l’ouverture de la galerie illuminée par des lampes à effets calculés. Trois voisins, anciens commerçants, un oncle à succession, mandés pour l’ovation du grand artiste, une vieille demoiselle Vervelle et les convives suivirent Grassou dans la galerie, assez curieux d’avoir son opinion sur la fameuse galerie du petit père Vervelle, qui les assommait de la valeur fabuleuse de ses tableaux. Le marchand de bouteilles semblait avoir voulu lutter avec le roi Louis-Philippe et les galeries de Versailles. Les tableaux magnifiquement encadrés avaient des étiquettes où se lisaient en lettres noires sur fond d’or:
RUBENS.
_Danse de faunes et de nymphes._
REMBRANDT.
_Intérieur d’une salle de dissection. Le docteur Tromp faisant sa leçon à ses élèves._
Il y avait cent cinquante tableaux tous vernis, époussetés, quelques-uns étaient couverts de rideaux verts qui ne se tiraient pas en présence des jeunes personnes.
L’artiste resta les bras cassés, la bouche béante, sans parole sur les lèvres, en reconnaissant la moitié de ses tableaux dans cette galerie: il était Rubens, Paul Potter, Mieris, Metzu, Gérard Dow! il était à lui seul vingt grands maîtres.
--Qu’avez-vous? vous pâlissez!
--Ma fille, un verre d’eau, s’écria la mère Vervelle.
Le peintre prit le père Vervelle par le bouton de son habit, et l’emmena dans un coin, sous prétexte de voir un Murillo. Les tableaux espagnols étaient alors à la mode.
--Vous avez acheté vos tableaux chez Élie Magus?
--Oui, tous originaux!
--Entre nous, combien vous a-t-il vendu ceux que je vais vous désigner?
Tous deux, ils firent le tour de la galerie. Les convives furent émerveillés du sérieux avec lequel l’artiste procédait en compagnie de son hôte à l’examen des chefs-d’œuvre.
--Trois mille francs! dit à voix basse Vervelle en arrivant au dernier; mais je dis quarante mille francs!
--Quarante mille francs un Titien? reprit à haute voix l’artiste, mais ce serait pour rien.
--Quand je vous le disais, j’ai pour cent mille écus de tableaux, s’écria Vervelle.
--J’ai fait tous ces tableaux-là, lui dit à l’oreille Pierre Grassou, je ne les ai pas vendus tous ensemble plus de dix mille francs...
--Prouvez-le-moi, dit le marchand de bouteilles, et je double la dot de ma fille, car alors vous êtes Rubens, Rembrandt, Terburg, Titien!
--Et Magus est un fameux marchand de tableaux! dit le peintre qui s’expliqua l’air vieux de ses tableaux et l’utilité des sujets que lui demandait le brocanteur.
Loin de perdre dans l’estime de son admirateur, monsieur de Fougères, car la famille persistait à nommer ainsi Pierre Grassou, grandit si bien, qu’il fit gratis les portraits de la famille, et les offrit naturellement à son beau-père, à sa belle-mère et à sa femme.
Aujourd’hui, Pierre Grassou, qui ne manque pas une seule Exposition, passe pour un des bons peintres de portraits. Il gagne une douzaine de mille francs par an, et gâte pour cinq cents francs de toiles. Sa femme a eu six mille francs de rentes en dot, il vit avec son beau-père et sa belle-mère. Les Vervelle et les Grassou, qui s’entendent à merveille, ont voiture et sont les plus heureuses gens du monde. Pierre Grassou ne sort pas d’un cercle bourgeois où il est considéré comme un des plus grands artistes de l’époque; et il ne se dessine pas un portrait de famille, entre la barrière du Trône et la rue du Temple, qui ne se fasse chez lui, qui ne se paie au moins cinq cents francs. Comme il s’est très-bien montré dans les émeutes du 12 mai, il a été nommé Officier de la Légion-d’Honneur. Il est chef de bataillon dans la Garde nationale. Le Musée de Versailles n’a pas pu se dispenser de commander une bataille à un si excellent citoyen. Madame de Fougères adore son époux à qui elle a donné deux enfants. Ce peintre, bon père et bon époux, ne peut cependant pas ôter de son cœur une fatale pensée: les artistes se moquent de lui, son nom est un terme de mépris dans les ateliers, les feuilletons ne s’occupent pas de ses ouvrages. Mais il travaille toujours, et il se porte à l’Académie, où il entrera. Puis, vengeance qui lui dilate le cœur! il achète des tableaux aux peintres célèbres quand ils sont gênés, et il remplace les croûtes de la galerie de Ville-d’Avray par de vrais chefs-d’œuvre, qui ne sont pas de lui. On connaît des médiocrités plus taquines et plus méchantes que celle de Pierre Grassou qui, d’ailleurs, est d’une bienfaisance anonyme et d’une obligeance parfaite.
Paris, décembre 1839.
LES SECRETS DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN. A THÉOPHILE GAUTIER.
Après les désastres de la Révolution de Juillet qui détruisit plusieurs fortunes aristocratiques soutenues par la Cour, madame la princesse de Cadignan eut l’habileté de mettre sur le compte des événements politiques la ruine complète due à ses prodigalités. Le prince avait quitté la France avec la famille royale en laissant la princesse à Paris, inviolable par le fait de son absence, car les dettes, à l’acquittement desquelles la vente des propriétés vendables ne pouvait suffire, ne pesaient que sur lui. Les revenus du majorat avaient été saisis. Enfin les affaires de cette grande famille se trouvaient en aussi mauvais état que celles de la branche aînée des Bourbons.
Cette femme, si célèbre sous son premier nom de duchesse de Maufrigneuse, prit alors sagement le parti de vivre dans une profonde retraite, et voulut se faire oublier. Paris fut emporté par un courant d’événements si vertigineux, que bientôt la duchesse de Maufrigneuse, enterrée dans la princesse de Cadignan, mutation de nom inconnue à la plupart des nouveaux acteurs de la société mis en scène par la Révolution de Juillet, devint comme une étrangère.
En France, le titre de duc prime tous les autres, même celui de prince, quoiqu’en thèse héraldique pure de tout sophisme, les titres ne signifient absolument rien, et qu’il y ait égalité parfaite entre les gentilshommes. Cette admirable égalité fut jadis soigneusement maintenue par la maison de France; et, de nos jours, elle l’est encore, au moins nominalement, par le soin qu’ont les rois de donner de simples titres de comtes à leurs enfants. Ce fut en vertu de ce système que François Ier écrasa la splendeur des titres que se donnait le pompeux Charles-Quint en lui signant une réponse: François, seigneur de Vanves. Louis XI avait fait mieux encore, en mariant sa fille à un gentilhomme sans titre, à Pierre de Beaujeu. Le système féodal fut si bien brisé par Louis XIV, que le titre de duc devint dans sa monarchie le suprême honneur de l’aristocratie, et le plus envié. Néanmoins, il est deux ou trois familles en France où la principauté, richement possessionnée autrefois, est mise au-dessus du duché. La maison de Cadignan, qui possède le titre de duc de Maufrigneuse pour ses fils aînés, tandis que tous les autres se nomment simplement chevaliers de Cadignan, est une de ces familles exceptionnelles. Comme autrefois deux princes de la maison de Rohan, les princes de Cadignan avaient droit à un trône chez eux; ils pouvaient avoir des pages, des gentilshommes à leur service. Cette explication est nécessaire, autant pour éviter les sottes critiques de ceux qui ne savent rien que pour constater les grandes choses d’un monde qui, dit-on, s’en va, et que tant de gens poussent sans le comprendre. Les Cadignan portent _d’or à cinq fusées de sable accolées et mises en fasce_, avec le mot MEMINI pour devise, et la couronne fermée, sans tenants ni lambrequins. Aujourd’hui la grande quantité d’étrangers qui affluent à Paris et une ignorance presque générale de la science héraldique commencent à mettre le titre de prince à la mode. Il n’y a de vrais princes que ceux qui sont possessionnés et auxquels appartient le titre d’Altesse. Le dédain de la noblesse française pour le titre de prince, et les raisons qu’avait Louis XIV de donner la suprématie au titre de duc, ont empêché la France de réclamer l’altesse pour les quelques princes qui existent en France, ceux de Napoléon exceptés. Telle est la raison pour laquelle les princes de Cadignan se trouvent dans une position inférieure, nominalement parlant, vis-à-vis des autres princes du continent.
Les personnes de la société dite du faubourg Saint-Germain protégeaient la princesse par une discrétion respectueuse due à son nom, lequel est de ceux qu’on honorera toujours, à ses malheurs que l’on ne discutait plus, et à sa beauté, la seule chose qu’elle eût conservée de son opulence éteinte. Le monde, dont elle fut l’ornement, lui savait gré d’avoir pris en quelque sorte le voile en se cloîtrant chez elle. Ce bon goût était pour elle, plus que pour toute autre femme, un immense sacrifice. Les grandes choses sont toujours si vivement senties en France, que la princesse regagna par sa retraite tout ce qu’elle avait pu perdre dans l’opinion publique au milieu de ses splendeurs. Elle ne voyait plus qu’une seule de ses anciennes amies, la marquise d’Espard; encore n’allait-elle ni aux grandes réunions, ni aux fêtes. La princesse et la marquise se visitaient dans la première matinée, et comme en secret. Quand la princesse venait dîner chez son amie, la marquise fermait sa porte. Madame d’Espard fut admirable pour la princesse: elle changea de loge aux Italiens, et quitta les Premières pour une Baignoire du Rez-de-chaussée, en sorte que madame de Cadignan pouvait venir au théâtre sans être vue, et en partir incognito. Peu de femmes eussent été capables d’une délicatesse qui les eût privées du plaisir de traîner à leur suite une ancienne rivale tombée, de s’en dire la bienfaitrice. Dispensée ainsi de faire des toilettes ruineuses, la princesse allait en secret dans la voiture de la marquise, qu’elle n’eût pas acceptée publiquement. Personne n’a jamais su les raisons qu’eut madame d’Espard pour se conduire ainsi avec la princesse de Cadignan; mais sa conduite fut sublime, et comporta pendant longtemps un monde de petites choses qui, vues une à une, semblent être des niaiseries, et qui, vues en masse, atteignent au gigantesque.
En 1832, trois années avaient jeté leurs tas de neige sur les aventures de la duchesse de Maufrigneuse, et l’avaient si bien blanchie qu’il fallait de grands efforts de mémoire pour se rappeler les circonstances graves de sa vie antérieure. De cette reine adorée par tant de courtisans, et dont les légèretés pouvaient défrayer plusieurs romans, il restait une femme encore délicieusement belle, âgée de trente-six ans, mais autorisée à ne s’en donner que trente, quoiqu’elle fût mère du duc Georges de Maufrigneuse, jeune homme de dix-neuf ans, beau comme Antinoüs, pauvre comme Job, qui devait avoir les plus grands succès, et que sa mère voulait avant tout marier richement. Peut-être ce projet était-il le secret de l’intimité dans laquelle elle restait avec la marquise, dont le salon passe pour le premier de Paris, et où elle pouvait un jour choisir parmi les héritières une femme pour Georges. La princesse voyait encore cinq années entre le moment présent et l’époque du mariage de son fils; des années désertes et solitaires, car pour faire réussir un bon mariage sa conduite devait être marquée au coin de la sagesse.
La princesse demeurait rue de Miromesnil, dans un petit hôtel, à un rez-de-chaussée d’un prix modique. Elle y avait tiré parti des restes de sa magnificence. Son élégance de grande dame y respirait encore. Elle y était entourée des belles choses qui annoncent une existence supérieure. On voyait à sa cheminée une magnifique miniature, le portrait de Charles X, par madame de Mirbel, sous lequel étaient gravés ces mots: _Donné par le roi_; et, en pendant, le portrait de MADAME, qui fut si particulièrement excellente pour elle. Sur une table, brillait un album du plus haut prix, qu’aucune des bourgeoises qui trônent actuellement dans notre société industrielle et tracassière n’oserait étaler. Cette audace peignait admirablement la femme. L’album contenait des portraits parmi lesquels se trouvait une trentaine d’amis intimes que le monde avait appelés ses amants. Ce nombre était une calomnie; mais, relativement à une dizaine, peut-être était-ce, disait la marquise d’Espard, de la belle et bonne médisance. Les portraits de Maxime de Trailles, de de Marsay, de Rastignac, du marquis d’Esgrignon, du général Montriveau, des marquis de Ronquerolles et d’Adjuda-Pinto, du prince Galathionne, des jeunes ducs de Grandlieu, de Réthoré, du beau Lucien de Rubempré avaient d’ailleurs été traités avec une grande coquetterie de pinceau par les artistes les plus célèbres. Comme la princesse ne recevait pas plus de deux ou trois personnes de cette collection, elle nommait plaisamment ce livre le recueil de ses erreurs. L’infortune avait rendu cette femme une bonne mère. Pendant les quinze années de la Restauration, elle s’était trop amusée pour penser à son fils; mais en se réfugiant dans l’obscurité, cette illustre égoïste songea que le sentiment maternel poussé à l’extrême deviendrait pour sa vie passée une absolution confirmée par les gens sensibles, qui pardonnent tout à une excellente mère. Elle aima d’autant mieux son fils, qu’elle n’avait plus autre chose à aimer. Georges de Maufrigneuse est d’ailleurs un de ces enfants qui peuvent flatter toutes les vanités d’une mère; aussi la princesse lui fit-elle toutes sortes de sacrifices: elle eut pour Georges une écurie et une remise, au-dessus desquelles il habitait un petit entresol sur la rue, composé de trois pièces délicieusement meublées; elle s’était imposé plusieurs privations pour lui conserver un cheval de selle, un cheval de cabriolet et un petit domestique. Elle n’avait plus que sa femme de chambre, et, pour cuisinière, une de ses anciennes filles de cuisine. Le tigre du duc avait alors un service un peu rude. Toby, l’ancien tigre de feu Beaudenord, car telle fut la plaisanterie du beau monde sur cet élégant ruiné, ce jeune tigre qui, à vingt-cinq ans, était toujours censé n’en avoir que quatorze, devait suffire à panser les chevaux, nettoyer le cabriolet ou le tilbury, suivre son maître, faire les appartements, et se trouver à l’antichambre de la princesse pour annoncer, si par hasard elle avait à recevoir la visite de quelque personnage. Quand on songe à ce que fut, sous la Restauration, la belle duchesse de Maufrigneuse, une des reines de Paris, une reine éclatante, dont la luxueuse existence en aurait remontré peut-être aux plus riches femmes à la mode de Londres, il y avait je ne sais quoi de touchant à la voir dans son humble coquille de la rue Miromesnil, à quelques pas de son immense hôtel qu’aucune fortune ne pouvait habiter, et que le marteau des spéculateurs a démoli pour en faire une rue. La femme à peine servie convenablement par trente domestiques, qui possédait les plus beaux appartements de réception de Paris, les plus jolis petits appartements, qui y donna de si belles fêtes, vivait dans un appartement de cinq pièces: une antichambre, une salle à manger, un salon, une chambre à coucher et un cabinet de toilette, avec deux femmes pour tout domestique.
--Ah! elle est admirable pour son fils, disait cette fine commère de marquise d’Espard, et admirable sans emphase, elle est heureuse. On n’aurait jamais cru cette femme si légère capable de résolutions suivies avec autant de persistance; aussi notre bon archevêque l’a-t-il encouragée, se montre-t-il parfait pour elle, et vient-il de décider la vieille comtesse de Cinq-Cygne à lui faire une visite.
Avouons-le d’ailleurs? Il faut être reine pour savoir abdiquer, et descendre noblement d’une position élevée qui n’est jamais entièrement perdue. Ceux-là seuls qui ont la conscience de n’être rien par eux-mêmes, manifestent des regrets en tombant, ou murmurent et reviennent sur un passé qui ne reviendra jamais, en devinant bien qu’on ne parvient pas deux fois. Forcée de se passer des fleurs rares au milieu desquelles elle avait l’habitude de vivre et qui rehaussaient si bien sa personne, car il était impossible de ne pas la comparer à une fleur, la princesse avait bien choisi son rez-de-chaussée: elle y jouissait d’un joli petit jardin, plein d’arbustes, et dont le gazon toujours vert égayait sa paisible retraite. Elle pouvait avoir environ douze mille livres de rente, encore ce revenu modique était-il composé d’un secours annuel donné par la vieille duchesse de Navarreins, tante paternelle du jeune duc, lequel devait être continué jusqu’au jour de son mariage, et d’un autre secours envoyé par la duchesse d’Uxelles, du fond de sa terre, où elle économisait comme savent économiser les vieilles duchesses, auprès desquelles Harpagon n’est qu’un écolier. Le prince vivait à l’étranger, constamment aux ordres de ses maîtres exilés, partageant leur mauvaise fortune, et les servant avec un dévouement sans calcul, le plus intelligent peut-être de tous ceux qui les entourent. La position du prince de Cadignan protégeait encore sa femme à Paris. Ce fut chez la princesse que le maréchal auquel nous devons la conquête de l’Afrique eut, lors de la tentative de MADAME en Vendée, des conférences avec les principaux chefs de l’opinion légitimiste, tant était grande l’obscurité de la princesse, tant sa détresse excitait peu la défiance du gouvernement actuel! En voyant venir la terrible faillite de l’amour, cet âge de quarante ans au delà duquel il y a si peu de chose pour la femme, la princesse s’était jetée dans le royaume de la philosophie. Elle lisait, elle qui avait, durant seize ans, manifesté la plus grande horreur pour les choses graves. La littérature et la politique sont aujourd’hui ce qu’était autrefois la dévotion pour les femmes, le dernier asile de leurs prétentions. Dans les cercles élégants, on disait que Diane voulait écrire un livre. Depuis que, de jolie, de belle femme, la princesse était passée femme spirituelle en attendant qu’elle passât tout à fait, elle avait fait d’une réception chez elle un honneur suprême qui distinguait prodigieusement la personne favorisée. A l’abri de ces occupations, elle put tromper l’un de ses premiers amants, de Marsay, le plus influent personnage de la politique bourgeoise intronisée en juillet 1830; elle le reçut quelquefois le soir, tandis que le maréchal et plusieurs légitimistes s’entretenaient à voix basse, dans sa chambre à coucher, de la conquête du royaume, qui ne pouvait se faire sans le concours des idées, le seul élément de succès que les conspirateurs oubliassent. Ce fut une jolie vengeance de jolie femme, que de se jouer du premier ministre en le faisant servir de paravent à une conspiration contre son propre gouvernement. Cette aventure, digne des beaux jours de la Fronde, fut le texte de la plus spirituelle lettre du monde, où la princesse rendit compte des négociations à MADAME. Le duc de Maufrigneuse alla dans la Vendée, et put en revenir secrètement, sans s’être compromis, mais non sans avoir pris part aux périls de MADAME, qui, malheureusement, le renvoya lorsque tout parut être perdu. Peut-être la vigilance passionnée de ce jeune homme eût-elle déjoué la trahison. Quelque grands qu’aient été les torts de la duchesse de Maufrigneuse aux yeux du monde bourgeois, la conduite de son fils les a certes effacés aux yeux du monde aristocratique. Il y eut de la noblesse et de la grandeur à risquer ainsi le fils unique et l’héritier d’une maison historique. Il est certaines personnes, dites habiles, qui réparent les fautes de la vie privée par les services de la vie politique, et réciproquement; mais il n’y eut chez la princesse de Cadignan aucun calcul. Peut-être n’y en a-t-il pas davantage chez tous ceux qui se conduisent ainsi. Les événements sont pour la moitié dans ces contresens.
Dans un des premiers beaux jours du mois de mai 1833, la marquise d’Espard et la princesse tournaient, on ne pouvait dire se promenaient, dans l’unique allée qui entourait le gazon du jardin, vers deux heures de l’après-midi, par un des derniers éclairs du soleil. Les rayons réfléchis par les murs faisaient une chaude atmosphère dans ce petit espace qu’embaumaient des fleurs, présent de la marquise.
--Nous perdrons bientôt de Marsay, disait madame d’Espard à la princesse, et avec lui s’en ira votre dernier espoir de fortune pour le duc de Maufrigneuse; car depuis que vous l’avez si bien joué, ce grand politique a repris de l’affection pour vous.
--Mon fils ne capitulera jamais avec la branche cadette, dit la princesse, dût-il mourir de faim, dussé-je travailler pour lui. Mais Berthe de Cinq-Cygne ne le hait pas.
--Les enfants, dit madame d’Espard, n’ont pas les mêmes engagements que leurs pères...
--Ne parlons point de ceci, dit la princesse. Ce sera bien assez, si je ne puis apprivoiser la marquise de Cinq-Cygne, de marier mon fils avec quelque fille de forgeron, comme a fait ce petit d’Esgrignon!
--L’avez-vous aimé? dit la marquise.
--Non, répondit gravement la princesse. La naïveté de d’Esgrignon était une sorte de sottise départementale de laquelle je me suis aperçue un peu trop tard, ou trop tôt si vous voulez.
--Et de Marsay?
--De Marsay a joué avec moi comme avec une poupée. J’étais si jeune! Nous n’aimons jamais les hommes qui se font nos instituteurs, ils froissent trop nos petites vanités. Voici bientôt trois années que je passe dans une solitude entière, eh! bien, ce calme n’a rien eu de pénible. A vous seule, j’oserai dire qu’ici je me suis sentie heureuse. J’étais blasée d’adorations, fatiguée sans plaisir, émue à la superficie sans que l’émotion me traversât le cœur. J’ai trouvé tous les hommes que j’ai connus petits, mesquins, superficiels; aucun d’eux ne m’a causé la plus légère surprise, ils étaient sans innocence, sans grandeur, sans délicatesse. J’aurais voulu rencontrer quelqu’un qui m’eût imposé.
--Seriez-vous donc comme moi, ma chère, demanda la marquise, n’auriez-vous jamais rencontré l’amour en essayant d’aimer?
--Jamais, répondit la princesse en interrompant la marquise et lui posant la main sur le bras.
Toutes deux allèrent s’asseoir sur un banc de bois rustique, sous un massif de jasmin refleuri. Toutes deux avaient dit une de ces paroles solennelles pour des femmes arrivées à leur âge.
--Comme vous, reprit la princesse, peut-être ai-je été plus aimée que ne le sont les autres femmes; mais à travers tant d’aventures, je le sens, je n’ai pas connu le bonheur. J’ai fait bien des folies, mais elles avaient un but, et le but se reculait à mesure que j’avançais! Dans mon cœur vieilli, je sens une innocence qui n’a pas été entamée. Oui, sous tant d’expérience gît un premier amour qu’on pourrait abuser; de même que, malgré tant de fatigues et de flétrissures, je me sens jeune et belle. Nous pouvons aimer sans être heureuses, nous pouvons être heureuses et ne pas aimer; mais aimer et avoir du bonheur, réunir ces deux immenses jouissances humaines, est un prodige. Ce prodige ne s’est pas accompli pour moi.
--Ni pour moi, dit madame d’Espard.
--Je suis poursuivie dans ma retraite par un regret affreux: je me suis amusée, mais je n’ai pas aimé.
--Quel incroyable secret! s’écria la marquise.
--Ah! ma chère, répondit la princesse, ces secrets, nous ne pouvons les confier qu’à nous-mêmes: personne, à Paris, ne nous croirait.
--Et, reprit la marquise, si nous n’avions pas toutes deux passé trente-six ans, nous ne nous ferions peut être pas cet aveu.
--Oui, quand nous sommes jeunes, nous avons de bien stupides fatuités! dit la princesse. Nous ressemblons parfois à ces pauvres jeunes gens qui jouent avec un curedent pour faire croire qu’ils ont bien dîné.
--Enfin, nous voilà, répondit avec une grâce coquette madame d’Espard qui fit un charmant geste d’innocence instruite, et nous sommes, il me semble, encore assez vivantes pour prendre une revanche.
--Quand vous m’avez dit, l’autre jour, que Béatrix était partie avec Conti, j’y ai pensé pendant toute la nuit, reprit la princesse après une pause. Il faut être bien heureuse pour sacrifier ainsi sa position, son avenir, et renoncer à jamais au monde.
--C’est une petite sotte, dit gravement madame d’Espard. Mademoiselle des Touches a été enchantée d’être débarrassée de Conti. Béatrix n’a pas deviné combien cet abandon, fait par une femme supérieure, qui n’a pas un seul instant défendu son prétendu bonheur, accusait la nullité de Conti.
--Elle sera donc malheureuse?
--Elle l’est déjà, reprit madame d’Espard. A quoi bon quitter son mari? Chez une femme, n’est-ce pas un aveu d’impuissance?
--Ainsi vous croyez que madame de Rochefide n’a pas été déterminée par le désir de jouir en paix d’un véritable amour, de cet amour dont les jouissances sont, pour nous deux, encore un rêve?
--Non, elle a singé madame de Beauséant et madame de Langeais, qui, soit dit entre nous, dans un siècle moins vulgaire que le nôtre, eussent été, comme vous d’ailleurs, des figures aussi grandes que celles des La Vallière, des Montespan, des Diane de Poitiers, des duchesses d’Étampes et de Châteauroux.
--Oh! moins le roi, ma chère. Ah! je voudrais pouvoir évoquer ces femmes et leur demander si...
--Mais, dit la marquise en interrompant la princesse, il n’est pas nécessaire de faire parler les morts, nous connaissons des femmes vivantes qui sont heureuses. Voici plus de vingt fois que j’entame une conversation intime sur ces sortes de choses avec la comtesse de Montcornet, qui, depuis quinze ans, est la femme du monde la plus heureuse avec ce petit Émile Blondet: pas une infidélité, pas une pensée détournée; ils sont aujourd’hui comme au premier jour; mais nous avons toujours été dérangées, interrompues au moment le plus intéressant. Ces longs attachements, comme celui de Rastignac et de madame de Nucingen, de madame de Camps, votre cousine, pour son Octave, ont un secret, et ce secret nous l’ignorons, ma chère. Le monde nous fait l’extrême honneur de nous prendre pour des rouées dignes de la cour du Régent, et nous sommes innocentes comme deux petites pensionnaires.
--Je serais encore heureuse de cette innocence-là, s’écria railleusement la princesse; mais la nôtre est pire, il y a de quoi être humiliée. Que voulez-vous? nous offrirons cette mortification à Dieu en expiation de nos recherches infructueuses; car, ma chère, il n’est pas probable que nous trouvions, dans l’arrière-saison, la belle fleur qui nous a manqué pendant le printemps et l’été.
--La question n’est pas là, reprit la marquise après une pause pleine de méditations respectives. Nous sommes encore assez belles pour inspirer une passion; mais nous ne convaincrons jamais personne de notre innocence et de notre vertu.
--Si c’était un mensonge, il serait bientôt orné de commentaires, servi avec les jolies préparations qui le rendent croyable et dévoré comme un fruit délicieux; mais faire croire à une vérité! Ah! les plus grands hommes y ont péri, ajouta la princesse avec un de ces fins sourires que le pinceau de Léonard de Vinci a seul pu rendre.
--Les niais aiment bien parfois, reprit la marquise.
--Mais, fit observer la princesse, pour ceci les niais eux-mêmes n’ont pas assez de crédulité.
--Vous avez raison, dit en riant la marquise. Mais ce n’est ni un sot, ni même un homme de talent que nous devrions chercher. Pour résoudre un pareil problème, il nous faut un homme de génie. Le génie seul a la foi de l’enfance, la religion de l’amour, et se laisse volontiers bander les yeux. Si vous et moi nous avons rencontré des hommes de génie, ils étaient peut-être trop loin de nous, trop occupés, et nous trop frivoles, trop entraînées, trop prises.
--Ah! je voudrais cependant bien ne pas quitter ce monde sans avoir connu les plaisirs du véritable amour, s’écria la princesse.
--Ce n’est rien que de l’inspirer, dit madame d’Espard, il s’agit de l’éprouver. Je vois beaucoup de femmes n’être que les prétextes d’une passion au lieu d’en être à la fois la cause et l’effet.
--La dernière passion que j’ai inspirée était une sainte et belle chose, dit la princesse, elle avait de l’avenir. Le hasard m’avait adressé, cette fois, cet homme de génie qui nous est dû, et qu’il est si difficile de prendre, car il y a plus de jolies femmes que de gens de génie. Mais le diable s’est mêlé de l’aventure.
--Contez-moi donc cela, ma chère, c’est tout neuf pour moi.
--Je ne me suis aperçue de cette belle passion qu’au milieu de l’hiver de 1829. Tous les vendredis, à l’Opéra, je voyais à l’Orchestre un jeune homme d’environ trente ans, venu là pour moi, toujours à la même stalle, me regardant avec des yeux de feu, mais souvent attristé par la distance qu’il trouvait entre nous, ou peut-être aussi par l’impossibilité de réussir.
--Pauvre garçon! Quand on aime, on devient bien bête, dit la marquise.
--Il se coulait pendant chaque entr’acte dans le corridor, reprit la princesse en souriant de l’amicale épigramme par laquelle la marquise l’interrompait; puis une ou deux fois, pour me voir ou pour se faire voir, il mettait le nez à la vitre d’une loge en face de la mienne. Si je recevais une visite, je l’apercevais collé à ma porte, il pouvait alors me jeter un coup d’œil furtif; il avait fini par connaître les personnes de ma société, il les suivait quand elles se dirigeaient vers ma loge, afin d’avoir les bénéfices de l’ouverture de ma porte. Le pauvre garçon a sans doute bientôt su qui j’étais, car il connaissait de vue monsieur de Maufrigneuse et mon beau-père. Je trouvai dès lors mon inconnu mystérieux aux Italiens, à une stalle d’où il m’admirait en face, dans une extase naïve: c’en était joli. A la sortie de l’Opéra comme à celle des Bouffons, je le voyais planté dans la foule, immobile sur ses deux jambes: on le coudoyait, on ne l’ébranlait pas. Ses yeux devenaient moins brillants quand il m’apercevait appuyée sur le bras de quelque favori. D’ailleurs, pas un mot, pas une lettre, pas une démonstration. Avouez que c’était du bon goût? Quelquefois, en rentrant à mon hôtel au matin, je retrouvais mon homme assis sur une des bornes de ma porte cochère. Cet amoureux avait de bien beaux yeux, une barbe épaisse et longue en éventail, une royale, une moustache et des favoris; on ne voyait que des pommettes blanches et un beau front; enfin, une véritable tête antique. Le prince a, comme vous le savez, défendu les Tuileries du côté des quais dans les journées de juillet. Il est revenu le soir à Saint-Cloud quand tout a été perdu. «Ma chère, m’a-t-il dit, j’ai failli être tué sur les quatre heures. J’étais visé par un des insurgés, lorsqu’un jeune homme à longue barbe, que je crois avoir vu aux Italiens, et qui conduisait l’attaque, a détourné le canon du fusil.» Le coup a frappé je ne sais quel homme, un maréchal-des-logis du régiment, et qui était à deux pas de mon mari. Ce jeune homme devait donc être un républicain. En 1831, quand je suis revenue me loger ici, je l’ai rencontré le dos appuyé au mur de cette maison; il paraissait joyeux de mes désastres, qui peut-être lui semblaient nous rapprocher; mais, depuis les affaires de Saint-Merry, je ne l’ai plus revu: il y a péri. La veille des funérailles du général Lamarque, je suis sortie à pied avec mon fils, et mon républicain nous a suivis, tantôt derrière, tantôt devant nous, depuis la Madeleine jusqu’au passage des Panoramas où j’allais.
--Voilà tout? dit la marquise.
--Tout, répondit la princesse. Ah! le matin de la prise de Saint-Merry, un gamin a voulu me parler à moi-même, et m’a remis une lettre écrite sur du papier commun, signé du nom de l’inconnu.
--Montrez-la-moi, dit la marquise.
--Non, ma chère. Cet amour a été trop grand et trop saint dans ce cœur d’homme pour que je viole son secret. Cette lettre, courte et terrible, me remue encore le cœur quand j’y songe. Cet homme mort me cause plus d’émotions que tous les vivants que j’ai distingués, il revient dans ma pensée.
--Son nom, demanda la marquise.
--Oh! un nom bien vulgaire, Michel Chrestien.
--Vous avez bien fait de me le dire, reprit vivement madame d’Espard, j’ai souvent entendu parler de lui. Ce Michel Chrestien était l’ami d’un homme célèbre que vous avez déjà voulu voir, de Daniel d’Arthez, qui vient une ou deux fois par hiver chez moi. Ce Chrestien, qui est effectivement mort à Saint-Merry, ne manquait pas d’amis. J’ai entendu dire qu’il était un de ces grands politiques auxquels, comme à de Marsay, il ne manque que le mouvement de ballon de la circonstance pour devenir tout d’un coup ce qu’ils doivent être.
--Il vaut mieux alors qu’il soit mort, dit la princesse d’un air mélancolique sous lequel elle cacha ses pensées.
--Voulez-vous vous trouver un soir avec d’Arthez chez moi? demanda la marquise, vous causerez de votre revenant.
--Volontiers, ma chère.
Quelques jours après cette conversation, Blondet et Rastignac, qui connaissaient d’Arthez, promirent à madame d’Espard de le déterminer à venir dîner chez elle. Cette promesse eût été, certes, imprudente sans le nom de la princesse dont la rencontre ne pouvait être indifférente à ce grand écrivain.
Daniel d’Arthez, un des hommes rares qui de nos jours unissent un beau caractère à un beau talent, avait obtenu déjà non pas toute la popularité que devaient lui mériter ses œuvres, mais une estime respectueuse à laquelle les âmes choisies ne pouvaient rien ajouter. Sa réputation grandira certes encore, mais elle avait alors atteint tout son développement aux yeux des connaisseurs: il est de ces auteurs qui, tôt ou tard, sont mis à leur vraie place, et qui n’en changent plus. Gentilhomme pauvre, il avait compris son époque en demandant tout à une illustration personnelle. Il avait lutté pendant longtemps dans l’arène parisienne, contre le gré d’un oncle riche, qui, par une contradiction que la vanité se charge de justifier, après l’avoir laissé en proie à la plus rigoureuse misère, avait légué à l’homme célèbre la fortune impitoyablement refusée à l’écrivain inconnu. Ce changement subit ne changea point les mœurs de Daniel d’Arthez: il continua ses travaux avec une simplicité digne des temps antiques, et s’en imposa de nouveaux en acceptant un siége à la Chambre des députés, où il prit place au Côté droit. Depuis son avénement à la gloire, il était allé quelquefois dans le monde. Un de ses vieux amis, un grand médecin, Horace Bianchon, lui avait fait faire la connaissance du baron de Rastignac, Sous-secrétaire d’État à un Ministère, et ami de de Marsay. Ces deux hommes politiques s’étaient assez noblement prêtés à ce que Daniel, Horace, et quelques intimes de Michel Chrestien, retirassent le corps de ce républicain à l’église Saint-Merry, et pussent lui rendre les honneurs funèbres. La reconnaissance, pour un service qui contrastait avec les rigueurs administratives déployées à cette époque où les passions politiques se déchaînèrent si violemment, avait lié pour ainsi dire d’Arthez à Rastignac. Le Sous-secrétaire d’État et l’illustre ministre étaient trop habiles pour ne pas profiter de cette circonstance; aussi gagnèrent-ils quelques amis de Michel Chrestien, qui ne partageaient pas d’ailleurs ses opinions, et qui se rattachèrent alors au nouveau Gouvernement. L’un d’eux, Léon Giraud, nommé d’abord Maître des requêtes, devint depuis Conseiller d’État. L’existence de Daniel d’Arthez est entièrement consacrée au travail, il ne voit la Société que par échappées, elle est pour lui comme un rêve. Sa maison est un couvent où il mène la vie d’un Bénédictin: même sobriété dans le régime, même régularité dans les occupations. Ses amis savent que jusqu’à présent la femme n’a été pour lui qu’un accident toujours redouté, il l’a trop observée pour ne pas la craindre; mais à force de l’étudier, il a fini par ne plus la connaître, semblable en ceci à ces profonds tacticiens qui seraient toujours battus sur des terrains imprévus, où sont modifiés et contrariés leurs axiomes scientifiques. Il est resté l’enfant le plus candide, en se montrant l’observateur le plus instruit. Ce contraste, en apparence impossible, est très-explicable pour ceux qui ont pu mesurer la profondeur qui sépare les facultés des sentiments: les unes procèdent de la tête et les autres du cœur. On peut être un grand homme et un méchant, comme on peut être un sot et un amant sublime. D’Arthez est un de ces êtres privilégiés chez lesquels la finesse de l’esprit, l’étendue des qualités du cerveau, n’excluent ni la force ni la grandeur des sentiments. Il est, par un rare privilége, homme d’action et homme de pensée tout à la fois. Sa vie privée est noble et pure. S’il avait fui soigneusement l’amour jusqu’alors, il se connaissait bien, il savait par avance quel serait l’empire d’une passion sur lui. Pendant longtemps les travaux écrasants par lesquels il prépara le terrain solide de ses glorieux ouvrages, et le froid de la misère furent un merveilleux préservatif. Quand vint l’aisance, il eut la plus vulgaire et la plus incompréhensible liaison avec une femme assez belle, mais qui appartenait à la classe inférieure, sans aucune instruction, sans manières, et soigneusement cachée à tous les regards. Michel Chrestien accordait aux hommes de génie le pouvoir de transformer les plus massives créatures en sylphides, les sottes en femmes d’esprit, les paysannes en marquises: plus une femme était accomplie, plus elle perdait à leurs yeux; car, selon lui, leur imagination n’avait rien à y faire. Selon lui, l’amour, simple besoin des sens pour les êtres inférieurs, était, pour les êtres supérieurs, la création morale la plus immense et la plus attachante. Pour justifier d’Arthez, il s’appuyait de l’exemple de Raphaël et de la Fornarina. Il aurait pu s’offrir lui-même comme un modèle en ce genre, lui qui voyait un ange dans la duchesse de Maufrigneuse. La bizarre fantaisie de d’Arthez pouvait d’ailleurs être justifiée de bien des manières: peut-être avait-il tout d’abord désespéré de rencontrer ici-bas une femme qui répondît à la délicieuse chimère que tout homme d’esprit rêve et caresse? peut-être avait-il un cœur trop chatouilleux, trop délicat pour le livrer à une femme du monde? peut-être aimait-il mieux faire la part à la Nature et garder ses illusions en cultivant son Idéal? peut-être avait-il écarté l’amour comme incompatible avec ses travaux, avec la régularité d’une vie monacale où la passion eût tout dérangé. Depuis quelques mois, d’Arthez était l’objet des railleries de Blondet et de Rastignac qui lui reprochaient de ne connaître ni le monde ni les femmes. A les entendre, ses œuvres étaient assez nombreuses et assez avancées pour qu’il se permît des distractions: il avait une belle fortune et vivait comme un étudiant; il ne jouissait de rien, ni de son or ni de sa gloire; il ignorait les exquises jouissances de la passion noble et délicate que certaines femmes bien nées et bien élevées inspiraient ou ressentaient; n’était-ce pas indigne de lui de n’avoir connu que les grossièretés de l’amour! L’amour, réduit à ce que le faisait la Nature, était à leurs yeux la plus sotte chose du monde. L’une des gloires de la Société, c’est d’avoir créé _la femme_ là où la Nature a fait une femelle; d’avoir créé la perpétuité du désir là où la Nature n’a pensé qu’à la perpétuité de l’Espèce; d’avoir enfin inventé l’amour, la plus belle religion humaine. D’Arthez ne savait rien des charmantes délicatesses de langage, rien des preuves d’affection incessamment données par l’âme et l’esprit, rien de ces désirs ennoblis par les manières, rien de ces formes angéliques prêtées aux choses les plus grossières par les femmes comme il faut. Il connaissait peut-être la femme, mais il ignorait la divinité. Il fallait prodigieusement d’art, beaucoup de belles toilettes d’âme et de corps chez une femme pour bien aimer. Enfin, en vantant les délicieuses dépravations de pensée qui constituent la coquetterie parisienne, ces deux corrupteurs plaignaient d’Arthez, qui vivait d’un aliment sain et sans aucun assaisonnement, de n’avoir pas goûté les délices de la haute cuisine parisienne, et stimulaient vivement sa curiosité. Le docteur Bianchon, à qui d’Arthez faisait ses confidences, savait que cette curiosité s’était enfin éveillée. La longue liaison de ce grand écrivain avec une femme vulgaire, loin de lui plaire par l’habitude, lui était devenue insupportable; mais il était retenu par l’excessive timidité qui s’empare de tous les hommes solitaires.
--Comment, disait Rastignac, quand on porte _tranché de gueules et d’or à un bezan et un tourteau de l’un en l’autre_, ne fait-on pas briller ce vieil écu picard sur une voiture? Vous avez trente mille livres de rentes et les produits de votre plume; vous avez justifié votre devise, qui forme le calembour tant recherché par nos ancêtres: ARS, THES_aurusque virtus_, et vous ne le promenez pas au bois de Boulogne! Nous sommes dans un siècle où la vertu doit se montrer.
--Si vous lisiez vos œuvres à cette espèce de grosse Laforêt, qui fait vos délices, je vous pardonnerais de la garder, dit Blondet. Mais, mon cher, si vous êtes au pain sec matériellement parlant: sous le rapport de l’esprit, vous n’avez même pas de pain...
Cette petite guerre amicale durait depuis quelques mois entre Daniel et ses amis, quand madame d’Espard pria Rastignac et Blondet de déterminer d’Arthez à venir dîner chez elle, en leur disant que la princesse de Cadignan avait un excessif désir de voir cet homme célèbre. Ces sortes de curiosités sont, pour certaines femmes, ce qu’est la lanterne magique pour les enfants, un plaisir pour les yeux, assez pauvre d’ailleurs, et plein de désenchantement. Plus un homme d’esprit excite de sentiments à distance, moins il y répondra de près; plus il a été rêvé brillant, plus terne il sera. Sous ce rapport, la curiosité déçue va souvent jusqu’à l’injustice. Ni Blondet ni Rastignac ne pouvaient tromper d’Arthez, mais ils lui dirent en riant qu’il s’offrait pour lui la plus séduisante occasion de se décrasser le cœur et de connaître les suprêmes délices que donnait l’amour d’une grande dame parisienne. La princesse était positivement éprise de lui, il n’avait rien à craindre, il avait tout à gagner dans cette entrevue; il lui serait impossible de descendre du piédestal où madame de Cadignan l’avait élevé. Blondet ni Rastignac ne virent aucun inconvénient à prêter cet amour à la princesse, elle pouvait porter cette calomnie, elle dont le passé donnait lieu à tant d’anecdotes. L’un et l’autre, ils se mirent à raconter à d’Arthez les aventures de la duchesse de Maufrigneuse: ses premières légèretés avec de Marsay, ses secondes inconséquences avec d’Adjuda qu’elle avait diverti de sa femme en vengeant ainsi madame de Beauséant, sa troisième liaison avec le jeune d’Esgrignon qui l’avait accompagnée en Italie et s’était horriblement compromis pour elle; puis combien elle avait été malheureuse avec un célèbre ambassadeur, heureuse avec un général russe; comment elle avait été l’Égérie de deux Ministres des Affaires étrangères, etc. D’Arthez leur dit qu’il en avait su plus qu’ils ne pouvaient lui en dire sur elle par leur pauvre ami, Michel Chrestien, qui l’avait adorée en secret pendant quatre années, et avait failli en devenir fou.
--J’ai souvent accompagné, dit Daniel, mon ami aux Italiens, à l’Opéra. Le malheureux courait avec moi dans les rues en allant aussi vite que les chevaux, et admirant la princesse à travers les glaces de son coupé. C’est à cet amour que le prince de Cadignan a dû la vie, Michel a empêché qu’un gamin ne le tuât.
--Eh! bien, vous aurez un thème tout prêt, dit en souriant Blondet. Voilà bien la femme qu’il vous faut, elle ne sera cruelle que par délicatesse, et vous initiera très-gracieusement aux mystères de l’élégance; mais prenez garde? elle a dévoré bien des fortunes! La belle Diane est une de ces dissipatrices qui ne coûtent pas un centime, et pour laquelle on dépense des millions. Donnez-vous corps et âme; mais gardez à la main votre monnaie, comme le vieux du Déluge de Girodet.
Après cette conversation, la princesse avait la profondeur d’un abîme, la grâce d’une reine, la corruption des diplomates, le mystère d’une initiation, le danger d’une syrène. Ces deux hommes d’esprit, incapables de prévoir le dénoûment de cette plaisanterie, avaient fini par faire de Diane d’Uxelles la plus monstrueuse Parisienne, la plus habile coquette, la plus enivrante courtisane du monde. Quoiqu’ils eussent raison, la femme qu’ils traitaient si légèrement était sainte et sacrée pour d’Arthez, dont la curiosité n’avait pas besoin d’être excitée; il consentit à venir de prime abord, et les deux amis ne voulaient pas autre chose de lui.
Madame d’Espard alla voir la princesse dès qu’elle eut la réponse.
--Ma chère, vous sentez-vous en beauté, en coquetterie? lui dit-elle, venez dans quelques jours dîner chez moi; je vous servirai d’Arthez. Notre homme de génie est de la nature la plus sauvage, il craint les femmes, et n’a jamais aimé. Faites votre thème là-dessus. Il est excessivement spirituel, d’une simplicité qui vous abuse en ôtant toute défiance. Sa pénétration, toute rétrospective, agit après coup et dérange tous les calculs. Vous l’avez surpris aujourd’hui, demain il n’est plus la dupe de rien.
--Ah! dit la princesse, si je n’avais que trente ans, je m’amuserais bien! Ce qui m’a manqué jusqu’à présent, c’était un homme d’esprit à jouer. Je n’ai eu que des partenaires et jamais d’adversaires. L’amour était un jeu au lieu d’être un combat.
--Chère princesse, avouez que je suis bien généreuse; car enfin?... charité bien ordonnée...
Les deux femmes se regardèrent en riant, et se prirent les mains en se les serrant avec amitié. Certes elles avaient toutes deux l’une à l’autre des secrets importants, et n’en étaient sans doute, ni à un homme près, ni à un service à rendre; car, pour faire les amitiés sincères et durables entre femmes, il faut qu’elles aient été cimentées par de petits crimes. Quand deux amies peuvent se tuer réciproquement, et se voient un poignard empoisonné dans la main, elles offrent le spectacle touchant d’une harmonie qui ne se trouble qu’au moment où l’une d’elles a, par mégarde, lâché son arme.
Donc, à huit jours de là, il y eut chez la marquise une de ces soirées dites de petits jours, réservées pour les intimes, auxquelles personne ne vient que sur une invitation verbale, et pendant lesquelles la porte est fermée. Cette soirée était donnée pour cinq personnes: Émile Blondet et madame de Montcornet, Daniel d’Arthez, Rastignac et la princesse de Cadignan. En comptant la maîtresse de la maison, il se trouvait autant d’hommes que de femmes.
Jamais le hasard ne s’était permis de préparations plus savantes que pour la rencontre de d’Arthez et de madame de Cadignan. La princesse passe encore aujourd’hui pour une des plus fortes sur la toilette, qui, pour les femmes, est le premier des Arts. Elle avait mis une robe de velours bleu à grandes manches blanches traînantes, à corsage apparent, une de ces guimpes en tulle légèrement froncée, et bordée de bleu, montant à quatre doigts de son cou, et couvrant les épaules, comme on en voit dans quelques portraits de Raphaël. Sa femme de chambre l’avait coiffée de quelques bruyères blanches habilement posées dans ses cascades de cheveux blonds, l’une des beautés auxquelles elle devait sa célébrité. Certes Diane ne paraissait pas avoir vingt-cinq ans. Quatre années de solitude et de repos avaient rendu de la vigueur à son teint. N’y a-t-il pas d’ailleurs des moments où le désir de plaire donne un surcroît de beauté aux femmes? La volonté n’est pas sans influence sur les variations du visage. Si les émotions violentes ont le pouvoir de jaunir les tons blancs chez les gens d’un tempérament sanguin, mélancolique, de verdir les figures lymphatiques, ne faut-il pas accorder au désir, à la joie, à l’espérance, la faculté d’éclaircir le teint, de dorer le regard d’un vif éclat, d’animer la beauté par un jour piquant comme celui d’une jolie matinée? La blancheur si célèbre de la princesse avait pris une teinte mûrie qui lui prêtait un air auguste. En ce moment de sa vie, frappée par tant de retours sur elle-même et par des pensées sérieuses, son front rêveur et sublime s’accordait admirablement avec son regard bleu, lent et majestueux. Il était impossible au physionomiste le plus habile d’imaginer des calculs et de la décision sous cette inouïe délicatesse des traits. Il est des visages de femmes qui trompent la science et déroutent l’observation par leur calme et par leur finesse; il faudrait pouvoir les examiner quand les passions parlent, ce qui est difficile; ou quand elles ont parlé, ce qui ne sert plus à rien: alors la femme est vieille et ne dissimule plus. La princesse est une de ces femmes impénétrables, elle peut se faire ce qu’elle veut être: folâtre, enfant, innocente à désespérer; ou fine, sérieuse et profonde à donner de l’inquiétude. Elle vint chez la marquise avec l’intention d’être une femme douce et simple à qui la vie était connue par ses déceptions seulement, une femme pleine d’âme et calomniée, mais résignée, enfin un ange meurtri. Elle arriva de bonne heure, afin de se trouver posée sur la causeuse, au coin du feu, près de madame d’Espard, comme elle voulait être vue, dans une de ces attitudes où la science est cachée sous un naturel exquis, une de ces poses étudiées, cherchées qui mettent en relief cette belle ligne serpentine qui prend au pied, remonte gracieusement jusqu’à la hanche, et se continue par d’admirables rondeurs jusqu’aux épaules, en offrant aux regards tout le profil du corps. Une femme nue serait moins dangereuse que ne l’est une jupe si savamment étalée, qui couvre tout et met tout en lumière à la fois. Par un raffinement que bien des femmes n’eussent pas inventé, Diane, à la grande stupéfaction de la marquise, s’était fait accompagner du duc de Maufrigneuse. Après un moment de réflexion, madame d’Espard serra la main de la princesse d’un air d’intelligence.
--Je vous comprends! En faisant accepter à d’Arthez toutes les difficultés du premier coup, vous ne les trouverez pas à vaincre plus tard.
La comtesse de Montcornet vint avec Blondet. Rastignac amena d’Arthez. La princesse ne fit à l’homme célèbre aucun de ces compliments dont l’accablaient les gens vulgaires; mais elle eut de ces prévenances empreintes de grâce et de respect qui devaient être le dernier terme de ses concessions. Elle était sans doute ainsi avec le roi de France, avec les princes. Elle parut heureuse de voir ce grand homme et contente de l’avoir cherché. Les personnes pleines de goût, comme la princesse, se distinguent surtout par leur manière d’écouter, par une affabilité sans moquerie, qui est à la politesse ce que la pratique est à la vertu. Quand l’homme célèbre parlait, elle avait une pose attentive mille fois plus flatteuse que les compliments les mieux assaisonnés. Cette présentation mutuelle se fit sans emphase et avec convenance par la marquise. A dîner, d’Arthez fut placé près de la princesse, qui, loin d’imiter les exagérations de diète que se permettent les minaudières, mangea de fort bon appétit, et tint à honneur de se montrer femme naturelle, sans aucunes façons étranges. Entre un service et l’autre, elle profita d’un moment où la conversation générale s’engageait, pour prendre d’Arthez à partie.
--Le secret du plaisir que je me suis procuré en me trouvant auprès de vous, dit-elle, est dans le désir d’apprendre quelque chose d’un malheureux ami à vous, monsieur, mort pour une autre cause que la nôtre, à qui j’ai eu de grandes obligations sans avoir pu les reconnaître et m’acquitter. Le prince de Cadignan a partagé mes regrets. J’ai su que vous étiez l’un des meilleurs amis de ce pauvre garçon. Votre mutuelle amitié, pure, inaltérée était un titre auprès de moi. Vous ne trouverez donc pas extraordinaire que j’aie voulu savoir tout ce que vous pouviez me dire de cet être qui vous est si cher. Si je suis attachée à la famille exilée, et tenue d’avoir des opinions monarchiques, je ne suis pas du nombre de ceux qui croient qu’il est impossible d’être à la fois républicain et noble de cœur. La monarchie et la république sont les deux seules formes de gouvernement qui n’étouffent pas les beaux sentiments.
--Michel Chrestien était un ange, madame, répondit Daniel d’une voix émue. Je ne sais pas, dans les héros de l’antiquité, d’homme qui lui soit supérieur. Gardez-vous de le prendre pour un de ces républicains à idées étroites, qui voudraient recommencer la Convention et les gentillesses du Comité de Salut public; non, Michel rêvait la fédération suisse appliquée à toute l’Europe. Avouons-le, entre nous? après le magnifique gouvernement d’un seul, qui, je crois, convient plus particulièrement à notre pays, le système de Michel est la suppression de la guerre dans le vieux monde et sa reconstitution sur des bases autres que celles de la conquête qui l’avait jadis féodalisé. Les républicains étaient, à ce titre, les gens les plus voisins de son idée; voilà pourquoi il leur a prêté son bras en juillet et à Saint-Merry. Quoique entièrement divisés d’opinion, nous sommes restés étroitement unis.
--C’est le plus bel éloge de vos deux caractères, dit timidement madame de Cadignan.
--Dans les quatre dernières années de sa vie, reprit Daniel, il ne fit qu’à moi seul la confidence de son amour pour vous, et cette confidence resserra les nœuds déjà bien forts de notre amitié fraternelle. Lui seul, madame, vous aura aimée comme vous devriez l’être. Combien de fois n’ai-je pas reçu la pluie en accompagnant votre voiture jusque chez vous, en luttant de vitesse avec vos chevaux, pour nous maintenir au même point sur une ligne parallèle, afin de vous voir... de vous admirer!
--Mais, monsieur, dit la princesse, je vais être tenue à vous indemniser.
--Pourquoi Michel n’est-il pas là? répondit Daniel d’un accent plein de mélancolie.
--Il ne m’aurait peut-être pas aimée long-temps, dit la princesse en remuant la tête par un geste plein de tristesse. Les républicains sont encore plus absolus dans leurs idées que nous autres absolutistes, qui péchons par l’indulgence. Il m’avait sans doute rêvée parfaite, il aurait été cruellement détrompé. Nous sommes poursuivies, nous autres femmes, par autant de calomnies que vous en avez à supporter dans la vie littéraire, et nous ne pouvons nous défendre ni par la gloire, ni par nos œuvres. On ne nous croit pas ce que nous sommes, mais ce que l’on nous fait. On lui aurait bientôt caché la femme inconnue qui est en moi, sous le faux portrait de la femme imaginaire, qui est la vraie pour le monde. Il m’aurait crue indigne des sentiments nobles qu’il me portait, incapable de le comprendre.
Ici la princesse hocha la tête en agitant ses belles boucles blondes pleines de bruyères par un geste sublime. Ce qu’elle exprimait de doutes désolants, de misères cachées, est indicible. Daniel comprit tout, et regarda la princesse avec une vive émotion.
--Cependant le jour où je le revis, long-temps après la révolte de juillet, reprit-elle, je fus sur le point de succomber au désir que j’avais de lui prendre la main, de la lui serrer devant tout le monde, sous le péristyle du Théâtre-Italien, en lui donnant mon bouquet. J’ai pensé que ce témoignage de reconnaissance serait mal interprété, comme tant d’autres choses nobles qui passent aujourd’hui pour les folies de madame de Maufrigneuse, et que je ne pourrai jamais expliquer, car il n’y a que mon fils et Dieu qui me connaîtront jamais.
Ces paroles, soufflées à l’oreille de l’écouteur de manière à être dérobées à la connaissance des convives, et avec un accent digne de la plus habile comédienne, devaient aller au cœur; aussi atteignirent-elles à celui de d’Arthez. Il ne s’agissait point de l’écrivain célèbre, cette femme cherchait à se réhabiliter en faveur d’un mort. Elle avait pu être calomniée, elle voulait savoir si rien ne l’avait ternie aux yeux de celui qui l’aimait. Était-il mort avec toutes ses illusions?
--Michel, répondit d’Arthez, était un de ces hommes qui aiment d’une manière absolue, et qui, s’ils choisissent mal, peuvent en souffrir sans jamais renoncer à celle qu’ils ont élue.
--Étais-je donc aimée ainsi?... s’écria-t-elle d’un air de béatitude exaltée.
--Oui, madame.
--J’ai donc fait son bonheur?
--Pendant quatre ans.
--Une femme n’apprend jamais une pareille chose sans éprouver une orgueilleuse satisfaction, dit-elle en tournant son doux et noble visage vers d’Arthez par un mouvement plein de confusion pudique.
Une des plus savantes manœuvres de ces comédiennes est de voiler leurs manières quand les mots sont trop expressifs, et de faire parler les yeux quand le discours est restreint. Ces habiles dissonances, glissées dans la musique de leur amour faux ou vrai, produisent d’invincibles séductions.
--N’est-ce pas, reprit-elle en abaissant encore la voix et après s’être assurée d’avoir produit de l’effet, n’est-ce pas avoir accompli sa destinée que de rendre heureux, et sans crime, un grand homme?
--Ne vous l’a-t-il pas écrit?
--Oui, mais je voulais en être bien sûre, car, croyez-moi, monsieur, en me mettant si haut, il ne s’est pas trompé.
Les femmes savent donner à leurs paroles une sainteté particulière, elles leur communiquent je ne sais quoi de vibrant qui étend le sens des idées et leur prête de la profondeur; si plus tard leur auditeur charmé ne se rend pas compte de ce qu’elles ont dit, le but a été complétement atteint, ce qui est le propre de l’éloquence. La princesse aurait en ce moment porté le diadème de la France, son front n’eût pas été plus imposant qu’il l’était sous le beau diadème de ses cheveux élevés en natte comme une tour, et ornés de ses jolies bruyères. Cette femme semblait marcher sur les flots de la calomnie, comme le Sauveur sur les vagues du lac de Tibériade, enveloppée dans le suaire de cet amour, comme un ange dans ses nimbes. Il n’y avait rien qui sentît ni la nécessité d’être ainsi, ni le désir de paraître grande ou aimante: ce fut simple et calme. Un homme vivant n’aurait jamais pu rendre à la princesse les services qu’elle obtenait de ce mort. D’Arthez, travailleur solitaire, à qui la pratique du monde était étrangère, et que l’Étude avait enveloppé de ses voiles protecteurs, fut la dupe de cet accent et de ces paroles. Il fut sous le charme de ces exquises manières, il admira cette beauté parfaite, mûrie par le malheur, reposée dans la retraite; il adora la réunion si rare d’un esprit fin et d’une belle âme. Enfin il désira recueillir la succession de Michel Chrestien. Le commencement de cette passion fut, comme chez la plupart des profonds penseurs, une idée. En voyant la princesse, en étudiant la forme de sa tête, la disposition de ses traits si doux, sa taille, son pied, ses mains si finement modelées, de plus près qu’il ne l’avait fait en accompagnant son ami dans ses folles courses, il remarqua le surprenant phénomène de la seconde vue morale que l’homme exalté par l’amour trouve en lui-même. Avec quelle lucidité Michel Chrestien n’avait-il pas lu dans ce cœur, dans cette âme, éclairée par les feux de l’amour? Le fédéraliste avait donc été deviné, lui aussi! il eût sans doute été heureux. Ainsi la princesse avait aux yeux de d’Arthez un grand charme, elle était entourée d’une auréole de poésie. Pendant le dîner, l’écrivain se rappela les confidences désespérées du républicain, et ses espérances quand il s’était cru aimé; les beaux poèmes que dicte un sentiment vrai avaient été chantés pour lui seul à propos de cette femme. Sans le savoir, Daniel allait profiter de ces préparations dues au hasard. Il est rare qu’un homme passe sans remords de l’état de confident à l’état de rival, et d’Arthez le pouvait alors sans crime. En un moment, il aperçut les énormes différences qui existent entre les femmes comme il faut, ces fleurs du grand monde, et les femmes vulgaires, qu’il ne connaissait cependant encore que sur un échantillon; il fut donc pris par les coins les plus accessibles, les plus tendres de son âme et de son génie. Poussé par sa naïveté, par l’impétuosité de ses idées à s’emparer de cette femme, il se trouva retenu par le monde et par la barrière que les manières, disons le mot, que la majesté de la princesse mettait entre elle et lui. Aussi pour cet homme habitué à ne pas respecter celle qu’il aimait, y eut-il là je ne sais quoi d’irritant, un appât d’autant plus puissant qu’il fut forcé de le dévorer et d’en garder les atteintes sans se trahir. La conversation, qui demeura sur Michel Chrestien jusqu’au dessert, fut un admirable prétexte à Daniel comme à la princesse de parler à voix basse: amour, sympathie, divination; à elle de se poser en femme méconnue, calomniée; à lui de se fourrer les pieds dans les souliers du républicain mort. Peut-être cet homme d’ingénuité se surprit-il à moins regretter son ami? Au moment où les merveilles du dessert reluisirent sur la table, au feu des candélabres, à l’abri des bouquets de fleurs naturelles qui séparaient les convives par une haie brillante, richement colorée de fruits et de sucreries, la princesse se plut à clore cette suite de confidences par un mot délicieux, accompagné d’un de ces regards à l’aide desquels les femmes blondes paraissent être brunes, et dans lequel elle exprima finement cette idée que Daniel et Michel étaient deux âmes jumelles. D’Arthez se rejeta dès lors dans la conversation générale en y portant une joie d’enfant et un petit air fat digne d’un écolier. La princesse prit de la façon la plus simple le bras de d’Arthez pour revenir au petit salon de la marquise. En traversant le grand salon, elle alla lentement; et quand elle fut séparée de la marquise, à qui Blondet donnait le bras, par un intervalle assez considérable, elle arrêta d’Arthez.
--Je ne veux pas être inaccessible pour l’ami de ce pauvre républicain, lui dit-elle. Et quoique je me sois fait une loi de ne recevoir personne, vous seul au monde pourrez entrer chez moi. Ne croyez pas que ce soit une faveur. La faveur n’existe jamais que pour des étrangers, et il me semble que nous sommes de vieux amis: je veux voir en vous le frère de Michel.
D’Arthez ne put que presser le bras de la princesse, il ne trouva rien à répondre. Quand le café fut servi, Diane de Cadignan s’enveloppa par un coquet mouvement dans un grand châle, et se leva. Blondet et Rastignac étaient des hommes de trop haute politique et trop habitués au monde pour faire la moindre exclamation bourgeoise, et vouloir retenir la princesse; mais madame d’Espard fit rasseoir son amie en la prenant par la main et lui disant à l’oreille:--Attendez que les gens aient dîné, la voiture n’est pas prête. Et elle fit un signe au valet de chambre qui remportait le plateau du café. Madame de Montcornet devina que la princesse et madame d’Espard avaient un mot à se dire et prit avec elle d’Arthez, Rastignac et Blondet, qu’elle amusa par une de ces folles attaques paradoxales auxquelles s’entendent à merveille les Parisiennes.
--Eh! bien, dit la marquise à Diane, comment le trouvez-vous?
--Mais c’est un adorable enfant, il sort du maillot. Vraiment, cette fois encore, il y aura, comme toujours, un triomphe sans lutte.
--C’est désespérant, dit madame d’Espard, mais il y a de la ressource.
--Comment?
--Laissez-moi devenir votre rivale.
--Comme vous voudrez, répondit la princesse, j’ai pris mon parti. Le génie est une manière d’être du cerveau, je ne sais pas ce qu’y gagne le cœur, nous en causerons plus tard.
En entendant ce dernier mot qui fut impénétrable, madame d’Espard se jeta dans la conversation générale et ne parut ni blessée du _Comme vous voudrez_, ni curieuse de savoir à quoi cette entrevue aboutirait. La princesse resta pendant une heure environ assise sur la causeuse auprès du feu, dans l’attitude pleine de nonchalance et d’abandon que Guérin a donnée à Didon, écoutant avec l’attention d’une personne absorbée, et regardant Daniel par moments, sans déguiser une admiration qui ne sortait pas d’ailleurs des bornes. Elle s’esquiva quand la voiture fut avancée, après avoir échangé un serrement de main avec la marquise et une inclination de tête avec madame de Montcornet.
La soirée s’acheva sans qu’il fût question de la princesse. On profita de l’espèce d’exaltation dans laquelle était d’Arthez, qui déploya les trésors de son esprit. Certes, il avait dans Rastignac et dans Blondet deux acolytes de première force comme finesse d’esprit et comme portée d’intelligence. Quant aux deux femmes, elles sont depuis long-temps comptées parmi les plus spirituelles de la haute société. Ce fut donc une halte dans une oasis, un bonheur rare et bien apprécié pour ces personnages habituellement en proie au _garde à vous_ du monde, des salons et de la politique. Il est des êtres qui ont le privilége d’être parmi les hommes comme des astres bienfaisants dont la lumière éclaire les esprits, dont les rayons échauffent les cœurs. D’Arthez était une de ces belles âmes. Un écrivain, qui s’élève à la hauteur où il est, s’habitue à tout penser, et oublie quelquefois dans le monde qu’il ne faut pas tout dire; il lui est impossible d’avoir la retenue des gens qui y vivent continuellement; mais comme ses écarts sont presque toujours marqués d’un cachet d’originalité, personne ne s’en plaint. Cette saveur si rare dans les talents, cette jeunesse pleine de simplesse qui rendent d’Arthez si noblement original, firent de cette soirée une délicieuse chose. Il sortit avec le baron de Rastignac qui, en le reconduisant chez lui, parla naturellement de la princesse, en lui demandant comment il la trouvait.
--Michel avait raison de l’aimer, répondit d’Arthez, c’est une femme extraordinaire.
--Bien extraordinaire, répliqua railleusement Rastignac. A votre accent, je vois que vous l’aimez déjà; vous serez chez elle avant trois jours, et je suis un trop vieil habitué de Paris pour ne pas savoir ce qui va se passer entre vous. Eh! bien, mon cher Daniel, je vous supplie de ne pas vous laisser aller à la moindre confusion d’intérêts. Aimez la princesse si vous vous sentez de l’amour pour elle au cœur; mais songez à votre fortune. Elle n’a jamais pris ni demandé deux liards à qui que ce soit, elle est bien trop d’Uxelles et Cadignan pour cela; mais, à ma connaissance, outre sa fortune à elle, laquelle était très-considérable, elle a fait dissiper plusieurs millions. Comment? pourquoi? par quels moyens? personne ne le sait, elle ne le sait pas elle-même. Je lui ai vu avaler, il y a treize ans, la fortune d’un charmant garçon et celle d’un vieux notaire en vingt mois.
--Il y a treize ans! dit d’Arthez, quel âge a-t-elle donc?
--Vous n’avez donc pas vu, répondit en riant Rastignac, à table son fils, le duc de Maufrigneuse? un jeune homme de dix-neuf ans. Or, dix-neuf et dix-sept font...
--Trente-six, s’écria l’auteur surpris, je lui donnais vingt ans.
--Elle les acceptera, dit Rastignac; mais soyez sans inquiétude là-dessus: elle n’aura jamais que vingt ans pour vous. Vous allez entrer dans le monde le plus fantastique. Bonsoir, vous voilà chez vous, dit le baron en voyant sa voiture entrer rue de Bellefond où demeure d’Arthez dans une jolie maison à lui, nous nous verrons dans la semaine chez mademoiselle des Touches.
D’Arthez laissa l’amour pénétrer dans son cœur à la manière de notre oncle Tobie, sans faire la moindre résistance, il procéda par l’adoration sans critique, par l’admiration exclusive. La princesse, cette belle créature, une des plus remarquables créations de ce monstrueux Paris où tout est possible en bien comme en mal, devint, quelque vulgaire que le malheur des temps ait rendu ce mot, l’ange rêvé. Pour bien comprendre la subite transformation de cet illustre auteur, il faudrait savoir tout ce que la solitude et le travail constant laissent d’innocence au cœur, tout ce que l’amour réduit au besoin et devenu pénible auprès d’une femme ignoble, développe de désirs et de fantaisies, excite de regrets et fait naître de sentiments divins dans les plus hautes régions de l’âme. D’Arthez était bien l’enfant, le collégien que le tact de la princesse avait soudain reconnu. Une illumination presque semblable s’était accomplie chez la belle Diane. Elle avait donc enfin rencontré cet homme supérieur que toutes les femmes désirent, ne fût-ce que pour le jouer; cette puissance à laquelle elles consentent à obéir, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de la maîtriser; elle trouvait enfin les grandeurs de l’intelligence unies à la naïveté du cœur, au neuf de la passion; puis elle voyait, par un bonheur inouï, toutes ces richesses contenues dans une forme qui lui plaisait. D’Arthez lui semblait beau, peut-être l’était-il. Quoiqu’il arrivât à l’âge grave de l’homme, à trente-huit ans, il conservait une fleur de jeunesse due à la vie sobre et chaste qu’il avait menée, et comme tous les gens de cabinet, comme les hommes d’État, il atteignait à un embonpoint raisonnable. Très-jeune, il avait offert une vague ressemblance avec Bonaparte général. Cette ressemblance se continuait encore, autant qu’un homme aux yeux noirs, à la chevelure épaisse et brune, peut ressembler à ce souverain aux yeux bleus, aux cheveux châtains; mais tout ce qu’il y eut jadis d’ambition ardente et noble dans les yeux de d’Arthez avait été comme attendri par le succès. Les pensées dont son front était gros avaient fleuri, les lignes creuses de sa figure étaient devenues pleines. Le bien-être répandait des teintes dorées là où, dans sa jeunesse, la misère avait mélangé les tons jaunes des tempéraments dont les forces se bandent pour soutenir des luttes écrasantes et continues. Si vous observez avec soin les belles figures des philosophes antiques, vous y apercevrez toujours les déviations du type parfait de la figure humaine auxquelles chaque physionomie doit son originalité, rectifiées par l’habitude de la méditation, par le calme constant nécessaire aux travaux intellectuels. Les visages les plus tourmentés, comme celui de Socrate, deviennent à la longue d’une sérénité presque divine. A cette noble simplicité qui décorait sa tête impériale, d’Arthez joignait une expression naïve, le naturel des enfants, et une bienveillance touchante. Il n’avait pas cette politesse toujours empreinte de fausseté par laquelle dans ce monde les personnes les mieux élevées et les plus aimables jouent des qualités qui souvent leur manquent, et qui laissent blessés ceux qui se reconnaissent dupés. Il pouvait faillir à quelques lois mondaines par suite de son isolement; mais comme il ne choquait jamais, ce parfum de sauvagerie rendait encore plus gracieuse l’affabilité particulière aux hommes d’un grand talent, qui savent déposer leur supériorité chez eux pour se mettre au niveau social, pour, à la façon d’Henri IV, prêter leur dos aux enfants, et leur esprit aux niais.
En revenant chez elle, la princesse ne discuta pas plus avec elle-même que d’Arthez ne se défendit contre le charme qu’elle lui avait jeté. Tout était dit pour elle: elle aimait avec sa science et avec son ignorance. Si elle s’interrogea, ce fut pour se demander si elle méritait un si grand bonheur, et ce qu’elle avait fait au ciel pour qu’il lui envoyât un pareil ange. Elle voulut être digne de cet amour, le perpétuer, se l’approprier à jamais, et finir doucement sa vie de jolie femme dans le paradis qu’elle entrevoyait. Quant à la résistance, à se chicaner, à coqueter, elle n’y pensa même pas. Elle pensait à bien autre chose! Elle avait compris la grandeur des gens de génie, elle avait deviné qu’ils ne soumettent pas les femmes d’élite aux lois ordinaires. Aussi, par un de ces aperçus rapides, particuliers à ces grands esprits féminins, s’était-elle promis d’être faible au premier désir. D’après la connaissance qu’elle avait prise, à une seule entrevue, du caractère de d’Arthez, elle avait soupçonné que ce désir ne serait pas assez tôt exprimé pour ne pas lui laisser le temps de se faire ce qu’elle voulait, ce qu’elle devait être aux yeux de cet amant sublime.
Ici commence l’une de ces comédies inconnues jouées dans le for intérieur de la conscience, entre deux êtres dont l’un sera la dupe de l’autre, et qui reculent les bornes de la perversité, un de ces drames noirs et comiques, auprès desquels le drame de Tartufe est une vétille; mais qui ne sont point du domaine scénique, et qui, pour que tout en soit extraordinaire, sont naturels, concevables et justifiés par la nécessité, un drame horrible qu’il faudrait nommer l’envers du vice. La princesse commença par envoyer chercher les œuvres de d’Arthez, elle n’en avait pas lu le premier mot; et, néanmoins, elle avait soutenu vingt minutes de discussion élogieuse avec lui, sans quiproquo! Elle lut tout. Puis elle voulut comparer ces livres à ce que la littérature contemporaine avait produit de meilleur. Elle avait une indigestion d’esprit le jour où d’Arthez vint la voir. Attendant cette visite, tous les jours elle avait fait une toilette de l’ordre supérieur, une de ces toilettes qui expriment une idée et la font accepter par les yeux, sans qu’on sache ni comment ni pourquoi. Elle offrit au regard une harmonieuse combinaison de couleurs grises, une sorte de demi-deuil, une grâce pleine d’abandon, le vêtement d’une femme qui ne tenait plus à la vie que par quelques liens naturels, son enfant peut-être, et qui s’y ennuyait. Elle attestait un élégant dégoût qui n’allait cependant pas jusqu’au suicide, elle achevait son temps dans le bagne terrestre. Elle reçut d’Arthez en femme qui l’attendait, et comme s’il était déjà venu cent fois chez elle; elle lui fit l’honneur de le traiter comme une vieille connaissance, elle le mit à l’aise par un seul geste en lui montrant une causeuse pour qu’il s’assît, pendant qu’elle achevait une lettre commencée. La conversation s’engagea de la manière la plus vulgaire: le temps, le Ministère, la maladie de de Marsay, les espérances de la Légitimité. D’Arthez était absolutiste, la princesse ne pouvait ignorer les opinions d’un homme assis à la Chambre parmi les quinze ou vingt personnes qui représentent le parti légitimiste; elle trouva moyen de lui raconter comment elle avait joué de Marsay; puis, par une transition que lui fournit le dévouement du prince de Cadignan à la famille royale et à MADAME, elle amena l’attention de d’Arthez sur le prince.
--Il a du moins pour lui d’aimer ses maîtres et de leur être dévoué, dit-elle. Son caractère public me console de toutes les souffrances que m’a causées son caractère privé:--Car, reprit-elle en laissant habilement de côté le prince, n’avez-vous pas remarqué, vous qui savez tout, que les hommes ont deux caractères: ils en ont un pour leur intérieur, pour leurs femmes, pour leur vie secrète, et qui est le vrai; là, plus de masque, plus de dissimulation, ils ne se donnent pas la peine de feindre, ils sont ce qu’ils sont, et sont souvent horribles; puis le monde, les autres, les salons, la Cour, le souverain, la Politique les voient grands, nobles, généreux, en costume brodé de vertus, parés de beau langage, pleins d’exquises qualités. Quelle horrible plaisanterie! Et l’on s’étonne quelquefois du sourire de certaines femmes, de leur air de supériorité avec leurs maris, de leur indifférence...
Elle laissa tomber sa main le long du bras de son fauteuil, sans achever, mais ce geste complétait admirablement son discours. Comme elle vit d’Arthez occupé d’examiner sa taille flexible, si bien pliée au fond de son moelleux fauteuil, occupé des jeux de sa robe, et d’une jolie petite fronsure qui badinait sur le busc, une de ces hardiesses de toilette qui ne vont qu’aux tailles assez minces pour ne pouvoir jamais rien perdre, elle reprit l’ordre de ses pensées comme si elle se parlait à elle-même.
--Je ne continue pas. Vous avez fini, vous autres écrivains, par rendre bien ridicules les femmes qui se prétendent méconnues, qui sont mal mariées, qui se font dramatiques, intéressantes, ce qui me semble être du dernier bourgeois. On plie et tout est dit, ou l’on résiste et l’on s’amuse. Dans les deux cas, on doit se taire. Il est vrai que je n’ai su, ni tout à fait plier, ni tout à fait résister; mais peut-être était-ce une raison encore plus grave de garder le silence. Quelle sottise aux femmes de se plaindre! Si elles n’ont pas été les plus fortes, elles ont manqué d’esprit, de tact, de finesse, elles méritent leur sort. Ne sont-elles pas les reines en France? Elles se jouent de vous comme elles le veulent, quand elles le veulent, et autant qu’elles le veulent. Elle fit danser sa cassolette par un mouvement merveilleux d’impertinence féminine et de gaieté railleuse.--J’ai souvent entendu de misérables petites espèces regretter d’être femmes, vouloir être hommes; je les ai toujours regardées en pitié, dit-elle en continuant. Si j’avais à opter, je préférerais encore être femme. Le beau plaisir de devoir ses triomphes à la force, à toutes les puissances que vous donnent des lois faites par vous! Mais quand nous vous voyons à nos pieds disant et faisant des sottises, n’est-ce donc pas un enivrant bonheur que de sentir en soi la faiblesse qui triomphe? Quand nous réussissons, nous devons donc garder le silence, sous peine de perdre notre empire. Battues, les femmes doivent encore se taire par fierté: le silence de l’esclave épouvante le maître.
Ce caquetage fut sifflé d’une voix si doucement moqueuse, si mignonne, avec des mouvements de tête si coquets, que d’Arthez, à qui ce genre de femme était totalement inconnu, restait exactement comme la perdrix charmée par le chien de chasse.
--Je vous en prie, madame, dit-il enfin, expliquez-moi comment un homme a pu vous faire souffrir, et soyez sûre que là où toutes les femmes seraient vulgaires, vous seriez distinguée, quand même vous n’auriez pas une manière de dire les choses qui rendrait intéressant un livre de cuisine.
--Vous allez vite en amitié, dit-elle d’un son de voix grave qui rendit d’Arthez sérieux et inquiet.
La conversation changea, l’heure avançait. Le pauvre homme de génie s’en alla contrit d’avoir paru curieux, d’avoir blessé ce cœur, et croyant que cette femme avait étrangement souffert. Elle avait passé sa vie à s’amuser, elle était un vrai don Juan femelle, à cette différence près que ce n’est pas à souper qu’elle eût invité la statue de pierre, et certes elle aurait eu raison de la statue.
Il est impossible de continuer ce récit sans dire un mot du prince de Cadignan, plus connu sous le nom de duc de Maufrigneuse; autrement, le sel des inventions miraculeuses de la princesse disparaîtrait, et les Étrangers ne comprendraient rien à l’épouvantable comédie parisienne qu’elle allait jouer pour un homme.
Monsieur le duc de Maufrigneuse, en vrai fils du prince de Cadignan, est un homme long et sec, aux formes les plus élégantes, plein de bonne grâce, disant des mots charmants, devenu colonel par la grâce de Dieu, et devenu bon militaire par hasard; d’ailleurs brave comme un Polonais, à tout propos, sans discernement, et cachant le vide de sa tête sous le jargon de la grande compagnie. Dès l’âge de trente-six ans, il était par force d’une aussi parfaite indifférence pour le beau sexe que le roi Charles X son maître; puni comme son maître pour avoir, comme lui, trop plu dans sa jeunesse. Pendant dix-huit ans l’idole du faubourg Saint-Germain, il avait, comme tous les fils de famille, mené une vie dissipée, uniquement remplie de plaisirs. Son père, ruiné par la Révolution, avait retrouvé sa Charge au retour des Bourbons, le gouvernement d’un château royal, des traitements, des pensions; mais cette fortune factice, le vieux prince la mangea très-bien, demeurant le grand seigneur qu’il était avant la Restauration, en sorte que, quand vint la loi d’indemnité, les sommes qu’il reçut furent absorbées par le luxe qu’il déploya dans son immense hôtel, le seul bien qu’il retrouva, et dont la plus grande partie était occupée par sa belle-fille. Le prince de Cadignan mourut quelques temps avant la Révolution de Juillet, âgé de quatre-vingt-sept ans. Il avait ruiné sa femme, et fut long-temps en délicatesse avec le duc de Navarreins, qui avait épousé sa fille en premières noces, et auquel il rendit difficilement ses comptes. Le duc de Maufrigneuse avait eu des liaisons avec la duchesse d’Uxelles. Vers 1814, au moment où monsieur de Maufrigneuse atteignait à trente-six ans, la duchesse le voyant pauvre mais très-bien en cour, lui donna sa fille qui possédait environ cinquante ou soixante mille livres de rente, sans ce qu’elle devait attendre d’elle. Mademoiselle d’Uxelles devenait ainsi duchesse, et sa mère savait qu’elle aurait vraisemblablement la plus grande liberté. Après avoir eu le bonheur inespéré de se donner un héritier, le duc laissa sa femme entièrement libre de ses actions, et alla s’amuser de garnison en garnison, passant les hivers à Paris, faisant des dettes que son père payait toujours, professant la plus entière indulgence conjugale, avertissant la duchesse huit jours à l’avance de son retour à Paris, adoré de son régiment, aimé du Dauphin, courtisan adroit, un peu joueur, d’ailleurs sans aucune affectation: jamais la duchesse ne put lui persuader de prendre une fille d’Opéra par décorum et par égard pour elle, disait-elle plaisamment. Le duc, qui avait la survivance de la Charge de son père, sut plaire aux deux rois, à Louis XVIII et à Charles X, ce qui prouve qu’il tirait assez bon parti de sa nullité; mais cette conduite, cette vie, tout était recouvert du plus beau vernis: langage, noblesse de manières, tenue offraient en lui la perfection; enfin les Libéraux l’aimaient. Il lui fut impossible de continuer les Cadignan qui, selon le vieux prince, étaient connus pour ruiner leurs femmes, car la duchesse mangea elle-même sa fortune. Ces particularités devinrent si publiques dans le monde de la cour et dans le faubourg Saint-Germain, que, pendant les cinq dernières années de la Restauration, on se serait moqué de quelqu’un qui en aurait parlé, comme s’il eût voulu raconter la mort de Turenne ou celle de Henri IV. Aussi pas une femme ne parlait-elle de ce charmant duc sans en faire l’éloge: il avait été parfait pour sa femme, il était difficile à un homme de se montrer aussi bien que Maufrigneuse pour la duchesse, il lui avait laissé la libre disposition de sa fortune, il l’avait défendue et soutenue en toute occasion. Soit orgueil, soit bonté, soit chevalerie, monsieur de Maufrigneuse avait sauvé la duchesse en bien des circonstances où toute autre femme eût péri, malgré son entourage, malgré le crédit de la vieille duchesse d’Uxelles, du duc de Navarreins, de son beau-père et de la tante de son mari. Aujourd’hui le prince de Cadignan passe pour un des beaux caractères de l’Aristocratie. Peut-être la fidélité dans le besoin est-elle une des plus belles victoires que puissent remporter les courtisans sur eux-mêmes.
La duchesse d’Uxelles avait quarante-cinq ans quand elle maria sa fille au duc de Maufrigneuse, elle assistait donc depuis longtemps sans jalousie et même avec intérêt aux succès de son ancien ami. Au moment du mariage de sa fille et du duc, elle tint une conduite d’une grande noblesse et qui sauva l’immoralité de cette combinaison. Néanmoins, la méchanceté des gens de cour trouva matière à railler, et prétendit que cette belle conduite ne coûtait pas grand’chose à la duchesse, quoique depuis cinq ans environ elle se fût adonnée à la dévotion et au repentir des femmes qui ont beaucoup à se faire pardonner.
Pendant plusieurs jours la princesse se montra de plus en plus remarquable par ses connaissances en littérature. Elle abordait avec une excessive hardiesse les questions les plus ardues, grâce à des lectures diurnes et nocturnes poursuivies avec une intrépidité digne des plus grands éloges. D’Arthez, stupéfait et incapable de soupçonner que Diane d’Uxelles répétait le soir ce qu’elle avait lu le matin, comme font beaucoup d’écrivains, la tenait pour une femme supérieure. Ces conversations éloignaient Diane du but, elle essaya de se retrouver sur le terrain des confidences d’où son amant s’était prudemment retiré; mais il ne lui fut pas très-facile d’y faire revenir un homme de cette trempe une fois effarouché. Cependant, après un mois de campagnes littéraires et de beaux discours platoniques, d’Arthez s’enhardit et vint tous les jours à trois heures. Il se retirait à six heures, et reparaissait le soir à neuf heures, pour rester jusqu’à minuit ou une heure du matin, avec la régularité d’un amant plein d’impatience. La princesse se trouvait habillée avec plus ou moins de recherche à l’heure où d’Arthez se présentait. Cette mutuelle fidélité, les soins qu’ils prenaient d’eux-mêmes, tout en eux exprimait des sentiments qu’ils n’osaient s’avouer, car la princesse devinait à merveille que ce grand enfant avait peur d’un débat autant qu’elle en avait envie. Néanmoins d’Arthez mettait dans ses constantes déclarations muettes un respect qui plaisait infiniment à la princesse. Tous deux se sentaient chaque jour d’autant plus unis que rien de convenu ni de tranché ne les arrêtait dans la marche de leurs idées, comme lorsque, entre amants, il y a d’un côté des demandes formelles, et de l’autre une défense ou sincère ou coquette. Semblable à tous les hommes plus jeunes que leur âge ne le comporte, d’Arthez était en proie à ces émouvantes irrésolutions causées par la puissance des désirs et par la terreur de déplaire, situation à laquelle une jeune femme ne comprend rien quand elle la partage, mais que la princesse avait trop souvent fait naître pour ne pas en savourer les plaisirs. Aussi Diane jouissait-elle de ces délicieux enfantillages avec d’autant plus de charme qu’elle savait bien comment les faire cesser. Elle ressemblait à un grand artiste se complaisant dans les lignes indécises d’une ébauche, sûr d’achever dans une heure d’inspiration le chef-d’œuvre encore flottant dans les limbes de l’enfantement. Combien de fois, en voyant d’Arthez prêt à s’avancer, ne se plut-elle pas à l’arrêter par un air imposant? Elle refoulait les secrets orages de ce jeune cœur, elle les soulevait, les apaisait par un regard, en tendant sa main à baiser, ou par des mots insignifiants, dits d’une voix émue et attendrie. Ce manége, froidement convenu mais divinement joué, gravait son image toujours plus avant dans l’âme de ce spirituel écrivain, qu’elle se plaisait à rendre enfant, confiant, simple et presque niais auprès d’elle; mais elle avait aussi des retours sur elle-même, et il lui était alors impossible de ne pas admirer tant de grandeur mêlée à tant d’innocence. Ce jeu de grande coquette l’attachait elle-même insensiblement à son esclave. Enfin, elle s’impatienta contre cet Épictète amoureux, et, quand elle crut l’avoir disposé à la plus entière crédulité, elle se mit en devoir de lui appliquer sur les yeux le bandeau le plus épais.
Un soir Daniel trouva Diane pensive, un coude sur une petite table, sa belle tête blonde baignée de lumière par la lampe; elle badinait avec une lettre qu’elle faisait danser sur le tapis de la table. Quand d’Arthez eut bien vu ce papier, elle finit par le plier et le passer dans sa ceinture.
--Qu’avez-vous? dit d’Arthez, vous paraissez inquiète.
--J’ai reçu une lettre de monsieur de Cadignan, répondit-elle. Quelque graves que soient ses torts envers moi, je pensais, après avoir lu sa lettre, qu’il est exilé, sans famille, sans son fils qu’il aime.
Ces paroles, prononcées d’une voix pleine d’âme, révélaient une sensibilité angélique. D’Arthez fut ému au dernier point. La curiosité de l’amant devint pour ainsi dire une curiosité presque psychologique et littéraire. Il voulut savoir jusqu’à quel point cette femme était grande, sur quelles injures portait son pardon, comment ces femmes du monde, taxées de frivolité, de dureté de cœur, d’égoïsme, pouvaient être des anges. En se souvenant d’avoir été déjà repoussé quand il avait voulu connaître ce cœur céleste, il eut, lui, comme un tremblement dans la voix, lorsqu’en prenant la main transparente, fluette, à doigts tournés en fuseau de la belle Diane, il lui dit:--Sommes-nous maintenant assez amis pour que vous me disiez ce que vous avez souffert? Vos anciens chagrins doivent être pour quelque chose dans cette rêverie.
--Oui, dit elle en sifflant cette syllabe comme la plus douce note qu’ait jamais soupirée la flûte de Tulou.
Elle retomba dans sa rêverie, et ses yeux se voilèrent. Daniel demeura dans une attente pleine d’anxiété, pénétré de la solennité de ce moment. Son imagination de poète lui faisait voir comme des nuées qui se dissipaient lentement en lui découvrant le sanctuaire où il allait voir aux pieds de Dieu l’agneau blessé.
--Eh! bien?... dit-il d’une voix douce et calme.
Diane regarda le tendre solliciteur; puis elle baissa les yeux lentement en déroulant ses paupières par un mouvement qui décelait la plus noble pudeur. Un monstre seul aurait été capable d’imaginer quelque hypocrisie dans l’ondulation gracieuse par laquelle la malicieuse princesse redressa sa jolie petite tête pour plonger encore un regard dans les yeux avides de ce grand homme.
--Le puis-je? le dois-je? fit-elle en laissant échapper un geste d’hésitation et regardant d’Arthez avec une sublime expression de tendresse rêveuse. Les hommes ont si peu de foi pour ces sortes de choses! ils se croient si peu obligés à la discrétion!
--Ah! si vous vous défiez de moi, pourquoi suis-je ici? s’écria d’Arthez.
--Eh! mon ami, répondit-elle en donnant à son exclamation la grâce d’un aveu involontaire, lorsqu’elle s’attache pour la vie, une femme calcule-t-elle? Il ne s’agit pas de mon refus (que puis-je vous refuser?); mais de l’idée que vous aurez de moi, si je parle. Je vous confierais bien l’étrange situation dans laquelle je suis à mon âge; mais que penseriez-vous d’une femme qui découvrirait les plaies secrètes du mariage, qui trahirait les secrets d’un autre? Turenne gardait sa parole aux voleurs; ne dois-je pas à mes bourreaux la probité de Turenne?
--Avez-vous donné votre parole à quelqu’un?
--Monsieur de Cadignan n’a pas cru nécessaire de me demander le secret. Vous voulez donc plus que mon âme? Tyran! vous voulez donc que j’ensevelisse en vous ma probité, dit-elle en jetant sur d’Arthez un regard par lequel elle donna plus de prix à cette fausse confidence qu’à toute sa personne.
--Vous faites de moi un homme par trop ordinaire, si de moi vous craignez quoi que ce soit de mal, dit-il avec une amertume mal déguisée.
--Pardon, mon ami, répondit-elle en lui prenant la main, la regardant, la prenant dans les siennes et la caressant en y traînant les doigts par un mouvement d’une excessive douceur. Je sais tout ce que vous valez. Vous m’avez raconté toute votre vie, elle est noble, elle est belle, elle est sublime, elle est digne de votre nom; peut-être, en retour, vous dois-je la mienne? Mais j’ai peur en ce moment de déchoir à vos yeux en vous racontant des secrets qui ne sont pas seulement les miens. Puis peut-être ne croirez-vous pas, vous, homme de solitude et de poésie, aux horreurs du monde. Ah! vous ne savez pas qu’en inventant vos drames, ils sont surpassés par ceux qui se jouent dans les familles en apparence les plus unies. Vous ignorez l’étendue de certaines infortunes dorées.
--Je sais tout, s’écria-t-il.
--Non, reprit-elle, vous ne savez rien. Une fille doit-elle jamais livrer sa mère?
En entendant ce mot, d’Arthez se trouva comme un homme égaré par une nuit noire dans les Alpes, et qui, aux premières lueurs du matin, aperçoit qu’il enjambe un précipice sans fond. Il regarda la princesse d’un air hébété, il avait froid dans le dos. Diane crut que cet homme de génie était un esprit faible, mais elle lui vit un éclat dans les yeux qui la rassura.
--Enfin, vous êtes devenu pour moi presque un juge, dit-elle d’un air désespéré. Je puis parler, en vertu du droit qu’a tout être calomnié de se montrer dans son innocence. J’ai été, je suis encore, (si tant est qu’on se souvienne d’une pauvre recluse forcée par le monde de renoncer au monde!) accusée de tant de légèreté, de tant de mauvaises choses, qu’il peut m’être permis de me poser dans le cœur où je trouve un asile de manière à n’en être pas chassée. J’ai toujours vu dans la justification une forte atteinte faite à l’innocence, aussi ai-je toujours dédaigné de parler. A qui d’ailleurs pouvais-je adresser la parole? On ne doit confier ces cruelles choses qu’à Dieu ou à quelqu’un qui nous semble bien près de lui, un prêtre, ou un autre nous-même. Eh! bien, si mes secrets ne sont pas là, dit-elle en appuyant sa main sur le cœur de d’Arthez, comme ils étaient ici... (Elle fit fléchir sous ses doigts le haut de son busc) vous ne serez pas le grand d’Arthez, j’aurai été trompée!
Une larme mouilla les yeux de d’Arthez, et Diane dévora cette larme par un regard de côté qui ne fit vaciller ni sa prunelle ni sa paupière. Ce fut leste et net comme un geste de chatte prenant une souris. D’Arthez, pour la première fois, après soixante jours pleins de protocoles, osa prendre cette main tiède et parfumée, il la porta sous ses lèvres, il y mit un long baiser traîné depuis le poignet jusqu’aux ongles avec une si délicate volupté que la princesse inclina sa tête en augurant très-bien de la littérature. Elle pensa que les hommes de génie devaient aimer avec beaucoup plus de perfection que n’aiment les fats, les gens du monde, les diplomates et même les militaires, qui cependant n’ont que cela à faire. Elle était connaisseuse, et savait que le caractère amoureux se signe en quelque sorte dans des riens. Une femme instruite peut lire son avenir dans un simple geste, comme Cuvier savait dire en voyant le fragment d’une patte: Ceci appartient à un animal de telle dimension, avec ou sans cornes, carnivore, herbivore, amphibie, etc., âgé de tant de mille ans. Sûre de rencontrer chez d’Arthez autant d’imagination dans l’amour qu’il en mettait dans son style, elle jugea nécessaire de le faire arriver au plus haut degré de la passion et de la croyance. Elle retira vivement sa main par un magnifique mouvement plein d’émotions. Elle eût dit: Finissez, vous allez me faire mourir! elle eût parlé moins énergiquement. Elle resta pendant un moment les yeux dans les yeux de d’Arthez, en exprimant tout à la fois du bonheur, de la pruderie, de la crainte, de la confiance, de la langueur, un vague désir et une pudeur de vierge. Elle n’eut alors que vingt ans! Mais comptez qu’elle s’était préparée à cette heure de comique mensonge avec un art inouï dans sa toilette, elle était dans son fauteuil comme une fleur qui va s’épanouir au premier baiser du soleil. Trompeuse ou vraie, elle enivrait Daniel. S’il est permis de risquer une opinion individuelle, avouons qu’il serait délicieux d’être ainsi trompé long-temps. Certes, souvent Talma, sur la scène, a été fort au-dessus de la nature. Mais la princesse de Cadignan n’est-elle pas la plus grande comédienne de ce temps? Il ne manque à cette femme qu’un parterre attentif. Malheureusement, dans les époques tourmentées par les orages politiques, les femmes disparaissent comme les lys des eaux, qui, pour fleurir et s’étaler à nos regards ravis, ont besoin d’un ciel pur et des plus tièdes zéphyrs.
L’heure était venue, Diane allait entortiller ce grand homme dans les lianes inextricables d’un roman préparé de longue main, et qu’il allait écouter comme un néophyte des beaux jours de la foi chrétienne écoutait l’épître d’un apôtre.
--Mon ami, ma mère, qui vit encore à Uxelles, m’a mariée à dix-sept ans, en 1814 (vous voyez que je suis bien vieille!), à monsieur de Maufrigneuse, non pas par amour pour moi, mais par amour pour lui. Elle s’acquittait, envers le seul homme qu’elle eût aimé, de tout le bonheur qu’elle avait reçu de lui. Oh! ne vous étonnez pas de cette horrible combinaison, elle a lieu souvent. Beaucoup de femmes sont plus amantes que mères, comme la plupart sont meilleures mères que bonnes femmes. Ces deux sentiments, l’amour et la maternité, développés comme ils le sont par nos mœurs, se combattent souvent dans le cœur des femmes; il y en a nécessairement un qui succombe quand ils ne sont pas égaux en force, ce qui fait de quelques femmes exceptionnelles la gloire de notre sexe. Un homme de votre génie doit comprendre ces choses qui font l’étonnement des sots, mais qui n’en sont pas moins vraies, et, j’irai plus loin, qui sont justifiables par la différence des caractères, des tempéraments, des attachements, des situations. Moi, par exemple, en ce moment, après vingt ans de malheurs, de déceptions, de calomnies supportées, d’ennuis pesants, de plaisirs creux, ne serais-je pas disposée à me prosterner aux pieds d’un homme qui m’aimerait sincèrement et pour toujours? Eh! bien, ne serais-je pas condamnée par le monde? Et cependant vingt ans de souffrances n’excuseraient-elles pas une douzaine d’années qui me restent à vivre encore belle, données à un saint et pur amour? Cela ne sera pas, je ne suis pas assez sotte que de diminuer mes mérites aux yeux de Dieu. J’ai porté le poids du jour et de la chaleur jusqu’au soir, j’achèverai ma journée, et j’aurai gagné ma récompense...
--Quel ange! pensa d’Arthez.
--Enfin, je n’en ai jamais voulu à la duchesse d’Uxelles d’avoir plus aimé monsieur de Maufrigneuse que la pauvre Diane que voici. Ma mère m’avait très-peu vue, elle m’avait oubliée; mais elle s’est mal conduite envers moi, de femme à femme, en sorte que ce qui est mal de femme à femme devient horrible de mère à fille. Les mères qui mènent une vie comme celle de la duchesse d’Uxelles tiennent leurs filles loin d’elles, je suis donc entrée dans le monde quinze jours avant mon mariage. Jugez de mon innocence? Je ne savais rien, j’étais incapable de deviner le secret de cette alliance. J’avais une belle fortune: soixante mille livres de rente en forêts, que la Révolution avait oublié de vendre en Nivernais ou n’avait pu vendre et qui dépendaient du beau château d’Anzy; monsieur de Maufrigneuse était criblé de dettes. Si plus tard j’ai appris ce que c’était que d’avoir des dettes, j’ignorais alors trop complétement la vie pour le soupçonner. Les économies faites sur ma fortune servirent à pacifier les affaires de mon mari. Monsieur de Maufrigneuse avait trente-huit ans quand je l’épousai, mais ces années étaient comme celles des campagnes des militaires, elles devaient compter double. Ah! il avait bien plus de soixante-seize ans. A quarante ans, ma mère avait encore des prétentions, et je me suis trouvée entre deux jalousies. Quelle vie ai-je menée pendant dix ans?... Ah! si l’on savait ce que souffrait cette pauvre petite femme tant soupçonnée! Être gardée par une mère jalouse de sa fille! Dieu!... Vous autres qui faites des drames, vous n’en inventerez jamais un aussi noir, aussi cruel que celui-là. Ordinairement, d’après le peu que je sais de la littérature, un drame est une suite d’actions, de discours, de mouvements qui se précipitent vers une catastrophe; mais ce dont je vous parle est la plus horrible catastrophe en action! C’est l’avalanche tombée le matin sur vous qui retombe le soir, et qui retombera le lendemain. J’ai froid au moment où je vous parle et où je vous éclaire la caverne sans issue, froide et sombre dans laquelle j’ai vécu. S’il faut tout vous dire, la naissance de mon pauvre enfant qui d’ailleurs est tout moi-même... vous avez dû être frappé de sa ressemblance avec moi? c’est mes cheveux, mes yeux, la coupe de mon visage, ma bouche, mon sourire, mon menton, mes dents... Eh! bien, sa naissance est un hasard ou le fait d’une convention de ma mère et de mon mari. Je suis restée long-temps jeune fille après mon mariage, quasi délaissée le lendemain, mère sans être femme. La duchesse se plaisait à prolonger mon ignorance, et, pour atteindre à ce but, une mère a près de sa fille d’horribles avantages. Moi, pauvre petite, élevée dans un couvent comme une rose mystique, ne sachant rien du mariage, développée fort tard, je me trouvais très-heureuse: je jouissais de la bonne intelligence et de l’harmonie de notre famille. Enfin j’étais entièrement divertie de penser à mon mari, qui ne me plaisait guère et qui ne faisait rien pour se montrer aimable, par les premières joies de la maternité: elles furent d’autant plus vives que je n’en soupçonnais pas d’autres. On m’avait tant corné aux oreilles le respect qu’une mère se devait à elle-même! Et d’ailleurs, une jeune fille aime toujours à _jouer à la maman_. A l’âge où j’étais, un enfant remplace alors la poupée. J’étais si fière d’avoir cette belle fleur, car Georges était beau... une merveille! Comment songer au monde quand on a le bonheur de nourrir et de soigner un petit ange! J’adore les enfants quand ils sont tout petits, blancs et roses. Moi, je ne voyais que mon fils, je vivais avec mon fils, je ne laissais pas sa gouvernante l’habiller, le déshabiller, le changer. Ces soins, si ennuyeux pour les mères qui ont des régiments d’enfants, étaient tout plaisir pour moi. Mais après trois ou quatre ans, comme je ne suis pas tout à fait sotte, malgré le soin que l’on mettait à me bander les yeux, la lumière a fini par les atteindre. Me voyez-vous au réveil, quatre ans après, en 1819? Les _Deux Frères ennemis_ sont une tragédie à l’eau rose auprès d’une mère et d’une fille placées comme nous le fûmes alors, la duchesse et moi; je les ai bravés alors, elle et mon mari, par des coquetteries publiques qui ont fait parler le monde... Dieu sait comme! Vous comprenez, mon ami, que les hommes avec lesquels j’étais soupçonnée de légèreté avaient pour moi la valeur du poignard dont on se sert pour frapper son ennemi. Préoccupée de ma vengeance, je ne sentais pas les blessures que je me portais à moi-même. Innocente comme un enfant, je passais pour une femme perverse, pour la plus mauvaise femme du monde, et je n’en savais rien. Le monde est bien sot, bien aveugle, bien ignorant; il ne pénètre que les secrets qui l’amusent, qui servent sa méchanceté; les choses les plus grandes, les plus nobles, il se met la main sur les yeux pour ne pas les voir. Mais il me semble que, dans ce temps, j’ai eu des regards, des attitudes d’innocence révoltée, des mouvements de fierté qui eussent été des bonnes fortunes pour de grands peintres. J’ai dû éclairer des bals par les tempêtes de ma colère, par les torrents de mon dédain. Poésie perdue! on ne fait ces sublimes poèmes que dans l’indignation qui nous saisit à vingt ans! Plus tard on ne s’indigne plus, on est las, on ne s’étonne plus du vice, on est lâche, on a peur. Moi, j’allais, oh! j’allais bien. J’ai joué le plus sot personnage au monde: j’ai eu les charges du crime sans en avoir les bénéfices. J’avais tant de plaisir à me compromettre! Ah! j’ai fait des malices d’enfant. Je suis allée en Italie avec un jeune étourdi que j’ai planté là quand il m’a parlé d’amour; mais quand j’ai su qu’il s’était compromis pour moi (il avait fait un faux pour avoir de l’argent!) j’ai couru le sauver. Ma mère et mon mari, qui savaient le secret de ces choses, me tenaient en bride comme une femme prodigue. Oh! cette fois, je suis allée au roi. Louis XVIII, cet homme sans cœur, a été touché: il m’a donné cent mille francs sur sa cassette. Le marquis d’Esgrignon, ce jeune homme que vous avez peut-être rencontré dans le monde et qui a fini par faire un très-riche mariage, a été sauvé de l’abîme où il s’était plongé pour moi. Cette aventure, causée par ma légèreté, m’a fait réfléchir. Je me suis aperçue que j’étais la première victime de ma vengeance. Ma mère, mon mari, mon beau-père avaient le monde pour eux, ils paraissaient protéger mes folies. Ma mère, qui me savait bien trop fière, trop grande, trop d’Uxelles pour me conduire vulgairement, fut alors épouvantée du mal qu’elle avait fait. Elle avait cinquante-deux ans, elle a quitté Paris, elle est allée vivre à Uxelles. Elle se repent maintenant de ses torts, elle les expie par la dévotion la plus outrée et par une affection sans bornes pour moi. Mais, en 1823, elle m’a laissée seule et face à face avec monsieur de Maufrigneuse. Oh! mon ami, vous autres hommes, vous ne pouvez savoir ce qu’est un vieil homme à bonnes fortunes. Quel intérieur que celui d’un homme accoutumé aux adorations des femmes du monde, qui ne trouve ni encens, ni encensoir chez lui, mort à tout, et jaloux par cela même! J’ai voulu, quand monsieur de Maufrigneuse a été tout à moi, j’ai voulu être une bonne femme; mais je me suis heurtée à toutes les aspérités d’un esprit chagrin, à toutes les fantaisies de l’impuissance, aux puérilités de la niaiserie, à toutes les vanités de la suffisance, à un homme qui était enfin la plus ennuyeuse élégie du monde, et qui me traitait comme une petite fille, qui se plaisait à humilier mon amour-propre à tout propos, à m’aplatir sous les coups de son expérience, à me prouver que j’ignorais tout. Il me blessait à chaque instant. Enfin il a tout fait pour se faire prendre en détestation et me donner le droit de le trahir; mais j’ai été la dupe de mon cœur et de mon envie de bien faire pendant trois ou quatre années! Savez-vous le mot infâme qui m’a fait faire d’autres folies? Inventerez-vous jamais l’horrible des calomnies du monde?--La duchesse de Maufrigneuse est revenue à son mari, se disait-on.--Bah! c’est par dépravation, c’est un triomphe que de ranimer les morts, elle n’avait plus que cela à faire, a répondu ma meilleure amie, une parente, celle chez qui j’ai eu le bonheur de vous rencontrer.
--Madame d’Espard! s’écria Daniel en faisant un geste d’horreur.
--Oh! je lui ai pardonné, mon ami. D’abord le mot est excessivement spirituel, et peut-être ai-je dit moi-même de plus cruelles épigrammes sur de pauvres femmes tout aussi pures que je l’étais.
D’Arthez rebaisa la main de cette sainte femme qui, après lui avoir servi une mère hachée en morceaux, avoir fait du prince de Cadignan que vous connaissez, un Othello à triple garde, se mettait elle-même en capilotade et se donnait des torts, afin de se donner aux yeux du candide écrivain cette virginité que la plus niaise des femmes essaie d’offrir à tout prix à son amant.
--Vous comprenez, mon ami, que je suis rentrée dans le monde avec éclat et pour y faire des éclats. J’ai subi là des luttes nouvelles, il a fallu conquérir mon indépendance et neutraliser monsieur de Maufrigneuse. J’ai donc mené par d’autres raisons une vie dissipée. Pour m’étourdir, pour oublier la vie réelle par une vie fantastique, j’ai brillé, j’ai donné des fêtes, j’ai fait la princesse, et j’ai fait des dettes. Chez moi, je m’oubliais dans le sommeil de la fatigue, je renaissais belle, gaie, folle pour le monde; mais, à cette triste lutte de la fantaisie contre la réalité, j’ai mangé ma fortune. La révolte de 1830 est arrivée, au moment où je rencontrais au bout de cette existence des Mille et une Nuits l’amour saint et pur que (je suis franche!) je désirais connaître. Avouez-le? n’était-ce pas naturel chez une femme dont le cœur comprimé par tant de causes et d’accidents se réveillait à l’âge où la femme se sent trompée, et où je voyais autour de moi tant de femmes heureuses par l’amour. Ah! pourquoi Michel Chrestien fut-il si respectueux? Il y a eu là encore une raillerie pour moi. Que voulez-vous? En tombant, j’ai tout perdu, je n’ai eu d’illusion sur rien; j’avais tout pressé, hormis un seul fruit pour lequel je n’ai plus ni goût, ni dents. Enfin, je me suis trouvée désenchantée du monde quand il me fallait quitter le monde. Il y a là quelque chose de providentiel, comme dans les insensibilités qui nous préparent à la mort. (Elle fit un geste plein d’onction religieuse.)--Tout alors m’a servi, reprit-elle, les désastres de la monarchie et ses ruines m’ont aidée à m’ensevelir. Mon fils me console de bien des choses. L’amour maternel nous rend tous les autres sentiments trompés! Et le monde s’étonne de ma retraite; mais j’y ai trouvé la félicité. Oh! si vous saviez combien est heureuse ici la pauvre créature qui est là devant vous! En sacrifiant tout à mon fils, j’oublie les bonheurs que j’ignore et que j’ignorerai toujours. Qui pourrait croire que la vie se traduit, pour la princesse de Cadignan, par une mauvaise nuit de mariage; et toutes les aventures qu’on lui prête, par un défi de petite fille à deux épouvantables passions? Mais personne. Aujourd’hui j’ai peur de tout. Je repousserai sans doute un sentiment vrai, quelque véritable et pur amour, en souvenir de tant de faussetés, de malheurs; de même que les riches attrapés par des fripons qui simulent le malheur repoussent une vertueuse misère, dégoûtés qu’ils sont de la bienfaisance. Tout cela est horrible, n’est-ce pas? mais croyez-moi, ce que je vous dis est l’histoire de bien des femmes.
Ces derniers mots furent prononcés d’un ton de plaisanterie et de légèreté qui rappelait la femme élégante et moqueuse. D’Arthez était abasourdi. A ses yeux, les gens que les tribunaux envoient au Bagne, qui pour avoir tué, qui pour avoir volé avec des circonstances aggravantes, qui pour s’être trompés de nom sur un billet, étaient de petits saints, comparés aux gens du monde. Cette atroce élégie, forgée dans l’arsenal du mensonge et trempée aux eaux du Styx parisien, avait été dite avec l’accent inimitable du vrai. L’écrivain contempla pendant un moment cette femme adorable, plongée dans son fauteuil, et dont les deux mains pendaient aux deux bras du fauteuil, comme deux gouttes de rosée à la marge d’une fleur, accablée par cette révélation, abîmée en paraissant avoir ressenti toutes les douleurs de sa vie à les dire, enfin un ange de mélancolie.
--Et jugez, fit-elle en se redressant par un soubresaut et levant une de ses mains et lançant des éclairs par les yeux où vingt soi-disant chastes années flambaient, jugez quelle impression dut faire sur moi l’amour de votre ami; mais par une atroce raillerie du sort... ou Dieu peut être... car alors, je l’avoue, un homme, mais un homme digne de moi, m’eût trouvée faible, tant j’avais soif de bonheur! Eh! bien, il est mort, et mort en sauvant la vie à qui?... à monsieur de Cadignan! Étonnez-vous de me trouver rêveuse...
Ce fut le dernier coup. Le pauvre d’Arthez n’y tint pas, il se mit à genoux, il fourra sa tête dans les mains de la princesse, et il y pleura, il y versa de ces larmes douces que répandraient les anges, si les anges pleuraient. Comme Daniel avait la tête là, madame de Cadignan put laisser errer sur ses lèvres un malicieux sourire de triomphe, un sourire qu’auraient les singes en faisant un tour supérieur, si les singes riaient.--Ah! je le tiens, pensa-t-elle; et elle le tenait bien en effet.
--Mais, vous êtes... dit-il en relevant sa belle tête et la regardant avec amour.
--Vierge et martyre, reprit-elle en souriant de la vulgarité de cette vieille plaisanterie mais en lui donnant un sens charmant par ce sourire plein d’une gaieté cruelle. Si vous me voyez riant, c’est que je pense à la princesse que connaît le monde, à cette duchesse de Maufrigneuse à qui l’on donne et de Marsay, et l’infâme de Trailles, un coupe-jarret politique, et ce petit sot d’Esgrignon, et Rastignac, Rubempré, des ambassadeurs, des ministres, des généraux russes, que sais-je? l’Europe! On a glosé de cet album que j’ai fait faire en croyant que ceux qui m’admiraient étaient mes amis. Ah! c’est épouvantable. Je ne comprends pas comment je laisse un homme à mes pieds: les mépriser tous, telle devrait être ma religion.
Elle se leva, alla dans l’embrasure de la fenêtre par une démarche pleine de motifs magnifiques.
D’Arthez resta sur la chauffeuse où il se remit, n’osant suivre la princesse, mais la regardant; il l’entendit se mouchant sans se moucher. Quelle est la princesse qui se mouche? Diane essayait l’impossible pour faire croire à sa sensibilité. D’Arthez crut son ange en larmes, il accourut, la prit par la taille, la serra sur son cœur.
--Non, laissez-moi, dit-elle d’une voix faible et en murmurant, j’ai trop de doutes pour être bonne à quelque chose. Me réconcilier avec la vie est une tâche au-dessus de la force d’un homme.
--Diane! je vous aimerai, moi, pour toute votre vie perdue.
--Non, ne me parlez pas ainsi, répondit-elle. En ce moment je suis honteuse et tremblante comme si j’avais commis les plus grands péchés.
Elle était entièrement revenue à l’innocence des petites filles, et se montrait néanmoins auguste, grande, noble autant qu’une reine. Il est impossible de décrire l’effet de ce manége, si habile qu’il arrivait à la vérité pure sur une âme neuve et franche comme celle de d’Arthez. Le grand écrivain resta muet d’admiration, passif dans cette embrasure de fenêtre, attendant un mot, tandis que la princesse attendait un baiser; mais elle était trop sacrée pour lui. Quand elle eut froid, la princesse alla reprendre sa position sur son fauteuil, elle avait les pieds gelés.
--Ce sera bien long, pensait-elle en regardant Daniel le front haut et la tête sublime de vertu.
--Est-ce une femme? se demandait ce profond observateur du cœur humain. Comment s’y prendre avec elle?
Jusqu’à deux heures du matin, ils passèrent le temps à se dire les bêtises que les femmes de génie, comme est la princesse, savent rendre adorables. Diane se prétendit trop détruite, trop vieille, trop passée; d’Arthez lui prouva, ce dont elle était convaincue, qu’elle avait la peau la plus délicate, la plus délicieuse au toucher, la plus blanche au regard, la plus parfumée; elle était jeune et dans sa fleur. Ils disputèrent beauté à beauté, détail à détail, par des:--Croyez-vous?--Vous êtes fou.--C’est le désir!--Dans quinze jours, vous me verrez telle que je suis.--Enfin, je vais vers quarante ans. Peut-on aimer une si vieille femme. D’Arthez fut d’une éloquence impétueuse et lycéenne, bardée des épithètes les plus exagérées. Quand la princesse entendit ce spirituel écrivain disant des sottises de sous-lieutenant, elle l’écouta d’un air absorbé, tout attendrie, mais riant en elle-même.
Quand d’Arthez fut dans la rue, il se demanda s’il n’aurait pas dû être moins respectueux. Il repassa dans sa mémoire ces étranges confidences qui naturellement ont été fort abrégées ici, elles auraient voulu tout un livre pour être rendues dans leur abondance melliflue et avec les façons dont elles furent accompagnées. La perspicacité rétrospective de cet homme si naturel et si profond fut mise en défaut par le naturel de ce roman, par sa profondeur, par l’accent de la princesse.
--C’est vrai, se disait-il sans pouvoir dormir, il y a de ces drames-là dans le monde; le monde couvre de semblables horreurs sous les fleurs de son élégance, sous la broderie de ses médisances, sous l’esprit de ses récits. Nous n’inventons jamais que le vrai. Pauvre Diane! Michel avait pressenti cette énigme, il disait que sous cette couche de glace il y avait des volcans! Et Bianchon, Rastignac ont raison: quand un homme peut confondre les grandeurs de l’idéal et les jouissances du désir, en aimant une femme à jolies manières, pleine d’esprit, de délicatesse, ce doit être un bonheur sans nom. Et il sondait en lui-même son amour, et il le trouvait infini.
Le lendemain, sur les deux heures, madame d’Espard, qui depuis plus d’un mois ne voyait plus la princesse, et n’avait pas reçu d’elle un seul traître mot, vint amenée par une excessive curiosité. Rien de plus plaisant que la conversation de ces deux fines couleuvres pendant la première demi-heure. Diane d’Uxelles se gardait, comme de porter une robe jaune, de parler de d’Arthez. La marquise tournait autour de cette question comme un Bédouin autour d’une riche caravane. Diane s’amusait, la marquise enrageait. Diane attendait, elle voulait utiliser son amie, et s’en faire un chien de chasse. De ces deux femmes si célèbres dans le monde actuel, l’une était plus forte que l’autre. La princesse dominait de toute la tête la marquise, et la marquise reconnaissait intérieurement cette supériorité. Là, peut-être, était le secret de cette amitié. La plus faible se tenait tapie dans son faux attachement pour épier l’heure si long-temps attendue par tous les faibles, de sauter à la gorge des forts, et leur imprimer la marque d’une joyeuse morsure. Diane y voyait clair. Le monde entier était la dupe des câlineries de ces deux amies. A l’instant où la princesse aperçut une interrogation sur les lèvres de son amie, elle lui dit:--Eh! bien, ma chère, je vous dois un bonheur complet, immense, infini, céleste.
--Que voulez-vous dire?
--Vous souvenez-vous de ce que nous ruminions, il y a trois mois, dans ce petit jardin, sur le banc, au soleil, sous le jasmin? Ah! il n’y a que les gens de génie qui sachent aimer. J’appliquerais volontiers à mon grand Daniel d’Arthez le mot du duc d’Albe à Catherine de Médicis: la tête d’un seul saumon vaut celle de toutes les grenouilles.
--Je ne m’étonne point de ne plus vous voir, dit madame d’Espard.
--Promettez-moi, si vous le voyez, de ne pas lui dire un mot de moi, mon ange, dit la princesse en prenant la main de la marquise. Je suis heureuse, oh! mais heureuse au delà de toute expression, et vous savez combien dans le monde un mot, une plaisanterie vont loin. Une parole tue, tant on sait mettre de venin dans une parole! Si vous saviez combien, depuis huit jours, j’ai désiré pour vous une semblable passion! Enfin, il est doux, c’est un beau triomphe pour nous autres femmes que d’achever notre vie de femme, de s’endormir dans un amour ardent, pur, dévoué, complet, entier, surtout quand on l’a cherché pendant si long-temps.
--Pourquoi me demandez-vous d’être fidèle à ma meilleure amie? dit madame d’Espard. Vous me croyez donc capable de vous jouer un vilain tour?
--Quand une femme possède un tel trésor, la crainte de le perdre est un sentiment si naturel qu’elle inspire les idées de la peur. Je suis absurde, pardonnez-moi, ma chère.
Quelques moments après, la marquise sortit; et, en la voyant partir, la princesse se dit: Comme elle va m’arranger! puisse-t-elle tout dire sur moi; mais pour lui épargner la peine d’arracher Daniel d’ici, je vais le lui envoyer.
A trois heures, quelques instants après, d’Arthez vint. Au milieu d’un discours intéressant, la princesse lui coupa net la parole, et lui posa sa belle main sur le bras.
--Pardon, mon ami, lui dit-elle en l’interrompant, mais j’oublierais cette chose qui semble une niaiserie, et qui cependant est de la dernière importance. Vous n’avez pas mis le pied chez madame d’Espard depuis le jour mille fois heureux où je vous ai rencontré; allez-y, non pas pour vous ni par politesse, mais pour moi. Peut-être m’en avez-vous fait une ennemie, si elle a par hasard appris que depuis son dîner vous n’êtes pour ainsi dire pas sorti de chez moi. D’ailleurs, mon ami, je n’aimerais pas à vous voir abandonnant vos relations et le monde, ni vos occupations et vos ouvrages. Je serais encore étrangement calomniée. Que ne dirait-on pas? je vous tiens en lesse, je vous absorbe, je crains les comparaisons, je veux encore faire parler de moi, je m’y prends bien pour conserver ma conquête, en sachant que c’est la dernière. Qui pourrait deviner que vous êtes mon unique ami? Si vous m’aimez autant que vous dites m’aimer, vous ferez croire au monde que nous sommes purement et simplement frère et sœur. Continuez.
D’Arthez fut pour toujours discipliné par l’ineffable douceur avec laquelle cette gracieuse femme arrangeait sa robe pour tomber en toute élégance. Il y avait je ne sais quoi de fin, de délicat dans ce discours qui le toucha aux larmes. La princesse sortait de toutes les conditions ignobles et bourgeoises des femmes qui se disputent et se chicanent pièce à pièce sur des divans, elle déployait une grandeur inouïe; elle n’avait pas besoin de le dire, cette union était entendue entre eux noblement. Ce n’était ni hier, ni demain, ni aujourd’hui; ce serait quand ils le voudraient l’un et l’autre, sans les interminables bandelettes de ce que les femmes vulgaires nomment _un sacrifice_; sans doute elles savent tout ce qu’elles doivent y perdre, tandis que cette fête est un triomphe pour les femmes sûres d’y gagner. Dans cette phrase, tout était vague comme une promesse, doux comme une espérance et néanmoins certain comme un droit. Avouons-le? Ces sortes de grandeurs n’appartiennent qu’à ces illustres et sublimes trompeuses, elles restent royales encore là où les autres femmes deviennent sujettes. D’Arthez put alors mesurer la distance qui existe entre ces femmes et les autres. La princesse se montrait toujours digne et belle. Le secret de cette noblesse est peut-être dans l’art avec lequel les grandes dames savent se dépouiller de leurs voiles; elles arrivent à être, dans cette situation, comme des statues antiques; si elles gardaient un chiffon, elles seraient impudiques. La bourgeoise essaie toujours de s’envelopper.
Enharnaché de tendresse, maintenu par les plus splendides vertus, d’Arthez obéit et alla chez madame d’Espard, qui déploya pour lui ses plus charmantes coquetteries. La marquise se garda bien de dire à d’Arthez un mot de la princesse, elle le pria seulement à dîner pour un prochain jour.
D’Arthez vit ce jour-là nombreuse compagnie. La marquise avait invité Rastignac, Blondet, le marquis d’Ajuda Pinto, Maxime de Trailles, le marquis d’Esgrignon, les deux Vandenesse, du Tillet, un des plus riches banquiers de Paris; le baron de Nucingen, Nathan, lady Dudley, deux des plus perfides attachés d’ambassade, et le chevalier d’Espard, l’un des plus profonds personnages de ce salon, la moitié de la politique de sa belle-sœur.
Ce fut en riant que Maxime de Trailles dit à d’Arthez:--Vous voyez beaucoup la princesse de Cadignan?
D’Arthez fit en réponse à cette question une sèche inclination de tête. Maxime de Trailles était un _bravo_ d’un ordre supérieur, sans foi ni loi, capable de tout, ruinant les femmes qui s’attachaient à lui, leur faisant mettre leurs diamants en gage, mais couvrant cette conduite d’un vernis brillant, de manières charmantes et d’un esprit satanique. Il inspirait à tout le monde une crainte et un mépris égal; mais comme personne n’était assez hardi pour lui témoigner autre chose que les sentiments les plus courtois, il ne pouvait s’apercevoir de rien, ou il se prêtait à la dissimulation générale. Il devait au comte de Marsay le dernier degré d’élévation auquel il pouvait arriver. De Marsay, qui connaissait Maxime de longue main, l’avait jugé capable de remplir certaines fonctions secrètes et diplomatiques qu’il lui donnait, et desquelles il s’acquittait à merveille. D’Arthez était depuis un an assez mêlé aux affaires politiques pour connaître à fond le personnage, et lui seul peut-être avait un caractère assez élevé pour exprimer tout haut ce que le monde pensait tout bas.
--_C’esde sans titte bire elle que fus néclichez la Champre_, dit le baron de Nucingen.
--Ah! la princesse est une des femmes les plus dangereuses chez lesquelles un homme puisse mettre le pied, s’écria doucement le marquis d’Esgrignon, je lui dois l’infamie de mon mariage.
--Dangereuse? dit madame d’Espard. Ne parlez pas ainsi de ma meilleure amie. Je n’ai jamais rien su ni vu de la princesse qui ne me paraisse tenir des sentiments les plus élevés.
--Laissez donc dire le marquis, s’écria Rastignac. Quand un homme a été désarçonné par un joli cheval, il lui trouve des vices et il le vend.
Piqué par ce mot, le marquis d’Esgrignon regarda Daniel d’Arthez, et lui dit:--Monsieur n’en est pas, j’espère, avec la princesse, à un point qui nous empêche de parler d’elle.
D’Arthez garda le silence. D’Esgrignon, qui ne manquait pas d’esprit, fit en réponse à Rastignac un portrait apologétique de la princesse qui mit la table en belle humeur. Comme cette raillerie était excessivement obscure pour d’Arthez, il se pencha vers madame de Montcornet, sa voisine, et lui demanda le sens de ces plaisanteries.
--Mais, excepté vous, à en juger par la bonne opinion que vous avez de la princesse, tous les convives ont été, dit-on, dans ses bonnes grâces.
--Je puis vous assurer qu’il n’y a rien que de faux dans cette opinion, répondit Daniel.
--Cependant voici monsieur d’Esgrignon, un gentilhomme du Perche, qui s’est complétement ruiné pour elle, il y a douze ans, et qui, pour elle, a failli monter sur l’échafaud.
--Je sais l’affaire, dit d’Arthez. Madame de Cadignan est allée sauver monsieur d’Esgrignon de la Cour d’assises, et voilà comment il l’en récompense aujourd’hui.
Madame de Montcornet regarda d’Arthez avec un étonnement et une curiosité presque stupides, puis elle reporta ses yeux sur madame d’Espard en le lui montrant comme pour dire: Il est ensorcelé!
Pendant cette courte conversation, madame de Cadignan était protégée par madame d’Espard, dont la protection ressemblait à celle des paratonnerres qui attirent la foudre. Quand d’Arthez revint à la conversation générale, il entendit Maxime de Trailles lançant ce mot:--Chez Diane la dépravation n’est pas un effet, mais une cause; peut-être doit-elle à cette cause son naturel exquis: elle ne cherche pas, elle n’invente rien; elle vous offre les recherches les plus raffinées comme une inspiration de l’amour le plus naïf, et il vous est impossible de ne pas la croire.
Cette phrase, qui semblait avoir été préparée pour un homme de la portée de d’Arthez, était si forte que ce fut comme une conclusion. Chacun laissa la princesse, elle parut assommée. D’Arthez regarda de Trailles et d’Esgrignon d’un air railleur.
--Le plus grand tort de cette femme est d’aller sur les brisées des hommes, dit-il. Elle dissipe comme eux des biens paraphernaux, elle envoie ses amants chez les usuriers, elle dévore des dots, elle ruine des orphelins, elle fond de vieux châteaux, elle inspire et commet peut-être aussi des crimes, mais...
Jamais aucun des deux personnages auxquels répondait d’Arthez n’avait entendu rien de si fort. Sur ce _mais_, la table entière fut frappée, chacun resta la fourchette en l’air, les yeux fixés alternativement sur le courageux écrivain et sur les assassins de la princesse, en attendant la conclusion dans un horrible silence.
--Mais, dit d’Arthez avec une moqueuse légèreté, madame la princesse de Cadignan a sur les hommes un avantage: quand on s’est mis en danger pour elle, elle vous sauve, et ne dit de mal de personne. Pourquoi, dans le nombre, ne se trouverait-il pas une femme qui s’amusât des hommes, comme les hommes s’amusent des femmes? Pourquoi le beau sexe ne prendrait-il pas de temps en temps une revanche?...
--Le génie est plus fort que l’esprit, dit Blondet à Nathan.
Cette avalanche d’épigrammes fut en effet comme le feu d’une batterie de canons opposée à une fusillade. On s’empressa de changer de conversation. Ni le comte de Trailles, ni le marquis d’Esgrignon ne parurent disposés à quereller d’Arthez. Quand on servit le café, Blondet et Nathan vinrent trouver l’écrivain avec un empressement que personne n’osait imiter, tant il était difficile de concilier l’admiration inspirée par sa conduite, et la peur de se faire deux puissants ennemis.
--Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous savons combien votre caractère égale en grandeur votre talent, lui dit Blondet. Vous vous êtes conduit là, non plus comme un homme, mais comme un Dieu: ne s’être laissé emporter ni par son cœur, ni par son imagination; ne pas avoir pris la défense d’une femme aimée, faute qu’on attendait de vous, et qui eût fait triompher ce monde dévoré de jalousie contre les illustrations littéraires... Ah! permettez-moi de le dire, c’est le sublime de la politique privée.
--Ah! vous êtes un homme d’État, dit Nathan. Il est aussi habile que difficile de venger une femme sans la défendre.
--La princesse est une des héroïnes du parti légitimiste, n’est-ce pas un devoir pour tout homme de cœur de la protéger _quand même_? répondit froidement d’Arthez. Ce qu’elle a fait pour la cause de ses maîtres excuserait la plus folle vie.
--Il joue serré, dit Nathan à Blondet.
--Absolument comme si la princesse en valait la peine, répondit Rastignac qui s’était joint à eux.
D’Arthez alla chez la princesse, qui l’attendait en proie aux plus vives anxiétés. Le résultat de cette expérience que Diane avait favorisée pouvait lui être fatal. Pour la première fois de sa vie, cette femme souffrait dans son cœur et suait dans sa robe. Elle ne savait quel parti prendre au cas où d’Arthez croirait le monde qui dirait vrai, au lieu de la croire, elle qui mentait; car, jamais un caractère si beau, un homme si complet, une âme si pure, une conscience si ingénue ne s’étaient offerts à sa vue, à sa portée. Si elle avait ourdi de si cruels mensonges, elle y avait été poussée par le désir de connaître le véritable amour. Cet amour, elle le sentait poindre dans son cœur, elle aimait d’Arthez; elle était condamnée à le tromper, car elle voulait rester pour lui l’actrice sublime qui avait joué la comédie à ses yeux. Quand elle entendit le pas de Daniel dans la salle à manger, elle éprouva une commotion, un tressaillement qui l’agita jusque dans les principes de sa vie. Ce mouvement qu’elle n’avait jamais eu pendant l’existence la plus aventureuse pour une femme de son rang, lui apprit alors qu’elle avait joué son bonheur. Ses yeux, qui regardaient dans l’espace, embrassèrent d’Arthez tout entier; elle vit à travers sa chair, elle lut dans son âme: le soupçon ne l’avait même donc pas effleuré de son aile de chauve-souris. Le terrible mouvement de cette peur eut alors sa réaction, la joie faillit étouffer l’heureuse Diane; car il n’est pas de créature qui n’ait plus de force pour supporter le chagrin que pour résister à l’extrême félicité.
--Daniel, on m’a calomniée et tu m’as vengée! s’écria-t-elle en se levant et en lui ouvrant les bras.
Dans le profond étonnement que lui causa ce mot dont les racines étaient invisibles pour lui, Daniel se laissa prendre la tête par deux belles mains, et la princesse le baisa saintement au front.
--Comment avez-vous su...
--O niais illustre! ne vois-tu pas que je t’aime follement?
Depuis ce jour, il n’a plus été question de la princesse de Cadignan, ni de d’Arthez. La princesse a hérité de sa mère quelque fortune, elle passe tous les étés à Genève dans une villa avec le grand écrivain, et revient pour quelques mois d’hiver à Paris. D’Arthez ne se montre qu’à la Chambre, et ses publications sont devenues excessivement rares. Est-ce un dénoûment? Oui, pour les gens d’esprit; non, pour ceux qui veulent tout savoir.
Aux Jardies, juin 1839.
LES EMPLOYÉS, OU LA FEMME SUPÉRIEURE.
A LA COMTESSE SÉRAFINA SAN-SÉVERINO, NÉE PORCIA.
_Obligé de tout lire pour tâcher de ne rien répéter, je feuilletais, il y a quelques jours, les trois cents contes plus ou moins drôlatiques de_ Il Bandello, _écrivain du seizième siècle, peu connu en France, et publiés dernièrement en entier à Florence dans l’édition compacte des Conteurs italiens: votre nom, de même que celui du comte, a aussi vivement frappé mes yeux que si c’était vous-même, madame. Je parcourais pour la première fois_ Il Bandello _dans le texte original, et j’ai trouvé, non sans surprise, chaque conte, ne fût-il que de cinq pages, dédié par une lettre familière aux rois, aux reines, aux plus illustres personnages du temps, parmi lesquels se remarquent les nobles du Milanais, du Piémont, patrie de_ Il Bandello, _de Florence et de Gênes. C’est les_ Dolcini _de Mantoue, les_ San-Severini _de Créma, les_ Visconti _de Milan, les_ Guidoboni _de Tortone, les_ Sforza, _les_ Doria, _les_ Frégose, _les_ Dante Alighieri _(il en existait encore un), les_ Frascator, _la reine Marguerite de France, l’empereur d’Allemagne, le roi de Bohême, Maximilien, archiduc d’Autriche, les_ Medici, _les_ Sauli, Pallavicini, Bentivoglio _de Bologne_, Soderini, Colonna, Scaliger, _les_ Cardone _d’Espagne. En France: les Marigny, Anne de Polignac princesse de Marsillac et comtesse de Larochefoucauld, le cardinal d’Armagnac, l’évêque de Cahors, enfin toute la grande compagnie du temps, heureuse et flattée de sa correspondance avec le successeur de Boccace. J’ai vu aussi combien_ Il Bandello _avait de noblesse dans le caractère: s’il a orné son œuvre de ces noms illustres, il n’a pas trahi la cause de ses amitiés privées. Après la_ signora Gallerana, _comtesse de Bergame, vient le médecin à qui il a dédié son conte de_ Roméo et Juliette; _après_ la signora molto magnifica Hypolita Visconti ed Atellana, _vient le simple capitaine de cavalerie légère_, Livio Liviano; _après le duc d’Orléans, un prédicateur; après une_ Riario, _vient_ messer magnifico Girolamo Ungaro, mercante lucchese, _un homme vertueux auquel il raconte comment_ un gentiluomo navarese sposa una che era sua sorella et figliuola, non lo sapendo, _sujet qui lui avait été envoyé par la reine de Navarre. J’ai pensé que je pouvais, comme_ Il Bandello, _mettre un de mes récits sous la protection d_’una virtuosa, gentillissima, illustrissima contessa Serafina San-Severina, _et lui adresser des vérités que l’on prendra pour des flatteries. Pourquoi ne pas avouer combien je suis fier d’attester ici et ailleurs, qu’aujourd’hui, comme au seizième siècle, les écrivains, à quelque étage que les mette pour un moment la mode, sont consolés des calomnies, des injures, des critiques amères, par de belles et nobles amitiés dont les suffrages aident à vaincre les ennuis de la vie littéraire. Paris, cette cervelle du monde, vous a tant plu par l’agitation continuelle de ses esprits, il a été si bien compris par la délicatesse vénitienne de votre intelligence; vous avez tant aimé ce riche salon de Gérard que nous avons perdu, et où se voyaient, comme dans l’œuvre de_ Il Bandello, _les illustrations européennes de ce quart de siècle; puis les fêtes brillantes, les inaugurations enchantées que fait cette grande et dangereuse syrène, vous ont tant émerveillée, vous avez si naïvement dit vos impressions, que vous prendrez sans doute sous votre protection la peinture d’un monde que vous n’avez pas dû connaître, mais qui ne manque pas d’originalité. J’aurais voulu avoir quelque belle poésie à vous offrir, à vous qui avez autant de poésie dans l’âme et au cœur que votre personne en exprime; mais si un pauvre prosateur ne peut donner que ce qu’il a, peut-être rachètera-t-il à vos yeux la modicité du présent par les hommages respectueux d’une de ces profondes et sincères admirations que vous inspirez._
DE BALZAC.
A Paris, où les hommes d’étude et de pensée ont quelques analogies en vivant dans le même milieu, vous avez dû rencontrer plusieurs figures semblables à celle de monsieur Rabourdin, que ce récit prend au moment où il est Chef de Bureau à l’un des plus importants Ministères: quarante ans, des cheveux gris d’une si jolie nuance que les femmes peuvent à la rigueur les aimer ainsi, et qui adoucissent une physionomie mélancolique; des yeux bleus pleins de feu, un teint encore blanc, mais chaud et parsemé de quelques rougeurs violentes; un front et un nez à la Louis XV, une bouche sérieuse, une taille élevée, maigre ou plutôt maigrie comme celle d’un homme qui relève de maladie, enfin une démarche entre l’indolence du promeneur et la méditation de l’homme occupé. Si ce portrait fait préjuger un caractère, la mise de l’homme contribuait peut-être à le mettre en relief. Rabourdin portait habituellement une grande redingote bleue, une cravate blanche, un gilet croisé à la Robespierre, un pantalon noir sans sous-pieds, des bas de soie gris et des souliers découverts. Rasé, lesté de sa tasse de café dès huit heures du matin, il sortait avec une exactitude d’horloge, et passait par les mêmes rues en se rendant au Ministère; mais si propre, si compassé que vous l’eussiez pris pour un Anglais allant à son ambassade. A ces traits principaux, vous devinez le père de famille harassé par des contrariétés au sein du ménage, tourmenté par des ennuis au Ministère, mais assez philosophe pour prendre la vie comme elle est; un honnête homme aimant son pays et le servant, sans se dissimuler les obstacles que l’on rencontre à vouloir le bien; prudent parce qu’il connaît les hommes, d’une exquise politesse avec les femmes parce qu’il n’en attend rien; enfin, un homme plein d’acquis, affable avec ses inférieurs, tenant à une grande distance ses égaux, et d’une haute dignité avec ses chefs. A cette époque, en 1825, vous eussiez remarqué surtout en lui l’air froidement résigné de l’homme qui avait enterré les illusions de la jeunesse, qui avait renoncé à de secrètes ambitions; vous eussiez reconnu l’homme découragé mais encore sans dégoût et qui persiste dans ses premiers projets, plus pour employer ses facultés que dans l’espoir d’un douteux triomphe. Il n’était décoré d’aucun ordre, et s’accusait comme d’une faiblesse d’avoir porté celui du Lys aux premiers jours de la Restauration.
La vie de cet homme offrait des particularités mystérieuses; il n’avait jamais connu son père; sa mère, femme chez qui le luxe éclatait, toujours parée, toujours en fête, ayant un riche équipage, dont la beauté lui parut merveilleuse par souvenir, et qu’il voyait rarement, lui laissa peu de chose; mais elle lui avait donné l’éducation vulgaire et incomplète qui produit tant d’ambitions et si peu de capacités. A seize ans, quelques jours avant la mort de sa mère, il était sorti du lycée Napoléon pour entrer comme surnuméraire dans les Bureaux. Un protecteur inconnu l’avait promptement fait appointer. A vingt-deux ans, Rabourdin était Sous-Chef, et Chef à vingt-cinq. Depuis ce jour, la main qui soutenait ce garçon dans la vie n’avait plus fait sentir son pouvoir que dans une seule circonstance; elle l’avait amené, lui pauvre, dans la maison de monsieur Leprince, ancien commissaire-priseur, homme veuf, passant pour très-riche et père d’une fille unique. Xavier Rabourdin devint éperdument amoureux de mademoiselle Célestine Leprince, alors âgée de dix-sept ans et qui avait les prétentions de deux cent mille francs de dot. Soigneusement élevée par une mère artiste qui lui transmit tous ses talents, cette jeune personne devait attirer les regards des hommes les plus haut placés. Elle était grande, belle et admirablement bien faite; elle peignait, était bonne musicienne, parlait plusieurs langues et avait reçu quelque teinture de science, dangereux avantage qui oblige une femme à beaucoup de précautions si elle veut éviter toute pédanterie. Aveuglée par une tendresse mal entendue, la mère avait donné de fausses espérances à sa fille sur son avenir: à l’entendre, un duc ou un ambassadeur, un maréchal de France ou un ministre pouvaient seuls mettre sa Célestine à la place qui lui convenait dans la société. Cette fille avait d’ailleurs les manières, le langage et les façons du grand monde. Sa toilette était plus riche et plus élégante que ne doit l’être celle d’une fille à marier: un mari ne pouvait plus lui donner que le bonheur. Et, encore, les _gâteries_ continuelles de la mère, qui mourut deux ans avant le mariage de sa fille, rendaient-elles assez difficile la tâche d’un amant: il fallait du sang-froid pour gouverner une pareille femme. Les bourgeois effrayés se retirèrent. Orphelin, sans autre fortune que sa place de Chef de Bureau, Xavier fut proposé par monsieur Leprince à Célestine qui résista longtemps. Mademoiselle Leprince n’avait aucune objection contre son prétendu: il était jeune, amoureux et beau; mais elle ne voulait pas se nommer madame Rabourdin. Le père dit à sa fille que Rabourdin était du bois dont on faisait les ministres. Célestine répondit que jamais homme qui avait nom Rabourdin n’arriverait sous le gouvernement des Bourbons, etc., etc. Forcé dans ses retranchements, le père commit une grave indiscrétion en déclarant à sa fille que son futur serait Rabourdin _de quelque chose_ avant l’âge requis pour entrer à la Chambre. Xavier devait être bientôt maître des requêtes et secrétaire-général de son Ministère. De ces deux échelons, ce jeune homme s’élancerait dans les régions supérieures de l’administration, riche d’une fortune et d’un nom transmis par certain testament à lui connu. Le mariage se fit.
Rabourdin et sa femme crurent à cette mystérieuse puissance. Emportés par l’espérance et par le laissez-aller que les premières amours conseillent aux jeunes mariés, monsieur et madame Rabourdin dévorèrent en cinq ans près de cent mille francs sur leur capital. Justement effrayée de ne pas voir avancer son mari, Célestine voulut employer en terres les cent mille francs restant de sa dot, placement qui donna peu de revenu; mais un jour la succession de monsieur Leprince récompenserait de sages privations par les fruits d’une belle aisance. Quand le vieux commissaire-priseur vit son gendre déshérité de ses protections, il tenta, par amour pour sa fille, de réparer ce secret échec en risquant une partie de sa fortune dans une spéculation pleine de chances favorables; mais le pauvre homme, atteint par une des liquidations de la Maison Nucingen, mourut de chagrin, ne laissant qu’une dizaine de beaux tableaux qui ornèrent le salon de sa fille, et quelques meubles antiques qu’elle mit au grenier. Huit années de vaine attente firent enfin comprendre à madame Rabourdin que le paternel protecteur de son mari devait avoir été surpris par la mort, que le testament avait été supprimé ou perdu. Deux ans avant la mort de Leprince, la place de Chef de Division, devenue vacante, avait été donnée à un monsieur de La Billardière, parent d’un député de la Droite, fait ministre en 1823. C’était à quitter le métier. Mais Rabourdin pouvait-il abandonner huit mille francs de traitement avec gratifications, quand son ménage s’était accoutumé à les dépenser, et qu’ils formaient les trois quarts du revenu? D’ailleurs, au bout de quelques années de patience, n’avait-il pas droit à une pension? Quelle chute pour une femme dont les hautes prétentions au début de la vie étaient presque légitimes, et qui passait pour être une femme supérieure!
Madame Rabourdin avait justifié les espérances que donnait mademoiselle Leprince: elle possédait les éléments de l’apparente supériorité qui plaît au monde, sa vaste instruction lui permettait de parler à chacun son langage, ses talents étaient réels, elle montrait un esprit indépendant et élevé, sa conversation captivait autant par sa variété que par l’étrangeté des idées. Ces qualités utiles et bien placées chez une souveraine, chez une ambassadrice, servaient à peu de chose dans un ménage où tout devait aller terre-à-terre. Les personnes qui parlent bien veulent un public, aiment à parler longtemps et fatiguent quelquefois. Pour satisfaire aux besoins de son esprit, madame Rabourdin avait pris un jour de réception par semaine, elle allait beaucoup dans le monde afin d’y goûter les jouissances auxquelles son amour-propre l’avait habituée. Ceux qui connaissent la vie de Paris sauront ce que souffrait une femme de cette trempe, assassinée dans son intérieur par l’exiguïté de ses moyens pécuniaires. Malgré tant de niaises déclamations sur l’argent, il faut toujours quand on habite Paris être acculé au pied des additions, rendre hommage aux chiffres et baiser la patte fourchue du Veau d’or. Quel problème! douze mille livres de rente pour défrayer un ménage composé du père, de la mère, de deux enfants, d’une femme de chambre et d’une cuisinière, le tout logé rue Duphot, au second, dans un appartement de cent louis! Prélevez la toilette et les voitures de madame avant d’évaluer les grosses dépenses de maison, car la toilette passait avant tout; voyez ce qui reste pour l’éducation des enfants (une fille de sept ans, un garçon de neuf ans, dont l’entretien, malgré une bourse entière, coûtait déjà deux mille francs), vous trouverez que madame Rabourdin pouvait à peine donner trente francs par mois à son mari. Presque tous les maris parisiens en sont là, sous peine d’être des monstres. Cette femme qui s’était crue destinée à briller dans le monde, à le dominer, vit enfin arriver le moment où elle serait forcée d’user son intelligence et ses facultés dans une lutte ignoble, inattendue, en se mesurant corps à corps avec son livre de dépense. Déjà, grande souffrance d’amour-propre! elle avait congédié son domestique mâle, lors de la mort de son père. La plupart des femmes se fatiguent dans cette lutte journalière, elles se plaignent, et finissent par se plier à leur sort; mais au lieu de déchoir, l’ambition de Célestine grandissait avec les difficultés, elle ne pouvait pas les vaincre, elle voulait les enlever; car, à ses yeux, cette complication dans les ressorts de la vie était comme le nœud gordien qui ne se dénoue pas et que le génie tranche. Loin de consentir à la mesquinerie d’une destinée bourgeoise, elle s’impatientait des retards qu’éprouvaient les grandes choses de son avenir, en accusant le sort de tromperie. Célestine se croyait de bonne foi une femme supérieure. Peut-être avait-elle raison, peut-être eût-elle été grande dans de grandes circonstances, peut-être n’était-elle pas à sa place. Reconnaissons-le: il existe des variétés dans la femme comme dans l’homme que se façonnent les Sociétés pour leurs besoins. Or, dans l’Ordre Social comme dans l’Ordre Naturel, il se trouve plus de jeunes pousses qu’il n’y a d’arbres, plus de frai que de poissons arrivés à tout leur développement: beaucoup de capacités, des Athanase Granson, doivent donc mourir étouffées comme les graines qui tombent sur une roche nue. Certes, il y a des femmes de ménage, des femmes d’agrément, des femmes de luxe, des femmes exclusivement épouses, ou mères, ou amantes, des femmes purement spirituelles ou purement matérielles; comme il y a des artistes, des soldats, des artisans, des mathématiciens, des poètes, des négociants, des gens qui entendent l’argent, l’agriculture ou l’administration. Puis la bizarrerie des événements amène des contre-sens: beaucoup d’appelés et peu d’élus est une loi de la Cité aussi bien que du Ciel. Madame Rabourdin se jugeait très-capable d’éclairer un homme d’État, d’échauffer l’âme d’un artiste, de servir les intérêts d’un inventeur et de l’assister dans ses luttes, de se dévouer à la politique financière d’un Nucingen, d’un Keller, de représenter avec éclat une haute fortune. Peut-être voulait-elle ainsi s’expliquer à elle-même son horreur pour le livre du blanchisseur, pour les contrôles journaliers de la cuisine, les supputations économiques et les soins d’un petit ménage. Elle se faisait supérieure là où elle avait plaisir à l’être. En sentant si vivement les épines d’une position qui peut se comparer à celle de saint Laurent sur son gril, elle devait laisser échapper des cris. Aussi, dans ses paroxysmes d’ambition contrariée, dans les moments où sa vanité blessée lui causait de lancinantes douleurs, Célestine s’attaquait-elle à Xavier Rabourdin. N’était-ce pas à son mari de la placer convenablement! Si elle était un homme, elle aurait bien eu l’énergie de faire une prompte fortune pour rendre heureuse une femme aimée! Elle lui reprochait d’être trop honnête homme; ce qui, dans la bouche de certaines femmes, est un brevet d’imbécillité. Elle lui dessinait de superbes plans dans lesquels elle négligeait les obstacles qu’y apportent les hommes et les choses; puis, comme toutes les femmes animées par un sentiment violent, elle devenait en pensée plus machiavélique qu’un Gondreville, plus rouée que Maxime de Trailles; son esprit concevait tout, et elle se contemplait elle-même dans l’étendue de ses idées. Au débouché de ces belles imaginations, Rabourdin, à qui la pratique était connue, restait froid. Célestine attristée jugea son mari étroit de cervelle, timide, peu compréhensif, et prit insensiblement la plus fausse opinion sur le compagnon de sa vie: d’abord, elle l’éteignait constamment par le brillant de sa discussion; puis, comme ses idées lui venaient par éclairs, elle l’arrêtait court quand il commençait à donner une explication, afin de ne pas perdre une étincelle de son esprit. Dès les premiers jours de leur mariage, en se sentant aimée et admirée par Rabourdin, Célestine fut sans façon avec lui; elle se mit au-dessus de toutes les lois conjugales et de politesse intime, en demandant au nom de l’amour le pardon de ses petits méfaits; et comme elle ne se corrigea point, elle domina constamment. Dans cette situation, un homme se trouve vis-à-vis de sa femme comme un enfant devant son précepteur, quand il ne peut ou ne veut pas croire que l’enfant qu’il a régenté petit soit devenu grand. Semblable à madame de Staël, qui criait en plein salon à un plus grand homme qu’elle: «Savez-vous que vous venez de dire quelque chose de bien profond!» madame Rabourdin disait de son mari:--Il a quelquefois de l’esprit. Insensiblement la dépendance dans laquelle elle continuait à tenir Xavier se manifesta sur sa physionomie par d’imperceptibles mouvements; son attitude et ses manières exprimèrent son manque de respect. Sans le savoir, elle nuisit donc à son mari; car en tout pays, avant de juger un homme, le monde écoute ce qu’en pense sa femme, et demande ainsi ce que les Genevois appellent _un préavis_ (en genevois on prononce _préavisse_). Quand Rabourdin s’aperçut des fautes que l’amour lui avait fait commettre, le pli était pris; il se tut et souffrit. Semblable à quelques hommes chez lesquels le sentiment et les idées sont en force égale, chez lesquels il se rencontre tout à la fois une belle âme et une cervelle bien organisée, il était l’avocat de sa femme au tribunal de son jugement; il se disait que la nature l’avait destinée à un rôle manqué par sa faute, à lui; elle était comme un cheval anglais de pur sang, un coureur attelé à une charrette pleine de moellons, elle souffrait; enfin il se condamnait. Puis, à force de les répéter, sa femme lui avait inoculé ses croyances en elle-même. Les idées sont contagieuses en ménage: le Neuf Thermidor est, comme tant d’événements immenses, le résultat d’une influence féminine. Aussi, poussé par l’ambition de Célestine, Rabourdin avait-il songé depuis long-temps au moyen de la satisfaire; mais il lui cachait ses espérances pour ne pas lui en infliger les tourments. Cet homme de bien était résolu de se faire jour dans l’administration en y pratiquant une forte trouée. Il voulait y produire une de ces révolutions qui placent un homme à la tête d’une partie quelconque de la société; mais incapable de la bouleverser à son profit, il roulait des pensées utiles et rêvait un triomphe obtenu par de nobles moyens. Cette idée à la fois ambitieuse et généreuse, il est peu d’employés qui ne l’aient conçue; mais chez les employés comme chez les artistes, il y a beaucoup plus d’avortements que d’enfantements, ce qui revient au mot de Buffon: Le génie c’est la patience.
Mis à portée d’étudier l’administration française et d’en observer le mécanisme, Rabourdin avait opéré dans le milieu où le hasard faisait mouvoir sa pensée, ce qui, par parenthèse, est le secret de beaucoup d’œuvres humaines, et il avait fini par inventer un nouveau système d’administration. Connaissant les gens auxquels il aurait affaire, il avait respecté la machine qui fonctionnait alors, qui fonctionne encore et qui fonctionnera long-temps; car tout le monde se serait effrayé à l’idée de la refaire, mais personne ne pouvait se refuser à la simplifier. Le problème à résoudre était donc un meilleur emploi des mêmes forces. Dans sa plus simple expression, ce plan consistait à remanier les impôts de manière à les diminuer sans que l’État perdît ses revenus, et à obtenir, avec un budget égal au budget qui soulevait alors tant de folles discussions, des résultats deux fois plus considérables que les résultats actuels. Une longue pratique avait démontré à Rabourdin, qu’en toute chose la perfection était produite par de simples revirements. Économiser, c’est simplifier. Simplifier, c’est supprimer un rouage inutile: il y a donc déplacement. Aussi, son système reposait-il sur un déclassement, il se traduisait par une nouvelle nomenclature administrative. Là gît peut-être la raison de la haine que s’attirent les novateurs. Les suppressions exigées par le perfectionnement, et d’abord mal comprises, menacent des existences qui ne se résolvent pas facilement à changer de condition. Ce qui rendait Rabourdin vraiment grand, était d’avoir su contenir l’enthousiasme qui saisit tous les inventeurs, d’avoir cherché patiemment un engrenage à chaque mesure afin d’éviter les chocs, en laissant au temps et à l’expérience le soin de démontrer l’excellence de chaque changement. La grandeur du résultat ferait croire à son impossibilité, si l’on perdait de vue cette pensée au milieu de la rapide analyse de ce système. Il n’est donc pas indifférent d’indiquer, d’après ses confidences, quelqu’incomplètes qu’elles furent, le point d’où il partit pour embrasser l’horizon administratif. Ce récit, qui tient d’ailleurs au cœur de l’intrigue, expliquera peut-être aussi quelques malheurs des mœurs présentes.
Xavier avait d’abord été profondément ému par les misères qu’il avait reconnues dans l’existence des employés, il s’était demandé d’où venait leur croissante déconsidération; il en avait recherché les causes, et les avait trouvées dans ces petites révolutions partielles qui furent comme le remous de la tempête de 1789 et que les historiens des grands mouvements sociaux négligent d’examiner, quoiqu’en définitif elles aient fait nos mœurs ce qu’elles sont.
Autrefois, sous la monarchie, les armées bureaucratiques n’existaient point. Peu nombreux, les employés obéissaient à un premier ministre toujours en communication avec le souverain, et servaient ainsi presque directement le roi. Les chefs de ces serviteurs zélés étaient simplement nommés des _premiers commis_. Dans les parties d’administration que le roi ne régissait pas lui-même, comme les Fermes, les employés étaient à leurs chefs ce que les commis d’une maison de commerce sont à leurs patrons: ils apprenaient une science qui devait leur servir à se faire une fortune. Ainsi, le moindre point de la circonférence se rattachait au centre et en recevait la vie. Il y avait donc dévouement et foi. Depuis 1789, l’État, la _patrie_ si l’on veut, a remplacé le Prince. Au lieu de relever directement d’un premier magistrat politique, les commis sont devenus, malgré nos belles idées sur la patrie, _des employés du gouvernement_; leurs chefs flottent à tous les vents d’un pouvoir qui ne sait pas la veille s’il existera le lendemain et qui s’appelle _le Ministère_. Le courant des affaires devant toujours s’expédier, il surnage une certaine quantité de commis qui se sait indispensable quoique congéable à merci et qui veut rester en place. La bureaucratie, pouvoir gigantesque mis en mouvement par des nains, est née ainsi. Si en subordonnant toute chose et tout homme à sa volonté, Napoléon avait retardé pour un moment l’influence de la bureaucratie, ce rideau pesant placé entre le bien à faire et celui qui peut l’ordonner, elle s’était définitivement organisée sous le gouvernement constitutionnel, nécessairement ami des médiocrités, grand amateur de pièces probantes et de comptes, enfin tracassier comme une petite bourgeoise. Heureux de voir les ministres en lutte constante avec quatre cents petits esprits, avec dix ou douze têtes ambitieuses et de mauvaise foi, les Bureaux se hâtèrent de se rendre indispensables en se substituant à l’action vivante par l’action écrite, et ils créèrent une puissance d’inertie appelée le Rapport. Expliquons le Rapport.
Quand les rois eurent des ministres, ce qui n’a commencé que sous Louis XV, ils se firent faire des rapports sur les questions importantes, au lieu de tenir comme autrefois, conseil avec les grands de l’État. Insensiblement, les ministres furent amenés par leurs Bureaux à faire comme les rois. Occupés de se défendre devant les deux Chambres et devant la cour, ils se laissèrent mener par les lisières du rapport. Il ne se présenta rien d’important dans l’administration, que le ministre, à la chose la plus urgente, ne répondît:--J’ai demandé un rapport. Le rapport devint ainsi, pour l’affaire et pour le ministre, ce qu’est le rapport à la Chambre des Députés pour les lois: une consultation où sont traitées les raisons contre et pour avec plus ou moins de partialité; en sorte que le ministre, de même que la Chambre, se trouve tout aussi avancé avant qu’après le rapport. Toute espèce de parti se prend en un instant. Quoi qu’on fasse, il faut arriver au moment où l’on se décide. Plus on met en bataille de raisons pour et de raisons contre, moins le jugement est sain. Les plus belles choses de la France se sont faites quand il n’existait pas de rapport et que les décisions étaient spontanées. La loi suprême de l’homme d’état est d’appliquer des formules précises à tous les cas, à la manière des juges et des médecins.
Rabourdin s’était dit: On est ministre pour avoir de la décision, connaître les affaires et les faire marcher. Et il voyait le rapport régnant en France depuis le colonel jusqu’au maréchal, depuis le commissaire de police jusqu’au roi, depuis les préfets jusqu’aux ministres, depuis la Chambre jusqu’à la loi. Tout commençait à se discuter, se balancer et se contre-balancer de vive voix et par écrit, tout prenait la forme littéraire. La France allait se ruiner malgré de si beaux rapports, et disserter au lieu d’agir. Il se faisait en France un million de rapports écrits par année; aussi la bureaucratie régnait-elle! Les dossiers, les cartons, les paperasses à l’appui des pièces sans lesquelles la France serait perdue, la circulaire sans laquelle elle n’irait pas, fleurissaient. La bureaucratie commençait à entretenir à son profit la méfiance entre la recette et la dépense, elle calomniait l’administration pour le salut de l’administrateur. Enfin elle inventait les fils lilliputiens qui enchaînent la France à la centralisation parisienne, comme si, de 1500 à 1800, la France n’avait rien pu faire sans trente mille commis.
En s’attachant à la chose publique, comme le guy au poirier, l’employé s’en désintéressa complétement, et voici comme. Obligés d’obéir aux princes ou aux Chambres qui leur imposent des parties prenantes au budget et forcés de garder des travailleurs, les ministres diminuaient les salaires et augmentaient les emplois, en pensant que plus il y aurait de monde employé par le gouvernement, plus le gouvernement serait fort. La loi contraire est un axiome écrit dans l’univers: il n’y a d’énergie que par la rareté des principes agissants. Aussi l’événement a-t-il prouvé l’erreur du ministérialisme. Pour implanter un gouvernement au cœur d’une nation, il faut savoir y rattacher _des intérêts_ et non _des hommes_. Conduit à mépriser le gouvernement qui lui retirait à la fois considération et salaire, l’employé se comportait en ce moment avec lui comme une courtisane avec un vieil amant, il lui donnait du travail pour son argent: situation aussi peu tolérable pour l’administration que pour l’employé, si tous deux osaient se tâter le pouls, et si les gros salaires n’étouffaient pas la voix des petits. Seulement occupé de se maintenir, de toucher ses appointements et d’arriver à sa pension, l’employé se croyait tout permis pour obtenir ce grand résultat. Cet état de choses amenait le servilisme du commis, il engendrait de perpétuelles intrigues au sein des Ministères où les pauvres employés luttaient contre une aristocratie dégénérée qui venait pâturer sur les communaux de la bourgeoisie, en exigeant des places pour ses enfants ruinés. Un homme supérieur pouvait difficilement marcher le long de ces haies tortueuses, plier, ramper, se couler dans la fange de ces sentines où les têtes remarquables effrayaient tout le monde. Un génie ambitieux se vieillit pour obtenir la triple couronne, il n’imite pas Sixte-Quint pour devenir Chef de Bureau. Il ne restait ou ne venait que des paresseux, des incapables ou des niais. Ainsi s’établissait lentement la médiocrité de l’Administration française. Entièrement composée de petits esprits, la bureaucratie mettait un obstacle à la prospérité du pays, retardait sept ans dans ses cartons le projet d’un canal qui eût stimulé la production d’une province, s’épouvantait de tout, perpétuait les lenteurs, éternisait les abus qui la perpétuaient et l’éternisaient elle-même; elle tenait tout et le ministre même en lisière; enfin elle étouffait les hommes de talent assez hardis pour vouloir aller sans elle ou l’éclairer sur ses sottises. Le livre des pensions venait d’être publié, Rabourdin y vit un garçon de bureau inscrit pour une retraite supérieure à celle des vieux colonels criblés de blessures. L’histoire de la bureaucratie se lisait là tout entière. Autre plaie engendrée par les mœurs modernes, et qu’il comptait parmi les causes de cette secrète démoralisation: l’Administration à Paris n’a point de subordination réelle, il y règne une égalité complète entre le chef d’une Division importante et le dernier expéditionnaire: l’un est aussi savant que l’autre dans une arène où l’on se rejette la besogne les uns aux autres. Les employés se jugeaient entre eux sans aucun respect. L’instruction, également dispensée sans mesure aux masses, amène le fils d’un concierge de ministère à prononcer sur le sort d’un homme de mérite ou d’un grand propriétaire chez qui son père a tiré le cordon de la porte. Le dernier venu peut donc lutter avec le plus ancien. Un riche surnuméraire éclabousse son chef en allant à Longchamp dans un tilbury qui porte une jolie femme à laquelle il indique par un mouvement de son fouet le pauvre père de famille à pied, en disant: _Voilà mon chef!_ Les Libéraux nommaient cet état de choses le PROGRÈS, Rabourdin y voyait l’ANARCHIE au cœur du pouvoir; car il voyait en résultat des intrigues agitées, comme celles du sérail, entre des eunuques, des femmes et des sultans imbéciles, des petitesses de religieuses, des vexations sourdes, des tyrannies de collége, des travaux diplomatiques à effrayer un ambassadeur entrepris pour une gratification ou pour une augmentation, des sauts de puces attelées à un char de carton; des malices de nègre faites au ministre lui-même; puis les gens réellement utiles, les travailleurs, victimes des parasites; les gens dévoués à leur pays qui tranchent vigoureusement sur la masse des incapacités, succombant sous d’ignobles trahisons. Toutes les hautes places allaient appartenir à l’influence parlementaire et non à la Royauté; les employés se voyaient alors dans la condition de rouages vissés à une machine: il ne s’agissait plus pour eux que d’être plus ou moins graissés. Cette fatale conviction étouffait bien des mémoires écrits en conscience sur les plaies secrètes du pays, désarmait bien des courages, corrodait les probités les plus sévères, fatiguées de l’injustice et conviées à l’insouciance par de dissolvants ennuis. Un commis des frères Rothschild correspond avec toute l’Angleterre: un seul employé pourrait correspondre avec tous les préfets; mais là où l’un vient apprendre les éléments de sa fortune, l’autre perd inutilement son temps, sa vie et sa santé. Là était le mal. Certes un pays ne semble pas immédiatement menacé de mort parce qu’un employé de talent se retire et qu’un homme médiocre le remplace. Malheureusement pour les nations, aucun homme ne paraît indispensable à leur existence. Mais quand tout s’est à la longue amoindri, les nations disparaissent. Chacun peut, par instruction, aller voir à Venise, à Madrid, à Amsterdam, à Stockholm et à Rome les places où existèrent d’immenses pouvoirs, aujourd’hui détruits par la petitesse qui s’y est infiltrée en gagnant les sommités. Au jour d’une lutte, tout s’est trouvé débile, l’État a succombé devant une faible attaque. Adorer le sot qui réussit, ne pas s’attrister à la chute d’un homme de talent est le résultat de notre triste éducation et de nos mœurs qui poussent les gens d’esprit à la raillerie et le génie au désespoir. Mais quel problème difficile à résoudre que celui de la réhabilitation des employés, au moment où le libéralisme criait par ses journaux dans toutes les boutiques industrielles que les traitements des employés constituaient un vol perpétuel, quand il configurait les chapitres du budget en forme de sangsues, et demandait chaque année où allait le milliard des impôts. Aux yeux de monsieur Rabourdin, l’employé, relativement au budget, était ce que le joueur est au jeu; tout ce qu’il en emporte, il le lui restitue. Tout gros traitement impliquait une production. Payer mille francs par an à un homme pour lui demander toutes ses journées, n’était-ce pas organiser le vol et la misère? un forçat coûte presque autant et travaille moins. Mais vouloir qu’un homme auquel l’État donnerait douze mille francs par an se vouât à son pays, était un contrat profitable à tous deux, et qui pouvait tenter les capacités.
Ces réflexions avaient donc conduit Rabourdin à une refonte du personnel. Employer peu de monde, tripler ou doubler les traitements et supprimer les pensions; prendre les employés jeunes, comme faisaient Napoléon, Louis XIV, Richelieu et Ximenès, mais les garder long-temps en leur réservant les hauts emplois et de grands honneurs, étaient les points capitaux d’une réforme aussi utile à l’État qu’à l’employé. Il est difficile de raconter en détail, chapitre par chapitre, un plan qui embrassait le budget et qui descendait dans les infiniment petits de l’Administration pour les synthétiser; mais peut-être une indication des principales réformes suffira-t-elle à ceux qui connaissent comme à ceux qui ignorent la constitution administrative. Quoique la position d’un historien soit dangereuse en racontant un plan qui ressemble à de la politique faite au coin du feu, encore est-il nécessaire de le crayonner, afin d’expliquer l’homme par l’œuvre. Supprimez le récit de ses travaux, vous ne voudrez plus croire le narrateur sur parole, s’il se contentait d’affirmer le talent ou l’audace d’un Chef de bureau.
Rabourdin divisait la haute administration en trois ministères. Il avait pensé que si jadis il se trouvait des têtes assez fortes pour embrasser l’ensemble des affaires intérieures et extérieures, la France d’aujourd’hui ne manquerait jamais de Mazarin, de Suger, de Sully, de Choiseul, de Colbert pour diriger des ministères plus vastes que les ministères actuels. D’ailleurs, constitutionnellement parlant, trois ministres s’accordent plus facilement que sept. Puis, il est moins difficile aussi de se tromper quant au talent. Enfin, peut-être la royauté éviterait-elle ainsi ses perpétuelles oscillations ministérielles qui ne permettent de suivre aucun plan de politique extérieure, ni d’accomplir aucune amélioration intérieure. En Autriche, où des nations diverses réunies offrent des intérêts différents à concilier et à conduire sous une même couronne, deux hommes d’État supportaient en ce moment le poids des affaires publiques, sans en être accablés. La France était-elle plus pauvre que l’Allemagne en capacités politiques? D’abord n’était-il pas naturel de réunir le ministère de la marine au ministère de la guerre? Pour Rabourdin, la marine paraissait un des comptes courants du ministère de la guerre, comme l’artillerie, la cavalerie, l’infanterie et l’intendance. N’était-ce pas un contre-sens de donner aux amiraux et aux maréchaux une administration séparée, quand ils marchaient vers un but commun: la défense du pays, l’attaque de l’ennemi, la protection des possessions nationales? Le ministère de l’intérieur devait réunir le commerce, la police et les finances, sous peine de mentir à son nom. Au ministère des affaires étrangères appartenaient la justice, la maison du roi, et tout ce qui, dans le ministère de l’intérieur, concerne les arts, les lettres et les grâces: toute protection devait découler immédiatement du souverain, et ce ministère impliquait la présidence du Conseil. Chacun de ces trois ministères ne comportait pas plus de deux cents employés à son administration centrale, où Rabourdin les logeait tous, comme jadis sous la monarchie. En prenant pour moyenne une somme de douze mille francs par tête, il ne comptait que sept millions pour des chapitres qui en coûtaient plus de vingt dans le budget actuel; car, en réduisant ainsi les ministères à trois têtes, il supprimait des administrations entières devenues inutiles, et les énormes frais de leurs établissements dans Paris. Il prouvait qu’un arrondissement devait être administré par dix hommes, une préfecture par douze au plus, ce qui ne supposait que cinq mille employés pour toute la France, Justice et Armée à part, nombre que dépassait alors le chiffre seul des employés aux ministères. Mais, dans son plan, les greffiers des tribunaux étaient chargés du régime hypothécaire; mais le ministère public était chargé de l’enregistrement et des domaines, car il avait réuni dans un même centre les parties similaires: ainsi l’hypothèque, la succession, l’enregistrement ne sortaient pas de leur cercle d’action, et ne nécessitaient que trois surnuméraires par Tribunal, et trois par Cour royale. L’application constante de ce principe avait conduit Rabourdin à la réforme des finances. Il avait confondu toutes les perceptions d’impôts en une seule, en taxant la consommation en masse au lieu de taxer la propriété. Selon lui, la consommation était l’unique matière imposable en temps de paix. La contribution foncière devait être réservée pour les cas de guerre. Alors seulement l’État pouvait demander des sacrifices au sol, car alors il s’agissait de le défendre; mais, en temps de paix, c’était une lourde faute politique que de l’inquiéter au delà d’une certaine limite; on ne le trouvait plus dans les grandes crises. Ainsi l’_Emprunt_ pendant la paix, parce qu’il se faisait au pair et non à cinquante pour cent de perte, comme dans les temps mauvais; puis, pendant la guerre, la _contribution foncière_.
--L’invasion de 1814 et de 1815, disait Rabourdin à ses amis, a fondé en France et démontré une institution que ni Law ni Napoléon n’avaient pu établir: le _crédit_.
Malheureusement Xavier considérait les vrais principes de cette admirable machine comme encore peu compris. Rabourdin imposait la consommation par le mode des contributions directes, en supprimant tout l’attirail des contributions indirectes. La recette de l’impôt se résolvait par un rôle unique composé de divers articles. Il abattait ainsi les gênantes barrières qui barricadent les villes auxquelles il procurait de plus gros revenus en simplifiant leurs modes actuels de perception énormément coûteux. Diminuer la lourdeur de l’impôt n’est pas en matière de finance diminuer l’impôt, c’est le mieux répartir; l’alléger, c’est augmenter la masse des transactions en leur laissant plus de jeu; l’individu paye moins et l’État reçoit davantage. Cette réforme, qui peut sembler immense, reposait sur un mécanisme fort simple. Rabourdin avait pris l’impôt personnel et mobilier comme la représentation la plus fidèle de la consommation générale. Les fortunes individuelles s’expriment admirablement en France par le loyer, par le nombre des domestiques, par les chevaux et les voitures de luxe qui se prêtent à la fiscalité; car les habitations et ce qu’elles contiennent varient peu, et disparaissaient difficilement. Après avoir indiqué les moyens de confectionner un rôle de contributions mobilières plus sincère que ne l’était le rôle actuel, il répartissait les sommes que produisaient au trésor les impôts dits _indirects_ en _un tant pour cent_ de chaque cote individuelle. En effet, l’impôt est un prélèvement d’argent fait sur les choses ou sur les personnes sous des déguisements plus ou moins spécieux; mais le temps de ces déguisements, bon quand il fallait extorquer l’argent, était passé dans une époque où la classe sur laquelle pèsent les impôts sait pourquoi l’État les prend et par quel mécanisme il les lui rend. En effet, le budget n’est pas un coffre-fort, mais un arrosoir; plus il prend et répand d’eau, plus un pays prospère. Ainsi supposez six millions de _cotes aisées_ (il en avait prouvé l’existence, en y comprenant les _cotes riches_), ne valait-il pas mieux leur demander directement _un droit de vin_ qui ne serait pas plus ridicule que l’impôt _des portes et fenêtres_ et produirait cent millions, plutôt que de les tourmenter en imposant la chose même? Par cette régularisation de l’impôt, chaque particulier payerait moins en réalité, l’État recevrait davantage, et les consommateurs jouiraient d’une immense réduction dans le prix des choses que l’État ne soumettrait plus à des tortures infinies. Il conservait un droit de culture sur les vignobles, afin de protéger cette industrie contre la trop grande abondance de ses produits. Puis, pour atteindre les consommations des cotes pauvres, les patentes des débitants étaient taxées d’après la population des lieux qu’ils habitaient. Ainsi, sous trois formes: droit de vin, droit de culture et patente, le Trésor levait une recette énorme sans frais ni vexations, là où il y avait un impôt vexatoire partagé entre ses employés et lui. L’impôt pesait ainsi sur le riche au lieu de tourmenter le pauvre. Un autre exemple. Supposez un franc ou deux, par cote, de droits de sel, vous obtenez dix ou douze millions, la gabelle moderne disparaît, la population pauvre respire, l’agriculture est soulagée, l’État reçoit tout autant, et nulle cote ne se plaint, car toute cote est propriétaire, et peut reconnaître immédiatement les bénéfices d’un impôt ainsi réparti en voyant au fond des campagnes la vie s’améliorant. Enfin, d’année en année, l’État verrait le nombre des _cotes aisées_ croissant. En supprimant l’administration des contributions indirectes, machine extrêmement coûteuse, et qui est un État dans l’État, le Trésor et les particuliers y gagnaient donc énormément, à ne considérer que l’économie des frais de perception. Le tabac et la poudre s’affermaient en régie, sous une surveillance. Le système sur ces deux régies, développé par d’autres que Rabourdin lors du renouvellement de la loi sur les tabacs, était si convaincant que cette loi n’eût point passé dans une Chambre à qui l’on n’aurait pas mis le marché à la main, comme le fit alors le ministère. Ce fut alors moins une question de finance qu’une question de gouvernement. L’État ne possédait plus rien en propre, ni forêts, ni mines, ni exploitations. Aux yeux de Rabourdin, l’État, possesseur de domaines, constituait un contre-sens administratif, car l’État ne sait pas faire valoir et se prive de contributions; il perd deux produits à la fois. Quant aux fabriques du gouvernement, c’était le même non-sens reporté dans la sphère de l’industrie. L’État obtient des produits plus coûteux que ceux du commerce, plus lentement confectionnés, et manque à percevoir ses droits sur les mouvements de l’Industrie, à laquelle il retranche des alimentations. Était-ce administrer un pays que d’y fabriquer au lieu d’y faire fabriquer, d’y posséder au lieu de créer le plus de possessions diverses? L’État n’exigeait plus un seul cautionnement en argent. Rabourdin n’admettait que des cautionnements hypothécaires. Voici pourquoi. Ou l’État gardait le cautionnement en nature, et c’était gêner le mouvement de l’argent; ou il l’employait à un taux supérieur à l’intérêt qu’il en donnait, et c’était un vol ignoble; ou il y perdait, et c’était une sottise; enfin, s’il disposait un jour de la masse des cautionnements, il préparait dans certains cas une banqueroute horrible. L’impôt territorial disparaissait donc en partie, Rabourdin en conservait une faible portion, ne fût-ce que comme point de départ en cas de guerre; mais évidemment les productions du sol devenaient libres, et l’Industrie, en trouvant les matières premières à bas prix, pouvait lutter avec l’étranger sans le secours trompeur des Douanes. Les riches administraient gratuitement les Départements, en ayant pour récompense la pairie sous certaines conditions. Les magistrats, les corps savants, les officiers inférieurs voyaient leurs services honorablement récompensés. Il n’y avait pas d’employé qui n’obtînt une immense considération, méritée par l’étendue de ses travaux et l’importance de ses appointements; chacun d’eux pensait lui-même à son avenir, et la France n’avait plus sur le corps le cancer des pensions. En résultat, Rabourdin trouvait sept cents millions de dépenses seulement et douze cents millions de recettes. Il était clair qu’un remboursement de cinq cents millions annuels jouait alors avec un peu plus de force que le maigre amortissement dont le vice était démontré. Là, selon lui, l’État se faisait encore rentier, comme l’État s’entêtait d’ailleurs à posséder et à fabriquer. Enfin, pour exécuter sans secousses sa réforme et pour éviter une Saint-Barthélemy d’employés, Rabourdin demandait vingt années.
Telles étaient les pensées mûries par cet homme depuis le jour où sa place fut donnée à monsieur de La Billardière, homme incapable. Ce plan si vaste en apparence, si simple en réalité, qui supprimait tant de gros états-majors et tant de petites places également inutiles, exigeait de continuels calculs, des statistiques exactes, des preuves évidentes. Rabourdin avait pendant long-temps étudié le budget sur sa double face, celle des Voies et Moyens, celle des Dépenses. Aussi avait-il passé bien des nuits à l’insu de sa femme. Ce n’était rien encore que d’avoir osé concevoir ce plan et de l’avoir superposé sur le cadavre administratif, il fallait s’adresser à un ministre capable de l’apprécier. Le succès de Rabourdin tenait donc à la tranquillité d’une politique alors toujours agitée. Il ne considéra le gouvernement comme définitivement assis qu’au moment où trois cents députés eurent le courage de former une majorité compacte, systématiquement ministérielle. Une administration fondée sur cette base s’était établie depuis que Rabourdin avait achevé ses travaux. A cette époque, le luxe de la paix due aux Bourbons faisait oublier le luxe guerrier du temps où la France brillait comme un vaste camp, prodigue et magnifique parce qu’il était victorieux. Après sa campagne en Espagne, le Ministère paraissait devoir commencer une de ces paisibles carrières où le bien peut s’accomplir, et depuis trois mois un nouveau règne avait commencé sans éprouver aucune entrave, car le libéralisme de la Gauche avait salué Charles X avec autant d’enthousiasme que la Droite. C’était à tromper les gens les plus clairvoyants. Le moment semblait donc propice. N’était-ce pas un gage de durée pour une administration que de proposer et de mettre à fin une réforme dont les résultats étaient si grands? Jamais donc Rabourdin ne s’était montré plus soucieux, plus préoccupé le matin quand il allait par les rues au Ministère, et le soir à quatre heures et demie quand il en revenait.
De son côté, madame Rabourdin, désolée de sa vie manquée, ennuyée de travailler en secret pour se procurer quelques jouissances de toilette, ne s’était jamais montrée plus aigrement mécontente, mais, en femme attachée à son mari, elle regardait comme indignes d’une femme supérieure les honteux commerces par lesquels certaines femmes d’employés suppléaient à l’insuffisance des appointements. Cette raison lui fit refuser toute relation avec madame Colleville, alors liée avec François Keller, et dont les soirées effaçaient souvent celles de la rue Duphot. Humiliée d’être mariée à un homme sans énergie, car elle prenait l’immobilité du penseur politique et la préoccupation du travailleur intrépide pour l’apathique abattement de l’employé dompté par l’ennui des bureaux, et vaincu par la plus détestable de toutes les misères, par une médiocrité qui permet de vivre; Célestine, vers cette époque, avait, dans sa grande âme, résolu de faire à elle seule la fortune de son mari, de l’élever à tout prix, et de lui cacher les ressorts qu’elle ferait jouer. Elle porta dans ses conceptions cette indépendance d’idées qui la distinguait, et se complut à s’élever au-dessus des femmes en n’obéissant point à leurs petits préjugés, en ne s’embarrassant point des entraves que la société leur impose. Dans sa rage, elle se promit de battre les sots avec leurs armes, et de se jouer elle-même s’il le fallait. Elle vit enfin les choses de haut. L’occasion était favorable. Monsieur de La Billardière, attaqué d’une maladie mortelle, allait succomber sous peu de jours. Si Rabourdin lui succédait, ses talents, car Célestine lui accordait des talents administratifs, seraient si bien appréciés, que la place de maître des requêtes, autrefois promise, lui serait donnée; elle le voyait Commissaire du roi, défendant des projets de loi aux Chambres: elle l’aiderait alors! elle deviendrait, s’il était besoin, son secrétaire; elle passerait des nuits. Tout cela pour aller au bois de Boulogne dans une charmante calèche, pour marcher de pair avec madame Delphine de Nucingen, pour élever son salon à la hauteur de celui de madame de Colleville, pour être invitée aux grandes solennités ministérielles, pour conquérir des auditeurs, pour faire dire d’elle: Madame Rabourdin de _quelque chose_ (elle ne connaissait pas encore sa terre), comme on disait madame Firmiani, madame d’Espard, madame d’Aiglemont, madame de Carigliano; enfin pour effacer surtout l’odieux nom de Rabourdin.
Ces secrètes conceptions engendrèrent quelques changements dans l’intérieur du ménage. Madame Rabourdin commença par marcher d’un pas ferme dans la voie de la _Dette_. Elle reprit un domestique mâle, lui fit porter une livrée insignifiante, drap brun à lisérés rouges. Elle rafraîchit quelques parties de son mobilier, tendit à nouveau son appartement, l’embellit de fleurs souvent renouvelées, l’encombra des futilités qui devenaient alors à la mode; puis, elle qui jadis avait quelques scrupules sur ses dépenses, n’hésita plus à remettre sa toilette en harmonie avec le rang auquel elle aspirait, et dont les bénéfices furent escomptés dans quelques magasins où elle fit ses provisions pour la guerre. Pour mettre à la mode ses mercredis, elle donna régulièrement un dîner le vendredi, les convives furent tenus à faire une visite en prenant une tasse de thé, le mercredi suivant. Elle choisit habilement ses convives parmi les députés influents, parmi les gens qui, de loin ou de près, pouvaient servir ses intérêts. Enfin elle se fit un entourage fort convenable. On s’amusait beaucoup chez elle; on le disait, du moins, ce qui suffit à Paris pour attirer le monde. Rabourdin était si profondément occupé de son grave et grand travail qu’il ne remarqua pas cette recrudescence de luxe au sein de son ménage.
Ainsi la femme et le mari assiégèrent la même place, en opérant sur des lignes parallèles, à l’insu l’un de l’autre.
Au Ministère, florissait alors comme Secrétaire-général certain monsieur Clément Chardin des Lupeaulx, un de ces personnages que le flot des événements politiques met en saillie pendant quelques années, qu’il emporte en un jour d’orage, et que vous retrouvez sur la rive, à je ne sais quelle distance, échoués comme la carcasse d’une embarcation, mais qui semblent être encore quelque chose. Le voyageur se demande si ce débris n’a pas contenu des marchandises précieuses, servi dans de grandes circonstances, coopéré à quelque résistance, supporté le velours d’un trône ou transporté le cadavre d’une royauté. En ce moment, Clément des Lupeaulx (les Lupeaulx absorbaient le Chardin) atteignait à son apogée. Dans les existences les plus illustres comme dans les plus obscures, n’y a-t-il pas pour l’animal comme pour les Secrétaires-généraux un zénith et un nadir, une période où le pelage est magnifique, où la fortune rayonne de tout son éclat. Dans la nomenclature créée par les fabulistes, des Lupeaulx appartenait au genre des Bertrand, et ne s’occupait qu’à trouver des Ratons. Les moralistes déploient ordinairement leur verve sur les abominations transcendantes. Pour eux, les crimes sont à la cour d’Assises ou à la Police correctionnelle, mais les finesses sociales leur échappent; l’habileté qui triomphe sous les armes du Code est au-dessus ou au-dessous d’eux, ils n’ont ni loupe ni longue-vue; il leur faut de bonnes grosses horreurs bien visibles. Toujours occupés des carnassiers, ils négligent les reptiles; et heureusement pour les poètes comiques, ils leur laissent les nuances qui colorent le Chardin des Lupeaulx. Égoïste et vain, souple et fier, libertin et gourmand, avide à cause de ses dettes, discret comme une tombe d’où rien ne sort pour démentir l’inscription destinée aux passants, intrépide et sans peur quand il sollicitait, aimable et spirituel dans toute l’acception du mot, moqueur à propos, plein de tact, sachant vous compromettre par une caresse comme par un coup de coude, ne reculant devant aucune largeur de ruisseau et sautant avec grâce, effronté voltairien et allant à la messe à Saint-Thomas-d’Aquin quand il s’y trouvait une belle assemblée, le Secrétaire-général ressemblait à toutes les médiocrités qui forment le noyau du monde politique. Savant de la science des autres, il avait pris la position d’écouteur, et il n’en existait point de plus attentif. Aussi, pour ne pas éveiller le soupçon, était-il flatteur jusqu’à la nausée, insinuant comme un parfum et caressant comme une femme. Il allait accomplir sa quarantième année. Sa jeunesse l’avait désespéré pendant long-temps, car il sentait que l’assiette de sa fortune politique dépendait de la députation. Comment était-il parvenu? se dira-t-on. Par un moyen bien simple: Bonneau politique, des Lupeaulx se chargeait des missions délicates que l’on ne peut donner ni à un homme qui se respecte, ni à un homme qui ne se respecte pas, mais qui se confient à des êtres sérieux et apocryphes tout ensemble, que l’on peut avouer ou désavouer à volonté. Son état était d’être toujours compromis, et il avançait autant par la défaite que par le succès. Il avait compris que sous la Restauration, temps de transactions continuelles entre les hommes, entre les choses, entre les faits accomplis et ceux qui se massaient à l’horizon, le pouvoir aurait besoin d’une femme de ménage. Une fois que dans une maison il s’introduit une vieille qui sait comment se fait et se défait le lit, où se balaient les ordures, où se jette et d’où se tire le linge sale, où se serre l’argenterie, comment s’apaise un créancier, quels gens doivent être reçus ou mis à la porte; cette créature eût-elle des vices, fût-elle sale, bancroche ou édentée, mît-elle à la loterie et prît-elle trente sous par jour pour se faire une mise, les maîtres l’aiment par habitude, tiennent devant elle conseil dans les circonstances les plus critiques: elle est là, rappelle les ressources et flaire les mystères, apporte à propos le pot de rouge et le schall, se laisse gronder, rouler par les escaliers, et le lendemain, au réveil, présente gaiement un excellent consommé. Quelque grand que soit un homme, il a besoin d’une femme de ménage avec laquelle il puisse être faible, indécis, disputailleur avec son propre destin, s’interroger, se répondre et s’enhardir au combat. N’est-ce pas comme le bois mou des Sauvages, qui, frotté contre du bois dur, donne le feu? Beaucoup de génies s’allument ainsi. Napoléon faisait ménage avec Berthier, et Richelieu avec le père Joseph: des Lupeaulx faisait ménage avec tout le monde. Il restait l’ami des ministres déchus en se constituant leur intermédiaire auprès de ceux qui arrivaient; il embaumait ainsi la dernière flatterie et parfumait le premier compliment. Il entendait d’ailleurs admirablement les petites choses auxquelles un homme d’État n’a pas le loisir de songer: il comprenait une nécessité, il obéissait bien; il relevait sa bassesse en en plaisantant le premier, afin d’en relever tout le prix, et choisissait toujours dans les services à rendre celui que l’on n’oublierait pas. Ainsi, quand il fallut franchir le fossé qui séparait l’Empire de la Restauration, quand chacun cherchait une planche pour le passer, au moment où les roquets de l’Empire se ruaient dans un dévouement de paroles, des Lupeaulx passait la frontière après avoir emprunté de fortes sommes à des usuriers. Jouant le tout pour le tout, il rachetait en Allemagne les créances les plus criardes sur le roi Louis XVIII, et liquidait par ce moyen, lui le premier, près de trois millions à vingt pour cent; car il eut le bonheur d’opérer à cheval sur 1814 et sur 1815. Les bénéfices furent dévorés par les sieurs Gobseck, Werbrust et Gigonnet, croupiers de l’entreprise: des Lupeaulx les leur avait promis; il ne jouait pas une mise, il jouait toute la banque, en sachant bien que Louis XVIII n’était pas homme à oublier cette lessive. Des Lupeaulx fut nommé maître des requêtes, chevalier de Saint-Louis et officier de la Légion-d’Honneur. Une fois grimpé, l’homme habile chercha les moyens de se maintenir sur son échelon, car dans la place forte où il s’était introduit les généraux ne conservent pas long-temps les bouches inutiles. Aussi, à son métier de ménagère et d’entremetteur, avait-il joint la consultation gratuite dans les maladies secrètes du pouvoir. Après avoir reconnu chez les prétendues supériorités de la Restauration une profonde infériorité relativement aux événements qui les dominaient, il avait imposé leur médiocrité politique en leur apportant, leur vendant au milieu d’une crise ce mot d’ordre que les gens de talent écoutent dans l’avenir. Ne croyez point que ceci vînt de lui-même; autrement, des Lupeaulx eût été un homme de génie, et ce n’était qu’un homme d’esprit. Ce Bertrand allait partout, recueillait les avis, sondait les consciences et saisissait les sons qu’elles rendaient. Il récoltait la science en véritable et infatigable abeille politique. Ce dictionnaire de Bayle vivant ne faisait pas comme le fameux dictionnaire, il ne rapportait pas toutes les opinions sans conclure, il avait le talent de la mouche et tombait droit sur la chair la plus exquise, au milieu de la cuisine. Aussi passait-il pour un homme d’État indispensable; et cette croyance avait pris de si profondes racines dans les esprits, que les ambitieux arrivés jugeaient nécessaire de bien le compromettre afin de l’empêcher de monter plus haut; ils le dédommageaient par un crédit secret de son peu d’importance publique. Néanmoins, en se sentant appuyé sur tout le monde, ce pêcheur d’idées avait exigé des arrhes perpétuelles: il était rétribué par l’État-major dans la Garde Nationale où il avait une sinécure payée par la Ville de Paris; il était commissaire du gouvernement près d’une Société Anonyme; il avait une inspection dans la Maison du roi. Ses deux places inscrites au budget étaient celles de Secrétaire-général et de maître des requêtes. Pour le moment, il voulait être commandeur de la Légion-d’Honneur, gentilhomme de la chambre, comte et député. Pour être député, il fallait payer mille francs d’impôt, la misérable bicoque des Lupeaulx valait à peine cinq cents francs de rente. Où prendre l’argent pour y bâtir un château, pour l’entourer de plusieurs domaines respectables, et venir y jeter de la poudre aux yeux de tout un Arrondissement? Quoique dînant tous les jours en ville, quoique logé depuis neuf ans aux frais de l’État, quoique voituré par le Ministère, des Lupeaulx ne possédait guère que trente mille francs de dettes franches et liquides sur lesquelles personne n’élevait de contestation. Un mariage pouvait le mettre à flot en écopant sa barque pleine des eaux de la dette; mais le bon mariage dépendait de son avancement, et son avancement voulait la députation. En cherchant les moyens de briser ce cercle vicieux, il ne voyait qu’un immense service à rendre ou quelque bonne affaire à combiner. Mais, hélas! les conspirations étaient usées, et les Bourbons avaient en apparence vaincu les partis. Enfin malheureusement, depuis quelques années le gouvernement était si bien mis à jour par les sottes discussions de la Gauche, qui s’étudiait à rendre tout gouvernement impossible en France, qu’on ne pouvait plus y faire d’affaires: les dernières s’étaient accomplies en Espagne, et combien n’avait-on pas crié! Puis des Lupeaulx avait multiplié les difficultés en croyant à l’amitié de son ministre, auquel il eut l’imprudence d’exprimer le désir d’être assis sur les bancs ministériels. Les ministres devinèrent d’où venait ce désir: des Lupeaulx voulait consolider une position précaire et ne plus être dans leur dépendance. Le lévrier se révoltait contre le chasseur, les ministres lui donnèrent quelques coups de fouet et le caressèrent tour à tour, ils lui suscitèrent des rivaux; mais des Lupeaulx se conduisit avec eux comme une habile courtisane avec des nouvelles venues: il leur tendit des piéges, ils y tombèrent, il en fit promptement justice. Plus il se sentit menacé, plus il désira conquérir un poste inamovible; mais il fallait jouer serré! En un instant, il pouvait tout perdre. Un coup de plume abattrait ses épaulettes de colonel civil, son inspection, sa sinécure à la Société Anonyme, ses deux places et leurs avantages: en tout, six traitements conservés sous le feu de la loi sur le cumul. Souvent il menaçait son ministre comme une maîtresse menace son amant, il se disait sur le point d’épouser une riche veuve: le ministre cajolait alors le cher des Lupeaulx. Dans un de ces raccommodements, il reçut la promesse formelle d’une place à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, lors de la première vacance. C’était, disait-il, le pain d’un cheval. Dans son admirable position, Clément Chardin des Lupeaulx était comme un arbre planté dans un terrain favorable. Il pouvait satisfaire ses vices, ses fantaisies, ses vertus et ses défauts.
Voici les fatigues de sa vie: entre cinq ou six invitations journalières, il avait à choisir la maison où se trouvait le meilleur dîner. Il allait faire rire le matin le ministre et sa femme au petit-lever, caressait les enfants et jouait avec eux. Puis il travaillait une heure ou deux, c’est-à-dire il s’étendait dans un bon fauteuil pour lire les journaux, dicter le sens d’une lettre, recevoir quand le ministre n’y était pas, expliquer en gros la besogne, attraper ou distribuer quelques gouttes d’eau bénite de cour, parcourir des pétitions d’un coup de lorgnon ou les apostiller par une signature qui signifiait: «_Je m’en moque, faites comme vous voudrez!_» Chacun savait que quand des Lupeaulx s’intéressait à quelqu’un ou à quelque chose, il s’en mêlait personnellement. Il permettait aux employés supérieurs quelques causeries intimes sur les affaires délicates, et il écoutait leurs cancans. De temps en temps il allait au Château prendre le mot d’ordre. Enfin il attendait le ministre au retour de la Chambre quand il y avait session, pour savoir s’il fallait inventer et diriger quelque manœuvre. Le sybarite ministériel s’habillait, dînait et visitait douze ou quinze salons de huit heures à trois heures du matin. A l’Opéra, il causait avec les journalistes, car il était avec eux du dernier bien; il y avait entre eux un continuel échange de petits services, il leur entonnait ses fausses nouvelles et gobait les leurs; il les empêchait d’attaquer tel ou tel ministre sur telle ou telle chose qui ferait, disait-il, une vraie peine à leurs femmes ou à leurs maîtresses.
--Dites que le projet de loi ne vaut rien, et démontrez-le si vous pouvez; mais ne dites pas que Mariette a mal dansé. Calomniez notre affection pour nos proches en jupons, mais ne révélez pas nos farces de jeune homme. Diantre! nous avons tous fait nos vaudevilles, et nous ne savons pas ce que nous pouvons devenir par le temps qui court. Vous serez peut-être ministre, vous qui salez aujourd’hui les tartines du _Constitutionnel_...
En revanche, dans l’occasion il servait les rédacteurs, il levait tout obstacle à la représentation d’une pièce, il lâchait à propos des gratifications ou quelque bon dîner, il promettait de faciliter la conclusion d’une affaire. D’ailleurs il aimait la littérature et protégeait les arts: il avait des autographes, de magnifiques albums _gratis_, des esquisses, des tableaux. Il faisait beaucoup de bien aux artistes en ne leur nuisant pas, en les soutenant dans certaines occasions où leur amour-propre voulait une satisfaction peu coûteuse. Aussi était-il aimé par tout ce monde de coulisses, de journalistes et d’artistes. D’abord tous avaient les mêmes vices et la même paresse; puis ils se moquaient si bien de tout entre deux vins ou entre deux danseuses! le moyen de ne pas être amis? Si des Lupeaulx n’eût pas été Secrétaire-général, il aurait été journaliste. Aussi dans la lutte des quinze années où la batte de l’épigramme ouvrit la brèche par où passa l’insurrection, des Lupeaulx ne reçut-il jamais le moindre coup.
En voyant cet homme jouant à la boule dans le jardin du Ministère avec les enfants de Monseigneur, le fretin des employés se creusait la cervelle pour deviner le secret de son influence et la nature de son travail, tandis que les talons rouges de tous les Ministères le regardaient comme le plus dangereux Méphistophélès, l’adoraient et lui rendaient avec usure les flatteries qu’il débitait dans la sphère supérieure. Indéchiffrable comme une énigme hiéroglyphique pour les petits, l’utilité du secrétaire-général était claire comme une règle de trois pour les intéressés. Chargé de trier les conseils, les idées, de faire des rapports verbaux, ce petit prince de Wagram de ce Napoléon ministériel connaissait tous les secrets de la politique parlementaire, raccrochait les tièdes, portait, rapportait et enterrait les propositions, disait les _non_ ou les _oui_ que le ministre n’osait prononcer. Fait à recevoir les premiers feux et les premiers coups de désespoir ou de la colère, il se lamentait ou riait avec le ministre. Anneau mystérieux par lequel bien des intérêts se rattachaient au Château et discret comme un confesseur, tantôt il savait tout et tantôt ne savait rien; puis, il disait du ministre ce que le ministre ne pouvait pas dire de soi-même. Enfin, avec cet Ephestion politique, le ministre osait être lui-même, ôter sa perruque et son râtelier, poser ses scrupules et se mettre en pantoufles, déboutonner ses roueries et déchausser sa conscience. Tout d’ailleurs n’était pas roses pour des Lupeaulx: il flattait et conseillait son ministre, obligé de flatter pour conseiller, de conseiller en flattant et de déguiser la flatterie sous le conseil. Aussi presque tous les hommes politiques qui firent ce métier eurent-ils une figure assez jaune; leur constante habitude de toujours faire un mouvement de tête affirmatif pour approuver ce qui se dit, ou pour s’en donner l’air, communiqua quelque chose d’étrange à leur tête; ils approuvaient indifféremment tout ce qui se disait devant eux, et leur langage fut plein de _mais_, de _cependant_, de _néanmoins_, de _moi je ferais_, _moi à votre place_ (ils disaient souvent _à votre place_), toutes phrases qui préparent la contradiction.
Au physique, Clément des Lupeaulx était le reste d’un joli homme: taille de cinq pieds quatre pouces, embonpoint tolérable, le teint échauffé par la bonne chère, un air usé, une titus poudrée, de petites lunettes fines; au moins blond, couleur indiquée par une main potelée comme celle d’une vieille femme blonde, un peu trop carrée, les ongles courts, une main de satrape. Le pied ne manquait pas de distinction. Passé cinq heures, des Lupeaulx était toujours en bas de soie à jour, en souliers, pantalon noir, gilet de cachemire, mouchoir de batiste sans parfums, chaîne d’or, habit bleu de roi à boutons ciselés, et sa brochette d’ordres; le matin, des bottes craquant et un pantalon gris. Sa tenue ressemblait beaucoup plus à celle d’un avoué madré qu’à la contenance d’un ministre. Son œil miroité par l’usage des lunettes le rendait plus laid qu’il ne l’était réellement quand par malheur il les ôtait. Pour les juges habiles, pour les gens droits que le vrai seul met à l’aise, des Lupeaulx était insupportable: ses façons gracieuses frisaient le mensonge, ses protestations aimables, ses vieilles gentillesses toujours neuves pour les imbéciles, montraient trop la corde. Tout homme perspicace voyait en lui une planche pourrie sur laquelle il fallait bien se garder de poser le pied.
Dès que la belle madame Rabourdin daigna s’occuper de la fortune administrative de son mari, elle devina Clément des Lupeaulx et l’étudia pour savoir si dans cette volige il y avait encore quelques fibres ligneuses assez solides pour lestement passer dessus du Bureau à la Division, de huit mille à douze mille francs. La femme supérieure crut pouvoir jouer ce roué politique. Monsieur des Lupeaulx fut donc un peu cause des dépenses extraordinaires qui s’étaient faites et qui se continuaient dans le ménage de Rabourdin.
La rue Duphot, bâtie sous l’Empire, est remarquable par quelques maisons élégantes au dehors et dont les appartements ont été généralement bien entendus. Celui de madame Rabourdin avait d’excellentes dispositions, avantage qui entre pour beaucoup dans la noblesse de la vie intérieure. C’était une jolie antichambre assez vaste, éclairée sur la cour et menant à un grand salon dont les fenêtres avaient vue sur la rue. A droite de ce salon, se trouvaient le cabinet et la chambre de Rabourdin, en retour desquels était la salle à manger où l’on entrait par l’antichambre; à gauche, la chambre à coucher de madame et son cabinet de toilette, en retour desquels était le petit appartement de sa fille. Aux jours de réception, la porte du cabinet de Rabourdin et celle de la chambre de madame restaient ouvertes. L’espace permettait de recevoir une assemblée choisie, sans se donner le ridicule qui pèse sur certaines soirées bourgeoises où le luxe s’improvise aux dépens des habitudes journalières et paraît alors une exception. Le salon venait d’être retendu en soie jaune avec des agréments de couleur carmélite. La chambre de madame était vêtue en étoffe _vraie perse_ et meublée dans le genre _rococo_. Le cabinet de Rabourdin hérita de la tenture de l’ancien salon nettoyée, et fut orné des beaux tableaux laissés par Leprince. La fille du commissaire-priseur utilisa dans sa salle à manger de ravissants tapis turcs, bonne occasion saisie par son père, en les y encadrant dans de vieux ébènes, d’un prix devenu exorbitant. D’admirables buffets de Boulle, achetés également par le feu commissaire-priseur, meublèrent le pourtour de cette pièce, au milieu de laquelle scintillèrent les arabesques en cuivre incrustées dans l’écaille de la première horloge à socle qui reparut pour remettre en honneur les chefs-d’œuvre du dix-septième siècle. Des fleurs embaumaient cet appartement plein de goût et de belles choses, où chaque détail était une œuvre d’art bien placée et bien accompagnée, où madame Rabourdin, mise avec cette originale simplicité que trouvent les artistes, se montrait comme une femme accoutumée à ces jouissances, n’en parlait pas et se contentait d’achever par les grâces de son esprit l’effet produit sur ses hôtes par cet ensemble. Grâce à son père, dès que le _rococo_ fut à la mode, Célestine fit parler d’elle.
Quelque habitué qu’il fût aux fausses et aux réelles magnificences de tout étage, des Lupeaulx fut surpris chez madame Rabourdin. Le charme qui saisit cet Asmodée parisien peut s’expliquer par une comparaison. Imaginez un voyageur fatigué des mille aspects si riches de l’Italie, du Brésil, des Indes, qui revient dans sa patrie et trouve sur son chemin un délicieux petit lac, comme est le lac d’Orta au pied du Mont-Rose, une île bien jetée dans des eaux calmes, coquette et simple, naïve et cependant parée, solitaire et bien accompagnée: élégants bouquets d’arbres, statues d’un bel effet. A l’entour, des rives à la fois sauvages et cultivées; le grandiose et ses tumultes au dehors, au dedans les proportions humaines. Le monde que le voyageur a vu se retrouve en petit, modeste et pur; son âme reposée le convie à rester là, car un charme poétique et mélodieux l’entoure de toutes les harmonies et réveille toutes les idées. C’est à la fois une Chartreuse et la vie!
Quelques jours auparavant, la belle madame Firmiani, l’une des plus ravissantes femmes du faubourg Saint-Germain, qui aimait et recevait madame Rabourdin, avait dit à des Lupeaulx invité tout exprès pour entendre cette phrase: «Pourquoi n’allez-vous donc pas chez madame?» Et elle avait montré Célestine. «Madame a des soirées délicieuses, et surtout on y dîne... mieux que chez moi.»
Des Lupeaulx s’était laissé surprendre une promesse par la belle madame Rabourdin qui, pour la première fois, avait levé les yeux sur lui en parlant. Et il était allé rue Duphot, n’est-ce pas tout dire? La femme n’a qu’une ruse, s’écrie Figaro, mais elle est infaillible. En dînant chez ce simple Chef de Bureau, des Lupeaulx se promit d’y dîner quelquefois. Grâce au jeu décent et convenable de la charmante femme que sa rivale, madame Colleville, surnommait _la Célimène de la rue Duphot_, il y dînait tous les vendredis depuis un mois, et revenait de son propre mouvement prendre une tasse de thé le mercredi.
Depuis quelques jours, après de savantes et fines perquisitions, madame Rabourdin croyait avoir trouvé dans cette planche ministérielle la place d’y mettre une fois le pied. Elle ne doutait plus du succès. Sa joie intérieure ne peut être comprise que dans ces ménages d’employés où l’on a, trois ou quatre ans durant, calculé le bien-être résultant d’une nomination espérée, caressée, choyée. Combien de souffrances apaisées! combien de vœux élancés vers les divinités ministérielles! combien de visites intéressées! Enfin, grâce à sa hardiesse, madame Rabourdin entendait tinter l’heure où elle allait avoir vingt mille francs par an au lieu de huit mille.
--Et je me serai bien conduite, se disait-elle. J’ai fait un peu de dépense; mais nous ne sommes pas dans une époque où l’on va chercher les mérites qui se cachent, tandis qu’en se mettant en vue, en restant dans le monde, en cultivant ses relations, en s’en faisant de nouvelles, un homme arrive. Après tout, les ministres et leurs amis ne s’intéressent qu’aux gens qu’ils voient, et Rabourdin ne se doute pas du monde! Si je n’avais pas entortillé ces trois députés, ils auraient peut-être voulu la place de La Billardière; tandis que, reçus chez moi, la vergogne les prend, ils deviennent nos appuis au lieu d’être nos rivaux. J’ai fait un peu la coquette, mais je suis heureuse que les premières niaiseries avec lesquelles on amuse les hommes aient suffi...
Le jour où commença réellement une lutte inattendue à propos de cette place, après le dîner ministériel qui précédait une de ces soirées que les ministres considèrent comme publiques, des Lupeaulx se trouvait à la cheminée auprès de la femme du ministre; et, en prenant sa tasse de café, il lui arriva de comprendre encore une fois madame Rabourdin parmi les sept ou huit femmes véritablement supérieures de Paris; à plusieurs reprises, il avait mis au jeu madame Rabourdin comme le caporal Trim y mettait son bonnet.
--Ne le dites pas trop, cher ami, vous lui feriez du tort, lui dit la femme du ministre en riant à demi.
Aucune femme n’aime à entendre faire devant elle l’éloge d’une autre femme; toutes se réservent en ce cas la parole, afin de vinaigrer la louange.
--Ce pauvre La Billardière est en train de mourir, reprit Son Excellence, sa succession administrative revient à Rabourdin, qui est un de nos plus habiles employés, et envers qui nos prédécesseurs ne se sont pas bien conduits, quoique l’un d’eux ait dû sa Préfecture de police sous l’Empire à certain personnage payé pour s’intéresser à Rabourdin. Franchement, cher ami, vous êtes encore assez jeune pour être aimé pour vous-même...
--Si la place de La Billardière est acquise à Rabourdin, je puis être cru quand je vante la supériorité de sa femme, répliqua des Lupeaulx en sentant l’ironie du ministre; mais si madame la comtesse veut en juger par elle-même...
--Je l’inviterai à mon premier bal, n’est-ce pas? Votre femme supérieure arriverait quand j’aurai de ces dames qui viennent ici pour se moquer de nous, et qui entendraient annoncer _madame Rabourdin_.
--Mais n’annonce-t-on pas madame Firmiani chez le ministre des Affaires Étrangères?
--Une femme née Cadignan!... dit vivement le nouveau comte en lançant un coup d’œil foudroyant à son Secrétaire général, car ni lui ni sa femme n’étaient nobles.
Beaucoup de personnes crurent qu’il s’agissait d’affaires importantes, les solliciteurs demeurèrent au fond du salon. Quand des Lupeaulx sortit, la comtesse nouvelle dit à son mari:--Je crois des Lupeaulx amoureux?
--Ce serait donc la première fois de sa vie, répondit-il en haussant les épaules comme pour dire à sa femme que des Lupeaulx ne s’occupait point de bagatelles.
Le ministre vit entrer un député du Centre droit et laissa sa femme pour aller caresser une voix indécise. Mais, sous le coup d’un désastre imprévu qui l’accablait, ce député voulait s’assurer une protection et venait annoncer en secret qu’il serait sous peu de jours obligé de donner sa démission. Ainsi prévenu, le Ministère pouvait faire jouer ses batteries avant l’Opposition.
Le ministre, c’est-à-dire des Lupeaulx, avait invité à dîner un personnage inamovible dans tous les Ministères, assez embarrassé de sa personne, et qui, dans son désir de prendre une contenance digne, restait planté sur ses deux jambes réunies à la façon d’une gaîne égyptienne. Ce fonctionnaire attendait près de la cheminée le moment de remercier le Secrétaire-général, dont la retraite brusque et imprévue le surprit au moment où il allait phraser un compliment. C’était purement et simplement le caissier du ministère, le seul employé qui ne tremblât jamais lors d’un changement.
Dans ce temps, la Chambre ne tripotait pas mesquinement le budget comme dans le temps déplorable où nous vivons, elle ne réduisait pas ignoblement les émoluments ministériels, elle ne faisait pas ce qu’en style de cuisine on nomme des économies de bouts de chandelles, elle accordait à chaque ministre qui prenait les affaires une indemnité dite de _déplacement_. Il en coûte hélas! autant pour entrer au ministère que pour en sortir, et l’arrivée entraîne des frais de toute nature qu’il est peu convenable d’inventorier. Cette indemnité consistait en vingt-cinq jolis petits mille francs. L’ordonnance apparaissait-elle au Moniteur, pendant que grands et petits, attroupés autour des poêles ou devant les cheminées, secoués par l’orage dans leurs places, se disaient: «Que va faire celui-là! va-t-il augmenter le nombre des employés, va-t-il en renvoyer deux pour en faire rentrer trois?» le paisible caissier prenait vingt-cinq beaux billets de banque, les attachait avec une épingle, et gravait sur sa figure de suisse de cathédrale une expression joyeuse. Il enfilait l’escalier des appartements et se faisait introduire chez monseigneur à son lever par les gens qui tous confondent, en un seul et même pouvoir, l’argent et le gardien de l’argent, le contenant et le contenu, l’idée et la forme. Le caissier saisissait le couple ministériel à l’aurore du ravissement pendant laquelle un homme d’État est bénin et bon prince. Au:--_Que voulez-vous?_ du ministre, il répondait par l’exhibition des chiffons, en disant qu’il s’empressait d’apporter à Son Excellence l’indemnité d’usage; il en expliquait les motifs à madame étonnée, mais heureuse, et qui ne manquait jamais de prélever quelque chose, souvent le tout. Un déplacement est une affaire de ménage. Le caissier tournait son compliment, et glissait à monseigneur quelques phrases:--Si Son Excellence daignait lui conserver sa place, si elle était contente d’un service purement mécanique, si, etc. Comme un homme qui apporte vingt-cinq mille francs est toujours un digne employé, le caissier ne sortait pas sans entendre sa confirmation au poste d’où il voyait passer, repasser et trépasser les ministres depuis vingt-cinq ans. Puis il se mettait aux ordres de madame, il apportait les treize mille francs du mois en temps utile, il les avançait ou les retardait à commandement, et se ménageait ainsi, suivant une vieille expression monastique, une voix au Chapitre. Ancien teneur de livres au Trésor quand le Trésor avait des livres tenus en parties doubles, le sieur Saillard fut indemnisé par sa place actuelle quand on y renonça. C’était un gros et gras bonhomme très-fort sur la tenue des livres et très-faible en toute autre chose, rond comme un zéro, simple comme bonjour, qui venait à pas comptés comme un éléphant, et s’en allait de même à la Place-Royale où il demeurait dans le rez-de-chaussée d’un vieil hôtel à lui. Il avait pour compagnon de route monsieur Isidore Baudoyer. Chef de bureau dans la Division de monsieur La Billardière et partant collègue de Rabourdin, lequel avait épousé sa fille Élisabeth, et avait naturellement pris un appartement au-dessus du sien. Personne ne doutait au Ministère que le père Saillard ne fût une bête, mais personne n’avait jamais pu savoir jusqu’où allait sa bêtise; elle était trop compacte pour être interrogée, elle ne sonnait pas le creux, elle absorbait tout sans rien rendre. Bixiou (un employé dont il sera bientôt question) avait fait sa charge en mettant une tête à perruque sur le haut d’un œuf et deux petites jambes dessous, avec cette inscription: «Né pour payer et recevoir sans jamais commettre d’erreurs. Un peu moins de bonheur, il eût été garçon de la banque de France; un peu plus d’ambition, il était remercié.» En ce moment, le ministre regardait son caissier comme on regarde une patère ou la corniche, sans imaginer que l’ornement puisse entendre le discours, ni comprendre une pensée secrète.
--Je tiens d’autant plus à ce que nous arrangions tout avec le préfet dans le plus profond mystère, que des Lupeaulx a des prétentions, disait le ministre au député démissionnaire, sa bicoque est dans votre Arrondissement et nous ne voulons pas de lui.
--Il n’a ni le cens, ni l’âge, dit le député.
--Oui, mais vous savez ce qui a été décidé pour Casimir Périer, relativement à l’âge. Quant à la possession annale, des Lupeaulx possède quelque chose qui ne vaut pas grand’chose; mais la loi n’a pas prévu les agrandissements, et il peut acquérir; or, les commissions ont la marche large pour les députés du Centre, et nous ne pourrions pas nous opposer ostensiblement à la bonne volonté que l’on aurait pour ce cher ami.
--Mais où prendrait-il l’argent pour des acquisitions?
--Et comment Manuel a-t-il été possesseur d’une maison à Paris? s’écria le ministre.
La patère écoutait, mais bien à son corps défendant. Ces vives interlocutions quoique murmurées aboutissaient à l’oreille de Saillard par des caprices d’acoustique encore mal observés. Savez-vous quel sentiment s’empara du bonhomme en entendant ces confidences politiques? une terreur cuisante. Il était de ces gens naïfs qui se désespèrent de paraître écouter ce qu’ils ne doivent pas entendre, d’entrer là où ils ne sont pas appelés, de paraître hardis quand ils sont timides, curieux quand ils sont discrets. Le caissier se glissa sur le tapis de manière à se reculer, en sorte que le ministre le trouva fort loin quand il l’aperçut. Saillard était un séide ministériel incapable de la moindre indiscrétion; si le ministre l’avait cru dans son secret, il n’aurait eu qu’à lui dire: _motus!_ Le caissier profita de l’affluence des courtisans, regagna un fiacre de son quartier pris à l’heure lors de ces coûteuses invitations, et revint à la Place-Royale.
A l’heure où le père Saillard voyageait dans Paris, son gendre et sa chère Élisabeth étaient occupés avec l’abbé Gaudron, leur directeur, à faire un vertueux boston en compagnie de quelques voisins, et d’un certain Martin Falleix, fondeur en cuivre au faubourg Saint-Antoine, à qui Saillard avait prêté les fonds nécessaires pour créer un bénéficieux établissement. Ce Falleix, honnête Auvergnat venu le chaudron sur le dos, avait été promptement employé chez les Brézac, grands dépeceurs de châteaux. Vers vingt-sept ans, altéré de bien-être tout comme un autre, Martin Falleix eut le bonheur d’être commandité par monsieur Saillard pour l’exploitation d’une découverte en fonderie. (Brevet d’invention et médaille d’or à l’exposition de 1825.) Madame Baudoyer, dont la fille unique marchait, suivant un mot du père Saillard, sur la queue de ses douze ans, avait jeté son dévolu sur Falleix, garçon trapu, noiraud, actif, de probité dégourdie, dont elle faisait l’éducation. Suivant ses idées, cette éducation consistait à apprendre au petit Auvergnat à jouer au boston, à bien tenir ses cartes, à ne pas laisser voir dans son jeu, à venir chez eux rasé, les mains savonnées au gros savon ordinaire, à ne pas jurer, à parler leur français, à porter des bottes au lieu de souliers, des chemises en calicot au lieu de chemises en toile à sacs, à relever ses cheveux au lieu de les tenir plats. Depuis huit jours, Élisabeth avait décidé Falleix à ôter de ses oreilles deux énormes anneaux plats, qui ressemblaient à des cerceaux.
--Vous allez trop loin, madame Baudoyer, dit-il en la voyant heureuse de ce sacrifice, vous prenez sur moi trop d’empire: vous me faites nettoyer mes dents, ce qui les ébranle; vous me ferez bientôt brosser mes ongles et friser mes cheveux, ce qui ne va pas dans notre commerce: on n’y aime pas les muscadins.
Élisabeth Baudoyer, _née Saillard_, est une de ces figures qui se dérobent au pinceau par leur vulgarité même, et qui néanmoins doivent être esquissées, car elles offrent une expression de cette petite bourgeoisie parisienne, placée au-dessus des riches artisans et au-dessous de la haute classe, dont les qualités sont presque des vices, dont les défauts n’ont rien d’aimable, mais dont les mœurs, quoique plates, ne manquent pas d’originalité. Élisabeth avait en elle quelque chose de chétif qui faisait mal à voir. Sa taille, qui dépassait à peine quatre pieds, était si mince que sa ceinture comportait à peine une demi-aune. Ses traits fins, ramassés vers le nez, donnaient à sa figure une vague ressemblance avec le museau d’une belette. A trente ans passés, elle paraissait n’en avoir que seize ou dix-sept. Ses yeux d’un bleu de faïence, opprimés par de grosses paupières unies à l’arcade des sourcils, jetaient peu d’éclat. Tout en elle était mesquin: et ses cheveux d’un blond qui tirait sur le blanc, et son front plat éclairé par des plans où le jour semblait s’arrêter, et son teint plein de tons gris presque plombés. Le bas du visage plus triangulaire qu’ovale terminait irrégulièrement des contours assez généralement tourmentés. Enfin la voix offrait une assez jolie suite d’intonations aigres-douces. Élisabeth était bien la petite bourgeoisie conseillant son mari le soir sur l’oreiller, n’ayant pas le moindre mérite dans ses vertus; ambitieuse sans arrière-pensée, par le seul développement de l’égoïsme domestique; à la campagne, elle aurait voulu arrondir ses propriétés; dans l’administration, elle voulait avancer. Dire la vie de son père et de sa mère, dira toute la femme en peignant l’enfance de la jeune fille.
Monsieur Saillard avait épousé la fille d’un marchand de meubles, établi sous les piliers des Halles. L’exiguïté de leur fortune avait primitivement obligé monsieur et madame Saillard à de constantes privations. Après trente-trois ans de mariage et vingt-neuf ans de travail dans les Bureaux, la fortune des Saillard (leur société les nommait ainsi) consistait en soixante mille francs confiés à Falleix, l’hôtel de la Place-Royale acheté quarante mille francs en 1804, et trente-six mille francs de dot donnés à leur fille. Dans ce capital, la succession de la veuve Bidault, mère de madame Saillard, représentait une somme de cinquante mille francs environ. Les appointements de Saillard avaient toujours été de quatre mille cinq cents francs, car sa place était un vrai cul-de-sac administratif qui pendant longtemps ne tenta personne. Ces quatre-vingt-dix mille francs, amassés sou à sou, provenaient donc d’économies sordides et fort inintelligemment employées. En effet les Saillard ne connaissaient pas d’autre manière de placer leur argent que de le porter, par somme de dix mille francs, chez leur notaire, monsieur Sorbier, prédécesseur de Cardot, et de le prêter à cinq pour cent par première hypothèque avec subrogation dans les droits de la femme, quand l’emprunteur était marié! Madame Saillard obtint en 1804 un bureau de papier timbré dont le détail détermina l’entrée d’une servante au logis. En ce moment l’hôtel, qui valait plus de cent mille francs, en rapportait huit mille. Falleix donnait sept pour cent de ses soixante mille francs, outre un partage égal des bénéfices. Ainsi les Saillard jouissaient d’au moins dix-sept mille livres de rente. Toute l’ambition du bonhomme était d’avoir la croix en prenant sa retraite.
La jeunesse d’Élisabeth fut un travail constant dans une famille dont les mœurs étaient si pénibles et les idées si simples. On y délibérait sur l’acquisition d’un chapeau pour Saillard, on comptait combien d’années avait duré un habit, les parapluies étaient accrochés par en haut au moyen d’une boucle en cuivre. Depuis 1804, il ne s’était pas fait une réparation à la maison. Les Saillard gardaient leur rez-de-chaussée dans l’état où le précédent propriétaire le leur avait livré: les trumeaux étaient dédorés, les peintures des dessus de porte se voyaient à peine sous la couche de poussière qu’y avait mise le Temps. Ils conservaient dans ces grandes et belles pièces à cheminées en marbre sculpté, à plafonds dignes de ceux de Versailles, les meubles trouvés chez la veuve Bidault. C’étaient des fauteuils en bois de noyer disjoints et couverts en tapisseries, des commodes en bois de rose, des guéridons à galerie en cuivre et à marbres blancs fendus, un superbe secrétaire de Boulle auquel la mode n’avait pas encore rendu sa valeur, enfin le tohu-bohu des bonnes occasions saisies par la marchande des piliers des Halles: tableaux achetés à cause de la beauté des cadres; vaisselle d’ordre composite, c’est-à-dire un dessert en magnifiques assiettes du Japon, et le reste en porcelaine de toutes les paroisses; argenterie dépareillée, vieux cristaux, beau linge damassé, lit en tombeau garni de perse et à plumes. Au milieu de toutes ces reliques, madame Saillard habitait une bergère d’acajou moderne, les pieds sur une chaufferette brûlée à chaque trou, près d’une cheminée pleine de cendres et sans feu, sur laquelle se voyaient un cartel, des bronzes antiques, des candélabres à fleurs, mais sans bougies, car elle s’éclairait avec un martinet en cuivre d’où s’élevait une haute chandelle cannelée par différents coulages.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
MADAME SAILLARD ET SA FILLE.
Quoiqu’elle eût cinquante-sept ans et que sess travaux obstinés au sein du ménage lui permissent bien de se reposer, elle tricotait les bas de son mari, etc...
(LES EMPLOYÉS.)]
Madame Saillard avait un visage où, malgré ses rides, se peignaient l’entêtement et la sévérité, l’étroitesse de ses idées, une probité quadrangulaire, une religion sans pitié, une avarice naïve et la paix d’une conscience nette. Dans certains tableaux flamands, vous voyez des femmes de bourgmestres ainsi composées par la nature et bien reproduites par le pinceau; mais elles ont de belles robes en velours ou d’étoffes précieuses, tandis que madame Saillard n’avait pas de robes, mais ce vêtement antique nommé, dans la Touraine et dans la Picardie, des cottes, ou plus généralement en France, des cotillons, espèce de jupes plissées derrière et sur les côtés, mises les unes sur les autres. Son corsage était serré dans un casaquin, autre mode d’un autre âge! Elle conservait le bonnet à papillon et les souliers à talons hauts. Quoiqu’elle eût cinquante-sept ans et que ses travaux obstinés au sein du ménage lui permissent bien de se reposer, elle tricotait les bas de son mari, les siens et ceux d’un oncle, comme tricotent les femmes de la campagne, en marchant, en parlant, en se promenant dans le jardin, en allant voir ce qui se passait à sa cuisine.
D’abord infligée par la nécessité, l’avarice des Saillard était devenue une habitude. Au retour du Bureau, le caissier mettait habit bas, il faisait lui-même le beau jardin fermé sur la cour par une grille, et qu’il s’était réservé. Pendant long-temps, Élisabeth était allée le matin au marché avec sa mère, et toutes deux suffisaient aux soins du ménage. La mère cuisait admirablement un canard aux navets; mais, selon le père Saillard, Élisabeth n’avait pas sa pareille pour savoir accommoder aux oignons les restes d’un gigot. «C’était à manger son oncle sans s’en apercevoir.» Aussitôt qu’Élisabeth avait su tenir une aiguille, sa mère lui avait fait raccommoder le linge de la maison et les habits de son père. Sans cesse occupée comme une servante, elle ne sortait jamais seule. Quoique demeurant à deux pas du boulevard du Temple, où se trouvaient Franconi, la Gaîté, l’Ambigu-Comique, et plus loin la Porte Saint-Martin, Élisabeth n’était jamais allée à la _comédie_. Quand elle eut la fantaisie de _voir ce que c’était_, avec la permission de monsieur Gaudron, bien entendu, monsieur Baudoyer la mena, par magnificence et afin de lui montrer le plus beau de tous les spectacles, à l’Opéra, où se donnait alors _le Laboureur chinois_. Élisabeth trouva la _comédie_ ennuyeuse comme les mouches et n’y voulut plus retourner. Le dimanche, après avoir cheminé quatre fois de la Place-Royale à l’église Saint-Paul, car sa mère lui faisait pratiquer strictement les préceptes et les devoirs de la religion, son père et sa mère la conduisaient devant le café Turc, où ils s’asseyaient sur les chaises placées alors entre une barrière et le mur. Les Saillard se dépêchaient d’arriver les premiers afin d’être au bon endroit, et se divertissaient à voir passer le monde. A cette époque, le Jardin Turc était le rendez-vous des élégants et élégantes du Marais, du faubourg Saint-Antoine et lieux circonvoisins. Élisabeth n’avait jamais porté que des robes d’indienne en été, de mérinos en hiver, et les faisait elle-même; sa mère ne lui donnait que vingt francs par mois pour son entretien; mais son père, qui l’aimait beaucoup, tempérait cette rigueur par quelques présents. Elle n’avait jamais lu ce que l’abbé Gaudron, vicaire de Saint-Paul et le conseil de la maison, appelait des livres profanes. Ce régime avait porté ses fruits. Obligée d’employer ses sentiments à une passion quelconque, Élisabeth devint âpre au gain. Elle ne manquait ni de sens ni de perspicacité; mais les idées religieuses et son ignorance ayant enveloppé ses qualités dans un cercle d’airain, elles ne s’exercèrent que sur les choses les plus vulgaires de la vie; puis, disséminées sur peu de points, elles se portaient tout entières dans l’affaire en train. Réprimé par la dévotion, son esprit naturel dut se déployer entre les limites posées par les cas de conscience, qui sont un magasin de subtilités où l’intérêt choisit ses échappatoires. Semblable à ces saints personnages chez qui la religion n’a pas étouffé l’ambition, elle était capable de demander au prochain des actions blâmables pour en recueillir tout le fruit; dans l’occasion, elle eût été, comme eux, implacable pour son dû, sournoise dans les moyens. Offensée, elle eût observé ses adversaires avec la perfide patience des chats, et se serait ménagé quelque froide et complète vengeance mise sur le compte du bon Dieu. Jusqu’au mariage d’Élisabeth, les Saillard vécurent sans autre société que celle de l’abbé Gaudron, prêtre auvergnat, nommé vicaire de Saint-Paul lors de la restauration du culte catholique. A cet ecclésiastique, ami de feu madame Bidault, se joignait l’oncle paternel de madame Saillard, vieux marchand de papier retiré depuis l’an II de la République, alors âgé de soixante-neuf ans et qui venait les voir le dimanche seulement, parce qu’on ne faisait pas d’affaires ce jour-là.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
M. BIDAULT-GIGONNET.
Ce petit vieillard, à figure d’une teinte verdâtre, laissait flotter ses cheveux gris sous son tricorne.....
(LES EMPLOYÉS.)]
Ce petit vieillard à figure d’un teint verdâtre, prise presque tout entière par un nez rouge comme celui d’un buveur et percée de deux yeux de vautour, laissait flotter ses cheveux gris sous un tricorne, portait des culottes dont les oreilles dépassaient démesurément les boucles, des bas de coton chinés, tricotés par sa nièce, qu’il appelait toujours _la petite Saillard_; de gros souliers à boucles d’argent et une redingote multicolore. Il ressemblait beaucoup à ces petits sacristains-bedeaux-sonneurs-suisses-fossoyeurs-chantres de village, que l’on prend pour des fantaisies de caricaturiste jusqu’à ce qu’on les ait vus en personne. En ce moment, il arrivait encore à pied pour dîner et s’en retournait de même rue Grenétat, où il demeurait à un troisième étage. Son métier consistait à escompter les valeurs du commerce dans le quartier Saint-Martin, où il était connu sous le sobriquet de Gigonnet, à cause du mouvement fébrile et convulsif par lequel il levait la jambe. Monsieur Bidault avait commencé l’escompte dès l’an II, avec un Hollandais, le sieur Werbrust, ami de Gobseck.
Plus tard, dans le banc de la Fabrique de Saint-Paul, Saillard fit la connaissance de monsieur et madame Transon, gros négociants en poteries, établis rue de Lesdiguières, qui s’intéressèrent à Élisabeth, et, qui, dans l’intention de la marier, produisirent le jeune Isidore Baudoyer chez les Saillard. La liaison de monsieur et madame Baudoyer avec les Saillard se resserra par l’approbation de Gigonnet, qui, pendant long-temps, avait employé dans ses affaires un sieur Mitral, huissier, frère de madame Baudoyer la mère, lequel voulait alors se retirer dans une jolie maison à l’Ile-Adam. Monsieur et madame Baudoyer, père et mère d’Isidore, honnêtes mégissiers de la rue Censier, avaient lentement fait une fortune médiocre dans un commerce routinier. Après avoir marié leur fils unique, auquel ils donnèrent cinquante mille francs, ils pensèrent à vivre à la campagne, et choisirent le pays de l’Ile-Adam où ils attirèrent Mitral; mais ils vinrent fréquemment à Paris, où ils avaient conservé un pied-à-terre dans la maison de la rue Censier donnée en dot à Isidore. Les Baudoyer jouissaient encore de mille écus de rente, après avoir doté leur fils.
Monsieur Mitral, homme à perruque sinistre, à visage de la couleur de la Seine et où brillaient deux yeux tabac d’Espagne, froid comme une corde à puits, et sentant la souris, gardait le secret sur sa fortune; mais il devait opérer dans son coin comme Werbrust et Gigonnet opéraient dans le quartier Saint-Martin.
Si le cercle de cette famille s’étendit, ni ses idées ni ses mœurs ne changèrent. On fêtait les saints du père, de la mère, du gendre, de la fille et de la petite-fille, l’anniversaire des naissances et des mariages, Pâques, Noël, le premier jour de l’an et les Rois. Ces fêtes occasionnaient de grands balayages et un nettoiement universel au logis, ce qui ajoutait l’utilité aux douceurs de ces cérémonies domestiques. Puis s’offraient en grande pompe, et avec accompagnement de bouquets, des cadeaux utiles: une paire de bas de soie ou un bonnet à poil pour Saillard, des boucles d’or, un plat d’argent pour Élisabeth ou pour son mari à qui l’on faisait peu à peu un service de vaisselle plate, des cottes en soie à madame Saillard qui les gardait en pièces. A propos du présent, on asseyait le gratifié dans un fauteuil en lui disant pendant un certain temps:--Devine ce que nous t’allons donner! Enfin s’entamait un dîner splendide, de cinq heures de durée, auquel étaient conviés l’abbé Gaudron, Falleix, Rabourdin, monsieur Godard, jadis Sous-chef de monsieur Baudoyer, monsieur Bataille, capitaine de la compagnie à laquelle appartenaient le gendre et le beau-père. Monsieur Cardot, né prié, faisait comme Rabourdin, il acceptait une invitation sur six. On chantait au dessert, l’on s’embrassait avec enthousiasme en se souhaitant tous les bonheurs possibles, et l’on exposait les cadeaux, en demandant leur avis à tous les invités. Le jour du bonnet à poil, Saillard l’avait gardé sur la tête pendant le dessert, à la satisfaction générale. Le soir, les simples connaissances venaient, et il y avait bal. On dansait long-temps au son d’un unique violon; mais depuis six ans monsieur Godard, grand joueur de flûte, contribuait à la fête par l’addition d’un perçant flageolet. La cuisinière et la bonne de madame Baudoyer, la vieille Catherine, servante de madame Saillard, le portier ou sa femme faisaient galerie à la porte du salon. Les domestiques recevaient un écu de trois livres pour s’acheter du vin et du café. Cette société considérait Baudoyer et Saillard comme des hommes transcendants: ils étaient employés par le gouvernement, ils avaient percé par leur mérite; ils travaillaient, disait-on, avec le ministre, ils devaient leur fortune à leurs talents, ils étaient des hommes politiques; mais Baudoyer passait pour le plus capable, sa place de Chef de bureau supposait des travaux beaucoup plus compliqués, plus ardus que ceux de la tenue d’une caisse. Puis, quoique fils d’un mégissier de la rue Censier, Isidore avait eu le génie de faire des études, l’audace de renoncer à l’établissement de son père pour aborder les Bureaux, où il était parvenu à un poste éminent. Enfin, peu communicatif, on le regardait comme un profond penseur, et peut-être, disaient les Transon, deviendra-t-il quelque jour le député du huitième arrondissement. En entendant ces propos, il arrivait souvent à Gigonnet de pincer ses lèvres, déjà si pincées, et de jeter un coup d’œil à sa petite-nièce Élisabeth.
Au physique, Isidore était un homme âgé de trente-sept ans, grand et gros, qui transpirait facilement, et dont la tête ressemblait à celle d’un hydrocéphale. Cette tête énorme, couverte de cheveux châtains et coupés ras, se rattachait au col par un rouleau de chair qui doublait le collet de son habit. Il avait des bras d’Hercule, des mains dignes de Domitien, un ventre que sa sobriété contenait au majestueux, selon le mot de Brillat-Savarin. Sa figure tenait beaucoup de celle de l’empereur Alexandre. Le type tartare se retrouvait dans ses petits yeux, dans son nez aplati relevé du bout, dans sa bouche à lèvres froides et dans son menton court. Le front était bas et étroit. Quoique d’un tempérament lymphatique, le dévot Isidore s’adonnait à une excessive passion conjugale que le temps n’altérait point. Malgré sa ressemblance avec le bel empereur de Russie et le terrible Domitien, Isidore était tout simplement un bureaucrate, peu capable comme Chef de bureau, mais routinièrement formé au travail et qui cachait une nullité flasque sous une enveloppe si épaisse qu’aucun scalpel ne pouvait la mettre à nu. Ses fortes études, pendant lesquelles il déploya la patience et la sagesse d’un bœuf, sa tête carrée avaient trompé ses parents, qui le crurent un homme extraordinaire. Méticuleux et pédant, diseur et tracassier, l’effroi de ses employés auxquels il faisait de continuelles observations, il exigeait les points et les virgules, accomplissait avec rigueur les règlements, et se montrait si terriblement exact que nul à son bureau ne manquait à s’y trouver avant lui. Baudoyer portait un habit bleu barbeau à boutons jaunes, un gilet chamois, un pantalon gris et une cravate de couleur. Il avait de larges pieds mal chaussés. La chaîne de sa montre était ornée d’un énorme paquet de vieilles breloques parmi lesquelles il conservait en 1824 les graines d’Amérique à la mode en l’an VII.
Au sein de cette famille qui se maintenait par la force des liens religieux, par la rigueur de ses mœurs, par une pensée unique, celle de l’avarice qui devient alors comme une boussole, Élisabeth était forcée de se parler à elle-même au lieu de communiquer ses idées, car elle se sentait sans pairs qui la comprissent. Quoique les faits l’eussent contrainte à juger son mari, la dévote soutenait de son mieux l’opinion favorable à monsieur Baudoyer; elle lui témoignait un profond respect, honorant en lui le père de sa fille, son mari, le pouvoir temporel, disait le vicaire de Saint-Paul. Aussi aurait-elle regardé comme un péché mortel de faire un seul geste, de lancer un seul coup d’œil, de dire une seule parole qui eût pu révéler à un étranger sa véritable opinion sur l’imbécile Baudoyer; elle professait même une obéissance passive pour toutes ses volontés. Tous les bruits de la vie arrivaient à son oreille, elle les recueillait, les comparait pour elle seule, et jugeait si sainement des choses et des hommes, qu’au moment où cette histoire commence, elle était l’oracle secret des deux fonctionnaires, insensiblement arrivés tous deux à ne rien faire sans la consulter. Le père Saillard disait naïvement: «Est-elle fûtée, ct’Élisabeth?» Mais Baudoyer, trop sot pour ne pas être gonflé par la fausse réputation dont il jouissait dans le quartier Saint-Antoine, niait l’esprit de sa femme, tout en le mettant à profit. Élisabeth avait deviné que son oncle Bidault dit Gigonnet devait être riche et maniait des sommes énormes. Éclairée par l’intérêt, elle connaissait monsieur des Lupeaulx mieux que ne le connaissait le ministre. En se trouvant mariée à un imbécile, elle pensait bien que la vie aurait pu aller autrement pour elle, mais elle soupçonnait le mieux sans vouloir le connaître. Toutes ses affections douces trouvaient un aliment dans son amour pour sa fille, à qui elle évitait les peines qu’elle avait supportées dans son enfance, et elle se croyait ainsi quitte envers le monde des sentiments. Pour sa fille seule, elle avait décidé son père à l’acte exorbitant de son association avec Falleix. Falleix avait été présenté chez les Saillard par le vieux Bidault, qui lui prêtait de l’argent sur des marchandises. Falleix trouvait _son vieux pays_ trop cher, il s’était plaint avec candeur devant les Saillard de ce que Gigonnet prenait dix-huit pour cent à un Auvergnat. La vieille madame Saillard avait osé blâmer son oncle qui répondit:--C’est bien parce qu’il est Auvergnat que je ne lui prends que dix-huit pour cent!
Falleix, âgé de vingt-huit ans, ayant fait une découverte et la communiquant à Saillard, paraissait avoir le cœur sur la main, expression du vocabulaire Saillard, et semblait promis à une grande fortune; Élisabeth conçut aussitôt de le _mitonner_ pour sa fille, et de former elle-même son gendre, calculant ainsi à sept ans de distance. Martin Falleix rendit d’incroyables respects à madame Baudoyer, à laquelle il reconnut un esprit supérieur. Eût-il plus tard des millions, il devait toujours appartenir à cette maison, où il trouvait une famille. La petite Baudoyer était déjà stylée à lui apporter gentiment à boire et à placer son chapeau.
Au moment où monsieur Saillard rentra du Ministère, le boston allait son train. Élisabeth conseillait Falleix. Madame Saillard tricotait au coin du feu en regardant le jeu du vicaire de Saint-Paul. Monsieur Baudoyer, immobile comme un Terme, employait son intelligence à calculer où étaient les cartes et faisait face à Mitral, venu de l’Ile-d’Adam pour les fêtes de Noël. Personne ne se dérangea pour le caissier, qui se promena pendant quelques instants dans le salon, en montrant sa grosse face crispée par une méditation insolite.
--Il est toujours comme ça quand il dîne chez le ministre, ce qui n’arrive heureusement que deux fois par an, dit madame Saillard, car ils me l’extermineraient. Saillard n’était point fait pour être dans le gouvernement.--Ah ça, j’espère, Saillard, lui dit-elle à haute voix, que tu ne vas pas garder ici ta culotte de soie et ton habit de drap d’Elbeuf. Va donc quitter tout cela, ne l’use pas ici pour rien, ma mère.
--Ton père a quelque chose, dit Baudoyer à sa femme quand le caissier fut dans sa chambre à se déshabiller sans feu.
--Peut-être monsieur de La Billardière est-il mort, dit simplement Élisabeth; et comme il désire que tu le remplaces, ça le tracasse.
--Si je puis vous être utile à quelque chose, dit en s’inclinant le vicaire de Saint-Paul, usez de moi, j’ai l’honneur d’être connu de madame la Dauphine. Nous sommes dans un temps où il faut donner les emplois à des gens dévoués et dont les principes religieux soient inébranlables.
--Tiens, dit Falleix, faut donc des protections aux gens de mérite pour arriver dans vos états? J’ai bien fait de me faire fondeur, la pratique sait dénicher les choses bien fabriquées...
--Monsieur, répondit Baudoyer, le gouvernement est le gouvernement, ne l’attaquez jamais ici.
--En effet, dit le vicaire, vous parlez là comme le _Constitutionnel_.
--Le _Constitutionnel_ ne dit pas autre chose, reprit Baudoyer qui ne le lisait jamais.
Le caissier croyait son gendre aussi supérieur en talents à Rabourdin qu’il croyait Dieu au-dessus de saint Crépin, disait-il; mais le bonhomme souhaitait cet avancement avec naïveté. Mu par le sentiment qui porte tous les employés à monter en grade, passion violente, irréfléchie, brutale, il voulait le succès, comme il voulait la croix de la Légion-d’Honneur, sans rien faire contre sa conscience, et par la seule force du mérite. Selon lui, un homme qui avait eu la patience d’être assis pendant vingt-cinq ans dans un bureau, derrière un grillage, s’était tué pour la patrie et avait bien mérité la croix. Pour servir son gendre, il n’avait pas inventé autre chose que de glisser une phrase à la femme de Son Excellence, en lui apportant le traitement du mois.
--Hé! bien, Saillard, tu as l’air d’avoir perdu tous tes parents? Parle-nous donc, mon fils. Dis-nous donc quelque chose, lui cria sa femme quand il rentra.
Saillard tourna sur ses talons après avoir fait un signe à sa fille, pour se défendre de parler politique devant les étrangers. Quand monsieur Mitral et le vicaire furent partis, Saillard recula la table, se mit dans un fauteuil et se posa comme il se posait quand il avait un cancan de bureau à répéter, mouvements semblables aux trois coups frappés sur le théâtre à la Comédie française. Après avoir recommandé le plus profond secret à sa femme, à son gendre et à sa fille, car, quelque mince que fût le cancan, leurs places, selon lui, dépendaient toujours de leur discrétion, il leur raconta cette incompréhensible énigme de la démission d’un député, de l’envie bien légitime du Secrétaire-général d’être nommé à sa place, de la secrète opposition du Ministère au vœu d’un de ses plus fermes soutiens, d’un de ses zélés serviteurs; puis l’affaire de l’âge et du cens. Ce fut une avalanche de suppositions noyée dans les raisonnements des deux employés qui se renvoyèrent l’un à l’autre des tartines de bêtises. Élisabeth, elle, fit trois questions.
--Si monsieur des Lupeaulx est pour nous, monsieur Baudoyer sera-t-il sûrement nommé?
--_Quien, parbleu!_ s’écria le caissier.
--En 1814, mon oncle Bidault et monsieur Gobseck son ami l’ont obligé, pensa-t-elle. A-t-il encore des dettes?
--Oui, fit le caissier en appuyant par un sifflement piteux et prolongé sur la dernière voyelle. Il y a eu des oppositions sur le traitement, mais elles ont été levées par ordre supérieur, un mandat à vue.
--Où donc est sa terre des Lupeaulx?
--_Quien, parbleu!_ dans le pays de ton grand-père et de ton grand-oncle Bidault, de Falleix, pas loin de l’arrondissement du député qui descend la garde...
Quand son colosse de mari fut couché, Élisabeth se pencha sur lui, et quoiqu’il eût taxé ses questions de _lubies_:--Mon ami, dit-elle, peut-être auras-tu la place de monsieur de La Billardière.
--Te voilà encore avec tes imaginations, dit Baudoyer. Laisse donc monsieur Gaudron parler à la Dauphine, et ne te mêle pas des Bureaux.
A onze heures, au moment où tout était calme à la Place-Royale, monsieur des Lupeaulx quittait l’Opéra pour venir rue Duphot. Ce mercredi fut un des plus brillants de madame Rabourdin. Plusieurs de ses habitués revinrent du théâtre et augmentèrent les groupes formés dans ses salons et où se remarquaient plusieurs célébrités: Canalis le poète, le peintre Schinner, le docteur Bianchon, Lucien de Rubempré, Octave de Camps, le comte de Granville, le vicomte de Fontaine, du Bruel le vaudevilliste, Andoche Finot le journaliste, Derville, une des plus fortes têtes du palais, le baron du Châtelet, député, du Tillet le banquier, des jeunes gens élégants comme Paul de Manerville et le jeune comte d’Esgrignon. Célestine servait le thé quand le Secrétaire-général entra, sa toilette lui allait bien ce soir-là: elle avait une robe de velours noir sans ornement, une écharpe de gaze noire, les cheveux bien lissés, relevés par une natte ronde, et de chaque côté les boucles tombant à l’anglaise. Ce qui distinguait cette femme, était le laissez-aller italien de l’artiste, une facile compréhension de toute chose, et la grâce avec laquelle elle souhaitait la bienvenue au moindre désir de ses amis. La nature lui avait donné une taille svelte pour se retourner lestement au premier mot d’interrogation, des yeux noirs fendus à l’orientale et inclinés comme ceux des Chinoises pour voir de côté; elle savait ménager sa voix insinuante et douce de manière à répandre un charme caressant sur toute parole, même celle jetée au hasard; elle avait de ces pieds que l’on ne voit que dans les portraits où les peintres mentent à leur aise en chaussant leur modèle, seule flatterie qui ne compromette pas l’Anatomie. Son teint, un peu jaune au jour comme est celui des brunes, jetait un vif éclat aux lumières qui faisaient briller ses cheveux et ses yeux noirs. Enfin ses formes minces et découpées rappelaient à l’artiste celles de la Vénus du Moyen-Age trouvée par Jean Goujon, l’illustre statuaire de Diane de Poitiers.
Des Lupeaulx s’arrêta sur la porte en s’appuyant l’épaule au chambranle. Cet espion des idées ne se refusa pas au plaisir d’espionner un sentiment, car cette femme l’intéressait beaucoup plus qu’aucune de celles auxquelles il s’était attaché. Des Lupeaulx arrivait à l’âge où les hommes ont des prétentions excessives auprès des femmes. Les premiers cheveux blancs amènent les dernières passions, les plus violentes parce qu’elles sont à cheval sur une puissance qui finit et sur une faiblesse qui commence. Quarante ans est l’âge des folies, l’âge où l’homme veut être aimé pour lui, car alors son amour ne se soutient plus par lui-même, comme aux premiers jours de la vie où l’on peut être heureux en aimant à tort et à travers, à la façon de Chérubin. A quarante ans, on veut tout, tant on craint de ne rien obtenir, tandis qu’à vingt-cinq ans on a tant de choses qu’on ne sait rien vouloir. A vingt-cinq ans, on marche avec tant de forces qu’on les dissipe impunément; mais à quarante ans on prend l’abus pour la puissance. Les pensées qui saisirent en ce moment des Lupeaulx furent sans doute mélancoliques. Les nerfs de ce vieux Beau se détendirent, le sourire agréable qui lui servait de physionomie et lui faisait comme un masque en crispant sa figure, se dissipa; l’homme vrai parut, il fut horrible; Rabourdin l’aperçut, et se dit:--Que lui est-il arrivé? Est-il en disgrâce? Le Secrétaire-général se souvenait seulement d’avoir été trop promptement quitté naguère par la jolie madame Colleville dont les intentions furent exactement celle de Célestine. Rabourdin surprit ce faux homme d’État les yeux attachés sur sa femme, et il enregistra ce regard dans sa mémoire. Rabourdin était un observateur trop perspicace pour ne pas connaître des Lupeaulx à fond, il le méprisait profondément: mais, comme chez les hommes très-occupés, ses sentiments n’arrivaient pas à la surface. L’emportement que cause un travail aimé équivaut à la plus habile dissimulation, les opinions de Rabourdin étaient donc lettres closes pour des Lupeaulx. Le Chef de bureau voyait avec peine ce parvenu politique chez lui, mais il n’avait pas voulu contrarier sa femme. En ce moment, il causait confidentiellement avec un surnuméraire qui devait jouer un rôle dans l’intrigue engendrée par la mort certaine de La Billardière, il épia donc d’un regard fort distrait Célestine et des Lupeaulx.
Ici, peut-être doit-on expliquer, autant pour les étrangers que pour nos neveux, ce qu’est à Paris un surnuméraire.
Le surnuméraire est à l’Administration ce que l’enfant de chœur est à l’Église, ce que l’enfant de troupe est au Régiment, ce que le rat est au Théâtre: quelque chose de naïf, de candide, un être aveuglé par les illusions. Sans l’illusion, où irions-nous? Elle donne la puissance de manger la _vache enragée_ des Arts, de dévorer les commencements de toute science en nous donnant la croyance. L’illusion est une foi démesurée! Or, il a foi en l’Administration, le surnuméraire! il ne la suppose pas froide, atroce, dure comme elle est. Il n’y a que deux genres de surnuméraires: les surnuméraires riches et les surnuméraires pauvres. Le surnuméraire pauvre est riche d’espérance et a besoin d’une place, le surnuméraire riche est pauvre d’esprit et n’a besoin de rien. Une famille riche n’est pas assez niaise pour mettre un homme d’esprit dans l’Administration. Le surnuméraire riche est confié à un employé supérieur ou placé près du Directeur-général, qui l’initie à ce que Bilboquet, ce profond philosophe, appellerait la haute comédie de l’Administration: on lui adoucit les horreurs du stage jusqu’à ce qu’il soit nommé à quelque emploi. Le surnuméraire riche n’effraie jamais les bureaux. Les employés savent qu’il ne les menace point, le surnuméraire riche ne vise que les hauts emplois de l’administration. Vers cette époque, bien des familles se disaient:--«Que ferons nous de nos enfants?» L’Armée n’offrait point de chances de fortune. Les carrières spéciales, le Génie civil, la Marine, les Mines, le Génie militaire, le Professorat étaient barricadés par des règlements ou défendus par des concours; tandis que le mouvement rotatoire qui métamorphose les employés en préfets, sous-préfets, directeur des contributions, receveurs, etc., en bons-hommes de lanterne magique, n’est soumis à aucune loi, à aucun stage. Par cette lacune, débouchèrent les surnuméraires à cabriolet, à beaux habits, à moustaches, et impertinents comme des parvenus. Le journalisme persécutait assez le surnuméraire riche, toujours cousin, neveu, parent de quelque ministre, de quelque député, d’un pair très-influent; mais les employés, complices de ce surnuméraire, en recherchaient la protection. Le surnuméraire pauvre, le vrai, le seul surnuméraire, est presque toujours le fils de quelque veuve d’employé qui vit sur une maigre pension et se tue à nourrir son fils jusqu’à ce qu’il arrive à la place d’expéditionnaire, et qui meurt le laissant près du bâton de maréchal, quelque place de commis-rédacteur, de commis d’ordre, ou peut-être de Sous-chef. Toujours logé dans un quartier où les loyers ne sont pas chers, ce surnuméraire part de bonne heure; pour lui, l’état du ciel est la seule question d’Orient! Venir à pied, ne pas se crotter, ménager ses habits, calculer le temps qu’une trop forte averse peut lui prendre s’il est forcé de se mettre à l’abri, combien de préoccupations! Les trottoirs dans les rues, le dallage des boulevards et des quais furent des bienfaits pour lui. Quand, par des causes bizarres, vous êtes dans Paris à sept heures et demie ou huit heures du matin, en hiver, que vous voyez, par un froid piquant, par une pluie, par un mauvais temps quelconque, poindre un craintif et pâle jeune homme, sans cigare, faites attention à ses poches!... vous y verrez la configuration d’une flûte que sa mère lui a donnée, afin qu’il puisse, sans danger pour son estomac, franchir les neuf heures qui séparent son déjeuner de son dîner. La candeur des surnuméraires dure peu, d’ailleurs. Un jeune homme, éclairé par les lueurs de la vie parisienne, a bientôt mesuré la distance effroyable qui se trouve entre un Sous-chef et lui, cette distance qu’aucun mathématicien, ni Archimède, ni Newton, ni Pascal, ni Leibnitz, ni Kepler, ni Laplace, n’a pu évaluer, et qui existe entre 0 et le chiffre 1, entre une gratification problématique et un traitement! Le surnuméraire aperçoit donc assez promptement les impossibilités de la carrière, il entend parler des passe-droits par des employés qui les expliquent; il découvre les intrigues des Bureaux, il voit les moyens exceptionnels par lesquels ses supérieurs sont parvenus: l’un a épousé une jeune personne qui a fait une faute; l’autre, la fille naturelle d’un ministre: celui-ci a endossé une grave responsabilité; celui-là, plein de talent, a risqué sa santé dans des travaux forcés, il avait une persévérance de taupe, et l’on ne se sent pas toujours capable de tels prodiges! Tout se sait dans les bureaux. L’homme incapable a une femme pleine de tête qui l’a poussé par là, qui l’a fait nommer député; s’il n’a pas de talent dans les Bureaux, il intrigaille à la Chambre. Tel a pour ami intime de sa femme un homme d’État. Tel est le commanditaire d’un journaliste puissant. Dès lors le surnuméraire dégoûté donne sa démission. Les trois quarts des surnuméraires quittent l’administration sans avoir été employés, il n’y reste que les jeunes gens entêtés ou les imbéciles qui se disent: «J’y suis depuis trois ans, je finirai par avoir une place!» ou les jeunes gens qui se sentent une vocation. Évidemment, le surnumérariat est, pour l’Administration, ce que le noviciat est dans les Ordres religieux, une épreuve. Cette épreuve est rude. L’État y découvre ceux qui peuvent supporter la faim, la soif et l’indigence sans y succomber, le travail sans s’en dégoûter, et dont le tempérament acceptera l’horrible existence, ou, si vous voulez, la maladie des Bureaux. De ce point de vue, le surnumérariat, loin d’être une infâme spéculation du Gouvernement pour obtenir du travail gratis, serait une institution bienfaisante.
Le jeune homme à qui parlait Rabourdin était un surnuméraire pauvre nommé Sébastien de La Roche, venu sur la pointe de ses bottes de la rue du Roi-Doré au Marais, sans avoir attrapé la moindre éclaboussure. Il disait maman et n’osait lever les yeux sur madame Rabourdin, dont la maison lui faisait l’effet d’un Louvre. Il montrait peu ses gants nettoyés à la gomme élastique. Sa pauvre mère lui avait mis cent sous dans sa poche au cas où il serait absolument nécessaire de jouer, en lui recommandant de ne rien prendre, de rester debout, et de bien faire attention à ne pas pousser quelque lampe, quelque jolie bagatelle étalée sur une étagère. Sa mise était le noir le plus strict. Sa figure blonde, ses yeux d’une belle teinte verte à reflets dorés étaient en harmonie avec une belle chevelure d’un ton chaud. Le pauvre enfant regardait parfois madame Rabourdin à la dérobée, en se disant:--«Quelle belle femme!» A son retour, il devait penser à cette fée jusqu’au moment où le sommeil lui clorait la paupière. Rabourdin avait vu dans Sébastien une vocation, et, comme il prenait le surnumérariat au sérieux, il s’était intéressé vivement à ce pauvre enfant. Il avait d’ailleurs deviné la misère qui régnait dans le ménage d’une pauvre veuve pensionnée à sept cents francs, et dont le fils, sorti du collége depuis peu, avait nécessairement absorbé bien des économies. Aussi était-il tout paternel pour ce pauvre surnuméraire; il se battait souvent au Conseil afin de lui obtenir une gratification, et quelquefois il la prenait sur la sienne propre, quand la discussion devenait trop ardente entre les distributeurs des grâces et lui. Puis il accablait Sébastien de travail, il le formait; il lui faisait remplir la place de du Bruel le faiseur de pièces de théâtre, connu dans la littérature dramatique et sur les affiches sous le nom de Cursy, lequel laissait à Sébastien cent écus sur son traitement. Rabourdin, dans l’esprit de madame de La Roche et de son fils, était à la fois un grand homme, un tyran, un ange; à lui, se rattachaient toutes leurs espérances. Sébastien avait les yeux toujours fixés sur le moment où il devait passer employé. Ah! le jour où ils émargent est une belle journée pour les surnuméraires! Tous ils ont long-temps manié l’argent de leur premier mois, et ils ne le donnent pas tout entier à leur mère! Vénus sourit toujours à ces prémices de la caisse ministérielle. Cette espérance ne pouvait être réalisée pour Sébastien que par monsieur Rabourdin, son seul protecteur; aussi son dévouement à son chef était-il sans bornes. Le surnuméraire dînait deux fois par mois rue Duphot, mais en famille et amené par Rabourdin; madame ne le priait jamais que pour les bals où il lui fallait des danseurs. Le cœur du pauvre surnuméraire battait quand il voyait l’imposant des Lupeaulx qu’une voiture ministérielle emportait souvent à quatre heures et demie, alors qu’il déployait son parapluie sous la porte du ministère pour s’en aller au Marais. Le Secrétaire-général de qui son sort dépendait, qui d’un mot pouvait lui donner une place de douze cents francs (oui, douze cents francs étaient toute son ambition; à ce prix, sa mère et lui pouvaient être heureux!) eh! bien, ce Secrétaire-général ne le connaissait pas! A peine des Lupeaulx savait-il qu’il existât un Sébastien de La Roche. Et si le fils de La Billardière, le surnuméraire riche du bureau de Baudoyer, se trouvait aussi sous la porte, des Lupeaulx ne manquait jamais à le saluer par un coup de tête amical. Monsieur Benjamin de La Billardière était fils du cousin d’un ministre.
En ce moment Rabourdin grondait ce pauvre petit Sébastien, le seul qui fût dans la confidence entière de ses immenses travaux. Le surnuméraire copiait et recopiait le fameux mémoire composé de cent cinquante feuillets de grand papier Tellière, outre les tableaux à l’appui, les résumés qui tenaient sur une simple feuille, les calculs avec accolades, titres à l’anglaise et sous-titres en ronde. Animé par sa participation mécanique à cette grande idée, l’enfant de vingt ans refaisait un tableau pour un simple grattage, il mettait sa gloire à peindre les écritures, éléments d’une si noble entreprise. Sébastien avait commis l’imprudence d’emporter au bureau la minute du travail le plus dangereux, afin d’en achever la copie. C’était un État général des employés des administrations centrales de tous les ministères à Paris, avec des indications sur leur fortune présente et à venir, et sur leurs entreprises personnelles en dehors de leur emploi.
A Paris tout employé qui n’a pas, comme Rabourdin, une patriotique ambition ou quelque capacité supérieure, joint les fruits d’une industrie aux produits de sa place afin de pouvoir exister. Il fait comme monsieur Saillard, il s’intéresse à un commerce en baillant des fonds, et le soir il tient les livres de son associé. Beaucoup d’employés sont mariés à des lingères, à des débitantes de tabac, à des directrices de bureau de loterie ou de cabinets de lecture. Quelques-uns, comme le mari de madame Colleville, l’antagoniste de Célestine, sont placés à l’orchestre d’un Théâtre. D’autres, comme du Bruel, fabriquent des vaudevilles, des opéras-comiques, des mélodrames, ou dirigent des spectacles. En ce genre, on peut citer messieurs Sewrin, Pixerécourt, Planard, etc. Dans leur temps Pigault-Lebrun, Piis, Duvicquet avaient des places. Le premier libraire de monsieur Scribe fut un employé au Trésor.
Outre ces renseignements, l’État fait par Rabourdin contenait un examen des capacités morales et des facultés physiques nécessaires pour bien connaître les gens chez lesquels se rencontraient l’intelligence, l’aptitude au travail et la santé, trois conditions indispensables dans des hommes qui devaient supporter le fardeau des affaires publiques, qui devaient tout faire vite et bien. Mais ce beau travail, fruit de dix années d’expérience, d’une longue connaissance des hommes et des choses, obtenu par des liaisons avec les principaux fonctionnaires des différents Ministères, sentait l’espionnage et la police pour qui ne comprenait pas à quoi il se rattachait. Une seule feuille lue, monsieur Rabourdin pouvait être perdu. Admirant sans restriction son chef et ignorant encore les méchancetés de la Bureaucratie, Sébastien avait les malheurs de la naïveté comme il en avait toutes les grâces. Aussi quoique déjà grondé pour avoir emporté ce travail, eut-il le courage d’avouer sa faute en entier: il avait serré minute et copie dans un carton où personne ne pouvait les trouver; mais en devinant l’importance de sa faute, quelques larmes roulèrent dans ses yeux.
--Allons, monsieur, lui dit avec bonté Rabourdin, plus d’imprudences, mais ne vous désolez pas. Rendez-vous demain au Bureau de très-bonne heure, voici la clef d’une caisse qui est dans mon secrétaire à cylindre, elle est fermée par une serrure à combinaisons; vous l’ouvrirez en écrivant le mot _ciel_, vous y serrerez copie et minute.
Ce trait de confiance sécha les larmes du gentil surnuméraire, que son chef voulut contraindre à prendre une tasse de thé et des gâteaux.
--Maman me défend de prendre du thé à cause de ma poitrine, dit Sébastien.
--Hé! bien, cher enfant, reprit l’imposante madame Rabourdin, qui voulait faire acte public de bonté, voici des sandwiches et de la crème, venez là près de moi.
Elle força Sébastien à s’asseoir près d’elle à table, et le cœur du pauvre petit lui battit jusque dans la gorge en sentant la robe de cette divinité effleurer son habit. En ce moment la belle Rabourdin aperçut monsieur des Lupeaulx, lui sourit, et, au lieu d’attendre qu’il vînt à elle, alla vers lui.
--Pourquoi restez-vous là comme si vous nous boudiez? dit-elle.
--Je ne boudais pas, reprit-il. Mais en venant vous annoncer une bonne nouvelle, je ne pouvais m’empêcher de penser que vous seriez encore plus sévère pour moi. Je me voyais dans six mois d’ici presque étranger pour vous. Oui, vous avez trop d’esprit, et moi trop d’expérience..... de rouerie, si vous voulez! pour que nous nous trompions l’un et l’autre. Votre but est atteint sans qu’il vous en coûte autre chose que des sourires et des paroles gracieuses...
--Nous tromper! que voulez-vous dire? s’écria-t-elle d’un air en apparence piqué.
--Oui, monsieur de La Billardière va ce soir encore plus mal qu’hier; et, d’après ce que m’a dit le ministre, votre mari sera nommé Chef de Division.
Il lui raconta ce qu’il appelait sa scène chez le ministre, la jalousie de la comtesse, et ce qu’elle avait dit à propos de l’invitation qu’il ménageait à monsieur Rabourdin.
--Monsieur des Lupeaulx, répondit avec dignité madame Rabourdin, permettez-moi de vous dire que mon mari est le plus ancien Chef de bureau et le plus capable, que la nomination de ce vieux La Billardière fut un passe-droit qui a mis les Bureaux en rumeur, que mon mari fait l’intérim depuis un an, qu’ainsi nous n’avons ni concurrent ni rival.
--Cela est vrai.
--Eh! bien, reprit-elle en souriant et montrant les plus belles dents du monde, l’amitié que j’ai pour vous peut-elle être entachée par une pensée d’intérêt? M’en croyez-vous capable?
Des Lupeaulx fit un geste de dénégation admirative.
--Ah! reprit-elle, le cœur des femmes sera toujours un secret pour les plus habiles d’entre vous. Oui, je vous ai vu venir ici avec le plus grand plaisir, et il y avait au fond de mon plaisir une idée intéressée.
--Ah!
--Vous avez, lui dit-elle à l’oreille, un avenir sans bornes, vous serez député, puis ministre! (Quel plaisir pour un ambitieux d’entendre dérouler ces paroles dans le tuyau de son oreille par la jolie voix d’une jolie femme!) Oh! je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Rabourdin est un homme qui vous sera d’une immense utilité dans votre carrière, il fera le travail quand vous serez à la Chambre! De même que vous rêvez le Ministère, moi, je veux pour Rabourdin le Conseil d’État et une Direction générale. Je me suis donc mis en tête de réunir deux hommes qui ne se nuiront jamais l’un à l’autre, et qui peuvent se servir puissamment. N’est-ce pas là le rôle d’une femme? Amis, vous marcherez plus vite l’un et l’autre, et il est temps pour tous deux de voguer! J’ai brûlé mes vaisseaux, ajouta-t-elle en souriant. Vous n’êtes pas aussi franc avec moi que je le suis avec vous.
--Vous ne voulez pas m’écouter, dit-il d’un air mélancolique malgré le contentement intérieur et profond que lui causait madame Rabourdin. Que me font vos promotions futures, si vous me destituez ici?
--Avant de vous écouter, dit-elle avec sa vivacité parisienne, il faudrait pouvoir nous entendre.
Et elle laissa le vieux fat pour aller causer avec madame de Chessel, une comtesse de province qui faisait mine de partir.
--Cette femme est extraordinaire, se dit des Lupeaulx, je ne me reconnais plus auprès d’elle.
Et, en effet, ce roué qui, six ans auparavant, entretenait un Rat, qui, grâce à sa place, se faisait un sérail avec les jolies femmes des employés, qui vivait dans le monde des journalistes et des actrices, fut charmant pendant toute la soirée pour Célestine, et quitta le salon le dernier.
--Enfin, pensa madame Rabourdin en se déshabillant, nous avons la place! douze mille francs par an, les gratifications et le revenu de notre ferme des Grajeux, tout cela fera vingt mille francs. Ce n’est pas l’aisance, mais ce n’est plus la misère.
Célestine s’endormit en pensant à ses dettes, en supputant qu’en trois ans, par une retenue annuelle de six mille francs, elle pourrait les acquitter. Elle était bien loin d’imaginer qu’une femme qui n’avait jamais mis le pied dans un salon, qu’une petite bourgeoise criarde et intéressée, dévote et enterrée au Marais, sans appuis ni connaissances, songeait à emporter d’assaut la place à laquelle elle asseyait son Rabourdin par avance. Madame Rabourdin eût méprisé madame Baudoyer si elle avait su l’avoir pour antagoniste, car elle ignorait la puissance de la petitesse, cette force du ver qui ronge un ormeau en en faisant le tour sous l’écorce. S’il était possible de se servir en littérature du microscope des Leuvenhoëk, des Malpighi, des Raspail, ce qu’a tenté Hoffmann le Berlinois; et si l’on grossissait et dessinait ces tarets qui ont mis la Hollande à deux doigts de sa perte en rongeant ses digues, peut-être ferait-on voir des figures à peu de chose près semblables à celles des sieurs Gigonnet, Mitral, Baudoyer, Saillard, Gaudron, Falleix, Transon, Godard et compagnie, tarets qui d’ailleurs ont montré leur puissance dans la trentième année de ce siècle.
Aussi voici venir le moment de montrer les tarets qui grouillaient dans les Bureaux où se sont passées les principales scènes de cette Étude.
A Paris, presque tous les Bureaux se ressemblent. En quelque ministère que vous erriez pour solliciter le moindre redressement de torts ou la plus légère faveur, vous trouverez des corridors obscurs, des dégagements peu éclairés, des portes percées, comme les loges de théâtre, d’une vitre ovale qui ressemble à un œil, et par laquelle on voit des fantaisies dignes de Callot, et sur lesquelles sont des indications incompréhensibles. Quand vous avez trouvé l’objet de vos désirs, vous êtes dans une première pièce où se tient le garçon de bureau, il en est une seconde où sont les employés inférieurs; le cabinet d’un Sous-chef vient ensuite à droite ou à gauche; enfin plus loin ou plus haut, celui du Chef de bureau. Quant au personnage immense nommé Chef de Division sous l’Empire, parfois Directeur sous la Restauration, et maintenant redevenu Chef de Division, il loge au-dessus ou au-dessous de ses deux ou trois Bureaux, quelquefois après celui d’un de ses Chefs. Son appartement se distingue toujours par son ampleur, avantage bien prisé dans ces singulières alvéoles de la ruche appelée Ministère ou Direction générale, si tant est qu’il existe une seule Direction générale! Aujourd’hui presque tous les Ministères ont absorbé ces administrations autrefois séparées. A cette agglomération, les Directeurs-généraux ont perdu tout leur lustre en perdant leurs hôtels, leurs gens, leurs salons et leur petite cour. Qui reconnaîtrait aujourd’hui, dans l’homme arrivant à pied au Trésor, y montant à un deuxième étage, le Directeur-général des Forêts ou des Contributions indirectes, jadis logé dans un magnifique hôtel, rue Sainte-Avoye ou rue Saint-Augustin, Conseiller, souvent Ministre d’État et Pair de France? (Messieurs Pasquier et Molé, entre autres, se sont contentés de Directions-générales après avoir été ministres, mettant ainsi en pratique le mot du duc d’Antin à Louis XIV: Sire, quand Jésus-Christ mourait le vendredi, il savait bien qu’il reviendrait le dimanche.) Si, en perdant son luxe, le Directeur-général avait gagné en étendue administrative, le mal ne serait pas énorme; mais aujourd’hui ce personnage se trouve à grand’peine Maître des requêtes avec quelques malheureux vingt mille francs. Comme symbole de son ancienne puissance, on lui tolère un huissier en culotte, en bas de soie et en habit à la française, si toutefois l’huissier n’a pas été dernièrement réformé.
En style administratif, un Bureau se compose d’un garçon, de plusieurs surnuméraires faisant la besogne gratis pendant un certain nombre d’années, de simples expéditionnaires, de commis-rédacteurs, de commis d’ordre ou commis principaux, d’un Sous-Chef et d’un Chef. La Division, qui comprend ordinairement deux ou trois Bureaux, en compte parfois davantage. Les titres dénominatifs varient selon les administrations: il peut y avoir un vérificateur au lieu d’un commis d’ordre, un teneur de livres, etc.
Carrelée comme le corridor et tendue d’un papier mesquin, la pièce où se tient le garçon de bureau est meublée d’un poêle, d’une grande table noire, plumes, encrier, quelquefois une fontaine, enfin des banquettes sans nattes pour les pieds-de-grues publics; mais le garçon de bureau, assis dans un bon fauteuil, repose les siens sur un paillasson. Le bureau des employés est une grande pièce plus ou moins claire, rarement parquetée. Le parquet et la cheminée sont spécialement affectés aux Chefs de Bureau et de Division, ainsi que les armoires, les bureaux et les tables d’acajou, les fauteuils de maroquin rouge ou vert, les divans, les rideaux de soie et autres objets de luxe administratif. Le bureau des employés a un poêle dont le tuyau donne dans une cheminée bouchée, s’il y a cheminée. Le papier de tenture est uni, vert ou brun. Les tables sont en bois noir. L’industrie des employés se manifeste dans leur manière de se caser. Le frileux a sous ses pieds une espèce de pupitre en bois, l’homme à tempérament bilieux-sanguin n’a qu’une sparterie; le lymphatique qui redoute les vents coulis, l’ouverture des portes et autres causes du changement de température, se fait un petit paravent avec des cartons. Il existe une armoire où chacun met l’habit de travail, les manches en toile, les garde-vue, casquettes, calottes grecques et autres ustensiles du métier. Presque toujours la cheminée est garnie de carafes pleines d’eau, de verres et de débris de déjeuner. Dans certains locaux obscurs, il y a des lampes. La porte du cabinet où se tient le Sous-Chef est ouverte, en sorte qu’il peut surveiller ses employés, les empêcher de trop causer, ou venir causer avec eux dans de grandes circonstances. Le mobilier des bureaux indiquerait au besoin à l’observateur la qualité de ceux qui les habitent. Les rideaux sont blancs ou en étoffe de couleur, en coton ou en soie; les chaises sont en merisier ou en acajou, garnies de paille, de maroquin ou d’étoffes; les papiers sont plus ou moins frais. Mais, à quelque administration que toutes ces choses publiques appartiennent, dès qu’elles sortent du Ministère, rien n’est plus étrange que ce monde de meubles qui a vu tant de maîtres et tant de régimes, qui a subi tant de désastres. Aussi de tous les déménagements, les plus grotesques de Paris sont-ils ceux des Administrations. Jamais le génie d’Hoffmann, ce chantre de l’impossible, n’a rien inventé de plus fantastique. On ne se rend pas compte de ce qui passe dans les charrettes. Les cartons bâillent en laissant une traînée de poussière dans les rues. Les tables montrent leurs quatre fers en l’air, les fauteuils rongés, les incroyables ustensiles avec lesquels on administre la France, ont des physionomies effrayantes. C’est à la fois quelque chose qui tient aux affaires de théâtre et aux machines des saltimbanques. De même que sur les obélisques, on aperçoit des traces d’intelligence et des ombres d’écriture qui troublent l’imagination, comme tout ce qu’on voit sans en comprendre la fin! Enfin tout cela est si vieux, si éreinté, si fané, que la batterie de cuisine la plus sale est infiniment plus agréable à voir que les ustensiles de la cuisine administrative.
Peut-être suffira-t-il de peindre la Division de monsieur La Billardière, pour que les étrangers et les gens qui vivent en province aient des idées exactes sur les mœurs intimes des Bureaux, car ces traits principaux sont sans doute communs à toutes les administrations européennes.
D’abord, et avant tout, figurez-vous à votre fantaisie un homme ainsi rubriqué dans l’Annuaire?
CHEF DE DIVISION.
«Monsieur le baron Flamet de La Billardière (Athanase-Jean-François-Michel), ancien Grand-Prévôt du département de la Corrèze, Gentilhomme ordinaire de la Chambre, Maître des requêtes en service extraordinaire, Président du grand Collége du département de la Dordogne, Officier de la Légion-d’Honneur, chevalier de Saint-Louis et des Ordres étrangers du Christ, d’Isabelle, de Saint-Wladimir, etc., Membre de l’Académie du Gers et de plusieurs autres Sociétés savantes, Vice-président de la Société des Bonnes-Lettres, Membre de l’Association de Saint-Joseph, et de la Société des prisons, l’un des Maires de Paris, etc., etc.»
Ce personnage, qui prenait un si grand développement typographique, occupait alors cinq pieds six pouces sur trente-six lignes de large dans un lit, la tête ornée d’un bonnet de coton serré par des rubans couleur feu, visité par l’illustre Desplein, chirurgien du Roi, et par le jeune docteur Bianchon, flanqué de deux vieilles parentes, environné de fioles, linges, remèdes et autres instruments mortuaires, guetté par le curé de Saint-Roch qui lui insinuait de penser à son salut. Son fils Benjamin de La Billardière demandait tous les matins aux deux docteurs:--Croyez-vous que j’aie le bonheur de conserver mon père? Le matin même l’héritier avait fait une transposition en mettant le mot malheur à la place du mot bonheur.
Or, la Division La Billardière était située par soixante et onze marches de longitude sous la latitude des mansardes dans l’océan ministériel d’un magnifique hôtel, au nord-est d’une cour, où jadis étaient des écuries, alors occupées par la Division Clergeot. Un palier séparait les deux bureaux, dont les portes étaient étiquetées, le long d’un vaste corridor éclairé par des jours de souffrance. Les cabinets et antichambres de messieurs Rabourdin et Baudoyer étaient au-dessous, au deuxième étage. Après celui de Rabourdin se trouvaient l’antichambre, le salon et les deux cabinets de monsieur La Billardière.
Au premier étage, coupé en deux par un entresol, était le logement et le bureau de monsieur Eugène de La Brière, personnage occulte et puissant qui sera décrit en quelques phrases, car il mérite bien une parenthèse. Ce jeune homme fut, pendant tout le temps que dura le Ministère, secrétaire particulier du ministre. Aussi son appartement communiquait-il par une porte dérobée au cabinet réel de Son Excellence, car après le cabinet de travail il y en avait un autre en harmonie avec les grands appartements où Son Excellence recevait, afin de pouvoir conférer tour à tour avec son secrétaire particulier sans témoins, et avec de grands personnages sans son secrétaire. Un secrétaire particulier est au ministre ce que des Lupeaulx était au ministère. Entre le jeune La Brière et des Lupeaulx, il y avait la différence de l’aide-de-camp au chef d’état-major. Cet apprenti-ministre décampe et reparaît quelquefois avec son protecteur. Si le ministre tombe avec la faveur royale ou avec des espérances parlementaires, il emmène son secrétaire pour le ramener; sinon il le met au vert en quelque pâturage administratif, à la Cour des Comptes, par exemple, cette auberge où les secrétaires attendent que l’orage se dissipe. Ce jeune homme n’est pas précisément un homme d’État mais c’est un homme politique, et quelquefois la politique d’un homme. Quand on pense au nombre infini de lettres qu’il doit décacheter et lire, outre ses occupations, n’est-il pas évident que dans un état monarchique on payerait cette utilité bien cher. Une victime de ce genre coûte à Paris entre dix et vingt mille francs; mais le jeune homme profite des loges, des invitations et des voitures ministérielles. L’empereur de Russie serait très-heureux d’avoir pour cinquante mille francs par an, un de ces aimables caniches constitutionnels, si doux, si bien frisés, si caressants, si dociles, si merveilleusement dressés, de bonne garde, et.... fidèles! Mais le secrétaire particulier ne vient, ne s’obtient, ne se découvre, ne se développe que dans les bureaux d’un gouvernement représentatif. Dans la monarchie vous n’avez que des courtisans et des serviteurs; tandis qu’avec une Charte vous êtes servi, flatté, caressé par des hommes libres. Les ministres, en France, sont donc plus heureux que les femmes et que les rois: ils ont quelqu’un qui les comprend. Peut-être faut-il plaindre les secrétaires particuliers à l’égal des femmes et du papier blanc: ils souffrent tout. Comme la femme chaste, ils doivent n’avoir de talent qu’en secret, et pour leurs ministres. S’ils ont du talent en public, ils sont perdus. Un secrétaire particulier est donc un ami donné par le Gouvernement. Revenons aux Bureaux?
Trois garçons vivaient en paix à la Division La Billardière, à savoir: un garçon pour les deux bureaux, un autre commun aux deux chefs, et celui du directeur de la Division, tous trois chauffés et habillés par l’État, portant cette livrée si connue, bleu de roi à liserés rouges en petite tenue, et pour la grande larges galons bleus, blancs et rouges. Celui de La Billardière avait une tenue d’huissier. Pour flatter l’amour-propre du cousin d’un ministre, le Secrétaire-général avait toléré cet empiétement qui d’ailleurs ennoblissait l’Administration. Véritables piliers de ministères, experts des coutumes bureaucratiques, ces garçons, sans besoins, bien chauffés, vêtus aux dépens de l’État, riches de leur sobriété, sondaient jusqu’au vif les employés; ils n’avaient d’autre moyen de se désennuyer que de les observer, d’étudier leurs manies; aussi savaient-ils à quel point ils pouvaient s’avancer avec eux dans le _prêt_, faisant d’ailleurs leurs commissions avec la plus entière discrétion, allant engager ou dégager au Mont-de-Piété, achetant les reconnaissances, prêtant sans intérêt; mais aucun employé ne prenait d’eux la moindre somme sans rendre une gratification, les sommes étaient légères, et il s’ensuivait des placements dits _à la petite semaine_. Ces serviteurs sans maîtres avaient neuf cents francs d’appointements; les étrennes et gratifications portaient ces émoluments à douze cents francs, et ils étaient en position d’en gagner presque autant avec les employés, car les déjeuners de ceux qui déjeunaient leur passaient par les mains. Dans certains ministères, le concierge apprêtait ces déjeuners. La conciergerie du ministère des Finances avait autrefois valu près de quatre mille francs au gros père Thuillier, dont le fils était un des employés de la Division La Billardière. Les garçons trouvaient quelquefois dans leur paume droite des pièces de cent sous glissées par des solliciteurs pressés, et reçues avec une rare impassibilité. Les plus anciens ne portent la livrée de l’État qu’au Ministère, et sortent en habit bourgeois.
Celui des Bureaux, le plus riche d’ailleurs, exploitait la masse des employés. Homme de soixante ans, ayant des cheveux blancs taillés en brosse, trapu, replet, le cou d’un apoplectique, un visage commun et bourgeonné, des yeux gris, une bouche de poêle, tel est le profil d’Antoine, le plus vieux garçon du Ministère. Antoine avait fait venir des Échelles en Savoie et placé ses deux neveux, Laurent et Gabriel, l’un auprès des chefs, l’autre auprès du directeur. Taillés en plein drap, comme leur oncle: trente à quarante ans, physionomie de commissionnaire, receveurs de contremarques le soir à un Théâtre royal, places obtenues par l’influence de La Billardière, ces deux Savoyards étaient mariés à d’habiles blanchisseuses de dentelles qui reprisaient aussi les cachemires. L’oncle non marié, ses neveux et leurs femmes vivaient tous ensemble, et beaucoup mieux que la plupart des Sous-chefs. Gabriel et Laurent, ayant à peine dix ans de place, n’étaient pas arrivés à mépriser le costume du gouvernement; ils sortaient en livrée, fiers comme des auteurs dramatiques après un succès d’argent. Leur oncle, qu’ils servaient avec fanatisme et qui leur paraissait un homme subtil, les initiait lentement aux mystères du métier. Tous trois venaient ouvrir les Bureaux, les nettoyaient entre sept et huit heures, lisaient les journaux ou politiquaient à leur manière sur les affaires de la Division avec d’autres garçons, échangeant entre eux leurs renseignements respectifs. Aussi, comme les domestiques modernes qui savent parfaitement bien les affaires de leurs maîtres, étaient-ils dans le Ministère comme des araignées au centre de leur toile, ils y sentaient la plus légère commotion.
Le jeudi matin, lendemain de la soirée ministérielle et de la soirée Rabourdin, au moment où l’oncle se faisait la barbe assisté de ses deux neveux dans l’antichambre de la Division, au second étage, ils furent surpris par l’arrivée imprévue d’un employé.
--C’est monsieur Dutocq, dit Antoine, je le reconnais à son pas de filou. Il a toujours l’air de patiner cet homme-là! Il tombe sur votre dos sans qu’on sache par où il est venu. Hier, contre son habitude, il est resté le dernier dans le Bureau de la Division, excès qui ne lui est pas arrivé trois fois depuis qu’il est au Ministère.
Trente-huit ans, un visage oblong à teint bilieux, des cheveux gris crépus, toujours taillés ras; un front bas, d’épais sourcils qui se rejoignaient, un nez tordu, des lèvres pincées, des yeux vert-clair qui fuyaient le regard du prochain, une taille élevée, l’épaule droite légèrement plus forte que l’autre; habit brun, gilet noir, cravate de foulard, pantalon jaunâtre, bas de laine noir, souliers à nœuds barbotants: vous voyez monsieur Dutocq, commis d’ordre du bureau Rabourdin. Incapable et flâneur, il haïssait son chef. Rien de plus naturel. Rabourdin n’avait aucun vice à flatter, aucun côté mauvais par où Dutocq aurait pu se rendre utile. Beaucoup trop noble pour nuire à un employé, il était aussi trop perspicace pour se laisser abuser par aucun semblant. Dutocq n’existait donc que par la générosité de Rabourdin et désespérait de tout avancement tant que ce chef mènerait la Division. Quoique se sentant sans moyens pour occuper la place supérieure, Dutocq connaissait assez les Bureaux pour savoir que l’incapacité n’empêche point d’émarger, il en serait quitte pour chercher un Rabourdin parmi ses rédacteurs. L’exemple de la Billardière était frappant et funeste. La méchanceté combinée avec l’intérêt personnel équivaut à beaucoup d’esprit; très-méchant et très-intéressé, cet employé avait donc tâché de consolider sa position en se faisant l’espion des Bureaux. Dès 1816, il prit une couleur religieuse très-foncée en pressentant la faveur dont jouiraient les gens que, dans ce temps, les niais comprenaient tous indistinctement sous le nom de Jésuites. Appartenant à la Congrégation sans être admis à ses mystères, Dutocq allait d’un bureau à l’autre, explorait les consciences en disant des gaudrioles, et venait paraphraser ses _rapports_ à des Lupeaulx, qu’il instruisait des plus petits événements. Aussi le Secrétaire-général étonnait-il souvent le ministre par sa profonde connaissance des affaires intimes. Bonneau tout de bon de ce Bonneau politique, Dutocq briguait l’honneur des secrets messages de des Lupeaulx, qui tolérait cet homme immonde en pensant que le hasard pouvait le lui rendre utile, ne fût-ce qu’à le tirer de peine, lui ou quelque grand personnage, par un honteux mariage. L’un et l’autre ils se comprenaient bien. Dutocq comptait sur cette bonne fortune, en y voyant une bonne place, et il restait garçon. Dutocq avait succédé à monsieur Poiret l’aîné, retiré dans une pension bourgeoise, et mis à la retraite en 1814, époque à laquelle il y eut de grandes réformes parmi les employés. Il demeurait à un cinquième étage, rue Saint-Louis-Saint-Honoré, près du Palais-Royal, dans une maison à allée. Passionné pour les collections de vieilles gravures, il voulait avoir tout Rembrandt et tout Charlet, tout Sylvestre, Audran, Callot, Albrecht Durer, etc. Comme la plupart des gens à collections et ceux qui font eux-mêmes leur ménage, il prétendait acheter les choses à bon marché. Il vivait dans une pension rue de Beaune, et passait la soirée dans le Palais-Royal, allant parfois au spectacle, grâce à du Bruel, qui lui donnait un billet d’auteur par semaine. Un mot sur du Bruel.
Quoique suppléé par Sébastien auquel il abandonnait la pauvre indemnité que vous savez, du Bruel venait cependant au Bureau, mais uniquement pour se croire, pour se dire Sous-Chef et toucher des appointements. Il faisait les petits théâtres dans le feuilleton d’un journal ministériel, où il écrivait aussi les articles demandés par les ministres: position connue, définie et inattaquable. Du Bruel ne manquait d’ailleurs à aucune des petites ruses diplomatiques qui pouvaient lui concilier la bienveillance générale. Il offrait une loge à madame Rabourdin à chaque première représentation, la venait chercher en voiture et la ramenait, attention à laquelle elle se montrait sensible. Aussi, Rabourdin, très-tolérant et très-peu tracassier avec ses employés, le laissait-il aller à ses répétitions, venir à ses heures, et travailler à ses vaudevilles. Monsieur le duc de Chaulieu savait du Bruel occupé d’un roman qui devait lui être dédié. Vêtu avec le laissez-aller du vaudevilliste, le Sous-Chef portait le matin un pantalon à pied, des souliers-chaussons, un gilet mis à la réforme, une redingote olive et une cravate noire. Le soir, il avait un costume élégant, car il visait au gentleman. Du Bruel demeurait, et pour cause, dans la maison de Florine, une actrice pour laquelle il écrivit des rôles. Florine logeait alors dans la maison de Tullia, danseuse plus remarquable par sa beauté que par son talent. Ce voisinage permettait au Sous-Chef de voir souvent le duc de Rhétoré, fils aîné du duc de Chaulieu, favori de Charles X. Le duc de Chaulieu avait fait obtenir à du Bruel la croix de la Légion-d’Honneur, après une onzième pièce de circonstance. Du Bruel, ou si vous voulez, Cursy travaillait en ce moment à une pièce en cinq actes pour les Français. Sébastien aimait beaucoup du Bruel, il recevait de lui quelques billets de parterre, et applaudissait avec la foi du jeune âge aux endroits que du Bruel lui signalait comme douteux; Sébastien le regardait comme un grand écrivain. Ce fut à Sébastien que du Bruel dit, le lendemain de la première représentation d’un vaudeville produit, comme tous les vaudevilles, par trois collaborateurs, et où l’on avait sifflé dans quelques endroits:--Le public a reconnu les scènes faites à deux.
--Pourquoi ne travaillez-vous pas seul? répondit naïvement Sébastien.
Il y avait d’excellentes raisons pour que du Bruel ne travaillât pas seul. Il était le tiers d’un auteur. Un auteur dramatique, comme peu de personnes le savent, se compose: d’abord d’un _homme à idées_, chargé de trouver les sujets et de construire la charpente ou _scenario_ du vaudeville; puis d’un _piocheur_, chargé de rédiger la pièce; enfin d’un _homme-mémoire_, chargé de mettre en musique les couplets, d’arranger les chœurs et les morceaux d’ensemble, de les chanter, de les superposer à la situation. L’_homme-mémoire_ fait aussi la recette, c’est-à-dire veille à la composition de l’affiche, en ne quittant pas le directeur qu’il n’ait indiqué pour le lendemain une pièce de la société. Du Bruel, vrai Piocheur, lisait au Bureau les livres nouveaux, en extrayait les mots spirituels et les enregistrait pour en émailler son dialogue. Cursy (son nom de guerre) était estimé par ses collaborateurs, à cause de sa parfaite exactitude; avec lui, sûr d’être compris, l’Homme aux sujets pouvait se croiser les bras. Les employés de la Division aimaient assez le vaudevilliste pour aller en masse à ses pièces et les soutenir, car il méritait le titre de _bon enfant_. La main leste à la poche, ne se faisant jamais tirer l’oreille pour payer des glaces ou du punch, il prêtait cinquante francs sans jamais les redemander. Possédant une maison de campagne à Aulnay, rangé, plaçant son argent, du Bruel avait, outre les quatre mille cinq cents de sa place, douze cents de pension sur la Liste Civile et huit cents sur les cent mille écus d’encouragement aux Arts votés par la Chambre. Ajoutez à ces divers produits neuf mille francs gagnés par les _quarts_, les _tiers_, les _moitiés_ de vaudevilles à trois théâtres différents, et vous comprendrez qu’au physique, il fût gros, gras, rond et montrât une figure de bon propriétaire. Au moral, amant de cœur de Tullia, du Bruel se croyait préféré, comme toujours, au brillant duc de Rhétoré, l’amant en titre.
Dutocq n’avait pas vu sans effroi ce qu’il nommait la liaison de des Lupeaulx avec madame Rabourdin, et sa rage sourde s’en était accrue. D’ailleurs, il avait un œil trop fureteur pour ne pas avoir deviné que Rabourdin s’adonnait à un grand travail en dehors de ses travaux officiels, et il se désespérait de n’en rien savoir, tandis que le petit Sébastien était, en tout ou en partie, dans le secret. Dutocq avait essayé de se lier avec monsieur Godard, Sous-chef de Baudoyer, collègue de du Bruel, et il y était parvenu. La haute estime dans laquelle Dutocq tenait Baudoyer avait ménagé son accointance avec Godard; non que Dutocq fût sincère, mais en vantant Baudoyer et ne disant rien de Rabourdin, il satisfaisait sa haine à la manière des petits esprits.
Joseph Godard, cousin de Mitral par sa mère, avait fondé sur cette parenté avec Baudoyer, quoiqu’assez éloignée, des prétentions à la main de mademoiselle Baudoyer; conséquemment, à ses yeux, Baudoyer brillait comme un génie. Il professait une haute estime pour Élisabeth et madame Saillard, sans s’être encore aperçu que madame Baudoyer mitonnait Falleix pour sa fille. Il apportait à mademoiselle Baudoyer de petits cadeaux, des fleurs artificielles, des bonbons au jour de l’an, de jolies boîtes à ses jours de fête. Agé de vingt-six ans, travailleur sans portée, rangé comme une demoiselle, monotone et apathique, ayant les cafés, le cigare et l’équitation en horreur, couché régulièrement à dix heures du soir et levé à sept, doué de plusieurs talents de société, jouant des contredanses sur le flageolet, ce qui l’avait mis en grande faveur chez les Saillard et les Baudoyer, fifre dans la Garde nationale pour ne point passer les nuits au corps-de-garde, Godard cultivait surtout l’histoire naturelle. Ce garçon faisait des collections de minéraux et de coquillages, savait empailler les oiseaux, emmagasinait dans sa chambre un tas de curiosités achetées à bon marché: des pierres à paysages, des modèles de palais en liége, des pétrifications de la Fontaine Saint-Allyre à Clermont (Auvergne), etc. Il accaparait tous les flacons de parfumerie pour mettre ses échantillons de baryte, ses sulfates, sels, magnésie, coraux, etc. Il entassait des papillons dans des cadres, et sur les murs des parasols de la Chine, des peaux de poissons séchées. Il demeurait chez sa sœur, fleuriste, rue de Richelieu. Quoique très-admiré par les mères de famille, ce jeune homme modèle était méprisé par les ouvrières de sa sœur, et surtout par la demoiselle du comptoir, qui pendant long-temps avait espéré l’_enganter_. Maigre et fluet, de taille moyenne, les yeux cernés, ayant peu de barbe, tuant, comme disait Bixiou, les mouches au vol, Joseph Godard avait peu de soin de lui-même: ses habits étaient mal taillés, ses pantalons larges formaient le sac; il portait des bas blancs par toutes les saisons, un chapeau à petits bords et des souliers lacés. Assis au bureau, dans un fauteuil de canne, percé au milieu du siége et garni d’un rond en maroquin vert, il se plaignait beaucoup de ses digestions. Son principal vice était de proposer des parties de campagne, le dimanche dans la belle saison, à Montmorency, des dîners sur l’herbe, et d’aller prendre du laitage sur le boulevard du Mont-Parnasse. Depuis six mois Dutocq commençait à aller de loin en loin chez mademoiselle Godard, espérant faire quelques affaires dans cette maison, y découvrir quelque trésor femelle.
Ainsi, dans les Bureaux, Baudoyer avait en Dutocq et Godard deux prôneurs. Monsieur Saillard, incapable de juger Dutocq, lui faisait parfois de petites visites au Bureau. Le jeune La Billardière, mis surnuméraire chez Baudoyer, était de ce parti. Les têtes fortes riaient beaucoup de cette alliance entre ces incapacités. Baudoyer, Godard et Dutocq avaient été surnommés par Bixiou la Trinité sans Esprit, et le petit La Billardière l’Agneau pascal.
--Vous vous êtes levé matin, dit Antoine à Dutocq en prenant un air riant.
--Et vous, Antoine, répondit Dutocq, vous voyez bien que les journaux arrivent quelquefois plus tôt que vous ne nous les donnez.
--Aujourd’hui, par hasard, dit Antoine sans se déconcerter, ils ne sont jamais venus deux fois de suite à la même heure.
Les deux neveux se regardèrent à la dérobée comme pour se dire, en admirant leur oncle:--_Quel toupet!_
--Quoiqu’il me rapporte deux sous par déjeuner, dit en murmurant Antoine quand il entendit Dutocq fermer la porte, j’y renoncerais bien pour ne plus l’avoir dans notre Division.
--Ah! vous n’êtes pas le premier aujourd’hui, monsieur Sébastien, dit un quart d’heure après Antoine au surnuméraire.
--Qui donc est arrivé? demanda le pauvre enfant en pâlissant.
--Monsieur Dutocq, répondit l’huissier Laurent.
Les natures vierges ont plus que toutes les autres un inexplicable don de seconde vue dont la cause gît peut-être dans la pureté de leur appareil nerveux en quelque sorte neuf. Sébastien avait donc deviné la haine de Dutocq contre son vénéré Rabourdin. Aussi à peine Laurent eut-il prononcé ce nom, que, saisi par un horrible pressentiment, il s’écria:--Je m’en doutais! et il s’élança dans le corridor avec la rapidité d’une flèche.
--Il y aura du grabuge dans les Bureaux! dit Antoine en branlant sa tête blanchie et endossant son costume officiel. On voit bien que monsieur le baron rend ses comptes à Dieu... oui, madame Gruget, sa garde, m’a dit qu’il ne passerait pas la journée. Vont-ils se remuer ici! Le vont-ils! Allez voir si tous les poêles ronflent bien, vous autres! Sabre de bois, notre monde va nous tomber sur le dos.
--C’est vrai, dit Laurent, que ce pauvre petit jeune homme a eu un fameux coup de soleil en apprenant que ce jésuite de monsieur Dutocq l’avait devancé.
--Moi j’ai beau lui dire, car enfin on doit la vérité à un bon employé, et ce que j’appelle un bon employé, c’est un employé comme ce petit qui donne _recta_ ses dix francs au jour de l’an, reprit Antoine. Je lui dis donc: Plus vous en ferez, plus on vous en demandera et l’on vous laissera sans avancement! Eh! bien, il ne m’écoute pas, il se tue à rester jusqu’à cinq heures, une heure de plus que tout le monde (il hausse les épaules). C’est des bêtises, on n’arrive pas comme ça!... A preuve qu’il n’est pas encore question d’appointer ce pauvre enfant qui ferait un bon employé. Après deux ans! ça scie le dos, parole d’honneur.
--Monsieur Rabourdin aime monsieur Sébastien, dit Laurent.
--Mais monsieur Rabourdin n’est pas ministre, reprit Antoine, et il fera chaud quand il le sera, les poules auront des dents, il est bien trop... Suffit! Quand je pense que je porte à émarger l’état des appointements à des farceurs qui restent chez eux, et qui y font ce qu’ils veulent, tandis que ce petit Laroche se crève, je me demande si Dieu pense aux Bureaux! Et qu’est-ce qu’ils vous donnent, ces protégés de monsieur le maréchal, de monsieur le duc? ils vous remercient: (il fait un signe de tête protecteur) «Merci, mon cher Antoine!» Tas de _faignants_, travaillez donc! ou vous serez cause d’une révolution. Fallait voir s’il y avait de ces giries-là sous monsieur Robert Lindet; car, moi tel que vous me voyez, je suis entré dans cette baraque sous Robert Lindet. Et sous lui, l’employé travaillait! Fallait voir tous ces gratte-papier jusqu’à minuit, les poêles éteints, sans seulement s’en apercevoir; mais c’est qu’aussi la guillotine était là!... et, c’est pas pour dire, mais c’était autre chose que de les pointer, comme aujourd’hui, quand ils arrivent tard.
--Père Antoine, dit Gabriel, puisque vous êtes causeur ce matin, quelle idée, là, vous faites-vous de l’employé?
--C’est, répondit gravement Antoine, un homme qui écrit, assis dans un Bureau. Qu’est-ce que je dis donc là? Sans les employés, que serions-nous? Allez donc voir à vos poêles et ne parlez jamais en mal des employés, vous autres! Gabriel, le poêle du grand bureau tire comme un diable, il faut tourner un peu la clef.
Antoine se plaça sur le palier, à un endroit d’où il pouvait voir déboucher les employés de dessous la porte-cochère; il connaissait tous ceux du Ministère et les observait dans leur allure, en remarquant les différences que présentaient leurs mises. Avant d’entrer dans le drame, il est nécessaire de peindre ici la silhouette des principaux acteurs de la Division La Billardière qui fourniront d’ailleurs quelques variétés du Genre Commis et justifieront non-seulement les observations de Rabourdin, mais encore le titre de cette Étude, essentiellement parisienne. En effet, ne vous y trompez pas! Sous le rapport des misères et de l’originalité, il y a employés et employés, comme il y a fagots et fagots. Distinguez surtout l’employé de Paris de l’employé de province. En province, l’employé se trouve heureux: il est logé spacieusement, il a un jardin, il est généralement à l’aise dans son bureau; il boit de bon vin, à bon marché, ne consomme pas de filet de cheval, et connaît le luxe du dessert. Au lieu de faire des dettes, il fait des économies. Sans savoir précisément ce qu’il mange, tout le monde vous dira qu’_il ne mange pas ses appointements!_ S’il est garçon, les mères de famille le saluent quand il passe; et, s’il est marié, sa femme et lui vont au bal chez le receveur général, chez le préfet, le sous-préfet, l’intendant. On s’occupe de son caractère, il a des bonnes fortunes, il se fait une renommée d’esprit, il a des chances pour être regretté, toute une ville le connaît, s’intéresse à sa femme, à ses enfants. Il donne des soirées; et, s’il a des moyens, un beau-père dans l’aisance, il peut devenir député. Sa femme est surveillée par le méticuleux espionnage des petites villes, et s’il est malheureux dans son intérieur, il le sait; tandis qu’à Paris un employé peut n’en rien savoir. Enfin, l’employé de province est _quelque chose_, tandis que l’employé de Paris est à peine _quelqu’un_.
Le premier qui vint après Sébastien était un rédacteur du Bureau Rabourdin, honorable père de famille, nommé monsieur Phellion. Il devait à la protection de son Chef une demi-bourse au collége Henri IV pour chacun de ses deux garçons: faveur bien placée, car Phellion avait encore une fille élevée gratis dans un pensionnat où sa femme donnait des leçons de piano, où il faisait une classe d’histoire et de géographie pendant la soirée. Homme de quarante-cinq ans, sergent-major de sa compagnie dans la Garde nationale, très-compatissant en paroles, mais hors d’état de donner un liard, le commis-rédacteur demeurait rue du Faubourg-Saint-Jacques, non loin des Sourds-Muets, dans une maison à jardin où son local (style Phellion) ne coûtait que quatre cents francs. Fier de sa place, heureux de son sort, il s’appliquait à servir le Gouvernement, se croyait utile à son pays, et se vantait de son insouciance en politique, où il ne voyait jamais que LE POUVOIR. Monsieur Rabourdin faisait plaisir à Phellion en le priant de rester une demi-heure de plus pour achever quelque travail, et il disait alors aux demoiselles La Grave, car il dînait rue Notre-Dame-des-Champs dans le pensionnat où sa femme _professait la musique_:--«Mesdemoiselles, les affaires ont exigé que je restasse au Bureau. Quand on appartient au gouvernement on n’est pas son maître!» Il avait composé des livres par demandes et par réponses, à l’usage des pensionnats de jeunes demoiselles. Ces _petits traités substantiels_, comme il les nommait, se vendaient chez le libraire de l’Université, sous le nom de Catéchisme historique et géographique. Se croyant obligé d’offrir à madame Rabourdin un exemplaire papier vélin, relié en maroquin rouge, de chaque nouveau catéchisme, il les apportait en grande tenue: culotte de soie, bas de soie, souliers à boucles d’or, etc. Monsieur Phellion recevait le jeudi soir, après le coucher des pensionnaires, il donnait de la bière et des gâteaux. On jouait la bouillotte à cinq sous la cave. Malgré cette médiocre mise, par certains jeudis enragés, monsieur Laudigeois, employé à la Mairie, perdait ses dix francs. Tendu de papier vert américain à bordures rouges, ce salon était décoré des portraits du Roi, de la Dauphine et de Madame, des deux gravures de Mazeppa d’après Horace Vernet, de celle du Convoi du pauvre d’après Vigneron, «tableau sublime de pensée, et qui, selon Phellion, devait consoler les dernières classes de la société en leur prouvant qu’elles avaient des amis plus dévoués que les hommes et dont les sentiments allaient plus loin que la tombe!» A ces paroles, vous devinez l’homme qui tous les ans conduisait, le jour des Morts, au cimetière de l’Ouest ses trois enfants auxquels il montrait les vingt mètres de terre achetés à perpétuité, dans lesquels son père et la mère de sa femme avaient été enterrés. «Nous y viendrons tous,» leur disait-il pour les familiariser avec l’idée de la mort. L’un de ses plus grands plaisirs consistait à explorer les environs de Paris, il s’en était donné la carte. Possédant déjà à fond Antony, Arcueil, Bièvre, Fontenay-aux-Roses, Aulnay, si célèbre par le séjour de plusieurs grands écrivains, il espérait avec le temps connaître toute la partie ouest des environs de Paris. Il destinait son fils aîné à l’Administration et le second à l’École Polytechnique. Il disait souvent à son aîné: «Quand tu auras l’honneur d’être employé par le Gouvernement!» mais il lui soupçonnait une vocation pour les sciences exactes qu’il essayait de réprimer, en se réservant de l’abandonner à lui-même, s’il y persistait. Phellion n’avait jamais osé prier monsieur Rabourdin de lui faire l’honneur de dîner chez lui, quoiqu’il eût regardé ce jour comme un des plus beaux de sa vie. Il disait que s’il pouvait laisser un de ses fils marchant sur les traces d’un Rabourdin, il mourrait le plus heureux père du monde. Il rebattait si bien l’éloge de ce digne et respectable Chef aux oreilles des demoiselles La Grave, qu’elles désiraient voir le grand Rabourdin comme un jeune homme peut souhaiter de voir monsieur de Châteaubriand.--«Elles eussent été bien heureuses, disaient-elles, d’avoir _sa demoiselle_ à élever!» Quand, par hasard, la voiture du ministre sortait ou rentrait, qu’il y eût ou non du monde, Phellion se découvrait très-respectueusement, et prétendait que la France en irait bien mieux si tout le monde honorait assez le pouvoir pour l’honorer jusque dans ses insignes. Quand Rabourdin le faisait venir _en bas_ pour lui expliquer un travail, Phellion tendait son intelligence, il écoutait les moindres paroles du chef comme un _dilettante_ écoute un air aux Italiens. Silencieux au Bureau, les pieds en l’air sur un pupitre de bois et ne les bougeant point, il étudiait sa besogne en conscience. Il s’exprimait dans sa correspondance administrative avec une gravité religieuse, prenait tout au sérieux, et appuyait sur les ordres transmis par le ministre au moyen de phrases solennelles. Cet homme, si ferré sur les convenances, avait eu un désastre dans sa carrière de rédacteur, et quel désastre! Malgré le soin extrême avec lequel il minutait, il lui était arrivé de laisser échapper une phrase ainsi conçue: _Vous vous rendrez aux lieux indiqués, avec les papiers nécessaires_. Heureux de pouvoir rire aux dépens de cette innocente créature, les expéditionnaires étaient allés consulter à son insu Rabourdin, qui songeant au caractère de son rédacteur, ne put s’empêcher de rire, et modifia la phrase en marge par ces mots: _Vous vous rendrez sur le terrain avec toutes les pièces indiquées_. Phellion, à qui l’on vint montrer la correction, l’étudia, pesa la différence des expressions, ne craignit pas d’avouer qu’il lui aurait fallu deux heures pour trouver ces équivalents, et s’écria: «Monsieur Rabourdin est un homme de génie!» Il pensa toujours que ses collègues avaient manqué de procédés à son égard en recourant si promptement au Chef; mais il avait trop de respect dans la hiérarchie pour ne pas reconnaître leur droit d’y recourir, d’autant plus qu’alors il était absent; cependant, à leur place, il aurait attendu, la circulaire ne pressait pas. Cette affaire lui fit perdre le sommeil pendant quelques nuits. Quand on voulait le fâcher, on n’avait qu’à faire allusion à la maudite phrase en lui disant quand il sortait:--«Avez-vous les papiers nécessaires?» Le digne rédacteur se retournait, lançait un regard foudroyant aux employés, et leur répondait:--«Ce que vous dites me semble fort déplacé, messieurs.» Il y eut un jour à ce sujet une querelle si forte que Rabourdin fut obligé d’intervenir et de défendre aux employés de rappeler cette phrase. Monsieur Phellion avait une figure de bélier pensif, peu colorée, marquée de la petite vérole, de grosses lèvres pendantes, les yeux d’un bleu clair, une taille au-dessus de la moyenne. Propre sur lui comme doit l’être un maître d’histoire et de géographie obligé de paraître devant de jeunes demoiselles, il portait de beau linge, un jabot plissé, gilet de casimir noir ouvert, laissant voir des bretelles brodées par sa fille, un diamant à sa chemise, habit noir, pantalon bleu. Il adoptait l’hiver le carrik noisette à trois collets et avait une canne plombée nécessitée par _la profonde solitude de quelques parties de son quartier_. Il s’était déshabitué de priser et citait cette réforme comme un exemple frappant de l’empire qu’un homme peut prendre sur lui-même. Il montait les escaliers lentement, car il craignait un asthme, ayant ce qu’il appelait _la poitrine grasse_. Il saluait Antoine avec dignité.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
M. PHELLION
Avait une figure de bélier pensif, peu colorée, marquée de la petite vérole...
(LES EMPLOYÉS.)]
Immédiatement après monsieur Phellion, vint un expéditionnaire qui formait un singulier contraste avec ce vertueux bonhomme. Vimeux était un jeune homme de vingt-cinq ans, à quinze cents francs d’appointements, bien fait, cambré, d’une figure élégante et romanesque, ayant les cheveux, la barbe, les yeux, les sourcils noirs comme du jais, de belles dents, des mains charmantes, portant des moustaches si fournies, si bien peignées, qu’il semblait en faire métier et marchandise. Vimeux avait une si grande aptitude à son travail qu’il l’expédiait plus promptement que personne.--«Ce jeune homme est doué!» disait Phellion en le voyant se croiser les jambes et ne savoir à quoi employer le reste de son temps, après avoir fait son ouvrage.--«Et voyez! c’est perlé!» disait le rédacteur à du Bruel. Vimeux déjeunait d’une simple flûte et d’un verre d’eau, dînait pour vingt sous chez Katcomb et logeait en garni à douze francs par mois. Son bonheur, son seul plaisir était la toilette. Il se ruinait en gilets mirifiques, en pantalons collants, demi-collants, à plis ou à broderies, en bottes fines, en habits bien faits qui dessinaient sa taille, en cols ravissants, en gants frais, en chapeaux. La main ornée d’une bague à la chevalière mise par-dessus son gant, armé d’une jolie canne, il tâchait de se donner la tournure et les manières d’un jeune homme riche. Puis, il allait, un cure-dent à la bouche, se promener dans la grande allée des Tuileries, absolument comme un millionnaire sortant de table. Dans l’espérance qu’une femme, une Anglaise, une étrangère quelconque, ou une veuve pourrait s’amouracher de lui, il étudiait l’art de jouer avec sa canne, et de lancer un regard à la manière dite _américaine_, par Bixiou. Il riait pour montrer ses belles dents. Il se passait de chaussettes, et se faisait friser tous les jours. Vimeux, en vertu de principes arrêtés, épousait une bossue à six mille livres de rente, à huit mille une femme de quarante-cinq ans, à mille écus une Anglaise. Ravi de son écriture et pris de compassion pour ce jeune homme, Phellion le sermonnait pour lui persuader de donner des leçons d’écriture, honorable profession qui pouvait améliorer son existence et la rendre même agréable; il lui promettait le pensionnat des demoiselles La Grave. Mais Vimeux avait son idée si fort en tête, que personne ne pouvait l’empêcher de croire à son étoile. Donc, il continuait à s’étaler à jeun comme un esturgeon de Chevet, quoiqu’il eût vainement exposé ses énormes moustaches depuis trois ans. Endetté de trente francs pour ses déjeuners, chaque fois que Vimeux passait devant Antoine, il baissait les yeux pour ne pas rencontrer son regard; et cependant, vers midi, il le priait de lui aller chercher une flûte. Après avoir essayé de faire entrer quelques idées justes dans cette pauvre tête, Rabourdin avait fini par y renoncer. Monsieur Vimeux père était greffier d’une Justice de Paix dans le département du Nord. Adolphe Vimeux avait dernièrement économisé Katcomb et vécu de petits pains, pour s’acheter des éperons et une cravache. On l’avait appelé le pigeon-Villiaume pour railler ses calculs matrimoniaux. On ne pouvait attribuer les moqueries adressées à cet Amadis à vide qu’au génie malin qui créa le vaudeville, car il était bon camarade, et ne nuisait à personne qu’à lui-même. La grande plaisanterie des Bureaux à son égard consistait à parier qu’il portait un corset. Primitivement casé dans le bureau Baudoyer, Vimeux avait intrigué pour passer chez Rabourdin, à cause de la sévérité de Baudoyer relativement aux _Anglais_, nom donné par les employés à leurs créanciers. Le jour des Anglais est le jour où les Bureaux sont publics. Sûrs de trouver là leurs débiteurs, les créanciers affluent, ils viennent les tourmenter en leur demandant quand ils seront payés, et les menacent de mettre opposition sur leur traitement. L’implacable Baudoyer obligeait ses employés à rester. «C’était à eux, disait-il, à ne pas s’endetter.» Il regardait sa sévérité comme une chose nécessaire au bien public. Au contraire, Rabourdin protégeait les employés contre leurs créanciers, qu’il mettait à la porte, disant que les Bureaux, n’étaient point ouverts pour les affaires privées, mais pour les affaires publiques. On s’était beaucoup moqué de Vimeux dans les deux Bureaux, quand il avait fait sonner ses éperons à travers les corridors et les escaliers. Le mystificateur du Ministère, Bixiou, avait fait passer dans les deux Divisions Clergeot et La Billardière une feuille en tête de laquelle Vimeux était caricaturé sur un cheval de carton, et où chacun était invité à souscrire pour lui acheter un cheval. Monsieur Baudoyer était marqué pour un quintal de foin, pris sur sa consommation particulière, et chaque employé mit une épigramme sur son voisin. Vimeux, en vrai bon-enfant, souscrivit lui-même au nom de miss Fairfax.
Les employés beaux-hommes dans le Genre Vimeux, ont leur place pour vivre, et leur physique pour faire fortune. Fidèles aux bals masqués dans le temps de carnaval, ils y vont chercher les bonnes fortunes qui les fuient souvent encore là. Beaucoup finissent par se marier soit avec des modistes qu’ils acceptent de guerre lasse, soit avec de vieilles femmes, soit aussi avec de jeunes personnes auxquelles leur _physique_ a plu, et avec lesquelles ils ont filé un roman émaillé de lettres stupides, mais qui ont produit leur effet. Ces commis sont quelquefois hardis, ils voient passer une femme en équipage aux Champs-Élysées, ils se procurent son adresse, ils lancent des épîtres passionnées à tout hasard, et rencontrent une occasion qui malheureusement encourage cette ignoble spéculation.
Ce Bixiou (prononcez Bisiou) était un dessinateur qui se moquait de Dutocq aussi bien que de Rabourdin, surnommé par lui _la vertueuse Rabourdin_. Pour exprimer la vulgarité de son chef, il l’appelait _la place Baudoyer_, il nommait le vaudevilliste _Flon-Flon_. Sans contredit l’homme le plus spirituel de la Division et du Ministère, mais spirituel à la façon du singe, sans portée ni suite, Bixiou était d’une si grande utilité à Baudoyer et à Godard qu’ils le protégeaient malgré sa malfaisance, il expédiait leur besogne par-dessous la jambe. Bixiou désirait la place de Godard ou de du Bruel; mais sa conduite nuisait à son avancement. Tantôt il se moquait des Bureaux, et c’était quand il venait de faire une bonne affaire, comme la publication des portraits dans le procès Fualdès pour lesquels il prit des figures au hasard, ou celle des débats du procès de Castaing; tantôt saisi par une envie de parvenir, il s’appliquait au travail; puis il le laissait pour un vaudeville qu’il ne finissait point. D’ailleurs égoïste, avare et dépensier tout ensemble, c’est-à-dire ne dépensant son argent que pour lui; cassant, agressif et indiscret, il faisait le mal pour le mal; il attaquait surtout les faibles, ne respectait rien, ne croyait ni à la France, ni à Dieu, ni à l’Art, ni aux Grecs, ni aux Turcs, ni au Champ-d’Asile, ni à la monarchie, insultant surtout ce qu’il ne comprenait point. Ce fut lui qui, le premier, mit des calottes noires à la tête de Charles X sur les pièces de cent sous. Il contrefaisait le docteur Gall à son cours, de manière à décravater de rire le diplomate le mieux boutonné. La plaisanterie principale de ce terrible inventeur de charges consistait à chauffer les poêles outre mesure, afin de procurer des rhumes à ceux qui sortaient imprudemment de son étuve, et il avait de plus la satisfaction de consommer le bois du gouvernement. Remarquable dans ses mystifications, il les variait avec tant d’habileté, qu’il y prenait toujours quelqu’un. Son grand secret en ce genre était de deviner les désirs de chacun; il connaissait le chemin de tous les châteaux en Espagne, le rêve où l’homme est mystifiable parce qu’il cherche à s’attraper lui-même, et il vous _faisait poser_ pendant des heures entières. Ainsi, ce profond observateur, qui déployait un tact inouï pour une raillerie, ne savait plus user de sa puissance pour employer les hommes à sa fortune ou à son avancement. Celui qu’il aimait le plus à vexer était le jeune La Billardière, sa bête noire, son cauchemar, et que néanmoins il patelinait constamment, afin de le mieux mystifier: il lui adressait des lettres de femme amoureuse signées Comtesse de M... ou Marquise de B..., l’attirait ainsi aux jours gras dans le foyer de l’Opéra devant la pendule et le lâchait à quelque grisette, après l’avoir montré à tout le monde. Allié de Dutocq (il le considérait comme un mystificateur sérieux) dans sa haine contre Rabourdin et dans ses éloges de Baudoyer il l’appuyait avec amour. Jean-Jacques Bixiou était petit-fils d’un épicier de Paris. Son père mort colonel l’avait laissé à la charge de sa grand’mère, qui s’était mariée en secondes noces à son premier garçon, nommé Descoings et qui mourut en 1822. Se trouvant sans état au sortir du collége, il avait tenté la peinture, et malgré l’amitié qui le liait à Joseph Bridau, son ami d’enfance, il y avait renoncé pour se livrer à la caricature, aux vignettes, aux dessins de livres, connus, vingt ans plus tard, sous le nom d’_illustrations_. La protection des ducs de Maufrigneuse, de Rhétoré, qu’il connut par des danseuses, lui procura sa place, en 1819. Au mieux avec des Lupeaulx, avec qui, dans le monde, il se trouvait sur un pied d’égalité, tutoyant du Bruel, il offrait la preuve vivante des observations de Rabourdin relativement à la destruction constante de la hiérarchie administrative à Paris, par la valeur personnelle qu’un homme acquiert en dehors des Bureaux. De petite taille, mais bien pris, une figure fine, remarquable par une vague ressemblance avec celle de Napoléon, lèvres minces, menton plat tombant droit, favoris châtains, vingt-sept ans, blond, voix mordante, regard étincelant, voilà Bixiou. Cet homme, tout sens et tout esprit, se perdait par une fureur pour les plaisirs de tout genre qui le jetait dans une dissipation continuelle. Intrépide chasseur de grisettes, fumeur, amuseur de gens, dîneur et soupeur, se mettant partout au diapason, brillant aussi bien dans les coulisses qu’au bal des grisettes dans l’Allée des Veuves, il étonnait autant à table que dans une partie de plaisir, en verve à minuit dans la rue, comme le matin si vous le preniez au saut du lit; mais sombre et triste avec lui-même, comme la plupart des grands comiques. Lancé dans le monde des actrices et des acteurs, des écrivains, des artistes et de certaines femmes dont la fortune est aléatoire, il vivait bien, allait au spectacle sans payer, jouait à Frascati, gagnait souvent. Enfin cet artiste, vraiment profond, mais par éclairs, se balançait dans la vie comme sur une escarpolette, sans s’inquiéter du moment où la corde casserait. Sa vivacité d’esprit, sa prodigalité d’idées le faisaient rechercher par tous les gens accoutumés aux rayonnements de l’intelligence; mais aucun de ses amis ne l’aimait. Incapable de retenir un bon mot, il immolait ses deux voisins à table avant la fin du premier service. Malgré sa gaieté d’épiderme, il perçait dans ses discours un secret mécontentement de sa position sociale, il aspirait à quelque chose de mieux, et le fatal démon caché dans son esprit l’empêchait d’avoir le sérieux qui en impose tant aux sots. Il demeurait rue de Ponthieu, à un second étage où il avait trois chambres livrées à tout le désordre d’un ménage de garçon, un vrai bivouac. Il parlait souvent de quitter la France et d’aller violer la fortune en Amérique. Aucune sorcière ne pouvait prévoir l’avenir d’un jeune homme chez qui tous les talents étaient incomplets, incapable d’assiduité, toujours ivre de plaisir, et croyant que le monde finissait le lendemain. Comme costume, il avait la prétention de n’être pas ridicule, et peut-être était-ce le seul de tout le Ministère de qui la tenue ne fît pas dire:--«Voilà un employé!» Il portait des bottes élégantes, un pantalon noir à sous-pieds, un gilet de fantaisie et une jolie redingote bleue, un col, éternel présent de la grisette, un chapeau de Bandoni, des gants de chevreau couleur sombre. Sa démarche, cavalière et simple à la fois, ne manquait pas de grâce. Aussi, quand il fut mandé par des Lupeaulx pour une impertinence un peu trop forte dite sur le baron de la Billardière et menacé de destitution, se contenta-t-il de lui répondre: «Vous me reprendriez à cause du costume.» Des Lupeaulx ne put s’empêcher de rire. La plus jolie plaisanterie, faite par Bixiou dans les Bureaux, est celle inventée pour Godard, auquel il offrit un papillon rapporté de la Chine que le Sous-chef garde dans sa collection et montre encore aujourd’hui, sans avoir reconnu qu’il est en papier peint. Bixiou eut la patience de pourlécher un chef-d’œuvre pour jouer un tour à son Sous-chef.
Le diable pose toujours une victime auprès d’un Bixiou. Le Bureau Baudoyer avait donc sa victime, un pauvre expéditionnaire, âgé de vingt-deux ans, aux appointements de quinze cents francs, nommé Auguste-Jean-François Minard. Minard s’était marié par amour avec une ouvrière fleuriste, fille d’un portier, qui travaillait chez elle pour mademoiselle Godard et que Minard avait vue rue de Richelieu dans la boutique. Étant fille, Zélie Lorain avait eu bien des fantaisies pour sortir de son état. D’abord élève du Conservatoire, tour à tour danseuse, chanteuse et actrice, elle avait songé à faire comme font beaucoup d’ouvrières, mais la peur de mal tourner et de tomber dans une effroyable misère l’avait préservée du vice. Elle flottait entre mille partis, lorsque Minard s’était dessiné nettement, une proposition de mariage à la main. Zélie gagnait cinq cents francs par an, Minard en avait quinze cents. En croyant pouvoir vivre avec deux mille francs, ils se marièrent sans contrat, avec la plus grande économie. Minard et Zélie étaient allés se loger auprès de la barrière de Courcelles, comme deux tourtereaux, dans un appartement de cent écus, au troisième: des rideaux de calicot blanc aux fenêtres, sur les murs un petit papier écossais à quinze sous le rouleau, carreau frotté, meubles en noyer, petite cuisine bien propre; d’abord une première pièce où Zélie faisait ses fleurs, puis un salon meublé de chaises foncées en crin, une table ronde au milieu, une glace, une pendule représentant une fontaine à cristal tournant, des flambeaux dorés enveloppés de gaze; enfin une chambre à coucher blanche et bleue; lit, commode et secrétaire en acajou, petit tapis rayé au bas du lit, six fauteuils et quatre chaises; dans un coin, le berceau en merisier où dormaient un fils et une fille. Zélie nourrissait ses enfants elle-même, faisait sa cuisine, ses fleurs et son ménage. Il y avait quelque chose de touchant dans cette heureuse et laborieuse médiocrité. En se sentant aimée par Minard, Zélie l’aima sincèrement. L’amour attire l’amour, c’est l’_abyssus abyssum_ de la Bible. Ce pauvre homme quittait son lit le matin pendant que sa femme dormait, et lui allait chercher ses provisions. Il portait les fleurs terminées en se rendant à son bureau, en revenant il achetait les matières premières; puis, en attendant le dîner, il taillait ou estampait les feuilles, garnissait les tiges, délayait les couleurs. Petit, maigre, fluet, nerveux, ayant des cheveux rouges et crépus, des yeux d’un jaune clair, un teint d’une éclatante blancheur, mais marqué de rousseurs, il avait un courage sourd et sans apparat. Il possédait la science de l’écriture au même degré que Vimeux. Au Bureau, il se tenait coi, faisait sa besogne et gardait l’attitude recueillie d’un homme souffrant et songeur. Ses cils blancs et son peu de sourcils l’avaient fait surnommer le _lapin blanc_ par l’implacable Bixiou. Minard, ce Rabourdin d’une sphère inférieure, dévoré du désir de mettre sa Zélie dans une heureuse situation, cherchait dans l’océan des besoins du luxe et de l’industrie parisienne une idée, une découverte, un perfectionnement qui lui procurât une prompte fortune. Son apparente bêtise était produite par la tension continuelle de son esprit: il allait de la Double Pâte des Sultanes à l’Huile Céphalique, des briquets phosphoriques au gaz portatif, des socques articulés aux lampes hydrostatiques, embrassant ainsi les _infiniment petits_ de la civilisation matérielle. Il supportait les plaisanteries de Bixiou comme un homme occupé supporte les bourdonnements d’un insecte, il ne s’en impatientait même point. Malgré son esprit, Bixiou ne devinait pas le profond mépris que Minard avait pour lui. Minard se souciait peu d’une querelle, il y voyait une perte de temps. Aussi avait-il fini par lasser son persécuteur. Il venait au Bureau habillé fort simplement, gardait le pantalon de coutil jusqu’en octobre, portait des souliers et des guêtres, un gilet en poil de chèvre, un habit de castorine en hiver et de gros mérinos en été, un chapeau de paille ou un chapeau de soie à onze francs, selon les saisons, car sa gloire était sa Zélie: il se serait passé de manger pour lui acheter une robe. Il déjeunait avec sa femme et ne mangeait rien au Bureau. Une fois par mois il menait Zélie au spectacle avec un billet donné par du Bruel ou par Bixiou, car Bixiou faisait de tout, même du bien. La mère de Zélie quittait alors sa loge, et venait garder l’enfant. Minard avait remplacé Vimeux dans le Bureau de Baudoyer. Madame et monsieur Minard rendaient en personne leurs visites du jour de l’an. En les voyant, on se demandait comment faisait la femme d’un pauvre employé à quinze cents francs pour maintenir son mari dans un costume noir, et porter des chapeaux de paille d’Italie à fleurs, des robes de mousseline brodée, des pardessous en soie, des souliers de prunelle, des fichus magnifiques, une ombrelle chinoise, et venir en fiacre et rester vertueuse; tandis que madame Colleville ou telle autre _dame_ pouvaient à peine joindre les deux bouts, elles qui avaient deux mille quatre cents francs!...
Dans chacun de ces Bureaux, il se trouvait un employé ami l’un de l’autre jusqu’à rendre leur amitié ridicule, car on rit de tout dans les Bureaux. Celui du Bureau Baudoyer, nommé Colleville, y était commis principal, et, sous la Restauration, il eût été Sous-chef ou même Chef, depuis long-temps. Il avait en madame Colleville une femme aussi supérieure dans son genre que madame Rabourdin dans le sien. Colleville, fils d’un premier violon de l’Opéra, s’était amouraché de la fille d’une célèbre danseuse. Flavie Minoret, une de ces habiles et charmantes Parisiennes qui savent rendre leurs maris heureux tout en gardant leur liberté, faisait de la maison de Colleville le rendez-vous de nos meilleurs artistes, des orateurs de la Chambre. On ignorait presque chez elle l’humble place occupée par Colleville. La conduite de Flavie, femme un peu trop féconde, offrait tant de prise à la médisance, que madame Rabourdin avait refusé toutes ses invitations. L’ami de Colleville, nommé Thuillier, occupait dans le Bureau Rabourdin une place absolument pareille à celle de Colleville, et s’était vu par les mêmes motifs arrêté dans sa carrière administrative comme Colleville. Qui connaissait Colleville connaissait Thuillier, et réciproquement. Leur amitié, née au bureau, venait de la coïncidence de leurs débuts dans l’administration. La jolie madame Colleville avait, disait-on dans les Bureaux, accepté les soins de Thuillier que sa femme laissait sans enfants. Thuillier dit le beau Thuillier, ex-homme à bonnes fortunes, menait une vie aussi oisive que celle de Colleville était occupée. Colleville, première clarinette à l’Opéra-Comique, et teneur de livres le matin, se donnait beaucoup de mal pour élever sa famille, quoique les protections ne lui manquassent pas. On le regardait comme un homme très-fin, d’autant plus qu’il cachait son ambition sous une espèce d’indifférence. En apparence content de son sort, aimant le travail, il trouvait tout le monde, même les chefs, disposés à protéger sa courageuse existence. Depuis quelques jours seulement madame Colleville avait réformé son train de maison, et semblait tourner à la dévotion; aussi disait-on vaguement dans les Bureaux qu’elle pensait à prendre dans la Congrégation un point d’appui plus sûr que le fameux orateur François Keller, un de ses plus constants adorateurs dont le crédit n’avait pas jusqu’à présent fait obtenir une place supérieure à Colleville. Flavie s’était adressée, et ce fut une de ses erreurs, à des Lupeaulx. Colleville avait la passion de chercher l’horoscope des hommes célèbres dans l’anagramme de leurs noms. Il passait des mois entiers à décomposer des noms et les recomposer afin d’y découvrir un sens. _Un corse la finira_ trouvé dans _révolution française.--Vierge de son mari_ dans _Marie de Vigneros_, nièce du cardinal de Richelieu.--_Henrici mei casta dea_ dans _Catharina de Médicis.--Eh c’est large nez_ dans _Charles Genest_, l’abbé de la cour de Louis XIV, si connu par son gros nez qui amusait le duc de Bourgogne; enfin tous les anagrammes connus avaient émerveillé Colleville. Érigeant l’anagramme en science, il prétendait que le sort de tout homme était écrit dans la phrase que donnait la combinaison des lettres de ses nom, prénoms et qualités. Depuis l’avénement de Charles X, il s’occupait de l’anagramme du Roi. Thuillier, qui lâchait quelques calembours, prétendait que l’anagramme était un calembour en lettres. Colleville, homme plein de cœur, lié presqu’indissolublement à Thuillier, le modèle de l’égoïste, présentait un problème insoluble et que beaucoup d’employés de la Division expliquaient par ces mots: «Thuillier est riche et le ménage Colleville est lourd!» En effet, Thuillier passait pour joindre aux émoluments de sa place les bénéfices de l’escompte; on venait souvent le chercher pour parler à des négociants avec lesquels il avait des conférences de quelques minutes dans la cour, mais pour le compte de mademoiselle Thuillier sa sœur. Cette amitié consolidée par le temps était basée sur des sentiments, sur des faits assez naturels qui trouveront leur place ailleurs (voyez _les petits bourgeois_) et qui formeraient ici ce que les critiques appellent des longueurs. Il n’est peut-être pas inutile de faire observer néanmoins que si l’on connaissait beaucoup madame Colleville dans les Bureaux, on ignorait presque l’existence de madame Thuillier. Colleville, l’homme actif, chargé d’enfants, était gros, gras, réjoui; tandis que du Thuillier, _le Beau de l’Empire_, sans soucis apparents, oisif, d’une taille svelte, offrait aux regards une figure blême et presque mélancolique.--«Nous ne savons pas, disait Rabourdin en parlant de ces deux employés, si nos amitiés naissent plutôt des contrastes que des similitudes.»
Au contraire de ces deux frères siamois, Chazelle et Paulmier étaient deux employés toujours en guerre: l’un fumait, l’autre prisait, et ils se disputaient sans cesse à qui pratiquait le meilleur mode d’absorber le tabac. Un défaut qui leur était commun et qui les rendait aussi ennuyeux l’un que l’autre aux employés consistait à se quereller à propos des valeurs mobilières, du taux des petits pois, du prix des maquereaux, des étoffes, des parapluies, des habits, chapeaux, cannes et gants de leurs collègues. Ils vantaient à l’envi l’un de l’autre les nouvelles découvertes sans jamais y participer. Chazelle colligeait les prospectus de librairie, les affiches à lithographies et à dessins; mais il ne souscrivait à rien. Paulmier, le collègue de Chazelle en bavardage, passait son temps à dire que, s’il avait telle ou telle fortune, il se donnerait bien telle ou telle chose. Un jour Paulmier alla chez le fameux Dauriat pour le complimenter d’avoir amené la librairie à produire des livres satinés avec couvertures imprimées, et l’engager à persévérer dans sa voie d’améliorations. Paulmier ne possédait pas un livre! Le ménage de Chazelle, tyrannisé par sa femme et voulant paraître indépendant, fournissait d’éternelles plaisanteries à Paulmier; tandis que Paulmier, garçon, souvent à jeun comme Vimeux, offrait à Chazelle un texte fécond avec ses habits râpés et son indigence déguisée. Chazelle et Paulmier prenaient du ventre: celui de Chazelle, rond, petit, pointu, avait, suivant un mot de Bixiou, l’impertinence de toujours passer le premier; celui de Paulmier flottait de droite à gauche; Bixiou le leur faisait mesurer une fois par trimestre. Tous deux ils étaient entre trente et quarante ans; tous deux, assez niais, ne faisant rien en dehors du Bureau, présentaient le type de l’employé pur sang, hébété par les paperasses, par l’habitation des Bureaux. Chazelle s’endormait souvent en travaillant; et sa plume, qu’il tenait toujours, marquait par de petits points ses aspirations. Paulmier attribuait alors ce sommeil à des exigences conjugales. En réponse à cette plaisanterie, Chazelle accusait Paulmier de boire de la tisane quatre mois de l’année sur les douze et lui disait qu’il mourrait d’une grisette. Paulmier démontrait alors que Chazelle indiquait sur un almanach les jours où madame Chazelle le trouvait aimable. Ces deux employés, à force de laver leur linge sale en s’apostrophant à propos des plus menus détails de leur vie privée, avaient obtenu la déconsidération qu’ils méritaient.--«Me prenez-vous pour un Chazelle?» était un mot qui servait à clore une discussion ennuyeuse.
Monsieur Poiret jeune, pour le distinguer de son frère Poiret l’aîné, retiré dans la Maison-Vauquer, où Poiret jeune allait parfois dîner, se proposant d’y finir également ses jours, avait trente ans de service. La nature n’était pas si invariable dans ses révolutions que le pauvre homme dans les actes de sa vie: il mettait toujours ses effets dans le même endroit, posait sa plume au même fil du bois, s’asseyait à sa place à la même heure, se chauffait au poêle à la même minute, car sa seule vanité consistait à porter une montre infaillible, réglée d’ailleurs tous les jours sur l’Hôtel-de-Ville devant lequel il passait, demeurant rue du Martroi. De six heures à huit heures du matin, il tenait les livres d’une forte maison de nouveautés de la rue Saint-Antoine, et de six heures à huit heures du soir ceux de la maison Camusot rue des Bourdonnais. Il gagnait ainsi mille écus, y compris les émoluments de sa place. Atteignant, à quelques mois près, le temps voulu pour avoir sa pension, il montrait une grande indifférence aux intrigues des Bureaux. Semblable à son frère à qui sa retraite avait porté un coup fatal, il baisserait sans doute beaucoup quand il n’aurait plus à venir de la rue du Martroi au Ministère, à s’asseoir sur sa chaise et à expédier. Chargé de faire la collection du journal auquel s’abonnait le bureau et celle du _Moniteur_, il avait le fanatisme de cette collection. Si quelque employé perdait un numéro, l’emportait et ne le rapportait pas, Poiret jeune se faisait autoriser à sortir, se rendait immédiatement au bureau du journal, réclamait le numéro manquant et revenait enthousiasmé de la politesse du caissier. Il avait toujours eu affaire à un charmant garçon; et, selon lui, les journalistes étaient décidément des gens aimables et peu connus. Homme de taille médiocre, Poiret avait des yeux à demi éteints, un regard faible et sans chaleur, une peau tannée, ridée, grise de ton, parsemée de petits grains bleuâtres, un nez camard et une bouche rentrée où flânaient quelques dents gâtées. Aussi Thuillier disait-il que Poiret avait beau se regarder dans un miroir, il ne se voyait pas dedans (de dents). Ses bras maigres et longs étaient terminés par d’énormes mains sans aucune blancheur. Ses cheveux gris, collés par la pression de son chapeau, lui donnaient l’air d’un ecclésiastique, ressemblance peu flatteuse pour lui, car il haïssait les prêtres et le clergé, sans pouvoir expliquer ses opinions religieuses. Cette antipathie ne l’empêchait pas d’être extrêmement attaché au gouvernement quel qu’il fût. Il ne boutonnait jamais sa vieille redingote verdâtre, même par les froids les plus violents; il ne portait que des souliers à cordons, et un pantalon noir. Il se fournissait dans les mêmes maisons depuis trente ans. Quand son tailleur mourut, il demanda un congé pour aller à son enterrement, et serra la main au fils sur la fosse du père en lui assurant sa pratique. L’ami de tous ses fournisseurs, il s’informait de leurs affaires, causait avec eux, écoutait leurs doléances et les payait comptant. S’il écrivait à quelqu’un de _ces messieurs_ pour ordonner un changement dans sa commande, il observait les formules les plus polies, mettait _Monsieur_ en vedette, datait et faisait un brouillon de la lettre qu’il gardait dans un carton étiqueté: _Ma correspondance_. Aucune vie n’était plus en règle. Poiret possédait tous ses mémoires acquittés, toutes ses quittances même minimes et ses livres de dépense annuelle enveloppés dans des chemises et par années, depuis son entrée au Ministère. Il dînait au même restaurant, à la même place, par abonnement, au Veau-qui-tette, place du Châtelet; les garçons lui gardaient sa place. Ne donnant pas au _Cocon d’or_, la fameuse maison de soierie, cinq minutes au delà du temps dû, à huit heures et demie il arrivait au café David, le plus célèbre du quartier, et y restait jusqu’à onze heures; il y venait comme au Veau-qui-tette depuis trente ans, et prenait une bavaroise à dix heures et demie. Il y écoutait les discussions politiques, les bras croisés sur sa canne, et le menton dans sa main droite, sans jamais y participer. La dame du comptoir, seule femme à laquelle il parlât avec plaisir, était la confidente des petits accidents de sa vie, car il possédait sa place à la table située près du comptoir. Il jouait au domino, seul jeu qu’il eût compris. Quand ses partners ne venaient pas, on le trouvait quelquefois endormi, le dos appuyé sur la boiserie et tenant un journal dont la planchette reposait sur le marbre de sa table. Il s’intéressait à tout ce qui se faisait dans Paris, et consacrait le dimanche à surveiller les constructions nouvelles. Il questionnait l’invalide chargé d’empêcher le public d’entrer dans l’enceinte en planches, et s’inquiétait des retards qu’éprouvaient les bâtisses, du manque de matériaux ou d’argent, des difficultés que rencontrait l’architecte. On lui entendait dire: «J’ai vu sortir le Louvre de ses décombres, j’ai vu naître la place du Châtelet, le quai aux Fleurs, les marchés!» Lui et son frère, nés à Troyes d’un commis des Fermes, avaient été envoyés à Paris étudier dans les Bureaux. Leur mère se fit remarquer par une inconduite désastreuse, car les deux frères eurent le chagrin d’apprendre sa mort à l’hôpital de Troyes, nonobstant de nombreux envois de fonds. Non-seulement tous deux jurèrent alors de ne jamais se marier, mais ils prirent les enfants en horreur: mal à leur aise auprès d’eux, ils les craignaient comme on peut craindre les fous, et les examinaient d’un œil hagard. L’un et l’autre, ils avaient été écrasés de besogne sous Robert Lindet. L’Administration ne fut pas juste alors envers eux, mais ils se regardaient comme heureux d’avoir conservé leurs têtes, et ne se plaignaient qu’entre eux de cette ingratitude, car ils avaient _organisé le maximum_. Quand on joua le tour à Phellion de faire réformer sa fameuse phrase par Rabourdin, Poiret prit Phellion à part dans le corridor en sortant et lui dit:--«Croyez bien, monsieur, que je me suis opposé de tout mon pouvoir à ce qui a eu lieu.» Depuis son arrivée à Paris, il n’était jamais sorti de la ville. Dès ce temps, il avait commencé un journal de sa vie où il marquait les événements saillants de la journée; du Bruel lui apprit que lord Byron faisait ainsi. Cette similitude combla Poiret de joie, et l’engagea à acheter les œuvres de lord Byron, traduction de Chastopalli à laquelle il ne comprit rien du tout. On le surprenait souvent au Bureau dans une pose mélancolique, il avait l’air de penser profondément et ne songeait à rien. Il ne connaissait pas un seul des locataires de sa maison, et gardait sur lui la clef de son domicile. Au jour de l’an, il portait lui-même ses cartes chez tous les employés de la Division, et ne faisait jamais de visites. Bixiou s’avisa, par un jour de canicule, de graisser de saindoux l’intérieur d’un vieux chapeau que Poiret jeune (il avait cinquante-deux ans) ménageait depuis neuf années. Bixiou, qui n’avait jamais vu que ce chapeau-là sur la tête de Poiret, en rêvait, il le voyait en mangeant; il avait résolu, dans l’intérêt de ses digestions, de débarrasser les Bureaux de cet immonde chapeau. Poiret jeune sortit vers quatre heures. En s’avançant dans les rues de Paris, où les rayons du soleil réfléchis par les pavés et les murailles produisent des chaleurs tropicales, il sentit sa tête inondée, lui qui suait rarement. _S’estimant dès lors malade ou sur le point de le devenir_, au lieu d’aller au Veau-qui-tette, il rentra chez lui, tira de son secrétaire le journal de sa vie, et consigna le fait de la manière suivante:
_Aujourd’hui, 3 juillet 1823, surpris par une sueur étrange et annonçant peut-être la suette, maladie particulière à la Champagne, je me dispose à consulter le docteur Haudry. L’invasion du mal a commencé à la hauteur du quai de l’École._
Tout à coup, étant sans chapeau, il reconnut que la prétendue sueur avait une cause indépendante de sa personne. Il s’essuya la figure, examina le chapeau, ne put rien découvrir, car il n’osa découdre la coiffe. Il nota donc ceci sur son journal:
_Porté le chapeau chez le sieur Tournan, chapelier rue Saint-Martin, vu que je soupçonne une autre cause à cette sueur, qui ne serait pas alors une sueur, mais bien l’effet d’une addition quelconque nouvellement ou anciennement faite au chapeau._
Monsieur Tournan notifia sur-le-champ à sa pratique la présence d’un corps gras obtenu par la distillation d’un porc ou d’une truie. Le lendemain Poiret vint avec un chapeau prêté par monsieur Tournan en attendant le neuf; mais il ne s’était pas couché sans ajouter cette phrase à son journal: _Il est avéré que mon chapeau contenait du saindoux ou graisse de porc_. Ce fait inexplicable occupa pendant plus de quinze jours l’intelligence de Poiret, qui ne sut jamais comment ce phénomène avait pu se produire. On l’entretint au Bureau des pluies de crapauds et autres aventures caniculaires, de la tête de Napoléon trouvée dans une racine d’ormeau, de mille bizarreries d’histoire naturelle. Vimeux lui dit qu’un jour son chapeau, à lui Vimeux, avait déteint en noir sur son visage, et que les chapeliers vendaient des drogues. Poiret alla plusieurs fois chez le sieur Tournan, afin de s’assurer de ses procédés de fabrication.
Il y avait encore chez Rabourdin un employé qui faisait l’homme courageux, professait les opinions du Centre gauche et s’insurgeait contre les tyrannies de Baudoyer pour le compte des malheureux esclaves de ce Bureau. Ce garçon, nommé Fleury, s’abonnait hardiment à une feuille de l’Opposition, portait un chapeau gris à grands bords, des bandes rouges à ses pantalons bleus, un gilet bleu à boutons dorés, et une redingote qui croisait sur la poitrine comme celle d’un maréchal-des-logis de gendarmerie. Quoique inébranlable dans ses principes, il restait néanmoins employé dans les Bureaux; mais il y prédisait un fatal avenir au gouvernement s’il persistait à donner dans la religion. Il avouait ses sympathies pour Napoléon, depuis que la mort du grand homme faisait tomber en désuétude les lois contre les partisans de l’usurpateur. Fleury, ex-capitaine dans un régiment de la Ligne sous l’Empereur, grand, beau brun, était contrôleur au Cirque Olympique. Bixiou ne s’était jamais permis de charge sur Fleury, car ce rude troupier, qui tirait très-bien le pistolet, fort à l’escrime, paraissait capable dans l’occasion de se livrer à de grandes brutalités. Passionné souscripteur des _Victoires et Conquêtes_, Fleury refusait de payer, tout en gardant les livraisons, se fondant sur ce qu’elles dépassaient le nombre promis par le prospectus. Il adorait monsieur Rabourdin, qui l’avait empêché d’être destitué. Il lui était échappé de dire que, si jamais il arrivait malheur à monsieur Rabourdin par le fait de quelqu’un, il tuerait ce quelqu’un. Dutocq caressait bassement Fleury, tant il le redoutait. Fleury, criblé de dettes, jouait mille tours à ses créanciers. Expert en législation, il ne signait point de lettres de change, et avait lui-même mis sur son traitement des oppositions sous le nom de créanciers supposés, en sorte qu’il le touchait presque en entier. Lié très-intimement avec une comparse de la Porte Saint-Martin, chez laquelle étaient ses meubles, il jouait heureusement l’écarté, faisait le charme des réunions par ses talents, il buvait un verre de vin de Champagne d’un seul coup sans mouiller ses lèvres, et savait toutes les chansons de Béranger par cœur. Il se montrait fier de sa voix pleine et sonore. Ses trois grands hommes étaient Napoléon, Bolivar et Béranger. Foy, Laffitte et Casimir Delavigne n’avaient que son estime. Fleury, vous le devinez, homme du Midi, devait finir par être éditeur responsable de quelque journal libéral.
Desroys, l’homme mystérieux de la Division, ne frayait avec personne, causait peu, cachait si bien sa vie que l’on ignorait son domicile, ses protecteurs et ses moyens d’existence. En cherchant des causes à ce silence, les uns faisaient de Desroys un carbonaro, les autres un orléaniste; ceux-ci un espion, ceux-là un homme profond. Desroys était tout uniment le fils d’un conventionnel qui n’avait pas voté la mort. Froid et discret par tempérament, il avait jugé le monde et ne comptait que sur lui-même. Républicain en secret, admirateur de Paul-Louis Courier, ami de Michel Chrestien, il attendait du temps et de la raison publique le triomphe de ses opinions en Europe. Aussi rêvait-il la Jeune Allemagne et la Jeune Italie. Son cœur s’enflait de ce stupide amour collectif qu’il faut nommer l’_humanitarisme_, fils aîné de défunte Philanthropie, et qui est à la divine Charité catholique ce que le système est à l’Art, le Raisonnement substitué à l’Œuvre. Ce consciencieux puritain de la liberté, cet apôtre d’une impossible égalité, regrettait d’être forcé par la misère de servir le gouvernement, et faisait des démarches pour entrer dans quelque administration de Messageries. Long, sec, filandreux et grave comme un homme qui se croyait appelé à donner un jour sa tête pour le grand œuvre, il vivait d’une page de Volney, étudiait Saint-Just et s’occupait d’une réhabilitation de Robespierre, considéré comme le continuateur de Jésus-Christ.
Le dernier de ces personnages qui mérite un coup de crayon est le petit La Billardière. Ayant, pour son malheur, perdu sa mère, protégé par le ministre, exempt des rebuffades de la Place-Baudoyer, reçu dans tous les salons ministériels, il était haï de tout le monde à cause de son impertinence et de sa fatuité. Les chefs se montraient polis avec lui, mais les employés l’avaient mis en dehors de leur camaraderie par une politesse grotesque inventée pour lui. Bellâtre de vingt-deux ans, long et fluet, ayant les manières d’un Anglais, insultant les Bureaux par sa tenue de dandy, frisé, parfumé, colleté, venant en gants jaunes, en chapeaux à coiffes toujours neuves, ayant un lorgnon, allant déjeuner au Palais-Royal, étant d’une bêtise vernissée par des manières qui sentaient l’imitation, Benjamin de La Billardière se croyait joli garçon, et avait tous les vices de la haute société sans en avoir les grâces. Sûr d’être fait _quelque chose_, il pensait à écrire un livre pour avoir la croix comme littérateur et l’imputer à ses talents administratifs. Il cajolait donc Bixiou dans le dessein de l’exploiter, mais sans avoir encore osé s’ouvrir à lui sur ce projet. Ce noble cœur attendait avec impatience la mort de son père pour succéder à un titre de baron accordé récemment, il mettait sur ses cartes _le chevalier de La Billardière_, et avait exposé dans son cabinet ses armes encadrées (_chef d’azur à trois étoiles, et deux épées en sautoir sur un fond de sable, avec cette devise_: TOUJOURS FIDÈLE!) Ayant la manie de s’entretenir de l’art héraldique, il avait demandé au jeune vicomte de Portenduère pourquoi ses armes étaient si chargées, et s’était attiré cette jolie réponse: «Je ne les ai pas fait faire.» Il parlait de son dévouement à la monarchie, et des bontés que la Dauphine avait pour lui. Très-bien avec des Lupeaulx, il déjeunait souvent avec lui, et le croyait son ami. Bixiou, posé comme son mentor, espérait débarrasser la Division et la France de ce jeune fat en le jetant dans la débauche, et il avouait hautement son projet.
Telles étaient les principales physionomies de la Division La Billardière, où il se trouvait encore quelques autres employés dont les mœurs ou les figures se rapprochaient ou s’éloignaient plus ou moins de celles-ci. On rencontrait dans le Bureau Baudoyer des employés à front chauve, frileux, bardés de flanelles, perchés à des cinquièmes étages, y cultivant des fleurs, ayant des cannes d’épine, de vieux habits râpés, le parapluie en permanence. Ces gens, qui tiennent le milieu entre les portiers heureux et les ouvriers gênés, trop loin des centres administratifs pour songer à un avancement quelconque, représentent les pions de l’échiquier bureaucratique. Heureux d’être de garde pour ne pas aller au Bureau, capables de tout pour une gratification, leur existence est un problème pour ceux-là mêmes qui les emploient, et une accusation contre l’État qui, certes, engendre ces misères en les acceptant. A l’aspect de ces étranges physionomies, il est difficile de décider si ces mammifères à plumes se crétinisent à ce métier, ou s’ils ne font pas ce métier parce qu’ils sont un peu crétins de naissance. Peut-être la part est-elle égale entre la Nature et le Gouvernement. «Les villageois, a dit un inconnu, subissent sans s’en rendre compte, l’action des circonstances atmosphériques et des faits extérieurs. Identifiés en quelque sorte avec la nature au milieu de laquelle ils vivent, ils se pénètrent insensiblement des idées et des sentiments qu’elle éveille et les reproduisent dans leurs actions et sur leur physionomie, selon leur organisation et leur caractère individuel. Moulés ainsi et façonnés de longue main sur les objets qui les entourent sans cesse, ils sont le livre le plus intéressant et le plus vrai pour quiconque se sent attiré vers cette partie de la physiologie, si peu connue et si féconde, qui explique les rapports de l’être moral avec les agents extérieurs de la Nature.» Or, la Nature, pour l’employé, c’est les Bureaux; son horizon est de toutes parts borné par des cartons verts; pour lui, les circonstances atmosphériques, c’est l’air des corridors, les exhalaisons masculines contenues dans des chambres sans ventilateurs, la senteur des papiers et des plumes; son terroir est un carreau, ou un parquet émaillé de débris singuliers, humecté par l’arrosoir du garçon de bureau; son ciel est un plafond auquel il adresse ses bâillements, et son élément est la poussière. L’observation sur les villageois tombe à plomb sur les employés _identifiés_ avec la nature au milieu de laquelle ils vivent. Si plusieurs médecins distingués redoutent l’influence de cette nature, à la fois sauvage et civilisée, sur l’être moral contenu dans ces affreux compartiments, nommés Bureaux, où le soleil pénètre peu, où la pensée est bornée en des occupations semblables à celle des chevaux qui tournent un manége, qui bâillent horriblement et meurent promptement; Rabourdin avait donc profondément raison en raréfiant les employés, en demandant pour eux et de forts appointements et d’immenses travaux. On ne s’ennuie jamais à faire de grandes choses. Or, tels qu’ils sont constitués, les Bureaux, sur les neuf heures que leurs employés doivent à l’État, en perdent quatre en conversations, comme on va le voir, en narrés, en disputes, et surtout en intrigues. Aussi faut-il avoir hanté les Bureaux pour reconnaître à quel point la vie rapetissée y ressemble à celle des colléges; mais partout où les hommes vivent collectivement, cette similitude est frappante: au Régiment, dans les Tribunaux, vous retrouvez le collége plus ou moins agrandi. Tous ces employés, réunis pendant leurs séances de huit heures dans les bureaux, y voyaient une espèce de classe où il y avait des devoirs à faire, où les chefs remplaçaient les préfets d’études, où les gratifications étaient comme des prix de bonne conduite donnés à des protégés, où l’on se moquait les uns des autres, où l’on se haïssait et où il existait néanmoins une sorte de camaraderie, mais déjà plus froide que celle du régiment, qui elle-même est moins forte que celle des colléges. A mesure que l’homme s’avance dans la vie, l’égoïsme se développe et relâche les liens secondaires en affection. Enfin, les Bureaux, n’est-ce pas le monde en petit, avec ses bizarreries, ses amitiés, ses haines, son envie et sa cupidité, son mouvement de marche quand même! ses frivoles discours qui font tant de plaies, et son espionnage incessant.
En ce moment, la Division de monsieur le baron de la Billardière était en proie à une agitation extraordinaire bien justifiée par l’événement qui allait s’y accomplir, car les chefs de Division ne meurent pas tous les jours, et il n’y a pas de tontine où les probabilités de vie et de mort se calculent avec plus de sagacité que dans les Bureaux. L’intérêt y étouffe toute pitié, comme chez les enfants; mais les employés ont l’hypocrisie de plus.
Vers huit heures, les employés du Bureau Baudoyer arrivaient à leur poste, tandis qu’à neuf heures ceux de Rabourdin commençaient à peine à se montrer, ce qui n’empêchait pas d’expédier la besogne beaucoup plus rapidement chez Rabourdin que chez Baudoyer. Dutocq avait de graves raisons pour être venu de si bonne heure. Entré furtivement la veille dans le cabinet où travaillait Sébastien, il l’avait surpris copiant un travail pour Rabourdin; il s’était caché, et avait vu sortir Sébastien sans papiers. Sûr alors de trouver cette minute assez volumineuse et la copie cachées en un endroit quelconque, en fouillant tous les cartons l’un après l’autre, il avait fini par trouver ce terrible état. Il s’était empressé d’aller chez le directeur d’un établissement autographique faire tirer deux exemplaires de ce travail au moyen d’une presse à copier, et possédait ainsi l’écriture même de Rabourdin. Pour ne pas éveiller le soupçon, il s’était hâté de replacer la minute dans le carton, en se rendant le premier au Bureau. Retenu jusqu’à minuit rue Duphot, Sébastien fut, malgré sa diligence, devancé par la haine. La haine demeurait rue Saint-Louis-Saint-Honoré, tandis que le dévouement demeurait rue du Roi-Doré au Marais. Ce simple retard pesa sur toute la vie de Rabourdin. Sébastien, pressé d’ouvrir le carton, y trouva sa copie inachevée, la minute en ordre, et les serra dans la caisse de son chef. Vers la fin de décembre, il fait souvent peu clair le matin dans les Bureaux, il en est même plusieurs où l’on gardait des lampes jusqu’à dix heures. Sébastien ne put donc remarquer la pression de la pierre sur le papier. Mais quand, à neuf heures et demie, Rabourdin examina sa minute, il aperçut d’autant mieux l’effet produit par les procédés de l’autographie, qu’il s’en était beaucoup occupé pour vérifier si les presses autographiques remplaceraient les expéditionnaires. Le Chef de Bureau s’assit dans son fauteuil, prit ses pincettes et se mit à arranger méthodiquement son feu, tant il fut absorbé par ses réflexions; puis, curieux de savoir entre les mains de qui se trouvait son secret, il manda Sébastien.
--Quelqu’un est venu avant vous au Bureau? lui demanda-t-il.
--Oui, dit Sébastien, monsieur Dutocq.
--Bien, il est exact. Envoyez-moi Antoine.
Trop grand pour affliger inutilement Sébastien en lui reprochant un malheur consommé, Rabourdin ne lui dit pas autre chose. Antoine vint, Rabourdin lui demanda si la veille il n’était pas resté quelques employés après quatre heures; le garçon de bureau lui nomma Dutocq comme ayant travaillé plus tard que monsieur de la Roche. Rabourdin congédia le garçon par un signe de tête, et reprit le cours de ses réflexions.
--A deux fois j’ai empêché sa destitution, se dit-il, voilà ma récompense.
Cette matinée devait être pour le Chef de Bureau comme le moment solennel où les grands capitaines décident d’une bataille en pesant toutes les chances. Connaissant mieux que personne l’esprit des Bureaux, il savait qu’on n’y pardonne pas plus là qu’on ne le pardonne au Collége, au Bagne, ou à l’Armée, ce qui ressemble à la délation, à l’espionnage. Un homme capable de fournir des notes sur ses camarades est honni, perdu, vilipendé; les ministres abandonnent en ce cas leurs propres instruments. Un employé doit alors donner sa démission et quitter Paris, son honneur est à jamais taché: les explications sont inutiles, personne n’en demande ni n’en veut écouter. A ce jeu, un ministre est un grand homme, il est censé choisir les hommes; mais un simple employé passe pour un espion, quels que soient ses motifs. Tout en mesurant le vide de ces sottises, Rabourdin les savait immenses et s’en voyait accablé. Plus surpris qu’atterré, il chercha la meilleure conduite à tenir dans cette circonstance, et resta donc étranger au mouvement des Bureaux mis en émoi par la mort de monsieur de La Billardière, il ne l’apprit que par le petit de La Brière qui savait apprécier l’immense valeur du Chef de Bureau.
Or donc, dans le Bureau des Baudoyer (on disait les Baudoyer, les Rabourdin), vers dix heures Bixiou racontait les derniers moments du directeur de la Division à Minard, à Desroys, à monsieur Godard qu’il avait fait sortir de son cabinet, à Dutocq accouru chez les Baudoyer par un double motif. Colleville et Chazelle manquaient.
BIXIOU (_debout devant le poêle, à la bouche duquel il présente alternativement la semelle de chaque botte pour la sécher_.)
Ce matin, à sept heures et demie, je suis allé savoir des nouvelles de notre digne et respectable Directeur, chevalier du Christ, etc., etc. Eh! mon Dieu, oui, messieurs, le baron était encore hier vingt _et cætera_; mais aujourd’hui il n’est plus rien, pas même employé. J’ai demandé les détails de sa nuit. Sa garde, qui se rend et ne meurt pas, m’a dit que, le matin dès cinq heures, il s’était inquiété de la famille royale. Il s’était fait lire les noms de ceux d’entre nous qui venaient savoir de ses nouvelles. Enfin, il avait dit: «Emplissez ma tabatière, donnez-moi le journal, apportez-moi mes besicles; changez mon ruban de la Légion-d’Honneur, il est bien sale.» Vous le savez, il porte ses ordres au lit. Il avait donc toute sa connaissance, toute sa tête, toutes ses idées habituelles. Mais, bah! dix minutes après, l’eau avait gagné, gagné, gagné le cœur, gagné la poitrine; il s’était senti mourir en sentant les kystes crever. En ce moment fatal, il a prouvé combien il avait la tête forte et combien était vaste son intelligence! Ah! nous ne l’avons pas apprécié, nous autres! Nous nous moquions de lui, nous le regardions comme une ganache, tout ce qu’il y a de plus ganache, n’est-ce pas, monsieur Godard?
GODARD.
Moi, j’estimais les talents de monsieur de La Billardière mieux que qui que ce soit.
BIXIOU.
Vous vous compreniez!
GODARD.
Enfin, ce n’était pas un méchant homme; il n’a jamais fait de mal à personne.
BIXIOU.
Pour faire le mal, il faut faire quelque chose, et il ne faisait rien. Si ce n’est pas vous qui l’aviez jugé tout à fait incapable, c’est donc Minard.
MINARD (_en haussant les épaules_).
Moi!
BIXIOU.
Hé! bien, vous, Dutocq? (_Dutocq fait un signe de violente dénégation._) Bon! allons, personne! Il était donc accepté par tout le monde ici pour une tête herculéenne! Hé! bien, vous aviez raison: il a fini en homme d’esprit, de talent, de tête, enfin comme un grand homme qu’il était.
DESROYS (_impatienté_).
Mon Dieu, qu’a-t-il fait de si grand? il s’est confessé!
BIXIOU.
Oui, monsieur, et il a voulu recevoir les saints sacrements. Mais pour les recevoir, savez-vous comment il s’y est pris? il a mis ses habits de Gentilhomme ordinaire de la Chambre, tous ses Ordres, enfin il s’est fait poudrer; on lui a serré sa queue (pauvre queue) dans un ruban neuf. Or, je dis qu’il n’y a qu’un homme de beaucoup de caractère qui puisse se faire faire la queue au moment de sa mort; nous voilà huit ici, il n’y en a pas un seul de nous qui se la ferait faire. Ce n’est pas tout, il a dit, car vous savez qu’en mourant tous les hommes célèbres font un dernier _speech_ (mot anglais qui signifie _tartine parlementaire_), il a dit... Comment a-t-il dit cela? Ah! «_Je dois bien me parer pour recevoir le Roi du ciel, moi qui me suis tant de fois mis sur mon_ quarante et un _pour aller chez le Roi de la terre!_» Voilà comment a fini monsieur de La Billardière, il a pris à tâche de justifier ce mot de Pythagore: On ne connaît bien les hommes qu’après leur mort.
COLLEVILLE (_entrant_).
Enfin, messieurs, je vous annonce une fameuse nouvelle...
TOUS.
Nous la savons.
COLLEVILLE.
Je vous en défie bien, de la savoir! J’y suis depuis l’avénement de Sa Majesté aux trônes collectifs de France et de Navarre. Je l’ai achevée cette nuit avec tant de peine que madame Colleville me demandait ce que j’avais à me tant tracasser.
DUTOCQ.
Croyez-vous qu’on ait le temps de s’occuper de vos anagrammes quand le respectable monsieur de La Billardière vient d’expirer?...
COLLEVILLE.
Je reconnais mon Bixiou! je viens de chez monsieur La Billardière, il vivait encore; mais on l’attend à passer... (_Godard comprend la charge, et s’en va mécontent dans son cabinet._) Messieurs, vous ne devineriez jamais les événements que suppose l’anagramme de cette phrase sacramentale. (_Il montre un papier._) _Charles dix, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre._
GODARD (_revenant_).
Dites-le tout de suite, et n’amusez pas ces messieurs.
COLLEVILLE (_triomphant et développant la partie cachée de sa feuille de papier_.)
A H. V. il cedera De S. C. l. d. partira. En nauf errera. Decede à Gorix.
Toutes les lettres y sont! (_Il répète._) A Henri cinq cédera (sa couronne), de Saint-Cloud partira: en nauf (esquif, vaisseau, felouque, corvette, tout ce que vous voudrez, c’est un vieux mot français), errera...
DUTOCQ.
Quel tissu d’absurdités! Comment voulez-vous que le roi cède la couronne à Henri V, qui dans votre hypothèse serait son petit-fils, quand il y a monseigneur le Dauphin? Vous prophétisez déjà la mort du Dauphin.
BIXIOU.
Qu’est-ce que Gorix? un nom de chat?
COLLEVILLE (_piqué_).
L’abréviation lapidaire d’un nom de ville, mon cher ami, je l’ai cherché dans Malte-Brun: Goritz, en latin _Gorixia_, située en Bohême ou Hongrie, enfin en Autriche...
BIXIOU.
Tyrol, provinces basques, ou Amérique du sud. Vous auriez dû chercher aussi un air pour jouer cela sur la clarinette.
GODARD (_levant les épaules et s’en allant_).
Quelles bêtises!
COLLEVILLE.
Bêtises! bêtises! je voudrais bien que vous vous donnassiez la peine d’étudier le fatalisme, religion de l’empereur Napoléon.
GODARD (_piqué du ton de Colleville_).
Monsieur Colleville, Bonaparte peut être dit _empereur_ par les historiens, mais on ne doit pas le reconnaître en cette qualité dans les Bureaux.
BIXIOU (_souriant_).
Cherchez cet anagramme-là, mon cher ami! Tenez, en fait d’anagrammes, j’aime mieux votre femme, c’est plus facile à retourner. (_A voix basse._) Flavie devrait bien vous faire faire, à ses moments perdus, Chef de Bureau, ne fût-ce que pour vous soustraire aux sottises d’un Godard!...
DUTOCQ (_appuyant Godard_).
Si ce n’était pas des bêtises, vous perdriez votre place, car vous prophétisez des événements peu agréables au roi; tout bon royaliste doit présumer qu’il a eu assez de séjour à l’étranger.
COLLEVILLE.
Si l’on m’ôtait ma place, François Keller secouerait drôlement votre ministre. (_Silence profond._) Sachez, maître Dutocq, que tous les anagrammes connus ont été accomplis. Tenez, vous!... Eh! bien, ne vous mariez pas: on trouve _coqu_ dans votre nom!
BIXIOU.
D, t, reste alors pour _détestable_.
DUTOCQ (_sans paraître fâché_).
J’aime mieux que ce ne soit que dans mon nom.
PAULMIER (_tout bas à Desroys_).
Attrape, mons Colleville.
DUTOCQ (_à Colleville_).
Avez-vous fait celui de: _Xavier Rabourdin, chef de bureau_?
COLLEVILLE.
Parbleu!
BIXIOU (_taillant sa plume_).
Qu’avez-vous trouvé?
COLLEVILLE.
Il fait ceci: _D’abord rêva bureaux, E-u_... Saisissez-vous bien?... ET IL EUT! _E-u fin riche._ Ce qui signifie qu’après avoir commencé dans l’administration, il la plantera là, pour faire fortune ailleurs. (_Il répète._) _D’abord rêva bureaux, E-u fin riche._
DUTOCQ.
C’est au moins singulier.
BIXIOU.
Et Isidore Baudoyer?
COLLEVILLE (_avec mystère_).
Je ne voudrais pas le dire à d’autres qu’à Thuillier.
BIXIOU.
Gage un déjeuner que je vous le dis.
COLLEVILLE.
Je le paie, si vous le trouvez!
BIXIOU.
Vous me régalerez donc; mais n’en soyez pas fâché: deux artistes comme nous s’amuseront à mort!... _Isidore Baudoyer_ donne _Ris d’aboyeur d’oie!_
COLLEVILLE (_frappé d’étonnement_).
Vous me l’avez volé.
BIXIOU (_cérémonieusement_).
Monsieur de Colleville, faites-moi l’honneur de me croire assez riche en niaiseries pour ne pas dérober celles de mon prochain.
BAUDOYER (_entrant un dossier à la main_).
Messieurs, je vous en prie, parlez encore un peu plus haut, vous mettez le Bureau en très-bon renom auprès des administrateurs. Le digne monsieur Clergeot, qui m’a fait l’honneur de venir me demander un renseignement, entendait vos propos. (_Il passe chez monsieur Godard._)
BIXIOU (_à voix basse_).
L’aboyeur est bien doux ce matin, nous aurons un changement dans l’atmosphère.
DUTOCQ (_bas à Bixiou_).
J’ai quelque chose à vous dire.
BIXIOU (_tâtant le gilet de Dutocq_).
Vous avez un joli gilet qui sans doute ne vous coûte presque rien. Est-ce là le secret?
DUTOCQ.
Comment, pour rien! je n’ai jamais rien payé de si cher. Cela vaut six francs l’aune au grand magasin de la rue de la Paix, une belle étoffe mate qui va bien en grand deuil.
BIXIOU.
Vous vous connaissez en gravures, mais vous ignorez les lois de l’étiquette. On ne peut pas être universel. La soie n’est pas admise dans le grand deuil. Aussi n’ai-je que de la laine. Monsieur Rabourdin, monsieur Clergeot, le ministre sont tout laine; le faubourg Saint-Germain tout laine. Il n’y a que Minard qui ne porte pas de laine, il a peur d’être pris pour un mouton, nommé _Laniger_ en latin de Bucolique; il s’est dispensé, sous ce prétexte, de se mettre en deuil de Louis XVIII, grand législateur, auteur de la charte et homme d’esprit, un roi qui tiendra bien sa place dans l’histoire, comme il la tenait sur le trône, comme il la tenait bien partout; car savez-vous le plus beau trait de sa vie? non. Eh! bien, à sa seconde rentrée, en recevant tous les souverains alliés, il a passé le premier en allant à table.
PAULMIER (_regardant Dutocq_).
Je ne vois pas...
DUTOCQ (_regardant Paulmier_).
Ni moi non plus.
BIXIOU.
Vous ne comprenez pas? Eh! bien, il ne se regardait pas comme chez lui. C’était spirituel, grand et épigrammatique. Les souverains n’ont pas plus compris que vous, même en se cotisant pour comprendre; il est vrai qu’ils étaient tous étrangers...
(_Baudoyer, pendant cette conversation, est au coin de la cheminée dans le cabinet de son Sous-chef, et tous deux ils parlent à voix basse._)
BAUDOYER.
Oui, le digne homme expire. Les deux ministres y sont pour recevoir son dernier soupir, mon beau-père vient d’être averti de l’événement. Si vous voulez me rendre un signalé service, vous prendrez un cabriolet et vous irez prévenir madame Baudoyer, car monsieur Saillard ne peut quitter sa caisse et moi je n’ose laisser le Bureau seul. Mettez-vous à sa disposition: elle a, je crois, ses vues, et pourrait vouloir faire faire simultanément quelques démarches. (_Les deux fonctionnaires sortent ensemble._)
GODARD.
Monsieur Bixiou, je quitte le bureau pour la journée, ainsi remplacez-moi.
BAUDOYER (_à Bixiou d’un air bénin_).
Vous me consulterez, s’il y avait lieu.
BIXIOU.
Pour le coup, La Billardière est mort!
DUTOCQ (_à l’oreille de Bixiou_).
Venez un peu dehors me reconduire. (_Bixiou et Dutocq sortent dans le corridor et se regardent comme deux augures._)
DUTOCQ (_parlant dans l’oreille de Bixiou_).
Écoutez. Voici le moment de nous entendre pour avancer. Que diriez-vous, si nous devenions vous Chef et moi Sous-chef?
BIXIOU (_haussant les épaules_).
Allons, pas de farces!
DUTOCQ.
Si Baudoyer était nommé, Rabourdin ne resterait pas, il donnerait sa démission. Entre nous, Baudoyer est si incapable que si du Bruel et vous, vous ne voulez pas l’aider, dans deux mois il sera renvoyé. Si je sais compter, nous aurons devant nous trois places vides.
BIXIOU.
Trois places qui nous passeront sous le nez, et qui seront données à des ventrus, à des laquais, à des espions, à des hommes de la Congrégation, à Colleville dont la femme a fini par où finissent les jolies femmes... par la dévotion...
DUTOCQ.
A vous, mon cher, si vous voulez une fois dans votre vie employer votre esprit logiquement. (_Il s’arrête comme pour étudier sur la figure de Bixiou l’effet de son adverbe._) Jouons ensemble cartes sur table.
BIXIOU (_impassible_).
Voyons votre jeu?
DUTOCQ.
Moi je ne veux pas être autre chose que Sous-chef, je me connais, je sais que je n’ai pas, comme vous, les moyens d’être Chef. Du Bruel peut devenir directeur, vous serez son Chef de bureau, il vous laissera sa place quand il aura fait sa pelote, et moi je boulotterai, protégé par vous, jusqu’à ma retraite.
BIXIOU.
Finaud! Mais par quels moyens comptez-vous mener à bien une entreprise où il s’agit de forcer la main au ministre, et d’expectorer un homme de talent? Entre nous, Rabourdin est le seul homme capable de la Division, et peut-être du Ministère. Or il s’agit de mettre à sa place le carré de la sottise, le cube de la niaiserie, _la Place Baudoyer_!
DUTOCQ (_se rengorgeant_).
Mon cher, je puis soulever contre Rabourdin tous les Bureaux! vous savez combien Fleury l’aime? eh! bien Fleury le méprisera.
BIXIOU.
Être méprisé par Fleury!
DUTOCQ.
Il ne restera personne au Rabourdin: les employés en masse iront se plaindre de lui au ministre, et ce ne sera pas seulement notre Division, mais la Division Clergeot, mais la Division Bois-Levant et les autres Ministères....
BIXIOU.
C’est cela! cavalerie, infanterie, artillerie et le corps des marins de la Garde, en avant! Vous délirez, mon cher! Et moi, qu’ai-je à faire là-dedans?
DUTOCQ.
Une caricature mordante, un dessin à tuer un homme.
BIXIOU.
Le paierez-vous?
DUTOCQ.
Cent francs.
BIXIOU (_en lui-même_).
Il y a quelque chose.
DUTOCQ (_continuant_).
Il faudrait représenter Rabourdin habillé en boucher, mais bien ressemblant, chercher des analogies entre un bureau et une cuisine, lui mettre à la main un tranche-lard, peindre les principaux employés des ministères en volailles, les encager dans une immense souricière sur laquelle on écrirait: _Exécutions administratives_, et il serait censé leur couper le cou un à un. Il y aurait des oies, des canards à têtes conformées comme les nôtres, des portraits vagues, vous comprenez! il tiendrait un volatile à la main, Baudoyer, par exemple, fait en dindon.
BIXIOU.
Ris d’aboyeur d’oie! (_Il a regardé pendant long-temps Dutocq._) Vous avez trouvé cela, vous?
DUTOCQ.
Oui, moi.
BIXIOU (_se parlant à lui-même_).
Les sentiments violents conduiraient-ils donc au même but que le talent? (_A Dutocq._) Mon cher, je ferai cela... (_Dutocq laisse échapper un mouvement de joie_) quand (_point d’orgue_) je saurai sur quoi m’appuyer; car si vous ne réussissez pas, je perds ma place, et il faut que je vive. Vous êtes encore singulièrement _bon enfant_, mon cher collègue!
DUTOCQ.
Eh! bien, ne faites la lithographie que quand le succès vous sera démontré...
BIXIOU.
Pourquoi ne videz-vous pas votre sac tout de suite?
DUTOCQ.
Il faut auparavant aller flairer l’air du bureau, nous reparlerons de cela tantôt. (_Il s’en va._)
BIXIOU (_seul dans le corridor_).
Cette raie au beurre noir, car il ressemble plus à un poisson qu’à un oiseau, ce Dutocq a eu là une bonne idée, je ne sais pas où il l’a prise. Si la _Place Baudoyer_ succède à La Billardière, ce serait drôle, mieux que drôle, nous y gagnerions! (_Il rentre dans le Bureau._) Messieurs, il va y avoir de fameux changements, le papa La Billardière est décidément mort. Sans blague! parole d’honneur! Voilà Godard en course pour notre respectable chef Baudoyer, successeur présumé du défunt. (_Minard, Desroys, Colleville lèvent la tête avec étonnement, tous posent leurs plumes, Colleville se mouche._) Nous allons avancer, nous autres! Colleville sera Sous-Chef au moins, Minard sera peut-être commis principal, et pourquoi ne le serait-il pas! il est aussi bête que moi. Hein! Minard, si vous étiez à deux mille cinq cents, votre petite femme serait joliment contente et vous pourriez vous acheter des bottes.
COLLEVILLE.
Mais vous ne les avez pas encore, deux mille cinq cents.
BIXIOU.
Monsieur Dutocq les a chez les Rabourdin, pourquoi ne les aurais-je pas cette année? Monsieur Baudoyer les a eus.
COLLEVILLE.
Par l’influence de monsieur Saillard. Aucun commis principal ne les a dans la Division Clergeot.
PAULMIER.
Par exemple! Monsieur Cochin n’a peut-être pas trois mille? Il a succédé à monsieur Vavasseur, qui a été dix ans sous l’Empire à quatre mille, il a été remis à trois mille à la première rentrée, et est mort à deux mille cinq cents. Mais par la protection de son frère, monsieur Cochin s’est fait augmenter, il a trois mille.
COLLEVILLE.
Monsieur Cochin signe _E. L. L. E. Cochin_, il se nomme Émile-Louis-Lucien-Emmanuel, ce qui _anagrammé_ donne _Cochenille_. Eh! bien, il est associé d’une maison de droguerie, rue des Lombards, la maison Matifat qui s’est enrichie par des spéculations sur cette denrée coloniale.
BIXIOU.
Pauvre homme, il a fait un an de Florine.
COLLEVILLE.
Cochin assiste quelquefois à nos soirées, il est de première force sur le violon... (_A Bixiou qui ne s’est pas encore mis au travail._) Vous devriez venir chez nous entendre un concert, mardi prochain. On joue un _quintetto_ de Reicha.
BIXIOU.
Merci, je préfère regarder la partition.
COLLEVILLE.
Est-ce pour faire un mot que vous dites cela?... car un artiste de votre force doit aimer la musique.
BIXIOU.
J’irai, mais à cause de madame.
BAUDOYER (_revenant_).
Monsieur Chazelle n’est pas encore venu, vous lui ferez mes compliments, messieurs.
BIXIOU (_qui a mis un chapeau à la place de Chazelle en entendant le pas de Baudoyer_).
Pardon, monsieur, il est allé demander un renseignement pour vous chez les Rabourdin.
CHAZELLE (_entrant son chapeau sur la tête et sans voir Baudoyer_).
Le père La Billardière est enfoncé, messieurs! Rabourdin est Chef de Division, maître des requêtes! il n’a pas volé son avancement, celui-là.....
BAUDOYER (_à Chazelle_).
Vous avez trouvé cette nomination dans votre second chapeau, monsieur, n’est-ce pas? (_Il lui montre le chapeau qui est à sa place_). Voilà la troisième fois depuis le commencement du mois que vous venez après neuf heures; si vous continuez ainsi, vous ferez du chemin, mais savoir en quel sens! (_A Bixiou qui lit le journal._) Mon cher monsieur Bixiou, de grâce laissez le journal à ces messieurs qui s’apprêtent à déjeuner, et venez prendre la besogne d’aujourd’hui. Je ne sais pas ce que monsieur Rabourdin fait de Gabriel; il le garde, je crois, pour son usage particulier, je l’ai sonné trois fois. (_Baudoyer et Bixiou rentrent dans le cabinet._)
CHAZELLE.
Damné sort!
PAULMIER (_enchanté de tracasser Chazelle_).
Ils ne vous ont donc pas dit en bas qu’il était monté? D’ailleurs ne pouviez-vous regarder en entrant, voir le chapeau à votre place, et l’éléphant.....
COLLEVILLE (_riant_).
Dans la ménagerie.
PAULMIER.
Il est assez gros pour être visible.
CHAZELLE (_au désespoir_).
Parbleu, pour quatre francs soixante-quinze centimes que nous donne le gouvernement par jour, je ne vois pas que l’on doive être comme des esclaves.
FLEURY (_entrant_).
A bas Baudoyer! vive Rabourdin! voilà le cri de la Division.
CHAZELLE (_s’exaspérant_).
Baudoyer peut bien me faire destituer s’il le veut, je n’en serai pas plus triste. A Paris, il existe mille moyens de gagner cinq francs par jour! on les gagne au Palais à faire des copies pour les avoués...
PAULMIER (_asticotant toujours Chazelle_).
Vous dites cela, mais une place est une place, et le courageux Colleville qui se donne un mal de galérien en dehors du Bureau, qui pourrait gagner, s’il perdait sa place, plus que ses appointements, rien qu’en montrant la musique, eh! bien, il aime mieux sa place. Que diantre, on n’abandonne pas ses espérances.
CHAZELLE (_continuant sa philippique_).
Lui, mais pas moi! Nous n’avons plus de chances. Parbleu! il fut un temps où rien n’était plus séduisant que la carrière administrative. Il y avait tant d’hommes aux armées qu’il en manquait pour l’administration. Les gens édentés, blessés à la main, au pied, de santé mauvaise, comme Paulmier, les myopes obtenaient un rapide avancement. Les familles, dont les enfants grouillaient dans les lycées, se laissaient alors fasciner par la brillante existence d’un jeune homme en lunettes, vêtu d’un habit bleu, dont la boutonnière était allumée par un ruban rouge, et qui touchait un millier de francs par mois, à la charge d’aller quelques heures dans un Ministère quelconque, y surveiller quelque chose, y arrivant tard et partant tôt, ayant, comme lord Byron, des heures de loisir et faisant des romances, se promenant aux Tuileries, doué d’un petit air rogue, se faisant voir partout, au spectacle, au bal, _admis dans les meilleures sociétés_, dépensant ses appointements, rendant ainsi à la France tout ce que la France lui donnait, rendant même des services. En effet, les employés étaient alors, comme Thuillier, cajolés par de jolies femmes; ils paraissaient avoir de l’esprit, ils ne se lassaient point trop dans les Bureaux. Les impératrices, les reines, les princesses, les maréchales de cette heureuse époque avaient des caprices. Toutes ces belles dames avaient la passion des belles âmes: elles aimaient à protéger. Aussi pouvait-on remplir vingt-cinq ans, une place élevée, être auditeur au Conseil d’État ou maître des requêtes, et faire des rapports à l’Empereur en s’amusant avec son auguste famille. On s’amusait et l’on travaillait tout ensemble. Tout se faisait vite. Mais aujourd’hui, depuis que la Chambre a inventé la spécialité pour les dépenses, et les chapitres intitulés: Personnel! nous sommes moins que des soldats. Les moindres places sont soumises à mille chances, car il y a mille souverains...
BIXIOU (_rentrant_).
Chazelle est donc fou. Où voit-il mille souverains?... serait-ce par hasard dans sa poche?...
CHAZELLE.
Comptons! Quatre cents au bout du pont de la Concorde, ainsi nommé parce qu’il mène au spectacle de la perpétuelle discorde entre la Gauche et la Droite de la Chambre; trois cents autres au bout de la rue de Tournon. La Cour, qui doit compter pour trois cents, est donc obligée d’avoir sept cents fois plus de volonté que l’Empereur pour nommer un de ses protégés à une place quelconque!...
FLEURY.
Tout cela signifie que, dans un pays où il y a trois pouvoirs, il y a mille à parier contre un qu’un employé qui n’est protégé que par lui-même n’aura point d’avancement.
BIXIOU (_regardant tour à tour Chazelle et Fleury_).
Ah! mes enfants, vous en êtes encore à savoir qu’aujourd’hui le plus mauvais état c’est l’état d’être à l’État...
FLEURY.
A cause du gouvernement constitutionnel.
COLLEVILLE.
Messieurs!... ne parlons pas politique.
BIXIOU.
Fleury a raison. Aujourd’hui, messieurs, servir l’État, ce n’est plus servir le prince qui savait punir et récompenser! Aujourd’hui l’État, c’est tout le monde. Or, tout le monde ne s’inquiète de personne. Servir tout le monde, c’est ne servir personne. Personne ne s’intéresse à personne. Un employé vit entre ces deux négations! Le monde n’a pas de pitié, n’a pas d’égard, n’a ni cœur, ni tête; tout le monde est égoïste, oublie demain les services d’hier. Vous avez beau vous trouver, comme monsieur Baudoyer, dès l’âge le plus tendre, un génie administratif, le Châteaubriand des rapports, le Bossuet des circulaires, le Canalis des mémoires, l’enfant sublime de la dépêche, il existe une loi désolante contre le génie administratif, la loi sur l’avancement avec sa moyenne. Cette fatale Moyenne résulte des tables de la loi sur l’avancement et des tables de mortalité combinées. Il est certain qu’en entrant dans quelque administration que ce soit, à l’âge de dix-huit ans, on n’obtient dix-huit cents francs d’appointements qu’à trente ans; pour en obtenir six mille à cinquante, la vie de Colleville nous prouve que le génie d’une femme, l’appui de plusieurs pairs de France, de plusieurs députés influents, ne sert à rien. Il n’est donc pas de carrière libre et indépendante dans laquelle, en douze années, un jeune homme ayant fait ses humanités, vacciné, libéré du service militaire, jouissant de ses facultés, sans avoir une intelligence transcendante, n’ait amassé un capital de quarante-cinq mille francs de centimes, représentant la rente perpétuelle de notre traitement essentiellement transitoire, car il n’est pas même viager. Dans cette période, un épicier doit avoir gagné dix mille francs de rentes, avoir déposé son bilan, ou présidé le tribunal de commerce. Un peintre a badigeonné un kilomètre de toile, il doit être décoré de la Légion-d’Honneur, ou se poser en grand homme inconnu. Un homme de lettres est professeur de quelque chose, ou journaliste à cent francs pour mille lignes, il écrit des feuilletons, ou se trouve à Sainte-Pélagie après un pamphlet lumineux qui mécontente les Jésuites, ce qui constitue une valeur énorme et en fait un homme politique. Enfin, un oisif, qui n’a rien fait, car il y a des oisifs qui font quelque chose, a fait des dettes et une veuve qui les lui paye. Un prêtre a eu le temps de devenir évêque in partibus. Un vaudevilliste est devenu propriétaire, quand il n’aurait jamais fait, comme du Bruel, de vaudevilles entiers. Un garçon intelligent et sobre, qui aurait commencé l’escompte avec un très-petit capital, comme mademoiselle Thuillier, achète alors un quart de charge d’agent de change. Allons plus bas! Un petit clerc est notaire, un chiffonnier a mille écus de rentes, les plus malheureux ouvriers ont pu devenir fabricants; tandis que, dans le mouvement rotatoire de cette civilisation qui prend la division infinie pour le progrès, un Chazelle a vécu à vingt-deux sous par tête!...--se débat avec son tailleur et son bottier!--a des dettes!--n’est rien! Et s’est _crétinisé_! Allons! messieurs? un beau mouvement! Hein? donnons tous nos démissions!... Fleury, Chazelle, jetez-vous dans d’autres parties? et devenez-y deux grands hommes!...
CHAZELLE (_calmé par le discours de Bixiou_).
Merci. (_Rire général._)
BIXIOU.
Vous avez tort, dans votre situation je prendrais les devants sur le Secrétaire-général.
CHAZELLE (_inquiet_).
Et qu’a-t-il donc à me dire?
BIXIOU.
Odry vous dirait, Chazelle, avec plus d’agrément que n’en mettra des Lupeaulx, que pour vous la seule place libre est la place de la Concorde.
PAULMIER (_tenant le tuyau du poêle embrassé_).
Parbleu, Baudoyer ne nous fera pas grâce, allez!
FLEURY.
Encore une vexation de Baudoyer! Ah! quel singulier pistolet vous avez là! Parlez-moi de monsieur Rabourdin, voilà un homme. Il m’a mis de la besogne sur ma table, il faudrait trois jours pour l’expédier ici... eh! bien, il l’aura pour ce soir, à quatre heures. Mais il n’est pas sur mes talons pour empêcher de venir causer avec les amis.
BAUDOYER (_se montrant_).
Messieurs, vous conviendrez que si l’on a le droit de blâmer le système de la Chambre ou la marche de l’Administration, ce doit être ailleurs que dans les Bureaux! (_Il s’adresse à Fleury._) Pourquoi venez-vous ici, monsieur?
FLEURY (_insolemment_).
Pour avertir ces messieurs qu’il y a du remue-ménage! Du Bruel est mandé au secrétariat-général, Dutocq y va! Tout le monde se demande qui sera nommé.
BAUDOYER (_en rentrant_).
Ceci, monsieur, n’est pas votre affaire, retournez à votre Bureau, ne troublez pas l’ordre dans le mien...
FLEURY (_sur la porte_).
Ce serait une fameuse injustice si Rabourdin _la gobait_! Ma foi! je quitterais le Ministère (_il revient_). Avez-vous trouvé votre anagramme, papa Colleville?
COLLEVILLE.
Oui, la voici.
FLEURY (_se penche sur le bureau de Colleville_).
Fameux! fameux! Voilà ce qui ne manquera pas d’arriver si le gouvernement continue son métier d’hypocrite. (_Il fait signe aux employés que Baudoyer écoute._) Si le Gouvernement disait franchement son intention sans conserver d’arrière-pensée, les Libéraux verraient alors ce qu’ils auraient à faire. Un gouvernement qui met contre lui ses meilleurs amis, et des hommes comme ceux des _Débats_, comme Châteaubriand et Royer-Collard! ça fait pitié!
COLLEVILLE (_après avoir consulté ses collègues_).
Tenez, Fleury, vous êtes un bon enfant; mais ne parlez pas politique ici, vous ne savez pas le tort que vous nous faites.
FLEURY (_sèchement_).
Adieu, messieurs. Je vais expédier. (_Il revient et parle bas à Bixiou._) On dit que madame Colleville est liée avec la Congrégation.
BIXIOU.
Par où?...
FLEURY (_il éclate de rire_).
On ne vous prend jamais sans vert!
COLLEVILLE (_inquiet_).
Que dites-vous?
FLEURY.
Notre Théâtre a fait hier mille écus avec la pièce nouvelle, quoiqu’elle soit à sa quarantième représentation? vous devriez venir la voir, les décorations sont superbes.
En ce moment, des Lupeaulx recevait au secrétariat du Bruel, à la suite duquel Dutocq s’était mis. Des Lupeaulx avait appris par son valet de chambre la mort de monsieur de La Billardière, et voulait plaire aux deux ministres, en faisant paraître le soir même un article nécrologique.
--Bonjour, mon cher du Bruel, dit le demi-ministre au Sous-chef en le voyant entrer et le laissant debout. Vous savez la nouvelle? La Billardière est mort, les deux ministres étaient présents quand il a été administré. Le bonhomme a fortement recommandé Rabourdin, disant qu’il mourrait bien malheureux s’il ne savait pas avoir pour successeur celui qui constamment avait rempli sa place. Il paraît que l’agonie est une question où l’on avoue tout..... Le ministre s’est d’autant plus engagé, que son intention, comme celle du Conseil, est de récompenser les nombreux services de monsieur Rabourdin (il hoche la tête), le Conseil d’État réclame ses lumières. On dit que monsieur de La Billardière quitte la Division de défunt son père et passe à la Commission du Sceau, c’est comme si le roi lui faisait un cadeau de cent mille francs, la place est comme une charge de notaire et peut se vendre. Cette nouvelle réjouira votre Division, car on pouvait croire que Benjamin y serait placé. Du Bruel, il faudrait brocher dix ou douze lignes en manière de _fait Paris_, sur le bonhomme; leurs Excellences y jetteront un coup d’œil (il lit les journaux). Savez-vous la vie du papa La Billardière?
Du Bruel fit un geste pour accuser son ignorance.
--Non? reprit des Lupeaulx. Eh! bien, il a été mêlé aux affaires de la Vendée, il était l’un des confidents du feu roi. Comme monsieur le comte de Fontaine, il n’a jamais voulu transiger avec le premier Consul. Il a un peu chouanné. C’est né en Bretagne d’une famille parlementaire si jeune, qu’il a été anobli par Louis XVIII. Quel âge avait-il? N’importe! Arrangez bien ça... _La loyauté qui ne s’est jamais démentie_... _une religion éclairée_... (le pauvre bonhomme avait pour manie de ne jamais mettre le pied dans une église), donnez-lui du _pieux serviteur_... Amenez gentiment qu’il a pu chanter le cantique de Siméon à l’avénement de Charles X. Le comte d’Artois estimait beaucoup La Billardière, car il a coopéré malheureusement à l’affaire de Quiberon et a tout pris sur lui. Vous savez?... La Billardière a justifié le roi dans une brochure publiée en réponse à une impertinente histoire de la Révolution faite par un journaliste, vous pouvez donc appuyer sur le dévouement. Enfin, pesez bien vos mots, afin que les autres journaux ne se moquent pas de nous, et apportez-moi l’article. Vous étiez hier chez Rabourdin?
--Oui, _Monseigneur_, dit du Bruel. Ah, pardon!
--Il n’y a pas de mal, répondit en riant des Lupeaulx.
--Sa femme était délicieusement belle, reprit du Bruel, il n’y a pas deux femmes pareilles dans Paris: il y en a d’aussi spirituelles qu’elle; mais il n’y en a pas de si gracieusement spirituelle; une femme peut être plus belle que Célestine; mais il est difficile qu’elle soit si variée dans sa beauté. Madame Rabourdin est bien supérieure à madame Colleville! dit le vaudevilliste en se rappelant l’aventure de des Lupeaulx. Flavie doit ce qu’elle est au commerce des hommes, tandis que madame Rabourdin est tout par elle-même, elle sait tout; il ne faudrait pas se dire un secret en latin devant elle. Si j’avais une femme semblable, je croirais pouvoir parvenir à tout.
--Vous avez plus d’esprit qu’il n’est permis à un auteur d’en avoir, répondit des Lupeaulx avec un mouvement de vanité. Puis il se détourna pour apercevoir Dutocq, et lui dit:--Ah! bonjour, Dutocq. Je vous ai fait demander pour vous prier de me prêter votre Charlet, s’il est complet; la comtesse ne connaît rien de Charlet.
Du Bruel se retira.
--Pourquoi venez-vous sans être appelé? dit durement des Lupeaulx à Dutocq quand ils furent seuls. L’État est-il en péril pour venir me trouver à dix heures, au moment où je vais déjeuner avec Son Excellence?
--Peut-être, monsieur, dit Dutocq. Si j’avais eu l’honneur de vous voir ce matin, vous n’auriez sans doute pas fait l’éloge du sieur Rabourdin après avoir lu le vôtre tracé par lui.
Dutocq ouvrit sa redingote, prit un cahier de papier moulé sur ses côtés gauches, et le posa sur le bureau de des Lupeaulx, à un endroit marqué. Puis il alla pousser le verrou, craignant une explosion. Voici ce que lut le Secrétaire-général à son article pendant que Dutocq fermait la porte.
MONSIEUR DES LUPEAULX. _Un gouvernement se déconsidère en employant ostensiblement un tel homme qui a sa spécialité dans la police diplomatique. On peut opposer ce personnage avec succès aux flibustiers politiques des autres cabinets, ce serait dommage de l’employer à la police intérieure: il est au-dessus de l’espion vulgaire, il comprend un plan, il saurait mener à bien une infamie nécessaire et savamment couvrir sa retraite._
Des Lupeaulx était succinctement analysé en cinq ou six phrases, la quintessence du portrait biographique placé au commencement de cette histoire. Aux premiers mots, le Secrétaire-général se sentit jugé par un homme plus fort que lui; mais il voulut se réserver d’examiner ce travail, qui allait loin et haut, sans livrer ses secrets à un homme comme Dutocq. Des Lupeaulx montra donc à l’espion un visage calme et grave. Le Secrétaire-général, comme les avoués et les magistrats, comme les diplomates et tous ceux qui sont obligés de fouiller le cœur humain, ne s’étonnait plus de rien. Rompu aux trahisons, aux ruses de la haine, aux piéges, il pouvait recevoir dans le dos une blessure, sans que son visage en parlât.
--Comment vous êtes-vous procuré cette pièce?
Dutocq raconta sa bonne fortune; en l’écoutant, la figure de des Lupeaulx ne témoignait aucune approbation. Aussi l’espion finit-il en grande crainte le récit qu’il avait commencé triomphalement.
--Dutocq, vous avez mis le doigt entre l’écorce et l’arbre, répondit sèchement le Secrétaire-général. Si vous ne voulez pas vous faire de très-puissants ennemis, gardez le plus profond secret sur ceci, qui est un travail de la plus haute importance et à moi connu.
Des Lupeaulx renvoya Dutocq par un de ces regards qui sont plus expressifs que la parole.
--Ah! ce scélérat de Rabourdin s’en mêle aussi! se disait Dutocq épouvanté de trouver un rival dans son Chef. Il est dans l’État-major quand je suis à pied! Je ne l’aurais pas cru!
A tous ces motifs d’aversion contre Rabourdin se joignit la jalousie de l’homme de métier contre un confrère, un des plus violents ingrédients de haine.
Quand des Lupeaulx fut seul, il tomba dans une étrange méditation. De quel pouvoir Rabourdin était-il l’instrument? fallait-il profiter de ce singulier document pour le perdre, ou s’en armer pour réussir auprès de sa femme? Ce mystère fut tout obscur pour des Lupeaulx, qui parcourait avec effroi les pages de cet état où les hommes de sa connaissance étaient jugés avec une profondeur inouïe. Il admirait Rabourdin, tout en se sentant blessé au cœur par lui. L’heure du déjeuner surprit des Lupeaulx dans sa lecture.
--Monseigneur va vous attendre si vous ne descendez pas, vint lui dire le valet de chambre du ministre.
Le ministre déjeunait avec sa femme, ses enfants et des Lupeaulx, sans domestiques. Le repas du matin est le seul moment d’intimité que les hommes d’État peuvent conquérir sur le mouvement de leurs dévorantes affaires. Mais, malgré les ingénieuses barrières par lesquelles ils défendent cette heure de causerie intime et de laissez-aller donnée à leur famille et à leurs affections, beaucoup de grands et de petits savent les franchir. Les affaires viennent souvent, comme en ce moment, se jeter à travers leur joie.
--Je croyais Rabourdin un homme au-dessus des employés ordinaires, et le voilà qui, dix minutes après la mort de La Billardière, invente de me faire parvenir par La Brière un vrai billet de théâtre. Tenez, dit le ministre à des Lupeaulx en lui donnant un papier qu’il roulait entre ses doigts.
Trop noble pour songer au sens honteux que la mort de monsieur La Billardière prêtait à sa lettre, Rabourdin ne l’avait pas retirée des mains de La Brière en apprenant par lui la nouvelle. Des Lupeaulx lut ce qui suit:
«Monseigneur,
»Si vingt-trois ans de services irréprochables peuvent mériter une faveur, je supplie Votre Excellence de m’accorder une audience aujourd’hui même, il s’agit d’une affaire où mon honneur se trouve engagé.»
Suivaient les formules de respect.
--Pauvre homme! dit des Lupeaulx avec un ton de compassion qui laissa le ministre dans son erreur, nous sommes entre nous, faites-le venir. Vous avez Conseil après la Chambre, et votre Excellence doit aujourd’hui répondre à l’Opposition, il n’y a pas d’autre heure où vous puissiez le recevoir. Des Lupeaulx se leva, demanda l’huissier, lui dit un mot, et revint s’asseoir à table.--Je l’ajourne au dessert, dit-il.
Comme tous les ministres de la Restauration, le ministre était un homme sans jeunesse. La charte concédée par Louis XVIII avait le défaut de lier les mains aux rois en les forçant à livrer les destinées du pays aux quadragénaires de la Chambre des Députés et aux septuagénaires de la Pairie, de les dépouiller du droit de saisir un homme de talent politique là où il était, malgré sa jeunesse ou malgré la pauvreté de sa condition. Napoléon seul put employer des jeunes gens à son choix, sans être arrêté par aucune considération. Aussi, depuis la chute de cette grande volonté, l’énergie avait-elle déserté le pouvoir. Or, faire succéder la mollesse à la vigueur est un contraste plus dangereux en France qu’en tout autre pays. En général, les ministres arrivés vieux ont été médiocres, tandis que les ministres pris jeunes ont été l’honneur des monarchies européennes et des républiques où ils dirigèrent les affaires. Le monde retentissait encore de la lutte de Pitt et de Napoléon, deux hommes qui conduisirent la politique à l’âge où les Henri de Navarre, les Richelieu, les Mazarin, les Colbert, les Louvois, les d’Orange, les Guise, les la Rovère, les Machiavel, enfin tous les grands hommes connus, partis d’en bas ou nés aux environs des trônes, commencèrent à gouverner des États. La Convention, modèle d’énergie, fut composée en grande partie de têtes jeunes; aucun souverain ne doit oublier qu’elle sut opposer quatorze armées à l’Europe; sa politique, si fatale aux yeux de ceux qui tiennent pour le pouvoir, dit absolu, n’en était pas moins dictée par les vrais principes de la monarchie, car elle se conduisit comme un grand roi. Après dix ou douze années de luttes parlementaires, après avoir ressassé la politique et s’y être harassé, ce ministre avait été véritablement intronisé par un parti qui le considérait comme son homme d’affaires. Heureusement pour lui-même, il approchait plus de soixante ans que de cinquante; s’il avait conservé quelque vigueur juvénile, il aurait été promptement brisé. Mais, habitué à rompre, à faire retraite, à revenir à la charge, il pouvait se laisser frapper tour à tour par son parti, par l’Opposition, par la cour, par le clergé, en leur opposant la force d’inertie d’une matière à la fois molle et consistante; enfin, il avait les bénéfices de son malheur. Gehenné dans mille questions de gouvernement, comme est le jugement d’un vieil avocat après avoir tout plaidé, son esprit ne possédait plus ce vif que gardent les esprits solitaires, ni cette prompte décision des gens accoutumés de bonne heure à l’action, et qui se distingue chez les jeunes militaires. Pouvait-il en être autrement? il avait constamment chicané au lieu de juger, il avait critiqué les effets sans assister aux causes, il avait surtout la tête pleine des mille réformes qu’un parti lance à son chef, des programmes que les intérêts privés apportent à un orateur d’avenir, en l’embarrassant de plans et de conseils inexécutables. Loin d’arriver frais, il était arrivé fatigué de ses marches et contre-marches. Puis en prenant position sur la sommité tant désirée, il s’y était accroché à mille buissons épineux, il y avait trouvé mille volontés contraires à concilier. Si les hommes d’État de la Restauration avaient pu suivre leurs propres idées, leurs capacités seraient sans doute moins exposées à la critique; mais si leurs vouloirs furent entraînés, leur âge les sauva en ne leur permettant plus de déployer cette résistance qu’on sait opposer au début de la vie à ces intrigues à la fois basses et élevées qui vainquirent quelquefois Richelieu, et auxquelles, dans une sphère moins élevée, Rabourdin allait se prendre. Après les tiraillements de leurs premières luttes, ces gens, moins vieux que vieillis, eurent les tiraillements ministériels. Ainsi leurs yeux se troublaient déjà quand il fallait la perspicacité de l’aigle, leur esprit était lassé quand il fallait redoubler de verve. Le ministre à qui Rabourdin voulait se confier, entendait journellement des hommes d’une incontestable supériorité lui exposant les théories les plus ingénieuses, applicables ou inapplicables aux affaires de la France. Ces gens à qui les difficultés de la politique générale étaient cachées, assaillaient ce ministre au retour d’une bataille parlementaire, d’une lutte avec les secrètes imbécillités de la cour, ou à la veille d’un combat avec l’esprit public, ou le lendemain d’une question diplomatique qui avait déchiré le Conseil en trois opinions. Dans cette situation, un homme d’État tient naturellement un bâillement tout prêt au service de la première phrase où il s’agit de mieux ordonner la chose publique. Il ne se faisait pas alors de dîner où les plus audacieux spéculateurs, où les hommes des coulisses financières et politiques, ne résumassent en un mot profond les opinions de la Bourse et de la Banque, celles surprises à la diplomatie, et les plans que comportait la situation de l’Europe. Le ministre avait d’ailleurs en des Lupeaulx et son secrétaire particulier, un petit conseil pour ruminer cette nourriture, pour contrôler et analyser les intérêts qui parlaient par tant de voix habiles. En effet, son malheur, qui sera celui de tous les ministres sexagénaires, était de biaiser avec toutes les difficultés: avec le journalisme que l’on voulait en ce moment amortir sourdement au lieu de l’abattre franchement; avec la question financière, comme avec les questions d’industrie; avec le clergé comme avec la question des biens nationaux; avec le Libéralisme comme avec la Chambre. Après avoir tourné le pouvoir en sept ans, le ministre croyait pouvoir tourner ainsi toutes les questions. Il est si naturel de vouloir se maintenir par les moyens qui servirent à s’élever, que nul n’osait blâmer un système inventé par la médiocrité pour plaire à des esprits médiocres. La Restauration de même que la Révolution polonaise ont su démontrer, aux nations comme aux princes, ce que vaut un homme, et ce qui arrive quand il leur manque. Le dernier et le plus grand défaut des hommes d’État de la Restauration fut leur honnêteté dans une lutte où leurs adversaires employaient toutes les ressources de la friponnerie politique, le mensonge et les calomnies, en déchaînant contre eux, par les moyens les plus subversifs, les masses inintelligentes, habiles seulement à comprendre le désordre.
Rabourdin s’était dit tout cela. Mais il venait de se décider à jouer le tout pour le tout, comme un homme qui lassé par le jeu ne s’accorde plus qu’un coup; or, le hasard lui donnait un tricheur pour adversaire en la personne de des Lupeaulx. Néanmoins, quelle que fût sa sagacité, le Chef de Bureau, plus savant en administration qu’en optique parlementaire, n’imaginait pas toute la vérité: il ne savait pas que le grand travail qui avait rempli sa vie allait devenir une théorie pour le ministre, et qu’il était impossible à l’homme d’État de ne pas le confondre avec les novateurs du dessert, avec les causeurs du coin du feu.
Au moment où le ministre debout, au lieu de penser à Rabourdin, songeait à François Keller, et n’était retenu que par sa femme qui lui offrait une grappe de raisin, le Chef de Bureau fut annoncé par l’huissier. Des Lupeaulx avait bien compté sur la disposition où devait être le ministre préoccupé de ses improvisations; aussi, voyant l’homme d’État aux prises avec sa femme, alla-t-il au devant de Rabourdin et le foudroya-t-il par sa première phrase.
--Son Excellence et moi nous sommes instruits de ce qui vous préoccupe, dit des Lupeaulx, et vous n’avez rien à craindre _(baissant la voix_) ni de Dutocq (_reprenant sa voix ordinaire_) ni de qui que ce soit.
--Ne vous tourmentez point, Rabourdin, lui dit Son Excellence avec bonté, mais en faisant un mouvement de retraite.
Rabourdin s’avança respectueusement, et le ministre ne put l’éviter.
--Votre Excellence daignera-t-elle me permettre de lui dire deux mots en particulier? fit Rabourdin en jetant à l’Excellence une œillade mystérieuse.
Le ministre regarda la pendule et se dirigea vers la fenêtre où le suivit le pauvre Chef.
--Quand pourrai-je avoir l’honneur de soumettre l’affaire à Votre Excellence, afin de lui expliquer le nouveau plan d’administration auquel se rattache la pièce que l’on doit entacher...
--Un plan d’administration! dit le ministre en fronçant les sourcils et l’interrompant. Si vous avez quelque chose en ce genre à me communiquer, attendez le jour où nous travaillerons ensemble. J’ai Conseil aujourd’hui, je dois une réponse à la Chambre sur l’incident que l’Opposition a élevé hier à la fin de la séance. Votre jour est mercredi prochain, nous n’avons pas travaillé hier, car hier je n’ai pu m’occuper des affaires du Ministère. Les affaires politiques ont nui aux affaires purement administratives.
--Je remets mon honneur avec confiance entre les mains de Votre Excellence, dit gravement Rabourdin, et je la supplie de ne pas oublier qu’elle ne m’a pas laissé le temps d’une explication immédiate à propos de la pièce soustraite...
--Mais ne craignez donc rien, dit des Lupeaulx en s’avançant entre le ministre et Rabourdin qu’il interrompit, avant huit jours vous serez sans doute nommé.....
Le ministre se mit à rire en songeant à l’enthousiasme de des Lupeaulx pour madame Rabourdin, et il guigna sa femme qui sourit. Rabourdin, surpris de ce jeu muet, en chercha la signification, il cessa de tenir sous son regard le ministre un moment, et l’Excellence en profita pour se sauver.
--Nous causerons ensemble de tout cela, dit des Lupeaulx devant qui le Chef de Bureau se trouva seul, non sans surprise. Mais n’en voulez pas à Dutocq, je vous réponds de lui.
--Madame Rabourdin est une femme charmante, dit la femme du ministre au Chef de Bureau pour lui dire quelque chose.
Les enfants regardaient Rabourdin avec curiosité. Rabourdin s’attendait à quelque chose de solennel, et il était comme un gros poisson pris dans les mailles d’un léger filet, il se débattait avec lui-même.
--Madame la comtesse est bien bonne, dit-il.
--N’aurai-je pas le plaisir de la voir un mercredi? dit la comtesse, amenez-nous-la, vous m’obligerez...
--Madame Rabourdin reçoit le mercredi, répondit des Lupeaulx qui connaissait la banalité des mercredis officiels; mais si vous avez tant de bonté pour elle, vous avez bientôt, je crois, une soirée intime.
La femme du ministre se leva contrariée.
--Vous êtes le maître de mes cérémonies, dit-elle à des Lupeaulx.
Paroles ambiguës par lesquelles elle exprima la contrariété que lui causait des Lupeaulx en entreprenant sur ses soirées intimes, où elle n’admettait que des personnes de choix. Elle sortit en saluant Rabourdin. Des Lupeaulx et le Chef de Bureau furent donc seuls dans le petit salon où le ministre déjeunait en famille. Des Lupeaulx froissait entre ses doigts la lettre confidentielle que La Brière avait remise au ministre, Rabourdin la reconnut.
--Vous ne me connaissez pas bien, dit-il au Chef de Bureau en lui souriant. Vendredi soir, nous nous entendrons à fond. En ce moment, je dois faire l’audience, le ministre me la laisse aujourd’hui sur le dos, car il se prépare pour la Chambre. Mais je vous le répète, Rabourdin, ne craignez rien.
Rabourdin chemina lentement par les escaliers, confondu de la singulière tournure que prenaient les choses. Il s’était cru dénoncé par Dutocq, et ne se trompait point: des Lupeaulx avait entre les main l’État où il était jugé si sévèrement et des Lupeaulx caressait son juge. C’était à s’y perdre! Les gens droits comprennent difficilement les intrigues embrouillées, et Rabourdin se perdait dans ce dédale, sans pouvoir deviner le jeu que jouait le Secrétaire-général.
--Ou il n’a pas lu son article, ou il aime ma femme.
Telles furent les deux pensées auxquelles s’arrêta le chef en traversant la cour, car le regard qu’il avait saisi la veille entre Célestine et des Lupeaulx lui revint dans la mémoire comme un éclair. Pendant l’absence de Rabourdin, son Bureau avait été nécessairement en proie à une agitation violente, car dans les Ministères les rapports entre les employés et les supérieurs sont si bien réglés, que quand l’huissier du ministre vient de la part de Son Excellence chez un Chef de bureau, surtout à l’heure où le ministre n’est pas visible, il se fait de grands commentaires. La coïncidence de cette communication extraordinaire avec la mort de monsieur La Billardière donna d’ailleurs une importance insolite à ce fait que monsieur Saillard apprit par monsieur Clergeot, et il vint en conférer avec son gendre. Bixiou, qui travaillait alors avec son chef, le laissa causer avec son beau-père et se transporta dans le bureau Rabourdin où les travaux étaient interrompus.
BIXIOU (_entrant_).
Il ne fait guère chaud chez vous, messieurs! Vous ne savez pas ce qui se passe en bas? _La vertueuse Rabourdin_ est enfoncée! Oui, destitué! Une scène horrible chez le ministre.
DUTOCQ (_il regarde Bixiou_).
Est-ce vrai?
BIXIOU.
A qui cela peut-il faire de la peine? ce n’est pas à vous, vous deviendrez Sous-chef et du Bruel chef. Monsieur Baudoyer passe à la Division.
FLEURY.
Je gage cent francs que Baudoyer ne sera jamais Chef de Division.
VIMEUX.
Je me mets dans le pari. Vous y mettez-vous, monsieur Poiret?
POIRET.
J’ai ma retraite au premier janvier.
BIXIOU.
Comment, nous ne verrons plus vos souliers à cordons, et que deviendra le ministère sans vous? Qui se met de mon pari?
DUTOCQ.
Je ne puis en être, je parierais à coup sûr. Monsieur Rabourdin est nommé, monsieur de La Billardière l’a recommandé sur son lit de mort aux deux ministres, en s’accusant d’avoir touché les émoluments d’une place dont le travail était fait par Rabourdin: il a eu des scrupules de conscience; et, sauf tout ordre supérieur, ils lui ont promis, pour le calmer, de nommer Rabourdin.
BIXIOU.
Messieurs, mettez-vous tous contre moi: vous voilà sept? car vous en serez, monsieur Phellion. Je parie un dîner de cinq cents francs au Rocher de Cancale que Rabourdin n’a pas la place de La Billardière. Ça ne vous coûtera pas cent francs à chacun, et moi j’en risque cinq cents. Je vous fais la chouette enfin. Ça va-t-il? En êtes-vous, du Bruel?
PHELLION (_posant sa plume_).
_Môsieur_, sur quoi fondez-vous cette proposition aléatoire, car aléatoire est le mot; mais je me trompe en employant le terme de proposition, c’est _contrat_ que je voulais dire. Le pari constitue un contrat.
FLEURY.
Non, car on ne peut donner le nom de contrat qu’aux conventions reconnues par le code, et le code n’accorde pas d’action pour le pari.
DUTOCQ.
C’est le reconnaître que de le proscrire.
BIXIOU.
Ça, c’est fort, mon petit Dutocq!
POIRET.
Par exemple!
FLEURY.
C’est juste. C’est comme se refuser au paiement de ses dettes, on les reconnaît.
THUILLIER.
Vous faites de fameux jurisconsultes!
POIRET.
Je suis aussi curieux que monsieur Phellion de savoir sur quelles raisons s’appuie monsieur Bixiou...
BIXIOU (_criant à travers le bureau_).
En êtes-vous, du Bruel?
DU BRUEL (_apparaissant_).
Sac-à-papier, messieurs, j’ai quelque chose de difficile à faire, c’est la réclame pour la mort de monsieur La Billardière. De grâce! un peu de silence: vous rirez et parierez après.
THUILLIER.
Rirez et pas rirez! vous entreprenez sur mes calembours!
BIXIOU (_allant dans le bureau de du Bruel_).
C’est vrai, du Bruel, l’éloge du bonhomme est une chose bien difficile, j’aurais plus tôt fait sa charge!
DU BRUEL.
Aide-moi donc, Bixiou!
BIXIOU.
Je veux bien, quoique ces articles-là se fassent mieux en mangeant.
DU BRUEL.
Nous dînerons ensemble. (_Lisant._)
«_La religion et la monarchie perdent tous les jours quelques-uns de ceux qui combattirent pour elles dans les temps révolutionnaires..._
BIXIOU.
Mauvais. Je mettrais:
«_La mort exerce particulièrement ses ravages parmi les plus vieux défenseurs de la monarchie et les plus fidèles serviteurs du roi, dont le cœur saigne de tous ces coups._ (Du Bruel écrit rapidement.) _Monsieur le baron Flamet de La Billardière est mort ce matin d’une hydropisie de poitrine, causée par une affection au cœur._
Vois-tu, il n’est pas indifférent de prouver que l’on a du cœur dans les Bureaux. Faut-il couler là une petite tartine sur les émotions des royalistes pendant la terreur? Hein! ça ne ferait pas mal. Mais non, les petits journaux diraient que les émotions ont plus frappé sur les intestins que sur le cœur. N’en parlons pas. Qu’as-tu mis?
DU BRUEL (_lisant_).
«_Issu d’une vieille souche parlementaire..._
BIXIOU.
Très-bien cela! c’est poétique, et souche est profondément vrai.
DU BRUEL (_continuant_).
«_Où le dévouement pour le trône était héréditaire, aussi bien que l’attachement à la foi de nos pères, monsieur de La Billardière..._
BIXIOU.
Je mettrais _monsieur le baron_.
DU BRUEL.
Mais il ne l’était pas en 1793...
BIXIOU.
C’est égal, tu sais que, sous l’Empire, Fouché rapportant une anecdote sur la Convention, et dans laquelle Robespierre lui parlait, la contait ainsi: «Robespierre me dit: Duc d’Otrante, vous irez à l’Hôtel-de-Ville!» Il y a donc un précédent.
DU BRUEL.
Laisse-moi noter ce mot-là! Mais ne mettons pas _le baron_, car j’ai réservé pour la fin les faveurs qui ont plu sur lui.
BIXIOU.
Ah! bien! C’est le coup de théâtre, le tableau d’ensemble de l’article.
DU BRUEL.
Voyez-vous?...
«_En nommant monsieur de La Billardière baron, gentilhomme ordinaire..._
BIXIOU (_à part_).
Très-ordinaire.
DU BRUEL (_continuant_).
«_De la chambre, etc., le roi récompensa tout ensemble les services rendus par le prévôt qui sut concilier la rigueur de ses fonctions avec la mansuétude ordinaire aux Bourbons, et le courage du Vendéen qui n’a pas plié le genou devant l’idole impériale. Il laisse un fils, héritier de son dévouement et de ses talents, etc._»
BIXIOU.
N’est-ce pas trop monté de ton, trop riche de couleurs? j’éteindrais un peu cette poésie: l’idole impériale, plier le genou! diable! Le vaudeville gâte la main, et l’on ne sait plus tenir le style de la pédestre prose. Je mettrais: _il appartenait au petit nombre de ceux qui_, etc. Simplifie, il s’agit d’un homme simple.
DU BRUEL.
Encore un mot de vaudeville. Tu ferais ta fortune au théâtre, Bixiou!
BIXIOU.
Qu’as-tu mis sur Quiberon? (_Il lit._) Ce n’est pas cela! Voilà comment je rédigerais:
«_Il assuma sur lui, dans un ouvrage récemment publié, tous les malheurs de l’expédition de Quiberon, en donnant ainsi la mesure d’un dévouement qui ne reculait devant aucun sacrifice._»
C’est fin, spirituel, et tu sauves La Billardière.
DU BRUEL.
Aux dépens de qui?
BIXIOU (_sérieux comme un prêtre qui monte en chaire_).
De Hoche et de Tallien. Tu ne sais donc pas l’histoire?
DU BRUEL.
Non. J’ai souscrit à la collection des Baudouin, mais je n’ai pas encore eu le temps de l’ouvrir: il n’y a pas de sujet de vaudeville là-dedans.
PHELLION (_à la porte_).
Nous voudrions tous savoir, monsieur Bixiou, qui peut vous inciter à croire que le vertueux et digne monsieur Rabourdin, qui fait l’intérim de la Division depuis neuf mois, qui est le plus ancien Chef de Bureau du Ministère, et que le ministre au retour de chez monsieur de la Billardière a envoyé chercher par son huissier, ne sera pas nommé Chef de Division.
BIXIOU.
Papa Phellion, vous connaissez la géographie?
PHELLION (_se rengorgeant_).
Monsieur, je m’en flatte.
BIXIOU.
L’histoire?
PHELLION (_d’un air modeste_).
Peut-être.
BIXIOU (_le regardant_).
Votre diamant est mal accroché, il va tomber. Eh! bien, vous ne connaissez pas le cœur humain, vous n’êtes pas plus avancé là-dedans que dans les environs de Paris.
POIRET (_bas à Vimeux_).
Les environs de Paris? Je croyais qu’il s’agissait de monsieur Rabourdin.
BIXIOU.
Le bureau Rabourdin parie-t-il en masse contre moi?
TOUS.
Oui.
BIXIOU.
Du Bruel, en es-tu?
DU BRUEL.
Je crois bien. Il est dans notre intérêt que notre chef passe, alors chacun dans notre bureau avance d’un cran.
THUILLIER..
D’un crâne (_bas à Phellion_). Il est joli, celui-là.
BIXIOU.
Je gagerai. Voici ma raison. Vous la comprendrez difficilement, mais enfin je vous la dirai tout de même. Il est juste que monsieur Rabourdin soit nommé (_il regarde Dutocq_); car en lui, l’ancienneté, le talent et l’honneur sont reconnus, appréciés et récompensés. La nomination est même dans l’intérêt bien entendu de l’Administration. (_Phellion, Poiret et Thuillier écoutent sans rien comprendre et sont comme des gens qui cherchent à voir clair dans les ténèbres._) Eh! bien, à cause de toutes ces convenances et de ces mérites, en reconnaissant combien la mesure est équitable et sage, je parie qu’elle n’aura pas lieu. Oui! elle manquera comme ont manqué les expéditions de Boulogne et de Russie, où le génie avait rassemblé toutes les chances de succès! Elle manquera comme manque ici-bas tout ce qui semble juste et bon. Je joue le jeu du diable.
DU BRUEL.
Qui donc sera nommé?
BIXIOU.
Plus je considère Baudoyer, plus il me semble réunir toutes les qualités contraires; conséquemment, il sera chef de Division.
DUTOCQ (_poussé à bout_).
Mais monsieur des Lupeaulx, qui m’a fait venir pour me demander mon Charlet, m’a dit que monsieur Rabourdin allait être nommé, et que le petit La Billardière passait Référendaire au Sceau.
BIXIOU.
Nommé! nommé! La nomination ne se signera seulement pas dans dix jours. On nommera pour le jour de l’an. Tenez, regardez votre chef dans la cour, et dites-moi si ma vertueuse Rabourdin a la mine d’un homme en faveur, on le croirait destitué! (_Fleury se précipite à la fenêtre._) Adieu, messieurs; je vais aller annoncer à monsieur Baudoyer votre nomination de monsieur Rabourdin, ça le fera toujours enrager, le saint homme! Puis je lui raconterai notre pari, pour lui remettre le cœur. C’est ce que nous nommons au théâtre une péripétie, n’est-ce pas, du Bruel? Qu’est-ce que cela me fait? Si je gagne, il me prendra pour Sous-chef. (_Il sort._)
POIRET.
Tout le monde accorde de l’esprit à ce monsieur, eh! bien, moi, je ne puis jamais rien comprendre à ses discours (_il expédie toujours_). Je l’écoute, je l’écoute, j’entends des paroles et ne saisis aucun sens; il parle des environs de Paris à propos du cœur humain, et (_il pose sa plume et va au poêle_) dit qu’il joue le jeu du diable, à propos des expéditions de Russie et de Boulogne! il faudrait d’abord admettre que le diable joue, et savoir quel jeu? Je vois d’abord le jeu de dominos... (_il se mouche_).
FLEURY (_interrompant_).
Il est onze heures, le père Poiret se mouche.
DU BRUEL.
C’est vrai. Déjà! Je cours au Secrétariat.
POIRET.
Où en étais-je?
THUILLIER.
_Domino_, au Seigneur; car il s’agit du diable, et le diable est un suzerain sans charte. Mais ceci vise plus à la pointe qu’au calembour. Ceci est le jeu de mots. Au reste, je ne vois pas de différence entre le jeu de mots et... (_Sébastien entre pour prendre des circulaires à signer et à collationner_).
VIMEUX.
Vous voilà, beau jeune homme. Le temps de vos peines est fini, vous serez appointé! Monsieur Rabourdin sera nommé! Vous étiez hier à la soirée de madame Rabourdin. Êtes-vous heureux d’aller là! On dit qu’il y va des femmes superbes.
SÉBASTIEN.
Je ne sais pas.
FLEURY.
Vous êtes aveugle?
SÉBASTIEN.
Je n’aime point à regarder ce que je ne saurais avoir.
PHELLION (_enchanté_).
Bien dit! jeune homme.
VIMEUX.
Vous faites bien attention à madame Rabourdin, que diable! une femme charmante.
FLEURY.
Bah! des formes maigres. Je l’ai vue aux Tuileries, j’aime bien mieux Percilliée, la maîtresse de Ballet, la victime à Castaing.
PHELLION.
Mais qu’a de commun une actrice avec la femme d’un Chef de bureau?
DUTOCQ.
Toutes deux jouent la comédie.
FLEURY (_regardant Dutocq de travers_).
Le physique n’a rien à faire avec le moral, et si vous entendez par là que...
DUTOCQ.
Moi, je n’entends rien.
FLEURY.
Celui de tous les employés qui sera fait chef de Bureau, voulez-vous le savoir?
TOUS.
Dites!
FLEURY.
C’est Colleville.
THUILLIER.
Pourquoi?
FLEURY.
Madame Colleville a fini par prendre le plus court... le chemin de la sacristie...
THUILLIER (_sèchement_).
Je suis trop l’ami de Colleville pour ne pas vous prier, monsieur Fleury, de ne pas parler légèrement de sa femme.
PHELLION.
Jamais les femmes, qui n’ont aucun moyen de défense, ne devraient être le sujet de nos conversations...
VIMEUX.
D’autant plus que la jolie madame Colleville n’a pas voulu recevoir Fleury, et qu’il la dénigre par vengeance.
FLEURY.
Elle n’a pas voulu me recevoir sur le même pied que Thuillier, mais j’y suis allé...
THUILLIER.
Quand?... Où?... sous ses fenêtres...
Quoique Fleury fût redouté dans les Bureaux pour sa crânerie, il accepta silencieusement le dernier mot de Thuillier. Cette résignation, qui surprit les employés, avait pour cause un billet de deux cents francs, d’une signature assez douteuse, que Thuillier devait présenter à mademoiselle Thuillier, sa sœur. Après cette escarmouche, un profond silence s’établit. Chacun travailla de une heure à trois heures. Du Bruel ne revint pas.
Vers trois heures et demie, les apprêts du départ, le brossage des chapeaux, le changement des habits, s’opéra simultanément dans tous les bureaux du Ministère. Cette chère demi-heure, employée à de petits soins domestiques, abrège d’autant la séance. En ce moment les pièces trop chaudes s’attiédissent, l’odeur particulière aux Bureaux s’évapore, le silence revient. A quatre heures, il ne reste plus que les véritables employés, ceux qui prennent leur état au sérieux. Un ministre peut connaître les travailleurs de son Ministère en faisant une tournée à quatre heures précises, espionnage qu’aucun de ces graves personnages ne se permet.
A cette heure, dans les cours, quelques chefs s’abordèrent pour se communiquer leurs idées sur l’événement de la journée. Généralement, en s’en allant deux à deux, trois à trois, on concluait en faveur de Rabourdin; mais les vieux routiers comme monsieur Clergeot branlaient la tête en disant: _Habent sua sidera lites._ Saillard et Baudoyer furent poliment évités, car personne ne savait quelle parole leur dire au sujet de la mort de La Billardière, et chacun comprenait que Baudoyer pouvait désirer la place, quoiqu’elle ne lui fût pas due.
Quand le gendre et le beau-père se trouvèrent à une certaine distance du Ministère, Saillard rompit le silence en disant:--Cela va mal pour toi, mon pauvre Baudoyer.
--Je ne comprends pas, répondit le chef, à quoi songe Élisabeth qui a employé Godard à avoir dare dare un passe-port pour Falleix. Godard m’a dit qu’elle a loué une chaise de poste d’après l’avis de mon oncle Mitral, et à cette heure Falleix est en route pour son pays.
--Sans doute une affaire de notre commerce, dit Saillard.
--Notre commerce le plus pressé dans ce moment était de songer à la place de monsieur de La Billardière.
Ils se trouvaient alors à la hauteur du Palais-Royal dans la rue Saint-Honoré, Dutocq les salua et les aborda.
--Monsieur, dit-il à Baudoyer, si je puis vous être utile en quelque chose dans les circonstances où vous vous trouvez, disposez de moi, car je ne vous suis pas moins dévoué que monsieur Godard.
--Une semblable démarche est au moins consolante, dit Baudoyer, on a l’estime des honnêtes gens.
--Si vous daignez employer votre influence pour me placer auprès de vous comme Sous-chef en prenant Bixiou pour votre Chef, vous feriez la fortune de deux hommes capables de tout pour votre élévation.
--Vous raillez-vous de nous, monsieur? dit Saillard en faisant de gros yeux bêtes.
--Loin de moi cette pensée, dit Dutocq. Je viens de l’imprimerie du journal y porter, de la part de monsieur le Secrétaire-général, le mot sur monsieur de La Billardière. L’article que j’y ai lu m’a donné la plus haute estime pour vos talents. Quand il faudra achever le Rabourdin, je puis donner un fier coup de hache, daignez vous en souvenir.
Dutocq disparut.
--Je veux être pendu si j’y comprends un mot, dit le caissier en regardant Baudoyer dont les petits yeux annonçaient une stupéfaction singulière. Il faudra faire acheter le journal ce soir.
Quand Saillard et son gendre entrèrent dans le salon du rez-de-chaussée, ils y trouvèrent un grand feu, madame Saillard, Élisabeth, monsieur Gaudron, et le curé de Saint-Paul. Le curé se tourna vers monsieur Baudoyer, à qui sa femme fit un signe d’intelligence peu compris.
--Monsieur, dit le curé, je n’ai pas voulu tarder à venir vous remercier du magnifique cadeau par lequel vous avez embelli ma pauvre église, je n’osais pas m’endetter pour acheter ce bel ostensoir, digne d’une cathédrale. Vous qui êtes un de nos plus pieux et assidus paroissiens, vous deviez plus que tout autre avoir été frappé du dénûment de notre maître-autel. Je vais voir, dans quelques moments, monseigneur le coadjuteur, et il vous témoignera bientôt sa satisfaction.
--Je n’ai rien fait encore.... dit Baudoyer.
--Monsieur le curé, répondit sa femme en lui coupant la parole, je puis trahir son secret tout entier. Monsieur Baudoyer compte achever son œuvre en vous donnant un dais pour la prochaine Fête-Dieu. Mais cette acquisition tient un peu à l’état de nos finances, et nos finances tiennent à notre avancement.
--Dieu récompense ceux qui l’honorent, dit monsieur Gaudron en se retirant avec le curé.
--Pourquoi, dit Saillard à monsieur Gaudron et au curé, ne nous faites-vous pas l’honneur de manger avec nous la fortune du pot?
--Restez, mon cher vicaire, dit le curé à Gaudron. Vous me savez invité par monsieur le curé de Saint-Roch, qui demain enterre monsieur de La Billardière.
--Monsieur le curé de Saint-Roch peut-il dire un mot pour nous? demanda Baudoyer que sa femme tira violemment par le pan de sa redingote.
--Mais tais-toi donc, Baudoyer, lui dit-elle en l’attirant dans un coin pour lui souffler à l’oreille:--Tu as donné à la paroisse un ostensoir de cinq mille francs. Je t’expliquerai tout.
L’avare Baudoyer fit une grimace horrible et resta songeur pendant tout le dîner.
--Pourquoi donc t’es-tu tant remuée à propos du passe-port de Falleix? de quoi te mêles-tu? lui demanda-t-il enfin.
--Il me semble que les affaires de Falleix sont un peu les nôtres, répondit sèchement Élisabeth en jetant un regard à son mari pour lui montrer monsieur Gaudron devant lequel il devait se taire.
--Certainement, dit le père Saillard en pensant à sa commandite.
--Vous êtes arrivé, j’espère, à temps au bureau du journal, demanda Élisabeth à monsieur Gaudron en lui servant le potage.
--Oui, chère madame, répondit le vicaire. Aussitôt que le directeur du journal a vu le mot du secrétaire de la Grande aumônerie, il n’a plus fait la moindre difficulté. La petite note a été mise par ses soins à la place la plus convenable, je n’y aurais jamais songé; mais ce jeune homme du journal a l’intelligence éveillée. Les défenseurs de la Religion pourront combattre l’impiété sans désavantage, il y a beaucoup de talents dans les journaux royalistes. J’ai tout lieu de penser que le succès couronnera vos espérances. Mais songez, mon cher Baudoyer, à protéger monsieur Colleville, il est l’objet de l’attention de Son Éminence, on m’a recommandé de vous parler de lui...
--Si je suis Chef de Division, j’en ferai l’un de mes Chefs de Bureau, si l’on veut! dit Baudoyer.
Le mot de l’énigme arriva quand le dîner fut fini. La feuille ministérielle, achetée par le portier, contenait aux Faits-Paris les deux articles suivants, dits entrefilets.
«Monsieur le baron de La Billardière est mort ce matin, après une longue et douloureuse maladie. Le Roi perd un serviteur dévoué, l’Église un de ses plus pieux enfants. La fin de monsieur de La Billardière a dignement couronné sa belle vie, consacrée tout entière dans des temps mauvais à des missions périlleuses, et vouée encore naguère aux fonctions les plus difficiles. Monsieur de La Billardière fut grand-prévôt dans un Département où son caractère triompha des obstacles que la rébellion y multipliait. Il avait accepté une Direction ardue où ses lumières ne furent pas moins utiles que l’aménité française de ses manières, pour concilier les affaires graves qui s’y sont traitées. Nulles récompenses n’ont été mieux méritées que celles par lesquelles le roi Louis XVIII et Sa Majesté se sont plu à couronner une fidélité qui n’avait pas chancelé sous l’usurpateur. Cette vieille famille revivra dans un rejeton héritier des talents et du dévouement de l’homme excellent dont la perte afflige tant d’amis. Déjà Sa Majesté a fait savoir, par un mot gracieux, qu’elle comptait monsieur Benjamin de La Billardière au nombre de ses Gentilshommes ordinaires de la chambre.
Les nombreux amis qui n’auraient pas reçu de billets de faire part, ou chez lesquels ces billets n’arriveraient pas à temps, sont prévenus que les obsèques se feront demain à quatre heures, à l’église de Saint-Roch. Le discours sera prononcé par monsieur l’abbé Fontanon.»
· · ·
«Monsieur Isidore Baudoyer, représentant d’une des plus anciennes familles de la bourgeoisie parisienne, et chef de bureau dans la division La Billardière, vient de rappeler les vieilles traditions de piété qui distinguaient ces grandes familles, si jalouses de la splendeur de la Religion et si amies de ses monuments. L’église de Saint-Paul manquait d’un ostensoir en rapport avec la magnificence de cette basilique, due à la Compagnie de Jésus. Ni la Fabrique ni le curé n’étaient assez riches pour en orner l’autel. Monsieur Baudoyer a fait don à cette paroisse de l’ostensoir que plusieurs personnes ont admiré chez monsieur Gohier, orfévre du roi. Grâce à cet homme pieux, qui n’a pas reculé devant l’énormité du prix, l’église de Saint-Paul possède aujourd’hui ce chef-d’œuvre d’orfévrerie, dont les dessins sont dus à monsieur de Sommervieux. Nous aimons à publier un fait qui prouve combien sont vaines les déclamations du libéralisme sur l’esprit de la bourgeoisie parisienne. De tout temps, la haute bourgeoisie fut royaliste, elle le prouvera toujours dans l’occasion.»
· · ·
--Le prix était de cinq mille francs, dit l’abbé Gaudron; mais en faveur de l’argent comptant, l’orfévre de la Cour a modéré ses prétentions.
--_Représentant d’une des plus anciennes familles de la bourgeoisie parisienne!_ disait Saillard. C’est imprimé, et dans le Journal officiel encore!
--Cher monsieur Gaudron, aidez donc mon père à composer une phrase qu’il pourrait glisser dans l’oreille de madame la comtesse en lui portant le traitement du mois, une phrase qui dise bien tout! Je vais vous laisser. Je dois sortir avec mon oncle Mitral. Croiriez-vous qu’il m’a été impossible de trouver mon oncle Bidault. Et dans quel chenil demeure-t-il! Enfin monsieur Mitral, qui connaît ses allures, dit qu’il a fini ses affaires entre huit heures et midi; que, passé cette heure, on ne peut le trouver qu’à un café nommé café Thémis, un singulier nom....
--Y rend-on la justice? dit en riant l’abbé Gaudron.
--Comment va-t-il dans un café situé au coin de la rue Dauphine et du quai des Augustins; mais on dit qu’il y joue tous les soirs aux dominos avec son ami monsieur Gobseck. Je ne veux pas aller là toute seule, mon oncle me conduit et me ramène.
En ce moment Mitral montra sa figure jaune plaquée de sa perruque qui semblait faite en chiendent, et fit signe à sa nièce de venir afin de ne pas dissiper un temps payé deux francs à l’heure. Madame Baudoyer sortit donc sans rien expliquer à son père ni à son mari.
--Le ciel, dit monsieur Gaudron à Baudoyer quand Élisabeth fut partie, vous a donné dans cette femme un trésor de prudence et de vertus, un modèle de sagesse, une chrétienne en qui se trouve un entendement divin. La Religion seule forme des caractères si complets. Demain je dirai la messe pour le succès de la bonne cause! Il faut, dans l’intérêt de la monarchie et de la religion, que vous soyez nommé. Monsieur Rabourdin est un Libéral, abonné au _Journal des Débats_, journal funeste qui fait la guerre à monsieur le comte de Villèle pour servir les intérêts froissés de monsieur de Châteaubriand. Son Éminence lira ce soir le journal quand ce ne serait qu’à cause de son pauvre ami monsieur de La Billardière, et monseigneur le coadjuteur lui parlera de vous et de Rabourdin. Je connais monsieur le curé! Quand on pense à sa chère église, il ne vous oublie pas dans son prône. Or, il a l’honneur en ce moment de dîner avec le coadjuteur, chez monsieur le curé de Saint-Roch.
Ces paroles commençaient à faire comprendre à Saillard et à Baudoyer qu’Élisabeth n’était pas restée oisive depuis le moment où Godard l’avait avertie.
--Est-elle fûtée, ct’Élisabeth, s’écria Saillard en appréciant avec plus de justesse que ne le faisait l’abbé le rapide chemin de taupe tracé par sa fille.
--Elle a envoyé Godard savoir à la porte de monsieur Rabourdin quel journal il recevait, dit Gaudron, et je l’ai dit au secrétaire de Son Éminence; car nous sommes dans un moment où l’Église et le trône doivent bien connaître quels sont leurs amis, quels sont leurs ennemis.
--Voilà cinq jours que je cherche une phrase à dire à la femme de Son Excellence, dit Saillard.
--Tout Paris lit cela, s’écria Baudoyer dont les yeux étaient attachés sur le journal.
--Votre éloge nous coûte quatre mille huit cent francs, mon fiston! dit madame Saillard.
--Vous avez embelli la maison de Dieu, répondit l’abbé Gaudron.
--Nous pouvions faire notre salut sans cela, reprit-elle. Mais si Baudoyer a la place, elle vaut huit mille francs de plus, le sacrifice ne sera pas grand. Et s’il ne l’avait pas?... Hein, ma mère! dit-elle en regardant son mari, quelle saignée!...
--Eh! bien, dit Saillard enthousiasmé, nous regagnerions cela chez Falleix qui va maintenant étendre ses affaires en se servant de son frère qu’il a mis agent de change exprès. Élisabeth aurait bien dû nous dire pourquoi Falleix s’est envolé. Mais cherchons la phrase. Voilà ce que j’ai déjà trouvé: _Madame, si vous vouliez dire deux mots à Son Excellence_.....
--_Vouliez_, dit Gaudron, _daigniez_, pour parler plus respectueusement. D’ailleurs il faut savoir avant tout si madame la Dauphine vous accorde sa protection, car alors vous pourriez lui insinuer l’idée de coopérer aux désirs de son Altesse Royale.
--Il faudrait aussi désigner la place vacante, dit Baudoyer.
--_Madame la comtesse_, reprit Saillard en se levant et regardant sa femme avec un sourire agréable.
--Jésus! Saillard es-tu drôle comme ça! Mais, mon fils, prends donc garde, tu la feras rire, c’te femme!
--_Madame la comtesse..._ Suis-je mieux? dit-il en regardant sa femme.
--Oui, mon poulet.
--_La place de feu le digne monsieur La Billardière est vacante; mon gendre, monsieur Baudoyer...._
--_Homme de talent et de haute piété_, souffla Gaudron.
--Écris, Baudoyer, cria le père Saillard, écris la phrase.
Baudoyer prit naïvement une plume et écrivit sans rougir son propre éloge, absolument comme eussent fait Nathan ou Canalis en rendant compte d’un de leurs livres.
--_Madame la comtesse..._ Vois-tu, ma mère, dit Saillard à sa femme, je suppose que tu es la femme du ministre.
--Me prends-tu pour une bête? je le devine bien, répondit-elle.
--_La place de feu le digne monsieur de La Billardière est vacante; mon gendre, monsieur Baudoyer, homme d’un talent consommé et de haute piété..._ Après avoir regardé monsieur Gaudron qui réfléchissait, il ajouta: _serait bien heureux s’il l’avait_. Ha! ce n’est pas mal, c’est bref et ça dit tout.
--Mais, attends donc, Saillard, tu vois bien que monsieur l’abbé rumine, lui dit sa femme, ne le trouble donc pas.
--_Serait bien heureux si vous daigniez vous intéresser à lui_, reprit Gaudron, _et en disant quelques mots à Son Excellence, vous seriez particulièrement agréable à madame la Dauphine, par laquelle il a le bonheur d’être protégé_.
--Ah, monsieur Gaudron, cette phrase vaut l’ostensoir, je regrette moins les quatre mille huit cents... D’ailleurs, dis donc, Baudoyer, tu les paieras, mon garçon! As-tu écrit?
--Je te ferai répéter cela, ma mère, dit madame Saillard, et tu me la réciteras matin et soir. Oui, elle est bien troussée, cette phrase-là! Êtes-vous heureux d’être si savant, monsieur Gaudron! Voilà ce que c’est que d’étudier dans les séminaires, on apprend à parler à Dieu et à ses saints.
--Il est aussi bon que savant, dit Baudoyer en serrant les mains au prêtre. Est-ce vous qui avez rédigé l’article? demanda-t-il en montrant le journal.
--Non, répondit Gaudron. Cette rédaction est du secrétaire de Son Éminence, un jeune abbé qui m’a de grandes obligations et qui s’intéresse à monsieur Colleville; autrefois, j’ai payé sa pension au séminaire.
--Un bienfait a toujours sa récompense, dit Baudoyer.
Pendant que ces quatre personnes s’attablaient pour faire leur boston, Élisabeth et son oncle Mitral atteignaient le café Thémis, après s’être entretenus en chemin de l’affaire que le tact d’Élisabeth lui avait indiquée comme le plus puissant levier pour forcer la main au ministre. L’oncle Mitral, l’ancien huissier fort en chicane, en expédients et précautions judiciaires, regarda l’honneur de sa famille comme intéressé au triomphe de son neveu. Son avarice lui faisait sonder le coffre-fort de Gigonnet, et il savait que cette succession revenait à son neveu Baudoyer; il lui voulait donc une position en harmonie avec la fortune des Saillard et de Gigonnet, qui toutes écherraient à la petite Baudoyer. A quoi ne devait pas prétendre une fille dont la fortune irait à plus de cent mille livres de rente! Il avait adopté les idées de sa nièce et les avait entendues. Aussi avait-il accéléré le départ de Falleix en lui expliquant comment on allait vite en poste. Puis il avait réfléchi pendant son dîner sur la courbure qu’il convenait d’imprimer au ressort inventé par Élisabeth. En arrivant au café Thémis, il dit à sa nièce que lui seul pouvait arranger l’affaire avec Gigonnet, et il la fit rester dans le fiacre, afin qu’elle n’intervînt qu’en temps et lieu. A travers les vitres, Élisabeth aperçut les deux figures de Gobseck et de son oncle Bidault qui se détachaient sur le fond jaune vif des boiseries de ce vieux café, comme deux têtes de camées, froides et impassibles dans l’attitude que le graveur leur a donnée. Ces deux avares Parisiens étaient entourés de vieux visages où le trente pour cent d’escompte semblait écrit dans les rides circulaires qui, partant du nez, retroussaient des pommettes glacées. Ces physionomies s’animèrent à l’aspect de Mitral, et les yeux brillèrent d’une curiosité tigresque.
--Hé, hé, c’est le papa Mitral! s’écria Chaboisseau.
Ce petit vieillard faisait l’escompte de la librairie.
--Oui, ma foi, répondit un marchand de papier nommé Métivier.--Ah, c’est un vieux singe qui se connaît en grimaces.
--Et vous, vous êtes un vieux corbeau qui vous connaissez en cadavres, répondit Mitral.
--Juste, dit le sévère Gobseck.
--Que venez-vous faire ici, mon fils? venez-vous saisir notre ami Métivier? lui demanda Gigonnet en lui montrant le marchand de papier qui avait une trogne de vieux portier.
--Votre petite-nièce Élisabeth est là, papa Gigonnet, lui dit Mitral à l’oreille.
--Quoi, des malheurs! dit Bidault.
Le vieillard fronça les sourcils et prit un air tendre comme celui du bourreau quand il s’apprête à officier; malgré sa vertu romaine, il dut être ému, car son nez si rouge perdit un peu de sa couleur.
--Eh! bien, ce serait des malheurs, n’aideriez-vous pas la fille de Saillard, une petite qui vous tricote des bas depuis trente ans? s’écria Mitral.
--S’il y avait des garanties, je ne dis pas! répondit Gigonnet. Il y a du Falleix là-dedans. Votre Falleix établit son frère agent de change, il fait autant d’affaires que les Brézac, avec quoi? avec son intelligence, n’est-ce pas! Enfin Saillard n’est pas un enfant.
--Il connaît la valeur de l’argent, dit Chaboisseau.
Ce mot, dit entre ces vieillards, eût fait frémir un artiste, car tous hochèrent la tête.
--D’ailleurs, ça ne me regarde pas, moi, le malheur de mes proches, reprit Bidault-Gigonnet. J’ai pour principe de ne jamais me laisser aller ni avec mes amis, ni avec mes parents, car on ne peut périr que par les endroits faibles. Adressez-vous à Gobseck, il est doux.
Les escompteurs applaudirent à cette doctrine par un mouvement de leurs têtes métalliques; et qui les eût vus, aurait cru entendre les cris de machines mal graissées.
--Allons, Gigonnet, un peu de tendresse, dit Chaboisseau, on vous a tricoté des bas pendant trente ans.
--Ah! ça vaut quelque chose, dit Gobseck.
--Vous êtes entre vous, on peut parler, dit Mitral après avoir examiné les êtres autour de lui. Je suis amené par une bonne affaire.....
--Pourquoi venez-vous donc à nous, si elle est bonne? dit aigrement Gigonnet en interrompant Mitral.
--Un gars qui était Gentilhomme de la chambre, un vieux Chouan, son nom?... La Billardière est mort.
--Vrai, dit Gobseck.
--Et le neveu donne des ostensoirs aux églises! dit Gigonnet.
--Il n’est pas si bête que de les donner, il les vend, papa, reprit Mitral avec orgueil. Il s’agit d’avoir la place de monsieur de La Billardière, et pour y arriver, il est nécessaire de saisir.....
--_Saisir_, toujours huissier, dit Métivier en frappant amicalement sur l’épaule de Mitral. J’aime cela, moi!
--De saisir le sieur Chardin des Lupeaulx entre nos griffes, reprit Mitral. Or, Élisabeth en a trouvé le moyen, et il est...
--Élisabeth, s’écria Gigonnet en interrompant encore. Chère petite créature, elle tient de son grand-père, de mon pauvre frère! Bidault n’avait pas son pareil! Ah! si vous l’aviez vu aux ventes de vieux meubles! quel tact! quel fil! Que veut-elle?
--Tiens, tiens, dit Mitral, vous retrouvez bien vite vos entrailles, papa Gigonnet. Ce phénomène doit avoir ses causes.
--Enfant! dit Gobseck à Gigonnet, toujours trop vif!
--Allons, Gobseck et Gigonnet mes maîtres, vous avez besoin de des Lupeaulx, vous vous souvenez de l’avoir plumé, vous avez peur qu’il ne redemande un peu de son duvet, dit Mitral.
--Peut-on lui dire l’affaire, demanda Gobseck à Gigonnet.
--Mitral est des nôtres, il ne voudrait pas faire un mauvais trait à ses anciennes pratiques, répondit Gigonnet. Eh! bien, Mitral, nous venons, entre nous trois, dit-il à l’oreille de l’ancien huissier, d’acheter des créances qui sont en liquidation.
--Que pouvez-vous sacrifier? demanda Mitral.
--Rien, dit Gobseck.
--On ne nous sait pas là, fit Gigonnet, Samanon nous sert de paravent.
--Écoutez-moi, Gigonnet? dit Mitral. Il fait froid et votre petite-nièce attend. Vous me comprendrez en trois mots. Il faut envoyer entre vous deux, sans intérêt, deux cent cinquante mille francs à Falleix, qui maintenant brûle la route à trente lieues de Paris, avec un courrier en avant.
--Possible? dit Gobseck.
--Où va-t-il? s’écria Gigonnet.
--Mais il se rend à la magnifique terre des Lupeaulx, reprit Mitral. Il connaît le pays, il va acheter autour de la bicoque du Secrétaire-général pour lesdits deux cent cinquante mille francs d’excellentes terres qui vaudront toujours bien leur prix. On a neuf jours pour l’enregistrement des actes notariés (ne perdez pas ceci de vue!). Avec cette petite augmentation, la terre des Lupeaulx paiera mille francs d’impôts. _Ergo_, des Lupeaulx devient électeur du grand Collége, éligible, comte, et tout ce qu’il voudra! Vous savez quel est le député qui s’est coulé?
Les deux avares firent un signe affirmatif.
--Des Lupeaulx se couperait une jambe pour être député, reprit Mitral. Mais il veut avoir en son nom les contrats que nous lui montrerons, en les hypothéquant, bien entendu, de notre prêt avec subrogation dans les droits des vendeurs..... (Ah! ah! vous y êtes?...) il nous faut d’abord la place pour Baudoyer, après, nous vous repassons des Lupeaulx! Falleix reste au pays et prépare la matière électorale; ainsi vous couchez des Lupeaulx en joue par Falleix pendant tout le temps de l’élection, une élection d’arrondissement où les amis de Falleix font la majorité. Y a-t-il du Falleix, là-dedans, papa Gigonnet?
--Il y a aussi du Mitral, reprit Métivier. C’est bien joué.
--C’est fait, dit Gigonnet. Pas vrai, Gobseck? Falleix nous signera des contre-valeurs, et mettra l’hypothèque en son nom, nous irons voir des Lupeaulx en temps utile.
--Et nous, dit Gobseck, nous sommes volés!
--Ah papa? dit Mitral, je voudrais bien connaître le voleur.
--Hé! nous ne pouvons être volés que par nous-mêmes, répondit Gigonnet. Nous avons cru bien faire en achetant les créances sur des Lupeaulx à soixante pour cent de remise.
--Vous les hypothéquerez sur sa terre et vous le tiendrez encore par les intérêts! répondit Mitral.
--Possible, dit Gobseck.
Après avoir échangé un fin regard avec Gobseck, Bidault dit Gigonnet vint à la porte du café.
--Élisabeth, va ton train, ma nièce, dit-il à sa nièce. Nous tenons ton homme, mais ne néglige pas les accessoires. C’est bien commencé, rusée! achève, tu as l’estime de ton oncle!... Et il lui frappa gaiement dans la main.
--Mais, dit Mitral, Métivier et Chaboisseau peuvent nous donner un coup de main, en allant ce soir à la boutique de quelque journal de l’Opposition y faire saisir la balle au bond, et rempoigner l’article ministériel. Va toute seule, ma petite, je ne veux pas lâcher ces deux cormorans. Et il rentra dans le Café.
--Demain les fonds partiront à leur destination par un mot au Receveur-général, nous trouverons _chez nos amis_ pour cent mille écus de son papier, dit Gigonnet à Mitral quand l’huissier vint parler à l’escompteur.
Le lendemain, les nombreux abonnés d’un journal libéral lurent dans les premiers-Paris un article entre filets, inséré d’autorité par Chaboisseau et Métivier, actionnaires dans deux journaux, escompteurs de la librairie, de l’imprimerie, de la papeterie, et à qui nul rédacteur ne pouvait rien refuser. Voici l’article.
«Hier un journal ministériel indiquait évidemment comme successeur du baron de La Billardière monsieur Baudoyer, un des citoyens les plus recommandables d’un quartier populeux où sa bienfaisance n’est pas moins connue que la piété sur laquelle appuie tant la feuille ministérielle; elle aurait pu parler de ses talents! Mais a-t-elle songé qu’en vantant l’antiquité bourgeoise de monsieur Baudoyer, qui certes est une noblesse tout comme une autre, elle indiquait la cause de l’exclusion vraisemblable de son candidat? Perfidie gratuite! La bonne dame caresse celui qu’elle tue, suivant son habitude. Nommer monsieur Baudoyer, ce serait rendre hommage aux vertus, aux talents des classes moyennes, dont nous serons toujours les avocats, quoique nous voyions notre cause souvent perdue. Cette nomination serait un acte de justice et de bonne politique, le ministère ne se le permettra pas. La feuille religieuse a, cette fois, plus d’esprit que ses patrons; on la grondera.»
Le lendemain matin, vendredi, jour de dîner chez madame Rabourdin, que des Lupeaulx avait laissée à minuit, éblouissante de beauté, sur l’escalier des Bouffons, donnant le bras à madame de Camps (madame Firmiani venait de se marier), le vieux roué se réveilla, ses idées de vengeance calmées ou plutôt rafraîchies: il était plein du dernier regard échangé avec madame Rabourdin.
--Je m’assurerai Rabourdin en lui pardonnant d’abord et je le rattraperai plus tard; pour le moment, s’il n’avait pas sa place, il faudrait renoncer à une femme qui peut devenir un des plus précieux instruments d’une haute fortune politique; elle comprend tout, ne recule devant aucune idée; et puis, je ne saurais pas avant le ministre quel plan d’administration a conçu Rabourdin! Allons, cher des Lupeaulx, il s’agit de tout vaincre pour votre Célestine. Vous avez eu beau faire la grimace, madame la comtesse, vous inviterez madame Rabourdin à votre première soirée intime.
Des Lupeaulx était un de ces hommes qui, pour satisfaire une passion, savent mettre leur vengeance dans un coin de leur cœur. Ainsi son parti fut pris, il résolut de faire nommer Rabourdin.
--Je vous prouverai, cher chef, que je mérite une belle place dans votre bagne diplomatique, se dit-il en s’asseyant dans son cabinet et décachetant les journaux.
Il savait trop bien, à cinq heures, ce que devait contenir la feuille ministérielle, pour s’amuser à la lire; mais il l’ouvrit pour regarder l’article de La Billardière, en pensant à l’embarras dans lequel du Bruel l’avait mis en lui apportant la railleuse rédaction de Bixiou. Il ne put s’empêcher de rire en relisant la biographie de feu le comte de Fontaine, mort quelques mois auparavant, et qu’il avait réimprimée pour La Billardière, quand tout à coup ses yeux furent éblouis par le nom de Baudoyer. Il lut avec fureur le spécieux article qui engageait le Ministère. Il sonna vivement et fit demander Dutocq pour l’envoyer au journal. Quel fut son étonnement en lisant la réponse de l’Opposition! car, par hasard, ce fut la feuille libérale qui lui vint la première sous la main. La chose était sérieuse. Il connaissait cette partie, et le maître qui brouillait ses cartes lui parut un Grec de la première force. Disposer avec cette habilité de deux journaux opposés, à l’instant, dans la même soirée, et commencer le combat, en devinant l’intention du Ministre! Il reconnut la plume d’un rédacteur libéral de sa connaissance, et se promit de le questionner le soir à l’Opéra. Dutocq parut.
--Lisez, lui dit des Lupeaulx en lui tendant les deux journaux et continuant à parcourir les autres feuilles pour savoir si Baudoyer y avait remué quelque autre corde. Allez savoir qui s’est avisé de compromettre ainsi le Ministère.
--Ce n’est toujours pas monsieur Baudoyer, répondit Dutocq, il n’a pas quitté son bureau hier. Je n’ai pas besoin d’aller au journal. En y apportant votre article hier, j’ai vu l’abbé qui s’était présenté muni d’une lettre de la Grande-Aumônerie, et devant laquelle vous eussiez plié vous-même.
--Dutocq, vous en voulez à monsieur Rabourdin, et ce n’est pas bien, car il a deux fois empêché votre destitution. Mais nous ne sommes pas les maîtres de nos sentiments: on peut haïr son bienfaiteur. Seulement, sachez que si vous vous permettez contre Rabourdin la moindre traîtrise, avant que je vous aie donné le mot d’ordre, ce sera votre perte, vous me compterez comme votre ennemi. Quant au journal de mon ami, que la Grande-Aumônerie lui prenne notre nombre d’abonnements, si elle veut s’en servir exclusivement. Nous sommes à la fin de l’année, la question de l’abonnement sera bientôt discutée, et nous nous entendrons? Quant à la place de La Billardière, il y a un moyen d’en finir, c’est d’y nommer aujourd’hui même.
--Messieurs, dit Dutocq en rentrant au Bureau et en s’adressant à ses collègues, je ne sais pas si Bixiou a le don de lire dans l’avenir, mais si vous n’avez pas lu le journal ministériel, je vous engage à y étudier l’article Baudoyer; puis, comme monsieur Fleury a la feuille de l’Opposition, vous pourrez y voir la réplique. Certes, monsieur Rabourdin a du talent, mais un homme qui, par le temps qui court, donne aux églises des ostensoirs de six mille francs, a diablement de talent aussi.
BIXIOU (_entrant_).
Que dites-vous de _la première aux Corinthiens_ contenue dans notre journal religieux, et de l’_Épître aux ministres_ qui est dans le journal libéral? Comment va monsieur Rabourdin, du Bruel?
DU BRUEL (_arrivant_).
Je ne sais pas. (_Il emmène Bixiou dans son cabinet et lui dit à voix basse._) Mon cher, votre manière d’aider les gens ressemble aux façons du bourreau, qui vous met les pieds sur les épaules pour vous plus promptement casser le cou. Vous m’avez fait avoir de des Lupeaulx une chasse que ma bêtise m’a méritée. Il était joli, l’article sur La Billardière! Je n’oublierai pas ce trait-là. La première phrase semblait dire au Roi: _Il faut mourir_. Celle sur Quiberon signifiait clairement que le Roi était un.... Enfin tout était ironique.
BIXIOU (_se mettant à rire_).
Tiens, vous vous fâchez! On ne peut donc plus _blaguer_?
DU BRUEL.
Blaguer! blaguer! Quand vous voudrez être Sous-Chef, on vous répondra par des blagues, mon cher.
BIXIOU (_d’un ton menaçant_).
Sommes-nous fâchés?
DU BRUEL.
Oui.
BIXIOU (_d’un air sec_).
Eh! bien, tant pis pour vous.
DU BRUEL (_songeur et inquiet_).
Pardonneriez-vous cela, vous?
BIXIOU (_câlin_).
A un ami? je crois bien. (_On entend la voix de Fleury._) Voilà Fleury qui maudit Baudoyer. Hein! est-ce bien joué? Baudoyer aura la place. (_Confidentiellement._) Après tout, tant mieux. Du Bruel, suivez bien les conséquences. Rabourdin serait un lâche de rester sous Baudoyer, il donnera sa démission, et ça nous fera deux places. Vous serez Chef, et vous me prendrez avec vous comme Sous-chef. Nous ferons des vaudevilles ensemble, et je vous piocherai la besogne au Bureau.
DU BRUEL (_souriant_).
Tiens, je ne songeais pas à cela. Pauvre Rabourdin! ça me ferait de la peine, cependant.
BIXIOU.
Ah! voilà comment vous l’aimez? (_Changeant de ton._) Eh! bien, je ne le plains pas non plus. Après tout, il est riche; sa femme donne des soirées, et ne m’invite pas, moi qui vais partout! Allons, mon bon du Bruel, adieu, sans rancune! (_Il sort dans le Bureau._) Adieu, Messieurs. Ne vous disais-je pas hier qu’un homme qui n’avait que des vertus et du talent était toujours bien pauvre, même avec une jolie femme.
FLEURY.
Vous êtes riche, vous!
BIXIOU.
Pas mal, cher Cincinnatus! Mais vous me donnerez à dîner au _Rocher de Cancale_.
POIRET.
Il m’est toujours impossible de comprendre le Bixiou.
PHELLION (_d’un air élégiaque_).
Monsieur Rabourdin lit si rarement les journaux, qu’il serait peut-être utile de les lui porter en nous en privant momentanément. (_Fleury lui tend son journal, Vimeux celui du Bureau, il prend les journaux et sort._)
En ce moment, des Lupeaulx, qui descendait pour déjeuner avec le ministre, se demandait si, avant d’employer la fine fleur de sa rouerie pour le mari, la prudence ne commandait pas de sonder le cœur de la femme, afin de savoir s’il serait récompensé de son dévouement. Il se tâtait le peu de cœur qu’il avait, lorsque, sur l’escalier, il rencontra son avoué qui lui dit en souriant:--Deux mots, monseigneur? avec cette familiarité des gens qui se savent indispensables.
--Quoi, mon cher Desroches? fit l’homme politique. Que m’arrive-t-il? Ils se fâchent, ces messieurs, et ne savent pas faire comme moi: attendre!
--J’accours vous prévenir que toutes vos créances sont entre les mains des sieurs Gobseck et Gigonnet, sous le nom d’un sieur Samanon.
--Des hommes à qui j’ai fait gagner des sommes immenses!
--Écoutez, lui dit l’avoué à l’oreille, Gigonnet s’appelle Bidault, il est l’oncle de Saillard, votre caissier, et Saillard est le beau-père d’un certain Baudoyer qui se croit des droits à la place vacante dans votre Ministère. N’ai-je pas eu raison de vous prévenir?
--Merci, fit des Lupeaulx en saluant l’avoué d’un air fin.
--D’un trait de plume vous aurez quittance, dit Desroches en s’en allant.
--Voilà de ces sacrifices immenses! se dit des Lupeaulx, il est impossible d’en parler à une femme, pensa-t-il. Célestine vaut-elle la quittance de toutes mes dettes? j’irai la voir ce matin.
Ainsi la belle madame Rabourdin allait être dans quelques heures l’arbitre des destinées de son mari, sans qu’aucune puissance pût la prévenir de l’importance de ses réponses, sans qu’aucun signal l’avertît de composer son maintien et sa voix. Et, par malheur, elle se croyait sûre du succès, elle ne savait pas Rabourdin miné de toutes parts par le travail sourd des tarets.
--Eh! bien, monseigneur, dit des Lupeaulx en entrant dans le petit salon où l’on déjeunait, avez-vous lu les articles sur Baudoyer?
--Pour l’amour de Dieu, mon cher, répondit le ministre, laissons les nominations dans ce moment-ci. On m’a cassé la tête, hier, de cet ostensoir. Pour sauver Rabourdin, il faudra faire de sa promotion une affaire de Conseil, si je ne veux point avoir la main forcée. C’est à dégoûter des affaires. Pour garder Rabourdin, il nous faut avancer un certain Colleville...
--Voulez-vous me livrer la conduite de ce vaudeville, et ne pas vous en occuper! je vous égaierai tous les matins par le récit de la partie d’échecs que je jouerai contre la Grande-Aumônerie, dit des Lupeaulx.
--Eh! bien, lui dit le ministre, faites le travail avec le chef du Personnel. Savez-vous que rien n’est plus propre à frapper l’esprit du roi que les raisons contenues dans le journal de l’Opposition? Menez donc un ministère avec des Baudoyer!
--Un imbécile dévot, reprit des Lupeaulx, et incapable comme...
--Comme La Billardière, dit le ministre.
--La Billardière avait au moins les manières du gentilhomme ordinaire de la Chambre, reprit des Lupeaulx. Madame, dit-il, en s’adressant à la comtesse, il y a maintenant nécessité d’inviter madame Rabourdin à votre première soirée intime, je vous ferai observer qu’elle a pour amie madame de Camps; elles étaient ensemble hier aux Italiens, et je l’ai connue à l’hôtel Firmiani, d’ailleurs vous verrez si elle est de nature à compromettre un salon.
--Invitez madame Rabourdin, ma chère, dit le ministre, et parlons d’autre chose.
--Célestine est donc dans mes griffes, dit des Lupeaulx en remontant chez lui pour faire une toilette du matin.
Les ménages parisiens sont dévorés par le besoin de se mettre en harmonie avec le luxe qui les environne de toutes parts, aussi en est-il peu qui aient la sagesse de conformer leur situation extérieure à leur budget intérieur. Mais ce vice tient peut-être à un patriotisme tout français et qui a pour but de conserver à la France sa suprématie en fait de costume. La France règne par le vêtement sur toute l’Europe, chacun y sent la nécessité de garder un sceptre commercial qui fait de la Mode en France ce qu’est la Marine en Angleterre. Cette patriotique fureur qui porte à tout sacrifier au _paroistre_, comme disait d’Aubigné sous Henri IV, est la cause de travaux secrets et immenses qui prennent toute la matinée des femmes parisiennes, quand elles veulent, ainsi que le voulait madame Rabourdin, tenir avec douze mille livres de rente le train que beaucoup de riches ne se donnent pas avec trente mille. Ainsi, les vendredis, jours de dîner, madame Rabourdin aidait la femme de chambre à faire les appartements; car la cuisinière allait de bonne heure à la Halle, et le domestique nettoyait l’argenterie, façonnait les serviettes, brossait les cristaux. Le mal-avisé qui, par une distraction de la portière, serait monté vers onze heures ou midi chez madame Rabourdin, l’eût trouvée, au milieu du désordre le moins pittoresque, en robe de chambre, les pieds dans de vieilles pantoufles, mal coiffée, arrangeant elle-même ses lampes, disposant elle-même ses jardinières ou se cuisinant à la hâte un déjeuner peu poétique. Le visiteur à qui les mystères de la vie parisienne auraient été inconnus eût certes appris à ne pas mettre le pied dans les coulisses du théâtre; bientôt signalé comme un homme capable des plus grandes noirceurs, la femme surprise dans ses mystères du matin aurait parlé de sa bêtise et de son indiscrétion de manière à le ruiner. La Parisienne, si indulgente pour les curiosités qui lui profitent, est implacable pour celles qui lui font perdre ses prestiges. Aussi une pareille invasion domiciliaire n’est elle pas, comme dit la Police correctionnelle, une attaque à la pudeur, mais un vol avec effraction, le vol de ce qu’il y a de plus précieux, _le crédit_! Une femme se laisse volontiers surprendre peu vêtue, les cheveux tombants; quand tous ses cheveux sont à elle, elle y gagne; mais elle ne veut pas se laisser voir faisant elle-même son appartement, elle y perd son _paroistre_. Madame Rabourdin était dans tous les apprêts de son vendredi, au milieu des provisions pêchées par sa cuisinière dans l’océan de la Halle, alors que monsieur des Lupeaulx se rendit sournoisement chez elle. Certes, le Secrétaire-général était bien le dernier que la belle Rabourdin attendît; aussi, en entendant craquer des bottes sur le palier, s’écria-t-elle:--Déjà le coiffeur! Exclamation aussi peu agréable pour des Lupeaulx que la vue de des Lupeaulx le fut pour elle. Elle se sauva donc dans sa chambre à coucher, où régnait un effroyable gâchis de meubles qui ne veulent pas être vus, des choses hétérogènes en fait d’élégance, un vrai mardi-gras domestique. L’effronté des Lupeaulx suivit la belle effarée, tant il la trouva piquante dans son déshabillé. Je ne sais quoi d’alléchant tentait le regard: la chair, vue par un hiatus de camisole, semblait mille fois plus attrayante que quand elle se bombait gracieusement depuis la ligne circulaire tracée sur le dos par le surjet de velours, jusqu’aux rondeurs fuyantes du plus joli col de cygne où jamais un amant ait posé son baiser avant le bal. Quand l’œil se promène sur une femme parée qui montre une magnifique poitrine, ne croit-on pas voir le dessert monté de quelque beau dîner; mais le regard qui se coule entre l’étoffe froissée par le sommeil embrasse des coins friands, et s’en régale comme on dévore un fruit volé qui rougit entre deux feuilles sur l’espalier.
--Attendez, attendez! cria la jolie Parisienne en verrouillant son désordre.
Elle sonna Thérèse, sa fille, la cuisinière, le domestique, implorant un schall et souhaitant le coup de sifflet du machiniste à l’Opéra. Et le coup de sifflet partit. Et en un tour de main, autre phénomène! la chambre prit un air de matin fort piquant en harmonie avec une toilette subitement combinée pour la plus grande gloire de cette femme, évidemment supérieure en ceci.
--Vous! dit-elle. Et à cette heure! Que se passe-t-il donc?
--Les choses les plus graves du monde, répondit des Lupeaulx. Il s’agit aujourd’hui de bien nous comprendre.
Célestine regarda cet homme à travers ses lunettes et comprit.
--Mon principal vice, répondit-elle, est d’être prodigieusement fantasque, ainsi je ne mêle pas mes affections à la politique; parlez politique, affaires, et nous verrons après. Ce n’est pas, d’ailleurs, une fantaisie, mais une conséquence de mon goût d’artiste, s’il me défend de faire hurler les couleurs, d’allier des choses disparates, et m’ordonne d’éviter les dissonances. Nous avons notre politique aussi, nous autres femmes!
Déjà le son de la voix, la gentillesse des manières avaient produit leur effet et métamorphosé la brutalité du Secrétaire-général en courtoisie sentimentale; elle l’avait rappelé à ses obligations d’amant. Une jolie femme habile se fait comme une atmosphère où les nerfs se détendent, où les sentiments s’adoucissent.
--Vous ignorez ce qui se passe, reprit brutalement des Lupeaulx qui tenait à se montrer brutal. Lisez.
Et il offrit à la gracieuse Rabourdin les deux journaux où il avait entouré chaque article en encre rouge. En lisant, le schall se décroisa sans que Célestine s’en aperçût ou par l’effet d’une volonté bien déguisée. A l’âge où la force des fantaisies est en raison de leur rapidité, des Lupeaulx ne pouvait pas plus garder son sang-froid que Célestine ne gardait le sien.
--Comment! dit-elle, mais c’est affreux! Qu’est-ce que ce Baudoyer?
--Un baudet, fit des Lupeaulx; mais, vous le voyez! il porte des reliques, et arrivera conduit par la main habile qui tient la bride.
Le souvenir de ses dettes passa devant les yeux de madame Rabourdin et l’éblouit, comme si elle eût vu deux éclairs consécutifs; ses oreilles tintèrent à coups redoublés sous la pression du sang qui battait dans ses artères; elle resta tout hébétée, regardant une patère sans la voir.
--Mais vous nous êtes fidèle! dit-elle à des Lupeaulx en le caressant d’un coup d’œil de manière à se l’attacher.
--C’est selon, fit-il en répondant à cette œillade par un regard inquisitif qui fit rougir cette pauvre femme.
--S’il vous faut des arrhes, vous perdriez tout le prix, dit-elle en riant. Je vous faisais plus grand que vous ne l’êtes. Et vous, vous me croyez bien petite, bien pensionnaire.
--Vous ne m’avez pas compris, reprit-il d’un air fin. Je voulais dire que je ne pouvais pas servir un homme qui joue contre moi, comme l’Étourdi contre Mascarille.
--Que signifie ceci?
--Voici qui vous prouvera que je suis grand.
Et il présenta à madame Rabourdin l’État volé par Dutocq, en le lui offrant à l’endroit où son mari l’avait analysé si savamment.
--Lisez!
Célestine reconnut l’écriture, lut, et pâlit sous ce coup d’assommoir.
--Toutes les administrations y sont, dit des Lupeaulx.
--Mais heureusement, dit-elle, vous seul possédez ce travail, que je ne puis m’expliquer.
--Celui qui l’a volé n’est pas si niais que de ne pas en avoir un double, il est trop menteur pour l’avouer et trop intelligent dans son métier pour le livrer, je n’ai même pas tenté d’en parler.
--Qui est-ce?
--Votre Commis principal.
--Dutocq. On n’est jamais puni que de ses bienfaits! Mais, reprit-elle, c’est un chien qui veut un os.
--Savez-vous ce qu’on veut m’offrir à moi, pauvre diable de Secrétaire-général?
--Quoi?
--Je dois trente et quelques malheureux mille francs, vous allez prendre une bien méchante opinion de moi en sachant que je ne dois pas davantage; mais enfin, en cela, je suis petit! Eh! bien, l’oncle de Baudoyer vient d’acheter mes créances et sans doute se dispose à m’en rendre les titres.
--Mais c’est infernal, tout cela.
--Du tout, c’est monarchique et religieux, car la Grande-Aumônerie s’en mêle...
--Que ferez-vous?
--Que m’ordonnez-vous de faire? dit-il avec une grâce adorable en lui tendant la main.
Célestine ne le trouva plus ni laid, ni vieux, ni poudré à frimas, ni secrétaire-général, ni quoi que ce soit d’immonde; mais elle ne lui donna pas la main: le soir dans son salon elle la lui aurait laissé prendre cent fois; mais le matin et seule, le geste constituait une promesse un peu trop positive, et pouvait mener loin.
--Et l’on dit que les hommes d’État n’ont pas de cœur! s’écria-t-elle en voulant compenser la dureté du refus par la grâce de la parole. Cela m’effrayait, ajouta-t-elle en prenant l’air le plus innocent du monde.
--Quelle calomnie! répondit des Lupeaulx, un des plus immobiles diplomates et qui garde le pouvoir depuis qu’il est né, vient d’épouser la fille d’une actrice, et de la faire recevoir à la cour la plus ferrée sur les quartiers de noblesse.
--Et vous nous soutiendrez?
--Je fais le travail des nominations. Mais pas de tricherie!
Elle lui tendit sa main à baiser et lui donna un petit soufflet sur la joue.
--Vous êtes à moi, dit-elle.
Des Lupeaulx admira ce mot. (Le soir à l’Opéra, le fat le raconta de cette manière: «Une femme ne voulant pas dire à un homme qu’elle était à lui, aveu qu’une femme comme il faut ne fait jamais, lui a dit: Vous êtes à moi. Comment trouvez-vous le détour?»)
--Mais soyez mon alliée, reprit-il. Votre mari a parlé au ministre d’un plan d’administration auquel se rattache l’État dans lequel je suis si bien traité; sachez-le, dites-le-moi ce soir.
--Ce sera fait, dit-elle sans voir grande importance à ce qui avait amené des Lupeaulx chez elle si matin.
--Madame, le coiffeur, dit la femme de chambre.
--Il s’est bien fait attendre, je ne sais pas comment je m’en serais tirée, s’il avait tardé, pensa Célestine.
--Vous ne savez pas jusqu’où va mon dévouement, lui dit des Lupeaulx en se levant. Vous serez invitée à la première soirée particulière de la femme du ministre...
--Ah! vous êtes un ange, dit-elle. Et je vois maintenant combien vous m’aimez: vous m’aimez avec intelligence.
--Ce soir, chère enfant, reprit-il, j’irai savoir à l’Opéra quels sont les journalistes qui conspirent pour Baudoyer, et nous mesurerons nos bâtons.
--Oui, mais vous dînez ici, n’est-ce pas? j’ai fait chercher et trouver les choses que vous aimez.
--Tout cela cependant ressemble tant à l’amour, qu’il serait doux d’être longtemps trompé ainsi! se dit des Lupeaulx en descendant les escaliers. Mais si elle se moque de moi, je le saurai: je lui prépare le plus habile de tous les piéges avant la signature, afin de pouvoir lire dans son cœur. Mes petites chattes, nous vous connaissons! car, après tout, les femmes sont tout ce que nous sommes! Vingt-huit ans et vertueuse, et ici, rue Duphot! c’est un bonheur bien rare, qui vaut la peine d’être cultivé.
Le papillon éligible sautillait par les escaliers.
--Mon Dieu, cet homme-là, sans ses lunettes, poudré, doit être bien drôle en robe de chambre, se disait Célestine. Il a le harpon dans le dos, et me remorque enfin là où je voulais aller, chez le ministre. Il a joué son rôle dans ma comédie.
Quand, à cinq heures, Rabourdin rentra pour s’habiller, sa femme vint assister à sa toilette, et lui rapporta cet État que, comme la pantoufle du conte des Mille et une Nuits, le pauvre homme devait rencontrer partout.
--Qui t’a remis cela? dit Rabourdin stupéfait.
--Monsieur des Lupeaulx!
--Il est venu? demanda Rabourdin en jetant à sa femme un de ces regards qui certes auraient fait pâlir une coupable, mais qui trouva un front de marbre et un œil rieur.
--Et il reviendra dîner, répondit-elle. Pourquoi votre air effarouché?
--Ma chère, dit Rabourdin, des Lupeaulx est mortellement offensé par moi, ces gens-là ne pardonnent pas, et il me caresse! Crois-tu que je ne voie pas pourquoi?
--Cet homme, reprit-elle, me paraît avoir un goût très-délicat, je ne puis le blâmer. Enfin, je ne sais rien de plus flatteur pour une femme que de réveiller un palais blasé. Après.....
--Trève de plaisanterie, Célestine! Épargne un homme accablé. Je ne puis rencontrer le ministre, et mon honneur est au jeu.
--Mon Dieu, non. Dutocq aura la promesse d’une place et tu seras nommé Chef de Division.
--Je te devine, chère enfant, dit Rabourdin; mais le jeu que tu joues est aussi déshonorant que la réalité. Le mensonge est le mensonge, et une honnête femme.....
--Laisse-moi donc me servir des armes employées contre nous.
--Célestine, plus cet homme se verra sottement pris au piége, plus il s’acharnera sur moi.
--Et si je le renverse?
Rabourdin regarda sa femme avec étonnement.
--Je ne pense qu’à ton élévation, et il était temps mon pauvre ami!... reprit Célestine. Mais tu prends le chien de chasse pour le gibier, dit-elle après une pause. Dans quelques jours des Lupeaulx aura très-bien accompli sa mission. Pendant que tu cherches à parler au ministre, et avant que tu ne puisses le voir, moi je lui aurai parlé. Tu as sué sang et eau pour enfanter un plan que tu me cachais; et, en trois mois, ta femme aura fait plus d’ouvrage que toi en six ans. Dis-moi ton beau système?
Rabourdin, tout en se faisant la barbe et après avoir obtenu de sa femme de ne pas dire un seul mot de ses travaux, en la prévenant que confier une seule idée à des Lupeaulx c’était mettre le chat à même la jatte au lait, commença l’explication de ses travaux.
--Comment, Rabourdin, ne m’as-tu pas parlé de cela? dit Célestine en coupant la parole à son mari dès la cinquième phrase. Mais tu te serais épargné des peines inutiles. Que l’on soit aveuglé pendant un moment par une idée, je le conçois; mais pendant six ou sept ans, voilà ce que je ne conçois pas. Tu veux réduire le budget, c’est l’idée vulgaire et bourgeoise! Mais il faudrait arriver à un budget de deux milliards, la France serait deux fois plus grande. Un système neuf, ce serait de tout faire mouvoir par l’emprunt, comme le crie monsieur de Nucingen. Le trésor le plus pauvre est celui qui se trouve plein d’écus sans emploi; la mission d’un ministère des finances est de jeter l’argent par les fenêtres, il lui rentre par ses caves, et tu veux lui faire entasser des trésors! Mais il faut multiplier les emplois au lieu de les réduire. Au lieu de rembourser les rentes, il faudrait multiplier les rentiers. Si les Bourbons veulent régner en paix, ils doivent créer des rentiers dans les dernières bourgades, et surtout ne pas laisser les étrangers toucher des intérêts en France, car ils nous en demanderont un jour le capital; tandis que si toute la rente est en France, ni la France ni le crédit ne périront. Voilà ce qui a sauvé l’Angleterre. Ton plan est un plan de petite bourgeoisie. Un homme ambitieux n’aurait dû se présenter devant son ministre qu’en recommençant Law sans ses chances mauvaises, en expliquant la puissance du crédit, en démontrant comme quoi nous ne devons pas amortir le capital, mais les intérêts, comme font les Anglais...
--Allons, Célestine, dit Rabourdin, mêle toutes les idées ensemble, contrarie-les; amuse-t’en comme de joujoux! je suis habitué à cela. Mais ne critique pas un travail que tu ne connais pas encore.
--Ai-je besoin, dit-elle, de connaître un plan dont l’esprit est d’administrer la France avec six mille employés au lieu de vingt mille? Mais, mon ami, fût-ce un plan d’homme de génie, un roi de France se ferait détrôner en voulant l’exécuter. On soumet une aristocratie féodale en abattant quelques têtes, mais on ne soumet pas une hydre à mille pattes. Non, l’on n’écrase pas les petits, ils sont trop plats sous le pied. Et c’est avec les ministres actuels, entre nous de pauvres sires, que tu veux remuer ainsi les hommes? Mais on remue les intérêts, et l’on ne remue pas les hommes: ils crient trop; tandis que les écus sont muets.
--Mais, Célestine, si tu parles toujours, et si tu fais de l’esprit à côté de la question, nous ne nous entendrons jamais...
--Ah! je comprends à quoi mène l’État où tu as classé les capacités administratives, reprit-elle sans avoir écouté son mari. Mon Dieu, mais tu as aiguisé toi-même le couperet pour te faire trancher la tête. Sainte-Vierge! pourquoi ne m’as-tu pas consultée? au moins je t’aurais empêché d’écrire une seule ligne, ou tout au moins, si tu avais voulu faire ce mémoire, je l’aurais copié moi-même, et il ne serait jamais sorti d’ici... Pourquoi, mon Dieu, ne m’avoir rien dit? Voilà les hommes! ils sont capables de dormir auprès d’une femme en gardant un secret pendant sept ans! Se cacher d’une pauvre femme pendant sept années, douter de son dévouement?
--Mais, dit Rabourdin impatienté, voici onze ans que je n’ai jamais pu discuter avec toi sans que tu me coupes la parole et sans substituer aussitôt tes idées aux miennes... Tu ne sais rien de mon travail.
--Rien! je sais tout!
--Dis-le-moi donc? s’écria Rabourdin impatienté pour la première fois depuis son mariage.
--Tiens, il est six heures et demie, fais ta barbe, habille-toi, répondit-elle comme répondent toutes les femmes quand on les presse sur un point où elles doivent se taire. Je vais achever ma toilette, et nous ajournerons la discussion, car je ne veux pas être agacée le jour où je reçois. Mon Dieu, le pauvre homme! dit-elle en sortant, travailler sept ans pour accoucher de sa mort! Et se défier de sa femme!
Elle rentra.
--Si tu m’avais écoutée dans le temps, tu n’aurais pas intercédé pour conserver ton Commis principal, et il a sans doute une copie autographiée de ce maudit état! Adieu, homme d’esprit!
En voyant son mari dans une tragique attitude de douleur, elle comprit qu’elle était allée trop loin, elle courut à lui, le saisit tout barbouillé de savon, et l’embrassa tendrement.
--Cher Xavier, ne te fâche pas, lui dit-elle, ce soir nous étudierons ton plan, tu parleras à ton aise, j’écouterai bien et aussi long-temps que tu le voudras!... est-ce gentil? Va, je ne demande pas mieux que d’être la femme de Mahomet.
Elle se mit à rire. Rabourdin ne put s’empêcher de rire aussi, car Célestine avait de la mousse blanche aux lèvres, et sa voix avait déployé les trésors de la plus pure et de la plus solide affection.
--Va t’habiller, mon enfant, et surtout ne dis rien à des Lupeaulx, jure-le-moi? voilà la seule pénitence que je t’impose.
--_Impose?_... dit-elle, alors je ne jure rien!
--Allons, Célestine, j’ai dit en riant une chose sérieuse.
--Ce soir, répondit-elle, ton secrétaire-général saura qui nous avons à combattre, et moi, je sais qui attaquer.
--Qui? dit Rabourdin.
--Le ministre, répondit-elle en se grandissant de deux pieds.
Malgré la grâce amoureuse de sa chère Célestine, Rabourdin, en s’habillant, ne put empêcher quelques douloureuses pensées d’obscurcir son front.
--Quand saura-t-elle m’apprécier? se disait-il. Elle n’a pas même compris qu’elle seule était la cause de tout ce travail! Quel brise-raison, et quelle intelligence! Si je ne m’étais pas marié, je serais déjà bien haut et bien riche! J’aurais économisé cinq mille francs par an sur mes appointements. En les employant bien j’aurais aujourd’hui dix mille livres de rente en dehors de ma place, je serais garçon et j’aurais la chance de devenir par un mariage... Oui, reprit-il en s’interrompant, mais j’ai Célestine et mes deux enfants. Il se rejeta sur son bonheur. Dans le plus heureux ménage, il y a toujours des moments de regret. Il vint au salon et contempla son appartement.--Il n’y a pas dans Paris deux femmes qui s’entendent à la vie comme elle. Avec douze mille livres de rente faire tout cela! dit-il en regardant les jardinières pleines de fleurs, et songeant aux jouissances de vanité que le monde allait lui donner. Elle était faite pour être la femme d’un ministre. Quand je pense que celle du mien ne lui sert à rien; elle a l’air d’une bonne grosse bourgeoise, et quand elle se trouve au château, dans les salons... Il se pinça les lèvres. Les hommes très-occupés ont des idées si fausses en ménage, qu’on peut également leur faire croire qu’avec cent mille francs on n’a rien, et qu’avec douze mille francs on a tout.
Quoique très-impatiemment attendu, malgré les flatteries préparées pour ses appétits de gourmet émérite, des Lupeaulx ne vint pas dîner, il ne se montra que très-tard dans la soirée, à minuit, heure à laquelle la causerie devient, dans tous les salons, plus intime et confidentielle. Andoche Finot, le journaliste, était resté.
--Je sais tout, dit des Lupeaulx quand il fut bien assis sur la causeuse au coin du feu, sa tasse de thé à la main, madame Rabourdin debout devant lui, tenant une assiette pleine de sandwiches et de tranches d’un gâteau bien justement nommé _gâteau de plomb_. Finot, mon cher et spirituel ami, vous pourrez rendre service à notre gracieuse reine en lâchant quelques chiens après des hommes de qui nous causerons. Vous avez contre vous, dit-il à monsieur Rabourdin en baissant la voix pour n’être entendu que des trois personnes auxquelles il s’adressait, des usuriers et le clergé, l’argent et l’église. L’article du journal libéral a été demandé par un vieil escompteur à qui l’on avait des obligations, mais le petit bonhomme qui l’a fait s’en soucie peu. La rédaction en chef de ce journal change dans trois jours, et nous reviendrons là-dessus. L’opposition royaliste, car nous avons, grâce à M. de Châteaubriand, une opposition royaliste, c’est-à-dire qu’il y a des Royalistes qui passent aux Libéraux, mais ne faisons pas de haute politique; ces assassins de Charles X m’ont promis leur appui en mettant pour prix à votre nomination notre approbation à un de leurs amendements. Toutes mes batteries sont dressées. Si l’on nous impose Baudoyer, nous dirons à la Grande-Aumônerie: «Tel et tel journal et messieurs _tels et tels_ attaqueront la loi que vous voulez, et toute la presse sera contre (car les journaux ministériels que je tiens seront sourds et muets, ils n’auront pas de peine à l’être, ils le sont assez, n’est-ce pas, Finot?) Nommez Rabourdin, et vous aurez l’opinion pour vous.» Pauvres Bonifaces de gens de province qui se carrent dans leurs fauteuils au coin du feu, très-heureux de l’indépendance des organes de l’Opinion, ah! ah!
--Hi, hi, hi! fit Andoche Finot.
--Ainsi, soyez tranquille, dit des Lupeaulx. J’ai tout arrangé ce soir. La Grande-Aumônerie pliera.
--J’aurais mieux aimé perdre tout espoir et vous avoir à dîner, lui dit Célestine à l’oreille en le regardant d’un air fâché qui pouvait passer pour l’expression d’un amour-fou.
--Voici qui m’obtiendra ma grâce, reprit-il en lui remettant une invitation pour la soirée de mardi.
Célestine ouvrit la lettre, et le plaisir le plus rouge anima ses traits. Aucune jouissance ne peut se comparer à celle de la vanité triomphante.
--Vous savez ce qu’est la soirée du mardi, reprit des Lupeaulx en prenant un air mystérieux; c’est dans notre ministère comme le Petit-Château à la cour. Vous serez au cœur du pouvoir! Il y aura la comtesse Féraud, qui est toujours en faveur malgré la mort de Louis XVIII, Delphine de Nucingen, madame de Listomère, la marquise d’Espard, votre chère de Camps que j’ai priée afin que vous trouviez un appui dans le cas où les femmes vous _blakbolleraient_. Je veux vous voir au milieu de ce monde-là.
Célestine hochait la tête comme un _pur sang_ avant la course, et relisait l’invitation comme Baudoyer et Saillard avaient relu leurs articles dans les journaux, sans pouvoir s’en rassasier.
--Là d’abord, et un jour aux Tuileries, dit-elle à des Lupeaulx.
Des Lupeaulx fut effrayé du mot et de l’attitude, tant ils exprimaient d’ambition et de sécurité.--Ne serais-je qu’un marchepied? se dit-il. Il se leva, s’en alla dans la chambre à coucher de madame Rabourdin, et y fut suivi par elle, car elle avait compris à un geste du Secrétaire-général qu’il voulait lui parler en secret.--Hé, bien! le plan? dit-il.
--Bah! des bêtises d’honnête homme! Il veut supprimer quinze mille employés et n’en garder que cinq ou six mille, vous n’avez pas idée d’une monstruosité pareille, je vous ferai lire son mémoire quand la copie en sera terminée. Il est de bonne foi. Son catalogue analytique des employés a été dicté par la pensée la plus vertueuse. Pauvre cher homme!
Des Lupeaulx fut d’autant plus rassuré par le rire vrai qui accompagnait ces railleuses et méprisantes paroles, qu’il se connaissait en mensonges, et que pour le moment Célestine était de bonne foi.
--Mais enfin, le fond de tout cela? demanda-t-il.
--Hé! bien, il veut supprimer la contribution foncière en la remplaçant par des impôts de consommation.
--Mais il y a déjà un an que François Keller et Nucingen ont proposé un plan à peu près semblable, et le ministre médite de dégrever l’impôt foncier.
--Là, quand je lui disais que ce n’était pas neuf? s’écria Célestine en riant.
--Oui, mais s’il s’est rencontré avec le plus grand financier de l’époque, un homme qui, je vous le dis entre nous, est le Napoléon de la finance, il doit y avoir au moins quelques idées dans ses moyens d’exécution.
--Tout est vulgaire, fit-elle en imprimant à ses lèvres une moue dédaigneuse. Songez donc qu’il veut gouverner et administrer la France avec cinq ou six mille employés, tandis qu’il faudrait au contraire qu’il n’y eût pas en France une seule personne qui ne fût intéressée au maintien de la monarchie.
Des Lupeaulx parut satisfait de trouver un homme médiocre dans l’homme auquel il accordait des talents supérieurs.
--Êtes-vous bien sûr de la nomination? Voulez-vous un conseil de femme? lui dit-elle.
--Vous vous entendez mieux que nous en trahisons élégantes, fit des Lupeaulx en hochant la tête.
--Hé! bien, dites _Baudoyer_ à la cour et à la Grande-Aumônerie pour leur ôter tout soupçon et les endormir; mais, au dernier moment, écrivez _Rabourdin_.
--Il y a des femmes qui disent _oui_ tant qu’on a besoin d’un homme, et _non_ quand il a joué son rôle, répondit des Lupeaulx.
--J’en connais, lui dit-elle en riant. Mais elles sont bien sottes, car en politique on se retrouve toujours; c’est bon avec les niais, et vous êtes un homme d’esprit. Selon moi, la plus grande faute que l’on puisse commettre dans la vie est de se brouiller avec un homme supérieur.
--Non, dit des Lupeaulx, car il pardonne. Il n’y a de danger qu’avec de petits esprits rancuneux qui n’ont pas autre chose à faire qu’à se venger, et je passe ma vie à cela.
Quand tout le monde fut parti, Rabourdin resta chez sa femme, et, après avoir exigé pour une seule fois son attention, il put lui expliquer son plan en lui faisant comprendre qu’il ne restreignait point et augmentait au contraire le budget, en lui montrant à quels travaux s’employaient les deniers publics, en lui expliquant comment l’État décuplait le mouvement de l’argent en faisant entrer le sien pour un tiers ou pour un quart dans les dépenses qui seraient supportées par des intérêts privés ou de localité; enfin il lui prouva que son plan était moins une œuvre de théorie qu’une œuvre fertile en moyens d’exécution. Célestine, enthousiasmée, sauta au cou de son mari et s’assit au coin du feu sur ses genoux.
--Enfin j’ai donc en toi le mari que je rêvais, dit-elle. L’ignorance où j’étais de ton mérite t’a sauvé des griffes de des Lupeaulx. Je t’ai calomnié merveilleusement et de bon cœur.
Cet homme pleura de bonheur. Il avait donc enfin son jour de triomphe. Après avoir tout entrepris pour plaire à sa femme, il était grand aux yeux de son seul public!
--Et, pour qui te connaît si bon, si doux, si égal de caractère, si aimant, tu es dix fois plus grand. Mais, dit-elle, un homme de génie est toujours plus ou moins enfant, et tu es un enfant, un enfant bien-aimé. Elle tira son invitation de l’endroit où les femmes mettent ce qu’elles veulent cacher, et la lui montra.--Voilà ce que je voulais, dit-elle. Des Lupeaulx m’a mise en présence du ministère, et fût-il de bronze, cette Excellence sera pendant quelque temps mon serviteur.
Dès le lendemain, Célestine s’occupa de sa présentation au cercle intime du ministre. C’était sa grande journée, à elle! Jamais courtisane ne prit tant de soin d’elle-même que cette honnête femme n’en prit de sa personne. Jamais couturière ne fut plus tourmentée que la sienne, et jamais couturière ne comprit mieux l’importance de son art. Enfin madame Rabourdin n’oublia rien. Elle alla elle-même chez un loueur de voitures, pour choisir un coupé qui ne fût ni vieux, ni bourgeois, ni insolent. Son domestique, comme les domestiques de bonne maison, fut tenu d’avoir l’air d’un maître. Puis, vers dix heures du soir, le fameux mardi, elle sortit dans une délicieuse toilette de deuil. Elle était coiffée avec des grappes de raisin en jais du plus beau travail, une parure de mille écus commandée chez Fossin par une Anglaise partie sans la prendre. Les feuilles étaient en lames de fer estampé, légères comme de véritables feuilles de vigne, et l’artiste n’avait pas oublié ces vrilles si gracieuses, destinées à s’entortiller dans les boucles, comme elles s’accrochent à tout rameau. Les bracelets, le collier et les pendants d’oreilles étaient en fer dit de Berlin; mais ces délicates arabesques venaient de Vienne, et semblaient avoir été faites par ces fées qui, dans les contes, sont chargées par quelque Carabosse jalouse d’amasser des yeux de fourmis, ou de filer des pièces de toile contenues dans une noisette. Sa taille amincie déjà par le noir avait été mise en relief par une robe d’une coupe étudiée, et qui s’arrêtait à l’épaule dans la courbure, sans épaulettes; à chaque mouvement, il semblait que la femme, comme un papillon, allait sortir de son enveloppe, et néanmoins la robe tenait par une invention de la divine couturière. La robe était en mousseline de laine, étoffe que le fabricant n’avait pas encore envoyée à Paris, une divine étoffe qui plus tard eut un succès fou. Ce succès alla plus loin que ne vont les modes en France. L’économie positive de la mousseline de laine, qui ne coûte pas de blanchissage, a nui plus tard aux étoffes de coton, de manière à révolutionner la fabrique à Rouen. Le pied de Célestine chaussé d’un bas à mailles fines et d’un soulier de satin turc, car le grand deuil excluait le satin de soie, avait une tournure supérieure. Célestine fut bien belle ainsi. Son teint, ravivé par un bain au son, avait un éclat doux. Ses yeux, baignés par les ondes de l’espoir, étincelant d’esprit, attestaient cette supériorité dont parlait alors l’heureux et fier des Lupeaulx. Elle fit bien son entrée, et les femmes sauront apprécier le sens de cette phrase. Elle salua gracieusement la femme du ministre, en conciliant le respect qu’elle lui devait avec sa propre valeur à elle, et ne la choqua point tout en se posant dans sa majesté, car chaque belle femme est une reine. Aussi eut-elle avec le ministre cette jolie impertinence que les femmes peuvent se permettre avec les hommes, fussent-ils grands-ducs. Elle examina le terrain en s’asseyant, et se trouva dans une de ces soirées choisies, peu nombreuses, où les femmes peuvent se toiser, se bien apprécier, où la moindre parole retentit dans toutes les oreilles, où chaque regard porte coup, où la conversation est un duel avec témoins, où ce qui est médiocre devient plat, mais où tout mérite est accueilli silencieusement, comme étant au niveau de chaque esprit. Rabourdin était allé se confiner dans un salon voisin où l’on jouait, et il resta planté sur ses pieds à faire galerie, ce qui prouve qu’il ne manquait pas d’esprit.
--Ma chère, dit la marquise d’Espard à la comtesse Féraud la dernière maîtresse de Louis XVIII, Paris est unique! il en sort, sans qu’on s’y attende et sans qu’on sache d’où, des femmes comme celle-ci, qui semblent tout pouvoir et tout vouloir...
--Mais elle peut et veut tout, dit des Lupeaulx en se rengorgeant.
En ce moment, la rusée Rabourdin courtisait la femme du ministre. Stylée, la veille, par des Lupeaulx, qui connaissait les endroits faibles de la comtesse, elle la caressait, sans avoir l’air d’y toucher. Puis elle garda le silence à propos, car des Lupeaulx, tout amoureux qu’il était, avait remarqué les défauts de cette femme, et lui avait dit la veille: _Surtout ne parlez pas trop!_ Exorbitante preuve d’attachement. Si Bertrand Barrère a laissé ce sublime axiome: _N’interromps pas une femme qui danse pour lui donner un avis_, on peut y ajouter celui-ci: _Ne reproche pas à une femme de semer ses perles!_ afin de rendre ce chapitre du Code femelle complet. La conversation devint générale. De temps en temps, madame Rabourdin y mit la langue comme une chatte bien apprise met la patte sur les dentelles de sa maîtresse, en veloutant ses griffes. Comme cœur, le ministre avait peu de fantaisies; la Restauration n’eut pas d’homme d’État plus fini sur l’article de la galanterie, et l’Opposition du _Miroir_, de la _Pandore_, du _Figaro_ ne trouva pas le plus léger battement d’artère à lui reprocher. Sa maîtresse était l’ÉTOILE, et, chose bizarre, elle lui fut fidèle dans le malheur, elle y gagnait sans doute encore! Madame Rabourdin savait cela; mais elle savait aussi qu’il revient des esprits dans les vieux châteaux, elle s’était donc mis en tête de rendre le ministre jaloux du bonheur, encore sous bénéfice d’inventaire, dont paraissait jouir des Lupeaulx. En ce moment, des Lupeaulx se gargarisait avec le nom de Célestine. Pour lancer sa prétendue maîtresse, il se tuait à faire comprendre à la marquise d’Espard, à madame de Nucingen et à la comtesse, dans une conversation à huit oreilles, qu’elles devaient admettre madame Rabourdin dans leur coalition, et madame de Camps l’appuyait. Au bout d’une heure, le ministre avait été fortement égratigné, l’esprit de madame Rabourdin lui plaisait; elle avait séduit sa femme qui, tout enchantée de cette syrène, venait de l’inviter à venir quand elle le voudrait.
--Car, ma chère, avait dit la femme du ministre à Célestine, votre mari sera bientôt directeur: l’intention du ministre est de réunir deux Divisions et d’en faire une Direction, vous serez alors des nôtres.
L’Excellence emmena madame Rabourdin pour lui montrer une pièce de son appartement devenue célèbre par les prétendues profusions que l’Opposition lui avait reprochées, et démontrer la niaiserie du journalisme. Il lui donna le bras.
--En vérité, madame, vous devriez bien nous faire la grâce, à la comtesse et à moi, de venir souvent...
Et il lui débita des galanteries de ministre.
--Mais, monseigneur, dit-elle en lui lançant un de ces regards que les femmes tiennent en réserve, il me semble que cela dépend de vous.
--Comment?
--Mais vous pouvez m’en donner le droit.
--Expliquez-vous?
--Non, je me suis dit en venant ici que je n’aurais pas le mauvais goût de faire la solliciteuse.
--Parlez! les _placets_ de ce genre ne sont pas _déplacés_, dit le ministre en riant.
Il n’y a rien comme les bêtises de ce genre pour amuser ces hommes graves.
--Hé! bien, il est ridicule à la femme d’un Chef de Bureau de paraître souvent ici, tandis que la femme d’un directeur n’y serait pas _déplacée_.
--Laissons cela, dit le ministre, votre mari est un homme indispensable, il est nommé.
--Dites-vous votre vraie vérité?
--Voulez-vous venir voir sa nomination dans mon cabinet, le travail est fait.
--Eh! bien, dit-elle en restant dans un coin seule avec le ministre dont l’empressement avait une vivacité suspecte, laissez-moi vous dire que je puis vous en récompenser...
Elle allait dévoiler le plan de son mari, lorsque des Lupeaulx, venu sur la pointe du pied, fit un: «_broum! broum!_» de colère qui annonçait qu’il ne voulait pas paraître avoir entendu ce qu’il avait écouté. Le ministre lança un regard plein de mauvaise humeur au vieux fat pris au piége. Impatient de sa conquête, des Lupeaulx avait pressé outre mesure le travail du personnel, l’avait remis au ministre, et voulait venir apporter le lendemain la nomination à celle qui passait pour sa maîtresse. En ce moment, le valet de chambre du ministre se présenta d’un air mystérieux et dit à des Lupeaulx que son valet de chambre l’avait prié de lui remettre aussitôt cette lettre en le prévenant de sa haute importance.
Le Secrétaire-général alla près d’une lampe, et lut un mot ainsi conçu:
_Contre mon habitude, j’attends dans une antichambre, et il n’y a pas un instant à perdre pour vous arranger avec_
_Votre serviteur_,
[Illustration: Gobseck]
Le Secrétaire-général frémit en reconnaissant cette signature qu’il eût été dommage de ne pas donner en autographe, elle est rare sur la place, et doit être précieuse pour ceux qui cherchent à deviner le caractère des gens d’après la physionomie de leur signature. Si jamais image hiéroglyphique exprima quelque animal, assurément c’est ce nom où l’initiale et la finale figurent une vorace gueule de requin, insatiable, toujours ouverte, accrochant et dévorant tout, le fort et le faible. Il a été impossible de typographier l’écriture, elle est trop fine, trop menue et trop serrée, quoique nette; mais on peut l’imaginer, la phrase n’occupait qu’une ligne. L’esprit de l’Escompte, seul, pouvait inspirer une phrase si insolemment impérative et si cruellement irréprochable, claire et muette, qui disait tout et ne trahissait rien. Gobseck vous serait inconnu, qu’à l’aspect de cette ligne qui vous faisait venir sans être un ordre, vous eussiez deviné l’implacable argentier de la rue des Grès. Aussi, comme un chien que le chasseur a rappelé, des Lupeaulx quitta-t-il aussitôt la piste, et s’en alla-t-il chez lui, songeant à toute sa position compromise. Figurez-vous un général en chef à qui son aide-de-champ vient dire: «Il arrive à l’ennemi trente mille hommes de troupes fraîches qui nous prennent en flanc.» Un seul mot expliquera l’arrivée des sieurs Gigonnet et Gobseck sur le champ de bataille, car ils étaient tous deux chez des Lupeaulx. A huit heures du soir, Martin Falleix, venu sur l’aile des vents en vertu de trois francs de guides et d’un postillon en avant, avait apporté les actes d’acquisition à la date de la veille. Aussitôt portés au café Thémis par Mitral, les contrats avaient passé dans les mains des deux usuriers qui s’étaient empressés de se rendre au Ministère, mais à pied. Onze heures sonnaient. Des Lupeaulx tressaillit en voyant les deux sinistres figures émérillonnées par un regard aussi direct que la balle d’un pistolet, et brillant comme la flamme du coup.
--Hé! bien, qu’y a-t-il, mes maîtres?
Les usuriers restèrent froids et immobiles. Gigonnet montra tour à tour ses dossiers et le valet de chambre.
--Passons dans mon cabinet, dit des Lupeaulx en renvoyant par un geste son valet de chambre.
--Vous entendez le français à ravir, dit Gigonnet.
--Venez-vous tourmenter un homme qui vous a fait gagner à chacun deux cent mille francs? dit-il en laissant échapper un mouvement de hauteur.
--Et qui nous en fera gagner encore, j’espère, dit Gigonnet.
--Une affaire?... reprit des Lupeaulx. Si vous avez besoin de moi, j’ai de la mémoire.
--Et nous les vôtres, répondit Gigonnet.
--On paiera mes dettes, dit dédaigneusement des Lupeaulx pour ne pas se laisser entamer.
--Vrai, dit Gobseck.
--Allons au fait, mon fils, dit Gigonnet. Ne vous posez pas comme ça dans votre cravate, avec nous c’est inutile. Prenez ces actes et lisez-les.
Les deux usuriers inventorièrent le cabinet de des Lupeaulx, pendant qu’il lisait avec étonnement et stupéfaction ces contrats qui lui semblèrent jetés des nues par les anges.
--N’avez-vous pas en nous des hommes d’affaires intelligents? dit Gigonnet.
--Mais à quoi dois-je une si habile coopération? fit des Lupeaulx inquiet.
--Nous savions, il y a huit jours, ce que, sans nous, vous ne sauriez que demain: le président du tribunal de Commerce, député, se voit forcé de donner sa démission.
Les yeux de des Lupeaulx se dilatèrent et devinrent grands comme des marguerites.
--Votre ministre vous jouait ce tour-là, dit le concis Gobseck.
--Vous êtes mes maîtres, dit le Secrétaire-général en s’inclinant avec un profond respect empreint de moquerie.
--Juste, dit Gobseck.
--Mais vous allez m’étrangler?
--Possible.
--Eh! bien, à l’œuvre, bourreaux! reprit en souriant le Secrétaire-général.
--Vous voyez, reprit Gigonnet, vos créances sont inscrites avec l’argent prêté pour l’acquisition.
--Voici les titres, dit Gobseck en tirant de la poche de sa redingote verdâtre des dossiers d’avoué.
--Vous avez trois ans pour rembourser le tout, dit Gigonnet.
--Mais, dit des Lupeaulx effrayé de tant de complaisance et d’un arrangement si fantastique, que voulez-vous de moi?
--La place de La Billardière pour Baudoyer, dit vivement Gigonnet.
--C’est bien peu de chose, quoique j’aie l’impossible à faire, répondit des Lupeaulx, je me suis lié les mains.
--Vous rongerez les cordes avec vos dents, dit Gigonnet.
--Elles sont pointues! ajouta Gobseck.
--Est-ce tout? dit des Lupeaulx.
--Nous gardons les pièces jusqu’à l’admission de ces créances-là, dit Gigonnet en mettant un État sous les yeux du Secrétaire-général; si elles ne sont pas reconnues par la Commission dans six jours, vos noms sur cet acte seront remplacés par les miens.
--Vous êtes habile, s’écria le Secrétaire-général.
--Juste, dit Gobseck.
--Voilà tout? fit des Lupeaulx.
--Vrai, dit Gobseck.
--Est-ce fait? demanda Gigonnet.
Des Lupeaulx inclina la tête.
--Eh! bien, signez cette procuration, dit Gigonnet. Dans deux jours la nomination de Baudoyer, dans six les créances reconnues, et....
--Et quoi? dit des Lupeaulx.
--Nous vous garantissons...
--Quoi? fit des Lupeaulx de plus en plus étonné.
--Votre nomination, répondit Gigonnet en se grandissant sur ses ergots. Nous faisons la majorité avec cinquante-deux voix de fermiers et d’industriels qui obéiront à votre prêteur.
Des Lupeaulx serra la main de Gigonnet.
--Il n’y a qu’entre nous que les malentendus sont impossibles, dit-il, voilà ce qui s’appelle des affaires! Aussi vous y mettrai-je la réjouissance.
--Juste, dit Gobseck.
--Que sera-ce? demanda Gigonnet.
--La croix pour votre imbécile de neveu.
--Bon, fit Gigonnet, vous le connaissez bien.
Les usuriers saluèrent alors des Lupeaulx qui les reconduisit jusque sur l’escalier.
--C’est donc les envoyés secrets de quelques puissances étrangères, se dirent les deux valets de chambre.
Dans la rue, les deux usuriers se regardèrent en riant, à la lueur d’un réverbère.
--Il nous devra neuf mille francs d’intérêt par an, et la terre en rapporte à peine cinq net, s’écria Gigonnet.
--Il est dans nos mains pour long-temps, dit Gobseck.
--Il bâtira, il fera des folies, répondit Gigonnet, Falleix achètera la terre.
--Son affaire est d’être député, le loup se moque du reste, dit Gobseck.
--Hé, hé!
--Hé, hé!
Ces petites exclamations sèches servaient de rire aux deux usuriers, qui se rendirent à pied au café Thémis.
Des Lupeaulx revint au salon et trouva madame Rabourdin faisant très-bien la roue, elle était charmante, et le ministre, ordinairement si triste, avait une figure déridée et gracieuse.
--Elle opère des miracles, se dit des Lupeaulx. Quelle femme précieuse! il faut la pénétrer jusqu’au fond du cœur.
--Elle est décidément très-bien, votre petite dame, dit la marquise au Secrétaire-général, il ne lui manque que votre nom.
--Oui, son seul tort est d’être la fille d’un commissaire-priseur, elle périra par le défaut de naissance, répondit des Lupeaulx d’un air froid qui contrastait avec la chaleur qu’il avait mise à parler de madame Rabourdin un instant auparavant.
La marquise regarda fixement des Lupeaulx.
--Vous leur avez jeté un coup d’œil qui ne m’a pas échappé, dit-elle en montrant le ministre et madame Rabourdin, il a percé le nuage de vos lunettes. Vous êtes amusants tous deux, à vous disputer cet os-là.
Comme la marquise passait la porte, le ministre courut à elle et la reconduisit.
--Eh! bien, dit des Lupeaulx à madame Rabourdin, que pensez-vous de notre ministre?
--Il est charmant. Vraiment, répondit-elle en élevant la voix pour se faire entendre de la femme de l’Excellence, il faut les connaître pour les apprécier ces pauvres ministres. Les petits journaux et les calomnies de l’Opposition défigurent tant les hommes politiques que l’on finit par se laisser influencer; mais ces préventions tournent à leur avantage quand on les voit.
--Il est très-bien, dit des Lupeaulx.
--Eh! bien, je vous assure qu’on peut l’aimer, dit-elle avec bonhomie.
--Chère enfant, dit des Lupeaulx en prenant à son tour un air bonhomme et câlin, vous avez fait la chose impossible.
--Quoi? dit-elle.
--Vous avez ressuscité un mort, je ne lui croyais pas de cœur, demandez à sa femme! il en a juste de quoi défrayer une fantaisie; mais profitez-en, venez par ici, ne soyez pas étonnée. Il amena madame Rabourdin dans le boudoir et s’assit avec elle sur le divan.--Vous êtes une rusée, et je vous en aime davantage. Entre nous, vous êtes une femme supérieure. Des Lupeaulx vous a conduite ici, tout est dit pour lui, n’est-ce pas? D’ailleurs, quand on se décide à aimer par intérêt, il vaut mieux prendre un sexagénaire ministre qu’un quadragénaire secrétaire-général: il y a plus de profit et moins d’ennuis. Je suis un homme à lunettes, à tête poudrée, usé par les plaisirs, le bel amour que cela ferait! Oh! je me suis dit cela! S’il faut absolument accorder quelque chose à l’utile, je ne serai jamais l’agréable, n’est-ce pas? Il faut être fou pour ne pas savoir raisonner sa position. Vous pouvez m’avouer la vérité, me montrer le fond de votre cœur: nous sommes deux associés et non pas deux amants. Si j’ai quelque caprice, vous êtes trop supérieure pour faire attention à de telles misères, et vous me le passerez; autrement, vous auriez des idées de petite pensionnaire ou de bourgeoise de la rue Saint-Denis! Bah! nous sommes plus élevés que tout cela, vous et moi. Voilà la marquise d’Espard qui s’en va, croyez-vous qu’elle ne pense pas ainsi? Nous nous sommes entendus ensemble il y a deux ans (le fat!), eh! bien, elle n’a qu’à m’écrire un mot, et il n’est pas long: _Mon cher des Lupeaulx, vous m’obligerez de faire telle ou telle chose!_ c’est exécuté ponctuellement; nous pensons en ce moment à faire interdire son mari. Vous autres femmes, il ne vous en coûte que du plaisir pour avoir ce que vous voulez. Hé! bien donc, enjuponnez le ministre, chère enfant, je vous y aiderai, c’est dans mon intérêt. Oui, je lui voudrais une femme qui l’influençât, il ne m’échapperait pas; il m’échappe quelquefois, et cela se conçoit: je ne le tiens que par sa raison; en m’entendant avec une jolie femme, je la tiendrais par sa folie, et c’est plus fort. Ainsi, restons bons amis, et partageons le crédit que vous aurez.
Madame Rabourdin écouta dans le plus profond étonnement cette singulière profession de rouerie. La naïveté du commerçant politique excluait toute idée de surprise.
--Croyez-vous qu’il ait fait attention à moi? lui demanda-t-elle prise au piége.
--Je le connais, j’en suis sûr.
--Est-il vrai que la nomination de Rabourdin soit signée?
--Je lui ai remis le travail, ce matin. Mais ce n’est rien encore que d’être Directeur, il faut être Maître des requêtes...
--Oui, dit-elle.
--Eh bien! rentrez, coquetez avec l’Excellence.
--Vraiment, dit-elle, ce n’est que de ce soir que j’ai pu bien vous connaître. Vous n’avez rien de vulgaire.
--Ainsi donc, reprit des Lupeaulx, nous sommes deux vieux amis, et nous supprimons les airs tendres, l’amour ennuyeux, pour entendre la question comme sous la Régence, où l’on avait beaucoup d’esprit.
--Vous êtes vraiment fort, et vous avez mon admiration, dit-elle en souriant et lui tendant la main. Vous saurez que l’on fait plus pour son ami que pour son...
Elle n’acheva pas et rentra.
--Chère petite, se dit des Lupeaulx à lui-même en la regardant aborder le ministre, des Lupeaulx n’a plus de remords à se retourner contre toi! Demain soir, en m’offrant une tasse de thé, tu m’offriras ce dont je ne veux plus... Tout est dit! Ah! quand nous avons quarante ans, les femmes nous attrapent toujours, on ne peut plus être aimé.
Il entra dans le salon après s’être toisé dans la glace et s’être reconnu pour un fort joli homme politique, mais pour un parfait invalide de Cythère. En ce moment, madame Rabourdin se résumait. Elle méditait de s’en aller et s’efforçait de laisser dans l’esprit de chacun une dernière et gracieuse impression, elle y réussit. Contre la coutume des salons, quand elle ne fut plus là, chacun s’écria: «La charmante femme!» et le ministre la reconduisit jusqu’à la dernière porte.
--Je suis bien sûr que demain vous penserez à moi, dit-il au ménage en faisant allusion à la nomination.
--Il y a si peu de hauts fonctionnaires dont les femmes soient agréables que je suis tout content de notre acquisition, dit le ministre en rentrant.
--Ne la trouvez-vous pas un peu envahissante? dit des Lupeaulx d’un air piqué.
Les femmes échangèrent entre elles des regards expressifs, la rivalité du ministre et de son Secrétaire-général les amusait. Alors eut lieu l’une de ces jolies mystifications auxquelles s’entendent si admirablement les Parisiennes. Les femmes animèrent le ministre et des Lupeaulx en s’occupant de madame Rabourdin: l’une la trouva trop apprêtée et visant à l’esprit; l’autre compara les grâces de la bourgeoisie aux manières de la grande compagnie afin de critiquer Célestine; et des Lupeaulx défendit sa prétendue maîtresse, comme on défend ses ennemis dans les salons.
--Rendez-lui donc justice, mesdames! n’est-il pas extraordinaire que la fille d’un commissaire-priseur soit si bien! Voyez d’où elle est partie, et voyez où elle est: elle ira aux Tuileries, elle en a la prétention, elle me l’a dit.
--Si elle est la fille d’un commissaire, dit madame d’Espard en souriant, en quoi cela peut-il nuire à l’avancement de son mari?
--Par le temps qui court, n’est-ce pas? dit la femme du ministre en se pinçant les lèvres.
--Madame, dit sévèrement le ministre à la marquise, avec des mots pareils, que malheureusement la Cour n’épargne à personne, on prépare des révolutions. Vous ne sauriez croire combien la conduite peu mesurée de l’Aristocratie déplaît à certains personnages clairvoyants du Château. Si j’étais grand seigneur, au lieu d’être un petit gentilhomme de province qui semble être mis où je suis pour faire vos affaires, la monarchie ne serait pas aussi mal assise que je la vois. Que devient un trône qui ne sait pas communiquer son éclat à ceux qui le représentent? Nous sommes loin du temps où le Roi faisait grands par sa seule volonté les Louvois, les Colbert, les Richelieu, les Jeannin, les Villeroy et les Sully... Oui, Sully, à son début, n’était pas plus que je ne suis. Je vous parle ainsi parce que nous sommes entre nous et que je serais, en effet, bien peu de chose si je me choquais d’une pareille misère. C’est à nous et non aux autres à nous rendre grands.
--Tu es nommé, mon cher, dit Célestine en serrant la main de son mari. Sans le des Lupeaulx, j’eusse expliqué ton plan au ministre; mais ce sera pour mardi prochain, et tu pourras ainsi devenir plus promptement maître des requêtes.
Dans la vie de toutes les femmes, il est un jour où elles ont brillé de tout leur éclat, et qui leur donne un éternel souvenir auquel elles reviennent complaisamment. Quand madame Rabourdin défit un à un les artifices de sa parure, elle récapitula sa soirée en la comptant parmi ses jours de gloire et de bonheur: toutes ses beautés avaient été jalousées, elle avait été vantée par la femme du ministre, heureuse de l’opposer à ses amies. Enfin toutes ses vanités avaient rayonné au profit de l’amour conjugal. Rabourdin était nommé!
--N’étais-je pas bien ce soir? dit-elle à son mari comme si elle avait eu besoin de l’animer.
En ce moment Mitral, qui attendait au café Thémis les deux usuriers, les vit entrer et n’aperçut rien sur ces deux figures impassibles.
--Où en sommes-nous? leur dit-il quand ils furent attablés.
--Eh! bien, comme toujours, dit Gigonnet en se frottant les mains, la victoire aux écus.
--Vrai, répondit Gobseck.
Mitral prit un cabriolet, alla trouver les Saillard et les Baudoyer, chez qui le boston s’était prolongé; mais il ne restait plus que l’abbé Gaudron. Falleix, quasi mort de fatigue, était allé se coucher.
--Vous serez nommé, mon neveu, et l’on vous réserve une surprise.
--Quoi? dit Saillard.
--La croix! s’écria Mitral.
--Dieu protége ceux qui songent à ses autels! dit Gaudron.
On chantait ainsi le _Te Deum_ dans les deux camps avec un égal bonheur.
Le lendemain, mercredi, monsieur Rabourdin devait travailler avec le ministre, car il faisait l’intérim depuis la maladie de défunt La Billardière. Ces jours-là, les employés étaient fort exacts, les garçons de bureau très-empressés, car les jours de signature tout est en l’air dans les Bureaux, et pourquoi? personne ne le sait. Les trois garçons étaient donc à leur poste, et se flattaient d’avoir quelque gratification, car le bruit de la nomination de monsieur Rabourdin s’était répandu la veille par les soins de des Lupeaulx. L’oncle Antoine et l’huissier Laurent se trouvaient en grande tenue, quand, à huit heures moins un quart, le garçon du Secrétariat vint prier Antoine de remettre en secret à monsieur Dutocq une lettre que le Secrétaire-général lui avait dit d’aller porter chez le Commis principal à sept heures.
--Je ne sais pas comment cela s’est fait, mon vieux, j’ai dormi, dormi, que je ne fais que de me réveiller. Il me chanterait une gamme d’enfer s’il savait qu’elle n’est pas à son adresse; au _lieur_ que, comme ça, je lui soutiendrai que je l’ai remise moi-même chez monsieur Dutocq. Un fameux secret, père Antoine: ne dites rien aux employés; parole! il me renverrait, je perdrais ma place pour un seul mot, a-t-il dit?
--Qu’est-ce qu’il y a donc dedans? dit Antoine.
--Rien. Je l’ai regardée, comme ça, tenez.
Et il fit bailler la lettre, qui ne laissa voir que du blanc.
--C’est aujourd’hui le grand jour pour vous, Laurent, dit le garçon du Secrétariat, vous allez avoir un nouveau directeur. Décidément on fait des économies, on réunit deux Divisions en une Direction, gare aux garçons!
--Oui, neuf employés mis à la retraite, dit Dutocq qui arrivait. Comment savez-vous cela, vous autres?
Antoine présenta la lettre à Dutocq, qui dégringola les escaliers et courut au Secrétariat après l’avoir ouverte.
Depuis le jour de la mort de monsieur de La Billardière, après avoir bien bavardé, les deux Bureaux Rabourdin et Baudoyer avaient fini par reprendre leur physionomie accoutumée et les habitudes du _dolce far niente_ administratif. Cependant la fin de l’année imprimait dans les Bureaux une sorte d’application studieuse, de même qu’elle donne quelque chose de plus onctueusement servile aux portiers. Chacun venait à l’heure, on remarquait plus de monde après quatre heures, car la distribution des gratifications dépend des dernières impressions qu’on laisse de soi dans l’esprit des chefs. La veille, la nouvelle de la réunion des deux divisions La Billardière et Clergeot en une Direction, sous une dénomination nouvelle, avait agité les deux Divisions. On savait le nombre des employés mis à la retraite, mais on ignorait leurs noms. On supposait bien que Poiret ne serait pas remplacé, on ferait l’économie de sa place. Le petit La Billardière s’en était allé. Deux nouveaux surnuméraires arrivaient; et, circonstance effrayante! ils étaient fils de députés. La nouvelle jetée la veille dans les Bureaux, au moment où les employés partaient, avait imprimé la terreur dans les consciences. Aussi, pendant la demi-heure d’arrivée, y eut-t-il des causeries autour des poêles. Avant que personne ne fût arrivé, Dutocq vit des Lupeaulx à sa toilette; et, sans quitter son rasoir, le Secrétaire-général lui jeta le coup-d’œil du général intimant un ordre.
--Sommes-nous seuls? lui dit-il.
--Oui, monsieur.
--Hé! bien, marchez sur Rabourdin, en avant et ferme! vous devez avoir gardé une copie de son état.
--Oui.
--Vous me comprenez: _Indè iræ!_ Il nous faut un _tolle_ général. Sachez inventer quelque chose pour activer les clameurs...
--Je puis faire faire une caricature, mais je n’ai pas cinq cents francs à donner...
--Qui la fera?
--Bixiou!
--Il aura mille francs, et sera Sous-Chef sous Colleville qui s’entendra avec lui.
--Mais il ne me croira pas.
--Voulez-vous me compromettre, par hasard? Allez, ou sinon rien, entendez-vous?
--Si monsieur Baudoyer est directeur, il pourrait prêter la somme...
--Oui, il le sera. Laissez-moi, dépêchez-vous, et n’ayez pas l’air de m’avoir vu, descendez par le petit escalier.
Pendant que Dutocq revenait au Bureau le cœur palpitant de joie, en se demandant par quels moyens il exciterait la rumeur contre son Chef sans trop se compromettre, Bixiou était entré chez les Rabourdin pour leur dire un petit bonjour. Croyant avoir perdu, le mystificateur trouva plaisant de se poser comme ayant gagné.
BIXIOU (_imitant la voix de Phellion_).
Messieurs, je vous salue, et vous dépose un bonjour collectif. J’indique dimanche prochain pour un dîner au Rocher-de-Cancale; mais une question grave se présente, les employés supprimés en sont-ils?
POIRET.
Même ceux qui prennent leur retraite.
BIXIOU.
Ça m’est égal, ce n’est pas moi qui paye (_stupéfaction générale_). Baudoyer est nommé, je voudrais déjà l’entendre appelant Laurent! (_Il copie Baudoyer._)
Laurent, serrez ma haire, avec ma discipline.
(_Tous pouffent de rire._)
Ris d’aboyeur d’oie! Colleville a raison avec ses anagrammes, car vous savez l’anagramme de _Xavier Rabourdin, chef de bureau_, c’est: _D’abord rêva bureaux, e, u, fin riche_. Si je m’appelais _Charles X, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre_, je tremblerais de voir le destin que me prophétise mon anagramme s’accomplir ainsi.
THUILLIER.
Ha! çà, vous voulez rire!
BIXIOU (_lui riant au nez_).
Ris au laid (riz au lait)! Il est joli celui-là, papa Thuillier, car vous n’êtes pas beau. Rabourdin donne sa démission de rage de savoir Baudoyer directeur.
VIMEUX (_entrant_).
Quelle farce! Antoine, à qui je rendais trente ou quarante francs, m’a dit que monsieur et madame Rabourdin avaient été reçus hier à la soirée particulière du ministre et y étaient restés jusqu’à minuit moins un quart. Son Excellence a reconduit madame Rabourdin jusque sur l’escalier, il paraît qu’elle était divinement mise. Enfin, il est certainement Directeur. Riffé, l’expéditionnaire du Personnel, a passé la nuit pour achever plus promptement le travail: ce n’est plus un mystère. Monsieur Clergeot a sa retraite. Après trente ans de services, ce n’est pas une disgrâce. Monsieur Cochin qui est riche...
BIXIOU.
Selon Colleville, il fait _cochenille_.
VIMEUX.
Mais il est dans la cochenille, car il est associé de la maison Matifat, rue des Lombards. Eh! bien, il a sa retraite. Poiret a sa retraite. Tous deux, ils ne sont pas remplacés. Voilà le positif, le reste n’est pas connu. La nomination de monsieur Rabourdin vient ce matin, on craint des intrigues.
BIXIOU.
Quelles intrigues?
FLEURY.
Baudoyer, parbleu! le parti-prêtre l’appuie, et voilà un nouvel article du journal libéral: il n’a que deux lignes, mais il est drôle. (Il lit.)
«Quelques personnes parlaient hier au foyer des Italiens de la rentrée de monsieur Châteaubriand au ministère, et se fondaient sur le choix que l’on a fait de monsieur Rabourdin, le protégé des amis du noble vicomte, pour remplir la place primitivement destinée à monsieur Baudoyer. Le parti-prêtre n’aura pu reculer que devant une transaction avec le grand écrivain.» Canailles!
DUTOCQ (_entrant après avoir entendu_).
Qui, canaille? Rabourdin. Vous savez donc la nouvelle?
FLEURY (_roulant des yeux féroces_).
Rabourdin?... une canaille! Êtes-vous fou, Dutocq, et voulez-vous une balle pour vous mettre du plomb dans la cervelle?
DUTOCQ.
Je n’ai rien dit contre monsieur Rabourdin, seulement on vient de me confier sous le secret dans la cour qu’il avait dénoncé beaucoup d’employés, donné des notes, enfin que sa faveur avait pour cause un travail sur les ministères où chacun de nous est enfoncé...
PHELLION (_d’une voix forte_).
Monsieur Rabourdin est incapable...
BIXIOU.
C’est du propre! dites donc, Dutocq? (_Ils se disent un mot à l’oreille et sortent dans le corridor._)
BIXIOU.
Qu’est-ce qu’il arrive donc?
DUTOCQ.
Vous souvenez-vous de la caricature?
BIXIOU.
Oui, eh! bien?
DUTOCQ.
Faites-la, vous êtes Sous-chef, et vous aurez une fameuse gratification. Voyez-vous, mon cher, il y a zizanie dans les régions supérieures. Le Ministère est engagé envers Rabourdin; mais s’il ne nomme pas Baudoyer, il se brouille avec le Clergé. Vous ne savez pas? le Roi, le Dauphin et la Dauphine, la Grande-Aumônerie, enfin la Cour veut Baudoyer, le ministre veut Rabourdin.
BIXIOU.
Bon!....
DUTOCQ.
Pour pouvoir se rapprocher, car le ministre a vu la nécessité de céder, il veut tuer la difficulté. Il faut une cause pour se défaire de Rabourdin. On a donc déniché un ancien travail fait par lui sur les Administrations pour les épurer, et il en circule quelque chose. Du moins, voilà comment j’essaie de m’expliquer la chose. Faites le dessin, vous entrez dans le jeu des sommités, vous servez à la fois le Ministère, la Cour, tout le monde, et vous êtes nommé. Comprenez-vous?
BIXIOU.
Je ne comprends pas comment vous pouvez savoir tout cela, ou bien vous l’inventez.
DUTOCQ.
Voulez-vous que je vous montre votre article?
BIXIOU.
Oui.
DUTOCQ.
Eh! bien, venez chez moi, car je veux remettre ce travail en des mains sûres.
BIXIOU.
Allez-y tout seul. (_Il rentre dans le bureau des Rabourdin._) Il n’est question que de ce que vous a dit Dutocq, parole d’honneur. Monsieur Rabourdin aurait donné des notes peu flatteuses sur les employés à réformer. Le secret de son élévation est là. Nous vivons dans un temps où rien n’étonne. (_Il se drape comme Talma._)
Vous avez vu tomber les plus illustres têtes, Et vous vous étonnez, insensés que vous êtes!
de trouver une cause de ce genre à la faveur d’un homme? Mon Baudoyer est trop bête pour réussir par des moyens semblables! Agréez mon compliment, messieurs, vous êtes sous un illustre chef. (_Il sort._)
POIRET.
Je quitterai le ministère sans avoir jamais pu comprendre une seule phrase de ce monsieur-là. Qu’est-ce qu’il veut dire avec ses têtes tombées?
FLEURY.
Parbleu! les quatre sergents de la Rochelle, Berton, Ney, Caron, les frères Faucher, tous les massacres!
PHELLION.
Il avance légèrement des choses hasardées.
FLEURY.
Dites donc qu’il ment, qu’il blague! et que dans sa gueule le vrai prend la tournure du vert-de-gris.
PHELLION.
Vos paroles sont hors la loi de la politesse et des égards que l’on se doit entre collègues.
VIMEUX.
Il me semble que si ce qu’il dit est faux, on nomme cela des calomnies, des diffamations, et qu’un diffamateur mérite des coups de cravache.
FLEURY (_s’animant_).
Et si les Bureaux sont un endroit public, cela va droit en Police correctionnelle.
PHELLION (_voulant éviter une querelle, essaie de détourner la conversation_).
Messieurs, du calme. Je travaille à un nouveau petit traité sur la morale, et j’en suis à l’âme.
FLEURY (_l’interrompant_).
Qu’en dites-vous, monsieur Phellion?
PHELLION (_lisant_).
D. _Qu’est-ce que l’âme de l’homme?_
R. _C’est une substance spirituelle qui pense et qui raisonne._
THUILLIER.
Une substance spirituelle, c’est comme si on disait un moellon immatériel.
POIRET.
Laissez donc dire...
PHELLION (_reprenant_).
D. _D’où vient l’âme?_
R. _Elle vient de Dieu, qui l’a créée d’une nature simple et indivisible, et dont par conséquent on ne peut concevoir la destructibilité, et il a dit..._
POIRET (_stupéfait_).
Dieu?
PHELLION.
Oui, monsieur. La tradition est là.
FLEURY (_à Poiret_).
N’interrompez donc pas, vous-même!
PHELLION (_reprenant_).
_Et il a dit qu’il l’avait créée immortelle, c’est-à-dire qu’elle ne mourra jamais._
D. _A quoi sert l’âme?_
R. _A comprendre, vouloir et se souvenir; ce qui constitue l’entendement, la volonté, la mémoire._
D. _A quoi sert l’entendement?_
R. _A connaître. C’est l’œil de l’âme._
FLEURY.
Et l’âme est l’œil de quoi?
PHELLION (_continuant_).
D. _Que doit connaître l’entendement?_
R. _La vérité._
D. _Pourquoi l’homme a-t-il une volonté?_
R. _Pour aimer le bien et haïr le mal._
D. _Qu’est-ce que le bien?_
R. _Ce qui rend heureux._
VIMEUX.
Et vous écrivez cela pour des demoiselles?
PHELLION.
Oui. (_Continuant_).
D. _Combien y a-t-il de sortes de biens?_
FLEURY.
C’est prodigieusement leste!
PHELLION (_indigné_).
Oh! monsieur! (_Se calmant._) Voici d’ailleurs la réponse. J’en suis là. (_Il lit._)
R. _Il y a deux sortes de biens, le bien éternel et le bien temporel._
POIRET (_il fait une mine de mépris_).
Et cela se vendra beaucoup?
PHELLION.
J’ose l’espérer. Il faut une grande contention d’esprit pour établir le système des demandes et des réponses, voilà pourquoi je vous priais de me laisser penser, car les réponses...
THUILLIER (_interrompant_).
Au reste, les réponses pourront se vendre à part...
POIRET.
Est-ce un calembour?
THUILLIER.
Oui, on en fera de la salade (_de raiponces_).
PHELLION.
J’ai eu le tort grave de vous interrompre (_il se replonge la tête dans ses cartons_). Mais (_en lui-même_) ils ne pensent plus à monsieur Rabourdin.
En ce moment il se passait entre des Lupeaulx et le ministre une scène qui décida du sort de Rabourdin. Avant le déjeuner, le Secrétaire-général était venu trouver l’Excellence dans son cabinet, en s’assurant que la Brière ne pouvait rien entendre.
--Votre Excellence ne joue pas franchement avec moi...
--Nous voilà brouillés, pensa le ministre, parce que sa maîtresse m’a fait des coquetteries hier.--Je vous croyais moins enfant, mon cher ami, reprit-il à haute voix.
--Ami, reprit le Secrétaire-général, je vais bien le savoir.
Le ministre regarda fièrement des Lupeaulx.
--Nous sommes entre nous, et nous pouvons nous expliquer. Le député de l’arrondissement où se trouve _ma terre_ des Lupeaulx...
--C’est donc bien décidément une terre? dit en riant le ministre pour cacher sa surprise.
--Augmentée de deux cent mille francs d’acquisitions, reprit négligemment des Lupeaulx. Vous connaissiez la démission de ce député depuis dix jours, et vous ne m’avez point prévenu, vous ne le deviez pas; mais vous saviez très-bien que je désire m’asseoir en plein Centre. Avez-vous songé que je puis me rejeter dans la Doctrine qui vous dévorera vous et la monarchie, si l’on continue à laisser ce parti recruter les hommes d’un certain talent méconnus? Savez-vous qu’il n’y a pas dans une nation plus de cinquante ou soixante têtes dangereuses, et où l’esprit soit en rapport avec l’ambition? Savoir gouverner, c’est connaître ces têtes-là pour les couper ou pour les acheter. Je ne sais pas si j’ai du talent, mais j’ai de l’ambition, et vous commettez la faute de ne pas vous entendre avec un homme qui ne vous veut que du bien. Le Sacre a ébloui pour un moment, mais après?... Après, la guerre des mots et des discussions recommencera, s’envenimera. Eh! bien, pour ce qui vous concerne, ne me trouvez pas dans le Centre gauche, croyez-moi! Malgré les manœuvres de votre préfet, à qui sans doute il est parvenu des instructions confidentielles contre moi, j’aurai la majorité. Le moment est venu de nous bien comprendre. Après un petit coup de Jarnac on devient quelquefois bons amis. Je serai nommé comte, et l’on ne refusera pas à mes services le grand-cordon de la Légion. Mais je tiens moins à ces deux points qu’à une chose où votre intérêt seul se trouve engagé... Vous n’avez pas encore nommé Rabourdin, j’ai eu des nouvelles ce matin, vous satisferez bien du monde en lui préférant Baudoyer...
--Nommer Baudoyer, s’écria le ministre, vous le connaissez?
--Oui, dit des Lupeaulx, mais quand son incapacité sera prouvée, vous le destituerez en priant ses protecteurs de l’employer chez eux. Vous aurez ainsi pour vos amis une Direction importante à donner, ce qui facilitera quelque transaction pour vous défaire de quelque ambitieux.
--Je lui ai promis.
--Oui, mais je ne vous demande pas de changer aujourd’hui même. Je sais le danger de dire oui et non dans la même journée. Remettez les nominations, vous pourrez les signer après-demain. Eh! bien, après-demain vous reconnaîtrez qu’il est impossible de conserver Rabourdin, de qui, d’ailleurs, vous aurez reçu une belle et bonne démission.
--Sa démission?
--Oui.
--Pourquoi?...
--Il est l’homme d’un pouvoir inconnu pour lequel il a fait l’espionnage en grand dans tous les Ministères, et la chose a été découverte par une inadvertance; on en parle, les employés sont furieux. De grâce, ne travaillez pas aujourd’hui avec lui, laissez-moi trouver un biais pour vous en dispenser. Allez chez le Roi, je suis sûr que vous trouverez des personnes contentes de votre concession à propos de Baudoyer, vous obtiendrez quelque chose en échange. Puis, vous serez bien fort plus tard en destituant ce sot, puisqu’on vous l’aura pour ainsi dire imposé.
--Qui vous a fait changer ainsi sur le compte de Rabourdin?
--Aideriez-vous monsieur de Châteaubriand à faire un article contre le ministère? Eh! bien, voici comment Rabourdin me traite dans son État, dit-il en donnant sa note au ministre. Il organise un gouvernement tout entier, sans doute au profit d’une société que nous ne connaissons pas. Je vais rester son ami pour le surveiller: je crois que je rendrai quelque grand service qui me mènera à la Pairie, car la Pairie est le seul objet de mes désirs. Sachez-le bien, je ne veux ni ministère ni quoi que ce soit qui puisse vous contrarier, je vise à la Pairie qui me permettra d’épouser la fille de quelque maison de banque avec deux cent mille livres de rente. Ainsi, laissez-moi vous rendre quelques grands services qui fassent dire au Roi que j’ai sauvé le trône. Il y a long-temps que je le dis: le libéralisme ne nous livrera plus de bataille rangée; il a renoncé aux conspirations, au carbonarisme, aux prises d’armes, il mine en dessous et se prépare à un complet _Ote-toi de là que je m’y mette!_ Croyez-vous que je me sois fait le courtisan de la femme d’un Rabourdin pour mon plaisir? non, j’avais des renseignements! Ainsi deux choses aujourd’hui: l’ajournement des nominations, et votre coopération _sincère_ à mon élection. Vous verrez si vers la fin de la session je ne vous aurai pas largement payé ma dette.
Pour toute réponse, le ministre prit le travail du Personnel et le tendit à des Lupeaulx.
--Je vais faire dire à Rabourdin, reprit des Lupeaulx, que vous remettez le travail à samedi.
Le ministre consentit par un signe de tête. Le garçon du secrétariat traversa bientôt les cours et vint chez Rabourdin pour le prévenir que le travail était remis à samedi, jour où la Chambre ne s’occupait que de pétitions et où le ministre avait toute sa journée. En ce moment même, Saillard glissait sa phrase à la femme du ministre, qui lui répondit avec dignité qu’elle ne se mêlait point d’affaires d’État et que d’ailleurs elle avait entendu dire que monsieur Rabourdin était nommé. Saillard épouvanté monta chez Baudoyer et trouva Dutocq, Godard et Bixiou dans un état d’exaspération difficile à décrire, car ils parcouraient la terrible minute du travail de Rabourdin sur les employés.
BIXIOU (_en montrant du doigt un passage_).
Vous voilà, père Saillard.
SAILLARD. _La caisse est à supprimer dans tous les ministères qui doivent avoir leurs comptes courants au Trésor. Saillard est riche et n’a nul besoin de pension._
Voulez-vous voir votre gendre? (_Il feuillette._) Voilà.
BAUDOYER. _Complétement incapable. Remercié sans pension, il est riche._
Et l’ami Godard? (_Il feuillette._)
GODARD. _A renvoyer! une pension du tiers de son traitement._
Enfin nous y sommes tous. Moi je suis _un artiste à faire employer par la Liste Civile, à l’Opéra, aux Menus-Plaisirs, au Muséum. Beaucoup de capacité, peu de tenue, incapable d’application, esprit remuant._ Ah! je t’en donnerai de l’artiste!
SAILLARD.
Supprimer les caissiers?... C’est un monstre!
BIXIOU.
Que dit-il de notre mystérieux Desroys? (_Il feuillette et lit._)
DESROYS. _Homme dangereux en ce qu’il est inébranlable en des principes contraires à tout pouvoir monarchique. Fils de conventionnel, il admire la Convention, il peut devenir un pernicieux publiciste._
BAUDOYER.
La police n’est pas si habile!
GODARD.
Mais je vais au Secrétariat-général porter une plainte en règle; il faut nous retirer tous en masse si un pareil homme est nommé.
DUTOCQ.
Écoutez-moi, messieurs! de la prudence. Si vous vous souleviez d’abord, nous serions accusés de vengeance et d’intérêt personnel! Non, laissez courir le bruit tout doucement. Quand l’Administration entière sera soulevée, vos démarches auront l’assentiment général.
BIXIOU.
Dutocq est dans les principes du grand air inventé par le sublime Rossini pour _Basilio_, et qui prouve que ce grand compositeur est un homme politique! Ceci me semble juste et convenable. Je compte mettre ma carte chez monsieur Rabourdin demain matin, et je vais faire graver BIXIOU; puis, comme titres, au-dessous: _Peu de tenue, incapable d’application, esprit remuant_.
GODARD.
Bonne idée, messieurs. Faisons faire nos cartes, et que le Rabourdin les ait toutes demain matin.
BAUDOYER.
Monsieur Bixiou, chargez-vous de ce petit détail, et faites détruire les planches après qu’on en aura tiré une seule épreuve.
DUTOCQ (_Prenant à part Bixiou_).
Eh! bien, voulez-vous dessiner la charge maintenant?
BIXIOU.
Je comprends, mon cher, que vous êtes dans le secret depuis dix jours. (_Il le regarde dans le blanc des yeux._) Serai-je Sous-chef?
DUTOCQ.
Ma parole d’honneur, et mille francs de gratification, comme je vous l’ai dit. Vous ne savez pas quel service vous rendez à des gens puissants.
BIXIOU.
Vous les connaissez?
DUTOCQ.
Oui.
BIXIOU.
Eh! bien, je veux leur parler.
DUTOCQ (_sèchement_).
Faites la charge ou ne la faites pas, vous serez Sous-chef ou vous ne le serez pas.
BIXIOU.
Eh! bien, voyons les mille francs?
DUTOCQ.
Je vous les donnerai contre le dessin.
BIXIOU.
En avant. La charge courra demain dans les Bureaux. Allons donc _embêter_ les Rabourdin. (_Parlant à Saillard, à Godard et à Baudoyer qui causent entre eux à voix basse._) Nous allons aller travailler les voisins. (_Il sort avec Dutocq et arrive au bureau Rabourdin. A son aspect, Fleury, Thuillier, Vimeux s’animent._) Eh! bien, qu’avez-vous, messieurs? Ce que je vous ai dit est si vrai que vous pouvez aller voir les preuves de la plus infâme des délations chez le vertueux, l’honnête, l’estimable, probe et pieux Baudoyer, qui certes est incapable, lui! du moins, de faire un pareil métier. Votre chef a inventé quelque guillotine pour les employés, c’est sûr, allez voir! suivez le monde, on ne paie pas si l’on est mécontent, vous jouirez de votre malheur, GRATIS! Aussi les nominations sont-elles remises. Les Bureaux sont en rumeur, et Rabourdin vient d’être prévenu que le ministre ne travaillerait pas avec lui aujourd’hui. Et, allez donc!
Phellion et Poiret demeurèrent seuls. Le premier aimait trop Rabourdin pour aller chercher une conviction qui pouvait nuire à un homme qu’il ne voulait pas juger; le second n’avait plus que cinq jours à rester au bureau. En ce moment, Sébastien descendit pour venir chercher ce qui devait être compris dans les pièces à signer. Il fut assez étonné, sans en rien témoigner, de trouver le bureau désert.
PHELLION.
Mon jeune ami (_il se lève, cas rare_), savez-vous ce qui se passe, quels bruits courent sur _môsieur_ Rabourdin, que vous aimez et (_il baisse la voix et s’approche de l’oreille de Sébastien_) que j’aime autant que je l’estime? On dit qu’il a commis l’imprudence de laisser traîner un travail sur les Employés... (_A ces mots Phellion s’arrête, il est obligé de soutenir dans ses bras nerveux le jeune Sébastien, qui devient pâle comme une rose blanche, et défaille sur une chaise._) Une clef dans le dos, môsieur Poiret, avez-vous une clef?
POIRET.
J’ai toujours celle de mon domicile.
(_Le vieux Poiret jeune insinue sa clef dans le dos de Sébastien, à qui Phellion fait boire un verre d’eau froide. Le pauvre enfant n’ouvre les yeux que pour verser un torrent de larmes. Il va se mettre la tête sur le bureau de Phellion, en s’y renversant le corps abandonné comme si la foudre l’avait atteint, et ses sanglots sont si pénétrants, si vrais, si abondants, que, pour la première fois de sa vie, Poiret s’émeut de la douleur d’autrui._)
PHELLION (_grossissant sa voix_).
Allons, allons, mon jeune ami, du courage! Dans les grandes circonstances il en faut. Vous êtes un homme. Qu’y a-t il? en quoi ceci peut-il vous émouvoir si démesurément?
SÉBASTIEN (_à travers ses sanglots_).
C’est moi qui ai perdu monsieur Rabourdin. J’ai laissé l’État que j’avais copié, j’ai tué mon bienfaiteur, j’en mourrai. Un si grand homme! un homme qui eût été ministre!
POIRET (_en se mouchant_).
C’est donc vrai qu’il a fait les rapports?
SÉBASTIEN (_à travers ses sanglots_).
Mais c’était pour.... Allons, je vais dire ses secrets, maintenant! Ah! le misérable Dutocq! c’est lui qui l’a volé...
Et les pleurs, les sanglots recommencèrent si bien que, de son cabinet, Rabourdin entendit les larmes, distingua la voix, et monta. Le chef trouva Sébastien presque évanoui, comme un Christ entre les bras de Phellion et de Poiret, qui singeaient grotesquement la pause des deux Maries et dont les figures étaient crispées par l’attendrissement.
RABOURDIN.
Qu’y a-t-il, messieurs? (_Sébastien se dresse sur ses pieds et tombe sur ses genoux devant Rabourdin._)
SÉBASTIEN.
Je vous ai perdu, monsieur! L’État, Dutocq le montre, il l’a sans doute surpris.
RABOURDIN (_calme_).
Je le savais. (_Il relève Sébastien et l’emmène._) Vous êtes un enfant, mon ami. (_Il s’adresse à Phellion._) Où sont ces messieurs?
PHELLION.
Môsieur, ils sont allés voir dans le cabinet de monsieur Baudoyer un état que l’on dit...
RABOURDIN.
Assez. (_Il sort en tenant Sébastien. Poiret et Phellion se regardent en proie à une vive surprise et ne savent quelles idées se communiquer._)
POIRET (_à Phellion_).
Monsieur Rabourdin!...
PHELLION (_à Poiret_).
Monsieur Rabourdin!
POIRET.
Par exemple, monsieur Rabourdin!
PHELLION.
Avez-vous vu comme il était, néanmoins, calme et digne...
POIRET (_d’un air finaud qui ressemble à une grimace_).
Il y aurait quelque chose là-dessous que cela ne m’étonnerait point.
PHELLION.
Un homme d’honneur, pur, sans tache.
POIRET.
Et ce Dutocq?
PHELLION.
Môsieur Poiret, vous pensez ce que je pense sur Dutocq; ne me comprenez-vous pas?
POIRET (_en donnant deux ou trois petits coups de tête, répond d’un air fin_).
Oui. (_Tous les employés rentrent._)
FLEURY.
En voilà une sévère, et après avoir lu je ne le crois pas encore. Monsieur Rabourdin, le roi des hommes! Ma foi, s’il y a des espions parmi ces hommes-là, c’est à dégoûter de la vertu. Je mettais Rabourdin dans les héros de Plutarque.
VIMEUX.
Oh! c’est vrai!
POIRET (_songeant qu’il n’a plus que cinq jours_).
Mais, messieurs, que dites-vous de celui qui a dérobé le travail, qui a guetté monsieur Rabourdin? (_Dutocq s’en va._)
FLEURY.
C’est un Judas Iscariote! Qui est-ce?
PHELLION (_finement_).
Il n’est certes pas parmi nous.
VIMEUX (_illuminé_).
C’est Dutocq.
PHELLION.
Je n’en ai point vu la preuve, môsieur. Pendant que vous étiez absent, ce jeune homme, môsieur Delaroche, a failli mourir. Tenez, voyez ses larmes sur mon bureau!...
POIRET.
Nous l’avons tenu dans nos bras évanoui. Et la clef de mon domicile, tiens, tiens, il l’a toujours dans le dos. (_Poiret sort._)
VIMEUX.
Le ministre n’a pas voulu travailler avec Rabourdin aujourd’hui, et monsieur Saillard, à qui le Chef du Personnel a dit deux mots, est venu prévenir monsieur Baudoyer de faire une demande pour la croix de la Légion-d’Honneur; il y en a une pour le jour de l’an accordée à la Division, et elle est donnée à monsieur Baudoyer. Est-ce clair? Monsieur Rabourdin est sacrifié par ceux-là même qui l’emploient. Voilà ce que dit Bixiou. Nous étions tous supprimés, excepté Phellion et Sébastien.
DU BRUEL (_arrivant_).
Hé! bien, messieurs, est-ce vrai?
THUILLIER.
De la dernière exactitude.
DU BRUEL (_remettant son chapeau_).
Adieu, messieurs. (_Il sort._)
THUILLIER.
Il ne s’amuse pas dans les feux de file, le vaudevilliste! Il va chez le duc de Rhétoré, chez le duc de Maufrigneuse; mais il peut courir! C’est, dit-on, Colleville qui sera notre chef.
PHELLION.
Il avait pourtant l’air d’aimer môsieur Rabourdin.
POIRET (_rentrant_).
J’ai eu toutes les peines du monde à avoir la clef de mon domicile; ce petit fond en larmes, et monsieur Rabourdin a disparu complétement. (_Dutocq et Bixiou rentrent._)
BIXIOU.
Hé! bien, messieurs, il se passe d’étranges choses dans votre bureau! Du Bruel? (_Il regarde dans le cabinet._) Parti!
THUILLIER.
En course!
BIXIOU.
Et Rabourdin?
FLEURY.
Fondu! distillé! _fumé!_ Dire qu’un homme, le roi des hommes!...
POIRET (_à Dutocq_).
Dans sa douleur, monsieur Dutocq, le petit Sébastien vous accuse d’avoir pris le travail, il y a dix jours...
BIXIOU (_en regardant Dutocq_).
Il faut vous laver de ce reproche, mon cher. (_Tous les employés contemplent fixement Dutocq._)
DUTOCQ.
Où est-il, ce petit aspic qui le copiait?
BIXIOU.
Comment savez-vous qu’il le copiait? Mon cher, il n’y a que le diamant qui puisse polir le diamant! (_Dutocq sort._)
POIRET.
Écoutez, monsieur Bixiou, je n’ai plus que cinq jours et demi à rester dans les Bureaux, et je voudrais une fois, une seule fois, avoir le plaisir de vous comprendre! Faites-moi l’honneur de m’expliquer en quoi le diamant est utile dans cette circonstance...
BIXIOU.
Cela veut dire, papa, car je veux bien une fois descendre jusqu’à vous, que de même que le diamant peut seul user le diamant, de même il n’y a qu’un _curieux_ qui puisse vaincre son semblable.
FLEURY.
Curieux est mis ici pour espion.
POIRET.
Je ne comprends pas...
BIXIOU.
Eh! bien, ce sera pour une autre fois!
Monsieur Rabourdin avait couru chez le ministre. Le ministre était à la Chambre. Rabourdin se rendit à la Chambre des députés, où il écrivit un mot au ministre. Le ministre était à la tribune, occupé d’une chaude discussion. Rabourdin attendit, non pas dans la salle des conférences, mais dans la cour, et se décida, malgré le froid, à se poster devant la voiture de l’Excellence, afin de lui parler quand elle y monterait. L’huissier lui avait dit que le ministre était engagé dans une tempête soulevée par les dix-neuf de l’extrême Gauche, et qu’il y avait une séance orageuse. Rabourdin se promenait dans la largeur de la cour du palais, en proie à une agitation fébrile, et il attendit cinq mortelles heures. A six heures et demie, le défilé commença; mais le chasseur du ministre vint trouver le cocher.
--Hé! Jean! lui dit-il, monseigneur est parti avec le ministre de la guerre; ils vont chez le roi, et de là dînent ensemble. Nous irons le chercher à dix heures, il y aura conseil.
Rabourdin revint à pas lents chez lui, dans un abattement facile à concevoir. Il était sept heures. Il eut à peine le temps de s’habiller.
--Hé! bien, tu es nommé, lui dit joyeusement sa femme quand il se montra dans le salon.
Rabourdin leva la tête par un mouvement d’horrible mélancolie, et répondit:--Je crains bien de ne plus remettre les pieds au Ministère.
--Quoi? dit sa femme agitée d’une horrible anxiété.
--Mon mémoire sur les employés court les Bureaux, et il m’a été impossible de joindre le ministre!
Célestine eut une vision rapide, où, par un de ses éclairs infernaux, le démon lui montra le sens de sa dernière conversation avec des Lupeaulx.
--Si je m’étais conduite en femme vulgaire, pensa-t-elle, nous aurions eu la place.
Elle contempla Rabourdin avec une sorte de douleur. Il se fit un triste silence, et le dîner se passa dans de mutuelles méditations.
--Et c’est notre mercredi, dit-elle.
--Tout n’est pas perdu, ma chère Célestine, dit Rabourdin en mettant un baiser sur le front de sa femme, peut-être pourrai-je parler demain matin au ministre et tout s’expliquera. Sébastien a passé hier la nuit, toutes les copies sont achevées et collationnées, je prierai le ministre de me lire en mettant tout sur son bureau. La Brière m’aidera. L’on ne condamne jamais un homme sans l’entendre.
--Je suis curieuse de savoir si monsieur des Lupeaulx viendra nous voir aujourd’hui.
--Lui?... certes il n’y manquera pas, dit Rabourdin. Il y a du tigre chez lui, il aime à lécher le sang de la blessure qu’il a faite!
--Mon pauvre ami, reprit sa femme en lui prenant la main, je ne sais pas comment l’homme qui pouvait concevoir une si belle réforme n’a pas vu qu’elle ne devait être communiquée à personne. C’est de ces idées qu’un homme garde dans sa conscience, car lui seul peut les appliquer. Il fallait faire dans ta sphère comme Napoléon dans la sienne: il s’est plié, tordu, il a rampé! Oui, Bonaparte a rampé! Pour devenir général en chef, il a épousé la maîtresse de Barras. Il fallait attendre, se faire nommer député, suivre les mouvements de la politique, tantôt au fond de la mer, tantôt sur le dos d’une lame, et, comme monsieur de Villèle, prendre la devise _Col tempo: Tout vient à point pour qui sait attendre_. Cet orateur a visé le pouvoir pendant sept ans, et a commencé en 1814 par une protestation contre la Charte à l’âge où tu te trouves aujourd’hui. Voilà la faute! tu t’es subordonné, quand tu es fait pour ordonner.
L’arrivée du peintre Schinner imposa silence à la femme et au mari que ces paroles rendirent songeur.
--Cher ami, dit le peintre en serrant la main à l’administrateur, le dévouement d’un artiste est bien inutile; mais, dans ces circonstances, nous sommes fidèles, nous autres! J’ai acheté le journal du soir. Baudoyer est nommé directeur et décoré de la croix de la Légion-d’Honneur...
--Je suis le plus ancien, et j’ai vingt-quatre ans de services, dit en souriant Rabourdin.
--Je connais assez monsieur le comte de Sérizy, le ministre d’État, si vous voulez l’employer, je puis l’aller voir, dit Schinner.
Le salon s’emplit des personnes à qui les mouvements administratifs étaient inconnus. Du Bruel ne vint pas. Madame Rabourdin redoubla de gaieté, de grâce, comme le cheval qui, blessé dans la bataille, trouve encore des forces pour porter son maître.
--Elle est bien courageuse, dirent quelques femmes qui furent charmantes pour elle en la voyant dans le malheur.
--Elle a eu cependant bien des attentions pour des Lupeaulx, dit la baronne du Châtelet à la vicomtesse de Fontaine.
--Croyez-vous que...., demanda la vicomtesse.
--Mais monsieur Rabourdin aurait au moins eu la croix! dit madame de Camps en défendant son amie.
Vers onze heures, des Lupeaulx apparut, et l’on ne peut le peindre qu’en disant que ses lunettes étaient tristes et ses yeux gais; mais le verre enveloppait si bien les regards qu’il fallait être physionomiste pour découvrir leur expression diabolique. Il alla serrer la main à Rabourdin, qui ne put se dispenser de la lui laisser prendre.
--Nous avons à causer ensemble, lui dit-il en allant s’asseoir auprès de la belle Rabourdin qui le reçut à merveille.
--Eh! fit-il en lui jetant un regard de côté, vous êtes grande, et je vous trouve comme je vous imaginais, sublime dans la déroute. Savez-vous qu’il est bien rare à une personne supérieure de répondre à l’idée qu’on se fait d’elle? la défaite ne vous accable donc pas? Vous avez raison, nous triompherons, lui dit-il à l’oreille. Votre sort est toujours entre vos mains, tant que vous aurez pour allié un homme qui vous adore. Nous tiendrons conseil.
--Mais Baudoyer est-il nommé, lui demanda-t-elle.
--Oui, dit le Secrétaire-général.
--Est-il décoré?
--Pas encore, mais il le sera.
--Eh! bien?
--Vous ne connaissez pas la politique.
Pendant que cette soirée semblait éternelle à madame Rabourdin, il se passait à la Place-Royale une de ces comédies qui se jouent dans sept salons à Paris lors de chaque changement de ministère. Le salon des Saillard était plein. Monsieur et madame Transon arrivèrent à huit heures. Madame Transon embrassa madame Baudoyer, _née Saillard_. Monsieur Bataille, capitaine de la garde nationale, vint avec son épouse et le curé de Saint-Paul.
--Monsieur Baudoyer, dit madame Transon, je veux être la première à vous faire mon compliment; l’on a rendu justice à vos talents. Allons, vous avez bien gagné votre avancement.
--Vous voilà Directeur, dit monsieur Transon en se frottant les mains, c’est très-flatteur pour le quartier.
--Et l’on peut bien dire que c’est sans intrigue, s’écria le père Saillard. Nous ne sommes pas intrigants, nous autres! nous n’allons pas dans les soirées intimes du ministre.
L’oncle Mitral se frotta le nez en souriant, il regarda sa nièce Élisabeth qui causait avec Gigonnet. Falleix ne savait que penser de l’aveuglement du père Saillard et de Baudoyer. Messieurs Dutocq, Bixiou, du Bruel, Godard et Colleville, nommé Chef, entrèrent.
--Quelles boules! dit Bixiou à du Bruel, quelle belle caricature si on les dessinait sous formes de raies, de dorades, et de claquarts (nom vulgaire d’un coquillage) dansant une sarabande!
--Monsieur le directeur, dit Colleville, je viens vous féliciter, ou plutôt nous nous félicitons nous-mêmes de vous avoir à la tête de la Direction, et nous venons vous assurer du zèle avec lequel nous coopérerons à vos travaux.
Monsieur et madame Baudoyer, père et mère du nouveau directeur, étaient là jouissant de la gloire de leur fils et de leur belle-fille. L’oncle Bidault, qui avait dîné au logis, avait un petit regard frétillant qui épouvanta Bixiou.
--En voilà un, dit l’artiste à du Bruel en montrant Gigonnet, qui peut faire un personnage de vaudeville! Qu’est-ce que ça vend? un Chinois pareil devrait servir d’enseigne aux Deux-Magots. Et quelle redingote! je croyais qu’il n’y avait que Poiret capable d’en montrer une semblable après dix ans d’exposition publique aux intempéries parisiennes.
--Baudoyer est magnifique, dit du Bruel.
--Étourdissant, répondit Bixiou.
--Messieurs, leur dit Baudoyer, voici mon oncle propre, monsieur Mitral, et mon grand-oncle par ma femme, monsieur Bidault.
Gigonnet et Mitral jetèrent sur les trois employés un de ces regards profonds où éclatait la couleur de l’or et qui firent leur impression sur les deux rieurs.
--Hein! dit Bixiou en s’en allant sous les arcades de la Place-Royale, avez-vous bien examiné les deux oncles? deux exemplaires de Shylock. Ils vont, je le parie, à la Halle placer leurs écus à cent pour cent par semaine. Ils prêtent sur gage, ils vendent des habits, des galons, des fromages, des femmes et des enfants; ils sont arabes-juifs-génois-grecs-genevois-lombards et parisiens, nourris par une louve et enfantés par une Turque.
--Je crois bien, l’oncle Mitral a été huissier, dit Godard.
--Voyez-vous! dit du Bruel.
--Je vais aller voir tirer la pierre, reprit Bixiou, mais je voudrais bien étudier le salon de monsieur Rabourdin: vous êtes bien heureux de pouvoir y aller, du Bruel.
--Moi! dit le vaudevilliste, que voulez-vous que j’y fasse? ma figure ne se prête pas aux compliments de condoléance. Et puis, c’est bien vulgaire aujourd’hui d’aller faire queue chez les gens destitués.
A minuit, le salon de madame Rabourdin était désert, il ne restait plus que deux ou trois personnes, des Lupeaulx et les maîtres de la maison. Quand Schinner, madame et monsieur Octave de Camps furent partis, des Lupeaulx se leva d’un air mystérieux, se plaça le dos à la pendule, et regarda tour à tour la femme et le mari.
--Mes amis, leur dit-il, rien n’est perdu, car le ministre et moi nous vous restons. Dutocq entre deux pouvoirs a préféré celui qui lui paraissait le plus fort. Il a servi la Grande-Aumônerie et la Cour, il m’a trahi, c’est dans l’ordre: un homme politique ne se plaint jamais d’une trahison. Seulement Baudoyer sera destitué dans quelques mois, et replacé sans doute à la préfecture de police, car la Grande-Aumônerie ne l’abandonnera pas.
Et il fit une longue tirade sur la Grande-Aumônerie, sur les dangers que courait le gouvernement à s’appuyer sur l’Église, sur les Jésuites, etc. Mais il n’est pas inutile de faire observer que la Cour et la Grande-Aumônerie, à laquelle des journaux libéraux accordaient une influence énorme sur l’Administration, s’étaient très-peu mêlées du sieur Baudoyer. Ces petites intrigues se mouraient dans la haute sphère devant les grands intérêts qui s’y agitaient. Si quelques paroles furent arrachées par l’importunité du curé de Saint-Paul et de monsieur Gaudron, la sollicitation s’était tue à la première observation du ministre. Les passions seules faisaient la police de la Congrégation en se dénonçant les unes les autres... Le pouvoir occulte de cette association, bien permise en présence de l’effrontée société de la Doctrine intitulée: _Aide-toi, le ciel t’aidera_, ne devenait formidable que par l’action dont la dotaient gratuitement les subordonnés en s’en menaçant à l’envi. Enfin les calomnies libérales se plaisaient à configurer la Grande-Aumônerie en un géant politique, administratif, civil et militaire. La peur se fera toujours des idoles. En ce moment, Baudoyer croyait à la Grande-Aumônerie, tandis que la seule aumônerie qui l’avait protégé siégeait au café Thémis. Il est, à certaines époques, des noms, des institutions, des pouvoirs à qui l’on prête tous les malheurs, à qui l’on dénie leurs talents, et qui servent de raison coefficiente aux sots. De même que M. de Talleyrand fut censé saluer tout événement par un bon mot, de même, en ce moment de la Restauration, la Grande-Aumônerie faisait et défaisait tout. Malheureusement elle ne faisait ni ne défaisait rien. Son influence n’était entre les mains ni d’un cardinal de Richelieu ni d’un cardinal Mazarin; mais entre les mains d’une espèce de cardinal de Fleury, qui, timide pendant cinq ans, n’osa que pendant un jour, et osa mal. Plus tard, la Doctrine fit impunément à Saint-Merry plus que Charles X ne prétendit faire en juillet 1830. Sans l’article sur la censure si sottement mis dans la nouvelle Charte, le journalisme aurait eu son Saint-Merry aussi. La branche cadette aurait légalement exécuté le plan de Charles X.
--Restez Chef de Bureau sous Baudoyer, ayez ce courage, reprit des Lupeaulx, soyez un véritable homme politique; laissez les pensées et les mouvements généreux de côté, renfermez-vous dans vos fonctions; ne dites pas un mot à votre Directeur, ne lui donnez pas un conseil, ne faites rien sans son ordre. En trois mois Baudoyer quittera le Ministère ou destitué ou déporté sur une autre plage administrative. Il ira à la maison du Roi peut-être. Il m’est arrivé deux fois dans ma vie d’être ainsi couché sous une avalanche de niaiseries, j’ai laissé passer.
--Oui, dit Rabourdin, mais vous n’étiez pas calomnié, atteint dans votre honneur, compromis...
--Ah! ah! ah! dit des Lupeaulx en interrompant le Chef de Bureau par un rire homérique; mais c’est là le pain quotidien de tout homme remarquable dans le beau pays de France, et il y a deux manières de prendre la chose: ou d’être au-dessous, il faut plier bagage et s’en aller planter des choux; ou d’être au-dessus et marcher sans crainte, sans même tourner la tête.
--Je n’ai pour moi qu’une seule manière de dénouer le nœud coulant que l’espionnage et la trahison m’ont mis autour du cou, reprit Rabourdin, c’est de m’expliquer immédiatement avec le ministre, et, si vous m’êtes aussi sincèrement attaché que vous le dites, vous pouvez me mettre face à face avec lui demain.
--Vous voulez lui exposer votre plan d’administration?...
Rabourdin inclina la tête.
--Eh! bien, confiez-moi vos plans, vos mémoires, et je vous jure qu’il y passera la nuit.
--Allons-y donc, dit vivement Rabourdin, car c’est bien le moins qu’après six mois de travaux j’aie la jouissance de deux ou trois heures pendant lesquelles un ministre du Roi sera forcé d’applaudir à tant de persévérance.
Mis par la ténacité de Rabourdin sur un chemin sans buissons où la ruse pût s’abriter, des Lupeaulx hésita pendant un moment et regarda madame Rabourdin en se demandant:--Qui triomphera de ma haine pour lui ou de mon goût pour elle!
--Si vous n’avez pas de confiance en moi, dit-il au Chef de Bureau après une pause, je vois que vous serez toujours pour moi l’homme de votre _note secrète_. Adieu, madame.
Madame Rabourdin salua froidement. Célestine et Xavier se retirèrent chacun de leur côté sans se rien dire, tant ils étaient oppressés par le malheur. La femme songeait à l’horrible situation où elle se trouvait vis-à-vis de son mari. Le Chef de bureau, qui se résolvait à ne plus remettre les pieds au Ministère et à donner sa démission, était perdu dans l’immensité de ses réflexions: il s’agissait pour lui de changer de vie et de prendre une voie nouvelle. Il resta pendant toute la nuit devant son feu, sans apercevoir Célestine, qui vint à plusieurs reprises sur la pointe du pied, dans ses vêtements de nuit.
--Puisque je dois aller une dernière fois au Ministère pour retirer mes papiers et mettre Baudoyer au fait des affaires, tentons-y l’effet de ma démission, se dit-il.
Il rédigea sa démission, médita les expressions de la lettre dans laquelle il la mit et que voici:
«Monseigneur,
«J’ai l’honneur d’adresser à Votre Excellence ma démission sous ce pli; mais j’ose croire qu’elle se souviendra de m’avoir entendu lui dire que j’avais remis mon honneur entre ses mains, et qu’il dépendait d’une explication immédiate. Cette explication, je l’ai vainement implorée, et aujourd’hui peut-être serait-elle inutile, alors qu’un fragment de mes travaux sur l’Administration, surpris et défiguré, court dans les Bureaux, est mal interprété par la haine, et me force à me retirer devant la tacite réprobation du pouvoir. Votre Excellence, le matin où je voulais lui parler, a pu penser qu’il s’agissait d’avancement, quand je ne songeais qu’à la gloire de son ministère et au bien public; il m’importait de rectifier ses idées à cet égard.»
Suivaient les formules de respect.
Il était sept heures et demie quand cet homme eut consommé le sacrifice de ses idées, car il brûla tout son travail. Fatigué par ses méditations et vaincu par ses souffrances morales, il s’assoupit la tête appuyée sur son fauteuil. Il fut réveillé par une sensation bizarre, il trouva ses mains couvertes des larmes de sa femme, agenouillée devant lui. Célestine était venue lire la démission. Elle avait mesuré l’étendue de la chute. Elle et Rabourdin, ils allaient être réduits à quatre mille livres de rente. Elle avait supputé ses dettes, elles montaient à trente-deux mille francs! C’était la plus ignoble de toutes les misères. Et cet homme si noble et si confiant ignorait l’abus qu’elle s’était permis de la fortune confiée à ses soins. Elle sanglotait à ses pieds, belle comme Madeleine.
--Le malheur est complet, dit Xavier dans son effroi, je suis déshonoré au Ministère, et déshonoré...
L’éclair de l’honneur pur scintilla dans les yeux de Célestine, elle se dressa comme un cheval effarouché, jeta sur Rabourdin un regard foudroyant.
--MOI! _moi!_ lui dit-elle sur deux tons sublimes. Suis-je donc une femme vulgaire? Ne serais-tu pas nommé, si j’avais failli? Mais, reprit-elle, il est plus facile de croire à cela qu’à la vérité.
--Qu’y a-t-il? dit Rabourdin.
--Tout en deux mots, répondit-elle. Nous devons trente mille francs.
Rabourdin saisit sa femme par un geste fou et l’assit sur ses genoux avec joie.
--Console-toi, ma chère, dit-il avec un son de voix où perçait une adorable bonté qui changea l’amertume de ses larmes en je ne sais quoi de doux. Moi aussi j’ai fait des fautes! j’ai travaillé fort inutilement pour mon pays, ou du moins j’ai cru pouvoir lui être utile... Maintenant, je vais marcher dans un autre sentier. Si j’avais vendu des épices, nous serions millionnaires. Eh! bien, faisons-nous épiciers. Tu n’as que vingt-huit ans, mon ange! Eh! bien, dans dix ans, l’Industrie t’aura rendu le luxe que tu aimes, et auquel nous renoncerons pendant quelques jours. Moi aussi, chère enfant, je ne suis pas un mari vulgaire. Nous vendrons notre ferme! elle a depuis sept ans gagné de valeur. Cette plus-value et notre mobilier paieront _mes_ dettes...
Elle embrassa son mari mille fois dans un seul baiser pour ce mot généreux.
--Nous aurons, reprit-il, cent mille francs à employer dans un commerce quelconque. Avant un mois, j’aurai choisi quelque spéculation. Le hasard qui a fait rencontrer un Martin Falleix à un Saillard ne nous manquera pas. Attends-moi pour déjeuner. Je reviendrai du Ministère, libre de mon collier de misère.
Célestine serra son mari dans ses bras avec une force que n’ont point les hommes dans leurs moments les plus encolérés, car la femme est plus forte par le sentiment que l’homme n’est fort par sa puissance. Elle pleurait, riait, sanglotait et parlait tout ensemble.
Quand à huit heures Rabourdin sortit, la portière lui remit les cartes railleuses de Baudoyer, de Bixiou, de Godard et autres. Néanmoins, il se rendit au Ministère, et y trouva Sébastien à la porte, qui le supplia de ne point venir dans les Bureaux, où il courait une infâme caricature sur lui.
--Si vous voulez m’adoucir l’amertume de la chute, apportez-moi ce dessin, dit-il, car je vais porter ma démission moi-même à Ernest de La Brière afin qu’elle ne soit pas dénaturée en suivant la voie administrative. J’ai mes raisons en vous demandant la caricature.
Quand après s’être assuré que sa lettre était entre les mains du ministre, Rabourdin revint dans la cour, il trouva Sébastien en larmes, qui lui présenta la lithographie, dont voici le principal trait rendu par ce léger croquis.
[Illustration]
--Il y a là beaucoup d’esprit, dit Rabourdin en montrant au surnuméraire un front serein comme le fut celui du Sauveur quand on lui mit sa couronne d’épines.
Il entra dans les bureaux d’un air calme, et alla d’abord chez Baudoyer pour le prier de venir dans le cabinet de la Division recevoir de lui les instructions relatives aux affaires que ce routinier devait désormais diriger.
--Dites à monsieur Baudoyer que ceci ne souffre pas de retard, ajouta-t-il devant Godard et les employés, ma démission est entre les mains du ministre, et je ne veux pas rester cinq minutes de plus qu’il ne faut dans les Bureaux!
En apercevant Bixiou, Rabourdin alla droit à lui, lui montra la lithographie; et, au grand étonnement de tous, il lui dit:--N’avais-je pas raison de prétendre que vous étiez un artiste? il est seulement dommage que vous ayez dirigé la pointe de votre crayon contre un homme qui ne pouvait être jugé ni de cette manière, ni dans les Bureaux; mais on rit de tout en France, même de Dieu!
Puis il entraîna Baudoyer dans l’appartement de feu La Billardière. A la porte, se trouvaient Phellion et Sébastien, les seuls qui dans ce grand désastre particulier osassent rester ostensiblement fidèles à cet accusé. Rabourdin, apercevant les yeux de Phellion humides, ne put s’empêcher de lui serrer la main.
--Môsieur, dit le bonhomme, si nous pouvons vous être utiles à quelque chose, disposez de nous...
--Entrez donc, mes amis, leur dit Rabourdin avec une grâce noble. Sébastien, mon enfant, écrivez votre démission et envoyez-la par Laurent, vous devez être enveloppé dans la calomnie qui m’a renversé; mais j’aurai soin de votre avenir: nous ne nous quitterons plus.
Sébastien fondit en larmes.
Monsieur Rabourdin s’enferma dans le cabinet de feu La Billardière avec monsieur Baudoyer, et Phellion l’aida à mettre le nouveau Chef de Division en présence de toutes les difficultés administratives. A chaque dossier que Rabourdin expliquait, à chaque carton ouvert, les petits yeux de Baudoyer devenaient grands comme des soucoupes.
--Adieu, monsieur, lui dit enfin Rabourdin d’un air à la fois solennel et railleur.
Sébastien avait, pendant ce temps-là, fait un paquet des papiers appartenant au Chef de bureau, et les avait emportés dans un fiacre. Rabourdin passa par la grande cour du Ministère où tous les employés étaient aux fenêtres, et y attendit un moment les ordres du ministre. Le ministre ne bougea pas. Phellion et Sébastien tenaient compagnie à Rabourdin. Phellion escorta courageusement l’homme tombé jusqu’à la rue Duphot, en lui exprimant une respectueuse admiration. Il revint satisfait de lui-même reprendre sa place, après avoir rendu les honneurs funèbres au talent administratif méconnu.
BIXIOU (_voyant entrer Phellion_).
_Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni._
PHELLION.
Oui, môsieur!
POIRET.
Qu’est-ce que cela veut dire?
FLEURY.
Que le parti-prêtre se réjouit, et que monsieur Rabourdin a l’estime des gens d’honneur.
DUTOCQ (_piqué_).
Vous ne disiez pas cela hier.
FLEURY.
Si vous m’adressez encore la parole, vous aurez ma main sur la figure, vous! il est certain que vous avez _chippé_ le travail de monsieur Rabourdin. (_Dutocq sort._) Allez vous plaindre à votre monsieur des Lupeaulx, espion!
BIXIOU, _riant et grimaçant comme un singe_.
Je suis curieux de savoir comment ira la Division? Monsieur Rabourdin était un homme si remarquable qu’il devait avoir ses vues en faisant ce travail. Le Ministère perd une fameuse tête. (_Il se frotte les mains._)
LAURENT.
Monsieur Fleury est mandé au secrétariat.
LES EMPLOYÉS DES DEUX BUREAUX.
Enfoncé!
FLEURY (_en sortant_).
Ça m’est bien égal, j’ai une place d’éditeur responsable. J’aurai toute la journée à moi pour flâner ou pour remplir quelque place amusante dans le bureau du journal.
BIXIOU.
Dutocq a déjà fait destituer ce pauvre Desroys, accusé de vouloir couper les têtes...
THUILLIER.
Des rois?...
BIXIOU.
Recevez mes compliments! il est joli celui-là!
COLLEVILLE (_entrant joyeux_).
Messieurs, je suis votre Chef...
THUILLIER (_il embrasse Colleville_).
Ah! mon ami, je le serais comme tu l’es, je ne serais pas si content.
BIXIOU.
C’est un coup de sa femme, mais ce n’est pas un coup de tête! (_Éclats de rire_).
POIRET.
Qu’on me dise la morale de ce qui nous arrive aujourd’hui?...
BIXIOU.
La voulez-vous? L’antichambre de l’Administration sera désormais la Chambre, la cour en est le boudoir, le chemin ordinaire en est la cave, le lit est plus que jamais le petit sentier de traverse.
POIRET.
Monsieur Bixiou, je vous en prie, expliquez-vous?
BIXIOU.
Je vais paraphraser mon opinion. Pour être quelque chose, il faut commencer par être tout. Il y a évidemment une réforme administrative à faire; car, ma parole d’honneur, l’État vole autant ses employés que les employés volent le temps dû à l’État; mais nous travaillons peu parce que nous ne recevons presque rien, nous trouvant en beaucoup trop grand nombre pour la besogne à faire, et ma vertueuse Rabourdin a vu tout cela! Ce grand homme de bureau prévoyait, messieurs, ce qui doit arriver, et ce que les niais appellent le jeu de nos admirables institutions libérales. La Chambre va vouloir administrer, et les administrateurs voudront être législateurs. Le Gouvernement voudra administrer, et l’Administration voudra gouverner. Aussi les lois seront-elles des règlements, et les ordonnances deviendront-elles des lois. Dieu fit cette époque pour ceux qui aiment à rire. Je vis dans l’admiration du spectacle que le plus grand railleur des temps modernes, Louis XVIII, nous a préparé. (_Stupéfaction générale_). Messieurs, si la France, le pays le mieux administré de l’Europe, est ainsi, jugez de ce que doivent être les autres. Pauvres pays, je me demande comment ils peuvent marcher sans les deux Chambres, sans la liberté de la presse, sans le Rapport et le Mémoire, sans les circulaires, sans une armée d’employés!... Ah! çà, comment ont-ils des armées, des flottes? comment existent-ils sans discuter à chaque respiration et à chaque bouchée?... Ça peut-il s’appeler des gouvernements, des patries? On m’a soutenu... (des farceurs de voyageurs!...) que ces gens prétendent avoir une politique, et qu’ils jouissent d’une certaine influence; mais je les plains! ils n’ont pas le _progrès des lumières_, ils ne peuvent pas remuer des idées, ils n’ont pas de tribuns indépendants, ils sont dans la barbarie. Il n’y a que le peuple français de spirituel. Comprenez-vous, monsieur Poiret (_Poiret reçoit comme une secousse_), qu’un pays puisse se passer de chefs de division, de directeurs-généraux, de ce bel état-major, la gloire de la France et de l’empereur Napoléon qui eut bien ses raisons pour créer des places. Tenez, comme ces pays ont l’audace d’exister, et qu’à Vienne on compte à peu près cent employés au ministère de la Guerre, tandis que chez nous les traitements et les pensions forment le tiers du budget, ce dont on ne se doutait pas avant la Révolution, je me résume en disant que l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, qui a peu de chose à faire, devrait bien proposer un prix pour qui résoudra cette question: _Quel est l’État le mieux constitué de celui qui fait beaucoup de choses avec peu d’employés, ou de celui qui fait peu de chose avec beaucoup d’employés?_
POIRET.
Est-ce là votre dernier mot?
BIXIOU.
_Yes, sir!... Ja, mein Herr!... Si, signor! Da!_... je vous fais grâce des autres langues.
POIRET (_lève les mains au ciel_).
Mon Dieu! et l’on dit que vous êtes spirituel!
BIXIOU.
Vous ne m’avez donc pas compris?
PHELLION.
Cependant la dernière proposition est pleine de sens...
BIXIOU.
Comme le budget, aussi compliqué qu’il paraît simple, et je vous mets ainsi comme un lampion sur ce casse-cou, sur ce trou, sur ce gouffre, sur ce volcan appelé, par le _Constitutionnel, l’horizon politique_.
POIRET.
J’aimerais mieux une explication que je pusse comprendre...
BIXIOU.
Vive Rabourdin!... voilà mon opinion. Êtes-vous content?
COLLEVILLE (_gravement_).
Monsieur Rabourdin n’a eu qu’un tort.
POIRET.
Lequel?
COLLEVILLE.
Celui d’être un homme d’État au lieu d’être un Chef de Bureau.
PHELLION (_en se plaçant devant Bixiou_).
Pourquoi, môsieur, vous qui compreniez si bien monsieur Rabourdin, avez-vous fait cette ign... cette inf... cette affreuse caricature?
BIXIOU.
Et notre pari? oubliez-vous que je jouais le jeu du diable! et que votre Bureau me doit un dîner au Rocher de Cancale.
POIRET (_très-chiffonné_).
Il est donc dit que je quitterai le Bureau sans avoir jamais pu comprendre une phrase, un mot, une idée de monsieur Bixiou.
BIXIOU.
C’est votre faute! demandez à ces messieurs?... Messieurs, avez-vous compris le sens de mes observations? sont-elles justes? lumineuses?
TOUS.
Hélas! oui.
MINARD.
Et la preuve, c’est que je viens d’écrire ma démission. Adieu, messieurs, je me jette dans l’industrie...
BIXIOU.
Avez-vous inventé des corsets mécaniques ou des biberons, des pompes à incendie ou des paracrottes, des cheminées qui ne consomment pas de bois, ou des fourneaux qui cuisent les côtelettes avec trois feuilles de papier?
MINARD (_en s’en allant_).
Je garde mon secret.
BIXIOU.
Eh! bien, jeune Poiret-jeune, vous le voyez?... ces messieurs me comprennent tous...
POIRET (_humilié_).
Monsieur Bixiou, voulez-vous me faire l’honneur de me parler une seule fois mon langage en descendant jusqu’à moi...
BIXIOU (_en guignant les employés_).
Volontiers! (_Il prend Poiret par le bouton de sa redingote._) Avant de vous en aller d’ici, peut-être serez-vous bien aise de savoir qui vous êtes...
POIRET (_vivement_).
Un honnête homme, monsieur.
BIXIOU.
.... De définir, d’expliquer, de pénétrer, d’analyser ce que c’est qu’un employé... le savez-vous?
POIRET.
Je le crois.
BIXIOU (_tortille le bouton_).
J’en doute.
POIRET.
C’est un homme payé par le gouvernement pour faire un travail.
BIXIOU.
Évidemment, alors un soldat est un employé.
POIRET (_embarrassé_).
Mais non.
BIXIOU.
Cependant il est payé par l’État pour monter la garde et passer des revues. Vous me direz qu’il souhaite trop quitter sa place, qu’il est trop peu en place, qu’il travaille trop et touche généralement trop peu de métal, excepté toutefois celui de son fusil.
POIRET (_ouvre de grands yeux_).
Eh! bien, monsieur, un employé serait plus logiquement un homme qui pour vivre a besoin de son traitement et qui n’est pas libre de quitter sa place, ne sachant faire autre chose qu’expédier.
BIXIOU.
Ah! nous arrivons à une solution... Ainsi le Bureau est la coque de l’employé. Pas d’employé sans bureau, pas de bureau sans employé. Que faisons-nous alors du douanier. (_Poiret essaye de piétiner, il échappe à Bixiou qui lui a coupé un bouton et qui le reprend par un autre._) Bah! ce serait dans la matière bureaucratique un être neutre. Le gabelou est à moitié employé, il est sur les confins des bureaux et des armes, comme sur les frontières: ni tout à fait soldat, ni tout à fait employé. Mais, papa, où allons-nous? (_Il tortille le bouton._) Où cesse l’employé? Question grave! Un préfet est-il un employé?
POIRET (_timidement_).
C’est un fonctionnaire.
BIXIOU.
Ah! vous arrivez à ce contre-sens qu’un fonctionnaire ne serait pas un employé!...
POIRET (_fatigué regarde tous les employés_).
Monsieur Godard a l’air de vouloir dire quelque chose.
GODARD.
L’employé serait l’Ordre et le fonctionnaire un Genre.
BIXIOU (_souriant_).
Je ne vous croyais pas capable de cette ingénieuse distinction, brave Sous-Ordre.
POIRET.
Où allons-nous?...
BIXIOU.
Là, là... papa, ne marchons pas sur notre longe... Écoutez, et nous finirons par nous entendre. Tenez, posons un axiome que je lègue aux Bureaux!
Où finit l’employé commence le fonctionnaire, où finit le fonctionnaire commence l’homme d’État.
Il se rencontre cependant peu d’hommes d’État parmi les préfets. Le préfet serait alors un neutre des Genres supérieurs. Il se trouverait entre l’homme d’État et l’employé, ce que le douanier se trouve entre le civil et le militaire. Continuons à débrouiller ces hautes questions. (_Poiret devient rouge._) Ceci ne peut-il pas se formuler par cette maxime digne de Larochefoucault: Au-dessus de vingt mille francs d’appointements, il n’y a plus d’employés. Nous pouvons mathématiquement en tirer ce premier _corollaire_: L’homme d’État se déclare dans la sphère des traitements supérieurs. Et ce non moins important et logique deuxième _corollaire_: Les Directeurs généraux peuvent être des hommes d’État. Peut-être est-ce dans ce sens que plus d’un député se dit:--C’est un bel état que d’être directeur général! Mais, dans l’intérêt de la langue française et de l’Académie...
POIRET (_tout à fait fasciné par la fixité du regard de Bixiou_).
La langue française!... l’Académie!...
BIXIOU (_il coupe un second bouton et ressaisit le bouton supérieur_).
Oui, dans l’intérêt de notre belle langue, on doit faire observer que si le chef de bureau peut à la rigueur être encore un employé, le chef de division doit être un bureaucrate. Ces messieurs... (_Il se tourne vers les employés en leur montrant le second bouton coupé à la redingote de Poiret._) ces messieurs apprécieront cette nuance pleine de délicatesse. Ainsi, papa Poiret, l’employé finit exclusivement au chef de division. Voici donc la question bien posée, il n’existe plus aucune incertitude, l’employé qui pouvait paraître indéfinissable est défini.
POIRET.
Cela me semble hors de doute.
BIXIOU.
Néanmoins, faites-moi l’amitié de résoudre cette question: Un juge étant inamovible, conséquemment ne pouvant être, selon votre subtile distinction, un fonctionnaire, et n’ayant pas un traitement en harmonie avec son ouvrage, doit-il être compris dans la classe des employés?...
POIRET (_il regarde les corniches_).
Monsieur, je n’y suis plus...
BIXIOU (_il coupe un troisième bouton_).
Je voulais vous prouver, monsieur, que rien n’est simple, mais surtout, et ce que je vais dire est pour les philosophes (si vous voulez me permettre de retourner un mot de Louis XVIII), je veux faire voir que: A côté du besoin de définir, se trouve le danger de s’embrouiller.
POIRET (_s’essuie le front_).
Pardon, monsieur, j’ai mal au cœur... (_Il veut croiser sa redingote._) Ah! vous m’avez coupé tous mes boutons!
BIXIOU.
Eh! bien, comprenez-vous?...
POIRET (_mécontent_).
Oui, monsieur.... oui, je comprends que vous avez voulu faire une très-mauvaise farce, en me coupant mes boutons, sans que je m’en aperçusse!...
BIXIOU (_gravement_).
Vieillard! vous vous trompez. J’ai voulu graver dans votre cerveau la plus vivante image possible du Gouvernement constitutionnel (_tous les employés regardent Bixiou, Poiret stupéfait le contemple dans une sorte d’inquiétude_) et vous tenir ainsi ma parole. J’ai pris la manière parabolique des Sauvages! (Écoutez!) Pendant que les ministres établissent à la Chambre des colloques à peu près aussi concluants, aussi utiles que le nôtre, l’Administration coupe des boutons aux contribuables.
TOUS.
Bravo, Bixiou!
POIRET (_qui comprend_).
Je ne regrette plus mes boutons.
BIXIOU.
Et je fais comme Minard, je ne veux plus émarger pour si peu de chose, et je prive le Ministère de ma coopération. (_Il sort au milieu des rires de tous les employés._)
Une autre scène, plus instructive que celle-ci, car elle peut apprendre comment périssent les grandes idées dans les sphères supérieures et comment on s’y console d’un malheur, se passait dans le salon de réception du ministère.
En ce moment, des Lupeaulx présentait au ministre le nouveau Directeur, monsieur Baudoyer. Il se trouvait dans le salon deux ou trois députés ministériels, influents, et monsieur Clergeot, à qui l’Excellence donnait l’assurance d’un traitement honorable. Après quelques phrases banales échangées, l’événement du jour fut sur le tapis.
UN DÉPUTÉ.
Vous n’aurez donc plus Rabourdin?
DES LUPEAULX.
Il a donné sa démission.
CLERGEOT.
Il voulait, dit-on, réformer l’administration.
LE MINISTRE (_en regardant les députés_).
Les traitements ne sont peut-être pas proportionnés aux exigences du service.
DE LA BRIÈRE.
Selon monsieur Rabourdin, cent employés à douze mille francs feraient mieux et plus promptement que mille employés à douze cents francs.
CLERGEOT.
Peut-être a-t-il raison.
LE MINISTRE.
Que voulez-vous? la machine est montée ainsi, il faudrait la briser et la refaire; qui donc en aura le courage en présence de la Tribune, sous le feu des sottes déclamations de l’Opposition, ou des terribles articles de la Presse? Il s’ensuit qu’un jour il y aura quelque solution de continuité dommageable entre le Gouvernement et l’Administration.
LE DÉPUTÉ.
Qu’arrivera-t-il?
LE MINISTRE.
Un ministre voudra le bien sans pouvoir l’accomplir. Vous aurez créé des lenteurs interminables entre les choses et les résultats. Si vous avez rendu le vol d’un écu vraiment impossible, vous n’empêcherez pas les collusions dans la sphère des intérêts. On ne concédera certaines opérations qu’après des stipulations secrètes, qu’il sera difficile de surprendre. Enfin les employés, depuis le plus petit jusqu’au chef du bureau, vont avoir des opinions à eux, ils ne seront plus les mains d’une cervelle, ils ne représenteront plus la pensée du Gouvernement, l’Opposition tend à leur donner le droit de parler contre lui, voter contre lui, juger contre lui.
BAUDOYER (_tout bas, mais de manière à être entendu_).
Monseigneur est sublime.
DES LUPEAULX.
Certes, la bureaucratie a des torts: je la trouve et lente et insolente, elle enserre un peu trop l’action ministérielle, elle étouffe bien des projets, elle arrête le progrès; mais l’administration française est admirablement utile...
BAUDOYER.
Certes!
DES LUPEAULX.
Ne fût-ce qu’à soutenir la papeterie et le timbre. Si, comme les excellentes ménagères, elle est un peu taquine, elle peut, à toute heure, rendre compte de sa dépense. Quel est le négociant habile qui ne jetterait pas joyeusement, dans le gouffre d’une assurance quelconque, cinq pour cent de toute sa production, du capital qui sort ou rentre, pour ne pas avoir de _Coulage_! Les industriels des deux mondes souscriraient avec joie à un pareil accord avec ce génie du mal appelé Coulage. Eh! bien, quoique la Statistique soit l’enfantillage des hommes d’État modernes, qui croient que les chiffres sont le calcul, on doit se servir de chiffres pour calculer. Calculons donc? Le chiffre est d’ailleurs la raison probante des sociétés basées sur l’intérêt personnel et sur l’argent, et telle est la société que nous a faite la Charte! selon moi, du moins. Puis rien ne convaincra mieux les _masses intelligentes_ qu’un peu de chiffres. Tout, disent nos hommes d’État de la Gauche, en définitif, se résout par des chiffres. Chiffrons. (_Le ministre cause à voix basse avec un député, dans un coin._) On compte environ quarante mille employés en France, déduction faite des salariés, car un cantonnier, un balayeur des rues, une rouleuse de cigares ne sont pas des employés. La moyenne des traitements est de quinze cents francs. Multipliez quarante mille par quinze cents, vous obtenez soixante millions. Et d’abord, un publiciste pourrait faire observer à la Chine, à la Russie, où tous les employés volent, à l’Autriche, aux républiques américaines, au monde, que, pour ce prix, la France obtient la plus fureteuse, la plus méticuleuse, la plus écrivassière, paperassière, inventorière, contrôleuse, vérifiante, soigneuse, enfin la plus femme de ménage des Administrations connues! Il ne se dépense pas, il ne s’encaisse pas un centime en France qui ne soit ordonné par une lettre, prouvé par une pièce, produit et reproduit sur des états de situation, payé sur quittance; puis la demande et la quittance sont enregistrées, contrôlées, vérifiées par des gens à lunettes. Au moindre défaut de forme, l’employé s’effarouche, car il vit de ces scrupules. Enfin bien des pays seraient contents, mais Napoléon ne s’en est pas tenu là. Ce grand organisateur a rétabli les magistrats suprêmes d’une cour unique dans le monde. Ces magistrats passent leurs jours à vérifier tous les bons, paperasses, rôles, contrôles, acquits à caution, paiements, contributions reçues, contributions dépensées, etc., que les employés ont écrits. Ces juges sévères poussent le talent du scrupule, le génie de la recherche, la vue des lynx, la perspicacité des Comptes jusqu’à refaire toutes les additions pour chercher des soustractions. Ces sublimes victimes des chiffres renvoient, deux ans après, à un intendant militaire, un état quelconque où y il a une erreur de deux centimes. Ainsi l’administration française, la plus pure de toutes celles qui paperassent sur le globe, a rendu, comme vient de le dire Son Excellence, le vol impossible en France, la concussion est une chimère. Eh! bien, que peut-on objecter? La France possède un revenu de douze cents millions, elle le dépense, voilà tout. Il entre douze cents millions dans ses caisses, et douze cents millions en sortent. Elle manie donc deux milliards quatre cents millions, et ne paie que soixante millions, deux et demi pour cent, pour avoir la certitude qu’il n’existe pas de coulage. Notre livre de cuisine politique coûte soixante millions, mais la gendarmerie coûte davantage, et ne nous empêche pas d’être volés. Les tribunaux, les bagnes et la police coûtent autant et ne nous font rien rendre. Et nous trouvons l’emploi des gens qui ne peuvent pas faire autre chose que ce qu’ils font, croyez-le bien. Le gaspillage, s’il y en a, ne peut plus être que moral et législatif, les Chambres en sont alors les complices, le gaspillage devient légal. Le coulage consiste à faire faire des travaux qui ne sont pas urgents ou nécessaires, à dégalonner et regalonner les troupes, à commander des vaisseaux sans s’inquiéter s’il y a du bois et de payer alors le bois trop cher, à se préparer à la guerre sans la faire, à payer les dettes d’un État sans lui en demander le remboursement ou des garanties, etc., etc.
BAUDOYER.
Mais ce haut coulage ne regarde pas l’employé. Cette mauvaise gestion des affaires du pays concerne l’homme d’État qui conduit le vaisseau.
LE MINISTRE (_il a fini sa conversation_).
Il y a du vrai dans ce que vient de dire des Lupeaulx; mais sachez (_à Baudoyer_), monsieur le directeur, que personne n’est au point de vue d’un homme d’État. Ordonner toute espèce de dépenses, même inutiles, ne constitue pas une mauvaise gestion. N’est-ce pas toujours animer le mouvement de l’argent dont l’immobilité devient, en France surtout, funeste par suite des habitudes avaricieuses et profondément illogiques de la province qui enfouit des tas d’or...
LE DÉPUTÉ (_qui a écouté des Lupeaulx_).
Mais il me semble que si votre Excellence avait raison tout à l’heure, et si notre spirituel ami (_il prend des Lupeaulx par le bras_) n’a pas tort, que conclure?
DES LUPEAULX (_après avoir regardé le ministre_).
Il y a sans doute quelque chose à faire...
DE LA BRIÈRE (_timidement_).
Monsieur Rabourdin a donc raison?
LE MINISTRE.
Je verrai Rabourdin...
DES LUPEAULX.
Ce pauvre homme a eu le tort de se constituer le juge suprême de l’Administration et des hommes qui la composent; il ne veut que trois ministères...
LE MINISTRE (_interrompant_).
Il est donc fou!
LE DÉPUTÉ.
Comment représenterait-on, dans les ministères, les chefs des partis à la Chambre?
BAUDOYER.
Peut-être monsieur Rabourdin changeait-il aussi la constitution?
LE MINISTRE (_devenu pensif prend le bras de La Brière et l’emmène_).
Je voudrais voir le travail de Rabourdin; et puisque vous le connaissez...
DE LA BRIÈRE (_dans le cabinet_).
Il a tout brûlé, vous l’avez laissé déshonorer, il quitte l’Administration. Ne croyez pas, monseigneur, qu’il ait eu la sotte pensée, comme des Lupeaulx veut le faire croire, de rien changer à l’admirable centralisation du pouvoir.
LE MINISTRE (_en lui-même_).
J’ai fait une faute. (_Il reste un moment silencieux._) Bah! nous ne manquerons jamais de plans de réforme...
DE LA BRIÈRE.
Ce n’est pas les idées, mais les hommes d’exécution qui manquent.
Des Lupeaulx, ce délicieux avocat des abus, entra dans le cabinet.
--Monseigneur, je pars pour mon élection.
--Attendez! dit l’Excellence en laissant son secrétaire particulier et prenant le bras de des Lupeaulx avec qui il alla dans l’embrasure de la fenêtre. Mon cher, laissez-moi cet arrondissement, vous serez nommé comte, et je paie vos dettes... Enfin, si, après le renouvellement de la Chambre, je reste aux affaires, je trouverai l’occasion de vous faire nommer pair de France dans une fournée.
--Vous êtes homme d’honneur, j’accepte.
Ce fut ainsi que Clément Chardin des Lupeaulx dont le père, anobli sous Louis XV, portait _écartelé au premier d’argent au loup ravissant de sable emportant un agneau de gueules; au deux, de pourpre à trois fermeaux d’argent; deux et un, aux trois pals de gueules et d’argent de douze pièces; au quatre, d’or au caducée de gueules mis en pal, volé et serpenté de sinople, soutenu de quatre pates de griffon mouvantes des flancs de l’écu_; avec EN LUPUS IN HISTORIA pour devise, put surmonter cet écusson quasi-railleur d’une couronne comtale.
En 1830, vers la fin de décembre, monsieur Rabourdin eut une affaire dans son ancien Ministère où les Bureaux furent agités par des déménagements de fond en comble. Cette révolution pesa principalement sur les garçons de bureau, qui n’aiment guère les nouveaux visages. Venu de bonne heure au Ministère dont les êtres lui étaient connus, Rabourdin put entendre le dialogue suivant entre les deux neveux de Laurent, car l’oncle avait eu sa retraite.
--Hé! bien, comment va ton Chef de division?
--Ne m’en parle pas, je n’en peux rien faire. Il me sonne pour me demander si j’ai vu son mouchoir ou sa tabatière. Il reçoit sans faire attendre, pas la moindre dignité. Moi, je suis obligé de lui dire: Mais, monsieur, monsieur le comte votre prédécesseur, dans l’intérêt du pouvoir, il bûchait son fauteuil avec son canif pour faire croire qu’il travaillait. Enfin, il brouille tout! je trouve tout cen dessus dessous, c’est un bien petit esprit. Et le tien?
--Le mien, oh! j’ai fini par le former, il sait maintenant où sont placés son papier à lettres, ses enveloppes, son bois, toutes ses affaires. Mon autre jurait, celui-là est doux... mais ça n’a pas le grand genre; il n’est pas décoré, je n’aime pas qu’un chef soit sans décoration: on peut le prendre pour un de nous, c’est humiliant. Il emporte le papier du bureau, et il m’a demandé si je pouvais aller servir chez lui des jours de soirée.
--Eh! quel gouvernement, mon cher?
--Oui, tout le monde y carotte.
--Pourvu qu’on ne nous rogne pas nos pauvres appointements!...
--J’en ai peur! Les Chambres sont bien près regardantes. On chicane le bois des bûches.
--Eh! bien, ça ne durera pas long-temps, s’ils prennent ce genre-là.
--Nous sommes pincés, on nous écoutait.
--Eh! c’est défunt monsieur Rabourdin... ah! monsieur, je vous ai reconnu à votre manière de vous présenter... si vous avez besoin ici, personne ne saura ce qu’on vous doit d’égards, car nous sommes les seuls qui soyons restés de votre temps... Messieurs Colleville et Baudoyer n’ont pas usé le maroquin de leurs fauteuils après votre départ, six mois après ils ont été nommés percepteurs à Paris...
Paris, juillet 1838.
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES.
A S. A. LE PRINCE ALFONSO SERAFINO DI PORCIA.
_Laissez-moi mettre votre nom en tête d’une œuvre essentiellement parisienne et méditée chez vous ces jours derniers. N’est-il pas naturel de vous offrir les fleurs de rhétorique poussées dans votre jardin, arrosées de regrets qui m’ont fait connaître la nostalgie, et que vous avez adoucis quand j’errais sous les_ boschetti _dont les ormes me rappelaient les Champs-Élysées? Peut-être rachèterai-je ainsi le crime d’avoir rêvé Paris en face du_ Duomo, _d’avoir aspiré à nos rues si boueuses sur les dalles si propres et si élégantes de Porta Renza. Quand j’aurai quelques livres à publier qui pourront être dédiés à des Milanaises, j’aurai le bonheur de trouver des noms déjà chers à vos vieux conteurs italiens parmi ceux des personnes que nous aimons, et au souvenir desquelles je vous prie de rappeler_
_Votre sincèrement affectionné_, DE BALZAC. Août 1838.