‹ La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiquesChapitre 69 sur 79 · LXXXIX. - XC. - XCI.

LXXXIX. - XC. - XCI.

Un mari ne risque jamais rien de faire croire à la fidélité de sa femme, et de garder un air patient ou le silence. Le silence surtout inquiète prodigieusement les femmes.

Paraître instruit de la passion de sa femme est d’un sot; mais feindre d’ignorer tout, est d’un homme d’esprit, et il n’y a guère que ce parti à prendre. Aussi dit-on qu’en France tout le monde est spirituel.

Le grand écueil est le ridicule.--Au moins aimons-nous en public! doit être l’axiome d’un ménage. C’est trop perdre, que de perdre tous deux l’honneur, l’estime, la considération, le respect, tout comme il vous plaira de nommer ce je ne sais quoi social.

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Ces axiomes ne concernent encore que la lutte. Quant à la catastrophe, elle aura les siens.

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Nous avons nommé cette crise _guerre civile_ par deux raisons: jamais guerre ne fut plus intestine et en même temps plus polie que celle-là. Mais où et comment éclatera-t-elle cette fatale guerre?

Hé! croyez-vous que votre femme aura des régiments et sonnera de la trompette? Elle aura peut-être un officier, voilà tout. Et ce faible corps d’armée suffira pour détruire la paix de votre ménage.

--Vous m’empêchez de voir ceux qui me plaisent! est un exorde qui a servi de manifeste dans la plupart des ménages. Cette phrase, et toutes les idées qu’elle traîne à sa suite, est la formule employée le plus souvent par des femmes vaines et artificieuses.

Le manifeste le plus général est celui qui se proclame au lit conjugal, principal théâtre de la guerre. Cette question sera traitée particulièrement dans la Méditation intitulée: _Des différentes armes_, au paragraphe: _de la pudeur dans ses rapports avec le mariage_.

Quelques femmes lymphatiques affecteront d’avoir le spleen, et feront les mortes pour obtenir les bénéfices d’un secret divorce.

Mais presque toutes doivent leur indépendance à un plan dont l’effet est infaillible sur la plupart des maris et dont nous allons trahir les perfidies.

Une des plus grandes erreurs humaines consiste dans cette croyance que notre honneur et notre réputation s’établissent par nos actes, ou résultent de l’approbation que la conscience donne à notre conduite. Un homme qui vit dans le monde est né l’esclave de l’opinion publique. Or un homme privé a, en France, bien moins d’action que sa femme sur le monde, il ne tient qu’à celle-ci de le ridiculiser. Les femmes possèdent à merveille le talent de colorer par des raisons spécieuses les récriminations qu’elles se permettent de faire. Elles ne défendent jamais que leurs torts, et c’est un art dans lequel elles excellent, sachant opposer des autorités aux raisonnements, des assertions aux preuves, et remporter souvent de petits succès de détail. Elles se devinent et se comprennent admirablement quand l’une d’elles présente à une autre une arme qu’il lui est interdit d’affiler. C’est ainsi qu’elles perdent un mari quelquefois sans le vouloir. Elles apportent l’allumette, et, long-temps après, elles sont effrayées de l’incendie.

En général, toutes les femmes se liguent contre un homme marié accusé de tyrannie; car il existe un lien secret entre elles, comme entre tous les prêtres d’une même religion. Elles se haïssent, mais elles se protègent. Vous n’en pourriez jamais gagner qu’une seule; et, encore pour votre femme, cette séduction serait un triomphe.

Vous êtes alors mis au ban de l’empire féminin. Vous trouvez des sourires d’ironie sur toutes les lèvres, vous rencontrez des épigrammes dans toutes les réponses. Ces spirituelles créatures forgent des poignards en s’amusant à en sculpter le manche avant de vous frapper avec grâce.

L’art perfide des réticences, les malices du silence, la méchanceté des suppositions, la fausse bonhomie d’une demande, tout est employé contre vous. Un homme qui prétend maintenir sa femme sous le joug est d’un trop dangereux exemple, pour qu’elles ne le détruisent pas; sa conduite ne ferait-elle pas la satire de tous les maris? Aussi, toutes vous attaquent-elles soit par d’amères plaisanteries, soit par des arguments sérieux ou par les maximes banales de la galanterie. Un essaim de célibataires appuie toutes leurs tentatives, et vous êtes assailli, poursuivi comme un original, comme un tyran, comme un mauvais coucheur, comme un homme bizarre, comme un homme dont il faut se défier.

Votre femme vous défend à la manière de l’ours dans la fable de La Fontaine: elle vous jette des pavés à la tête pour chasser les mouches qui s’y posent. Elle vous raconte, le soir, tous les propos qu’elle a entendu tenir sur vous, et vous demandera compte d’actions que vous n’aurez point faites, de discours que vous n’aurez pas tenus. Elle vous aura justifié de délits prétendus; elle se sera vantée d’avoir une liberté qu’elle n’a pas, pour vous disculper du tort que vous avez de ne pas la laisser libre. L’immense crécelle que votre femme agite vous poursuivra partout de son bruit importun. Votre chère amie vous étourdira, vous tourmentera et s’amusera à ne vous faire sentir que les épines du mariage. Elle vous accueillera d’un air très-riant dans le monde, et sera très-revêche à la maison. Elle aura de l’humeur quand vous serez gai, et vous impatientera de sa joie quand vous serez triste. Vos deux visages formeront une antithèse perpétuelle.

Peu d’hommes ont assez de force pour résister à cette première comédie, toujours habilement jouée, et qui ressemble au _hourra_ que jettent les Cosaques en marchant au combat. Certains maris se fâchent et se donnent des torts irréparables. D’autres abandonnent leurs femmes. Enfin quelques intelligences supérieures ne savent même pas toujours manier la baguette enchantée qui doit dissiper cette fantasmagorie féminine.

Les deux tiers des femmes savent conquérir leur indépendance par cette seule manœuvre, qui n’est en quelque sorte que la revue de leurs forces. La guerre est ainsi bientôt terminée.

Mais un homme puissant, qui a le courage de conserver son sang-froid au milieu de ce premier assaut, peut s’amuser beaucoup en dévoilant à sa femme, par des railleries spirituelles, les sentiments secrets qui la font agir, en la suivant pas à pas dans le labyrinthe où elle s’engage, en lui disant à chaque parole qu’elle se ment à elle-même, en ne quittant jamais le ton de la plaisanterie, et en ne s’emportant pas.

Cependant la guerre est déclarée; et si un mari n’a pas été ébloui par ce premier feu d’artifice, une femme a pour assurer son triomphe bien d’autres ressources que les Méditations suivantes vont dévoiler.

MÉDITATION XXIV.

PRINCIPES DE STRATÉGIE.

L’archiduc Charles a donné un très-beau traité sur l’art militaire, intitulé: _Principes de la Stratégie appliqués aux campagnes de 1796_. Ces principes nous paraissent ressembler un peu aux poétiques faites pour des poèmes publiés. Aujourd’hui nous sommes devenus beaucoup plus forts, nous inventons des règles pour des ouvrages et des ouvrages pour des règles. Mais, à quoi ont servi les anciens principes de l’art militaire devant l’impétueux génie de Napoléon? Si donc aujourd’hui vous réduisez en système les enseignements donnés par ce grand capitaine dont la tactique nouvelle a ruiné l’ancienne, quelle garantie avez-vous de l’avenir pour croire qu’il n’enfantera pas un autre Napoléon? Les livres sur l’art militaire ont, à quelques exceptions près, le sort des anciens ouvrages sur la chimie et la physique. Tout change sur le terrain ou par périodes séculaires.

Ceci est en peu de mots l’histoire de notre ouvrage.

Tant que nous avons opéré sur une femme inerte, endormie, rien n’a été plus facile que de tresser les filets sous lesquels nous l’avons contenue; mais du moment où elle se réveille et se débat, tout se mêle et se complique. Si un mari voulait tâcher de se recorder avec les principes du système précédent, pour envelopper sa femme dans les rets troués que la Seconde Partie a tendus, il ressemblerait à Wurmser, Mack et Beaulieu faisant des campements et des marches, pendant que Napoléon les tournait lestement, et se servait pour les perdre de leurs propres combinaisons.

Ainsi agira votre femme.

Comment savoir la vérité quand vous vous la déguiserez l’un à l’autre sous le même mensonge, et quand vous vous présenterez la même souricière? A qui sera la victoire, quand vous vous serez pris tous deux les mains dans le même piége?

--Mon bon trésor, j’ai à sortir; il faut que j’aille chez madame une telle, j’ai demandé les chevaux. Voulez-vous venir avec moi? Allons, soyez aimable, accompagnez votre femme.

Vous vous dites en vous-même:--Elle serait bien attrapée si j’acceptais! Elle ne me prie tant que pour être refusée. Alors vous lui répondez:--J’ai précisément affaire chez monsieur un tel; car il est chargé d’un rapport qui peut compromettre nos intérêts dans telle entreprise, et il faut que je lui parle absolument. Puis, je dois aller au ministère des finances; ainsi cela s’arrange à merveille.

--Eh! bien, mon ange, va t’habiller pendant que Céline achèvera ma toilette; mais ne me fais pas attendre.

--Ma chérie, me voici prêt!... dites-vous en arrivant au bout de quelques minutes, tout botté, rasé, habillé.

Mais tout a changé. Une lettre est survenue; madame est indisposée; la robe va mal; la couturière arrive; si ce n’est pas la couturière, c’est votre fils, c’est votre mère. Sur cent maris, il en existe quatre-vingt-dix-neuf qui partent contents, et croient leurs femmes bien gardées quand c’est elles qui les mettent à la porte.

Une femme légitime à laquelle son mari ne saurait échapper, qu’aucune inquiétude pécuniaire ne tourmente, et qui, pour employer le luxe d’intelligence dont elle est travaillée, contemple nuit et jour les changeants tableaux de ses journées, a bientôt découvert la faute qu’elle a commise en tombant dans une souricière ou en se laissant surprendre par une péripétie; elle essaiera donc de tourner toutes ces armes contre vous-même.

Il existe dans la société un homme dont la vue contrarie étrangement votre femme; elle ne saurait en souffrir le ton, les manières, le genre d’esprit. De lui, tout la blesse; elle en est persécutée, il lui est odieux; qu’on ne lui en parle pas. Il semble qu’elle prenne à tâche de vous contrarier; car il se trouve que c’est un homme de qui vous faites le plus grand cas; vous en aimez le caractère, parce qu’il vous flatte: aussi, votre femme prétend-elle que votre estime est un pur effet de vanité. Si vous donnez un bal, une soirée, un concert, vous avez presque toujours une discussion à son sujet, et madame vous querelle de ce que vous la forcez à voir des gens qui ne lui conviennent pas.

--Au moins, monsieur, je n’aurai pas à me reprocher de ne pas vous avoir averti. Cet homme-là vous causera quelque chagrin. Fiez-vous un peu aux femmes quand il s’agit de juger un homme. Et permettez-moi de vous dire que ce _baron_, de qui vous vous amourachez, est un très-dangereux personnage, et que vous avez le plus grand tort de l’amener chez vous. Mais voilà comme vous êtes: vous me contraignez à voir un visage que je ne puis souffrir, et je vous demanderais d’inviter _monsieur un tel_, vous n’y consentiriez pas parce que vous croyez que j’ai du plaisir à me trouver avec lui! J’avoue qu’il cause bien, qu’il est complaisant, aimable; mais vous valez encore mieux que lui.

Ces rudiments informes d’une tactique féminine fortifiée par des gestes décevants, par des regards d’une incroyable finesse, par les perfides intonations de la voix, et même par les piéges d’un malicieux silence, sont en quelque sorte l’esprit de leur conduite.

Là il est peu de maris qui ne conçoivent l’idée de construire une petite souricière: ils impatronisent chez eux, et le _monsieur un tel_, et le fantastique _baron_, qui représente le personnage abhorré par leurs femmes, espérant découvrir un amant dans la personne du célibataire aimé en apparence.

Oh! j’ai souvent rencontré dans le monde des jeunes gens, véritables étourneaux en amour, qui étaient entièrement les dupes de l’amitié mensongère que leur témoignaient des femmes obligées de faire une diversion, et de poser un moxa à leurs maris, comme jadis leurs maris leur en avaient appliqué!... Ces pauvres innocents passaient leur temps à minutieusement accomplir des commissions, à aller louer des loges, à se promener à cheval en accompagnant au bois de Boulogne la calèche de leurs prétendues maîtresses; on leur donnait publiquement des femmes desquelles ils ne baisaient même pas la main, l’amour-propre les empêchait de démentir cette rumeur amicale; et, semblables à ces jeunes prêtres qui disent des messes blanches, ils jouissaient d’une passion de parade, véritables surnuméraires d’amour.

Dans ces circonstances, quelquefois un mari rentrant chez lui demande à son concierge:--Est-il venu quelqu’un?--Monsieur le _baron_ est passé pour voir monsieur à deux heures; comme il n’a trouvé que madame, il n’est pas monté; mais _monsieur un tel_ est chez elle. Vous arrivez, vous voyez un jeune célibataire, pimpant, parfumé, bien cravaté, dandy parfait. Il a des égards pour vous; votre femme écoute à la dérobée le bruit de ses pas, et danse toujours avec lui; si vous lui défendez de le voir, elle jette les hauts cris, et ce n’est qu’après de longues années (voir la Méditation des _Derniers Symptômes_) que vous vous apercevez de l’innocence de _monsieur un tel_ et de la culpabilité du _baron_.

Nous avons observé, comme une des plus habiles manœuvres, celle d’une jeune femme entraînée par une irrésistible passion, qui avait accablé de sa haine celui qu’elle n’aimait pas, et qui prodiguait à son amant les marques imperceptibles de son amour. Au moment où son mari fut persuadé qu’elle aimait le _sigisbeo_ et détestait le _patito_, elle se plaça elle-même avec le _patito_ dans une situation dont le risque avait été calculé d’avance, et qui fit croire au mari et au célibataire exécré que son aversion et son amour étaient également feints. Quand elle eut plongé son mari dans cette incertitude, elle laissa tomber entre ses mains une lettre passionnée. Un soir, au milieu de l’admirable péripétie qu’elle avait _mijotée_, madame se jeta aux pieds de son époux, les arrosa de larmes, et sut accomplir le coup de théâtre à son profit.--Je vous estime et vous honore assez, s’écria-t-elle, pour n’avoir pas d’autre confident que vous-même. J’aime! est-ce un sentiment que je puisse facilement dompter? Mais ce que je puis faire, c’est de vous l’avouer; c’est de vous supplier de me protéger contre moi-même, de me sauver de moi. Soyez mon maître, et soyez-moi sévère; arrachez-moi d’ici, éloignez celui qui a causé tout le mal, consolez-moi; je l’oublierai, je le désire. Je ne veux pas vous trahir. Je vous demande humblement pardon de la perfidie que m’a suggérée l’amour. Oui, je vous avouerai que le sentiment que je feignais pour mon cousin était un piége tendu à votre perspicacité, je l’aime d’amitié, mais d’amour... Oh! pardonnez-moi!... je ne puis aimer que... (Ici force sanglots.) Oh! partons, quittons Paris. Elle pleurait; ses cheveux étaient épars, sa toilette en désordre; il était minuit, le mari pardonna. Le cousin parut désormais sans danger, et le Minotaure dévora une victime de plus.

Quels préceptes peut-on donner pour combattre de tels adversaires? toute la diplomatie du congrès de Vienne est dans leurs têtes; elles sont aussi fortes quand elles se livrent que quand elles échappent. Quel homme est assez souple pour déposer sa force et sa puissance, et pour suivre sa femme dans ce dédale?

Plaider à chaque instant le faux pour savoir le vrai, le vrai pour découvrir le faux; changer à l’improviste la batterie, et enclouer son canon au moment de faire feu; monter avec l’ennemi sur une montagne, pour redescendre cinq minutes après dans la plaine; l’accompagner dans ses détours aussi rapides, aussi embrouillés que ceux d’un vanneau dans les airs; obéir quand il le faut, et opposer à propos une résistance d’inertie; posséder l’art de parcourir, comme un jeune artiste court dans un seul trait de la dernière note de son piano à la plus haute, toute l’échelle des suppositions et deviner l’intention secrète qui meut une femme: craindre ses caresses, et y chercher plutôt des pensées que des plaisirs, tout cela est un jeu d’enfant pour un homme d’esprit et pour ces imaginations lucides et observatrices qui ont le don d’agir en pensant; mais il existe une immense quantité de maris effrayés à la seule idée de mettre en pratique ces principes à l’occasion d’une femme.

Ceux-là préfèrent passer leur vie à se donner bien plus de mal pour parvenir à être de seconde force aux échecs, ou à faire lestement une bille.

Les uns vous diront qu’ils sont incapables de tendre ainsi perpétuellement leur esprit, et de rompre toutes leurs habitudes. Alors une femme triomphe. Elle reconnaît avoir sur son mari une supériorité d’esprit ou d’énergie, bien que cette supériorité ne soit que momentanée, et de là naît chez elle un sentiment de mépris pour le chef de la famille.

Si tant d’hommes ne sont pas maîtres chez eux, ce n’est pas défaut de bonne volonté, mais de talent.

Quant à ceux qui acceptent les travaux passagers de ce terrible duel, ils ont, il est vrai, besoin d’une grande force morale.

En effet, au moment où il faut déployer toutes les ressources de cette stratégie secrète, il est souvent inutile d’essayer à tendre des piéges à ces créatures sataniques. Une fois que les femmes sont arrivées à une certaine volonté de dissimulation, leurs visages deviennent aussi impénétrables que le néant. Voici un exemple à moi connu.

Une très-jeune, très-jolie et très-spirituelle coquette de Paris, n’était pas encore levée; elle avait au chevet de son lit un de ses _amis_ les plus chers. Arrive une lettre d’un autre de ses amis les plus fougueux, auquel elle avait laissé prendre le droit de parler en maître. Le billet était au crayon et ainsi conçu:

_J’apprends que M. C... est chez vous en ce moment; je l’attends pour lui brûler la cervelle._

Madame D... continue tranquillement la conversation avec M. C... elle le prie de lui donner un petit pupitre de maroquin rouge, il l’apporte.--Merci, cher!... lui dit-elle, allez toujours, je vous écoute.

C... parle et elle lui répond, tout en écrivant le billet suivant:

_Du moment où vous êtes jaloux de C... vous pouvez vous brûler tous deux la cervelle, à votre aise; vous pourrez mourir, mais rendre l’esprit... j’en doute._

--Mon bon ami, lui dit-elle, allumez cette bougie, je vous prie. Bien, vous êtes adorable. Maintenant, faites-moi le plaisir de me laisser lever, et remettez cette lettre à M. d’H... qui l’attend à ma porte. Tout cela fut dit avec un sang-froid inimitable. Le son de voix, les intonations, les traits du visage, rien ne s’émut. Cette audacieuse conception fut couronnée par un succès complet. M. d’H... en recevant la réponse des mains de M. C... sentit sa colère s’apaiser, et ne fut plus tourmenté que d’une chose, à savoir, de déguiser son envie de rire.

Mais plus on jettera de torches dans l’immense caverne que nous essayons d’éclairer, plus on la trouvera profonde. C’est un abîme sans fond. Nous croyons accomplir une tâche d’une manière plus agréable et plus instructive en montrant les principes de stratégie mis en action à l’époque où la femme avait atteint à un haut degré de perfection vicieuse. Un exemple fait concevoir plus de maximes, révèle plus de ressources, que toutes les théories possibles.

Un jour, à la fin d’un repas donné à quelques intimes par le prince Lebrun, les convives, échauffés par le champagne, en étaient sur le chapitre intarissable des ruses féminines. La récente aventure prêtée à madame la comtesse R. D. S. J. D. A. à propos d’un collier, avait été le principe de cette conversation.

Un artiste estimable, un savant aimé de l’empereur, soutenait vigoureusement l’opinion peu virile suivant laquelle il serait interdit à l’homme de résister avec succès aux trames ourdies par la femme.

--J’ai heureusement éprouvé, dit-il, que rien n’est sacré pour elles...

Les dames se récrièrent.

--Mais je puis citer un fait...

--C’est une exception!

--Écoutons l’histoire!... dit une jeune dame.

--Oh! racontez-nous-la! s’écrièrent tous les convives.

Le prudent vieillard jeta les yeux autour de lui, et après avoir vérifié l’âge des dames, il sourit en disant:--Puisque nous avons tous expérimenté la vie, je consens à vous narrer l’aventure.

Il se fit un grand silence, et le conteur lut ce tout petit livre qu’il avait dans sa poche:

«J’aimais éperdument la comtesse de ***. J’avais vingt ans et j’étais ingénu, elle me trompa; je me fâchai, elle me quitta; j’étais ingénu, je la regrettai; j’avais vingt ans, elle me pardonna; et comme j’avais vingt ans, que j’étais toujours ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l’amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. La comtesse était l’amie de madame de T... qui semblait avoir quelques projets sur ma personne, mais sans que sa dignité se fût jamais compromise; car elle était scrupuleuse et pleine de décence. Un jour, attendant la comtesse dans sa loge, je m’entends appeler de la loge voisine. C’était madame de T...--«Quoi! me dit-elle, déjà arrivé! Est-ce fidélité ou désœuvrement? Allons, venez?» Sa voix et ses manières avaient de la lutinerie, mais j’étais loin de m’attendre à quelque chose de romanesque.--«Avez-vous des projets pour ce soir? me dit-elle. N’en ayez pas. Si je vous sauve l’ennui de votre solitude, il faut m’être dévoué.... Ah! point de questions, et de l’obéissance. Appelez mes gens.» Je me prosterne, on me presse de descendre, j’obéis.--«Allez chez monsieur, dit-elle au laquais. Avertissez qu’il ne reviendra que demain.» Puis on lui fait un signe, il s’approche, on lui parle à l’oreille et il part. L’opéra commence. Je veux hasarder quelques mots, on me fait taire; on m’écoute, ou l’on fait semblant. Le premier acte fini, le laquais rapporte un billet, et prévient que tout est prêt. Alors elle me sourit, me demande la main, m’entraîne, me fait entrer dans sa voiture, et je suis sur une grande route sans avoir pu savoir à quoi j’étais destiné. A chaque question que je hasardais, j’obtenais un grand éclat de rire pour toute réponse. Si je n’avais pas su qu’elle était femme à grande passion, qu’elle avait depuis long-temps une inclination pour le marquis de V..., qu’elle ne pouvait ignorer que j’en fusse instruit, je me serais cru en bonne fortune; mais elle connaissait l’état de mon cœur, et la comtesse de *** était son amie intime. Donc, je me défendis de toute idée présomptueuse, et j’attendis. Au premier relais, nous repartîmes après avoir été servis avec la rapidité de l’éclair. Cela devenait sérieux. Je demandai avec instance jusqu’où me mènerait cette plaisanterie.--«Où? dit-elle en riant. Dans le plus beau séjour du monde; mais devinez! Je vous le donne en mille. Jetez votre langue aux chiens, car vous ne devineriez jamais. C’est chez mon mari, le connaissez-vous?--Pas le moins du monde.--Ah! tant mieux, je le craignais. Mais j’espère que vous serez content de lui. On nous réconcilie. Il y a six mois que cela se négocie; et, depuis un mois, nous nous écrivons. Il est, je pense, assez galant à moi d’aller trouver monsieur.--D’accord. Mais, moi, que ferai-je là? A quoi puis-je être bon dans un raccommodement?--Eh! ce sont mes affaires! Vous êtes jeune, aimable, point manégé; vous me convenez et me sauverez l’ennui du tête-à-tête.--Mais prendre le jour, ou la nuit, d’un raccommodement pour faire connaissance, cela me paraît bizarre: l’embarras d’une première entrevue, la figure que nous ferons tous trois, je ne vois rien là de bien plaisant.--Je vous ai pris pour m’amuser!.... dit-elle d’un air assez impérieux. Ainsi ne me prêchez pas.» Je la vis si décidée que je pris mon parti. Je me mis à rire de mon personnage, et nous devînmes très-gais. Nous avions encore changé de chevaux. Le flambeau mystérieux de la nuit éclairait un ciel d’une extrême pureté et répandait un demi-jour voluptueux. Nous approchions du lieu où devait finir le tête-à-tête. On me faisait admirer, par intervalle, la beauté du paysage, le calme de la nuit, le silence pénétrant de la nature. Pour admirer ensemble, comme de raison, nous nous penchions à la même portière et nos visages s’effleuraient. Dans un choc imprévu, elle me serra la main; et, par un hasard qui me parut bien extraordinaire, car la pierre qui heurta notre voiture n’était pas très-grosse, je retins madame de T... dans mes bras. Je ne sais ce que nous cherchions à voir; ce qu’il y a de sûr, c’est que les objets commençaient, malgré le clair de lune, à se brouiller à mes yeux, lorsqu’on se débarrassa brusquement de moi et qu’on se rejeta au fond du carrosse.--Votre projet, me dit-on, après une rêverie assez profonde, est-il de me convaincre de l’imprudence de ma démarche? Jugez de mon embarras!...--Des projets..... répondis-je; avec vous? quelle duperie! vous les verriez venir de trop loin; mais une surprise, un hasard, cela se pardonne.--Vous avez compté là-dessus, à ce qu’il me semble.» Nous en étions là, et nous ne nous apercevions pas que nous entrions dans la cour du château. Tout y était éclairé et annonçait le plaisir, excepté la figure du maître, qui devint, à mon aspect, extrêmement rétive à exprimer la joie. M. de T... vint jusqu’à la portière, exprimant une tendresse équivoque ordonnée par le besoin d’une réconciliation. Je sus plus tard que cet accord était impérieusement exigé par des raisons de famille. On me présente, il me salue légèrement. Il offre la main à sa femme, et je suis les deux époux, en rêvant à mon personnage passé, présent et à venir. Je parcourus des appartements décorés avec un goût exquis. Le maître enchérissait sur toutes les recherches du luxe, pour parvenir à ranimer par des images voluptueuses un physique éteint. Ne sachant que dire, je me sauvai par l’admiration. La déesse du temple, habile à en faire les honneurs, reçut mes compliments.--«Vous ne voyez rien, dit-elle, il faut que je vous mène à l’appartement de monsieur.--Madame, il y a cinq ans que je l’ai fait démolir.--Ah! ah! dit-elle.» A souper, ne voilà-t-il pas qu’elle s’avise d’offrir à monsieur du veau de rivière, et que monsieur lui répond:--«Madame, je suis au lait depuis trois ans.--Ah! ah!» dit-elle encore. Qu’on se peigne trois êtres aussi étonnés que nous de se trouver ensemble. Le mari me regardait d’un air rogue, et je payais d’audace. Madame de T... me souriant était charmante, M. de T... m’acceptait comme un mal nécessaire, madame de T... le lui rendait à merveille. Aussi, n’ai-je jamais fait en ma vie un souper plus bizarre que le fut celui-là. Le repas fini, je m’imaginais bien que nous nous coucherions de bonne heure; mais je ne m’imaginais bien que pour M. de T... En entrant dans le salon:--«Je vous sais gré, madame, dit-il, de la précaution que vous avez eue d’amener monsieur. Vous avez bien jugé que j’étais de méchante ressource pour la veillée, et vous avez sagement fait, car je me retire.» Puis se tournant de mon côté, il ajouta d’un air profondément ironique:--«Monsieur voudra bien me pardonner, et se chargera de mes excuses auprès de madame.» Il nous quitta. Des réflexions?..... j’en fis en une minute pour un an. Restés seuls, nous nous regardâmes si singulièrement, madame de T... et moi, que, pour nous distraire, elle me proposa de faire un tour sur la terrasse:--«En attendant seulement, me dit-elle, que les gens eussent soupé.» La nuit était superbe. Elle laissait entrevoir les objets à peine, et semblait ne les voiler que pour laisser prendre un plus vaste essor à l’imagination. Les jardins, appuyés sur le revers d’une montagne, descendaient en terrasse jusque sur la rive de la Seine, et l’on embrassait ses sinuosités multipliées, couvertes de petites îles vertes et pittoresques. Ces accidents produisaient mille tableaux qui enrichissaient ces lieux, déjà ravissants par eux-mêmes, de mille trésors étrangers. Nous nous promenâmes sur la plus longue des terrasses qui était couverte d’arbres épais. On s’était remis de l’effet produit par le persiflage conjugal, et tout en marchant on me fit quelques confidences... Les confidences s’attirent, j’en faisais à mon tour, et elles devenaient toujours plus intimes et plus intéressantes. Madame de T... m’avait d’abord donné son bras; ensuite ce bras s’était entrelacé, je ne sais comment, tandis que le mien la soulevait presque et l’empêchait de poser à terre. L’attitude était agréable mais fatigante à la longue. Il y avait long-temps que nous marchions, et nous avions encore beaucoup à nous dire. Un banc de gazon se présenta, et l’on s’y assit sans changer d’attitude. Ce fut dans cette position que nous commençâmes à faire l’éloge de la confiance, de son charme, de ses douceurs...--«Ah! me dit-elle, qui peut en jouir mieux que nous, et avec moins d’effroi?... Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais pour avoir rien à redouter auprès de vous...» Peut-être voulait-elle être contrariée? Je n’en fis rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement que nous ne pouvions être que deux amis inattaquables.--«J’appréhendais cependant, lui dis-je, que cette surprise de tantôt, dans la voiture, n’eût effrayé votre esprit?...--Oh! je ne m’alarme pas si aisément!--Je crains qu’elle ne vous ait laissé quelque nuage?....--Que faut-il pour vous rassurer?...--Que vous m’accordiez ici le baiser que le hasard...--Je le veux bien; sinon, votre amour-propre vous ferait croire que je vous crains....» J’eus le baiser... Il en est des baisers comme des confidences, le premier en entraîna un autre, puis un autre..., ils se pressaient, ils entrecoupaient la conversation, ils la remplaçaient; à peine laissaient-ils aux soupirs la liberté de s’échapper... Le silence survint..... On l’entendit, car on entend le silence. Nous nous levâmes sans mot dire, et nous recommençâmes à marcher.--Il faut rentrer... dit-elle, car l’air de la rivière est glacial, et ne nous vaut rien...--Je le crois peu dangereux pour nous, répondis-je.--Peut-être! N’importe, rentrons.--Alors, c’est par égard pour moi? Vous voulez sans doute me défendre contre le danger des impressions d’une telle promenade... des suites qu’elle peut avoir... pour moi... seul...--Vous êtes modeste!... dit-elle en riant, et vous me prêtez de singulières délicatesses.--Y pensez-vous? Mais, puisque vous l’entendez ainsi, rentrons; je l’exige.» (Propos gauches qu’il faut passer à deux êtres qui s’efforcent de dire toute autre chose que ce qu’ils pensent.) Elle me força donc de reprendre le chemin du château. Je ne sais, je ne savais, du moins, si ce parti était une violence qu’elle se faisait, si c’était une résolution bien décidée, ou si elle partageait le chagrin que j’avais de voir terminer ainsi une scène si bien commencée; mais par un mutuel instinct nos pas se ralentissaient et nous cheminions tristement, mécontents l’un de l’autre et de nous-mêmes. Nous ne savions ni à qui, ni à quoi nous en prendre. Nous n’étions ni l’un ni l’autre en droit de rien exiger, de rien demander. Nous n’avions pas seulement la ressource d’un reproche. Qu’une querelle nous aurait soulagés! Mais où la prendre?... Cependant nous approchions, occupés en silence de nous soustraire au devoir que nous nous étions si maladroitement imposé. Nous touchions à la porte, lorsque madame de T... me dit:--«Je ne suis pas contente de vous!... Après la confiance que je vous ai montrée, ne m’en accorder aucune!... Vous ne m’avez pas dit un mot de la comtesse. Il est pourtant si doux de parler de ce qu’on aime!... Je vous aurais écouté avec tant d’intérêt!... C’était bien le moins après vous avoir privé d’elle...--N’ai-je pas le même reproche à vous faire?... dis-je en l’interrompant. Et si au lieu de me rendre confident de cette singulière réconciliation où je joue un rôle si bizarre, vous m’eussiez parlé du marquis...--Je vous arrête!... dit-elle. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu’il faut les attendre sur les confidences... Revenons à vous. Êtes-vous bien heureux avec mon amie?... Ah! je crains le contraire...--Pourquoi, madame, croire avec le public ce qu’il s’amuse à répandre?--Épargnez-vous la feinte... La comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de sa trempe sont prodigues des secrets de l’amour et de leurs adorateurs, surtout lorsqu’une tournure discrète comme la vôtre peut dérober le triomphe. Je suis loin de l’accuser de coquetterie; mais une prude n’a pas moins de vanité qu’une femme coquette... Allons, parlez moi franchement, n’avez-vous pas à vous en plaindre?...--Mais, madame, l’air est vraiment trop glacial pour rester ici; vous vouliez rentrer?... dis-je en souriant.--Vous trouvez?... Cela est singulier. L’air est chaud.» Elle avait repris mon bras, et nous recommençâmes à marcher sans que je m’aperçusse de la route que nous prenions. Ce qu’elle venait de me dire de l’amant que je lui connaissais, ce qu’elle me disait de ma maîtresse, ce voyage, la scène du carrosse, celle du banc de gazon, l’heure, le demi-jour, tout me troublait. J’étais tout à la fois emporté par l’amour-propre, les désirs, et ramené par la réflexion, ou trop ému peut-être pour me rendre compte de ce que j’éprouvais. Tandis que j’étais la proie de sentiments si confus elle me parlait toujours de la comtesse, et mon silence confirmait ce qu’il lui plaisait de m’en dire. Cependant quelques traits me firent revenir à moi.--«Comme elle est fine! disait-elle. Qu’elle a de grâces! Une perfidie, dans sa bouche, prend l’air d’une saillie; une infidélité paraît un effort de la raison, un sacrifice à la décence; point d’abandon, toujours aimable; rarement tendre, jamais vraie; galante par caractère, prude par système; vive, prudente, adroite, étourdie; c’est un protée pour les formes, c’est une grâce pour les manières; elle attire, elle échappe. Que je lui ai vu jouer de rôles! Entre nous, que de dupes l’environnent! Comme elle s’est moquée du baron, que de tours elle a faits au marquis! Lorsqu’elle vous prit, c’était pour distraire les deux rivaux: ils étaient sur le point de faire un éclat; car elle les avait trop ménagés, et ils avaient eu le temps de l’observer. Mais elle vous mit en scène, les occupa de vous, les amena à des recherches nouvelles, vous désespéra, vous plaignit, vous consola... Ah! qu’une femme adroite est heureuse lorsqu’à ce jeu-là elle affecte tout et n’y met rien du sien! Mais aussi, est-ce le bonheur?...» Cette dernière phrase, accompagnée d’un soupir significatif, fut le coup de maître. Je sentis tomber un bandeau de mes yeux sans voir celui qu’on y mettait. Ma maîtresse me parut la plus fausse des femmes, et je crus tenir l’être sensible. Alors je soupirai aussi sans savoir où irait ce soupir... On parut fâchée de m’avoir affligé, et de s’être laissé emporter à une peinture qui pouvait paraître suspecte, faite par une femme. Je répondis je ne sais comment; car sans rien concevoir à tout ce que j’entendais, nous prîmes tout doucement la grande route du sentiment; et nous la reprenions de si haut qu’il était impossible d’entrevoir le terme du voyage. Heureusement que nous prenions aussi le chemin d’un pavillon qu’on me montra au bout de la terrasse, pavillon témoin des plus doux moments. On me détailla l’ameublement. Quel dommage de n’en pas avoir la clef! Tout en causant nous approchâmes du pavillon, et il se trouva ouvert. Il lui manquait la clarté du jour, mais l’obscurité a bien ses charmes. Nous frémîmes en y entrant... C’était un sanctuaire, devait-il être celui de l’amour? Nous allâmes nous asseoir sur un canapé, et nous y restâmes un moment à entendre nos cœurs. Le dernier rayon de la lune emporta bien des scrupules. La main qui me repoussait sentait battre mon cœur. On voulait fuir; on retombait plus attendrie. Nous nous entretînmes dans le silence par le langage de la pensée. Rien n’est plus ravissant que ces muettes conversations. Madame de T... se réfugiait dans mes bras, cachait sa tête dans mon sein, soupirait et se calmait à mes caresses; elle s’affligeait, se consolait, et demandait à l’amour pour tout ce que l’amour venait de lui ravir. La rivière rompait le silence de la nuit par un murmure doux qui semblait d’accord avec les palpitations de nos cœurs. L’obscurité était trop grande pour laisser distinguer les objets; mais, à travers les crêpes transparents d’une belle nuit d’été, la reine de ces beaux lieux me parut adorable.--«Ah! me dit-elle d’une voix céleste, sortons de ce dangereux séjour... On y est sans force pour résister.» Elle m’entraîna et nous nous éloignâmes à regret.--«Ah! qu’elle est heureuse!... s’écria madame de T...--Qui donc? demandai-je.--Aurais-je parlé?...» dit-elle avec terreur. Arrivés au banc de gazon, nous nous y arrêtâmes involontairement.--«Quel espace immense, me dit-elle, entre ce lieu-ci et le pavillon!--Eh bien! lui dis-je, ce banc doit-il m’être toujours fatal? est-ce un regret, est-ce...» Je ne sais par quelle magie cela se fit; mais la conversation changea, et devint moins sérieuse. On osa même plaisanter sur les plaisirs de l’amour, en séparer le moral, les réduire à leur plus simple expression, et prouver que les faveurs n’étaient que du plaisir; qu’il n’y avait d’engagements (philosophiquement parlant), que ceux que l’on contractait avec le public, en lui laissant pénétrer nos secrets, en commettant avec lui des indiscrétions.--«Quelle douce nuit, dit-elle, nous avons trouvée par hasard!... Eh! bien, si des raisons (je le suppose) nous forçaient à nous séparer demain, notre bonheur, ignoré de toute la nature, ne nous laisserait, par exemple, aucun lien à dénouer... quelques regrets peut-être dont un souvenir agréable serait le dédommagement; et puis, au fait, de l’agrément sans toutes les lenteurs, les tracas et la tyrannie des procédés.» Nous sommes tellement _machines_, (et j’en rougis!) qu’au lieu de toutes les délicatesses qui me tourmentaient avant cette scène, j’étais au moins pour la moitié dans la hardiesse de ces principes, et me sentais déjà une disposition très-prochaine à l’amour de la liberté.--«La belle nuit, me disait-elle, les beaux lieux! Ils viennent de reprendre de nouveaux charmes. Oh! n’oublions jamais ce pavillon... Le château recèle, me dit-elle en souriant, un lieu plus ravissant encore; mais on ne peut rien vous montrer: vous êtes comme un enfant qui veut toucher à tout, et qui brise tout ce qu’il touche.» Je protestai, mu par un sentiment de curiosité, d’être très-sage. Elle changea de propos.--«Cette nuit, me dit-elle, serait sans tache pour moi, si je n’étais fâchée contre moi-même de ce que je vous ai dit de la comtesse. Ce n’est pas que je veuille me plaindre de vous. La nouveauté pique. Vous m’avez trouvée aimable, j’aime à croire à votre bonne foi. Mais l’empire de l’habitude est long à détruire, et je ne possède pas ce secret-là.--A propos, comment trouvez-vous mon mari?--Hé! assez maussade, il ne peut pas être moins pour moi.--Oh! c’est vrai, le régime n’est pas aimable, il ne vous a pas vu de sang-froid. Notre amitié lui deviendrait suspecte.--Oh! elle le lui est déjà.--Avouez qu’il a raison. Ainsi ne prolongez pas ce voyage: il prendrait de l’humeur. Dès qu’il viendra du monde, et, me dit-elle en me souriant, il en viendra... partez. D’ailleurs vous avez des ménagements à garder... Et puis souvenez-vous de l’air de monsieur, en nous quittant hier!...» J’étais tenté d’expliquer cette aventure comme un piége, et comme elle vit l’impression que produisaient sur moi ses paroles, elle ajouta:--«Oh! il était plus gai quand il faisait arranger le cabinet dont il vous parlait. C’était avant mon mariage. Ce réduit tient à mon appartement. Hélas! il est un témoignage des ressources artificielles dont monsieur de T... avait besoin pour fortifier son sentiment.--Quel plaisir, lui dis-je, vivement excité par la curiosité qu’elle faisait naître, d’y venger vos attraits offensés, et de leur restituer les vols qu’on leur a faits.» On trouva ceci de bon goût, mais elle dit:--«Vous promettiez d’être sage?» Je jette un voile sur des folies que tous les âges pardonnent à la jeunesse en faveur de tant de désirs trahis, et de tant de souvenirs. Au matin, soulevant à peine ses yeux humides, madame de T..., plus belle que jamais, me dit:--«Eh! bien, aimerez-vous jamais la comtesse autant que moi?...» J’allais répondre, quand une confidente parut disant:--«Sortez, sortez. Il fait grand jour, il est onze heures, et l’on entend déjà du bruit dans le château.» Tout s’évanouit comme un songe. Je me retrouvai errant dans les corridors avant d’avoir repris mes sens. Comment regagner un appartement que je ne connaissais pas?... Toute méprise était une indiscrétion. Je résolus d’avoir fait une promenade matinale. La fraîcheur et l’air pur calmèrent par degrés mon imagination, et en chassèrent le merveilleux. Au lieu d’une nature enchantée, je ne vis plus qu’une nature naïve. Je sentais la vérité rentrer dans mon âme, mes pensées naître sans trouble et se suivre avec ordre, je respirais enfin. Je n’eus rien de plus pressé que de me demander ce que j’étais à celle que je quittais... Moi qui croyais savoir qu’elle aimait éperdument et depuis deux ans le marquis de V***.--Aurait-elle rompu avec lui? m’a-t-elle pris pour lui succéder ou seulement pour le punir?... Quelle nuit!... quelle aventure; mais quelle délicieuse femme! Tandis que je flottais dans le vague de ces pensées, j’entendis du bruit auprès de moi. Je levai les yeux, je me les frottai, je ne pouvais croire... devinez? le marquis!--«Tu ne m’attendais peut-être pas si matin, n’est-ce pas?... me dit-il... Eh! bien, comment cela s’est-il passé?--Tu savais donc que j’étais ici?... lui demandai-je tout ébahi.--Eh! oui. On me le fit dire à l’instant du départ. As-tu bien joué ton personnage? Le mari a-t-il trouvé ton arrivée bien ridicule? t’a-t-il bien pris en grippe? a-t-il horreur de l’amant de sa femme? Quand te congédie-t-on?... Oh! va, j’ai pourvu à tout, je t’amène une bonne chaise, elle est à tes ordres. A charge de revanche, mon ami. Compte sur moi, car on est reconnaissant de ces corvées-là...» Ces dernières paroles me donnèrent la clef du mystère, et je sentis mon rôle.--«Mais pourquoi venir si tôt, lui dis-je; il eût été plus prudent d’attendre encore deux jours.--Tout est prévu; et c’est le hasard qui m’amène ici. Je suis censé revenir d’une campagne voisine. Mais madame de T... ne t’a donc pas mis dans toute la confidence? Je lui en veux de ce défaut de confiance... Après ce que tu faisais pour nous!...--Mon cher ami, elle avait ses raisons! Peut-être n’aurais-je pas si bien joué mon rôle.--Tout a-t-il été bien plaisant? conte-moi les détails, conte donc...--Ah! un moment. Je ne savais pas que ce fût une comédie, et bien que madame de T... m’ait mis dans la pièce...--Tu n’y avais pas un beau rôle.--Va, rassure-toi; il n’y a pas de mauvais rôles pour les bons acteurs.--J’entends, tu t’en es bien tiré.--A merveille.--Et madame de T...--Adorable... Conçois-tu qu’on ait pu fixer cette femme-là?... dit-il en s’arrêtant pour me regarder d’un air de triomphe. Oh! qu’elle m’a donné de peine!... Mais j’ai amené son caractère au point que c’est peut-être la femme de Paris sur la fidélité de laquelle on puisse le mieux compter.--Tu as réussi...--Oh! c’est mon talent à moi. Toute son inconstance n’était que frivolité, dérèglement d’imagination. Il fallait s’emparer de cette âme-là. Mais aussi tu n’as pas d’idée de son attachement pour moi. Au fait, elle est charmante?...--J’en conviens.--Eh! bien, entre nous, je ne lui connais qu’un défaut. La nature, en lui donnant tout, lui a refusé cette flamme divine qui met le comble à tous ses bienfaits: elle fait tout naître, tout sentir et n’éprouve rien. C’est un marbre.--Il faut t’en croire, car je ne puis en juger. Mais sais-tu que tu connais cette femme-là comme si tu étais son mari?... C’est à s’y tromper. Si je n’avais soupé hier avec le véritable... je le prendrais...--A propos, a-t-il été bien bon?--Oh! j’ai été reçu comme un chien...--Je comprends. Rentrons, allons chez madame de T...; il doit faire jour chez elle.--Mais décemment, il faudrait commencer par le mari? lui dis-je.--Tu as raison. Mais allons chez toi, je veux remettre un peu de poudre.--Dis-moi donc, t’a-t-il bien pris pour un amant?--Tu vas en juger par la réception; mais allons sur-le-champ chez lui.» Je voulais éviter de le mener à un appartement que je ne connaissais pas, et le hasard nous y conduisit. La porte, restée ouverte, laissa voir mon valet de chambre, dormant dans un fauteuil. Une bougie expirait auprès de lui. Il présenta étourdiment une robe de chambre au marquis. J’étais sur les épines; mais le marquis était tellement disposé à s’abuser, qu’il ne vit en mon homme qu’un rêveur qui lui apprêtait à rire. Nous passâmes chez monsieur de T... On se doute de l’accueil qu’il me fit, et des instances, des compliments adressés au marquis, qu’on retint à toute force. On voulut le conduire à madame, dans l’espérance qu’elle le déterminerait à rester. Quant à moi, l’on n’osait pas me faire la même proposition. On savait que ma santé était délicate, le pays était humide, fiévreux, et j’avais l’air si abattu, qu’il était clair que le château me deviendrait funeste. Le marquis m’offrit sa chaise, j’acceptai. Le mari était au comble de la joie, et nous étions tous contents. Mais je ne voulais pas me refuser la joie de revoir madame de T... Mon impatience fit merveille. Mon ami ne concevait rien au sommeil de sa maîtresse.--«Cela n’est-il pas admirable, me dit-il en suivant monsieur de T... quand on lui aurait soufflé ses répliques, aurait-il mieux parlé? C’est un galant homme. Je ne suis pas fâché de le voir se raccommoder avec sa femme, ils feront tous deux une bonne maison, et tu conviendras qu’il ne peut pas mieux choisir qu’elle pour en faire les honneurs.--Oui, par ma foi! dis-je.--Quelque plaisante que soit l’aventure?... me dit-il d’un air de mystère, _motus!_ Je saurai faire entendre à madame de T... que son secret est entre bonnes mains.--Crois, mon ami, qu’elle compte sur moi mieux que sur toi, peut-être; car, tu vois? son sommeil n’en est pas troublé.--Oh! je conviens que tu n’as pas ton second pour endormir une femme.--Et un mari, et, au besoin, un amant, mon cher.» Enfin monsieur de T... obtint l’entrée de l’appartement de madame. Nous nous y trouvâmes tous en situation.--«Je tremblais, me dit madame de T..., que vous ne fussiez parti avant mon réveil, et je vous sais gré d’avoir senti le chagrin que cela m’aurait donné.--Madame, dis-je d’un son de voix dont elle comprit l’émotion, recevez mes adieux...» Elle nous examina, moi et le marquis, d’un air inquiet; mais la sécurité et l’air malicieux de son amant la rassurèrent. Elle en rit sous cape avec moi autant qu’il le fallait pour me consoler sans se dégrader à mes yeux.--«Il a bien joué son rôle, lui dit le marquis à voix basse en me désignant, et ma reconnaissance...--Brisons là-dessus, lui dit madame de T... croyez que je sais tout ce que je dois à monsieur.» Enfin monsieur de T... me persifla et me renvoya; mon ami le dupa et se moqua de moi; je le leur rendais à tous deux, admirant madame de T... qui nous jouait tous sans rien perdre de sa dignité. Je sentis, après avoir joui de cette scène pendant un moment, que l’instant du départ était arrivé. Je me retirai; mais madame de T... me suivit, en feignant d’avoir une commission à me donner.--Adieu, monsieur. Je vous dois un bien grand plaisir; mais je vous ai payé d’un beau rêve!... dit-elle en me regardant avec une incroyable finesse. Mais adieu. Et pour toujours. Vous aurez cueilli une fleur solitaire née à l’écart, et que nul homme...» Elle s’arrêta, mit sa pensée dans un soupir; mais elle réprima l’élan de cette vive sensibilité; et, souriant avec malice:--«La comtesse vous aime, dit-elle. Si je lui ai dérobé quelques transports, je vous rends à elle moins ignorant. Adieu, ne me brouillez pas avec mon amie.» Elle me serra la main et me quitta.»

Plus d’une fois les dames, privées de leurs éventails, rougirent en écoutant le vieillard dont la lecture prestigieuse obtint grâce pour certains détails que nous avons supprimés comme trop érotiques pour l’époque actuelle; néanmoins il est à croire que chaque dame le complimenta particulièrement; car quelque temps après il leur offrit à toutes, ainsi qu’aux convives masculins, un exemplaire de ce charmant récit imprimé à vingt-cinq exemplaires par Pierre Didot. C’est sur l’exemplaire nº 24 que l’auteur a copié les éléments de cette narration inédite et due, dit-on, chose étrange, à Dorat, mais qui a le mérite de présenter à la fois de hautes instructions aux maris, et aux célibataires une délicieuse peinture des mœurs du siècle dernier.

MÉDITATION XXV.

DES ALLIÉS.

De tous les malheurs que la guerre civile puisse entraîner sur un pays, le plus grand est l’appel que l’un des deux partis finit toujours par faire à l’étranger.

Malheureusement nous sommes forcés d’avouer que toutes les femmes ont ce tort immense, car leur amant n’est que le premier de leurs soldats, et je ne sache pas qu’il fasse partie de leur famille, à moins d’être un cousin.

Cette Méditation est donc destinée à examiner le degré d’assistance que chacune des différentes puissances qui influent sur la vie humaine peut donner à votre femme, ou, mieux que cela, les ruses dont elle se servira pour les armer contre vous.

Deux êtres unis par le mariage sont soumis à l’action de la religion et de la société; à celle de la vie privée, et, par leur santé, à celle de la médecine: nous diviserons donc cette importante Méditation en six paragraphes:

§ I. DES RELIGIONS ET DE LA CONFESSION, CONSIDÉRÉES DANS LEURS RAPPORTS AVEC LE MARIAGE.

§ II. DE LA BELLE-MÈRE.

§ III. DES AMIES DE PENSION OU DES AMIES INTIMES.

§ IV. DES ALLIÉS DE L’AMANT.

§ V. DES FEMMES DE CHAMBRE.

§ VI. DU MÉDECIN.

§ I.--DES RELIGIONS ET DE LA CONFESSION, CONSIDÉRÉES DANS LEURS RAPPORTS AVEC LE MARIAGE.

La Bruyère a dit très-spirituellement:--«C’est trop contre un mari que la dévotion et la galanterie: une femme devrait opter.»

L’auteur pense que la Bruyère s’est trompé. En effet, ennaasnsu s,aemoleûéàedaienétnnledvnrasimech’eeEêl,dltaolmlpedcquaehs-éiœ evéheuuradimernuon:stpacruVetrdvat4nqdeepecmasuoopLuamposm gecpulineeruouetvadqq’taeereasitusnnooutCenreoeiitoutsiteAlaèe(iBa eeehej,coeneocmhmurpd’néromtriuIasssreq’lurteneprleehjsten93ues oieluuplgtioraetvness.verèa’tndsolelàsoi.eoduslsfm’uirrueddemedom nllt.’ltaeasnndl8cievpslueepod,tieceeapeniteseuuvmesea3,sauienpead er’iruFevîl’uarneeeesnàdpesaotiisoHcmsnpsliglonvdpiiismsaeetone.a tu,scasnméaàmopssaOonrgeurueuosannnvmç,udnl,unquFtrsemqaee méeovreprneieudmadmenesuiedeiuarunFunrudenlpndibofreeéqtuer rahtmocôsuuenemvessdolliislcc.pcovmaemmirnscnelrtLrdr;8entequ qpnsboufiosuséérsunlaffdmreaqsrsssqonffagctiéanuderoenpbsesFtoso erledenopndrcinfeelruaepadaoleotlaemonei-iteuumruilnluiglajxlun v olfuocpuluusninstdoddcoiesiéaenulnnraqsqddessutiptssassrgenlreasii sineaaudutnuilmeexaterplaeasbsuigdroelotcseplrlspanfvilmévepecèrh ddtasmdreoaptnulitoputnaltdaeulscéstelûeneatogisnsdersadeég’orrrls ejacletpeaaneibiossiquéqretTmue,findptri,tooléedumt,pitetxatlemnn m’eeiieciicoanri.etomrsenunuenremadrrOrmhsnééuLeeûplnuntrnm mpeibusrnu’.aniéidètcqiperolrtiuanobfussemesleoroseiuusœrdeunfir cnéucmpcfi;eivsecivmsppassueétutesstpsldd’umuàdmOcmeo;iàrqocb onusncojeusdneudxul’ninviclpaiseièiequcnuuslcsi’iïltceirslittiiuident psmnxasaiipnatsarméàouruprinoliicISeoruictsèiaaLosoeerrâehlgorilé rd.niamaditqesppbieleléevsulscqeeocmdosenr.aldjcx.nudcps.ea.rsès oprnseaenpppimxcsieseorvuoemalsvdmueuselLnùui’ueseanpecssricli rleloelIcn.RaiFsaseddseevpogqoineeinesxiézsRmcgneeuugrmeLtiraii rifcemtlIsuasulcstdlstd^ijlitp.qepjéiba.apmdtuméecohvemelAeendu psrziutemtlVantnacenoeroeàereuusiureetopdioonlomepsrnvdl,r;cem bnoecdholequL’insersms’nlimdfadioeedloseaeqtnefeelurlFdapiosoaoe celauueNshseenéocoioteeaeuedsutiinonomrnaMemnarer-tsesrdrndnc XrcdlpcdiaoabmionturmtertraLcl.Imcueqenrdapseeuesrqeodviiédob oar.lècoiDsaesde.ri’vceslaneeaintdrsMlerxilceeiéioébeneuaea’oliCDin oudmnfi)ldeécebuivluzem,asrsdéioogenêl.cnapo. inuàritji-edl’ca’pD oSuselmatascimi-elopcntfiicrnmrecsiinealelrieLenrn’eivlinr’sleseuna niôaoecLeénonjseccsanusmsnrsrayaescrlniuecrnnîlqinirenirseurffinr apcmsuae’eecutdtsanealm?ioossdnultelrar:,lid.uiiecéhnsernetintopu cpreausloe’mhooé,u-vistolultu.iaoraetlcsttn looaupoepineénnsoeeuo xoodte. rsneeèlunu.hinsnqdvcpcultenedéXootiiaivecoiaiisrlere.nraus ocrolaonisegarusseeaajeoilsahcpcsseipsnpeipstneasidxsuleciror’iiljip sucwmsePeuevrnatnutmiuo, eàeateeelsuspaueitsrmiusesibeesetcdise ci)SAcetioleutct,méleieuceesutsnleaseidiiir.ueous,asitiueo: éfdile’enno nasgodovridiléucupamreqfqfsViemoeonirstcespalr.nletbitistcdtleemo olnutiOirnyanteaioutieilqoseneldosdeideda’,opitivlerfeptapeslarlfufi>t lteê geibfeovaa;esp,vaulsecdorl.lptsaesatrdiiilossnqelsrnle.iiceltiane. ueene’é-itesaaluslisuièieoetidirorujaearreesse.ecesatsisDsfoceselufro pleiideosise,trtràlu»aalpiseleiIte’loetrrsssasuaarsdros’lts’rlrurrtaieeje sircilolealleui-le,anoieltslsuroctsilrdssassebeltiiote,seseloosszsl,ivi’;o atsaiecoadastetslutiol;lfistègirisisn’sldraelelpe,lseslstot-ilsbsasapill;tc plr-ri,leàetleldésts,isuairl,llvisiiunulriseiellit’ceuxfademonmetedeleu Leslésgdesatnsitiinevieidetnales.laiioeraaisibleounmililolomeslnsinAv atuxuasavantsrnlfilseiîesiiol’cinciaégeoridfeislslionqu’silnuncondjilait qusconsfemderaesentroiserchlionlesiiiilsàsgéemedeucdebuter.xhudiv vir-onmidldlxionseuxisclslat’isihlluei-cesdlonnrauqaxuitdeséjnsdone rgraanpudcfs.sarenlsficltlepsellcesquitesàsinearaieroirsseedetsi’exise, rtumpiorleuepveontddnvre,saoded:docuoscasprideiccdlinrsiÉllmaili divnisnernàousoccuavraoausis, reospve,deliaoinsiuoinsctansedetux,c acre.tfemrmse.s.fupludeundxomitllintonsétv-réuaé1 ouanqennneuég mobraesuxàd’exeistsenccsphrèdefaniilexcheo.sepasqsusionus votionr crabalrasapssoamurécmedeè;emisfeleaequtaped’av,oirpsanrti,entmpt NatsurebsecaondrutpèrnrpataupstioisaendaecesserrounlIeemmC;t’e.[*]

[*] Note de transcription: Sans doute une plaisanterie de l'auteur. La transcription de ce passage est approximative.

§ II. DE LA BELLE-MÈRE. Jusqu’à l’âge de trente ans, le visage d’une femme est un livre écrit en langue étrangère, et que l’on peut encore traduire, malgré les difficultés de tous les _gunaïsmes_ de l’idiome; mais, passé quarante ans, une femme devient un grimoire indéchiffrable, et si quelqu’un peut deviner une vieille femme, c’est une autre vieille femme.

Quelques diplomates ont tenté plusieurs fois l’entreprise diabolique de gagner des douairières qui s’opposaient à leurs desseins; mais, s’ils ont réussi, ce n’a jamais été qu’en faisant des sacrifices énormes pour eux; car ce sont gens fort usés, et nous ne pensons pas que vous puissiez employer leur recette auprès de votre belle-mère. Ainsi elle sera le premier aide-de-camp de votre femme, car si la mère n’était pas du parti de sa fille, ce serait une de ces monstruosités qui, malheureusement pour les maris, sont très-rares.

Quand un homme est assez heureux pour avoir une belle-mère très-bien conservée, il lui est facile de la tenir pendant un certain temps en échec, pour peu qu’il connaisse quelque jeune célibataire courageux. Mais généralement, les maris qui ont quelque peu de génie conjugal, savent opposer leur mère à celle de leur femme, et alors elles se neutralisent l’une par l’autre assez naturellement.

Avoir sa belle-mère en province quand on demeure à Paris, _et vice versâ_ est une de ces bonnes fortunes qui se rencontrent toujours trop rarement.

Brouiller la mère et la fille?..... Cela est possible; mais pour mettre à fin cette entreprise, il faut se sentir le cœur métallique de Richelieu, qui sut rendre ennemis un fils et une mère. Cependant la jalousie d’un mari peut tout se permettre, et je doute que celui qui défendait à sa femme de prier les saints, et qui voulait qu’elle ne s’adressât qu’aux saintes, la laissât libre de voir sa mère.

Beaucoup de gendres ont pris un parti violent qui concilie tout, et qui consiste à vivre mal avec leurs belles-mères. Cette inimitié serait d’une politique assez adroite, si elle n’avait pas malheureusement pour résultat infaillible de resserrer un jour les liens qui unissent une fille à sa mère.

Tels sont à peu près tous les moyens que vous avez pour combattre l’influence maternelle dans votre ménage. Quant aux services que votre femme peut réclamer de sa mère, ils sont immenses, et les secours négatifs ne seront pas les moins puissants. Mais ici tout échappe à la science, car tout est secret. Les allégeances apportées par une mère à sa fille sont de leur nature si variables, elles dépendent tellement des circonstances, que vouloir en donner une nomenclature ce serait folie. Seulement inscrivez parmi les préceptes les plus salutaires de cet évangile conjugal les maximes suivantes:

Un mari ne laissera jamais aller sa femme seule chez sa mère.

Un mari doit étudier les raisons qui unissent à sa belle-mère, par des liens d’amitié, tous les célibataires âgés de moins de quarante ans de qui elle fait habituellement sa société; car si une fille aime rarement l’amant de sa mère, une mère a toujours un faible pour l’amant de sa fille.

§ III. DES AMIES DE PENSION, ET DES AMIES INTIMES.

Louise de L...., fille d’un officier tué à Wagram, avait été l’objet d’une protection spéciale de la part de Napoléon. Elle sortit d’Écouen pour épouser un commissaire ordonnateur fort riche, M. le baron V...

Louise avait dix-huit ans, et le baron quarante. Elle était d’une figure très-ordinaire, et son teint ne pouvait pas être cité pour sa blancheur; mais elle avait une taille charmante, de beaux yeux, un petit pied, une belle main, le sentiment du goût, et beaucoup d’esprit. Le baron, usé par les fatigues de la guerre, et plus encore par les excès d’une jeunesse fougueuse, avait un de ces visages sur lesquels la république, le directoire, le consulat et l’empire semblaient avoir laissé leurs idées.

Il devint si amoureux de sa femme, qu’il sollicita de l’empereur et en obtint une place à Paris, afin de pouvoir veiller sur son trésor. Il fut jaloux comme le comte Almaviva, encore plus par vanité que par amour. La jeune orpheline ayant épousé son mari par nécessité, s’était flattée d’avoir quelque empire sur un homme beaucoup plus âgé qu’elle, elle en attendait des égards et des soins; mais sa délicatesse fut froissée dès les premiers jours de leur mariage par toutes les habitudes et les idées d’un homme dont les mœurs se ressentaient de la licence républicaine. C’était un prédestiné.

Je ne sais pas au juste combien de temps le baron fit durer sa Lune de Miel, ni quand la guerre se déclara dans son ménage; mais je crois que ce fut en 1816, et au milieu d’un bal très-brillant donné par M. D...., munitionnaire général, que le commissaire-ordonnateur, devenu intendant militaire, admira la jolie madame B..., la femme d’un banquier, et la regarda beaucoup plus amoureusement qu’un homme marié n’aurait dû se le permettre.

Sur les deux heures du matin, il se trouva que le banquier, ennuyé d’attendre, était parti, laissant sa femme au bal.

--Mais nous allons te reconduire chez toi, dit la baronne à madame B...--Monsieur V..., offrez donc la main à Émilie!...

Et voilà l’intendant assis dans sa voiture auprès d’une femme qui, pendant toute la soirée, avait recueilli, dédaigné mille hommages, et dont il avait espéré, mais en vain, un seul regard. Elle était là brillante de jeunesse et de beauté, laissant voir les plus blanches épaules, les plus ravissants contours. Sa figure, encore émue des plaisirs de la soirée, semblait rivaliser d’éclat avec le satin de sa robe, ses yeux, avec le feu des diamants, et son teint, avec la blancheur douce de quelques marabouts qui, mariés à ses cheveux, faisaient ressortir l’ébène des tresses et les spirales des boucles capricieuses de sa coiffure. Sa voix pénétrante remuait les fibres les plus insensibles du cœur. Enfin elle réveillait si puissamment l’amour que Robert d’Arbrissel eût peut-être succombé.

Le baron regarda sa femme qui, fatiguée, dormait dans un des coins du coupé. Il compara, malgré lui, la toilette de Louise à celle d’Émilie. Or dans ces sortes d’occasions la présence de notre femme aiguillonne singulièrement les désirs implacables d’un amour défendu. Aussi les regards du baron, alternativement portés sur sa femme et sur son amie, étaient-ils faciles à interpréter, et madame B... les interpréta.

--Elle est accablée, cette pauvre Louise!.... dit-elle. Le monde ne lui va pas, elle a des goûts simples. A Écouen, elle lisait toujours...

--Et vous, qu’y faisiez-vous?...

--Moi!... monsieur, oh! je ne pensais qu’à jouer la comédie. C’était ma passion!...

--Mais pourquoi voyez-vous si rarement madame de V... Nous avons une campagne à Saint-Prix, où nous aurions pu jouer ensemble la comédie sur un petit théâtre que j’y ai fait construire.

--Si je n’ai pas vu madame V..., à qui la faute? répondit-elle. Vous êtes si jaloux que vous ne la laissez libre ni d’aller chez ses amies, ni de les recevoir.

--Moi jaloux!... s’écria M. de V... Après quatre ans de mariage, et après avoir eu trois enfants!...

--Chut!... dit Émilie, en donnant un coup d’éventail sur les doigts du baron, Louise ne dort pas!...

La voiture s’arrêta, et l’intendant offrit la main à la belle amie de sa femme pour l’aider à descendre.

--J’espère, dit madame B..., que vous n’empêcherez pas Louise de venir au bal que je donne cette semaine.

Le baron s’inclina respectueusement.

Ce bal fut le triomphe de madame B... et la perte du mari de Louise; car il devint éperdument amoureux d’Émilie, à laquelle il aurait sacrifié cent femmes légitimes.

Quelques mois après cette soirée où le baron conçut l’espérance de réussir auprès de l’amie de sa femme, il se trouva un matin chez madame B.... lorsque la femme de chambre vint annoncer la baronne de V...

--Ah! s’écria Émilie, si Louise vous voyait à cette heure chez moi, elle serait capable de me compromettre. Entrez dans ce cabinet, et n’y faites pas le moindre bruit.

Le mari, pris comme dans une souricière, se cacha dans le cabinet.

--Bonjour, ma bonne!... se dirent les deux femmes en s’embrassant.

--Pourquoi viens-tu donc si matin?... demanda Émilie.

--Oh! ma chère, ne le devines-tu pas?... j’arrive pour avoir une explication avec toi!

--Bah! un duel?

--Précisément, ma chère. Je ne te ressemble pas, moi! J’aime mon mari, et j’en suis jalouse. Toi, tu es belle, charmante, tu as le droit d’être coquette, tu peux fort bien te moquer de B..., à qui ta vertu paraît importer fort peu; mais comme tu ne manqueras pas d’amants dans le monde, je te prie de me laisser mon mari... Il est toujours chez toi, et il n’y viendrait certes pas, si tu ne l’y attirais...

--Tiens, tu as là un bien joli canezou?

--Tu trouves? c’est ma femme de chambre qui me l’a monté.

--Eh! bien, j’enverrai Anastasie prendre une leçon de Flore...

--Ainsi, ma chère, je compte sur ton amitié pour ne pas me donner des chagrins domestiques.....

--Mais, ma pauvre enfant, je ne sais pas où tu vas prendre que je puisse aimer ton mari... Il est gros et gras comme un député du centre. Il est petit et laid. Ah! il est généreux par exemple, mais voilà tout ce qu’il a pour lui, et c’est une qualité qui pourrait plaire tout au plus à une fille d’Opéra. Ainsi, tu comprends, ma chère, que j’aurais à prendre un amant, comme il te plaît de le supposer, que je ne choisirais pas un vieillard comme ton baron. Si je lui ai donné quelque espérance, si je l’ai accueilli, c’était certes pour m’en amuser et t’en débarrasser, car j’ai cru que tu avais un faible pour le jeune de Rostanges...

--Moi!... s’écria Louise... Dieu m’en préserve, ma chère!... C’est le fat le plus insupportable du monde! Non, je t’assure que j’aime mon mari!... Tu as beau rire, cela est. Je sais bien que je me donne un ridicule, mais juge-moi?... Il a fait ma fortune, il n’est pas avare, et il me tient lieu de tout, puisque le malheur a voulu que je restasse orpheline... or, quand je ne l’aimerais pas, je dois tenir à conserver son estime. Ai-je une famille pour m’y réfugier un jour?....

--Allons, mon ange, ne parlons plus de tout cela, dit Émilie en interrompant son amie; car c’est ennuyeux à la mort.

Après quelques propos insignifiants, la baronne partit.

--Eh! bien, monsieur? s’écria madame B... en ouvrant la porte du cabinet où le baron était perclus de froid, car la scène avait lieu en hiver. Eh! bien?... n’avez-vous pas de honte de ne pas adorer une petite femme si intéressante? Monsieur, ne me parlez jamais d’amour. Vous pourriez, pendant un certain temps, m’idolâtrer comme vous le dites, mais vous ne m’aimeriez jamais autant que vous aimez Louise. Je sens que je ne balancerai jamais dans votre cœur l’intérêt qu’inspirent une femme vertueuse, des enfants, une famille... Un jour je serais abandonnée à toute la sévérité de vos réflexions. Vous diriez de moi froidement: J’ai eu cette femme-là!... Phrase que j’entends prononcer par les hommes avec la plus insultante indifférence. Vous voyez, monsieur, que je raisonne froidement, et que je ne vous aime pas, parce que vous-même vous ne sauriez m’aimer...

--Hé! que faut-il donc pour vous convaincre de mon amour?... s’écria le baron en contemplant la jeune femme. Jamais elle ne lui avait paru si ravissante qu’en ce moment, où sa voix lutine lui prodiguait des paroles dont la dureté semblait démentie par la grâce de ses gestes, par ses airs de tête et par son attitude coquette.

--Oh! quand je verrai Louise avoir un amant, reprit-elle, quand je saurai que je ne lui ai rien enlevé, et qu’elle n’aura rien à regretter en perdant votre affection; quand je serai bien sûre que vous ne l’aimez plus, en acquérant une preuve certaine de votre indifférence pour elle... oh, alors, je pourrai vous écouter!--Ces paroles doivent vous paraître odieuses, reprit-elle d’un son de voix profond; elles le sont en effet, mais ne croyez pas qu’elles soient prononcées par moi. Je suis le mathématicien rigoureux qui tire toutes les conséquences d’une première proposition. Vous êtes marié, et vous vous avisez d’aimer?... Je serais folle de donner quelque espérance à un homme qui ne peut pas être éternellement à moi.

--Démon!... s’écria le mari. Oui, vous êtes un démon et non pas une femme!...

--Mais vous êtes vraiment plaisant!... dit la jeune dame en saisissant le cordon de sa sonnette.

--Oh! non, Émilie!... reprit d’une voix plus calme l’amant quadragénaire. Ne sonnez pas, arrêtez, pardonnez-moi?... je vous sacrifierai tout!...

--Mais je ne vous promets rien!... dit-elle vivement et en riant.

--Dieu! que vous me faites souffrir!... s’écria-t-il.

--Eh! n’avez-vous pas dans votre vie causé plus d’un malheur? demanda-t-elle. Souvenez-vous de toutes les larmes qui, par vous et pour vous, ont coulé!... Oh! votre passion ne m’inspire pas la moindre pitié. Si vous voulez que je n’en rie pas, faites-la moi partager...

--Adieu, madame. Il y a de la clémence dans vos rigueurs. J’apprécie la leçon que vous me donnez. Oui, j’ai des erreurs à expier...

--Eh! bien, allez vous en repentir, dit-elle, avec un sourire moqueur, en faisant le bonheur de Louise vous accomplirez la plus rude de toutes les pénitences.

Ils se quittèrent. Mais l’amour du baron était trop violent pour que les duretés de madame B... n’atteignissent pas au but qu’elle s’était proposé, la désunion des deux époux.

Au bout de quelques mois, le baron de V... et sa femme vivaient dans le même hôtel, mais séparés. L’on plaignit généralement la baronne, qui dans le monde rendait toujours justice à son mari, et dont la résignation parut merveilleuse. La femme la plus collet-monté de la société ne trouva rien à redire à l’amitié qui unissait Louise au jeune de Rostanges, et tout fut mis sur le compte de la folie de M. de V...

Quand ce dernier eut fait à madame B.... tous les sacrifices que puisse faire un homme, sa perfide maîtresse partit pour les eaux du Mont Dor, pour la Suisse et pour l’Italie, sous prétexte de rétablir sa santé.

L’intendant mourut d’une hépatite, accablé des soins les plus touchants que lui prodiguait son épouse; et, d’après le chagrin qu’il témoigna de l’avoir délaissée, il paraît ne s’être jamais douté de la participation de sa femme au plan qui l’avait mis à mal.

Cette anecdote, que nous avons choisie entre mille autres, est le type des services que deux femmes peuvent se rendre.

Depuis ce mot:--Fais-moi le plaisir d’emmener mon mari.... jusqu’à la conception du drame dont le dénouement fut une hépatite, toutes les perfidies féminines se ressemblent. Il se rencontre certainement des incidents qui nuancent plus ou moins le _specimen_ que nous en donnons, mais c’est toujours à peu près la même marche. Aussi un mari doit-il se défier de toutes les amies de sa femme. Les ruses subtiles de ces créatures mensongères manquent rarement leur effet, car elles sont secondées par deux ennemis dont l’homme est toujours accompagné: l’amour-propre et le désir.

§ IV.--DES ALLIÉS DE L’AMANT.

L’homme empressé d’en avertir un autre qu’un billet de mille francs tombe de son portefeuille, ou même qu’un mouchoir sort de sa poche, regarde comme une bassesse de le prévenir qu’on lui enlève sa femme. Il y a certes dans cette inconséquence morale quelque chose de bizarre, mais enfin elle peut s’expliquer. La loi s’étant interdit la recherche des droits matrimoniaux, les citoyens ont encore bien moins qu’elle le droit de faire la police conjugale; et quand on remet un billet de mille francs à celui qui le perd, il y a dans cet acte une sorte d’obligation dérivée du principe qui dit: Agis envers autrui comme tu voudrais qu’il agît envers toi!

Mais par quel raisonnement justifiera-t-on, et comment qualifierons-nous le secours qu’un célibataire n’implore jamais en vain, et reçoit toujours d’un autre célibataire pour tromper un mari? L’homme incapable d’aider un gendarme à trouver un assassin n’éprouve aucun scrupule à emmener un mari au spectacle, à un concert, ou même dans une maison équivoque, pour faciliter, à un camarade qu’il pourra tuer le lendemain en duel, un rendez-vous dont le résultat est ou de mettre un enfant adultérin dans une famille, et de priver deux frères d’une portion de leur fortune en leur donnant un cohéritier qu’ils n’auraient peut-être pas eu, ou de faire le malheur de trois êtres. Il faut avouer que la probité est une vertu bien rare, et que l’homme qui croit en avoir le plus est souvent celui qui en a le moins. Telles haines ont divisé des familles, tel fratricide a été commis, qui n’eussent jamais eu lieu si un ami se fût refusé à ce qui passe dans le monde pour une espièglerie.

Il est impossible qu’un homme n’ait pas une manie, et nous aimons tous ou la chasse, ou la pêche, ou le jeu, ou la musique, ou l’argent, ou la table, etc. Eh! bien, votre passion favorite sera toujours complice du piége qui vous sera tendu par un amant, sa main invisible dirigera vos amis ou les siens, soit qu’ils consentent ou non à prendre un rôle dans la petite scène qu’il invente pour vous emmener hors du logis ou pour vous laisser lui livrer votre femme. Un amant passera deux mois entiers s’il le faut à méditer la construction de sa _souricière_.

J’ai vu succomber l’homme le plus rusé de la terre.

C’était un ancien avoué de Normandie. Il habitait la petite ville de B... où le régiment des chasseurs du Cantal tenait garnison. Un élégant officier aimait la femme du chiquanous, et le régiment devait partir sans que les deux amants eussent pu avoir la moindre privauté. C’était le quatrième militaire dont triomphait l’avoué. En sortant de table, un soir vers les six heures, le mari vint se promener sur une terrasse de son jardin, de laquelle on découvrait la campagne. Les officiers arrivèrent en ce moment pour prendre congé de lui. Tout à coup brille à l’horizon la flamme sinistre d’un incendie.--Oh, mon Dieu! la Daudinière brûle!... s’écria le major. C’était un vieux soldat sans malice, qui avait dîné au logis. Tout le monde de sauter à cheval. La jeune femme sourit en se voyant seule, car l’amoureux caché dans un massif lui avait dit:--C’est un feu de paille!... Les positions du mari furent tournées avec d’autant mieux d’habileté qu’un excellent coureur attendait le capitaine; et que, par une délicatesse assez rare dans la cavalerie, l’amant sut sacrifier quelques moments de bonheur pour rejoindre la cavalcade et revenir en compagnie du mari.

Le mariage est un véritable duel où pour triompher de son adversaire il faut une attention de tous les moments; car si vous avez le malheur de détourner la tête, l’épée du célibat vous perce de part en part.

§ V.--DE LA FEMME DE CHAMBRE.

La plus jolie femme de chambre que j’aie vue est celle de madame V...y, qui joue encore aujourd’hui, à Paris, un très-beau rôle parmi les femmes les plus à la mode, et qui passe pour faire très-bon ménage avec son mari. Mademoiselle Célestine est une personne dont les perfections sont si nombreuses, qu’il faudrait pour la peindre traduire les trente vers inscrits, dit-on, dans le sérail du Grand-seigneur, et qui contiennent chacun l’exacte description d’une des trente beautés de la femme.

--Il y a bien de la vanité à garder auprès de vous une créature si accomplie!... disait une dame à la maîtresse de la maison.

--Ah! ma chère, vous en viendrez peut-être un jour à m’envier Célestine!

--Elle a donc des qualités bien rares? Elle habille peut-être bien?

--Oh! très-mal.

--Elle coud bien?

--Elle ne touche jamais à une aiguille.

--Elle est fidèle?

--Une de ces fidélités qui coûtent plus cher que l’improbité la plus astucieuse.

--Vous m’étonnez, ma chère.

--C’est donc votre sœur de lait?

--Pas tout à fait. Enfin elle n’est bonne à rien; mais c’est de toute ma maison la personne qui m’est la plus utile. Si elle reste dix ans chez moi, je lui ai promis vingt mille francs. Oh! ce sera de l’argent bien gagné, et je ne le regretterai pas!... dit la jeune femme en agitant la tête par un mouvement très-significatif.

La jeune interlocutrice de madame V...y finit par comprendre.

Quand une femme n’a pas d’amie assez intime pour l’aider à se défaire de l’amour marital, la soubrette est une dernière ressource qui manque rarement de produire l’effet qu’elle en attend.

Oh! après dix ans de mariage trouver sous son toit et y voir à toute heure une jeune fille de seize à dix-huit ans, fraîche, mise avec coquetterie, dont les trésors de beauté semblent vous défier, dont l’air candide a d’irrésistibles attraits, dont les yeux baissés vous craignent, dont le regard timide vous tente, et pour qui le lit conjugal n’a point de secrets, tout à la fois vierge et savante! Comment un homme peut-il demeurer froid, comme saint Antoine, devant une sorcellerie si puissante, et avoir le courage de rester fidèle aux bons principes représentés par une femme dédaigneuse dont le visage est sévère, les manières assez revêches, et qui se refuse la plupart du temps à son amour? Quel est le mari assez stoïque pour résister à tant de feux, à tant de glaces?... Là où vous apercevez une nouvelle moisson de plaisirs, la jeune innocente aperçoit des rentes, et votre femme sa liberté. C’est un petit pacte de famille qui se signe à l’amiable.

Alors votre femme en agit avec le mariage comme les jeunes élégants avec la patrie. S’ils tombent au sort, ils achètent un homme pour porter le mousquet, mourir à leur lieu et place, et leur éviter tous les désagréments du service militaire.

Dans ces sortes de transactions de la vie conjugale, il n’existe pas de femme qui ne sache faire contracter des torts à son mari. J’ai remarqué que, par un dernier degré de finesse, la plupart des femmes ne mettent pas toujours leur soubrette dans le secret du rôle qu’elles lui donnent à jouer. Elles se fient à la nature, et se conservent une précieuse autorité sur l’amant et la maîtresse.

Ces secrètes perfidies féminines expliquent une grande partie des bizarreries conjugales qui se rencontrent dans le monde; mais j’ai entendu des femmes discuter d’une manière très-profonde les dangers que présente ce terrible moyen d’attaque, et il faut bien connaître et son mari et la créature à laquelle on le livre pour se permettre d’en user. Plus d’une femme a été victime de ses propres calculs.

Aussi plus un mari se sera montré fougueux et passionné, moins une femme osera-t-elle employer cet expédient. Cependant un mari, pris dans ce piége, n’aura jamais rien à objecter à sa sévère moitié quand, s’apercevant d’une faute commise par sa soubrette, elle la renverra dans son pays avec un enfant et une dot.

§ VI.--DU MÉDECIN.

Le médecin est un des plus puissants auxiliaires d’une femme honnête, quand elle veut arriver à un divorce amiable avec son mari. Les services qu’un médecin rend, la plupart du temps à son insu, à une femme, sont d’une telle importance, qu’il n’existe pas une maison en France dont le médecin ne soit choisi par la dame du logis.

Or, tous les médecins connaissent l’influence exercée par les femmes sur leur réputation; aussi rencontrez-vous peu de médecins qui ne cherchent instinctivement à leur plaire. Quand un homme de talent est arrivé à la célébrité, il ne se prête plus sans doute aux conspirations malicieuses que les femmes veulent ourdir, mais il y entre sans le savoir.

Je suppose qu’un mari, instruit par les aventures de sa jeunesse, forme le dessein d’imposer un médecin à sa femme dès les premiers jours de son mariage. Tant que son adversaire féminin ne concevra pas le parti qu’elle doit tirer de cet allié, elle se soumettra silencieusement; mais plus tard, si toutes ses séductions échouent sur l’homme choisi par son mari, elle saisira le moment le plus favorable pour faire cette singulière confidence.

--Je n’aime pas la manière dont le docteur me palpe!

Et voilà le docteur congédié.

Ainsi, ou une femme choisit son médecin, ou elle séduit celui qu’on lui impose, ou elle le fait remercier.

Mais cette lutte est fort rare, car la plupart des jeunes gens qui se marient ne connaissent que des médecins imberbes qu’ils se soucient fort peu de donner à leurs femmes, et presque toujours l’Esculape d’un ménage est élu par la puissance féminine.

Alors un beau matin, le docteur sortant de la chambre de madame, qui s’est mise au lit depuis une quinzaine de jours, est amené par elle à vous dire:--Je ne vois pas que l’état dans lequel madame se trouve présente des perturbations bien graves; mais cette somnolence constante, ce dégoût général, cette tendance primitive à une affection dorsale demandent de grands soins. Sa lymphe s’épaissit. Il faudrait la changer d’air, l’envoyer aux eaux de Baréges, ou aux eaux de Plombières.

--Bien, docteur.

Vous laissez aller votre femme à Plombières; mais elle y va parce que le capitaine Charles est en garnison dans les Vosges. Elle revient très-bien portante, et les eaux de Plombières lui ont fait merveille. Elle vous a écrit tous les jours, elle vous a prodigué, de loin, toutes les caresses possibles. Le principe de consomption dorsale a complétement disparu.

Il existe un petit pamphlet, sans doute dicté par la haine (il a été publié en Hollande), mais qui contient des détails fort curieux sur la manière dont madame de Maintenon s’entendait avec Fagon pour gouverner Louis XIV. Eh! bien, un matin, votre docteur vous menacera, comme Fagon venait en menacer son maître, d’une apoplexie foudroyante, si vous ne vous mettez pas au régime. Cette bouffonnerie assez plaisante, sans doute l’œuvre de quelque courtisan, et qui a pour titre: Mademoiselle de Saint-Tron, a été devinée par l’auteur moderne qui a fait le proverbe intitulé _Le jeune médecin_. Mais sa délicieuse scène est bien supérieure à celle dont je cite le titre aux bibliophiles, et nous avouerons avec plaisir que l’œuvre de notre spirituel contemporain nous a empêchés, pour la gloire du dix-septième siècle, de publier les fragments du vieux pamphlet.

Souvent un docteur, devenu la dupe des savantes manœuvres d’une femme jeune et délicate, viendra vous dire en particulier:--Monsieur, je ne voudrais pas effrayer madame sur sa situation, mais je vous recommande, si sa santé vous est chère, de la laisser dans un calme parfait. L’irritation paraît se diriger en ce moment vers la poitrine, et nous nous en rendrons maîtres; mais il lui faut du repos, beaucoup de repos: la moindre agitation pourrait transporter ailleurs le siége de la maladie. Dans ce moment-ci une grossesse la tuerait.

--Mais, docteur?...

--Ah! ah! je sais bien!

Il rit, et s’en va.

Semblable à la baguette de Moïse, l’ordonnance doctorale fait et défait les générations. Un médecin vous réintègre au lit conjugal quand il le faut, avec les mêmes raisonnements qui lui ont servi à vous en chasser. Il traite votre femme de maladies qu’elle n’a pas pour la guérir de celles qu’elle a, et vous n’y concevrez jamais rien; car le jargon scientifique des médecins peut se comparer à ces pains à chanter dans lesquels ils enveloppent leurs pilules.

Avec son médecin, une femme honnête est, dans sa chambre, comme un ministre sûr de sa majorité: ne se fait-elle pas ordonner le repos, la distraction, la campagne ou la ville, les eaux ou le cheval, la voiture, selon son bon plaisir et ses intérêts? Elle vous renvoie ou vous admet chez elle comme elle le veut. Tantôt elle feindra une maladie pour obtenir d’avoir une chambre séparée de la vôtre; tantôt elle s’entourera de tout l’appareil d’une malade; elle aura une vieille garde, des régiments de fioles, de bouteilles, et du sein de ces remparts elle vous défiera par des airs languissants. On vous entretiendra si cruellement des loochs et des potions calmantes qu’elle a prises, des quintes qu’elle a eues, de ses emplâtres et de ses cataplasmes, qu’elle fera succomber votre amour à coups de maladies, si toutefois ces feintes douleurs ne lui ont pas servi de piéges pour détruire cette singulière abstraction que nous nommons _votre honneur_.

Ainsi votre femme saura se faire des points de résistance de tous les points de contact que vous aurez avec le monde, avec la société ou avec la vie. Ainsi tout s’armera contre vous, et au milieu de tant d’ennemis vous serez seul.

Mais, supposons que, par un privilége inouï, vous ayez le bonheur d’avoir une femme peu dévote, orpheline et sans amies intimes; que votre perspicacité vous fasse deviner tous les traquenards dans lesquels l’amant de votre femme essaiera de vous attirer; que vous aimiez encore assez courageusement votre belle ennemie pour résister à toutes les Martons de la terre; et qu’enfin vous ayez pour médecin un de ces hommes si célèbres, qu’ils n’ont pas le temps d’écouter les gentillesses des femmes; ou que, si votre Esculape est le féal de madame, vous demanderez une consultation, à laquelle interviendra un homme incorruptible toutes les fois que le docteur favori voudra ordonner une prescription inquiétante; eh! bien, votre position ne sera guère plus brillante. En effet, si vous ne succombez pas à l’invasion des alliés, songez que, jusqu’à présent, votre adversaire n’a, pour ainsi dire, pas encore frappé de coup décisif. Maintenant, si vous tenez plus long-temps, votre femme, après avoir attaché autour de vous, brin à brin et comme l’araignée, une trame invisible, fera usage des armes que la nature lui a données, que la civilisation a perfectionnées, et dont va traiter la Méditation suivante.

MÉDITATION XXVI.

DES DIFFÉRENTES ARMES.

Une arme est tout ce qui peut servir à blesser, et, à ce titre, les sentiments sont peut-être les armes les plus cruelles que l’homme puisse employer pour frapper son semblable. Le génie si lucide et en même temps si vaste de Schiller, semble lui avoir révélé tous les phénomènes de l’action vive et tranchante exercée par certaines idées sur les organisations humaines. Une pensée peut tuer un homme. Telle est la morale des scènes déchirantes, où, dans les Brigands, le poète montre un jeune homme faisant, à l’aide de quelques idées, des entailles si profondes au cœur d’un vieillard, qu’il finit par lui arracher la vie. L’époque n’est peut-être pas éloignée où la science observera le mécanisme ingénieux de nos pensées, et pourra saisir la transmission de nos sentiments. Quelque continuateur des sciences occultes prouvera que l’organisation intellectuelle est en quelque sorte un homme intérieur qui ne se projette pas avec moins de violence que l’homme extérieur, et que la lutte qui peut s’établir entre deux de ces puissances, invisibles à nos faibles yeux, n’est pas moins mortelle que les combats aux hasards desquels nous livrons notre enveloppe. Mais ces considérations appartiennent à d’autres Études que nous publierons à leur tour; quelques-uns de nos amis en connaissent déjà l’une des plus importantes, LA PATHOLOGIE DE LA VIE SOCIALE ou _Méditations mathématiques, physiques, chimiques et transcendantes sur les manifestations de la pensée prise sous toutes les formes que produit l’état de société soit par le vivre, le couvert, la démarche, l’hyppiatrique, soit par la parole et l’action_, etc., où toutes ces grandes questions sont agitées. Le but de notre petite observation métaphysique est seulement de vous avertir que les hautes classes sociales raisonnent trop bien pour s’attaquer autrement que par des armes intellectuelles.

De même qu’il se rencontre des âmes tendres et délicates en des corps d’une rudesse minérale; de même, il existe des âmes de bronze enveloppées de corps souples et capricieux, dont l’élégance attire l’amitié d’autrui, dont la grâce sollicite des caresses; mais si vous flattez l’homme extérieur de la main, l’_homo duplex_, pour nous servir d’une expression de Buffon, ne tarde pas à se remuer, et ses anguleux contours vous déchirent.

Cette description d’un genre d’êtres tout particulier, que nous ne vous souhaitons pas de heurter en cheminant ici-bas, vous offre une image de ce que sera votre femme pour vous. Chacun des sentiments les plus doux que la nature a mis dans notre cœur deviendra chez elle un poignard. Percé de coups à toute heure, vous succomberez nécessairement, car votre amour s’écoulera par chaque blessure.

C’est le dernier combat, mais aussi, pour elle, c’est la victoire.

Pour obéir à la distinction que nous avons cru pouvoir établir entre les trois natures de tempéraments qui sont en quelque sorte les types de toutes les constitutions féminines, nous diviserons cette Méditation en trois paragraphes, et qui traiteront:

§ I. DE LA MIGRAINE. § II. DES NÉVROSES. § III. DE LA PUDEUR RELATIVEMENT AU MARIAGE.

§ I.--DE LA MIGRAINE.

Les femmes sont constamment les dupes ou les victimes de leur excessive sensibilité; mais nous avons démontré que, chez la plupart d’entre elles, cette délicatesse d’âme devait, presque toujours à notre insu, recevoir les coups les plus rudes, par le fait du mariage. (Voyez les Méditations intitulées: _Des prédestinés_ et _De la Lune de Miel_.) La plupart des moyens de défense employés instinctivement par les maris ne sont-ils pas aussi des piéges tendus à la vivacité des affections féminines?

Or, il arrive un moment où, pendant la guerre civile, une femme trace par une seule pensée l’histoire de sa vie morale, et s’irrite de l’abus prodigieux que vous avez fait de sa sensibilité. Il est bien rare que les femmes, soit par un sentiment de vengeance inné qu’elles ne s’expliquent jamais, soit par un instinct de domination, ne découvrent pas alors un moyen de gouvernement dans l’art de mettre en jeu chez l’homme cette propriété de sa machine.

Elles procèdent avec un art admirable à la recherche des cordes qui vibrent le plus dans les cœurs de leurs maris; et, une fois qu’elles en ont trouvé le secret, elles s’emparent avidement de ce principe; puis, comme un enfant auquel on a donné un joujou mécanique dont le ressort irrite sa curiosité, elles iront jusqu’à l’user, frappant incessamment, sans s’inquiéter des forces de l’instrument, pourvu qu’elles réussissent. Si elles vous tuent, elles vous pleureront de la meilleure grâce du monde, comme le plus vertueux, le plus excellent et le plus sensible des êtres.

Ainsi, votre femme s’armera d’abord de ce sentiment généreux qui nous porte à respecter les êtres souffrants. L’homme le plus disposé à quereller une femme pleine de vie et de santé est sans énergie devant une femme infirme et débile. Si la vôtre n’a pas atteint le but de ses desseins secrets par les divers systèmes d’attaque déjà décrits, elle saisira bien vite cette arme toute-puissante.

En vertu de ce principe d’une stratégie nouvelle, vous verrez la jeune fille si forte de vie et de beauté de qui vous avez épousé la fleur, se métamorphosant en une femme pâle et maladive.

L’affection dont les ressources sont infinies pour les femmes, est la migraine. Cette maladie, la plus facile de toutes à jouer, car elle est sans aucun symptôme apparent, oblige à dire seulement:--J’ai la migraine. Une femme s’amuse-t-elle de vous, il n’existe personne au monde qui puisse donner un démenti à son crâne dont les os impénétrables défient et le tact et l’observation. Aussi la migraine est-elle, à notre avis, la reine des maladies, l’arme la plus plaisante et la plus terrible employée par les femmes contre leurs maris. Il existe des êtres violents et sans délicatesse qui, instruits des ruses féminines par leurs maîtresses pendant le temps heureux de leur célibat, se flattent de ne pas être pris à ce piége vulgaire. Tous leurs efforts, tous leurs raisonnements, tout finit par succomber devant la magie de ces trois mots:--J’ai la migraine! Si un mari se plaint, hasarde un reproche, une observation; s’il essaie de s’opposer à la puissance de cet _Il buondo cani_ du mariage, il est perdu.

Imaginez une jeune femme, voluptueusement couchée sur un divan, la tête doucement inclinée sur l’un des coussins, une main pendante; un livre est à ses pieds, et sa tasse d’eau de tilleul sur un petit guéridon!... Maintenant, placez un gros garçon de mari devant elle. Il a fait cinq à six tours dans la chambre; et, à chaque fois qu’il a tourné sur ses talons pour recommencer cette promenade, la petite malade a laissé échapper un mouvement de sourcils pour lui indiquer en vain que le bruit le plus léger la fatigue. Bref, il rassemble tout son courage, et vient protester contre la ruse par cette phrase si hardie:--Mais as-tu bien la migraine?... A ces mots, la jeune femme lève un peu sa tête languissante, lève un bras qui retombe faiblement sur le divan, lève des yeux morts sur le plafond, lève tout ce qu’elle peut lever; puis, vous lançant un regard terne, elle dit d’une voix singulièrement affaiblie:--Eh! qu’aurais-je donc?... Oh! l’on ne souffre pas tant pour mourir!... Voilà donc toutes les consolations que vous me donnez! Ah! l’on voit bien, messieurs, que la nature ne vous a pas chargés de mettre des enfants au monde. Êtes-vous égoïstes et injustes? Vous nous prenez dans toute la beauté de la jeunesse, fraîches, roses, la taille élancée, voilà qui est bien! Quand vos plaisirs ont ruiné les dons florissants que nous tenons de la nature, vous ne nous pardonnez pas de les avoir perdus pour vous! C’est dans l’ordre. Vous ne nous laissez ni les vertus ni les souffrances de notre condition. Il vous a fallu des enfants, nous avons passé les nuits à les soigner; mais les couches ont ruiné notre santé, en nous léguant le principe des plus graves affections..... (Ah! quelles douleurs!...) Il y a peu de femmes qui ne soient sujettes à la migraine; mais la vôtre doit en être exempte... Vous riez même de ses douleurs; car vous êtes sans générosité... (Par grâce, ne marchez pas!...) Je ne me serais pas attendu à cela de vous. (Arrêtez la pendule, le mouvement du balancier me répond dans la tête. Merci.) Oh! que je suis malheureuse!... N’avez-vous pas sur vous une essence? Oui. Ah! par pitié, permettez-moi de souffrir à mon aise, et sortez; car cette odeur me fend le crâne! Que pouvez-vous répondre?... N’y a-t-il pas en vous une voix intérieure qui vous crie:--Mais si elle souffre?... Aussi presque tous les maris évacuent-ils le champ de bataille bien doucement; et c’est du coin de l’œil que leurs femmes les regardent marchant sur la pointe du pied et fermant doucement la porte de leur chambre désormais sacrée.

Voilà la migraine, vraie ou fausse, impatronisée chez vous. La migraine commence alors à jouer son rôle au sein du ménage. C’est un thème sur lequel une femme sait faire d’admirables variations, elle le déploie dans tous les tons. Avec la migraine seule, une femme peut désespérer un mari. La migraine prend à madame quand elle veut, où elle veut, autant qu’elle le veut. Il y en a de cinq jours, de dix minutes, de périodiques ou d’intermittentes.

Vous trouvez quelquefois votre femme au lit, souffrante, accablée, et les persiennes de sa chambre sont fermées. La migraine a imposé silence à tout, depuis les régions de la loge du concierge, lequel fendait du bois, jusqu’au grenier d’où votre valet d’écurie jetait dans la cour d’innocentes bottes de paille. Sur la foi de cette migraine, vous sortez; mais à votre retour, on vous apprend que madame a décampé!... Bientôt madame rentre fraîche et vermeille:--Le docteur est venu! dit-elle, il m’a conseillé l’exercice, et je m’en suis très-bien trouvée!...

Un autre jour, vous voulez entrer chez madame.--Oh! monsieur! vous répond la femme de chambre avec toutes les marques du plus profond étonnement; madame a sa migraine, et jamais je ne l’ai vue si souffrante! On vient d’envoyer chercher monsieur le docteur.

--Es-tu heureux, disait le maréchal Augereau au général R...., d’avoir une jolie femme!--Avoir!..... reprit l’autre. Si j’ai ma femme dix jours dans l’année, c’est tout au plus. Ces s..... femmes ont toujours ou la migraine ou je ne sais quoi!

La migraine remplace, en France, les sandales qu’en Espagne le confesseur laisse à la porte de la chambre où il est avec sa pénitente.

Si votre femme, pressentant quelques intentions hostiles de votre part, veut se rendre aussi inviolable que la charte, elle entame un petit concerto de migraine. Elle se met au lit avec toutes les peines du monde. Elle jette de petits cris qui déchirent l’âme. Elle détache avec grâce une multitude de gestes si habilement exécutés qu’on pourrait la croire désossée. Or, quel est l’homme assez peu délicat pour oser parler de désirs, qui, chez lui, annoncent la plus parfaite santé, à une femme endolorie? La politesse seule exige impérieusement son silence. Une femme sait alors qu’au moyen de sa toute-puissante migraine elle peut coller à son gré au-dessus du lit nuptial cette bande tardive qui fait brusquement retourner chez eux les amateurs affriolés par une annonce de la Comédie-Française quand ils viennent à lire sur l’affiche: _Relâche par une indisposition subite de mademoiselle Mars_.

O migraine, protectrice des amours, impôt conjugal, bouclier sur lequel viennent expirer tous les désirs maritaux! O puissante migraine! est-il bien possible que les amants ne t’aient pas encore célébrée, divinisée, personnifiée! O prestigieuse migraine! ô fallacieuse migraine, béni soit le cerveau qui le premier te conçut! honte au médecin qui te trouverait un préservatif! Oui, tu es le seul mal que les femmes bénissent, sans doute par reconnaissance des biens que tu leur dispenses, ô fallacieuse migraine! ô prestigieuse migraine!

§ II.--DES NÉVROSES.

Il existe une puissance supérieure à celle de la migraine; et, nous devons avouer à la gloire de la France, que cette puissance est une des conquêtes les plus récentes de l’esprit parisien. Comme toutes les découvertes les plus utiles aux arts et aux sciences, on ne sait à quel génie elle est due. Seulement, il est certain que c’est vers le milieu du dernier siècle que les vapeurs commencèrent à se montrer en France. Ainsi, pendant que Papin appliquait à des problèmes de mécanique la force de l’eau vaporisée, une française, malheureusement inconnue, avait la gloire de doter son sexe du pouvoir de vaporiser ses fluides. Bientôt les effets prodigieux obtenus par les vapeurs mirent sur la voie des nerfs; et c’est ainsi que, de fibre en fibre, naquit la névrologie. Cette science admirable a déjà conduit les Phillips et d’habiles physiologistes à la découverte du fluide nerveux et de sa circulation; peut-être sont-ils à la veille d’en reconnaître les organes, et les secrets de sa naissance, de son évaporation. Ainsi, grâce à quelques simagrées, nous devrons de pénétrer un jour les mystères de la puissance inconnue que nous avons déjà nommée plus d’une fois, dans ce livre, _la volonté_. Mais n’empiétons pas sur le terrain de la philosophie médicale. Considérons les nerfs et les vapeurs seulement dans leurs rapports avec le mariage.

Les _névroses_ (dénomination pathologique sous laquelle sont comprises toutes les affections du système nerveux) sont de deux sortes relativement à l’emploi qu’en font les femmes mariées, car notre Physiologie a le plus superbe dédain des classifications médicales. Ainsi nous ne reconnaissons que:

1º DES NÉVROSES CLASSIQUES; 2º DES NÉVROSES ROMANTIQUES.

Les affections classiques ont quelque chose de belliqueux et d’animé. Elles sont violentes dans leurs ébats comme les Pythonisses, emportées comme les Ménades, agitées comme les Bacchantes, c’est l’antiquité pure.

Les affections romantiques sont douces et plaintives comme les ballades chantées en Écosse parmi les brouillards. Elles sont pâles comme des jeunes filles déportées au cercueil par la danse ou par l’amour. Elles sont éminemment élégiaques, c’est toute la mélancolie du nord.

Cette femme aux cheveux noirs, à l’œil perçant, au teint vigoureux, aux lèvres sèches, à la main puissante, sera bouillante et convulsive, elle représentera le génie des névroses classiques, tandis qu’une jeune blonde, à la peau blanche, sera celui des névroses romantiques. A l’une appartiendra l’empire des nerfs, à l’autre, celui des vapeurs.

Souvent un mari, rentrant au logis, y trouve sa femme en pleurs.--Qu’as-tu, mon cher ange?--Moi, je n’ai rien.--Mais, tu pleures?--Je pleure sans savoir pourquoi. Je suis toute triste!... J’ai vu des figures dans les nuages, et ces figures ne m’apparaissent jamais qu’à la veille de quelque malheur... Il me semble que je vais mourir... Elle vous parle alors à voix basse de défunt son père, de défunt son oncle, de défunt son grand-père, de défunt son cousin. Elle invoque toutes ces ombres lamentables, elle ressent toutes leurs maladies, elle est attaquée de tous leurs maux, elle sent son cœur battre avec trop de violence ou sa rate se gonfler... Vous vous dites en vous-même d’un air fat:--Je sais bien d’où cela vient! Vous essayez alors de la consoler; mais voilà une femme qui bâille comme un coffre, qui se plaint de la poitrine, qui repleure, qui vous supplie de la laisser à sa mélancolie et à ses souvenirs. Elle vous entretient de ses dernières volontés, suit son convoi, s’enterre, étend sur sa tombe le panache vert d’un saule pleureur... Là où vous vouliez entreprendre de débiter un joyeux épithalame, vous trouvez une épitaphe toute noire. Votre velléité de consolation se dissout dans la nuée d’Ixion.

Il existe des femmes de bonne foi, qui arrachent ainsi à leurs sensibles maris des cachemires, des diamants, le payement de leurs dettes ou le prix d’une loge aux Bouffons; mais presque toujours les vapeurs sont employées comme des armes décisives dans la guerre civile.

Au nom de sa consomption dorsale et de sa poitrine attaquée, une femme va chercher des distractions; vous la voyez s’habillant mollement et avec tous les symptômes du spleen, elle ne sort que parce qu’une amie intime, sa mère ou sa sœur viennent essayer de l’arracher à ce divan qui la dévore et sur lequel elle passe sa vie à improviser des élégies. Madame va passer quinze jours à la campagne parce que le docteur l’ordonne. Bref, elle va où elle veut, et fait ce qu’elle veut. Se rencontrera-t-il jamais un mari assez brutal pour s’opposer à de tels désirs, pour empêcher une femme d’aller chercher la guérison de maux si cruels? car il a été établi par de longues discussions que les nerfs causent d’atroces souffrances.

Mais c’est surtout au lit que les vapeurs jouent leur rôle. Là, quand une femme n’a pas la migraine, elle a ses vapeurs; quand elle n’a ni vapeurs ni migraine, elle est sous la protection de la ceinture de Vénus, qui, vous le savez, est un mythe.

Parmi les femmes qui vous livrent la bataille des vapeurs, il en existe quelques-unes plus blondes, plus délicates, plus sensibles que les autres, qui ont le don des larmes. Elles savent admirablement pleurer. Elles pleurent quand elles veulent, comme elles veulent, et autant qu’elles veulent. Elles organisent un système offensif qui consiste dans une résignation sublime, et remportent des victoires d’autant plus éclatantes qu’elles restent en bonne santé.

Un mari tout irrité arrive-t-il promulguer des volontés? elles le regardent d’un air soumis, baissent la tête et se taisent. Cette pantomime contrarie presque toujours un mari. Dans ces sortes de luttes conjugales, un homme préfère entendre une femme parler et se défendre; car alors on s’exalte, on se fâche; mais ces femmes, point... leur silence vous inquiète, et vous emportez une sorte de remords, comme le meurtrier qui, n’ayant pas trouvé de résistance chez sa victime, éprouve une double crainte. Il aurait voulu assassiner à son corps défendant. Vous revenez. A votre approche, votre femme essuie ses larmes et cache son mouchoir de manière à vous laisser voir qu’elle a pleuré. Vous êtes attendri. Vous suppliez votre Caroline de parler, votre sensibilité vivement émue vous fait tout oublier; alors, elle sanglote en parlant et parle en sanglotant, c’est une éloquence de moulin; elle vous étourdit de ses larmes et de ses idées confuses et saccadées: c’est un claquet, c’est un torrent.

Les Françaises, et surtout les Parisiennes, possèdent à merveille le secret de ces sortes de scènes, auxquelles la nature de leurs organes, leur sexe, leur toilette, leur débit donnent des charmes incroyables. Combien de fois un sourire de malice n’a-t-il pas remplacé les larmes sur le visage capricieux de ces adorables comédiennes, quand elles voient leurs maris empressés ou de briser la soie, faible lien de leurs corsets, ou de rattacher le peigne qui rassemblait les tresses de leurs cheveux, toujours prêts à dérouler des milliers de boucles dorées?...

Mais que toutes ces ruses de la modernité cèdent au génie antique, aux puissantes attaques de nerfs, à la pyrrhique conjugale!

Oh! combien de promesses pour un amant dans la vivacité de ces mouvements convulsifs, dans le feu de ces regards, dans la force de ces membres gracieux jusque dans leurs excès! Une femme se roule alors comme un vent impétueux, s’élance comme les flammes d’un incendie, s’assouplit comme une onde qui glisse sur de blancs cailloux, elle succombe à trop d’amour, elle voit l’avenir, elle prophétise, elle voit surtout le présent, et terrasse un mari, et lui imprime une sorte de terreur.

Il suffit souvent à un homme d’avoir vu une seule fois sa femme remuant trois ou quatre hommes vigoureux comme si ce n’était que plumes, pour ne plus jamais tenter de la séduire. Il sera comme l’enfant qui, après avoir fait partir la détente d’une effrayante machine, a un incroyable respect pour le plus petit ressort. Puis arrive la Faculté de médecine, armée de ses observations et de ses terreurs. J’ai connu un mari, homme doux et pacifique, dont les yeux étaient incessamment braqués sur ceux de sa femme, exactement comme s’il avait été mis dans la cage d’un lion, et qu’on lui eût dit qu’en ne l’irritant pas il aurait la vie sauve.

Les attaques de nerfs sont très-fatigantes et deviennent tous les jours plus rares, le romantisme a prévalu.

Il s’est rencontré quelques maris flegmatiques, de ces hommes qui aiment long-temps, parce qu’ils ménagent leurs sentiments, et dont le génie a triomphé de la migraine et des névroses, mais ces hommes sublimes sont rares. Disciples fidèles du bienheureux saint Thomas qui voulut mettre le doigt dans la plaie de Jésus-Christ, ils sont doués d’une incrédulité d’athée. Imperturbables au milieu des perfidies de la migraine et des piéges de toutes les névroses, ils concentrent leur attention sur la scène qu’on leur joue, ils examinent l’actrice, ils cherchent un des ressorts qui la font mouvoir; et, quand ils ont découvert le mécanisme de cette décoration, ils s’amusent à imprimer un léger mouvement à quelque contrepoids, et s’assurent ainsi très-facilement de la réalité de ces maladies ou de l’artifice de ces momeries conjugales.

Mais si, par une attention, peut-être au-dessus des forces humaines, un mari échappe à tous ces artifices qu’un indomptable amour suggère aux femmes il sera nécessairement vaincu par l’emploi d’une arme terrible, la dernière que saisisse une femme, car ce sera toujours avec une sorte de répugnance qu’elle détruira elle-même son empire sur un mari; mais c’est une arme empoisonnée, aussi puissante que le fatal couteau des bourreaux. Cette réflexion nous conduit au dernier paragraphe de cette Méditation.

§ III.--DE LA PUDEUR RELATIVEMENT AU MARIAGE.

Avant de s’occuper de la pudeur, il serait peut-être nécessaire de savoir si elle existe. N’est-elle chez la femme qu’une coquetterie bien entendue? N’est-elle que le sentiment de la libre disposition du corps, comme on pourrait le penser en songeant que la moitié des femmes de la terre vont presque nues? N’est-ce qu’une chimère sociale, ainsi que le prétendait Diderot, en objectant que ce sentiment cédait devant la maladie et devant la misère?

L’on peut faire justice de toutes ces questions.

Un auteur ingénieux a prétendu récemment que les hommes avaient beaucoup plus de pudeur que les femmes. Il s’est appuyé de beaucoup d’observations chirurgicales; mais pour que ses conclusions méritassent notre attention, il faudrait que, pendant un certain temps, les hommes fussent traités par des chirurgiennes.

L’opinion de Diderot est encore d’un moindre poids.

Nier l’existence de la pudeur parce qu’elle disparaît au milieu des crises où presque tous les sentiments humains périssent, c’est vouloir nier que la vie a lieu parce que la mort arrive.

Accordons autant de pudeur à un sexe qu’à l’autre, et recherchons en quoi elle consiste.

Rousseau fait dériver la pudeur des coquetteries nécessaires que toutes les femelles déploient pour le mâle. Cette opinion nous semble une autre erreur.

Les écrivains du dix-huitième siècle ont sans doute rendu d’immenses services aux Sociétés; mais leur philosophie, basée sur le sensualisme, n’est pas allée plus loin que l’épiderme humain. Ils n’ont considéré que l’univers extérieur; et, sous ce rapport seulement, ils ont retardé, pour quelque temps, le développement moral de l’homme et les progrès d’une science qui tirera toujours ses premiers éléments de l’Évangile, mieux compris désormais par les fervents disciples du Fils de l’homme.

L’étude des mystères de la pensée, la découverte des organes de l’AME humaine, la géométrie de ses forces, les phénomènes de sa puissance, l’appréciation de la faculté qu’elle nous semble posséder de se mouvoir indépendamment du corps, de se transporter où elle veut et de voir sans le secours des organes corporels, enfin les lois de sa dynamique et celles de son influence physique, constitueront la glorieuse part du siècle suivant dans le trésor des sciences humaines. Et nous ne sommes occupés peut-être, en ce moment, qu’à extraire les blocs énormes qui serviront plus tard à quelque puissant génie pour bâtir quelque glorieux édifice.

Ainsi l’erreur de Rousseau a été l’erreur de son siècle. Il a expliqué la pudeur par les relations des êtres entre eux, au lieu de l’expliquer par les relations morales de l’être avec lui-même. La pudeur n’est pas plus susceptible que la conscience d’être analysée; et ce sera peut-être l’avoir fait comprendre instinctivement que de la nommer la conscience du corps; car l’une dirige vers le bien nos sentiments et les moindres actes de notre pensée, comme l’autre préside aux mouvements extérieurs. Les actions qui, en froissant nos intérêts, désobéissent aux lois de la conscience, nous blessent plus fortement que toutes les autres; et, répétées, elles font naître la haine. Il en est de même des actes contraires à la pudeur relativement à l’amour, qui n’est que l’expression de toute notre sensibilité. Si une extrême pudeur est une des conditions de la vitalité du mariage comme nous avons essayé de le prouver (voyez le _Catéchisme Conjugal_, Méditation IV), il est évident que l’impudeur le dissoudra. Mais ce principe, qui demande de longues déductions au physiologiste, la femme l’applique la plupart du temps machinalement; car la société, qui a tout exagéré au profit de l’homme extérieur, développe dès l’enfance, chez les femmes, ce sentiment, autour duquel se groupent presque tous les autres. Aussi du moment où ce voile immense qui désarme le moindre geste de sa brutalité naturelle vient à tomber, la femme disparaît-elle. Ame, cœur, esprit, amour, grâce, tout est en ruines. Dans la situation où brille la virginale candeur d’une fille d’Otaïti, l’Européenne devient horrible. Là est la dernière arme dont se saisit une épouse pour s’affranchir du sentiment que lui porte encore son mari. Elle est forte de sa laideur; et, cette femme, qui regarderait comme le plus grand malheur de laisser voir le plus léger mystère de sa toilette à son amant, se fera un plaisir de se montrer à son mari dans la situation la plus désavantageuse qu’elle pourra imaginer.

C’est au moyen des rigueurs de ce système qu’elle essaiera de vous chasser du lit conjugal. Madame Shandy n’entendait pas malice en prévenant le père de Tristram de remonter la pendule, tandis que votre femme éprouvera du plaisir à vous interrompre par les questions les plus positives. Là, où naguère était le mouvement et la vie, là est le repos et la mort. Une scène d’amour devient une transaction long-temps débattue et presque notariée. Mais ailleurs, nous avons assez prouvé que nous ne nous refusions pas à saisir le comique de certaines crises conjugales, pour qu’il nous soit permis de dédaigner ici les plaisantes ressources que la muse des Verville et des Martial pourrait trouver dans la perfidie des manœuvres féminines, dans l’insultante audace des discours, dans le cynisme de quelques situations. Il serait trop triste de rire, et trop plaisant de s’attrister. Quand une femme en arrive à de telles extrémités, il y a des mondes entre elle et son mari. Cependant, il existe certaines femmes à qui le ciel a fait le don d’agréer en tout, qui savent, dit-on, mettre une certaine grâce spirituelle et comique à ces débats, et qui ont _un bec si bien affilé_, selon l’expression de Sully, qu’elles obtiennent le pardon de leurs caprices, de leurs moqueries, et ne s’aliènent pas le cœur de leurs maris.

Quelle est l’âme assez robuste, l’homme assez fortement amoureux, pour, après dix ans de mariage, persister dans sa passion, en présence d’une femme qui ne l’aime plus, qui le lui prouve à toute heure, qui le rebute, qui se fait à dessein aigre, caustique, malade, capricieuse, et qui abjurera ses vœux d’élégance et de propreté, plutôt que de ne pas voir apostasier son mari; devant une femme qui spéculera enfin sur l’horreur causée par l’indécence?

Tout ceci, mon cher monsieur, est d’autant plus horrible que: