V.--LES EMBARRAS DU GOUVERNEMENT D’ARCIS.
En ce moment plusieurs groupes de bourgeois, électeurs ou non, stationnaient devant le château d’Arcis, dont la grille donne sur la place, et en retour de laquelle se trouve la porte de la maison Marion.
Cette place est un terrain auquel aboutissent plusieurs routes et plusieurs rues. Il s’y trouve un marché couvert; puis en face du château, de l’autre côté de la place, qui n’est ni pavée, ni macadamisée, et où la pluie dessine de petites ravines, s’étend une magnifique promenade appelée avenue des Soupirs. Est-ce à l’honneur ou au blâme des femmes de la ville? Cette amphibologie est sans doute un trait d’esprit du pays. Deux belles contre-allées plantées de vieux tilleuls très touffus mènent de la place à un boulevard circulaire qui forme une autre promenade délaissée comme toutes les promenades de province, où l’on aperçoit beaucoup plus d’immondices tranquilles que de promeneurs agités comme ceux de Paris.
Au plus fort de la discussion qu’Achille Pigoult dramatisait avec un sang-froid et un courage dignes d’un orateur du vrai parlement, quatre personnages se promenaient de front sous les tilleuls d’une des contre-allées de l’avenue des Soupirs. Quand ils arrivaient à la place, ils s’arrêtaient d’un commun accord et regardaient les habitants d’Arcis qui bourdonnaient devant le château, comme des abeilles rentrant le soir à leur ruche. Ces quatre promeneurs étaient tout le parti ministériel d’Arcis: le sous-préfet, le procureur du roi, son substitut, et M. Martener, le juge d’instruction. Le président du tribunal est, comme on le sait déjà, partisan de la branche aînée et le dévoué serviteur de la maison de Cinq-Cygne.
--Non, je ne conçois pas le gouvernement, répéta le sous-préfet en montrant les groupes qui épaississaient. En de si graves conjonctures, on me laisse sans instruction!...
--Vous ressemblez en ceci à beaucoup de monde! répondit Olivier Vinet en souriant.
--Qu’avez-vous à reprocher au gouvernement? demanda le procureur du roi.
--Le ministère est fort embarrassé, reprit le jeune Martener; il sait que cet arrondissement appartient en quelque sorte aux Keller, et il se gardera bien de les contrarier. On a des ménagements à garder avec le seul homme comparable à monsieur de Talleyrand. Ce n’est pas au préfet que vous deviez envoyer le commissaire de police, mais au comte de Gondreville.
--En attendant, dit Frédéric Marest, l’opposition se remue, et vous voyez quelle est l’influence du colonel Giguet. Notre maire, monsieur Beauvisage, préside cette réunion préparatoire...
--Après tout, dit sournoisement Olivier Vinet au sous-préfet, Simon Giguet est votre ami, votre camarade de collége; il sera du parti de M. Thiers, et vous ne risquez rien à favoriser sa nomination.
--Avant de tomber, le ministère actuel peut me destituer. Si nous savons quand on nous destitue, nous ne savons jamais quand on nous renomme, dit Antonin Goulard.
--Collinet l’épicier!... voilà le soixante-septième électeur entré chez le colonel Giguet, dit M. Martener qui faisait son métier de juge d’instruction en comptant les électeurs.
--Si Charles Keller est le candidat du ministère, reprit Antonin Goulard, on aurait dû me le dire, et ne pas donner le temps à Simon Giguet de s’emparer des esprits!
Ces quatre personnages arrivèrent en marchant lentement jusqu’à l’endroit où cesse le boulevard, et où il devient la place publique.
--Voilà M. Groslier! dit le juge en apercevant un homme à cheval.
Ce cavalier était le commissaire de police; il aperçut le gouvernement d’Arcis réuni sur la voie publique, et se dirigea vers les quatre magistrats.
--Eh bien! monsieur Groslier?... fit le sous-préfet en allant causer avec le commissaire à quelques pas de distance des trois magistrats.
--Monsieur, dit le commissaire de police à voix basse, M. le préfet m’a chargé de vous apprendre une triste nouvelle: M. le vicomte Charles Keller est mort. La nouvelle est arrivée avant-hier à Paris par le télégraphe, et les deux messieurs Keller, le comte de Gondreville, la maréchale de Carigliano, enfin toute la famille est depuis hier à Gondreville. Abd-el-Kader a repris l’offensive en Afrique, et la guerre s’y fait avec acharnement. Ce pauvre jeune homme a été l’une des premières victimes des hostilités. Vous recevrez ici même, m’a dit M. le préfet, relativement à l’élection, des instructions confidentielles...
--Par qui?... demanda le sous-préfet.
--Si je le savais, ce ne serait plus confidentiel, répondit le commissaire. M. le préfet lui-même ne sait rien. Ce sera, m’a-t-il dit, un secret entre vous et le ministre. Et il continua son chemin après avoir vu l’heureux sous-préfet mettant un doigt sur les lèvres pour lui recommander le silence.
--Eh bien! quelle nouvelle de la préfecture?... dit le procureur du roi quand Antonin Goulard revint vers le groupe formé par les trois fonctionnaires.
--Rien de plus satisfaisant, répondit d’un air mystérieux Antonin, qui marcha lestement comme s’il voulait quitter les magistrats.
En allant vers le milieu de la place assez silencieusement, car les trois magistrats furent comme piqués de la vitesse affectée par le sous-préfet, M. Martener aperçut la vieille madame Beauvisage, la mère de Philéas, entourée par presque tous les bourgeois de la place, auxquels elle paraissait faire un récit. Un avoué, nommé Sinot, qui avait la clientèle des royalistes de l’arrondissement d’Arcis, et qui s’était abstenu d’aller à la réunion Giguet, se détacha du groupe et courut vers la porte de la maison Marion en sonnant avec force.
--Qu’y a-t-il? dit Frédéric Marest en laissant tomber son lorgnon et instruisant le sous-préfet et le juge de cette circonstance.
--Il y a, messieurs, répondit Antonin Goulard, ne trouvant plus d’utilité à la garde d’un secret qui allait être dévoilé par un autre côté, que Charles Keller a été tué en Afrique, et que cet événement donne les plus belles chances à Simon Giguet! Vous connaissez Arcis, il ne pouvait y avoir d’autre candidat ministériel que Charles Keller. Tout autre rencontrera contre lui le patriotisme du clocher...
--Un pareil imbécile serait nommé!... dit Olivier Vinet en riant.
Le substitut, âgé d’environ vingt-trois ans, fils aîné d’un des plus fameux procureurs généraux dont l’arrivée au pouvoir date de la Révolution de Juillet, avait dû naturellement à l’influence de son père d’entrer dans la magistrature du parquet. Ce procureur général, toujours nommé député par la ville de Provins, est un des arcs-boutants du centre à la Chambre. Aussi le fils, dont la mère est une demoiselle de Chargebœuf, avait-il une assurance, dans ses fonctions et dans son allure, qui révélait le crédit du père. Il exprimait ses opinions sur les hommes et sur les choses sans trop se gêner; car il espérait ne pas rester longtemps dans la ville d’Arcis, et passer procureur du roi à Versailles, infaillible marchepied d’un poste à Paris. L’air dégagé de ce petit Vinet, l’espèce de fatuité judiciaire que lui donnait la certitude de faire son chemin, gênaient d’autant plus Frédéric Marest que l’esprit le plus mordant appuyait les allures indisciplinées de son jeune subordonné. Le procureur du roi, homme de quarante ans, qui, sous la Restauration, avait mis six ans à devenir premier substitut, et que la Révolution de Juillet oubliait au parquet d’Arcis, quoiqu’il eût dix-huit mille francs de rente, se trouvait perpétuellement pris entre le désir de se concilier les bonnes grâces d’un procureur général susceptible d’être garde des sceaux tout comme tant d’avocats députés, et la nécessité de garder sa dignité.
Olivier Vinet, mince et fluet, blond, à la figure fade relevée par deux yeux verts pleins de malice, était de ces jeunes gens railleurs, portés au plaisir, qui savent reprendre l’air gourmé, rogue et pédant dont s’arment les magistrats une fois sur leur siége. Le grand, gros, épais et grave procureur du roi venait d’inventer depuis quelques jours un système au moyen duquel il se tirait d’affaires avec le désespérant Vinet, il le traitait comme un père traite un enfant gâté.
--Olivier, répondit-il à son substitut en lui frappant sur l’épaule, un homme qui a autant de portée que vous doit penser que maître Giguet peut devenir député. Vous eussiez dit votre mot tout aussi bien devant des gens d’Arcis qu’entre amis.
--Il a quelque chose contre Giguet, dit alors M. Martener.
Ce bon jeune homme, assez lourd, mais plein de capacité, fils d’un médecin de Provins, devait sa place au procureur général Vinet, qui fut pendant longtemps avocat à Provins, et qui protégeait les gens de Provins comme le comte de Gondreville protégeait ceux d’Arcis. (Voir _Pierrette_.)
--Quoi? fit Antonin.
--Le patriotisme du clocher est terrible contre un homme qu’on impose à des électeurs, reprit le juge; mais quand il s’agira pour les bonnes gens d’Arcis d’élever un de leurs égaux, la jalousie, l’envie, seront plus fortes que le patriotisme.
--C’est bien simple, dit le procureur du roi, mais c’est bien vrai... Si vous pouvez réunir cinquante voix ministérielles, vous vous trouverez vraisemblablement le maître des élections ici, ajouta-t-il en regardant Antonin Goulard.
--Il suffit d’opposer un candidat du même genre à Simon Giguet, dit Olivier Vinet.
Le sous-préfet laissa percer sur sa figure un mouvement de satisfaction qui ne pouvait échapper à aucun de ses trois compagnons, avec lesquels il s’entendait d’ailleurs très bien. Garçons tous les quatre, tous assez riches, ils avaient formé sans aucune préméditation une alliance pour échapper aux ennuis de la province. Les trois fonctionnaires avaient d’ailleurs remarqué déjà l’espèce de jalousie que Giguet inspirait à Goulard, et qu’une notice sur leurs antécédents fera comprendre.
Fils d’un ancien piqueur de la maison de Simeuse, enrichi par un achat de biens nationaux, Antonin Goulard était, comme Simon Giguet, un enfant d’Arcis. Le vieux Goulard son père quitta l’abbaye du Valpreux (corruption du Val des Preux) pour habiter Arcis après la mort de sa femme, et il envoya son fils Antonin au lycée impérial, où le colonel Giguet avait déjà mis son fils Simon. Les deux compatriotes, après s’être trouvés camarades de collége, firent à Paris leur droit ensemble, et leur amitié s’y continua dans les amusements de la jeunesse. Ils se promirent de s’aider l’un l’autre à parvenir en se trouvant tous deux dans des carrières différentes. Mais le sort voulut qu’ils devinssent rivaux. Malgré ses avantages assez positifs, malgré la croix de la Légion d’honneur que le comte de Gondreville, à défaut d’avancement, avait fait obtenir à Goulard et qui fleurissait sa boutonnière, l’offre de son cœur et de sa position avait été honnêtement rejetée, quand six mois avant le jour où cette histoire commence, Antonin s’était présenté lui-même secrètement à madame Beauvisage.
Aucune démarche de ce genre n’est secrète en province. Le procureur du roi, Frédéric Marest, dont la fortune, la boutonnière, la position étaient égales à celles d’Antonin Goulard, avait essuyé, trois ans auparavant, un refus motivé sur la différence des âges.
Aussi le sous-préfet et le procureur du roi se renfermaient-ils dans les bornes d’une exacte politesse avec les Beauvisage, et se moquaient d’eux en petit comité. Tous deux, en se promenant, ils venaient de deviner et de se communiquer le secret de la candidature de Simon Giguet, car ils avaient compris, la veille, les espérances de madame Marion. Possédés l’un et l’autre du sentiment qui anime le _chien du jardinier_, ils étaient pleins d’une secrète bonne volonté pour empêcher l’avocat d’épouser la riche héritière dont la main leur avait été refusée.
--Dieu veuille que je sois le maître des élections, reprit le sous-préfet, et que le comte de Gondreville me fasse nommer préfet, car je n’ai pas plus envie que vous de rester ici, quoique je sois d’Arcis.
--Vous avez une belle occasion de vous faire nommer député, mon chef, dit Olivier Vinet à Marest... Venez voir mon père, qui sans doute arrivera dans quelques heures à Provins, et nous lui demanderons de vous faire prendre pour candidat ministériel...
--Restez ici, reprit Antonin, le ministère a des vues sur la candidature d’Arcis...
--Ah! bah! Mais il y a deux ministères: celui qui croit faire les élections, et celui qui croit en profiter, dit Vinet.
--Ne compliquons pas les embarras d’Antonin, répondit Frédéric Marest en faisant un clignement d’yeux à son substitut.
Les quatre magistrats, alors arrivés bien au delà de l’avenue des Soupirs, sur la place, s’avancèrent jusque devant l’auberge du _Mulet_, en voyant venir Poupart qui sortait de chez madame Marion. En ce moment, la porte cochère de la maison vomissait les soixante-sept conspirateurs.
--Vous êtes donc allé dans cette maison? lui dit Antonin Goulard en lui montrant les murs du jardin Marion qui bordent la route de Brienne en face des écuries du _Mulet_.
--Je n’y retournerai plus, monsieur le sous-préfet, répondit l’aubergiste: le fils de M. Keller est mort, je n’ai plus rien à faire. Dieu s’est chargé de faire la place nette...
--Hé bien! Pigoult?... fit Olivier Vinet en voyant venir toute l’opposition de l’assemblée Marion.
--Eh bien! répondit le notaire sur le front de qui la sueur non séchée témoignait de ses efforts, Sinot est venu nous apprendre une nouvelle qui les a mis tous d’accord! A l’exception de cinq dissidents: Poupart, mon grand-père, Mollot, Sinot et moi, tous ont juré, comme au Jeu de Paume, d’employer leurs moyens au triomphe de Simon Giguet, de qui je me suis fait un ennemi mortel. Oh! nous nous étions bien échauffés! J’ai toujours amené les Giguet à fulminer contre les Gondreville! Ainsi, le vieux comte sera de mon côté. Pas plus tard que demain, il saura tout ce que les soi-disant patriotes d’Arcis ont dit de lui, de sa corruption, de ses infamies, pour se soustraire à sa protection, ou, selon eux, à son joug.
--Ils sont unanimes, dit en souriant Olivier Vinet.
--Aujourd’hui, répondit M. Martener.
--Oh! s’écria Pigoult, le sentiment général des électeurs est de nommer un homme du pays. Qui voulez-vous opposer à Simon Giguet? un homme qui vient de passer deux heures à expliquer le mot _Progrès_!...
--Nous trouverons le vieux Grévin! s’écria le sous-préfet.
--Il est sans ambition, répondit Pigoult; mais il faut avant tout consulter le comte de Gondreville. Tenez, voyez, ajouta-t-il, avec quels soins Simon reconduit cette ganache dorée de Beauvisage. Et il montrait l’avocat qui tenait le maire par le bras et lui parlait à l’oreille. Beauvisage saluait à droite et à gauche tous les habitants, qui le regardaient avec la déférence que les gens de la province témoignent à l’homme le plus riche de leur ville.
--Il le soigne comme père et maire! répliqua Vinet.
--Oh! il aura beau le papelarder, répondit Pigoult qui saisit la pensée cachée dans le calembour du substitut, la main de Cécile ne dépend ni du père ni de la mère.
--Et de qui donc?...
--De mon ancien patron. Simon serait nommé député d’Arcis, il n’aurait pas ville gagnée...
Quoi que le sous-préfet et Frédéric Marest pussent dire à Pigoult, il refusa d’expliquer cette exclamation qui leur avait justement paru grosse d’événements, et qui révélait une certaine connaissance des projets de la famille Beauvisage.
Tout Arcis était en mouvement, non-seulement à cause de la fatale nouvelle qui venait d’atteindre la famille Gondreville, mais encore à cause de la grande résolution prise chez les Giguet où, dans ce moment, les trois domestiques et madame Marion travaillaient à tout remettre en état pour être en mesure de recevoir pendant la soirée leurs habitués, que la curiosité devait attirer au grand complet.
VI.--LA CAMPAGNE DE 1814 AU POINT DE VUE DE LA BONNETERIE.
La Champagne a l’apparence d’un pays pauvre et n’est qu’un pauvre pays. Son aspect est généralement triste, la campagne y est plate. Si vous traversez les villages et même les villes, vous n’apercevez que de méchantes constructions en bois ou en pisé; les plus luxueuses sont de briques. La pierre y est à peine employée pour les établissements publics. Aussi le château, le palais de justice d’Arcis, l’église, sont-ils les seuls édifices bâtis de pierre. Néanmoins la Champagne, ou, si vous voulez, les départements de l’Aube, de la Marne et de la Haute-Marne, déjà richement dotés de ces vignobles dont la renommée est universelle, sont encore pleins d’industries florissantes.
Sans parler des manufactures de Reims, presque toute la bonneterie de France, commerce considérable, se fabrique autour de Troyes. La campagne, dans un rayon de dix lieues, est couverte d’ouvriers dont les métiers s’aperçoivent par les portes ouvertes quand on passe dans les villages. Ces ouvriers correspondent à des facteurs, lesquels aboutissent à un spéculateur appelé fabricant. Ce fabricant traite avec des maisons de Paris ou souvent avec de simples bonnetiers au détail qui, les uns et les autres, ont une enseigne où se lisent ces mots: _Fabrique de bonneteries_. Ni les uns ni les autres ne font un bas, ni un bonnet, ni une chaussette. La bonneterie vient de la Champagne en grande partie, car il existe à Paris des ouvriers qui rivalisent avec les Champenois. Cet intermédiaire entre le producteur et le consommateur n’est pas une plaie particulière à la bonneterie. Il existe dans la plupart des commerces, et renchérit la marchandise de tout le bénéfice exigé par l’entrepositaire. Abattre ces consolis coûteuses qui nuisent à la vente des produits, serait une entreprise grandiose qui, par ses résultats, arriverait à la hauteur d’une œuvre politique. En effet, l’industrie tout entière y gagnerait, en établissant à l’intérieur ce bon marché si nécessaire à l’extérieur pour soutenir victorieusement la guerre industrielle avec l’étranger; bataille tout aussi meurtrière que celle des armes.
Mais la destruction d’un abus de ce genre ne rapporterait pas aux philanthropes modernes la gloire et les avantages d’une polémique soutenue pour les noix creuses de la négrophilie ou du système pénitentiaire; aussi le commerce interlope de ces _banquiers de marchandises_ continuera-t-il à peser pendant longtemps et sur la production et sur la consommation. En France, dans ce pays si spirituel, il semble que simplifier ce soit détruire. La révolution de 1789 y fait encore peur.
On voit, par l’énergie industrielle que déploie un pays pour qui la nature est marâtre, quels progrès y ferait l’agriculture si l’argent consentait à commanditer le sol, qui n’est pas plus ingrat dans la Champagne qu’il l’est en Écosse, où les capitaux ont produit des merveilles. Aussi le jour où l’agriculture aura vaincu les portions infertiles de ces départements; quand l’industrie aura semé quelques capitaux sur la craie champenoise, la prospérité triplera-t-elle. En effet, le pays est sans luxe, les habitations y sont dénuées; le confort des Anglais y pénétrera, l’argent y prendra cette rapide circulation qui est la moitié de la richesse, et qui commence dans beaucoup de contrées inertes de la France.
Les écrivains, les administrateurs, l’Église du haut de ses chaires, la Presse du haut de ses colonnes, tous ceux à qui le hasard donne le pouvoir d’influer sur les masses, doivent le dire et le redire: thésauriser est un crime social. L’économie intelligente de la province arrête la vie du corps industriel et gêne la santé de la nation.
Ainsi, la petite ville d’Arcis, sans transit, sans passage, en apparence vouée à l’immobilité la plus complète, est, relativement, une ville riche et pleine de capitaux lentement amassés dans l’industrie de la bonneterie.
M. Philéas Beauvisage était l’Alexandre, ou, si vous voulez, l’Attila de cette partie. Voici comment cet honorable industriel avait conquis sa suprématie sur le coton. Resté le seul enfant des Beauvisage, anciens fermiers de la magnifique ferme de Bellache, dépendant de la terre de Gondreville, ses parents firent en 1811 un sacrifice pour le sauver de la conscription, en achetant un homme. Depuis, la mère Beauvisage, devenue veuve, avait en 1813 encore soustrait son fils unique à l’enrôlement des Gardes d’Honneur, grâce au crédit du comte de Gondreville. En 1813, Philéas, âgé de vingt et un ans, s’était déjà voué depuis trois ans au commerce pacifique de la bonneterie. En se trouvant alors à la fin du bail de Bellache, la vieille fermière refusa de le continuer. Elle se voyait en effet assez d’ouvrage pour ses vieux jours à faire valoir ses biens. Pour que rien ne troublât sa vieillesse, elle voulut procéder chez M. Grévin, le notaire d’Arcis, à la liquidation de la succession de son mari, quoique son fils ne lui demandât aucun compte; il en résulta qu’elle lui devait cent cinquante mille francs environ. La bonne femme ne vendit point ses terres, dont la plus grande partie provenait du malheureux Michu, l’ancien régisseur de la maison de Simeuse; elle remit la somme en argent à son fils, en l’engageant à traiter de la maison de son patron, M. Pigoult, le fils du vieux juge de paix, dont les affaires étaient devenues si mauvaises, qu’on suspecta, comme on l’a dit déjà, sa mort d’être volontaire. Philéas Beauvisage, garçon sage et plein de respect pour sa mère, eut bientôt conclu l’affaire avec son patron; et comme il tenait de ses parents la bosse que les phrénologistes appellent l’_acquisivité_, son ardeur de jeunesse se porta sur ce commerce qui lui parut magnifique et qu’il voulut agrandir par la spéculation. Ce prénom de Philéas, qui peut paraître extraordinaire, est une des mille bizarreries dues à la Révolution. Attachés à la famille Simeuse, et conséquemment bon catholiques, les Beauvisage avaient voulu faire baptiser leur enfant. Le curé de Cinq-Cygne, l’abbé Goujet, consulté par les fermiers, leur conseilla de donner à leur fils Philéas pour patron, un saint dont le nom grec satisferait la municipalité; car cet enfant naquit à une époque où les enfants s’inscrivaient à l’état civil sous les noms bizarres du calendrier républicain.
En 1814, la bonneterie, commerce peu chanceux en temps ordinaires, était soumise à toutes les variations des prix du coton. Le prix du coton dépendait du triomphe ou de la défaite de l’empereur Napoléon dont les adversaires, les généraux anglais, disaient en Espagne:--La ville est prise, faites avancer les ballots...
Pigoult, l’ex-patron du jeune Philéas, fournissait la matière première à ses ouvriers dans les campagnes. Au moment où il vendit sa maison de commerce au fils Beauvisage, il possédait une forte partie de cotons achetés en pleine hausse, tandis que de Lisbonne on en introduisait des masses dans l’Empire à six sous le kilogramme, en vertu du fameux décret de l’Empereur. La réaction produite en France par l’introduction de ces cotons causa la mort de Pigoult, le père d’Achille, et commença la fortune de Philéas, qui, loin de perdre la tête comme son patron, se fit un prix moyen en achetant du coton à bon marché, en quantité double de celle acquise par son prédécesseur. Cette idée si simple permit à Philéas de tripler la fabrication, de se poser en bienfaiteur des ouvriers, et il put verser ses bonneteries dans Paris et en France, avec des bénéfices, quand les plus heureux vendaient à prix coûtant. Au commencement de 1814, Philéas avait vidé ses magasins. La perspective d’une guerres sur le territoire, et dont les malheurs devaient peser principalement sur la Champagne, le rendit prudent; il ne fit rien fabriquer, et se tint prêt à tout événement avec ses capitaux réalisés en or.
A cette époque, les lignes de Douanes étaient enfoncées. Napoléon n’avait pu se passer de ses trente mille douaniers pour sa lutte sur le territoire. Le coton, introduit par mille trous faits à la haie de nos frontières, se glissait sur tous les marchés de la France. On ne se figure pas combien le coton fut fin et alerte à cette époque, ni avec quelle avidité les Anglais s’emparèrent d’un pays où les bas de coton valaient six francs, et où les chemises de percale étaient un objet de luxe! Les fabricants du second ordre, les principaux ouvriers, comptant sur le génie de Napoléon, avaient acheté les cotons venus d’Espagne. Ils travaillèrent dans l’espoir de faire la loi plus tard aux négociants de Paris. Philéas observa ces faits. Puis, quand la guerre ravagea la Champagne, il se tint entre l’armée française et Paris. A chaque bataille perdue, il se présentait chez les ouvriers qui avaient enterré leurs produits dans des futailles, les silos de la bonneterie; puis, l’or à la main, ce cosaque du tricot achetait au-dessous du prix de fabrication, de village en village, les tonneaux de marchandises qui pouvaient du jour au lendemain devenir la proie d’un ennemi dont les pieds avaient autant besoin d’être chaussés que le gosier d’être humecté.
Philéas déploya dans ces circonstances malheureuses une activité presque égale à celle de l’Empereur. Ce général en bonneterie fit commercialement la campagne de 1814 avec un courage ignoré. A une lieue en arrière, là où le général se portait à une lieue en avant, il accaparait des bonnets et des bas de coton dans son succès, là où l’Empereur recueillait dans ses revers des palmes immortelles. Le génie fut égal de part et d’autre, quoiqu’il s’exerçât dans des sphères différentes et que l’un pensât à couvrir les têtes en aussi grand nombre que l’autre en faisait tomber. Obligé de se créer des moyens de transport pour sauver ses tonnes de bonneterie qu’il emmagasina dans un faubourg de Paris, Philéas mit souvent en réquisition des chevaux et des fourgons, comme s’il s’agissait du salut de l’Empire. Mais la majesté du commerce ne valait-elle pas celle de Napoléon? Les marchands anglais, après avoir soldé l’Europe, n’avaient-ils pas raison du colosse qui menaçait leurs boutiques?... Au moment où l’Empereur abdiquait à Fontainebleau, Philéas triomphant se trouvait maître de l’article. Il soutint, par suite de ses habiles manœuvres, la dépréciation des cotons, et doubla sa fortune au moment où les plus heureux fabricants étaient ceux qui se défaisaient de leurs marchandises à cinquante pour cent de perte. Il revint à Arcis, riche de trois cent mille francs, dont la moitié, placée sur le Grand-Livre à soixante francs, lui produisit quinze mille livres de rentes. Cent mille francs furent destinés à doubler le capital nécessaire à son commerce. Il employa le reste à bâtir, meubler, orner une belle maison sur la place du Pont, à Arcis.
Au retour du bonnetier triomphant, monsieur Grévin fut naturellement son confident. Le notaire avait alors à marier une fille unique, âgée de vingt ans. Le beau-père de Grévin, qui fut pendant quarante ans médecin d’Arcis, n’était pas encore mort. Grévin, déjà veuf, connaissait la fortune de la mère Beauvisage. Il crut à l’énergie, à la capacité d’un jeune homme assez hardi pour avoir ainsi fait la campagne de 1814. Séverine Grévin avait en dot la fortune de sa mère, soixante mille francs. Que pouvait laisser le vieux bonhomme Varlet à Séverine? tout au plus une pareille somme. Grévin était alors âgé de cinquante ans; il craignait de mourir; il ne voyait plus jour, sous la Restauration, à marier sa fille à son goût; car, pour elle, il avait de l’ambition. Dans ces circonstances, il eut la finesse de se faire demander sa fille en mariage par Philéas.
Séverine Grévin, jeune personne bien élevée, belle, passait alors pour être un des bons partis d’Arcis. D’ailleurs une alliance avec l’ami le plus intime du sénateur, comte de Gondreville, maintenu pair de France, ne pouvait qu’honorer le fils d’un fermier de Gondreville; la veuve Beauvisage eût fait un sacrifice pour l’obtenir; mais, en apprenant le succès de son fils, elle se dispensa de lui donner une dot, sage réserve qui fut imitée par le notaire. Ainsi fut consommée l’union du fils d’un fermier, jadis si fidèle aux Simeuse, avec la fille d’un de leurs plus cruels ennemis. C’est peut-être la seule application qui se fit du mot de Louis XVIII: _Union et oubli_.
Au second retour des Bourbons, le vieux médecin, monsieur Varlet, mourut à soixante-seize ans, laissant deux cent mille francs en or dans sa cave, outre ses biens évalués à une somme égale. Ainsi Philéas et sa femme eurent, dès 1816, en dehors de leur commerce, trente mille francs de rente; car Grévin voulut placer en immeubles la fortune de sa fille, et Beauvisage ne s’y opposa point. Les sommes recueillies par Séverine Grévin dans la succession de son grand-père donnèrent à peine quinze mille francs de revenu, malgré les belles occasions de placement que rechercha le vieux Grévin.
[Illustration: PHILÉAS BEAUVISAGE.
Il souriait toujours à tout le monde. Ses lèvres poupines auraient souri à un enterrement.]
Ces deux premières années suffirent à madame Beauvisage et à Grévin pour reconnaître la profonde ineptie de Philéas. Le coup d’œil de la rapacité commerciale avait paru l’effet d’une capacité supérieure au vieux notaire, de même qu’il avait pris la jeunesse pour la force, et le bonheur pour le génie des affaires. Mais si Philéas savait lire, écrire et bien compter, jamais il n’avait rien lu. D’une ignorance crasse, on ne pouvait pas avoir avec lui la plus petite conversation, il répondait par un déluge de lieux communs agréablement débités. Seulement, en sa qualité de fils de fermier, il ne manquait pas de bon sens commercial. La parole d’autrui devait exprimer des propositions nettes, claires, saisissables, mais il ne rendait jamais la pareille à son adversaire. Philéas, bon et même tendre, pleurait au moindre récit pathétique. Cette bonté lui fit surtout respecter sa femme, dont la supériorité lui causa la plus profonde admiration. Séverine, femme à idées, savait tout, selon Philéas. Puis elle voyait d’autant plus juste, qu’elle consultait son père en toute chose. Enfin elle possédait une grande fermeté qui la rendit chez elle maîtresse absolue. Dès que ce résultat fut obtenu, le vieux notaire eut moins de regret en voyant sa fille heureuse par une domination qui satisfait toujours les femmes de ce caractère; mais restait la femme! Voici ce que trouva, dit-on, la femme.