‹ La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiquesChapitre 65 sur 79 · L’ART DE RENTRER CHEZ SOI.

L’ART DE RENTRER CHEZ SOI.

Incapable de maîtriser les bouillants transports de son inquiétude, plus d’un mari commet la faute d’arriver au logis et d’entrer chez sa femme pour triompher de sa faiblesse comme ces taureaux d’Espagne qui, animés par le _banderillo_ rouge, éventrent de leurs cornes furieuses les chevaux et les matadors, picadors, tauréadors et consorts.

Oh! rentrer d’un air craintif et doux, comme Mascarille qui s’attend à des coups de bâton, et devient gai comme un pinson en trouvant son maître de belle humeur!... voilà qui est d’un homme sage!...

--Oui, ma chère amie, je sais qu’en mon absence vous aviez tout pouvoir de mal faire!... A votre place, une autre aurait peut-être jeté la maison par les fenêtres, et vous n’avez cassé qu’un carreau! Dieu vous bénisse de votre clémence. Conduisez-vous toujours ainsi, et vous pouvez compter sur ma reconnaissance.

Telles sont les idées que doivent trahir vos manières et votre physionomie; mais, à part, vous dites:--Il est peut-être venu!...

Apporter toujours une figure aimable au logis est une des lois conjugales qui ne souffrent pas d’exception.

Mais l’art de ne sortir de chez soi que pour y rentrer quand la police vous a révélé une conspiration, mais savoir rentrer à propos!... ah! ce sont des enseignements impossibles à formuler. Ici tout est finesse et tact. Les événements de la vie sont toujours plus féconds que l’imagination humaine. Aussi nous contenterons-nous d’essayer de doter ce livre d’une histoire digne d’être inscrite dans les archives de l’abbaye de Thélême. Elle aura l’immense mérite de vous dévoiler un nouveau moyen de défense légèrement indiqué par l’un des aphorismes du professeur, et de mettre en action la morale de la présente Méditation, seule manière de vous instruire.

Monsieur de B., officier d’ordonnance et momentanément attaché en qualité de secrétaire à Louis Bonaparte, roi de Hollande, se trouvait au château de Saint-Leu, près Paris, où la reine Hortense tenait sa cour et où toutes les dames de son service l’avaient accompagnée. Le jeune officier était assez agréable et blond; il avait l’air pincé, paraissait un peu trop content de lui-même et trop infatué de l’ascendant militaire; d’ailleurs, passablement spirituel et très-complimenteur. Pourquoi toutes ces galanteries étaient-elles devenues insupportables à toutes les femmes de la reine?... L’histoire ne le dit pas. Peut-être avait-il fait la faute d’offrir à toutes un même hommage? Précisément. Mais chez lui, c’était astuce. Il adorait, pour le moment, l’une d’entre elles, madame la comtesse de ***. La comtesse n’osait défendre son amant, parce qu’elle aurait ainsi avoué son secret, et, par une bizarrerie assez explicable, les épigrammes les plus sanglantes partaient de ses jolies lèvres, tandis que son cœur logeait l’image proprette du joli militaire. Il existe une nature de femme auprès de laquelle réussissent les hommes un peu suffisants, dont la toilette est élégante et le pied bien chaussé. C’est les femmes à minauderies, délicates et recherchées. La comtesse était, sauf les minauderies, qui, chez elle, avaient un caractère particulier d’innocence et de vérité, une de ces personnes-là. Elle appartenait à la famille des N..., où les bonnes manières sont conservées traditionnellement. Son mari, le comte de... était fils de la vieille duchesse de L..., et il avait courbé la tête devant l’idole du jour: Napoléon l’ayant récemment nommé comte, il se flattait d’obtenir une ambassade; mais, en attendant, il se contentait d’une clef de chambellan; et s’il laissait sa femme auprès de la reine Hortense, c’était sans doute par calcul d’ambition.--Mon fils, lui dit un matin sa mère, votre femme chasse de race. Elle aime monsieur de B...--Vous plaisantez, ma mère: il m’a emprunté hier cent napoléons.--Si vous ne tenez pas plus à votre femme qu’à votre argent, n’en parlons plus! dit sèchement la vieille dame. Le futur ambassadeur observa les deux amants, et ce fut en jouant au billard avec la reine, l’officier et sa femme qu’il obtint une de ces preuves aussi légères en apparence qu’elles sont irrécusables aux yeux d’un diplomate.--Ils sont plus avancés qu’ils ne le croient eux-mêmes!... dit le comte de *** à sa mère. Et il versa dans l’âme aussi savante que rusée de la duchesse le chagrin profond dont il était accablé par cette découverte amère. Il aimait la comtesse, et sa femme, sans avoir précisément ce qu’on nomme des principes, était mariée depuis trop peu de temps pour ne pas être encore attachée à ses devoirs. La duchesse se chargea de sonder le cœur de sa bru. Elle jugea qu’il y avait encore de la ressource dans cette âme neuve et délicate, et elle promit à son fils de perdre monsieur de B*** sans retour. Un soir, au moment où les parties étaient finies, que toutes les dames avaient commencé une de ces causeries familières où se confisent les médisances, et que la comtesse faisait son service auprès de la reine, madame de L... saisit cette occasion pour apprendre à l’assemblée féminine le grand secret de l’amour de monsieur de B... pour sa bru. _Tollé_ général. La duchesse ayant recueilli les voix, il fut décidé à l’unanimité que celle-là qui réussirait à chasser du château l’officier rendrait un service signalé à la reine Hortense qui en était excédée, et à toutes ses femmes qui le haïssaient, et pour cause. La vieille dame réclama l’assistance des belles conspiratrices, et chacune promit sa coopération à tout ce qui pourrait être tenté. En quarante-huit heures, l’astucieuse belle-mère devint la confidente et de sa bru et de l’amant. Trois jours après, elle avait fait espérer au jeune officier la faveur d’un tête-à-tête à la suite d’un déjeuner. Il fut arrêté que monsieur de B*** partirait le matin de bonne heure pour Paris et reviendrait secrètement. La reine avait annoncé le dessein d’aller avec toute la compagnie suivre, ce jour-là, une chasse au sanglier, et la comtesse devait feindre une indisposition. Le comte, ayant été envoyé à Paris par le roi Louis, donnait peu d’inquiétudes. Pour concevoir toute la perfidie du plan de la duchesse, il faut expliquer succinctement la disposition de l’appartement exigu qu’occupait la comtesse au château. Il était situé au premier étage, au-dessus des petits appartements de la reine, et au bout d’un long corridor. On entrait immédiatement dans une chambre à coucher, à droite et à gauche de laquelle se trouvaient deux cabinets. Celui de droite était un cabinet de toilette, et celui de gauche avait été récemment transformé en boudoir par la comtesse. On sait ce qu’est un cabinet de campagne: celui-là n’avait que les quatre murs. Il était décoré d’une tenture grise, et il n’y avait encore qu’un petit divan et un tapis; car l’ameublement devait en être achevé sous peu de jours. La duchesse n’avait conçu sa noirceur que d’après ces circonstances, qui, bien que légères en apparence, la servirent admirablement. Sur les onze heures, un déjeuner délicat est préparé dans la chambre. L’officier, revenant de Paris, déchirait à coups d’éperon les flancs de son cheval. Il arrive enfin; il confie le noble animal à son valet, escalade les murs du parc, vole au château, et parvient à la chambre sans avoir été vu de personne, pas même d’un jardinier. Les officiers d’ordonnance portaient alors, si vous ne vous en souvenez pas, des pantalons collants très-serrés, et un petit schako étroit et long, costume aussi favorable pour se faire admirer le jour d’une revue qu’il est gênant dans un rendez-vous. La vieille femme avait calculé l’inopportunité de l’uniforme. Le déjeuner fut d’une gaieté folle. La comtesse ni sa mère ne buvaient de vin; mais l’officier, qui connaissait le proverbe, sabla fort joliment autant de vin de Champagne qu’il en fallait pour aiguiser son amour et son esprit. Le déjeuner terminé, l’officier regarda la belle-mère qui, poursuivant son rôle de complice, dit:--J’entends une voiture, je crois!... Et de sortir. Elle rentre au bout de trois minutes.--C’est le comte!... s’écria-t-elle en poussant les deux amants dans le boudoir.--Soyez tranquilles!... leur dit-elle.--Prenez donc votre schako..... ajouta-t-elle en gourmandant par un geste l’imprudent jeune homme. Elle recula vivement la table dans le cabinet de toilette, et, par ses soins, le désordre de la chambre se trouva entièrement réparé au moment où son fils apparut.--Ma femme est malade?... demanda le comte.--Non, mon ami, répond la mère. Son mal s’est promptement dissipé; elle est à la chasse, à ce que je crois... Puis elle lui fait un signe de tête comme pour lui dire:--Ils sont là...--Mais êtes-vous folle, répond le comte à voix basse, de les enfermer ainsi?.....--Vous n’avez rien à craindre, reprit la duchesse, j’ai mis dans son vin...--Quoi?...--Le plus prompt de tous les purgatifs. Entre le roi de Hollande. Il venait demander au comte le résultat de la mission qu’il lui avait donnée. La duchesse essaya, par quelques-unes de ces phrases mystérieuses que savent si bien dire les femmes, d’obliger Sa Majesté à emmener le comte chez elle. Aussitôt que les deux amants se trouvèrent dans le boudoir, la comtesse, stupéfaite en reconnaissant la voix de son mari, dit bien bas au séduisant officier:--Ah! monsieur, vous voyez à quoi je me suis exposée pour vous....--Mais, chère Marie! mon amour vous récompensera de tous vos sacrifices, et je te serai fidèle jusqu’à la Mort. (_A part et en lui-même_: Oh! oh! quelle douleur!.....)--Ah! s’écria la jeune femme, qui se tordit les mains en entendant marcher son mari près de la porte du boudoir, il n’y a pas d’amour qui puisse payer de telles terreurs!... Monsieur, ne m’approchez pas...--O! ma bien-aimée, mon cher trésor, dit-il en s’agenouillant avec respect, je serai pour toi ce que tu voudras que je sois!... Ordonne... je m’éloignerai. Rappelle-moi... je viendrai. Je serai le plus soumis comme je veux être... (S... D..., j’ai la colique!) le plus constant des amants... O ma belle Marie!... (Ah! je suis perdu. C’est à en mourir!...) Ici, l’officier marcha vers la fenêtre pour l’ouvrir et se précipiter la tête la première dans le jardin; mais il aperçut la reine Hortense et ses femmes. Alors il se tourna vers la comtesse en portant la main à la partie la plus décisive de son uniforme; et, dans son désespoir, il s’écria d’une voix étouffée:--Pardon, madame; mais il m’est impossible d’y tenir plus long-temps.--Monsieur, êtes-vous fou?... s’écria la jeune femme, en s’apercevant que l’amour seul n’agitait pas cette figure égarée. L’officier, pleurant de rage, se replia vivement sur le schako qu’il avait jeté dans un coin.--Eh! bien, comtesse....., disait la reine Hortense en entrant dans la chambre à coucher d’où le comte et le roi venaient de sortir, comment allez-vous? Mais, où est-elle donc?--Madame!... s’écria la jeune femme en s’élançant à la porte du boudoir, n’entrez pas!... Au nom de Dieu, n’entrez pas! La comtesse se tut, car elle vit toutes ses compagnes dans la chambre. Elle regarda la reine. Hortense, qui avait autant d’indulgence que de curiosité, fit un geste, et toute sa suite se retira. Le jour même, l’officier part pour l’armée, arrive aux avant-postes, cherche la mort et la trouve. C’était un brave, mais ce n’était pas un philosophe.

On prétend qu’un de nos peintres les plus célèbres, ayant conçu pour la femme d’un de ses amis un amour qui fut partagé, eut à subir toutes les horreurs d’un semblable rendez-vous, que le mari avait préparé par vengeance; mais, s’il faut en croire la chronique, il y eut une double honte; et, plus sages que monsieur de B..., les amants, surpris par la même infirmité, ne se tuèrent ni l’un ni l’autre.

La manière de se comporter en rentrant chez soi dépend aussi de beaucoup de circonstances. Exemple.

Lord Catesby était d’une force prodigieuse. Il arrive, un jour, qu’en revenant d’une chasse au renard à laquelle il avait promis d’aller sans doute par feinte, il se dirige vers une haie de son parc où il disait voir un très-beau cheval. Comme il avait la passion des chevaux, il s’avance pour admirer celui-là de plus près. Il aperçoit lady Catesby, au secours de laquelle il était temps d’accourir, pour peu qu’il fût jaloux de son honneur. Il fond sur un gentleman, et en interrompt la criminelle conversation en le saisissant à la ceinture; puis il le lance par-dessus la haie au bord d’un chemin.--Songez, monsieur, que c’est à moi qu’il faudra désormais vous adresser pour demander quelque chose ici!... lui dit-il sans emportement.--Eh! bien, milord, auriez-vous la bonté de me jeter aussi mon cheval?... Mais le lord flegmatique avait déjà pris le bras de sa femme, et lui disait gravement:--Je vous blâme beaucoup, ma chère créature, de ne pas m’avoir prévenu que je devais vous aimer pour deux. Désormais tous les jours pairs je vous aimerai pour le gentleman, et les autres jours pour moi-même.

Cette aventure passe, en Angleterre, pour une des plus belles rentrées connues. Il est vrai que c’était joindre avec un rare bonheur l’éloquence du geste à celle de la parole.

Mais l’art de rentrer chez soi, dont les principes ne sont que des déductions nouvelles du système de politesse et de dissimulation recommandé par nos Méditations antérieures, n’est que la préparation constante des _Péripéties_ conjugales dont nous allons nous occuper.

MÉDITATION XXII.

DES PÉRIPÉTIES.

Le mot _péripétie_ est un terme de littérature qui signifie _coup de théâtre_.

Amener une péripétie dans le drame que vous jouez est un moyen de défense aussi facile à entreprendre que le succès en est incertain. Tout en vous en conseillant l’emploi, nous ne vous en dissimulerons pas les dangers.

La péripétie conjugale peut se comparer à ces belles fièvres qui emportent un sujet bien constitué ou en restaurent à jamais la vie. Ainsi, quand la péripétie réussit, elle rejette pour des années une femme dans les sages régions de la vertu.

Au surplus, ce moyen est le dernier de tous ceux que la science ait permis de découvrir jusqu’à ce jour.

La Saint-Barthélemy, les Vêpres Siciliennes, la mort de Lucrèce, les deux débarquements de Napoléon à Fréjus, sont des péripéties politiques. Il ne vous est pas permis d’en faire de si vastes; mais, toutes proportions gardées, vos coups de théâtre conjugaux ne seront pas moins puissants que ceux-là.

Mais comme l’art de créer des situations et de changer, par des événements naturels, la face d’une scène, constitue le génie; que le retour à la vertu d’une femme dont le pied laisse déjà quelques empreintes sur le sable doux et doré des sentiers du vice est la plus difficile de toutes les péripéties, et que le génie ne s’apprend pas, ne se démontre pas; le licencié en droit conjugal se trouve forcé d’avouer ici son impuissance à réduire en principes fixes une science aussi changeante que les circonstances, aussi fugitive que l’occasion, aussi indéfinissable que l’instinct.

Pour nous servir d’une expression que Diderot, d’Alembert et Voltaire n’ont pu naturaliser, malgré son énergie, une péripétie conjugale se _subodore_. Aussi notre seule ressource sera-t-elle de crayonner imparfaitement quelques situations conjugales analogues, imitant ce philosophe des anciens jours qui, cherchant vainement à s’expliquer le mouvement, marchait devant lui pour essayer d’en saisir les lois insaisissables.

Un mari aura, selon les principes consignés dans la Méditation sur la Police, expressément défendu à sa femme de recevoir les visites du célibataire qu’il soupçonne devoir être son amant; elle a promis de ne jamais le voir. C’est de petites scènes d’intérieur que nous abandonnons aux imaginations matrimoniales, un mari les dessinera bien mieux que nous, en se reportant, par la pensée, à ces jours où de délicieux désirs ont amené de sincères confidences, où les ressorts de sa politique ont fait jouer quelques machines adroitement travaillées.

Supposons, pour mettre plus d’intérêt à cette scène normale, que ce soit vous, vous mari qui me lisez, dont la police, soigneusement organisée, découvre que votre femme profitant des heures consacrées à un repas ministériel auquel elle vous a fait peut-être inviter, doit recevoir monsieur A-Z.

Il y a là toutes les conditions requises pour amener une des plus belles péripéties possibles.

Vous revenez assez à temps pour que votre arrivée coïncide avec celle de monsieur A-Z, car nous ne vous conseillerions pas de risquer un entr’acte trop long. Mais comment rentrez-vous?... non plus, selon les principes de la Méditation précédente.--En furieux, donc?...--Encore moins. Vous arrivez en vrai bonhomme, en étourdi qui a oublié sa bourse ou son mémoire pour le ministre, son mouchoir ou sa tabatière.

Alors, ou vous surprendrez les deux amants ensemble, ou votre femme avertie par sa soubrette, aura caché le célibataire.

Emparons-nous de ces deux situations uniques.

Ici nous ferons observer que tous les maris doivent être en mesure de produire la terreur dans leur ménage, et préparer long-temps à l’avance des deux septembre matrimoniaux.

Ainsi, un mari, du moment où sa femme a laissé apercevoir quelques _premiers symptômes_, ne manquera jamais à donner, de temps à autre, son opinion personnelle sur la conduite à tenir par un époux dans les grandes crises conjugales.

--Moi, direz-vous, je n’hésiterais pas à tuer un homme que je surprendrais aux genoux de ma femme.

A propos d’une discussion que vous aurez suscitée, vous serez amené à prétendre:--que la loi aurait dû donner à un mari, comme aux anciens Romains, droit de vie et de mort sur ses enfants, pour qu’il pût tuer les adultérins.

Ces opinions féroces, qui ne vous engagent à rien, imprimeront une terreur salutaire à votre femme; vous les énoncerez même en riant et en lui disant:--Oh! mon Dieu, oui, mon cher amour, je te tuerais fort proprement. Aimerais-tu à être occise par moi?...

Une femme ne peut jamais s’empêcher de craindre que cette plaisanterie ne devienne un jour très-sérieuse, car il y a encore de l’amour dans ces crimes involontaires; puis les femmes, sachant mieux que personne dire la vérité en riant, soupçonnent parfois leurs maris d’employer cette ruse féminine.

Alors, quand un époux surprend sa femme avec son amant, au milieu même d’une innocente conversation, sa tête, vierge encore, doit produire l’effet mythologique de la célèbre Gorgone.

Pour obtenir une péripétie favorable en cette conjoncture, il faut, selon le caractère de votre femme, ou jouer une scène pathétique à la Diderot, ou faire de l’ironie comme Cicéron, ou sauter sur des pistolets chargés à poudre, et les tirer même si vous jugez un grand éclat indispensable.

Un mari adroit s’est assez bien trouvé d’une scène de _sensiblerie_ modérée. Il entre, voit l’amant et le chasse d’un regard. Le célibataire parti, il tombe aux genoux de sa femme, déclame une tirade, où, entre autres phrases, il y avait celle-ci:--Eh quoi! ma chère Caroline, je n’ai pas su t’aimer!...

Il pleure, elle pleure, et cette péripétie larmoyante n’eut rien d’incomplet.

Nous expliquerons, à l’occasion de la seconde manière dont peut se présenter la péripétie, les motifs qui obligent un mari à moduler cette scène sur le degré plus ou moins élevé de la force féminine.

Poursuivons!

Si votre bonheur veut que l’amant soit caché, la péripétie sera bien plus belle.

Pour peu que l’appartement ait été disposé selon les principes consacrés par la Méditation XIV, vous reconnaîtrez facilement l’endroit où s’est blotti le célibataire, se fût-il, comme le don Juan de lord Byron, pelotonné sous le coussin d’un divan. Si, par hasard, votre appartement est en désordre, vous devez en avoir une connaissance assez parfaite pour savoir qu’il n’y a pas deux endroits où un homme puisse se mettre.

Enfin, si par quelque inspiration diabolique il s’était fait si petit qu’il se fût glissé dans une retraite inimaginable (car on peut tout attendre d’un célibataire), eh! bien, ou votre femme ne pourra s’empêcher de regarder cet endroit mystérieux, ou elle feindra de jeter les yeux sur un côté tout opposé, et alors rien n’est plus facile à un mari que de tendre une petite souricière à sa femme.

La cachette étant découverte, vous marchez droit à l’amant. Vous le rencontrez!...

Là, vous tâcherez d’être beau. Tenez constamment votre tête de trois quarts en la relevant d’un air de supériorité. Cette attitude ajoutera beaucoup à l’effet que vous devez produire.

La plus essentielle de vos obligations consiste en ce moment à écraser le célibataire par une phrase très-remarquable, que vous aurez eu tout le temps d’improviser; et, après l’avoir terrassé, vous lui indiquerez froidement qu’il peut sortir. Vous serez très-poli, mais aussi tranchant que la hache d’un bourreau, et plus impassible que la loi. Ce mépris glacial amènera peut-être déjà une péripétie dans l’esprit de votre femme. Point de cris, point de gestes, pas d’emportements. Les hommes des hautes sphères sociales, a dit un jeune auteur anglais, ne ressemblent jamais à ces petites gens qui ne sauraient perdre une fourchette sans sonner l’alarme dans tout le quartier.

Le célibataire parti, vous vous trouvez seul avec votre femme; et, dans cette situation, vous devez la reconquérir pour toujours.

En effet, vous vous placez devant elle, en prenant un de ces airs dont le calme affecté trahit des émotions profondes; puis, vous choisirez dans les idées suivantes que nous vous présentons en forme d’amplification rhétoricienne, celles qui pourront convenir à vos principes:--Madame, je ne vous parlerai ni de vos serments, ni de mon amour; car vous avez trop d’esprit et moi trop de fierté pour que je vous assomme des plaintes banales que tous les maris sont en droit de faire en pareil cas; leur moindre défaut alors est d’avoir trop raison. Je n’aurai même, si je puis, ni colère, ni ressentiment. Ce n’est pas moi qui suis outragé; car j’ai trop de cœur pour être effrayé de cette opinion commune qui frappe presque toujours très-justement de ridicule et de réprobation un mari dont la femme se conduit mal. Je m’examine, et je ne vois pas par où j’ai pu mériter, comme la plupart d’entre eux, d’être trahi. Je vous aime encore. Je n’ai jamais manqué, non pas à mes devoirs, car je n’ai trouvé rien de pénible à vous adorer; mais aux douces obligations que nous impose un sentiment vrai. Vous avez toute ma confiance et vous gérez ma fortune. Je ne vous ai rien refusé. Enfin voici la première fois que je vous montre un visage, je ne dirai pas sévère, mais improbateur. Cependant laissons cela, car je ne dois pas faire mon apologie dans un moment où vous me prouvez si énergiquement qu’il me manque nécessairement quelque chose, et que je ne suis pas destiné par la nature à accomplir l’œuvre difficile de votre bonheur. Je vous demanderai donc alors, en ami parlant à son ami, comment vous avez pu exposer la vie de trois êtres à la fois:..... celle de la mère de mes enfants, qui me sera toujours sacrée; celle du chef de la famille, et celle enfin de celui..... que vous aimez..... (elle se jettera peut-être à vos pieds; il ne faudra jamais l’y souffrir; elle est indigne d’y rester), car....... vous ne m’aimez plus, Élisa. Eh! bien, ma pauvre enfant (vous ne la nommerez _ma pauvre enfant_ qu’au cas où le crime ne serait pas commis), pourquoi se tromper?..... Que ne me le disiez-vous?... Si l’amour s’éteint entre deux époux, ne reste-t-il pas l’amitié, la confiance?.... Ne sommes-nous pas deux compagnons associés pour faire une même route? Est-il dit que, pendant le chemin, l’un n’aura jamais à tendre la main à l’autre, pour le relever ou pour l’empêcher de tomber? Mais j’en dis même peut-être trop, et je blesse votre fierté..... Élisa!... Élisa!

Que diable voulez-vous que réponde une femme?... Il y a nécessairement péripétie.

Sur cent femmes, il existe au moins une bonne demi-douzaine de créatures faibles qui, dans cette grande secousse, reviennent peut-être pour toujours à leurs maris, en véritables chattes échaudées craignant désormais l’eau froide. Cependant cette scène est un véritable alexipharmaque dont les doses doivent être tempérées par des mains prudentes.

Pour certaines femmes à fibres molles, dont les âmes sont douces et craintives, il suffira, en montrant la cachette ou gît l’amant, de dire.--M. A-Z est là!... (On hausse les épaules.) Comment pouvez-vous jouer un jeu à faire tuer deux braves gens? Je sors, faites-le évader, et que cela n’arrive plus.

Mais il existe des femmes dont le cœur trop fortement dilaté s’anévrise dans ces terribles péripéties; d’autres, chez lesquelles le sang se tourne, et qui font de graves maladies. Quelques-unes sont capables de devenir folles. Il n’est même pas sans exemple d’en avoir vu qui s’empoisonnaient ou qui mouraient de mort subite, et nous ne croyons pas que vous vouliez la mort du pécheur.

Cependant la plus jolie, la plus galante de toutes les reines de France; la gracieuse, l’infortunée Marie Stuart, après avoir vu tuer Rizzio presque dans ses bras, n’en a pas moins aimé le comte de Bothwel; mais c’était une reine, et les reines sont des natures à part.

Nous supposerons donc que la femme dont le portrait orne notre première Méditation est une petite Marie Stuart, et nous ne tarderons pas à relever le rideau pour le cinquième acte de ce grand drame nommé le _Mariage_.

La péripétie conjugale peut éclater partout, et mille incidents indéfinissables la feront naître. Tantôt ce sera un mouchoir, comme dans le More de Venise; ou une paire de pantoufles, comme dans Don Juan; tantôt ce sera l’erreur de votre femme qui s’écriera:--Cher Alphonse!--pour cher Adolphe! Enfin souvent un mari, s’apercevant que sa femme est endettée, ira trouver le plus fort créancier, et l’amènera fortuitement chez lui un matin, pour y préparer une péripétie.

--Monsieur Josse, vous êtes orfèvre, et la passion que vous avez de vendre des bijoux n’est égalée que par celle d’en être payé. Madame la comtesse vous doit trente mille francs. Si vous voulez les recevoir demain (il faut toujours aller voir l’industriel à une fin de mois), venez chez elle à midi. Son mari sera dans la chambre; n’écoutez aucun des signes qu’elle pourra faire pour vous engager à garder le silence. Parlez hardiment.--Je paierai.

Enfin la péripétie est, dans la science du mariage, ce que sont les chiffres en arithmétique.

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Tous les principes de haute philosophie conjugale qui animent les moyens de défense indiqués par cette Seconde Partie de notre livre sont pris dans la nature des sentiments humains, nous les avons trouvés épars dans le grand livre du monde. En effet, de même que les personnes d’esprit appliquent instinctivement les lois du goût, quoiqu’elles seraient souvent fort embarrassées d’en déduire les principes; de même, nous avons vu nombre de gens passionnés employant avec un rare bonheur les enseignements que nous venons de développer, et chez aucun d’eux il n’y avait de plan fixe. Le sentiment de leur situation ne leur révélait que des fragments incomplets d’un vaste système; semblables en cela à ces savants du seizième siècle, dont les microscopes n’étaient pas encore assez perfectionnés pour leur permettre d’apercevoir tous les êtres dont l’existence leur était démontrée par leur patient génie.

Nous espérons que les observations déjà présentées dans ce livre et celles qui doivent leur succéder seront de nature à détruire l’opinion qui fait regarder, par des hommes frivoles, le mariage comme une sinécure. D’après nous, un mari qui s’ennuie est un hérétique, mieux que cela même, c’est un homme nécessairement en dehors de la vie conjugale et qui ne la conçoit pas. Sous ce rapport, peut-être, ces Méditations dénonceront-elles à bien des ignorants les mystères d’un monde devant lequel ils restaient les yeux ouverts sans le voir.

Espérons encore que ces principes sagement appliqués pourront opérer bien des conversions, et qu’entre les feuilles presque blanches qui séparent cette Seconde Partie de la GUERRE CIVILE, il y aura bien des larmes et bien des repentirs.

Oui, sur les quatre cent mille femmes honnêtes que nous avons si soigneusement élues au sein de toutes les nations européennes, aimons à croire qu’il n’y en aura qu’un certain nombre, trois cent mille, par exemple, qui seront assez perverses, assez charmantes, assez adorables, assez belliqueuses, pour lever l’étendard de la GUERRE CIVILE.

--Aux armes donc, aux armes!

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