XIII.--DORLANGE A MARIE-GASTON.
Arcis-sur-Aube, 3 mai 1839.
Cher ami, hier soir, à sept heures, par-devant maître Achille Pigoult, notaire royal à la résidence d’Arcis-sur-Aube, ont eu lieu les obsèques et enterrement de Charles Dorlange, qui bientôt après, comme un papillon sorti de sa nymphe, s’est élancé dans le monde, sous le nom et la figure de Charles de Sallenauve, fils de François-Henri-Pantaléon Dumirail, marquis de Sallenauve. Suit l’historique des faits qui ont précédé cette brillante et glorieuse transformation.
Parti dans la soirée du 1er mai de Paris que je laissais livré à toutes les joies officielles de la saint Philippe, le lendemain dans l’après-midi, conformément à la prescription paternelle, je faisais mon entrée dans la ville d’Arcis. A la descente du coupé, tu penses bien que mon étonnement ne fut pas médiocre, en apercevant dans la rue, où venait de s’arrêter la diligence, cet insaisissable Jacques Bricheteau que je n’avais pas entrevu depuis notre fatale rencontre de l’île Saint-Louis. Cette fois, au lieu de procéder à la manière du chien de Jean de Nivelle, je le vois venir à moi, le sourire sur les lèvres, et il me tend la main en disant:
--Enfin, cher monsieur, nous sommes à peu près au bout des mystères, et bientôt, je l’espère, vous ne croirez plus avoir à vous plaindre de moi. En même temps, ayant l’air de céder à une pressante sollicitude:
--Vous apportez l’argent? me demande-t-il.
--Oui, répondis-je, ni perdu, ni volé. Et je tire de ma poche un portefeuille contenant les deux cent cinquante mille francs en billets de banque.
--Très bien! dit Jacques Bricheteau. Maintenant nous allons à l’hôtel de la Poste où vous savez sans doute par qui vous êtes attendu?
--Mais non, vraiment, repartis-je.
--Vous n’avez donc pas remarqué la qualification sous laquelle la somme vous est parvenue?
--Au contraire, cette étrangeté m’a tout d’abord frappé, et j’avoue qu’elle a beaucoup fait travailler mon imagination.
--Eh bien! tout à l’heure nous allons complétement déchirer le voile dont nous avions eu soin de vous lever un coin pour que vous n’alliez pas trop brusquement vous heurter contre le grand et heureux événement près de s’accomplir dans votre vie.
--Mon père serait ici? Je fis cette question avec vivacité, mais sans pourtant ressentir le trouble profond dont l’idée d’aller embrasser une mère m’eût probablement pénétré.
--Oui, répondit Jacques Bricheteau, votre père vous attend, mais je dois vous prémunir contre une nuance probable de son accueil. Le marquis a beaucoup souffert; la vie de cour que depuis il a menée, l’a habitué à rendre peu extérieures ses impressions; d’ailleurs, en tout, il a horreur de ce qui peut rappeler l’allure bourgeoise; ne vous étonnez donc pas de la réception froidement digne et aristocratique, qu’il pourrait être disposé à vous faire: c’est un bon homme au fond et que vous apprécierez mieux quand vous le connaîtrez.
Voilà, pensais-je, des préparations tout juste rassurantes, et comme déjà, de moi-même, je ne me sentais pas très ardemment disposé, j’augurai que cette première entrevue allait se passer tout entière au-dessous de zéro.
En entrant dans la pièce où m’attendait le marquis, je vis un homme fort grand, fort maigre et fort chauve, assis à une table, sur laquelle il mettait en ordre des papiers. Au bruit que nous fîmes en ouvrant la porte, il remonta ses lunettes sur son front, appuya ses deux mains sur les bras de son fauteuil, et, le visage tourné vers nous, il attendit.
--M. le comte de Sallenauve! dit Jacques Bricheteau en donnant à cette annonce toute la solennité qu’y eût mise un introducteur des ambassadeurs ou un chambellan. Cependant la présence de l’homme auquel je devais la vie, avait en un moment fondu ma glace, et en m’avançant vers lui d’un mouvement vif et empressé, je me sentais monter des larmes dans les yeux.
Lui ne se leva pas. Sur sa figure, de cette distinction remarquable qu’autrefois on appelait un grand air, ne parut pas la trace de la moindre émotion; il se contenta de me tendre la main, serra mollement la mienne, puis me dit:--Prenez un siége, monsieur, car je n’ai pas encore le droit de vous appeler mon fils.
Quand Jacques Bricheteau et moi fûmes assis:
--Vous n’avez donc, me dit ce singulier père, aucune répugnance à accepter la situation politique dont nous sommes occupés pour vous?
--Au contraire, répondis-je, l’idée m’en avait d’abord étonné, mais je m’y suis rapidement fait, et j’ai exécuté avec soin, pour assurer le succès, toutes les prescriptions qui m’avaient été transmises.
--A merveille, fit le marquis en prenant sur sa table une tabatière d’or qu’il se mit à faire tourner dans ses doigts; puis, après un moment de silence: maintenant, ajouta-t-il, je vous dois quelques explications; notre ami Bricheteau, s’il veut bien l’avoir pour agréable, va vous les donner. Ce qui équivalait à l’ancienne formule royale: _Mon chancelier vous dira le reste_.
--Pour reprendre les choses à leur origine, dit Jacques Bricheteau, en acceptant la procuration qui venait de lui être passée, je dois d’abord, mon cher monsieur, vous faire savoir que vous n’êtes pas un Sallenauve direct. Revenu de l’émigration, aux alentours de 1808, M. le marquis, ici présent, fit, vers la même époque, la connaissance de votre mère, et, au commencement de 1809, vous deveniez le fruit de cette liaison. Votre naissance, vous le savez déjà, coûta la vie à votre mère, et, comme un malheur n’arrive jamais seul, peu après cette perte cruelle, M. de Sallenauve, compromis dans une conspiration contre le trône impérial, était forcé de s’expatrier. Enfant d’Arcis comme moi, M. le marquis voulait bien m’honorer de quelque amitié, et, au moment de son expatriation nouvelle, il me confia le soin de votre enfance; ce soin, je l’acceptai, je ne dirai pas avec empressement, mais avec la plus vive reconnaissance.
A ce mot, le marquis tendit la main à Jacques Bricheteau qui était assis à sa portée, et, après une étreinte silencieuse, qui ne me parut pas d’ailleurs les émouvoir prodigieusement, Jacques Bricheteau ajouta:
--L’appareil de précautions mystérieuses dont je m’étudiai à entourer le mandat que j’avais accepté s’explique par beaucoup de raisons, et je puis dire qu’en quelque sorte, vous avez eu le contre-coup de tous les régimes qui, en France, se sont succédé depuis votre naissance. Sous l’Empire, je craignais qu’un gouvernement, qui n’avait pas la réputation d’être indulgent pour les agressions dont il pouvait devenir l’objet, n’étendît jusqu’à vous les rigueurs de la proscription paternelle, et c’est de cette façon que l’idée de vous ménager une sorte d’existence anonyme commença à prendre pied dans mon esprit. Sous la Restauration, j’eus à redouter pour vous une autre nature d’ennemis. La famille de Sallenauve, qui n’a plus aujourd’hui d’autre représentant que monsieur le marquis, ici présent, était alors toute puissante. Elle avait eu vent de votre naissance, et il ne lui avait pas échappé que celui de qui vous teniez le jour, avait eu la précaution de ne vous point reconnaître, afin d’être en mesure de vous laisser la totalité de sa fortune, dont la loi, comme enfant naturel, vous eût disputé une partie. L’ombre dans laquelle je vous avais tenu jusque-là me parut le meilleur asile contre les persécutions de parents avides, et venues de ce côté, quelques démarches suspectes, faites à plusieurs reprises dans mes entours, témoignèrent de la justesse de mes prévisions. Enfin, sous le gouvernement de Juillet, ce fut moi-même que je craignis pour vous. J’avais vu établir cet ordre de choses avec un profond regret, et comme on fait volontiers de tous les gouvernements qui arrivent et qui ne vous sont pas sympathiques, ne croyant pas à sa durée, je m’étais laissé entraîner contre lui à quelques hostilités actives qui me mirent à l’index de la police...
Ici le souvenir du soupçon tout contraire, dont Jacques Bricheteau avait été l’objet au _Café des Arts_, ayant fait passer un sourire sur mon visage, le _chancelier_ s’arrêta, et avec un sérieux très marqué:
--Les explications que j’ai l’honneur de vous donner, me demanda-t-il, auraient-elles le malheur de vous sembler invraisemblables?
Lorsque j’eus donné le sens de mon mouvement de physionomie:
--Ce garçon limonadier, dit Jacques Bricheteau, ne se trompait pas absolument, car depuis de longues années je suis employé à la préfecture de police, au service de la salubrité, mais je n’entreprends pas l’espionnage, et au contraire, plus d’une fois je faillis en être la victime. Maintenant, pour en venir au secret dont je continuai d’entourer notre relation, sans appréhender pour vous comme résultat de cette accointance connue, des persécutions positives, il me parut que son ébruitement pouvait nuire à votre carrière. Les sculpteurs, me disais-je, ne peuvent vivre sans l’appui du gouvernement; je serai peut-être cause qu’on lui marchandera des commandes. Je dois ajouter d’ailleurs, qu’à l’époque où je vous fis savoir que votre pension cesserait de vous être servie, déjà depuis plusieurs années j’avais entièrement perdu la trace de monsieur le marquis. A quoi bon alors vous faire la confidence d’un passé qui ne paraissait plus avoir d’ouverture sur aucun avenir? Je résolus donc de vous laisser dans votre entière ignorance, et m’occupai de trouver une fable qui, en trompant votre curiosité, pût me relever de la longue privation que je m’étais imposée en évitant jusque-là tout rapport direct avec vous...
--L’homme que vous aviez chargé de vous représenter, dis-je alors en interrompant, pouvait être habilement choisi au point de vue du mystère; mais convenez que de sa personne il n’était pas attrayant.
--Ce pauvre Gorenflot, répondit en riant l’organiste, c’est tout bonnement un des sonneurs de la paroisse et l’homme qui pousse le vent dans mon orgue. Je ne sais s’il était connu de l’auteur de _Notre-Dame-de-Paris_ quand il a inventé son _Quasimodo_.
Pendant cette parenthèse de Jacques Bricheteau, un bruit assez ridicule vint frapper notre oreille; un ronflement très accentué de mon père nous donnait à connaître ou qu’il ne prenait pas grand intérêt aux explications fournies en son nom ou qu’il les trouvait d’une certaine prolixité. Je ne sais si l’amour-propre d’orateur offensé donna à Jacques Bricheteau ce mouvement de vivacité; mais, se levant avec impatience, il secoua rudement le bras du dormeur en lui criant:
--Eh! marquis, si vous dormez ainsi au conseil des ministres, voilà, sur ma parole, un pays bien gouverné!
M. de Sallenauve ouvrit les yeux, se secoua, puis s’adressant à moi:--Pardon, monsieur le comte, me dit-il, mais voilà dix nuits que je voyage en poste, sans m’arrêter, afin de me trouver au rendez-vous que je vous avais fait donner ici; quoique j’aie passé dans un lit la nuit dernière, je me sens encore un peu fatigué. Cela dit, il se leva, aspira une forte prise de tabac, et se mit à se promener dans l’appartement pendant que Jacques Bricheteau continuait ainsi:
--Il y a un peu plus d’un an, je reçois enfin une lettre de votre père; il m’expliquait son long silence, les projets qu’il avait sur vous, et la nécessité où, encore pour quelques années peut être, il était de garder avec vous le plus sévère incognito. C’est justement à cette époque que le hasard vous conduit sur mon chemin; alors je vous vois prêt à vous jeter dans les folies pour pénétrer un secret dont l’existence était devenue manifeste pour vous.
--Vous êtes preste à déménager, dis-je en riant à l’ex-habitant du quai de Béthune.
--Je fis mieux que cela: horriblement tourmenté de l’idée qu’au moment précis où M. le marquis en déclarait la continuation nécessaire, vous viendriez à pénétrer malgré moi les ténèbres dont je vous avais si savamment environné...
--Vous partîtes pour Stockholm?
--Non: pour la résidence de votre père, et à Stockholm, je mis à la poste la lettre dont il m’avait chargé pour vous.
--Mais je ne saisis pas bien...
--Rien pourtant n’est plus facile à comprendre, dit le marquis d’un ton capable, ce n’est pas en Suède que je réside, et nous voulions vous dépayser.
--Vous plaît-il de poursuivre à ma place, dit Jacques Bricheteau, ne paraissant pas très disposé à se laisser déposséder de la parole, dont tu as pu remarquer, cher ami, qu’il use avec élégance et facilité.
--Non pas, non pas, continuez, repartit le marquis, vous vous en acquittez à merveille.
--La présence de M. le marquis, dit Jacques Bricheteau en poursuivant, n’aura pas pour résultat, je dois vous en prévenir, de mettre immédiatement un terme à toutes les obscurités dont ses rapports avec vous ont été compliqués jusqu’ici. Pour le soin de son avenir et pour celui du vôtre, il se réserve de vous laisser ignorer quelque temps encore le nom du pays au gouvernement duquel il espère vous voir un jour appelé après lui, aussi bien que quelques autres particularités de sa vie. Si même aujourd’hui il est ici présent, c’est surtout dans le but de n’avoir pas à s’expliquer davantage et de demander un nouveau bail à votre curiosité.
M’étant avisé que votre position de famille équivoque était de nature, dans la vie politique où vous allez entrer, à vous créer, sinon des difficultés, au moins certains déboires, sur l’observation qu’une de mes lettres en faisait à monsieur votre père, il se résolut à hâter le moment d’une reconnaissance officielle et légale que l’extinction de toute sa famille rendait désormais très désirable pour vous; et du pays lointain qu’il habite, il se mit en devoir d’y procéder. Mais la reconnaissance d’un enfant naturel est un acte grave que la loi a entouré de précautions étroites. Il faut un acte authentique passé devant notaire, et, à supposer qu’une procuration spéciale eût pu remplacer le consentement oral du père, M. le marquis pensa bientôt que les légalisations devenues indispensables pour donner à cette procuration toute sa valeur ébruiteraient, non-seulement pour vous, mais pour le pays où il est marié et naturalisé en quelque sorte, ce secret de son individualité, qu’il est tenu à économiser encore pendant quelque temps. Alors, son parti fut pris: trouvant le moyen de s’échapper pour quelques semaines, il arriva en toute diligence, vint me surprendre, et vous donna rendez-vous ici. Mais dans le voyage à la fois long et rapide qu’il entreprenait, il devait craindre que la somme importante destinée à préparer le succès de votre élection ne courût quelque risque; alors il la fit passer par le canal des banquiers, en exigeant qu’elle pût être touchée à jour fixe. Voilà pourquoi, à votre arrivée ici, je vous ai fait une question qui a pu vous surprendre. Maintenant, je vous en adresse une autre, et celle-ci a plus de gravité: Consentez-vous à prendre le nom de M. de Sallenauve et à être reconnu pour son fils?
--Je ne suis pas légiste, répondis-je; mais il me semble que cette reconnaissance, en supposant que je ne dusse pas m’en trouver très honoré, il ne dépendrait pas tout à fait de moi de la décliner.
--Pardonnez-moi, repartit Jacques Bricheteau, vous pourriez être le fils d’un père peu recommandable, avoir par conséquent intérêt à contester sa paternité, et dans le cas particulier où nous nous trouvons, vous pourriez probablement plaider avec avantage contre la faveur que l’on veut vous faire. Je dois d’ailleurs vous le dire; et, en parlant ainsi, je suis sûr d’exprimer les intentions de monsieur votre père, si vous pensiez qu’un homme qui déjà, dans l’intérêt de votre élection, a mis un demi-million dehors, n’est pas un père tout à fait convenable, nous vous laisserions tout à fait libre, et n’insisterions d’aucune façon.
--Parfaitement, parfaitement, dit M. de Sallenauve en mettant à cette affirmation un accent bref et un son de voix clair et particulier aux débris de la vieille aristocratie.
La politesse, pour le moins, me forçait à dire que j’acceptais avec empressement la paternité qui s’offrait à moi. A quelques mots que je prononçai dans ce sens:
--Du reste, répondit gaiement Jacques Bricheteau, notre pensée n’est pas de vous faire acheter _père en poche_. Moins pour provoquer une confiance que dès à présent il se croit acquise, que pour vous mettre à même de connaître la famille dont vous allez porter le nom, M. le marquis fera passer sous vos yeux tous les titres et tous les papiers dont il est détenteur; de plus, quoique depuis bien longtemps il ait quitté ce pays, il sera en mesure de faire affirmer son identité par plusieurs de ses contemporains encore existants, ce qui, du reste, ne pourra que profiter à la validité de l’acte à intervenir. Par exemple, au nombre des personnes honorables par lesquelles il a déjà été reconnu, je puis vous citer la respectueuse supérieure de la communauté des dames Ursulines, la mère Marie-des-Anges, pour laquelle, soit dit en passant, vous avez fait un chef-d’œuvre.
--Oui, ma foi, oui, c’est un joli morceau, dit le marquis, et si vous êtes un politique de cette force!...
--Eh bien! marquis, dit Jacques Bricheteau, qui me parut le mener un peu, voulez-vous procéder, avec notre jeune ami, à la vérification des papiers de famille?
--Mais c’est inutile, répliquai-je. Et vraiment, par ce refus d’examen, il ne me paraissait pas que j’engageasse beaucoup ma foi; car, après tout, que signifient des papiers entre les mains d’un homme qui peut les avoir fabriqués ou se les être appropriés? Mais mon père ne me tint pas pour quitte, et pendant plus de deux heures, il fit passer sous mes yeux des parchemins, des arbres généalogiques, des contrats, des brevets, toutes pièces desquelles il résulte que la famille de Sallenauve est, après les Cinq-Cygne, une des plus anciennes familles de la Champagne en général, et du département de l’Aube en particulier. Je dois ajouter que l’exhibition de toutes ces archives fut accompagnée d’un nombre infini de détails parlés, qui donnaient à l’identité du dernier marquis de Sallenauve la plus incontestable vraisemblance. Sur tout autre sujet, mon père est assez laconique; son ouverture d’esprit ne me paraît pas extraordinaire, et volontiers il passe la parole à son _chancelier_; mais là, sur le fait de ses parchemins, il fut étourdissant d’anecdotes, de souvenirs, de savoir héraldique; bref, ce fut bien le vieux gentilhomme ignorant et superficiel sur toute chose, mais devenu d’une érudition bénédictine quand il s’agit de la science de sa maison.
La séance, je crois, durerait encore, sans l’intervention de Jacques Bricheteau: comme il vit le marquis prêt à couronner ses immenses commentaires oraux par la lecture d’un volumineux mémoire où il s’est proposé de réfuter un chapitre des _Historiettes_ de Tallemant des Réaux, qui n’a pas été écrit pour la plus grande gloire des Sallenauve, le judicieux organiste fit remarquer qu’il était l’heure de se mettre à table, si l’on voulait être exactement rendu, à sept heures, en l’étude de maître Achille Pigoult, où rendez-vous était pris. Nous dînâmes donc, non pas à table d’hôte, mais dans notre appartement, et le dîner n’eut rien de remarquable, si ce n’est sa longueur excessive, due au recueillement silencieux et à la lenteur que le marquis, par suite de la perte de toutes ses dents, met à avaler ses morceaux.
A sept heures, nous étions rendus chez maître Achille Pigoult... Mais il est bientôt deux heures du matin, et le sommeil me gagne: à demain donc, si j’en ai le loisir, la continuation de cette lettre et la relation circonstanciée de ce qui s’est passé dans l’étude du notaire royal. Tu sais, d’ailleurs, en gros, le résultat, comme un homme qui a couru au dernier chapitre d’un roman pour voir si _Évelina épouse Arthur_, et tu peux bien me faire crédit des détails. Tout à l’heure, en me couchant, je me dirai: Bonsoir, monsieur de Sallenauve. Au fait, en m’affublant de ce nom de Dorlange, ce diable de Bricheteau n’avait pas eu la main heureuse; j’avais l’air de quelque héros de roman du temps de l’Empire, ou bien d’un de ces ténors de province qui attendent un engagement sous les maigres ombrages du Palais-Royal. Tu ne m’en veux point, n’est-ce pas, de te quitter pour mon lit où je vais m’assoupir au doux murmure de l’Aube? D’ici, au milieu de l’indescriptible silence de la nuit, dans une petite ville de province, j’entends mélancoliquement clapoter ses flots.
4 mai, cinq heures du matin.
J’avais compté sur un sommeil embelli par les plus beaux songes; je n’ai pas dormi plus d’une heure, et je me réveille mordu au cœur par une idée détestable; mais avant de te la transmettre, car elle n’a pas le sens commun, que d’abord je te dise un peu ce qui s’est passé hier soir chez le notaire: certains détails de cette scène ne sont peut-être pas étrangers au mouvement fantasmagorique qui vient de se faire dans mon esprit.
Après que la domestique de maître Pigoult, Champenoise pur sang, nous eut fait traverser une étude de l’aspect le plus antique et le plus vénérable, où l’on ne voit pas de clercs travaillant le soir, comme on fait à Paris, cette fille nous introduisit dans le cabinet du patron, grande pièce froide et humide qu’éclairaient très imparfaitement deux bougies stéariques placées sur le bureau.
Malgré une bise assez piquante qui soufflait au dehors, sur la foi du mois de mai des poëtes et du printemps légalement déclaré à cette époque de l’année, il n’y avait point de feu allumé à l’âtre; mais tous les préparatifs d’une joyeuse flambée étaient faits dans la cheminée. Maître Achille Pigoult, petit homme chétif, horriblement grêlé et affligé de lunettes vertes, par-dessus lesquelles, d’ailleurs, il darde un regard plein de vivacité et d’intelligence, nous demanda si nous trouvions qu’il fît assez chaud dans l’appartement. Sur notre réponse affirmative, qu’il dut bien entrevoir un peu dictée par la politesse, il avait déjà développé ses dispositions incendiaires jusqu’à faire flamber une allumette, quand, partant d’un des coins les plus obscurs de la pièce, une voix cassée et décrépite, dont nous n’avions pas encore aperçu le propriétaire, intervint pour s’opposer à cette prodigalité.
--Mais non! Achille, n’allume pas de feu, lui cria le vieillard; nous sommes cinq ici, les lumières donnent beaucoup de chaleur, et tout à l’heure ce sera à n’y plus tenir.
Aux paroles de ce Nestor si réchauffé, exclamation du marquis:
--Mais c’est ce bon M. Pigoult, l’ancien juge de paix!
Ainsi reconnu, le vieillard de se lever et d’aller à mon père qu’il envisage curieusement:
--Parbleu, dit-il, je vous reconnais bien aussi pour un Champenois de la vieille roche, et Achille ne m’a pas trompé en m’annonçant que j’allais voir deux personnes de ma connaissance. Vous, ajouta-t-il en s’adressant à l’organiste, vous êtes le petit Bricheteau, le neveu de notre bonne supérieure la mère Marie-des-Anges; mais ce grand maigre-là, avec sa figure de duc et de pair, je ne puis pas mettre le nom dessus. Après ça, il ne faut pas trop en vouloir à ma mémoire: quatre-vingt-six ans de service! elle peut bien s’être un peu rouillée.
--Voyons, grand-père, dit alors Achille Pigoult, recueillez bien tous vos souvenirs, et vous, messieurs, pas un mot, pas un geste, car il s’agit d’éclairer ma religion. Je n’ai pas l’honneur de connaître le client pour lequel je suis sur le point d’instrumenter, et il faut, pour la régularité des choses, que son individualité me soit constatée. L’ordonnance de Louis XII, rendue en 1498, et celle de François 1er, renouvelée en 1535, faisaient une loi de cette précaution aux notaires _gardes-notes_, pour éviter dans les actes les suppositions de personnes. Cette disposition est trop fondée en raison pour avoir pu être abrogée par le temps, et je le sais bien, moi, je n’aurais pas la moindre confiance dans la validité d’un acte où l’on pourrait établir qu’elle a été méconnue.
Pendant que son fils parlait, le vieux Pigoult avait donné la torture à sa mémoire. Mon père, par bonheur, a dans la face un tic nerveux qui, sous la continuité du regard attaché sur lui par son _certificateur_, ne pouvait manquer de s’exaspérer. A ce signe, fonctionnant dans toute son énergie, l’ancien juge de paix acheva de retrouver son homme:
--Eh! parbleu! j’y suis, s’écria-t-il, monsieur est le marquis de Sallenauve, celui que l’on appelait _le Grimacier_, et qui serait aujourd’hui le propriétaire du château d’Arcis, si, au lieu d’épouser sa jolie cousine qui le lui apportait en dot, il n’était, comme tous les autres fous, parti pour l’émigration.
--Toujours un peu sans-culotte, à ce qu’il paraît, repartit en riant le marquis.
--Messieurs, dit alors le notaire avec une certaine solennité, l’épreuve que j’avais ménagée est pour moi décisive. Cette épreuve, les titres dont M. le marquis a bien voulu me donner communication et qu’il laisse en dépôt dans mon étude, plus, ce certificat de son identité que m’a fait parvenir la mère Marie-des-Anges, empêchée par la règle de sa maison de venir témoigner dans mon étude, nous mettent certainement en mesure de parfaire les actes que j’ai là, déjà préparés. La présence de deux témoins est exigée par l’un d’eux. Voici M. Bricheteau d’une part, de l’autre mon père, si vous le voulez bien; c’est, il me semble, un honneur qui lui revient de droit, car on peut dire qu’il vient de le gagner à la pointe de sa mémoire.
--Eh bien! messieurs, prenons place, dit Jacques Bricheteau avec entrain. Le notaire alla s’asseoir à son bureau; nous fîmes cercle à l’entour, et la lecture de l’un des actes commença.
Son but était de constater authentiquement la reconnaissance que faisait de moi pour son fils, François-Henri-Pantaléon Dumirail, marquis de Sallenauve; mais dans le cours de la lecture survint une difficulté.
Les actes notariés, à peine de nullité, doivent exprimer le domicile des contractants. Or, quel était le domicile de mon père? La désignation en avait été laissée en blanc par le notaire, qui voulut combler cette lacune avant de pousser plus loin.
--D’abord, de domicile, dit Achille Pigoult, M. le marquis ne paraît pas en avoir en France puisqu’il n’y réside pas, et que, depuis longtemps, il n’y possède plus aucune propriété.
--C’est pourtant vrai, dit le marquis avec un accent où il me parut mettre plus de sérieux que n’en comportait la remarque: en France, je suis un vagabond.
--Ah! reprit Jacques Bricheteau, des vagabonds comme vous qui, de la main à la main, peuvent faire cadeau à leur fils de la somme nécessaire pour acheter des châteaux, ne me semblent pas des mendiants très à plaindre. Cependant la remarque est juste, non-seulement pour la France, mais aussi pour l’étranger; car avec votre éternelle manie de pérégrinations, un domicile ne me paraît pas très facile à vous assigner.
--Voyons, dit Achille Pigoult, nous ne serons pas arrêtés pour si peu. Dès à présent, continua-t-il en me désignant, monsieur est propriétaire du château d’Arcis, car promesse de vente vaut vente, du moment qu’entre les parties on est convenu de la chose et du prix. Eh bien! quoi de plus naturel que le domicile du père soit assigné dans une des propriétés de son fils, quand surtout, cette propriété est un bien de famille, rentré dans la famille par l’acquisition faite au profit du fils, mais payé des deniers du père; quand, en outre, ce père est né dans le pays où est situé le bien que j’appellerai _domiciliaire_, et qu’il y est connu et reconnu par de notables habitants toutes les fois que dans l’intervalle de ses longues absences il lui convient de s’y représenter?
--C’est juste, dit le vieux Pigoult en se rangeant sans hésiter à l’opinion que son fils venait d’exprimer avec cet accent d’animation particulier aux hommes d’affaires qui croient avoir mis la main sur un argument décisif.
--Enfin, dit Jacques Bricheteau, si vous croyez que les choses puissent aller ainsi!
--Vous voyez bien que mon père, vieux praticien, n’a pas hésité un moment à être de mon avis. Nous disons donc, continua le notaire en prenant sa plume: «François-Henri-Pantaléon Dumirail, marquis de Sallenauve, domicilié chez M. Charles de Sallenauve, son fils naturel, par lui légalement reconnu, au lieu dit le château d’Arcis, arrondissement d’Arcis-sur-Aube, département de l’Aube.»
Le reste de l’acte fut lu et arriva jusqu’au bout sans encombre. Suivit une scène passablement ridicule. Les signatures apposées, pendant que nous étions encore debout:
--Maintenant, monsieur le comte, dit Jacques Bricheteau, embrassez votre père.
Mon père m’ouvrit ses bras assez négligemment, et je m’y précipitai à froid, m’en voulant de n’être pas plus profondément remué et de ne pas entendre plus haut dans mon cœur la voix du sang. Cette sécheresse et cette aridité d’émotions tenaient-elles au rapide accroissement de ma fortune? Toujours est-il qu’un moment plus tard, en suite de l’autre acte dont nous entendîmes la lecture, moyennant la somme de cent quatre-vingt mille francs payables comptant, j’étais devenu possesseur du château d’Arcis, grand édifice de bonne apparence, qu’à mon entrée dans la ville, sans être mieux averti par l’instinct du propriétaire que par la voix du sang, j’avais aperçu de loin, dominant le pays d’un air assez féodal.
L’intérêt électoral de cette acquisition, si je ne l’avais pressenti, m’aurait été révélé par quelques mots qui ensuite s’échangèrent entre le notaire et Jacques Bricheteau.
Suivant la mode de tous les vendeurs qui font encore valoir leur marchandise même après qu’elle est sortie de leurs mains:
--Vous pouvez vous flatter, dit Achille Pigoult, que vous avez cette terre pour un morceau de pain.
--Allons donc! reprit Jacques Bricheteau, combien y avait-il de temps que vous l’aviez sur les bras? A d’autres qu’à nous, votre client l’eût laissée à cinquante mille écus; mais, comme bien de famille, vous nous avez fait payer la convenance. Il y a vingt mille francs à dépenser pour rendre le château habitable; la terre rend à peine quatre mille francs de rente: ainsi, notre argent, avec les frais, n’est pas placé à deux et demi pour cent.
--De quoi vous plaignez-vous? reprit Achille Pigoult; vous allez avoir à faire travailler, vous jetterez de l’argent dans le pays, ce qui n’est déjà pas une si mauvaise chance pour un candidat.
--Ah! la question électorale, dit Jacques Bricheteau, nous la traiterons en venant demain matin verser dans vos mains le prix de la vente et régler vos honoraires.
Là-dessus on se sépara, et nous rentrâmes à l’hôtel de la Poste, où, après avoir souhaité le bonsoir à mon père et à son porte-parole, je me retirai dans ma chambre pour causer avec toi.
A présent cette terrible idée qui, chassant pour moi le sommeil, m’a remis la plume à la main, il faut bien te la dire; quoique maintenant, m’en trouvant un peu distrait par les deux pages que je viens de t’écrire, je n’y trouve plus tout à fait la même évidence qu’il y a un moment. Ce qu’il y a de sûr, c’est que tout ce qui se passe depuis un an dans ma vie a quelque chose de prodigieusement romanesque. Tu me diras que l’aventure paraît être dans la logique courante de ma vie; que ma naissance, le hasard qui nous a rapprochés avec une conformité de destinées si singulière, mes rapports avec Marianina et ma belle gouvernante, mon histoire même avec madame de l’Estorade, semblent accuser pour moi l’étoile la plus chanceuse, et que c’est encore un de ses caprices auxquels je suis livré en cet instant. Rien de plus juste; mais si, dans le même moment, par l’influence de cette étoile, j’étais impliqué, à mon insu, dans quelque trame infernale et qu’on m’en fît le passif instrument!
Pour mettre un peu d’ordre dans mes idées, je commence par ce demi-million dépensé pour un intérêt, tu en conviendras, assez nébuleux: celui de me rendre un jour le ministre possible de je ne sais quel pays imaginaire dont on me cache soigneusement le nom. Et qui dépense pour moi ces sommes fabuleuses? Est-ce un père, tendrement épris d’un enfant de l’amour? Non, c’est un père qui me témoigne la plus grande froideur, qui s’endort pendant qu’on est occupé à me dresser, sous ses yeux, le bilan de notre mutuelle existence; pour lequel, de mon côté, j’ai le malheur de ne rien éprouver, et que, pour trancher le mot, je regarderais comme une parfaite ganache d’émigré, n’était le respect et la piété filiale que je m’efforce d’avoir pour lui.
Mais, dis donc! si cet homme n’était pas mon père, s’il n’était pas le marquis de Sallenauve, pour lequel il se donne; si, comme le malheureux Lucien de Rubempré (voir _Un grand homme de province_, et _Splendeurs et misères_) dont l’histoire a eu un si effroyable retentissement, j’étais enlacé par quelque serpent à la façon du faux prêtre Carlos Herrera et exposé à un si terrible réveil?
Quelle vraisemblance? vas-tu me dire: Carlos Herrera avait un intérêt à fasciner Lucien de Rubempré; mais sur toi, homme de principes solides, qui n’as jamais rêvé le luxe, qui t’es fait une vie de recueillement et de travail, quelle prise pourrait-on avoir, et enfin que te voudrait-on? Soit. Mais ce que l’on _paraît_ vouloir est-il beaucoup plus clair? Pourquoi celui qui me reconnaît pour son fils me cache-t-il le lieu qu’il habite, le nom sous lequel il est connu dans cet occulte pays du Nord qu’il est censé administrer? A côté de si grands sacrifices faits à mon profit, pourquoi si peu de confiance? Et le mystère dont jusqu’à aujourd’hui Jacques Bricheteau a entouré ma vie, trouves-tu que, malgré la longueur de ses explications, il me l’ait suffisamment justifié? Pourquoi son nain? pourquoi son impudence à se nier lui-même la première fois que je le rencontre? pourquoi ce déménagement furieux? Tout cela, cher ami, roulant dans ma tête, et rapproché des cinq cent mille francs que j’ai touchés chez les frères Mongenod, a semblé donner un corps à une idée bizarre, dont tu vas rire, peut-être, et qui pourtant, dans les annales judiciaires, ne serait pas sans précédent.
Je te le disais tout à l’heure, c’est une pensée dont j’ai été tout à coup comme envahi, et qui par cela même a pris pour moi la valeur d’un instinct. Certes, si j’en eusse eu hier au soir la plus lointaine atteinte, je me fusse fait plutôt couper le poing que de signer cet acte, qui désormais enchaîne ma destinée à celle d’un inconnu dont l’avenir peut être sombre comme un chapitre de l’Enfer du Dante, et qui peut m’entraîner avec lui dans ses profondeurs les plus sombres. Enfin, cette idée autour de laquelle je te fais tourner sans me décider à t’y laisser pénétrer, la voici dans toute sa crudité la plus naïve: j’ai peur, vois-tu, d’être, à mon insu, l’agent d’une de ces associations de faux monnayeurs qui, pour mettre en circulation les valeurs fabriquées par eux, ont été vus souvent, dans les fastes des cours d’assises, se livrant à des combinaisons et à des pratiques aussi compliquées et aussi inextricables que celle dans laquelle je me vois engagé aujourd’hui. Dans ces sortes de procès, on voit toujours de grandes allées et venues des complices; des traites tirées à distance lointaine, sur les banquiers des places de commerce importantes et des capitales telles que peuvent être Paris, Stockholm, Rotterdam. Souvent aussi on y voit de pauvres dupes compromises. Bref, dans les mystérieuses allures de ce Bricheteau, ne remarques-tu pas comme une imitation et un reflet de toutes les manœuvres auxquelles ces grands industriels sont forcés de recourir, en les disposant avec un talent et une richesse d’imagination auxquels n’atteignent pas même les romanciers?
Tous les arguments qui peuvent infirmer ma sombre visée, tu penses bien que je me les suis faits, et si je ne te les reproduis pas ici, c’est que je veux les laisser venir de ta bouche, et leur garder ainsi une autorité qu’ils n’auraient plus pour moi du moment que je les aurais inspirés. Ce qu’il y a de certain, si je ne me trompe, c’est qu’au moins, autour de moi, il y a une atmosphère épaisse, malsaine, sans limpidité, dans laquelle je sens que l’air me manque et que je ne respire plus. Enfin, si tu en as l’habileté, rassure-moi, persuade-moi; je ne demande pas mieux, comme tu l’imagines, que d’avoir rêvé creux; mais, dans tous les cas, pas plus tard que demain, je veux avoir avec mes deux hommes une explication, et obtenir, quoique déjà il soit bien tard, un peu plus de lumière que celle qui m’a été mesurée....
· · ·
Voilà bien une autre histoire! pendant que je t’écris, un bruit de chevaux se fait dans la rue. Devenu méfiant et prenant tout en griève sollicitude, j’ouvre ma fenêtre, et, à la clarté du jour naissant, je vois à la porte de l’hôtel une voiture de poste attelée, le postillon en selle, et Jacques Bricheteau parlant à une personne assise dans l’intérieur, mais dont je ne puis distinguer le visage ombragé par la visière d’une casquette de voyage. Prenant aussitôt mon parti, je descends rapidement; mais, avant que je sois au bas des degrés, j’entends le roulement sourd de la voiture et les claquements répétés du fouet agité dans l’air, espèce de _chant de départ_ des postillons. Au pied de l’escalier, je me trouve nez à nez avec Jacques Bricheteau. Sans paraître embarrassé et de l’air le plus naturel:
--Comment! me dit-il, mon cher élève déjà levé!
--Sans doute: c’était bien le moins que je fisse mes adieux à mon excellent père.
--Il ne l’a pas voulu, me répond le damné musicien avec un sérieux et un flegme à se faire battre, il aura craint l’émotion des adieux.
--Mais il est donc terriblement pressé, qu’il n’ait pu donner même une journée à sa paternité flambante neuve.
--Que voulez-vous? c’est un original: ce qu’il était venu faire, il l’a fait; dès lors, pour lui plus de raisons de rester.
--Ah! je comprends, les hautes fonctions qu’il remplit dans cette cour du Nord!... Il n’y avait pas moyen de se méprendre à l’accent profondément ironique avec lequel cette dernière phrase avait été prononcée.
--Jusqu’ici, me dit Bricheteau, vous aviez montré plus de foi.
--Oui, mais j’avoue que cette foi commence à broncher sous le poids des mystères dont on la charge sans merci ni relâche.
--En vous voyant, dans un moment décisif pour votre avenir, livré à des doutes que tout le procédé dont on use avec vous depuis tant d’années peut assurément justifier, je serais vraiment désespéré, me répondit Jacques Bricheteau, si je n’avais que des raisonnements ou affirmations personnelles à y opposer. Mais vous vous rappelez qu’hier, le vieux Pigoult parla d’une tante que j’ai dans le pays, où bientôt, je l’espère, vous apercevrez qu’elle occupe une situation assez considérable. J’ajoute que le caractère sacré dont elle est revêtue doit donner à sa parole une complète autorité. Dans tous les cas, j’avais arrangé que nous la verrions dans la journée; mais, dans un instant, seulement le temps de me raser, nous allons nous rendre, malgré l’heure matinale, au couvent des Ursulines. Là, vous interrogerez la mère Marie-des-Anges, qui, dans tout le département de l’Aube, a la réputation d’une sainte, et je pense qu’à la suite de notre entrevue avec elle, aucun nuage n’existera plus entre nous.
A mesure que ce diable d’homme parlait, il y avait dans sa physionomie un air si parfait de probité et de bienveillance; sa parole, toujours calme, élégante et maîtresse d’elle-même, s’insinuait si bien dans l’esprit de son auditeur, que je sentais baisser le flot de ma colère et renaître ma sécurité. Au fait, sa réponse est irrésistible: la maison des dames Ursulines, que diable! ne peut pas être un atelier de fausse monnaie, et, si la mère Marie-des-Anges me cautionne mon père comme il paraît déjà qu’elle l’avait cautionné au notaire, je serais fou de persister dans mes doutes.
--Eh bien! dis-je à Jacques Bricheteau, je vais remonter prendre mon chapeau et vous attendre en me promenant sur les bords de l’Aube.
--C’est ça! et surveillez la porte de l’hôtel, que je n’aille pas déménager brusquement, comme autrefois au quai de Béthune.
On n’est pas plus intelligent que cet homme; il a l’air de deviner vos pensées. J’eus honte de cette dernière défiance et lui dis que, réflexion faite, j’aimais mieux en l’attendant aller terminer une lettre. C’est celle-ci, cher ami, que je suis obligé de fermer et de jeter à la poste tout à l’heure, si je veux qu’elle parte. A un autre jour la relation de notre visite au couvent.
XIV.--MARIE-GASTON A MADAME LA COMTESSE DE L’ESTORADE.
Arcis-sur-Aube, 6 mai 1839.
Madame,
Dans tous les cas, j’aurais profité avec bonheur de la recommandation que vous avez bien voulu me faire de vous écrire pendant mon séjour ici; mais en m’accordant cette précieuse faveur, vous ne pouvez vraiment savoir toute l’étendue de votre charité.
Sans vous, madame, et l’honneur que j’aurai de vous entretenir quelquefois, que deviendrais-je, livré à la domination habituelle de mes tristes pensées, dans une ville qui n’a ni monde, ni commerce, ni curiosités, ni environs, et où toute l’activité intellectuelle se résume à la confection du petit-salé, du savon gras et des bas et bonnets de coton.
Dorlange, que je n’appellerai pas toujours de ce nom, vous saurez tout à l’heure pourquoi, est tellement absorbé par les soins de sa brigue électorale, qu’à peine je l’entrevois. Je vous avais dit, madame, que je me décidais à aller rejoindre notre ami par la considération d’un certain trouble d’esprit qu’accusait une de ses lettres où il me faisait part d’une grande révolution arrivée dans sa vie.
Aujourd’hui, il m’est permis d’être plus explicite: Dorlange connaît enfin son père. Il est fils naturel du marquis de Sallenauve, dernier rejeton vivant d’une des meilleures familles de la Champagne. Sans s’expliquer sur les raisons qui l’avaient décidé à tenir si secrète la naissance de son fils, le marquis vient légalement de le reconnaître. En même temps, il a fait pour lui l’acquisition d’une terre qui avait cessé depuis longtemps d’appartenir à la famille Sallenauve, et qui va se rattacher de cette manière au nom. Cette terre est située à Arcis même, et il est donc à penser que sa possession ne sera point inutile aux projets de députation mis aujourd’hui sur le tapis. Ces projets datent de plus loin que nous ne l’avions pensé, et ce n’est pas dans la fantaisie de Dorlange qu’ils ont pris naissance.
Il y a un an, le marquis commençait à les préparer en faisant passer à son fils une somme considérable pour qu’il pût se constituer par l’achat d’un immeuble un cens d’éligibilité, et c’est également pour faciliter au candidat l’accès de la carrière politique, qu’il vient de le mettre en possession d’un état civil et de le faire une seconde fois propriétaire. La fin réelle de tous ces sacrifices n’a pas été très nettement expliquée à Charles de Sallenauve, par le marquis son père, et c’est au sujet de cette portion brumeuse qui reste encore dans son ciel que le pauvre garçon avait conçu les appréhensions auxquelles mon amitié s’est empressée d’aller porter remède. Somme toute, le marquis paraît être un homme aussi bizarre qu’opulent, car, au lieu de rester à Arcis, où sa présence et son nom auraient pu contribuer au succès de l’élection qu’il désire, le lendemain même du jour où toutes les formalités de la reconnaissance ont été accomplies, il s’est remis furtivement en route pour des pays lointains où il dit avoir de pressants intérêts, et n’a pas même laissé le temps à son fils de lui adresser ses adieux. Cette froideur a bien empoisonné le bonheur de Charles; mais il faut prendre les pères comme ils sont, car Dorlange et moi, nous sommes là tous les deux pour prouver que n’en a pas qui veut.
Une autre bizarrerie de notre gentilhomme, c’est le choix qu’il a fait, comme grand électeur de son fils, d’une vieille religieuse Ursuline, en passant avec elle un marché à l’exécution duquel il s’est trouvé que, plus tard, vous n’avez pas été tout à fait étrangère. Oui, madame, cette sainte Ursule, pour laquelle vous avez posé de loin et sans le savoir, aura, selon toute apparence, dans l’élection de notre ami, une influence assez considérable.
Voici ce qui s’est passé. Depuis de longues années, la mère Marie-des-Anges, supérieure des dames Ursulines d’Arcis-sur-Aube, rêvait d’installer dans la chapelle de sa communauté une image de sa sainte patronne. Mais cette abbesse, femme de tête et de goût, ne voulait point entendre parler d’une de ces saintes de pacotille qu’on se procure toutes faites chez les marchands d’ornements d’église. Et d’autre part, elle se serait reproché de dérober à ses pauvres la somme assez élevée à laquelle devait se monter la commande d’une œuvre d’art. La sainte dame a pour neveu un des organistes de Paris, et le marquis de Sallenauve, pendant qu’il courait le monde, avait confié son fils à cet homme, qui, pendant de longues années, a mis un soin particulier à tenir le pauvre enfant dans la plus complète ignorance de son origine. Lorsqu’il fut question de faire de Sallenauve un député, naturellement on pensa à l’arrondissement d’Arcis, où sa famille a laissé beaucoup de souvenirs, et l’on s’ingénia en toutes manières des accointances et facilités électorales qu’on pourrait y rencontrer. L’organiste se souvint alors de l’éternelle ambition de sa tante; il la savait influente dans le pays où elle est en grande odeur de sainteté, et ayant une pointe de cet esprit d’intrigue qui volontiers se passionne pour les choses d’une exécution difficile et ardue; il alla donc la trouver, d’accord avec le marquis de Sallenauve, et lui fit savoir qu’un des habiles sculpteurs de Paris était prêt à lui faire hommage d’une statue traitée de main de maître, si de son côté elle voulait s’engager à procurer la nomination de l’artiste comme député de l’arrondissement d’Arcis à l’une des prochaines élections. La vieille nonne ne trouva pas l’entreprise au-dessus de ses forces. Aujourd’hui la voilà nantie de l’objet de sa pieuse convoitise, arrivé à bon port, il y a quelques jours, et déjà installé dans la chapelle du couvent, où prochainement il en sera fait une solennelle inauguration. Reste maintenant à savoir comment, de son côté, la bonne dame s’exécutera. Eh bien! madame, cela est singulier à dire, mais toutes choses bien sues et bien examinées, je ne m’étonnerais pas quand cette étrange femme réussirait.
D’après le portrait que m’en a fait notre ami, la mère Marie-des-Anges est une petite femme, courte, ramassée dans sa petite taille, dont le visage trouve encore le moyen d’être avenant et agréable sous les rides et la couche de pâleur safranée qu’y ont concurremment amassées le temps et les austérités du cloître. Portant lestement le poids de son embonpoint et celui de ses soixante-dix-sept années, elle est vive, alerte et frétillante à défier les plus jeunes. Depuis près de cinquante ans, en maîtresse femme, elle gouverne sa communauté, qui a toujours été la plus régulière, la mieux ordonnée, en même temps que la plus riche de tout le diocèse de Troyes. Admirablement douée pour l’éducation de la jeunesse, but, vous le savez, de l’institut des Ursulines; depuis la même époque, avec des fortunes diverses, elle n’a pas cessé de diriger un pensionnat renommé dans le département de l’Aube et autres pays environnants. Ayant ainsi présidé à l’éducation de presque toutes les filles des meilleures maisons de la province, on conçoit qu’au moyen des rapports qui, à la suite des éducations bien conduites, se perpétuent entre l’institutrice et ses élèves, elle se soit créé auprès de l’aristocratie champenoise une sorte d’influence ubiquitaire; probablement elle entend bien mettre ces relations à profit dans la lutte où elle s’est engagée à intervenir.
D’autre part, il paraît que cette étrange femme, dans tout l’arrondissement d’Arcis, dispose souverainement des votes de l’opinion démocratique. Jusqu’ici, sans doute, au lieu où se livrera la bataille, l’existence de ce parti est assez souffreteuse et problématique; mais de sa nature aussi il est actif et remuant, et c’est d’ailleurs à peu de chose près sous cette bannière que se présente notre candidat. Évidemment donc, l’apport qui lui est assuré de ce côté a son utilité et son importance. Ainsi que je l’ai fait d’abord, vous admirerez, madame, l’habileté en quelque sorte bicéphale de cette vieille religieuse trouvant le moyen d’être en bonne posture auprès de la noblesse et du clergé séculier, et d’autre part, menant à la baguette le parti radical, leur éternel ennemi. Admirable de charité et de lumières, considérée dans tout le pays comme une sainte, et pendant la révolution, exposée à une terrible persécution qu’elle a supportée avec un rare courage, on s’explique parfaitement ses bons rapports avec les classes élevées et conservatrices; mais qu’elle soit de même la bienvenue auprès des démocrates et des démolisseurs, cela ne passe-t-il pas toute idée?
La haute domination qu’elle exerce sur le parti révolutionnaire tient, madame, à un petit démêlé qu’ils ont eu jadis ensemble. Vers 93, cet aimable parti avait comploté de lui couper le cou. Chassée du couvent, et convaincue d’avoir donné asile à un prêtre réfractaire, elle avait été incarcérée, traduite au tribunal révolutionnaire, et condamnée à monter sur l’échafaud. Il fut référé de _la chose_ à Danton qui siégeait alors à la Convention.
Danton avait connu la mère Marie-des-Anges; il la tenait pour la femme la plus vertueuse et la plus éclairée qu’il eût jamais rencontrée. En apprenant sa condamnation, il entra dans une effroyable colère, écrivit, comme on disait alors, une lettre _à cheval_ à la municipalité révolutionnaire, et, d’une autorité que personne à Arcis ne se serait imaginé de contester, ordonna un sursis. Le même jour, il monta à la tribune, et après avoir parlé d’une manière générale de quelques _sanglants imbéciles_ qui, par leurs sottes fureurs, compromettaient l’avenir de la révolution, il dit ce qu’était la mère Marie-des-Anges, insista sur sa merveilleuse aptitude à élever la jeunesse, et présenta un projet de décret en vertu duquel elle était placée à la tête d’un _grand Gynécée national_, dont l’organisation serait ultérieurement réglée par un autre décret.
Robespierre, qui, dans la haute intelligence de l’Ursuline, n’aurait vu qu’une désignation plus immédiate à la hache révolutionnaire, n’assistait pas ce jour-là à la séance; la motion fut donc votée d’enthousiasme. La tête de la mère Marie-des-Anges lui étant indispensablement nécessaire pour l’exécution du décret qui venait d’être rendu, elle la garda, et le bourreau démonta sa machine.
Quoique l’autre décret organisant le _grand Gynécée national_ eût été perdu de vue au milieu de bien d’autres soins qui occupaient la Convention, la bonne religieuse l’exécuta à sa manière, et, au lieu de quelque chose de grand, de grec et de national, avec le concours de quelques-unes de ses anciennes compagnes, elle monta à Arcis un simple pensionnat laïque, où, aussitôt qu’un peu d’ordre eut été remis dans les affaires et dans les esprits, les élèves affluèrent de tous les pays environnants. Sous l’Empire, la mère Marie-des-Anges put reconstituer sa communauté, et le premier acte de son gouvernement restauré fut un acte de reconnaissance. Elle décida que tous les ans, le 5 avril, jour anniversaire de la mort de Danton, un service serait fait dans la chapelle du couvent pour le repos de son âme. A ceux qui firent quelques objections contre cet obit:--Connaissez-vous beaucoup de gens, répondait-elle, pour lesquels il soit plus nécessaire d’implorer la miséricorde divine?
Sous la Restauration, la célébration de ce service devint une affaire; mais jamais la mère Marie-des-Anges ne voulut en démordre, et l’immense vénération dont elle est entourée fit que les plus montés contre ce qu’ils appelaient ce scandale, durent en prendre leur parti. On comprend que, sous le gouvernement de Juillet, cette orageuse obstination eut sa récompense. Aujourd’hui, la mère Marie-des-Anges est admirablement bien en cour, et il n’est rien qu’elle n’obtînt dans les plus augustes régions du pouvoir; mais il est juste d’ajouter qu’elle ne demande rien, pas même pour ses aumônes, auxquelles elle trouve le moyen de subvenir largement par la bonne administration qu’elle a su introduire dans la gérance des biens de la communauté.
Ce qui s’explique mieux encore, c’est que sa reconnaissance pour le grand révolutionnaire lui ait été, auprès du parti de la révolution, une recommandation puissante, mais là encore n’est pas tout le secret de son crédit dans ce parti. A Arcis, le chef de la gauche avancée est un riche meunier, nommé Laurent Goussard, qui possède sur la rivière d’Aube deux ou trois moulins. Cet homme, ancien membre de la municipalité révolutionnaire d’Arcis et ami particulier de Danton, fut celui qui écrivit au terrible Cordelier pour l’aviser du couteau suspendu sur la tête de l’ancienne supérieure des Ursulines, ce qui n’avait pas empêché le digne sans-culotte de se rendre acquéreur d’une grande partie des biens de leur maison, lorsque ceux-ci vinrent à être vendus nationalement.
A l’époque où la mère Marie-des-Anges fut autorisée à reconstituer sa communauté, Laurent Goussard, qui ne se trouvait pas avoir tiré grand parti de son acquisition, vint trouver la bonne abbesse et lui proposa de la faire rentrer dans les anciennes appartenances de l’abbaye. Très rusé en affaires, Laurent Goussard, dont la mère Marie-des-Anges avait gratuitement élevé une nièce morte plus tard à Paris, vers 1809, eut l’air de se piquer avec elle de ce procédé, et il offrit de rendre le bien dont il était devenu révolutionnairement propriétaire, si la communauté consentait à le rembourser sur le pied de son prix d’acquisition. Le cher homme ne faisait pas un mauvais marché, et la différence de l’argent aux assignats avec lesquels il avait payé lui constituait déjà un joli bénéfice. Mais se souvenant que, sans son intervention, Danton n’eût pas été averti, la mère Marie-des-Anges voulut faire mieux pour son sauveur de la première main. La communauté des Ursulines, au moment où Laurent Goussard offrait d’entrer avec elle en arrangement, était, financièrement parlant, dans une position excellente. Ayant, depuis sa restauration, recueilli d’assez importantes libéralités, elle s’était, de plus, enrichie de toutes les épargnes que sa supérieure avait faites pendant la durée assez longue de son pensionnat laïque, et qu’elle avait généreusement versées à l’économat du couvent. Laurent Goussard dut donc demeurer stupéfait quand il s’entendit répondre:
«Vos propositions ne me vont pas. Je ne puis pas acheter au rabais; ma conscience me le défend. Avant la révolution, les biens de notre abbaye étaient estimés à tant; c’est ce prix que je veux en donner et non celui auquel ils étaient tombés en suite de la dépréciation subie par toutes les propriétés dites nationales. En un mot, mon ami, je veux payer plus cher, voyez si cela vous convient.»
Laurent Goussard crut d’abord mal comprendre ou avoir été mal compris; mais quand il fut bien expliqué qu’aux prétendus scrupules de conscience de la mère Marie-des-Anges il gagnait environ une somme de cinquante mille francs, il ne voulut pas faire violence à cette conscience si délicate, et en mettant la main sur ce bénéfice, qui réellement lui tombait du ciel, il alla conter partout ce merveilleux procédé qui, vous le sentez bien, madame, auprès de tous les acquéreurs de biens nationaux, mit aussitôt la mère Marie-des-Anges dans une estime à n’avoir jamais plus rien à craindre d’une révolution nouvelle. Personnellement, Laurent Goussard devint pour elle une espèce de séide; il ne fait plus maintenant une affaire, ne remue pas un sac de farine sans aller la consulter, et, comme elle le disait plaisamment l’autre jour, elle aurait la fantaisie de faire de M. le sous-préfet un saint Jean-Baptiste, qu’un quart d’heure après, Laurent Goussard lui apporterait dans un sac la tête de ce fonctionnaire. N’est-ce pas vous dire, madame, qu’au premier signe de notre supérieure, il apportera au candidat désigné par elle son vote et celui de tous ses amis?
Dans le clergé, la mère Marie-des-Anges a naturellement bien des ramifications, tant à cause de sa robe que de sa réputation de haute vertu; mais elle compte surtout au nombre de ses plus zélés serviteurs, monseigneur Troubert, évêque du diocèse, et qui, ancien familier de la congrégation (voir _Le curé de Tours_), s’arrangerait néanmoins assez bien, sous la dynastie de Juillet, d’un archevêché menant au cardinalat. Or, pour peu que cette ambition justifiée, il faut en convenir, par une haute et incontestable capacité, la mère Marie-des-Anges voulût écrire quelque chose à la reine, il est à croire que son succès pourrait bien ne pas être trop longtemps ajourné. Mais donnant donnant, et si la supérieure des Ursulines travaille à l’archevêché, Monseigneur de Troyes travaillera à l’élection; la tâche, pour lui, ne saurait d’ailleurs être bien rude, puisque le candidat auquel il s’agit de s’intéresser est partisan déclaré du principe de la liberté d’enseignement, le seul côté de la chose politique dont le clergé se préoccupe dans le moment. Quand on a le clergé, on est bien près d’avoir le parti légitimiste qui, passionné aussi pour l’enseignement libre, en haine du trône de Juillet, n’est pas trop effrayé, toutes les fois que l’occasion s’en présente, de son monstrueux accouplement avec le parti radical.
Du reste, la tête de ce parti, dans le pays, est la maison de Cinq-Cygne. Jamais la vieille marquise, dont vous connaissez, madame, le caractère hautain et la volonté énergique (voir _Une ténébreuse affaire_), ne vient à son château de Cinq-Cygne sans rendre une visite à la mère Marie-des-Anges qui a eu autrefois pour élève sa fille Berthe, devenue depuis duchesse de Maufrigneuse. Quant au mari de celle-ci, il ne peut nous échapper, car vous savez que Daniel Darthez est mon ami, et que par Darthez on a à coup sûr la princesse de Cadignan, mère de ce joli duc, sur lequel nous complotons de mettre la main.
Maintenant, si nous arrivons à un côté plus résistant, au parti dit conservateur, qu’il ne faut pas confondre avec le parti ministériel, nous y trouverons pour chef le comte de Gondreville, collègue de votre mari à la Chambre des pairs. Avec lui, marche un électeur très influent, son vieil ami, ancien maire et ancien notaire à Arcis, lequel à son tour entraîne dans son orbite un électeur également considérable, maître Achille Pigoult, auquel, en se retirant d’affaires, il a vendu son étude. Mais la mère Marie-des-Anges a une puissante entrée auprès du comte de Gondreville par sa fille la maréchale de Carigliano. Lancée, comme vous le savez, dans la plus haute dévotion, cette grande dame, presque tous les ans, vient faire aux Ursulines une humble retraite. De plus, la mère Marie-des-Anges, sans s’expliquer davantage, prétend qu’elle a barre par un certain côté qui n’est connu que d’elle sur le vieux Gondreville; et en effet, la vie de cet ancien régicide devenu sénateur, comte de l’Empire, et depuis pair de France sous deux dynasties, a serpenté par d’assez tortueux souterrains pour qu’on puisse y supposer des entrées secrètes qu’il ne lui serait pas agréable de voir démasquer. Or, Gondreville, c’est Grévin, son confident, et, comme on dit, son âme damnée depuis cinquante ans; mais à supposer que, par impossible, leur éternelle union, dans la circonstance présente, vînt à se démancher, au moins est-on sûr d’Achille Pigoult, le successeur de Grévin, comme lui, notaire de la communauté, et auquel, lors de la vente faite dans son étude du domaine acheté par le marquis de Sallenauve, on a eu le soin d’attribuer un chiffre d’honoraires tellement inusité et tellement _électoral_, que l’accepter, c’était s’engager.
Quant à la plèbe des électeurs, on ne peut manquer d’y faire des recrues importantes, par les grands travaux que notre ami va se donner à exécuter dans le château dont le voilà propriétaire, ledit château ayant le bonheur de menacer ruine sur plusieurs points. Il faut aussi compter sur l’effet d’une magnifique profession de foi que Charles de Sallenauve vient de faire imprimer, et dans laquelle il déclare hautement ne vouloir accepter ni emplois ni faveur aucune du gouvernement. Enfin, l’habileté oratoire qui peut être attendue de lui, dans la réunion préparatoire déjà annoncée; le concours des journaux de l’opposition tant à Paris que dans la localité; les injures et les calomnies dont les journaux ministériels ont déjà commencé le feu, tout me donne bonne espérance, et je m’arrête sur une dernière considération. Serait-il bien merveilleux qu’en vue de contredire leur réputation un peu béotienne, les Champenois eussent à cœur de nommer un homme distingué dans les arts, dont ils ont sous les yeux un chef-d’œuvre, qui vient volontairement se faire leur compatriote en achetant chez eux un domaine resté depuis près de dix ans sans acquéreur, et qui, d’une main généreuse et prodigue, est près de restituer à cette demeure, l’une des gloires du pays, son aspect de grandeur passé?
A la suite de cet immense exposé de nos ressources et opérations militaires, serai-je encore bien venu, madame, à me plaindre de mon manque absolu de distractions? Je ne sais si c’est pour l’intérêt que je porte à notre ami, mais il me semble qu’un peu de la fièvre électorale qui règne partout ici, en ce moment, a fini par me gagner, et peut-être trouverez-vous que cette lettre, encombrée de détails locaux auxquels, avec la plus grande complaisance du monde, vous ne sauriez trouver un grand intérêt, révèle chez moi un terrible accès de la maladie régnante. Me sauriez-vous gré d’ailleurs de vous présenter comme prochainement resplendissant de l’auréole parlementaire un homme dont, me disiez-vous l’autre jour, on ne saurait faire sûrement son ami, attendu l’élévation surhumaine et par conséquent un peu impertinente de sa personnalité? A vous dire vrai, madame, à quelques succès que soit réservé dans la vie politique Charles de Sallenauve, j’ai peur qu’il ne regrette un jour la gloire plus calme qui lui était assurée dans la carrière des arts; mais ni lui ni moi ne sommes nés sous une étoile facile et commode; naître seulement, nous a été vendu cher, et c’est être deux fois plus cruel que de ne pas nous aimer. Vous avez pour moi quelque bienveillance, parce qu’il vous paraît que j’exhale encore un reste de parfum de notre Louise aimée; ayez donc aussi quelque chose de ce sentiment pour celui que, durant tout le cours de cette lettre, je n’ai pas hésité à nommer notre ami. Si, de quel côté qu’il se tourne, apparaît en lui une sorte de grandeur importune, ne faut-il pas plutôt l’en plaindre que lui en demander un compte soucieux et sévère? et ne savons-nous pas tous les deux, par une cruelle expérience, que les plus nobles choses et les plus resplendissantes sont aussi les plus promptes à descendre et à s’éteindre dans l’éternelle nuit?
XV.--MARIE-GASTON A LA COMTESSE DE L’ESTORADE.
Arcis-sur-Aube, 9 mai 1839.
Madame,
La fièvre électorale vous a gagnée aussi, et vous voulez bien vous charger de nous faire passer de la part de M. de l’Estorade un certain nombre de _découragements_ qui, à coup sûr, méritent d’être pris en considération. Je dois le dire cependant, ces confidences ne me paraissent pas avoir toute la portée que l’on pourrait croire, et, même avant votre officieux avis, les difficultés de notre situation n’avaient pas manqué de nous être révélées.
Nous savions la mission de haute confiance dont s’est chargé M. Maxime de Trailles, mission que pendant quelques jours il a assez malheureusement essayé de dissimuler sous le semblant d’un intérêt industriel. Nous savions même, et vous, madame, semblez l’ignorer, que cet habile agent de la pensée ministérielle a trouvé le moyen de combiner avec les soins de la politique générale ceux de sa politique particulière. M. Maxime de Trailles, si nous sommes bien informés, aurait été récemment sur le point de succomber à un dernier et redoutable accès de la maladie chronique dont il est affligé depuis longtemps. Cette maladie, c’est sa dette; car on ne dit pas les dettes, on dit la dette de M. de Trailles, comme on dit la dette de l’Angleterre. Dans cette extrémité, ce gentilhomme, décidé aux remèdes les plus désespérés, se serait arrêté à la ressource d’un mariage qu’on pourrait bien qualifier de mariage in extremis, puisque ledit gentilhomme côtoie, dit-on, d’extrêmement près la cinquantaine. Fort connu, ce qui pour lui veut dire fort décrié, à Paris, il aurait fait comme les marchands dont les articles sont démodés, il se serait expédié en province et aurait déballé à Arcis-sur-Aube, juste au moment de la foire électorale, estimant avec raison que le mouvement toujours un peu tumultueux de ces sortes de _Beaucaires_ politiques ne pouvait qu’être favorable à la nature légèrement ténébreuse de ses opérations.
Le calcul était bon; la mort inopinée du jeune Charles Keller, candidat sur le choix duquel s’était d’abord arrêtée la pensée du gouvernement, avait jeté dans tout l’électorat d’Arcis une perturbation profonde. Pêchant dans cette eau trouble M. Maxime de Trailles est parvenu à y harponner un candidat que recommandent deux natures de mérites et de convenances bien distinctes. Au point de vue de la chose publique, M. Beauvisage, dont vous vous êtes, madame, très bien rappelé le nom, a l’inestimable avantage d’avoir battu en brèche et fait crouler la candidature d’un petit avocat du nom de Simon Giguet, qui, au grand scandale du gouvernement, aurait eu l’audace d’aller s’asseoir au centre gauche. Cette exclusion donnée à un impertinent de l’opposition dynastique a paru d’un prix tellement inestimable, qu’elle fait passer sur l’ineptie bien notoire et bien caractérisée du sieur Beauvisage, en même temps que sur la considération du ridicule dont sa nomination ne pourrait manquer de couvrir ceux qui se seront prêtés à la patronner.
Au point de vue de la chose privée, j’entends celle de M. de Trailles, M. Beauvisage a le mérite d’avoir une fille unique, passablement jolie, laquelle, sans exagération aucune de ses avantages, paraît devoir apporter à son mari une dot de cinq cent mille francs, amassée dans le commerce de ces bonnets de coton dont ma dernière lettre se permettait de parler si peu respectueusement. Maintenant, le mécanisme de l’affaire se comprend de lui-même. Faire naître et attiser chez le père qui jamais ne s’en serait avisé lui-même, l’ambition et l’espérance d’être envoyé à la Chambre; pour prix de ses soins et _débours_, insinuer qu’on vous donne la fille et la dot, cela s’entend; éblouir la première par un restant de jeunesse teinte, par une suprême élégance de manières et par le titre de comtesse; commencer fort habilement par avoir l’air d’hésiter entre la fille et la mère; enfin donner de son désintéressement et de la solidité de sa réforme une rassurante idée, en demandant contre soi-même, dans le contrat, toutes les garanties les plus extrêmes dont la loi dispose: voilà quel était le jeu, et aussi le travail vraiment herculéen accompli par M. de Trailles en moins de deux semaines;--mais, sur ce, nous intervenons.
Par le nom qui nous tombe un matin des nues, nous sommes Champenois; nous nous faisons Champenois, plus encore: en nous rendant propriétaires dans le pays; et il se trouve justement que le pays s’est butté, pour l’élection qui se prépare, à n’envoyer à la Chambre qu’un enfant du cru. Justement! me direz-vous, à ce titre, Beauvisage ne peut manquer d’être préféré; c’est un produit local plus franc, plus direct. Cela vous semble ainsi, madame; mais nous ne sommes pas tout à fait si bêtes que Beauvisage, nous ne prêtons pas à rire de nous; nous ne faisons pas de bonnets de coton, il est vrai, mais nous faisons des statues; des statues pour lesquelles nous avons été décorés de la Légion d’honneur; des statues religieuses, que l’on inaugure en grande pompe, devant monseigneur l’évêque, qui daigne prendre la parole, et devant les autorités constituées; des statues que toute la population de la ville, j’entends celle qui n’a pu être admise à la cérémonie, s’empresse d’aller admirer chez mesdames les Ursulines, assez coquettes du magnifique ornement ajouté à leur bijou de chapelle, pour tenir, pendant une journée entière, leur maison et leur oratoire ouverts à tout venant: et tout ceci ne laisse pas de nous populariser un peu.
Ce qui nous popularise encore mieux, c’est de n’être pas des ladres comme Beauvisage, de ne pas thésauriser notre revenu sou sur sou, d’occuper dans notre château trente ouvriers, peintres, maçons, vitriers, jardiniers, treillageurs; et tandis que le maire de la ville s’en va piètrement à pied, de nous montrer tout à coup, dans Arcis, avec une calèche élégante et deux chevaux fringants que notre père, qui n’est pas aux cieux, mais à Paris, voulant se montrer plus aimable de loin que de près, nous a envoyés d’urgence, pour en écraser, je pense, le tigre et le tilbury de M. de Trailles: deux choses dont, avant notre venue, il avait été énormément parlé. Ce soir, madame, pour couronner la cérémonie de l’inauguration de notre sainte Ursule, nous donnons en notre château un repas de cinquante couverts, où nous avons eu la malice de convier, avec les notables habitants du pays, tous les fonctionnaires inamovibles et amovibles indistinctement. Vu notre candidature déclarée, nous sommes bien assurés d’avance que cette dernière classe de convives ne répondra pas à notre appel. Tant mieux, vraiment! il y aura d’autant de places pour d’autres, et les défaillants, dont les noms seront tous connus demain, seront constitués dans un flagrant délit de servilisme et de dépendance qui portera, nous l’espérons bien, un terrible coup à leur influence sur la population.
Hier, madame, nous sommes allés, dans notre calèche, au château de Cinq-Cygne, où Darthez nous a d’abord présentés à la princesse de Cadignan. Cette femme est vraiment merveilleuse de conservation, et il semble qu’elle soit embaumée par le bonheur de sa liaison avec le grand écrivain. (voir _Les secrets de la princesse de Cadignan_). «C’est le plus joli bonheur que j’aie jamais vu,» disiez-vous, madame, en parlant de M. et madame de Portenduère; ce mot, il faut le répéter à l’adresse de Darthez et de la princesse, en modifiant toutefois l’épithète de _joli_ qui serait peut-être un peu jeune, appliquée à leur été de la Saint-Martin. Avec ce que j’ai su d’une scène qui eut lieu, il y a déjà longtemps, chez madame d’Espard, à l’époque où commença cette liaison, j’étais bien sûr de ne pas trouver M. Maxime de Trailles très bien installé à Cinq-Cygne; car, dans la scène à laquelle je fais allusion, il s’était efforcé d’être blessant pour Darthez, et Darthez, en se contentant de le faire ridicule, le trouva méprisable: or, c’est un sentiment dont il n’y a pas à revenir avec cette intelligence noble et élevée.
A son début dans le pays, muni de quelques lettres d’introduction, l’agent de la politique ministérielle commença par recevoir une ou deux politesses à Cinq-Cygne; mais c’était un bâton flottant, et, de près, Darthez eut bientôt fait de le couler à fond. Notre homme, qui se flattait de trouver à Cinq-Cygne de l’appui pour son intrigue, est aujourd’hui si loin de compte, que c’est de la bouche du duc de Maufrigneuse, auquel M. de Trailles s’était ouvert assez effrontément de tous ses projets, comme à son camarade du Jockey-Club, que nous avons recueilli les renseignements consignés au commencement de cette lettre, pour être retournés à M. de l’Estorade, si vous voulez bien vous charger de ce soin. Madame de Maufrigneuse et la vieille marquise de Cinq-Cygne ont été, madame, d’un accueil merveilleux pour Dorlange, pour Sallenauve, voulais-je dire, mais j’ai de la peine à m’y habituer; comme elles n’ont pas votre humilité, elles n’ont pas, ainsi que vous, été effrayées de ce qui peut se rencontrer de haut chez notre ami, et lui, de son côté, dans cette rencontre vraiment difficile, a été d’une convenance parfaite. On ne sait vraiment comment, ayant vécu si seul, il a pu, du premier coup, se faire si complétement présentable. Serait-ce que _le beau_, dont il a fait jusqu’ici l’étude de sa vie, comprend le joli, l’élégant, le convenable, qui s’apprennent en quelque sorte d’occasion et par-dessus le marché? Mais cela ne doit pas être vrai, car j’ai vu des artistes très éminents et des sculpteurs surtout, une fois sortis de leur atelier, n’être pas des hommes seulement supportables.
J’interromps ici ma lettre, madame: les faits me manquent et je me sens tomber dans le bavardage; demain j’aurai à vous faire le compte rendu de notre grand banquet, qui sera peut-être plus intéressant que mes aperçus philosophiques et moraux.
10 mai.
Le dîner a eu lieu, madame; il était magnifiquement servi, et il en sera, je pense, parlé longtemps à Arcis.
Sallenauve a dans cet organiste, qui, par parenthèse, hier, à la cérémonie de l’inauguration, avait fait preuve, sur l’orgue de ces dames, d’un talent admirable, une façon d’intendant et de factotum qui laisse bien loin de lui tous les Vatels du monde. Ce n’est pas là un homme qui se passerait son épée au travers du corps pour un peu de marée en retard. Lampions, verres de couleur, guirlandes et draperies pour décorer la salle du banquet, voire même un joli petit feu d’artifice que nous avions trouvé emballé dans les coffres de la calèche, par le soin de ce père bourru et invisible, mais qui pourtant a du bon, rien n’a manqué à la fête: elle s’est prolongée jusqu’à une heure assez avancée, dans les jardins du château, où la plèbe avait été admise à danser et à s’abreuver très abondamment.
Nous avions presque tous nos convives, moins ceux que nous avions voulu seulement compromettre. Les invitations ayant été faites à très bref délai, brièveté qui du reste était excusée par la circonstance, c’était chose plaisante de voir, jusqu’au moment de se mettre à table, défiler les lettres d’excuses que Sallenauve avait ordonné de lui apporter au salon, à mesure de leur arrivée. A chaque lettre qu’il décachetait, il avait soin de dire à haute voix: C’est M. le sous-préfet, c’est M. le procureur du roi, c’est M. son substitut qui m’expriment leur regret de ne pouvoir se rendre à mon invitation. Tous ces _refus de concours_ étaient accueillis par les sourires et chuchotements de l’assistance, mais quand parut la lettre de Beauvisage, et que Dorlange annonça l’impossibilité où se trouvait M. le maire de _correspondre_ à sa politesse, autant pour le fond que pour la forme, l’hilarité devint bruyante et générale, et elle ne fut suspendue que par l’entrée d’un M. Martener, juge d’instruction, qui faisait, en venant dîner, un acte de haut courage. Il faut remarquer cependant que, de sa nature, un juge d’instruction est quelque chose de divisible. Par le côté du juge il est inamovible, et il n’y a en lui de sujet au changement que son titre, le léger supplément de traitement qui lui est alloué et le privilége de décerner des mandats et d’interroger les voleurs, _droits superbes_ qui, d’un trait de plume, peuvent lui être retirés par la chancellerie. Enfin, mettons qu’au moins M. Martener est un demi-brave; du reste il fut accueilli comme une _lune tout entière_.
A côté de la présence du duc de Maufrigneuse, de celle de Darthez et de celle surtout de Monseigneur l’évêque, qui est pour quelques jours au château de Cinq-Cygne, une absence qui fit une sensation profonde, quoique l’excuse, envoyée dès le matin, n’ait pas été proclamée en séance publique, ce fut celle de l’ancien notaire Grévin. Pour le comte de Gondreville, aussi délinquant, il n’y avait rien à dire: la perte toute récente de son petit-fils, Charles Keller, ne lui permettait pas de se trouver à la réunion, et en lui adressant une invitation conditionnelle, Sallenauve avait eu soin dans sa lettre de se faire à lui-même le refus. Mais Grévin, le bras droit du comte de Gondreville pour lequel il a eu des dévouements, certes plus compromettants et plus difficiles que celui de dîner en ville; Grévin ne venant pas, ne semblait-il pas témoigner par là que son patron tenait encore pour la candidature aujourd’hui à peu près désertée de Beauvisage? et cette influence qui se dérobait, comme on dit dans la langue du _sport_, était vraiment pour nous d’assez grande considération. Maître Achille Pigoult, le successeur de Grévin, essaya bien d’objecter que le vieillard vivait dans une retraite absolue et qu’à grand’peine, deux ou trois fois par an, on pouvait l’avoir à dîner chez son gendre. Mais on rétorqua vivement l’argument, en faisant remarquer qu’à un dîner donné par le sous-préfet, pour mettre en rapport la famille Beauvisage avec M. Maxime de Trailles, Grévin avait parfaitement accepté d’être l’un des convives. Nous aurons donc encore, du côté du château de Gondreville, un certain tirage, et il faudra, je crois, que la mère Marie-des-Anges se décide à user de sa botte secrète.
Le dîner ayant pour prétexte l’inauguration de la sainte Ursule, qui, chez les dames Ursulines, ne pouvait être célébrée par un banquet, Sallenauve l’avait belle, au dessert, pour porter un toast: «A la mère des pauvres; à la sainte et noble intelligence qui, depuis cinquante ans, rayonne sur toute la Champagne, et à laquelle doit être attribué le nombre prodigieux de femmes distinguées et accomplies qui font l’ornement de cette belle contrée!» Si vous saviez comme moi, madame, quelle contrée c’est que la Champagne Pouilleuse, vous vous diriez, en lisant la phrase que je vous reproduis, ou à peu près, que Sallenauve est un grand misérable, et que la passion d’être député peut rendre un homme capable des plus effroyables énormités. Est-ce donc la peine, pour un homme qui ordinairement se respecte, d’assumer sur lui le courage d’un mensonge assez gros pour arriver à la dimension d’un crime, quand, mieux que son infâme toast, une petite chose à laquelle il n’a pas pensé, qui n’est pas de son fait, et dont tout l’honneur doit être reporté à la capricieuse agrégation des atomes crochus, allait, mieux que tous les discours du monde, le recommander à la sympathie des électeurs!
Vous-même m’avez dit, madame, que votre fils Armand trouvait à Sallenauve une grande ressemblance avec les portraits de Danton; mais c’est qu’il paraît que cette remarque est juste, car elle était faite aussi autour de moi, non pas sur des portraits, mais sur le vivant, par plusieurs des convives qui avaient connu et pratiqué le grand révolutionnaire. Laurent Goussard, comme chef de parti, n’avait pas manqué d’être convié. Il n’a pas seulement, ainsi que je vous le disais l’autre jour, été l’ami de Danton; il aurait été aussi quelque peu son beau-frère: Danton, qui fut assez vert galant, ayant pendant quelques années courtisé une sœur de l’honnête meunier, et, comme dit la chanson, _vu la meunière_. Eh bien! il faut que la ressemblance soit très frappante, car, après le dîner, pendant qu’on prenait le café, comme le digne homme avait la tête un peu échauffée par les fumées du vin du pays qui n’avait pas été ménagé, vous l’imaginez bien, il s’approche de Sallenauve et lui demande tout cru s’il ne se serait pas par hasard trompé de père et s’il pourrait affirmer que Danton ne fût pas pour quelque chose dans sa façon?
Sallenauve prit gaiement la chose, et fit simplement ce calcul: «Danton est mort le 5 avril 1793. Pour être son fils il faudrait que je fusse né au plus tard en 94, j’aurais donc aujourd’hui quarante-cinq ans. Or, l’acte de l’état civil où j’étais inscrit comme né de père et mère inconnus, et j’espère aussi un peu mon visage, me font naître en 1809, et ne m’accordent que juste trente ans.»
--Vous avez raison, répondit Laurent Goussard, les chiffres aplatissent mon idée; mais c’est égal, nous vous nommerons tout de même.
Et je crois que cet homme a raison; ce caprice de ressemblance sera dans l’élection d’un poids immense. Il ne faut pas croire, en effet, madame, que, malgré les funestes souvenirs qui entourent sa mémoire, Danton soit pour les gens d’Arcis un objet d’horreur et d’exécration. D’abord le temps l’a épuré; alors est resté un grand caractère et une forte intelligence dont on est fier d’être le compatriote: à Arcis, les raretés et les curiosités sont rares, et l’on vous y parle de Danton comme à Marseille on vous parle de la Canebière. Heureuse donc la ressemblance avec ce Dieu, dont le culte n’est pas borné à l’enceinte de la ville, mais s’étend aussi à sa banlieue et environs! Ces élections _extra muros_ sont parfois d’une naïveté curieuse, et les contradictions ne les gênent guère. Quelques agents, dépêchés dans le pays circonvoisin, ont déjà exploité cette lointaine parité de traits; et comme, dans la propagande champêtre, la question est bien moins de frapper juste, que de frapper fort, la version de Laurent Goussard, tout apocryphe qu’elle soit, est colportée dans les communes rurales avec un aplomb qui ne trouve pas un contradicteur. Pendant que cette prétendue origine révolutionnaire fait les affaires de notre ami, on les fait encore, d’un autre côté, en disant aux braves électeurs qu’on veut embaucher, quelque chose de plus vrai et qui ne frappe pas moins leurs esprits. C’est ce monsieur, va-t-on leur répétant, qui a acheté le _château d’Arcis_; et comme le château d’Arcis, qui plane au-dessus de la ville, est connu de toute la contrée, c’est à ces bonnes gens comme un point de repère; mais, en même temps, toujours prêts à retourner aux vieux souvenirs du passé, bien moins morts et enterrés qu’on ne pourrait se le figurer: _Ah! c’est le seigneur du château_, disent-ils, en donnant de l’idée qu’on leur présente une traduction respectueuse et libre.
Et voilà, madame, sauf votre respect, comment se traite la cuisine électorale et la manière dont s’opère la cuisson d’un député.