‹ La Comédie humaine - Volume 18Chapitre 11 sur 28 · X.—MÉLANCOLIE D’UNE FEMME HEUREUSE.

X.—MÉLANCOLIE D’UNE FEMME HEUREUSE.

Au moment où le général montait en calèche pour aller à la préfecture, la comtesse arrivait à la porte d’Avonne, où, depuis dix-huit mois, le ménage de Michaud et d’Olympe était installé.

Quelqu’un qui se serait rappelé le pavillon, comme il est décrit plus haut, l’aurait cru rebâti. D’abord, les briques tombées ou mordues par le temps, le ciment qui manquait dans les joints, avaient été remplacés. L’ardoise nettoyée rendait sa gaieté à l’architecture par l’effet des balustres découpés en blanc sur ce fond bleuâtre. Les abords désobstrués et sablés étaient soignés par l’homme chargé d’entretenir les allées du parc. Les encadrements des croisées, les corniches, enfin toute la pierre travaillée ayant été restaurée, l’extérieur de ce monument avait repris son ancien lustre. La basse-cour, les écuries, l’étable, reportées dans les bâtiments de la Faisanderie et cachées par des massifs, au lieu d’attrister le regard par leurs sales détails, mêlaient au continuel bruissement particulier aux forêts, ces murmures, ces roucoulements, ces battements d’ailes, l’un des plus délicieux accompagnements de la continuelle mélodie que chante la nature. Ce lieu tenait donc à la fois au genre inculte des forêts peu pratiquées et à l’élégance d’un parc anglais. L’entourage du pavillon, en accord avec son extérieur, offrait au regard je ne sais quoi de noble, de digne et d’aimable; de même que le bonheur et les soins d’une jeune femme donnaient à l’intérieur une physionomie bien différente de celle que la brutale insouciance de Courtecuisse y imprimait naguère.

En ce moment, la saison faisait valoir toutes ces splendeurs naturelles. Les parfums de quelques corbeilles de fleurs se mariaient à la sauvage senteur des bois. Quelques prairies du parc, récemment fauchées à l’entour, répandaient l’odeur des foins coupés.

Lorsque la comtesse et ses deux hôtes atteignirent au bout d’une des allées sinueuses qui débouchaient au pavillon, ils entrevirent madame Michaud assise en dehors, à sa porte, travaillant à une layette. Cette femme, ainsi posée, ainsi occupée, ajoutait au paysage un intérêt humain qui le complétait, et qui dans la réalité est si touchant, que certains peintres ont par erreur essayé de le transporter dans leurs tableaux.

Ces artistes oublient que l’_esprit_ d’un pays, quand il est bien rendu par eux, est si grandiose qu’il écrase l’homme, tandis qu’une semblable scène est dans la nature toujours en proportion avec le personnage par le cadre dans lequel l’œil du spectateur le circonscrit. Quand le Poussin, le Raphaël de la France, a fait du paysage un accessoire dans ses _Bergers d’Arcadie_, il avait bien deviné que l’homme devient petit et misérable, lorsque dans une toile la nature est le principal.

Là, c’était août dans toute sa gloire, une moisson attendue, un tableau plein d’émotions simples et fortes. Là, se rencontrait réalisé le rêve de beaucoup d’hommes dont la vie inconstante et mélangée de bon et de mauvais par de violentes secousses, leur a fait désirer le repos.

Disons en quelques phrases le roman de ce ménage. Justin Michaud n’avait pas répondu très-chaudement aux avances de l’illustre colonel des cuirassiers, quand Montcornet lui proposa la garde des Aigues: il pensait alors à reprendre du service; mais au milieu des pourparlers et des propositions qui le conduisirent à l’hôtel Montcornet, il y vit la première femme de Madame. Cette jeune fille, confiée à la comtesse par d’honnêtes fermiers des environs d’Alençon, avait quelques espérances de fortune, vingt ou trente mille francs, une fois tous les héritages venus. Comme beaucoup de cultivateurs qui se sont mariés jeunes et dont les ancêtres vivent, le père et la mère se trouvant dans la gêne et ne pouvant donner aucune éducation à leur fille aînée, l’avaient placée auprès de la jeune comtesse. Madame de Montcornet fit apprendre la couture, les modes à mademoiselle Olympe Charel, ordonna de la servir à part, et fut récompensée de ces égards par un de ces attachements absolus, si nécessaires aux Parisiennes.

Olympe Charel, jolie Normande, d’un blond à tons dorés, légèrement grasse, d’une figure animée par un œil spirituel et remarquable par un nez de marquise, fin et courbé, par un air virginal malgré sa taille cambrée à l’espagnole, offrait toutes les distinctions qu’une jeune fille née immédiatement au-dessus du peuple peut gagner dans le rapprochement que sa maîtresse daigne permettre. Convenablement mise, d’un maintien et d’une tournure décente, elle s’exprimait bien. Michaud fut donc facilement pris, surtout en apprenant que la fortune de sa belle serait assez considérable un jour. Les difficultés vinrent de la comtesse, qui ne voulait pas se séparer d’une fille si précieuse; mais lorsque Montcornet eut expliqué sa situation aux Aigues, le mariage n’éprouva plus de retards que par la nécessité de consulter les parents, dont le consentement fut promptement donné.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

MICHAUD ET SA FEMME.

Cet heureux ménage savourait les douceurs de sa lune de miel.

(LES PAYSANS.)]

Michaud, à l’exemple de son général, regarda sa jeune femme comme un être supérieur auquel il fallait obéir militairement, sans arrière-pensée. Il trouva dans cette quiétude et dans sa vie occupée au dehors, les éléments du bonheur que souhaitent les soldats en quittant leur métier: assez de travail pour ce que le corps en exige, assez de fatigues pour pouvoir goûter les charmes du repos. Malgré son intrépidité connue, Michaud n’avait jamais reçu de blessure grave, il n’éprouvait aucune de ces douleurs qui doivent aigrir l’humeur des vétérans; comme tous les êtres réellement forts, il avait l’humeur égale; sa femme l’aima donc absolument. Depuis leur arrivée au pavillon, cet heureux ménage savourait les douceurs de sa lune de miel, en harmonie avec la nature, avec l’art dont les créations l’entouraient, circonstance assez rare! Les choses autour de nous ne concordent pas toujours à la situation de nos âmes.

En ce moment, c’était si joli, que la comtesse arrêta Blondet et l’abbé Brossette, car ils pouvaient voir la jolie madame Michaud sans être vus par elle.

—Quand je me promène, je viens toujours dans cette partie du parc, dit-elle tout bas. Je me plais à contempler le pavillon et ses deux tourtereaux, comme on aime à voir un beau site.

Et elle s’appuya significativement sur le bras d’Émile Blondet pour lui faire partager des sentiments d’une finesse qu’on ne saurait exprimer, mais que les femmes devineront.

—Je voudrais être portier aux Aigues, répondit Blondet en souriant. Eh bien! qu’avez-vous? reprit-il en voyant une expression de tristesse amenée par ces mots sur les traits de la comtesse.

—Rien.

C’est toujours quand les femmes ont quelque pensée importante qu’elles disent hypocritement: Je n’ai rien.

—Mais nous pouvons être en proie à des idées qui vous semblent légères, et qui, pour nous, sont terribles. Moi aussi, j’envie le sort d’Olympe...

—Dieu vous entende! dit l’abbé Brossette en souriant, pour ôter à ce mot toute sa gravité.

Madame de Montcornet devint inquiète en apercevant dans la pose et sur le visage d’Olympe une expression de crainte et de tristesse. A la manière dont une femme tire son fil à chaque point, une autre femme en surprend les pensées. En effet, quoique vêtue d’une jolie robe rose, la tête nue et soigneusement coiffée en cheveux, la femme du garde général ne roulait pas des pensées en accord avec sa mise, avec cette belle journée, avec son ouvrage. Son beau front, son regard perdu par instant sur le sable ou dans les feuillages qu’elle ne voyait point, offraient d’autant plus naïvement l’expression d’une anxiété profonde, qu’elle ne se savait pas observée.

—Et je l’enviais!... Qui peut assombrir ses idées?... dit la comtesse au curé.

—Madame, répondit tout bas l’abbé Brossette, expliquez donc comment, au milieu des félicités parfaites, l’homme est toujours saisi de pressentiments vagues, mais sinistres?

—Curé, répondit Blondet en souriant, vous vous permettez des réponses d’évêque!... _Rien n’est volé, tout se paye!_ a dit Napoléon.

—Une telle maxime dite par cette bouche impériale prend des proportions égales à celles de la société, répliqua l’abbé.

—Eh bien! Olympe, qu’as-tu, ma fille? dit la comtesse en s’avançant vers son ancienne domestique. Tu sembles rêveuse, triste. Y aurait-il une bouderie dans le ménage!...

Madame Michaud, en se levant, avait déjà changé de visage.

—Mon enfant, dit Émile Blondet avec un accent paternel, je voudrais bien savoir qui peut assombrir votre front, quand nous sommes dans ce pavillon, presque aussi bien logée que le comte d’Artois aux Tuileries. Vous avez ici l’air d’un nid de rossignols dans un fourré! N’avons-nous pas pour mari le plus brave garçon de la jeune garde, un bel homme, et qui nous aime à en perdre la tête? Si j’avais connu les avantages que Montcornet vous accorde ici, j’aurais quitté mon état de _tartinier_ pour devenir garde général, moi!

—Ce n’est pas la place d’un homme qui a votre talent, monsieur, répondit Olympe en souriant à Blondet comme à une personne de connaissance.

—Qu’as-tu donc, ma chère petite? dit la comtesse.

—Mais, madame, j’ai peur...

—Peur! de quoi? demanda vivement la comtesse à qui ce mot rappela Mouche et Fourchon.

—Peur des loups? dit Émile en faisant à madame Michaud un signe qu’elle ne comprit pas.

—Non, monsieur, des paysans. Moi, qui suis née dans le Perche, où il y a bien quelques méchantes gens, je ne crois pas qu’il y en ait autant et de si méchants que dans ce pays-ci. Je n’ai pas l’air de me mêler des affaires de Michaud, mais il se défie assez des paysans pour s’armer, même en plein jour, s’il traverse la forêt. Il dit à ses hommes d’être toujours sur le qui-vive. Il passe de temps en temps par ici des figures qui n’annoncent rien de bon. L’autre jour, j’étais le long du mur, à la source du petit ruisseau sablé qui vient du bois, et qui passe, à cinq cents pas d’ici, dans le parc, par une grille, et qu’on nomme la source d’argent, à cause des paillettes qu’on dit y avoir été semées par Bouret... Vous savez, madame!... Eh bien! j’ai entendu deux femmes qui lavaient leur linge, à l’endroit où le ruisseau traverse l’allée de Conches, elles ne me savaient pas là. De là l’on voit notre pavillon, ces deux vieilles se le sont montré. «En a-t-on dépensé de l’argent, disait l’une, pour celui qui a remplacé le bonhomme Courtecuisse! —Ne faut-il pas bien payer un homme qui se charge de tourmenter le pauvre monde comme ça? répondit l’autre. —Il ne le tourmentera pas longtemps, a répondu la première, il faudra que ça finisse. Après tout, nous avons le droit de faire du bois. Défunt madame des Aigues nous laissait fagoter. Il y a de ça trente ans, ainsi c’est établi. —Nous verrons comment les choses se passeront l’hiver prochain, reprit la seconde. Mon homme a bien juré par ses grands dieux que toute la gendarmerie de la terre ne nous empêcherait pas d’aller au bois, qu’il irait lui-même, et que tant pis!... —Pardi! faut bien que nous ne mourions pas de froid et que nous cuisions notre pain, a dit la première. Ils ne manquent de rien, eux autres! La petite femme de ce gueux de Michaud sera soignée, allez!...» Enfin, madame, elles ont dit des horreurs de moi, de vous, de monsieur le comte... Elles ont fini par dire qu’on brûlerait d’abord les fermes, et puis le château...

—Bah! dit Émile, propos de laveuses! On volait le général, et on ne le volera plus. Ces gens-là sont furieux, voilà tout! Songez donc que le gouvernement est toujours le plus fort partout, même en Bourgogne. En cas de mutinerie on ferait venir, s’il le fallait, tout un régiment de cavalerie.

Le curé fit en arrière de la comtesse des signes à madame Michaud pour lui dire de taire ses craintes, qui sans doute étaient un effet de la seconde vue que donne la passion vraie. Exclusivement occupée d’un seul être, l’âme finit par embrasser le monde moral qui l’entoure et y voit les éléments de l’avenir. Dans son amour, une femme éprouve les pressentiments qui, plus tard, éclairent sa maternité. De là certaines mélancolies, certaines tristesses inexplicables qui surprennent les hommes, tous, distraits d’une pareille concentration par les grands soins de la vie, par leur activité continuelle. Tout amour vrai devient, chez la femme, une contemplation active plus ou moins lucide, plus ou moins profonde, selon les caractères.

—Allons, mon enfant, montre ton pavillon à monsieur Émile, dit la comtesse devenue si pensive qu’elle oublia la Péchina, pour qui cependant elle était venue.

L’intérieur du pavillon restauré se trouvait en harmonie avec son splendide extérieur. Au rez-de-chaussée, en y rétablissant les divisions primitives, l’architecte envoyé de Paris avec des ouvriers, grief vivement reproché par les gens de la Ville-aux-Fayes au bourgeois des Aigues, avait ménagé quatre pièces. D’abord, une antichambre au fond de laquelle tournait un vieil escalier de bois à balustre et derrière laquelle s’étendait une cuisine; puis, de chaque côté de l’antichambre, une salle à manger et le salon plafonné d’armoiries, boisé tout en chêne devenu noir. Cet artiste, choisi par madame de Montcornet pour la restauration des Aigues, eut soin de mettre en harmonie le mobilier de ce salon avec les décors anciens.

A cette époque, la mode ne donnait pas encore des valeurs exagérées aux débris des siècles passés. Les fauteuils en noyer sculpté, les chaires à dos élevés et garnies en tapisserie, les consoles, les horloges, les hautes-lices, les tables, les lustres enfouis chez les revendeurs d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes, étaient de cinquante pour cent meilleur marché que les meubles de pacotille du faubourg Saint-Antoine. L’architecte avait donc acheté deux ou trois charretées de vieilleries bien choisies qui, réunies à ce qui fut mis hors de service au château, fit du salon de la porte d’Avonne une espèce de création artistique. Quant à la salle à manger, il la peignit en couleur de bois, il y tendit des papiers dits écossais, et madame Michaud y mit aux croisées des rideaux de percale blanche à bordure verte, des chaises en acajou garnies en drap vert, deux énormes buffets et une table en acajou. Cette pièce, ornée de gravures militaires, était chauffée par un poêle en faïence de chaque côté duquel se voyaient des fusils de chasse. Ces magnificences, si peu coûteuses, avaient été présentées dans toute la vallée comme le dernier mot du luxe asiatique. Chose étrange! elles excitèrent la convoitise de Gaubertin, qui, tout en se promettant de mettre les Aigues en pièces, se réserva dès lors, _in petto_, ce pavillon splendide.

Au premier étage, trois chambres composaient l’habitation du ménage. On apercevait aux fenêtres des rideaux de mousseline qui rappelaient à un Parisien les dispositions et les fantaisies particulières aux existences bourgeoises. Là, madame Michaud, livrée à elle-même, avait voulu des papiers satinés. Sur la cheminée de sa chambre, meublée de ce meuble vulgaire en acajou et en velours d’Utrecht qu’on retrouve partout, du lit à bateau et à colonnes avec la couronne d’où descendaient des rideaux de mousseline brodée, se voyait une pendule en albâtre entre deux flambeaux couverts d’une gaze et accompagnés de deux vases de fleurs artificielles sous leur cage de verre, le présent conjugal du maréchal des logis. Au-dessus, sous le toit, les chambres de la cuisinière, du domestique et de la Péchina s’étaient ressenties de cette restauration.

—Olympe, ma fille, tu ne me dis pas tout? demanda la comtesse en entrant dans la chambre de madame Michaud et laissant sur l’escalier Émile et le curé qui descendirent en entendant la porte se fermer.

Madame Michaud, que l’abbé Brossette avait interloquée, livra, pour se dispenser de parler de ses craintes, beaucoup plus vives qu’elle ne le disait, un secret qui rappela l’objet de sa visite à la comtesse.

—J’aime Michaud, madame, vous le savez; eh bien! seriez-vous contente de voir près de vous, chez vous, une rivale?...

—Une rivale!...

—Oui, madame, cette moricaude que vous m’avez donnée à garder, aime Michaud sans le savoir, pauvre petite!... La conduite de cette enfant, longtemps un mystère pour moi, s’est éclaircie depuis quelques jours.

—A treize ans!...

—Oui, madame... Et vous avouerez qu’une femme grosse de trois mois, qui nourrira son enfant elle-même, peut avoir des craintes; mais pour ne pas vous les dire devant ces messieurs, je vous ai parlé de sottises sans importance, ajouta finement la généreuse femme du garde général.

Madame Michaud ne redoutait guère Geneviève Niseron, et depuis quelques jours elle éprouvait des frayeurs mortelles que par méchanceté les paysans se plaisaient à nourrir, après les avoir inspirées.

—Et à quoi t’es-tu aperçue de...

—A rien et à tout! répondit Olympe en regardant la comtesse. Cette pauvre petite est, à m’obéir, d’une lenteur de tortue, et d’une vivacité de lézard à la moindre chose que demande Justin. Elle tremble comme une feuille au son de la voix de mon mari; elle a le visage d’une sainte qui monte au ciel quand elle le regarde; mais elle ne se doute pas de l’amour, elle ne sait pas qu’elle aime.

—Pauvre enfant! dit la comtesse avec un sourire et un accent pleins de naïveté.

—Ainsi, reprit madame Michaud, après avoir répondu par un sourire au sourire de son ancienne maîtresse, Geneviève est sombre quand Justin est dehors, et si je lui demande à quoi elle pense, elle me répond en me disant qu’elle a peur de monsieur Rigou, des bêtises!... Elle croit que tout le monde a envie d’elle, et elle ressemble à l’intérieur d’un tuyau de cheminée. Lorsque Justin bat les bois la nuit, l’enfant est inquiète autant que moi. Si j’ouvre la fenêtre en écoutant le trot du cheval de mon mari, je vois une lueur chez la Péchina, comme on la nomme, qui me prouve qu’elle veille, qu’elle l’attend; enfin, elle ne se couche, comme moi, que lorsqu’il est rentré.

—Treize ans! dit la comtesse, la malheureuse!...

—Malheureuse?... reprit Olympe, non. Cette passion d’enfant la sauvera.

—De quoi? demanda madame de Montcornet.

—Du sort qui attend ici presque toutes les filles de son âge. Depuis que je l’ai décrassée, elle est devenue moins laide, elle a quelque chose de bizarre, de sauvage qui saisit les hommes... Elle est si changée que madame ne la reconnaîtrait pas. Le fils de cet infâme cabaretier du Grand-I-Vert, Nicolas, le plus mauvais drôle de la commune, en veut à cette petite, il la poursuit comme un gibier. S’il n’est guère croyable qu’un homme, riche comme l’est monsieur Rigou, et qui change de servante tous les trois ans, ait pu persécuter dès l’âge de douze ans un laideron, il paraît certain que Nicolas Tonsard court après la Péchina, Justin me l’a dit. Ce serait affreux, car les gens de ce pays-ci vivent vraiment comme des bêtes; mais Justin, nos deux domestiques et moi, nous veillons sur la petite, ainsi soyez tranquille, madame; elle ne sort jamais seule qu’en plein jour, et encore pour aller d’ici à la porte de Conches. Si, par hasard, elle tombait dans une embûche, son sentiment pour Justin lui donnerait la force et l’esprit de résister, comme les femmes qui ont une préférence savent résister à un homme haï.

—C’est pour elle que je suis venue ici, reprit la comtesse; je ne savais pas combien il était utile pour toi que j’y vinsse; car cette enfant n’aura pas toujours treize ans... elle embellira, cette fille!...

—Oh! madame, reprit Olympe en souriant, je suis sûre de Justin. Quel homme! quel cœur!... Si vous saviez quelle reconnaissance profonde il a pour son général, à qui, dit-il, il doit son bonheur. Il n’a que trop de dévouement, il risquerait sa vie comme à la guerre, et il oublie que maintenant il peut se trouver père de famille.

—Allons! je te regrettais, dit la comtesse en jetant à Olympe un regard qui la fit rougir; mais je ne regrette plus rien, je te vois heureuse. Quelle sublime et noble chose que l’amour dans le mariage! ajouta-t-elle en disant tout haut la pensée qu’elle n’avait pas osé naguère exprimer devant l’abbé Brossette.

Virginie de Troisville resta songeuse, et madame Michaud respecta ce silence.

—Voyons! cette petite est probe? demanda la comtesse en se réveillant comme d’un rêve.

—Autant que moi, madame, répondit madame Michaud.

—Discrète?...

—Comme une tombe.

—Reconnaissante?...

—Ah! madame, elle a des retours d’humilité pour moi qui dénotent une nature angélique; elle vient me baiser les mains, elle me dit des mots à renverser. —Peut-on mourir d’amour? me demandait-elle avant-hier. —Pourquoi me fais-tu cette question? lui ai-je dit. —C’est pour savoir si c’est une maladie!

—Elle a dit cela?... s’écria la comtesse.

—Si je me rappelais tous ses mots, je vous en dirais bien d’autres, répondit Olympe, elle a l’air d’en savoir plus que moi...

—Crois-tu, mon enfant, qu’elle puisse te remplacer près de moi? car je ne puis me passer d’une Olympe, dit la comtesse en souriant avec une sorte de tristesse.

—Pas encore, madame, elle est trop jeune; mais, dans deux ans, oui... Puis, s’il était nécessaire qu’elle s’en allât d’ici, je vous en préviendrais. Son éducation est à faire, elle ne sait rien du monde. Le grand-père de Geneviève, le père Niseron, est un des hommes qui se laisseraient couper le cou plutôt que de mentir; il mourrait de faim auprès d’un dépôt; cela tient à ses opinions, et sa petite-fille est élevée dans ces sentiments-là. La Péchina se croirait votre égale, car le bonhomme a fait d’elle, comme il le dit, une républicaine; de même que le père Fourchon fait de Mouche un bohémien. Moi, je ris de ces écarts; mais vous, vous pourriez vous en fâcher; elle ne vous révère que comme sa bienfaitrice et non comme une supérieure. Que voulez-vous? c’est sauvage à la façon des hirondelles... Le sang de la mère est aussi pour quelque chose dans tout cela...

—Qu’était donc sa mère?

—Madame ne connaît pas cette histoire-là, dit Olympe. Eh bien! le fils du vieux sacristain de Blangy, un garçon superbe, à ce que m’ont dit les gens du pays, a été pris par la grande réquisition. Ce Niseron ne se trouvait encore que simple canonnier en 1809, dans un corps d’armée qui, du fond de l’Illyrie et de la Dalmatie, a eu l’ordre d’accourir par la Hongrie pour couper la retraite à l’armée autrichienne, dans le cas où l’empereur gagnerait la bataille de Wagram. C’est Michaud qui m’a raconté la Dalmatie, il y est allé. Niseron, en sa qualité de bel homme, avait conquis à Zara le cœur d’une Monténégrine, une fille de la montagne, à qui la garnison française ne déplaisait pas. Perdue dans l’esprit de ses compatriotes, l’habitation de la ville était impossible à cette fille après le départ des Français. Zèna Kropoli, dite injurieusement la Française, a donc suivi le régiment d’artillerie; elle est revenue en France après la paix. Auguste Niseron sollicitait la permission d’épouser la Monténégrine, alors grosse de Geneviève; mais la pauvre femme est morte à Vincennes des suites de l’accouchement, en janvier 1810. Les papiers indispensables pour qu’un mariage soit bon sont arrivés quelques jours après; Auguste Niseron a donc écrit à son père de venir chercher l’enfant avec une nourrice du pays et de s’en charger; il a eu bien raison, car il a été tué d’un éclat d’obus à Montereau. Inscrite sous le nom de Geneviève et baptisée à Soulanges, cette petite Dalmate a été l’objet de la protection de mademoiselle Laguerre, que cette histoire a touchée beaucoup, car il semble que ce soit dans le destin de cette petite d’être adoptée par les maîtres des Aigues. Dans le temps, le père Niseron a reçu du château la layette et des secours en argent.

En ce moment, de la fenêtre devant laquelle la comtesse et Olympe se tenaient, ils virent Michaud abordant l’abbé Brossette et Blondet, qui se promenaient en causant, dans le vaste espace circulaire sablé qui répétait dans le parc la demi-lune extérieure.

—Où donc est-elle? dit la comtesse, tu me donnes une furieuse envie de la voir...

—Elle est allée porter du lait à mademoiselle Gaillard, à la porte de Conches; elle doit être à deux pas d’ici, car voilà plus d’une heure qu’elle est partie...

—Eh bien! je vais avec ces messieurs au-devant d’elle, dit madame de Montcornet en descendant.

Au moment où la comtesse dépliait son ombrelle, Michaud s’avança pour lui dire que le général la laissait veuve probablement pour deux jours.

—Monsieur Michaud, dit vivement la comtesse, ne me trompez pas, il se passe quelque chose de grave ici. Votre femme a peur, et s’il y a beaucoup de gens qui ressemblent au père Fourchon, ce pays doit être inhabitable...

—Si c’était cela, madame, répondit Michaud en riant, nous ne serions pas sur nos jambes, car il est bien facile de se défaire de nous autres. Les paysans piaillent, voilà tout. Mais quant à passer de la criaillerie au fait, du délit au crime, ils tiennent trop à la vie, à l’air des champs... Olympe vous aura rapporté des propos qui l’ont effrayée; mais elle est dans un état à s’effrayer d’un rêve, ajouta-t-il en prenant le bras de sa femme, et le posant sur le sien de manière à lui dire de se taire désormais.

—Cornevin! Juliette! cria madame Michaud qui vit bientôt la tête de sa vieille cuisinière à la croisée, je vais à deux pas, veillez au pavillon.

Deux chiens énormes, qui se mirent à hurler, montrèrent que l’effectif de la garnison de la porte d’Avonne était assez considérable. En entendant les chiens, Cornevin, un vieux Percheron, le père nourricier d’Olympe, sortit du massif et fit voir une de ces têtes comme il ne s’en fabrique que dans le Perche. Cornevin avait dû chouanner en 1794 et 1799.

Tout le monde accompagna la comtesse dans celle des six allées de la forêt qui menait directement à la porte de Conches, et que traversait la source d’Argent. Madame de Montcornet allait en avant, avec Blondet. Le curé, Michaud et sa femme se parlaient à voix basse de la révélation qui venait d’être faite à madame de l’état du pays.

—Peut-être est-ce providentiel, disait le curé, car si madame le veut, nous arriverons, à force de bienfaits et de douceur, à changer ces gens-là...

A six cents pas environ du pavillon, au-dessous du ruisseau, la comtesse aperçut dans l’allée une cruche rouge cassée et du lait répandu.

—Qu’est-il arrivé à la petite?... dit-elle en appelant Michaud et sa femme qui retournaient au pavillon.

—Un malheur comme à Perrette, lui répondit Émile Blondet.

—Non, la pauvre enfant a été surprise et poursuivie, car la cruche a été jetée sur le côté, dit l’abbé Brossette en examinant le terrain.

—Oh! c’est bien là le pied de la Péchina, dit Michaud. L’empreinte des pieds tournés vivement, révèle une sorte de terreur subite. La petite s’est élancée violemment du côté du pavillon en voulant y retourner.

Tout le monde suivait les traces montrées du doigt par le garde général qui marchait en les observant, et qui s’arrêta dans le milieu de l’allée, à cent pas de la cruche cassée, à l’endroit où cessaient les marques des pieds de la Péchina.

—Là, reprit-il, elle s’est dirigée vers l’Avonne, peut-être était-elle cernée du côté du pavillon.

—Mais, s’écria madame Michaud, il y a plus d’une heure qu’elle est absente.

Une même terreur se peignit sur toutes les figures. Le curé courut vers le pavillon en examinant l’état du chemin, pendant que Michaud, mû par la même pensée, remonta l’allée vers Conches.

—Oh! mon Dieu, elle est tombée là, dit Michaud en revenant de l’endroit où cessaient les empreintes vers le Ruisseau-d’Argent, à celui où elles cessaient également au milieu de l’allée en montrant une place... Tenez!...

Tout le monde vit en effet sur le sable de l’allée la trace d’un corps étendu.

—Les empreintes qui vont vers le bois sont celles de pieds chaussés de semelles en tricot... dit le curé.

—C’est des pieds de femme, dit la comtesse.

—Et là bas, à l’endroit de la cruche cassée, les empreintes sont celles des pieds d’un homme, ajouta Michaud.

—Je ne vois pas trace de deux pieds différents, dit le curé, qui suivit jusqu’au bois la trace des chaussures de femme.

—Elle aura, certes, été prise et emportée dans le bois, s’écria Michaud.

—Si c’est un pied de femme, ce serait inexplicable, s’écria Blondet.

—Ce sera quelque plaisanterie de ce monstre de Nicolas, dit Michaud; depuis quelques jours il guette la Péchina. Ce matin, je me suis tenu pendant deux heures sous le pont d’Avonne pour surprendre mon drôle, qu’une femme aura peut-être aidé dans son entreprise.

—C’est affreux! dit la comtesse.

—Ils croient plaisanter, ajouta le curé d’un ton amer et triste.

—Oh! la Péchina ne se laissera pas arrêter, dit le garde général, elle est capable d’avoir traversé l’Avonne à la nage... Je vais visiter les bords de la rivière. Toi, ma chère Olympe, retourne au pavillon, et vous, messieurs, ainsi que madame, promenez-vous dans l’allée vers Conches.

—Quel pays! dit la comtesse.

—Il y a des mauvais garnements partout, reprit Blondet.

—Est-il vrai, monsieur le curé, demanda madame de Montcornet, que j’aie sauvé cette petite des griffes de Rigou?

—Toutes les jeunes filles au-dessous de quinze ans que vous voudrez recueillir au château seront arrachées à ce monstre, répondit l’abbé Brossette. En essayant d’attirer cette enfant chez lui, dès l’âge de douze ans, madame, l’apostat voulait satisfaire à la fois et son libertinage et sa vengeance. En prenant le père Niseron pour sacristain, j’ai pu faire comprendre à ce bonhomme les intentions de Rigou, qui lui parlait de réparer les torts de son oncle, mon prédécesseur à la cure. C’est un des griefs de l’ancien maire contre moi, sa haine en est accrue... Le père Niseron a déclaré solennellement à Rigou qu’il le tuerait, s’il arrivait malheur à Geneviève, et il l’a rendu responsable de toute atteinte à l’honneur de cette enfant. Je ne serais pas éloigné de voir dans la poursuite de Nicolas Tonsard quelque infernale combinaison de cet homme, qui se croit tout permis ici.

—Il ne craint donc pas la justice?... dit Blondet.

—D’abord, il est le beau-père du Procureur du roi, répondit le curé qui fit une pause. Puis, vous ne soupçonnez pas, reprit-il, l’insouciance profonde de la police cantonale et du parquet à l’égard de ces gens-là. Pourvu que les paysans ne brûlent pas les fermes, qu’ils n’assassinent pas, qu’ils n’empoisonnent pas et qu’ils payent leurs contributions, on les laisse faire ce qu’ils veulent entre eux; et, comme ils sont sans principes religieux, il se passe des choses affreuses. De l’autre côté du bassin de l’Avonne, les vieillards impotents tremblent de rester à la maison, car alors on ne leur donne plus à manger; aussi vont-ils aux champs tant que leurs jambes peuvent les porter; s’ils se couchent, ils savent très-bien que c’est pour mourir, faute de nourriture. Monsieur Sarcus, le juge de paix, dit que si l’on faisait le procès à tous les criminels, l’État se ruinerait en frais de justice.

—Mais il y voit clair, ce magistrat-là, s’écria Blondet.

—Ah! Monseigneur connaissait bien la situation de cette vallée et surtout l’état de cette commune, dit en continuant le curé. La religion peut seule réparer tant de maux, la loi me semble impuissante, modifiée comme elle l’est...

Le curé fut interrompu par des cris partant du bois, et la comtesse, précédée d’Émile et de l’abbé, s’y enfonça courageusement en courant dans la direction indiquée par les cris.

XI. —L’OARISTYS, XVIIIe ÉGLOGUE DE THÉOCRITE PEU GOUTÉE EN COUR D’ASSISES.

La sagacité de sauvage, que son nouveau métier avait développée chez Michaud, jointe à la connaissance des passions et des intérêts de la commune de Blangy, venait d’expliquer en partie une troisième idylle dans le genre grec, que les villageois pauvres comme les Tonsard, et les quadragénaires riches comme Rigou, traduisent selon le mot classique, _librement_, au fond des campagnes.

Nicolas, second fils de Tonsard, avait amené, lors du tirage, un fort mauvais numéro. Deux ans auparavant, grâce à l’intervention de Soudry, de Gaubertin, de Sarcus le Riche, le frère aîné de Nicolas Tonsard fut réformé comme impropre au service militaire, à cause d’une prétendue maladie dans les muscles du bras droit; mais comme depuis Jean-Louis avait manié les instruments les plus aratoires avec une facilité très-remarquée, il se fit une sorte de rumeur à cet égard dans le canton.

Soudry, Rigou, Gaubertin, les protecteurs de cette famille, avertirent alors le cabaretier qu’il ne fallait pas essayer de soustraire le grand et fort Nicolas à la loi du recrutement. Néanmoins, le maire de la Ville-aux-Fayes et Rigou sentaient si vivement la nécessité d’obliger les hommes hardis et capables de mal faire, habilement dirigés par eux contre les Aigues, que Rigou donna quelque espérance à Tonsard et à son fils.

Ce moine défroqué, chez qui Catherine, excessivement dévouée à son frère, allait de temps en temps, conseilla de s’adresser à la comtesse et au général.

—Il ne sera peut-être pas fâché de vous rendre ce service pour vous amadouer, et ce sera tout autant de pris sur l’ennemi, dit à Catherine le terrible beau-père du Procureur du roi. Si le Tapissier vous refuse, eh bien! nous verrons.

Dans les prévisions de Rigou, le refus du général devait augmenter par un fait nouveau les torts du grand propriétaire envers les paysans, et valoir à la coalition un nouveau motif de reconnaissance de la part de Tonsard, dans le cas où son esprit retors fournirait à l’ancien maire un moyen de libérer Nicolas.

Nicolas, qui devait passer sous peu de jours au conseil de révision, fondait peu d’espoir sur la protection du général, à raison des griefs des Aigues contre la famille Tonsard. Sa passion, ou pour mieux dire son entêtement, son caprice pour la Péchina furent tellement excités à l’idée de ce départ, qui ne lui laissait plus le temps de la séduire, qu’il voulut essayer de la violence.

Le mépris que cette enfant témoignait à son persécuteur, outre une résistance pleine d’énergie, avait allumé chez le lovelace du Grand-I-Vert une haine dont la fureur égalait celle de son désir. Depuis trois jours il guettait la Péchina; de son côté, la pauvre enfant se savait guettée. Il existait entre Nicolas et sa proie la même entente qu’entre le chasseur et le gibier. Quand la Péchina s’avançait de quelques pas au delà de la grille, elle apercevait la tête de Nicolas dans une des allées parallèles aux murs du parc, ou sur le pont d’Avonne. Elle aurait bien pu se soustraire à cette odieuse poursuite en s’adressant à son grand-père; mais toutes les filles, même les plus naïves, par une étrange peur, instinctive peut-être, tremblent en ces sortes d’aventures, de se confier à leurs protecteurs naturels.

Geneviève avait entendu le père Niseron faisant le serment de tuer un homme, quel qu’il fût, qui _toucherait_ à sa petite-fille, tel fut son mot. Le vieillard croyait cette enfant gardée par l’auréole blanche que soixante-dix ans de probité lui valaient. La perspective de drames terribles épouvante assez les imaginations ardentes des jeunes filles, sans qu’il soit besoin de plonger au fond de leurs cœurs pour en rapporter les nombreuses et curieuses raisons qui leur mettent alors le cachet du silence sur les lèvres.

Au moment d’aller porter le lait que madame Michaud envoyait à la fille de Gaillard, le garde de la porte de Conches, dont la vache avait fait un veau, la Péchina ne se hasarda point, sans procéder à une enquête, comme une chatte qui s’aventure hors de sa maison. Elle ne vit pas trace de Nicolas; elle écouta le silence, comme dit le poëte, et n’entendant rien, elle pensa qu’à cette heure le drôle était à l’ouvrage. Les paysans commençaient à couper leurs seigles, car ils moissonnent les premiers leurs parcelles, afin de pouvoir gagner les fortes journées données aux moissonneurs. Mais Nicolas n’était pas homme à pleurer la paye de deux jours, d’autant plus qu’il quittait le pays après la foire de Soulanges, et que, devenir soldat, c’est pour le paysan entrer dans une nouvelle vie.

Quand la Péchina, sa cruche sur la tête, parvint à la moitié de son chemin, Nicolas dégringola comme un chat sauvage du haut d’un orme où il s’était caché dans le feuillage, et tomba comme la foudre aux pieds de la Péchina, qui jeta sa cruche et se fia, pour gagner le pavillon, à son agilité. A cent pas de là, Catherine Tonsard, qui faisait le guet, déboucha du bois et heurta si violemment la Péchina qu’elle la jeta par terre. La violence du coup étourdit l’enfant; Catherine la releva, la prit dans ses bras et l’emmena dans le bois, au milieu d’une petite prairie où bouillonne la source du Ruisseau-d’Argent.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

CATHERINE TONSARD.

Vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune clair, pénétrants et d’une insolence soldatesque.

(LES PAYSANS.)]

Catherine, grande et forte, en tout point semblable aux filles que les sculpteurs et les peintres prennent, comme jadis la République, pour modèle de la Liberté, charmait la jeunesse de la vallée d’Avonne par ce même sein volumineux, ces mêmes jambes musculeuses, cette même taille à la fois robuste et flexible; ces bras charnus, cet œil allumé d’une paillette de feu, par l’air fier, les cheveux tordus à grosses poignées, le front masculin, la bouche rouge, aux lèvres retroussées par un sourire quasi féroce qu’Eugène Delacroix et David d’Angers ont tous deux admirablement saisi et représenté. Image du peuple, l’ardente et brune Catherine vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune clair, pénétrants et d’une insolence soldatesque. Elle tenait de son père une violence telle que toute la famille, excepté Tonsard, la craignait dans le cabaret.

—Eh bien! comment te trouves-tu, ma vieille? dit Catherine à la Péchina.

Catherine avait assis à dessein sa victime sur un tertre d’une faible élévation, auprès de la source où elle lui fit reprendre ses sens avec une affusion d’eau froide.

—Où suis-je?... demanda-t-elle en levant ses beaux yeux noirs, par où vous eussiez dit qu’il passait un rayon de soleil.

—Ah! sans moi, reprit Catherine, tu serais morte...

—Merci, dit la petite encore tout étourdie. Que m’est-il donc arrivé?

—Tu as buté contre une racine et tu t’es étalée à quatre pas, jetée comme une balle... Ah! courais-tu!... Tu te lançais comme une perdue.

—C’est ton frère qui est la cause de cet accident, dit la petite en se rappelant d’avoir vu Nicolas.

—Mon frère? je ne l’ai pas aperçu, dit Catherine. Et qu’est-ce qu’il t’a donc fait, mon pauvre Nicolas, pour que tu en aies peur comme d’un loup-garou? N’est-il pas plus beau que ton monsieur Michaud?

—Oh! dit superbement la Péchina.

—Va, ma petite, tu te prépares des malheurs en aimant ceux qui nous persécutent! Pourquoi n’es-tu donc pas de notre côté?

—Pourquoi ne mettez-vous jamais les pieds à l’église? et pourquoi volez-vous nuit et jour? demanda l’enfant.

—Te laisserais-tu donc prendre aux raisons des bourgeois?... répondit Catherine dédaigneusement et sans soupçonner l’attachement de la Péchina. Les bourgeois nous aiment, eux, comme ils aiment la cuisine, il leur faut de nouvelles platées tous les jours. Où donc as-tu vu des bourgeois qui nous épousent, nous autres paysannes? Vois donc si Sarcus le Riche laisse son fils libre de se marier avec la belle Gatienne Giboulard d’Auxerre, qui pourtant est la fille d’un riche menuisier!... Tu n’es jamais allée au Tivoli de Soulanges, chez Socquard, viens-y? tu les verras là, les bourgeois! tu concevras alors qu’ils valent à peine l’argent qu’on leur soutire quand nous les attrapons! Viens donc cette année à la foire?

—On dit que c’est bien beau la foire à Soulanges? s’écria naïvement la Péchina.

—Je vas te dire ce que c’est, en deux mots, reprit Catherine. On y est reluquée quand on est belle. A quoi cela sert-il donc d’être jolie comme tu l’es, si ce n’est pas pour être admirée par les hommes?

Ah! quand j’ai entendu dire pour la première fois: —«Quel beau brin de fille!» tout mon sang est devenu du feu. C’était chez Socquard, en pleine danse; mon grand’père, qui jouait de la clarinette, en a souri. Tivoli m’a paru grand et beau comme le ciel mais c’est que, ma fille, c’est éclairé tout en quinquets en glaces, on peut se croire en paradis. Les messieurs de Soulanges, d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes sont tous là. Depuis cette soirée, j’ai toujours aimé l’endroit où cette phrase a sonné dans mes oreilles comme une musique militaire. On donnerait son éternité pour entendre dire cela de soi, mon enfant, par l’homme qu’on aime?...

—Mais oui, peut-être, répondit la Péchina d’un air pensif.

—Viens-y donc, écouter cette bénédiction de l’homme, elle ne te manquera pas! s’écria Catherine. Dame! il y a de la chance, quand on est brave comme toi, de rencontrer un beau sort!... Le fils à monsieur Lupin, Amaury, qu’a des habits à boutons d’or, serait capable de te demander en mariage! Ce n’est pas tout, va! si tu savais ce qu’on trouve là contre le chagrin. Tiens, le vin cuit de Socquard vous ferait oublier le plus grand des malheurs. Figure-toi que ça vous donne des rêves! on se sent plus légère... Tu n’as jamais bu de vin cuit!... Eh bien! tu ne connais pas la vie!

Ce privilége acquis aux grandes personnes de se gargariser de temps en temps avec un verre de vin cuit, excite à un si haut degré la curiosité des enfants au-dessous de douze ans, que Geneviève avait une fois trempé ses lèvres dans un petit verre de vin cuit ordonné par le médecin à son grand-père malade. Cette épreuve avait laissé dans le souvenir de la pauvre enfant une sorte de magie qui peut expliquer l’attention que Catherine obtint, et sur laquelle comptait cette atroce fille pour réaliser le plan dont une partie avait déjà réussi. Sans doute elle voulait faire arriver la victime, étourdie par sa chute, à cette ivresse morale, si dangereuse pour des filles qui vivent aux champs et dont l’imagination, privée de pâture, n’en est que plus ardente aussitôt qu’elle trouve à s’exercer. Le vin cuit, qu’elle tenait en réserve, devait achever de faire perdre la tête à sa victime.

—Qu’y a-t-il donc là dedans? demanda la Péchina.

—Toutes sortes de choses!... répondit Catherine en regardant de côté pour voir si son frère arrivait, d’abord des _machins_ qui viennent des Indes, de la cannelle, des herbes qui vous changent par enchantement. Enfin, vous croyez tenir ce que vous aimez! ça vous rend heureuse! on se voit riche, on se moque de tout.

—J’aurais peur de boire du vin cuit à la danse! dit la Péchina.

—De quoi? reprit Catherine, il n’y a pas le moindre danger: songe donc à tout ce monde qui est là. Tous les bourgeois nous regardent! Ah! c’est de ces jours qui font supporter bien des misères! Voir ça et mourir, on serait contente!

—Si monsieur et madame Michaud voulaient y venir!... répondit la Péchina l’œil en feu.

—Mais ton grand-père Niseron, tu ne l’as pas abandonné, ce pauvre cher homme, et il serait bien flatté de te voir adorée comme une reine... Est-ce que tu préfères ces Arminacs de Michaud et autres à ton grand-père et aux Bourguignons? Ça n’est pas bien de renier son pays. Et puis, après, qu’est-ce que les Michaud auraient donc à dire si ton grand-père t’emmenait à la fête de Soulanges?... Oh! si tu savais ce que c’est que de régner sur un homme, d’être sa folie et de pouvoir lui dire: —Va là, comme je le dis à Godain, et qu’il y va! —Fais cela! et il le fait! Et tu es _atournée_, vois-tu, ma petite, à démonter la tête à un bourgeois comme le fils à monsieur Lupin. Dire que monsieur Amaury s’est amouraché de ma sœur Marie parce qu’elle est blonde, et qu’il a quasiment peur de moi... Mais toi, depuis que ces gens du pavillon t’ont requinquée, tu as l’air d’une impératrice.

Tout en faisant oublier adroitement Nicolas, pour dissiper la défiance dans cette âme naïve, Catherine y distillait superfinement l’ambroisie des compliments. Sans le savoir, elle avait attaqué la plaie secrète de ce cœur. La Péchina, sans être autre chose qu’une pauvre paysanne, offrait le spectacle d’une effrayante précocité, comme beaucoup de créatures destinées à finir prématurément, ainsi qu’elles ont fleuri. Produit bizarre du sang monténégrin et du sang bourguignon, conçue et portée à travers les fatigues de la guerre, elle s’était sans doute ressentie de ces circonstances. Mince, fluette, brune comme une feuille de tabac, petite, elle possédait une force incroyable, mais cachée aux yeux des paysans, à qui les mystères des organisations nerveuses sont inconnus. On n’admet pas les nerfs dans le système médical des campagnes.

A treize ans, Geneviève avait achevé sa croissance, quoiqu’elle eût à peine la taille d’un enfant de son âge. Sa figure devait-elle à son origine ou au soleil de la Bourgogne ce teint de topaze à la fois sombre et brillant, sombre par la couleur, brillant par le grain du tissu, qui prête à une petite fille un air vieux, la science médicale nous blâmerait peut-être de l’affirmer. Cette vieillesse anticipée du masque était rachetée par la vivacité, par l’éclat, par la richesse de lumière qui faisaient des yeux de la Péchina deux étoiles. Comme à tous ces yeux pleins de soleil, et qui veulent peut-être des abris puissants, les paupières étaient armées de cils d’une longueur presque démesurée. Les cheveux, d’un noir bleuâtre, fins et longs, abondants, couronnaient de leurs grosses nattes un front coupé comme celui de la Junon antique. Ce magnifique diadème de cheveux, ces grands yeux arméniens, ce front céleste écrasaient la figure. Le nez, quoique d’une forme pure à sa naissance et d’une courbe élégante, se terminait par des espèces de nasaux chevalins et aplatis. La passion retroussait parfois ces narines, et la physionomie contractait alors une expression furieuse. De même que le nez, tout le bas de la figure semblait inachevé, comme si la glaise eût manqué dans les doigts du divin sculpteur. Entre la lèvre inférieure et le menton, l’espace était si court, qu’en prenant la Péchina par le menton, on devait lui froisser les lèvres; mais les dents ne permettaient pas de faire attention à ce défaut. Vous eussiez prêté des âmes à ces petits os, brillants, vernis, bien coupés, transparents, et que laissaient facilement voir une bouche trop fendue, accentuée par des sinuosités qui donnaient aux lèvres de la ressemblance avec les bizarres torsions du corail. La lumière passait si facilement à travers la conque des oreilles, qu’elle semblait rose en plein soleil. Le teint, quoique roussi, révélait une merveilleuse finesse de chair. Si, comme l’a dit Buffon, l’amour est dans le toucher, la douceur de cette peau devait être active et pénétrante comme la senteur des daturas. La poitrine, de même que le corps, effrayait par sa maigreur; mais les pieds et les mains, d’une petitesse provocante, accusaient une puissance nerveuse supérieure, une organisation vivace.

Ce mélange d’imperfections diaboliques et de beautés divines, harmonieux malgré tant de discordances, car il tendait à l’unité par une fierté sauvage; puis ce défi d’une âme puissante à un faible corps écrit dans les yeux, tout rendait cette enfant inoubliable. La nature avait voulu faire de ce petit être une femme, les circonstances de la conception lui prêtèrent la figure et le corps d’un garçon. A voir cette fille étrange, un poëte lui aurait donné l’Yémen pour patrie, elle tenait de l’Afrite et du Génie des contes arabes. La physionomie de la Péchina ne mentait pas. Elle avait l’âme de son regard de feu, l’esprit de ses lèvres brillantées par ses dents prestigieuses, la pensée de son front sublime, la fureur de ses narines toujours prêtes à hennir. Aussi l’amour, comme on le conçoit dans les sables brûlants, dans les déserts, agitait-il ce cœur âgé de vingt ans, en dépit des treize ans de l’enfant du Monténégro, qui, semblable à cette cime neigeuse, ne devait jamais se parer des fleurs du printemps.

Les observateurs comprendront alors que la Péchina, chez qui la passion sortait par tous les pores, réveillât en des natures perverses la fantaisie endormie par l’abus; de même qu’à table, l’eau vient à la bouche à l’aspect de ces fruits contournés, troués, tachés de noir, que les gourmands connaissent par expérience, et sous la peau desquels la nature se plaît à mettre des saveurs et des parfums de choix. Pourquoi Nicolas, ce manouvrier vulgaire, pourchassait-il cette créature digne d’un poëte, quand tous les yeux de cette vallée en avaient pitié comme d’une difformité maladive? Pourquoi Rigou, le vieillard, éprouvait-il pour elle une passion de jeune homme? Qui des deux était jeune ou vieillard? Le jeune paysan était-il aussi blasé que le vieil usurier? Comment les deux extrêmes de la vie se réunissaient-ils dans un commun et sinistre caprice? La force qui finit ressemble-t-elle à la force qui commence? Les déréglements de l’homme sont des abîmes gardés par des sphinx, ils commencent et se terminent presque tous par des questions sans réponse.

On doit concevoir maintenant cette exclamation: —Piccina!... échappée à la comtesse, quand sur le chemin elle vit Geneviève, l’année précédente, ébahie à l’aspect d’une calèche et d’une femme mise comme madame de Montcornet. Cette fille presque avortée, d’une énergie monténégrine, aimait le grand, le beau, le noble garde général, mais comme les enfants de cet âge savent aimer quand elles aiment, c’est-à-dire avec la rage d’un désir enfantin, avec les forces de la jeunesse, avec le dévouement qui, chez les vraies vierges, enfantent de divines poésies. Catherine venait donc de passer ses grossières mains sur les cordes les plus sensibles de cette harpe, toutes montées à casser. Danser sous les yeux de Michaud, aller à la fête de Soulanges, y briller, s’inscrire dans le souvenir de ce maître adoré?... Quelles idées! Les lancer dans cette tête volcanique, n’était-ce pas jeter des charbons allumés sur de la paille exposée au soleil d’août?

—Non, Catherine, répondit la Péchina, je suis laide, chétive; mon lot est de vivre dans un coin, de rester fille, seule au monde.

—Les hommes aiment les _chétiotes_, reprit Catherine. Tu me vois bien, moi? dit-elle en montrant ses beaux bras, je plais à Godain qui est une vraie _guernouille_, je plais à ce petit Charles qui accompagne le comte; mais le fils Lupin a peur de moi. Je te le répète, c’est les petits hommes qui m’aiment et qui disent à la Ville-aux-Fayes ou à Soulanges: Le beau brin de fille! en me voyant passer. Eh bien! toi, tu plairas aux beaux hommes...

—Ah! Catherine, si c’est vrai, cela!... s’écria la Péchina ravie.

—Mais enfin, c’est si vrai que Nicolas, le plus bel homme du canton, est fou de toi; il en rêve, il en perd l’esprit, et il est aimé de toutes les filles... C’est un fier gars! Si tu mets une robe blanche et des rubans jaunes, tu seras la plus belle chez Socquard, le jour de Notre-Dame, à la face de tout le beau monde de la Ville-aux-Fayes. Voyons, veux-tu? Tiens, je coupais de l’herbe, là, pour nos vaches; j’ai dans ma gourde un peu de vin cuit que m’a donné Socquard ce matin, dit-elle en voyant dans les yeux de la Péchina cette expression délirante que connaissent toutes les femmes, je suis bonne enfant, nous allons le partager... tu te croiras aimée...

Pendant cette conversation, en choisissant les touffes d’herbe pour poser ses pieds, Nicolas s’était glissé sans bruit jusqu’au tronc d’un gros chêne peu distant du tertre où sa sœur avait assis la Péchina. Catherine, qui, de moment en moment, jetait les yeux autour d’elle, finit par apercevoir son frère en allant prendre la gourde au vin cuit.

—Tiens, commence, dit-elle à la petite.

—Ça me brûle, s’écria Geneviève en rendant la gourde à Catherine après en avoir bu deux gorgées.

—Bête! tiens, répondit Catherine en vidant d’un trait ce flacon rustique, v’là comme ça passe! c’est un rayon de soleil qui vous luit dans l’estomac!

—Et moi qui devrais avoir porté mon lait à mademoiselle Gailard?... s’écria la Péchina. Nicolas m’a fait une peur...

—Tu n’aimes donc pas Nicolas?

—Non, répondit la Péchina; qu’a-t-il à me poursuivre? il ne manque pourtant pas de créatures de bonne volonté.

—Mais s’il te préfère à toutes les filles de la vallée, ma petite...

—J’en suis fâchée pour lui, dit-elle.

—On voit bien que tu ne le connais pas, reprit Catherine.

Avec une rapidité foudroyante, Catherine Tonsard, en disant cette horrible phrase, saisit la Péchina par la taille, la renversa sur l’herbe, la priva de toute sa force en la mettant à plat, et la maintint dans cette dangereuse position. En apercevant son odieux persécuteur, l’enfant se mit à crier à pleins poumons, et envoya Nicolas à cinq pas de là d’un coup de pied donné dans le ventre; puis elle se renversa sur elle-même comme un acrobate avec une dextérité qui trompa les calculs de Catherine, et se releva pour fuir. Catherine, restée à terre, étendit la main, prit la Péchina par le pied, la fit tomber tout de son long, la face contre terre. Cette chute affreuse arrêta les cris incessants de la courageuse Monténégrine. Nicolas, qui, malgré la violence du coup, s’était remis, revint furieux et voulut saisir sa victime. Dans ce danger, quoique étourdie par le vin, l’enfant saisit Nicolas à la gorge et la lui serra par une étreinte de fer.

—Elle m’étrangle! au secours, Catherine! cria Nicolas d’une voix qui passait péniblement par le larynx.

La Péchina jetait aussi des cris perçants. Catherine essaya de les étouffer en mettant une main sur la bouche de l’enfant, qui la mordit au sang. Ce fut alors que Blondet, la comtesse et le curé se montrèrent sur la lisière du bois.

—Voilà les bourgeois des Aigues, dit Catherine en aidant Geneviève à se relever.

—Veux-tu vivre? dit Nicolas Tonsard à l’enfant d’une voix rauque.

—Après? dit la Péchina.

—Dis-leur que nous jouions, et je te pardonne, reprit Nicolas d’un air sombre.

—Mâtine! le diras-tu?... répéta Catherine dont le regard fut encore plus terrible que la menace meurtrière de Nicolas.

—Oui, si vous me laissez tranquille, répliqua l’enfant. D’ailleurs, je ne sortirai plus sans mes ciseaux!

—Tu te tairas, ou je te flanquerai dans l’Avonne, dit la féroce Catherine.

—Vous êtes des monstres!... cria le curé, vous mériteriez d’être arrêtés et envoyés en cour d’assises...

—Ah çà! que faites-vous dans vos salons, vous autres? demanda Nicolas en regardant la comtesse et Blondet qui frémirent. Vous jouez, n’est-ce pas? Eh bien! les champs sont à nous, on ne peut pas toujours travailler, nous jouions!... Demandez à ma sœur et à la Péchina?

—Comment vous battez-vous donc, si c’est comme cela que vous jouez! s’écria Blondet.

Nicolas jeta sur Blondet un regard d’assassin.

—Parle donc, dit Catherine en prenant la Péchina par l’avant-bras et en le lui serrant à y laisser un bracelet bleu, n’est-ce pas que nous nous amusions?...

—Oui, madame, nous nous amusions, dit l’enfant épuisée par le déploiement de ses forces, et qui s’affaissa sur elle-même comme si elle allait s’évanouir.

—Vous l’entendez, madame, dit effrontément Catherine en lançant à la comtesse un de ces regards de femme à femme qui valent des coups de poignard.

Elle prit le bras de son frère, et tous deux ils s’en allèrent, sans s’abuser sur les idées qu’ils avaient inspirées à ces trois personnages. Nicolas se retourna deux fois, et deux fois il rencontra le regard de Blondet qui toisait ce grand drôle, haut de cinq pieds huit pouces, d’une coloration vigoureuse, à cheveux noirs, crépus, large des épaules, et dont la physionomie assez douce offrait sur les lèvres et autour de la bouche des traits où se devinait la cruauté particulière aux voluptueux et aux fainéants. Catherine balançait sa jupe blanche à raies bleues avec une sorte de coquetterie perverse.

—Caïn et sa femme! dit Blondet au curé.

—Vous ne savez pas à quel point vous rencontrez juste, répliqua l’abbé Brossette.

—Ah! monsieur le curé, que feront-ils de moi? dit la Péchina quand le frère et la sœur furent à une distance où sa voix ne pouvait être entendue.

La comtesse, devenue blanche comme son mouchoir, éprouvait un saisissement tel, qu’elle n’entendait ni Blondet, ni le curé, ni la Péchina.

—C’est à faire fuir un paradis terrestre... dit-elle enfin. Mais, avant tout, sauvons cette enfant de leurs griffes.

—Vous aviez raison, cette enfant est tout un poëme, un poëme vivant! dit tout bas Blondet à la comtesse.

En ce moment, la Monténégrine se trouvait dans l’état où le corps et l’âme fument, pour ainsi dire, après l’incendie d’une colère qui a fait lancer à toutes les forces intellectuelles et physiques leur somme de force. C’est une splendeur, inouïe, suprême, qui ne jaillit que sous la pression d’un fanatisme, la résistance ou la victoire, celle de l’amour ou du martyre. Partie avec une robe à filets alternativement bruns et jaunes, avec une collerette qu’elle plissait elle-même en se levant de bonne heure, l’enfant ne s’était pas encore aperçue du désordre de sa robe souillée de terre, de sa collerette chiffonnée. En sentant ses cheveux déroulés, elle chercha son peigne. Ce fut dans ce premier mouvement de trouble que Michaud, également attiré par les cris, se rendit sur le lieu de la scène. En voyant son Dieu, la Péchina retrouva toute son énergie.

—Il ne m’a seulement pas touchée, monsieur Michaud! s’écria-t-elle.

Ce cri, le regard et le mouvement qui en furent un éloquent commentaire, en apprirent en un instant à Blondet et au curé plus que madame Michaud n’en avait dit à la comtesse sur la passion de cette étrange fille pour le garde général qui ne s’en apercevait pas.

—Le misérable! s’écria Michaud.

Et par ce geste involontaire, impuissant, qui échappe aux fous comme aux sages, il menaça du poing Nicolas, dont la haute stature faisait ombre dans le bois où il s’engageait avec sa sœur.

—Vous ne jouiez donc pas? dit l’abbé Brossette en jetant un fin regard à la Péchina.

—Ne la tourmentez pas, dit la comtesse, et rentrons.

La Péchina, quoique brisée, puisa dans sa passion assez de force pour marcher, son maître adoré la regardait! La comtesse suivait Michaud dans un de ces sentiers connus seulement des braconniers et des gardes, où l’on ne peut aller deux de front, mais qui menait droit à la porte d’Avonne.

—Michaud, dit-elle au milieu du bois, il faut trouver un moyen de débarrasser le pays de ce méchant garnement, car cette enfant est peut-être menacée de mort.

—D’abord, répondit Michaud, Geneviève ne quittera pas le pavillon, ma femme prendra chez elle le neveu de Vatel, qui fait les allées du parc; nous le remplacerons par un garçon du pays de ma femme, car il ne faut plus mettre aux Aigues que des gens de qui nous soyons sûrs. Avec Gounod chez nous et Cornevin le vieux père nourricier, les vaches seront bien gardées, et la Péchina ne sortira plus qu’accompagnée.

—Je dirai à Monsieur de vous indemniser de ce surcroît de dépense, reprit la comtesse; mais ceci ne nous défait pas de Nicolas? Comment y arriverons-nous?

—Le moyen est tout simple et tout trouvé, répondit Michaud. Nicolas doit passer dans quelques jours au conseil de révision; au lieu de solliciter sa réforme, mon général, sur la protection de qui les Tonsard comptent, n’a qu’à bien le recommander au prône.

—J’irai, s’il le faut, dit la comtesse, voir moi-même mon cousin de Castéran, notre préfet; mais d’ici là, je tremble...

Ces paroles furent échangées au bout du sentier qui débouchait au rond-point. En arrivant à la crête du fossé, la comtesse ne put s’empêcher de jeter un cri; Michaud s’avança pour la soutenir, croyant qu’elle s’était blessée à quelque épine sèche; mais il tressaillit du spectacle qui s’offrit à ses regards.

Marie et Bonnébault, assis sur le talus du fossé, paraissaient causer, et s’étaient sans doute cachés là pour écouter. Évidemment, ils avaient quitté leur place dans le bois en entendant venir du monde et reconnaissant des voix bourgeoises.

Après six ans de service dans la cavalerie, Bonnébault, grand garçon sec, était revenu depuis quelques mois à Conches, avec un congé définitif qu’il dut à sa mauvaise conduite; il aurait gâté les meilleurs soldats par son exemple. Il portait des moustaches et une virgule, particularité qui, jointe au prestige de la tenue que les soldats contractent au régime de la caserne, avait rendu Bonnébault la coqueluche des filles de la vallée. Il tenait, comme les militaires, ses cheveux de derrière très-courts, frisait ceux du dessus de la tête, retroussait les faces d’un air coquet, et mettait crânement de côté son bonnet de police. Enfin, comparé aux paysans presque tous en guenilles comme Mouche et Fourchon, il paraissait superbe en pantalon de toile, en bottes et en petite veste courte. Ces effets, achetés lors de sa libération, se ressentaient de la réforme et de la vie des champs; mais le coq de la vallée en possédait de meilleurs pour les jours de fête. Il vivait, disons-le, des libéralités de ses bonnes amies, qui suffisaient à peine aux dissipations, aux libations, aux perditions de tout genre qu’entraînait la fréquentation du café de la Paix.

Malgré sa figure ronde, plate, assez gracieuse au premier aspect, ce drôle offrait je ne sais quoi de sinistre. Il était bigle, c’est-à-dire qu’un de ses yeux ne suivait pas le mouvement de l’autre; il ne louchait pas, mais ses yeux n’étaient pas toujours ensemble, pour emprunter à la peinture un de ses termes. Ce défaut, quoique léger, donnait à son regard une expression ténébreuse, inquiétante, en ce qu’elle s’accordait avec un mouvement dans le front et dans les sourcils, qui révélait une sorte de lâcheté de caractère, une disposition à l’avilissement.

Il en est de la lâcheté comme du courage: il y en a de plusieurs sortes. Bonnébault, qui se serait battu comme le plus brave soldat, était faible devant ses vices et ses fantaisies. Paresseux comme un lézard, actif seulement pour ce qui lui plaisait, sans délicatesse aucune, à la fois fier et bas, capable de tout et nonchalant, le bonheur de ce casseur d’_assiettes et de cœurs_, pour se servir d’une expression soldatesque, consistait à mal faire ou à faire du dégât. Au sein des campagnes, ce caractère est d’un aussi mauvais exemple qu’au régiment. Bonnébault voulait, comme Tonsard et comme Fourchon, bien vivre et ne rien faire. Aussi, avait-il _tiré son plan_, pour employer un mot du dictionnaire Vermichel et Fourchon. Tout en exploitant sa tournure avec un croissant succès, et son talent au billard avec des chances diverses, il se flattait, en sa qualité d’habitué du café de la Paix, d’épouser un jour mademoiselle Aglaé Socquard, fille unique du père Socquard, propriétaire de cet établissement, qui, toute proportion gardée, était à Soulanges ce qu’est le Ranelagh au bois de Boulogne.

Embrasser la carrière de limonadier, devenir entrepreneur de bal public, ce beau sort paraissait être en effet le bâton de maréchal d’un fainéant. Ces mœurs, cette vie et ce caractère étaient si salement écrits sur la physionomie de ce _viveur_ de bas étage, que la comtesse laissa échapper une exclamation à l’aspect de ce couple, qui lui fit une impression aussi vive que si elle eût vu deux serpents.

Marie, folle de Bonnébault, eût volé pour lui. Cette moustache, cette _désinvolture_ de trompette, cet air faraud lui allaient au cœur, comme l’allure, les façons, les manières d’un de Marsay plaisent à une jolie Parisienne. Chaque sphère sociale a sa distinction! La jalouse Marie rebutait Amaury, cet autre fat de petite ville, elle voulait être madame Bonnébault!

—Ohé! les autres! ohé! venez-vous?... crièrent de loin Catherine et Nicolas en apercevant Marie et Bonnébault.

Ce cri suraigu retentit dans les bois comme un appel de sauvages.

En voyant ces deux êtres, Michaud frémit, car il se repentit vivement d’avoir parlé. Si Bonnébault et Marie Tonsard avaient écouté la conversation, il ne pouvait en résulter que des malheurs. Ce fait, minime en apparence, dans la situation irritante où se trouvaient les Aigues vis-à-vis des paysans, devait avoir une influence décisive, comme dans les batailles la victoire ou la défaite dépendent d’un ruisseau qu’un pâtre saute à pieds joints et où s’arrête l’artillerie.

Après avoir salué galamment la comtesse, Bonnébault prit le bras de Marie d’un air conquérant et s’en alla triomphalement.

—C’est le La-clé-des-cœurs de la vallée, dit Michaud tout bas à la comtesse en se servant du mot de bivouac qui veut dire don Juan. C’est un homme bien dangereux. Quand il a perdu vingt francs au billard, on lui ferait assassiner Rigou!... L’œil lui tourne aussi bien à un crime qu’à une joie.

—J’en ai trop vu pour aujourd’hui, répliqua la comtesse en prenant le bras d’Émile, revenons, messieurs.

Elle salua mélancoliquement madame Michaud en voyant la Péchina rentrée au pavillon. La tristesse d’Olympe avait gagné la comtesse.

—Comment, madame, dit l’abbé Brossette, est-ce que la difficulté de faire le bien ici vous détournerait de le tenter? Voici cinq ans que je couche sur un grabat, que j’habite un presbytère sans meubles, que je dis la messe sans fidèles pour l’entendre, que je prêche sans auditeurs, que je suis desservant sans casuel ni supplément de traitement, que je vis avec les six cents francs de l’État, sans rien demander à Monseigneur, et j’en donne le tiers en charités. Enfin, je ne désespère pas! Si vous saviez ce que sont mes hivers, ici, vous comprendriez toute la valeur de ce mot! Je ne me chauffe qu’à l’idée de sauver cette vallée, de la reconquérir à Dieu! Il ne s’agit pas de nous, madame, mais de l’avenir. Si nous sommes institués pour dire aux pauvres: —«Sachez être pauvres!» c’est-à-dire, «souffrez, résignez-vous et travaillez!» nous devons dire aux riches: —«Sachez être riches!» c’est-à-dire, «soyez intelligents dans la bienfaisance, pieux et dignes de la place que Dieu vous assigne!» Eh bien! madame, vous n’êtes que les dépositaires du pouvoir que donne la fortune, et, si vous n’obéissez pas à ses charges, vous ne la transmettrez pas à vos enfants comme vous l’avez reçue! Vous dépouillez votre postérité. Si vous continuez l’égoïsme de la cantatrice qui, certes, a causé par sa nonchalance le mal dont l’étendue vous effraye, vous reverrez les échafauds où sont morts vos prédécesseurs pour les fautes de leurs pères. Faire le bien obscurément, dans un coin de terre, comme Rigou, par exemple, y fait le mal!... ah! voilà des prières en action qui plaisent à Dieu!... Si, dans chaque commune, trois êtres voulaient le bien, la France, notre beau pays, serait sauvée de l’abîme où nous courons, et où nous entraîne une religieuse indifférence à tout ce qui n’est pas nous!... Changez d’abord, changez vos mœurs, et vous changerez alors vos lois...

Quoique profondément émue en entendant cet élan de charité vraiment catholique, la comtesse répondit par le fatal: _Nous verrons!_ des riches, qui contient assez de promesses pour qu’ils puissent se débarrasser d’un appel à leur bourse, et qui leur permet plus tard de rester les bras croisés devant tout malheur, sous prétexte qu’il est accompli.

En entendant ce mot, l’abbé Brossette salua madame de Montcornet et prit une allée qui menait directement à la porte de Blangy.

—Le festin de Balthasar sera donc le symbole éternel des derniers jours d’une caste, d’une oligarchie, d’une domination!... se dit-il quand il fut à dix pas. Mon Dieu! si votre volonté sainte est de déchaîner les pauvres comme un torrent pour transformer les sociétés, je comprends alors que vous abandonniez les riches à leur aveuglement!

XII. —COMME QUOI LE CABARET EST LE PARLEMENT DU PEUPLE.

En criant à tue-tête, la vieille Tonsard avait attiré quelques personnes de Blangy, curieuses de savoir ce qui se passait au Grand-I-Vert, car la distance entre le village et le cabaret n’est pas plus considérable qu’entre le cabaret et la porte de Blangy. L’un des curieux fut précisément le bonhomme Niseron, le grand-père de la Péchina, qui, après avoir sonné le second _Angelus_, retournait façonner quelques chaînées de vigne, son dernier morceau de terre.

Voûté par le travail, le visage blanc, les cheveux d’argent, ce vieux vigneron, à lui seul toute la probité de la commune, avait été, pendant la révolution, président du club des Jacobins à la Ville-aux-Fayes, et juré près du tribunal révolutionnaire au District. Jean-François Niseron, fabriqué du même bois dont furent faits les Apôtres, offrait jadis le portrait, toujours pareil sous tous les pinceaux, de ce saint Pierre en qui les peintres ont tous figuré le front quadrangulaire du Peuple, la forte chevelure naturellement frisée du Travailleur, les muscles du Prolétaire, le teint du Pêcheur, ce nez puissant, cette bouche à demi railleuse qui nargue le malheur, enfin l’encolure du Fort qui coupe des fagots dans le bois voisin pour faire le dîner, pendant que les doctrinaires de la chose discourent.

Tel fut, à quarante ans, au début de la Révolution, cet homme dur comme le fer, pur comme l’or. Avocat du peuple, il crut à une république en entendant gronder ce nom, encore plus formidable peut-être que l’idée. Il crut à la république de Jean-Jacques Rousseau, à la fraternité des hommes, à l’échange des beaux sentiments, à la proclamation du mérite, au choix sans brigues, enfin à tout ce que la médiocre étendue d’un arrondissement, comme Sparte, rend possible, et que les proportions d’un empire rendent chimérique. Il signa ses idées de son sang, son fils unique partit pour la frontière; il fit plus, il les signa de ses intérêts, dernier sacrifice de l’égoïsme. Neveu, seul héritier du curé de Blangy, ce tout-puissant tribun de la campagne pouvait en reprendre l’héritage à la belle Arsène, la jolie servante du défunt; il respecta les volontés du testateur et accepta la misère, qui, pour lui, vint aussi promptement que la décadence pour sa république.

Jamais un denier, une branche d’arbre appartenant à autrui ne passa dans les mains de ce sublime républicain, qui rendrait la république acceptable s’il pouvait faire école. Il refusa d’acheter des biens nationaux, il déniait à la république le droit de confiscation. En réponse aux demandes du comité du salut public, il voulait que la vertu des citoyens fît pour la sainte patrie les miracles que les tripoteurs de pouvoir voulaient opérer à prix d’or. Cet homme antique reprocha publiquement à Gaubertin père ses trahisons secrètes, ses complaisances et ses déprédations. Il gourmanda le vertueux Mouchon, ce représentant du peuple dont la vertu fut tout bonnement de l’incapacité, comme chez tant d’autres qui, gorgés des ressources politiques les plus immenses que jamais nation ait livrées, armés de toute la force d’un peuple enfin, n’en tirèrent pas tant de grandeur que Richelieu sut en trouver dans la faiblesse d’un roi. Aussi le citoyen Niseron devint-il un reproche vivant pour trop de monde. On accabla bientôt le bonhomme sous l’avalanche de l’oubli, avec ce mot terrible: Il n’est content de rien! Le mot de ceux qui se sont repus pendant la sédition.

Cet autre paysan du Danube regagna son toit à Blangy, regarda choir une à une ses illusions, vit sa république finir en queue d’empereur, et tomba dans une complète misère, sous les yeux de Rigou, qui sut hypocritement l’y réduire. Savez-vous pourquoi? Jamais Jean-François Niseron ne voulut rien accepter de Rigou. Des refus réitérés apprirent au détenteur de la succession en quelle mésestime profonde le tenait le neveu du curé. Enfin, ce mépris glacial venait d’être couronné par la menace terrible au sujet de sa petite-fille, dont avait parlé l’abbé Brossette à la comtesse.

Des douze années de la République française, le vieillard s’était écrit une histoire à lui, pleine uniquement des traits grandioses qui donneront à ce temps héroïque l’immortalité. Les infamies, les massacres, les spoliations, ce bonhomme voulait les ignorer: il admirait toujours les dévouements, le _Vengeur_, les dons à la patrie, l’élan du peuple aux frontières, et il continuait son rêve pour s’y endormir.

La Révolution a eu beaucoup de poëtes semblables au père Niseron, qui chantèrent leurs poëmes à l’intérieur ou aux armées, secrètement ou au grand jour, par des actes ensevelis sous les vapeurs de cet ouragan, et de même que sous l’Empire, des blessés oubliés criaient: vive l’empereur! avant de mourir. Ce sublime appartient en propre à la France. L’abbé Brossette avait respecté cette inoffensive conviction. Le vieillard s’était attaché naïvement au curé pour ce seul mot dit par le prêtre: «La vraie république est dans l’Évangile.» Et le vieux républicain portait la croix, et il revêtait la robe mi-parti de rouge et de noir, et il était digne, sérieux à l’église, et il vivait des triples fonctions dont l’avait investi l’abbé Brossette, qui voulut donner à ce brave homme, non pas de quoi vivre, mais de quoi ne pas mourir de faim.

Ce vieillard, l’Aristide de Blangy, parlait peu, comme toutes les nobles dupes qui s’enveloppent dans le manteau de la résignation; mais il ne manquait jamais à blâmer le mal; aussi les paysans le craignaient-ils comme les voleurs craignent la police. Il ne venait pas six fois dans l’année au Grand-I-Vert, quoiqu’on l’y fêtât toujours. Le vieillard maudissait le peu de charité des riches, leur égoïsme le révoltait, et par cette fibre il paraissait toujours tenir aux paysans. Aussi disait-on: «Le père Niseron n’aime pas les riches, il est des nôtres.»

Pour couronne civique, cette belle vie obtenait dans toute la vallée ces mots: «Le brave père Niseron! il n’y a pas de plus honnête homme!» Pris souvent pour arbitre souverain dans certaines contestations, il réalisait ce mot magnifique: _l’ancien du village_.

Ce vieillard, extrêmement propre quoique dénué, portait toujours des culottes, de gros bas drapés, des souliers ferrés, l’habit quasi français à grands boutons, conservé par les vieux paysans, et le chapeau de feutre à larges bords; mais les jours ordinaires il avait une veste de drap bleu si rapetassée qu’elle ressemblait à une tapisserie. La fierté de l’homme qui se sent libre et digne de la liberté, donnait à sa physionomie, à sa démarche, le _je ne sais quoi_ du noble; il portait enfin un vêtement et non des haillons!

—Eh! que se passe-t-il d’extraordinaire, la vieille, je vous entendais du clocher? demanda-t-il.

On raconta l’attentat de Vatel au vieillard, mais en parlant tous ensemble, selon l’habitude des gens de la campagne.

—Si vous n’avez pas coupé d’arbre, Vatel a tort; mais si vous avez coupé l’arbre, vous avez commis deux méchantes actions, dit le père Niseron.

—Prenez donc un verre de vin, dit Tonsard en offrant un verre plein au bonhomme.

—Partons-nous? demanda Vermichel à l’huissier.

—Oui; nous nous passerons du père Fourchon en prenant l’adjoint de Conches, répondit Brunet. Va devant, j’ai un acte à remettre au château; le père Rigou a gagné son second procès, je lui signifie le jugement.

Et monsieur Brunet, lesté de deux petits verres d’eau-de-vie, remonta sur sa jument grise, après avoir dit bonjour au père Niseron, car tout le monde dans la vallée tenait à l’estime de ce vieillard.

Aucune science, pas même la statistique, ne peut rendre compte de la rapidité plus que télégraphique avec laquelle les nouvelles se propagent dans les campagnes, ni comment elles franchissent les espèces de steppes incultes qui sont en France une accusation contre les administrateurs et les capitaux. Il est acquis à l’histoire contemporaine que le plus célèbre des banquiers, après avoir crevé les chevaux entre Waterloo et Paris (on sait pourquoi! il gagna tout ce que perdit l’empereur: une royauté), ne devança la fatale nouvelle que de quelques heures. Donc, une heure après la lutte entre la vieille Tonsard et Vatel, plusieurs autres habitués du Grand-I-Vert s’y trouvaient réunis.

[Illustration: IMP. F. MARTINET.

NISERON.

Il n’y a pas de plus honnête homme.

(LES PAYSANS.)]

Le premier venu fut Courtecuisse, en qui vous eussiez difficilement reconnu le jovial garde-chasse, le chanoine rubicond, à qui sa femme faisait son café au lait le matin, comme on l’a vu dans le récit des événements antérieurs. Vieilli, maigri, hâve, il offrait à tous les yeux une leçon terrible qui n’éclairait personne.

Il a voulu monter plus haut que l’échelle, disait-on à ceux qui plaignaient l’ex-garde-chasse en accusant Rigou. Il a voulu devenir bourgeois.

En effet, Courtecuisse, en achetant le domaine de la Bâchelerie, avait voulu _passer_ bourgeois, il s’en était vanté. Sa femme allait ramassant des fumiers! Elle et Courtecuisse se levaient avant le jour, piochaient leur jardin richement fumé, lui faisaient rapporter plusieurs moissons, sans parvenir à payer autre chose que les intérêts dus à Rigou pour le restant du prix. Leur fille, en service à Auxerre, leur envoyait ses gages; mais, malgré tant d’efforts, malgré ce secours, ils se voyaient au terme du remboursement sans un rouge liard. Madame Courtecuisse, qui, jadis, se permettait de temps en temps une bouteille de vin cuit et des rôties, ne buvait plus que de l’eau. Courtecuisse n’osait pas entrer la plupart du temps au Grand-I-Vert, de peur d’y laisser trois sous. Destitué de son pouvoir, il avait perdu ses franches lippées au cabaret, et il criait, comme tous les niais, à l’ingratitude. Enfin, à l’instar de presque tous les paysans mordus par le démon de la propriété, devant des fatigues croissantes, la nourriture décroissait.

—Courtecuisse a bâti trop de murs, disait-on en enviant sa position; pour faire des espaliers, il fallait attendre qu’il fût le maître.

Le bonhomme avait amendé, fertilisé les trois arpents de terre vendus par Rigou, le jardin attenant à la maison commençait à produire, et il craignait d’être exproprié! Vêtu comme Fourchon, lui qui jadis portait des souliers et des guêtres de chasseur, allait les pieds dans des sabots, et il accusait les bourgeois des Aigues d’avoir causé sa misère! Ce souci rongeur donnait à ce gros petit homme, à sa figure, autrefois rieuse, un air sombre et abruti qui le faisait ressembler à un malade dévoré par un poison ou par une affection chronique.

—Qu’avez-vous donc, monsieur Courtecuisse? Vous a-t-on coupé la langue? demanda Tonsard en trouvant le bonhomme silencieux après lui avoir conté la bataille qui venait d’avoir lieu.

—Ce serait dommage, reprit la Tonsard, il n’a pas à se plaindre de la sage-femme qui lui a tranché le filet; elle a fait là une belle opération.

—Ça gèle la _grelotte_ que de chercher des idées pour finir avec monsieur Rigou, répondit mélancoliquement ce vieillard vieilli.

—Bah! dit la vieille Tonsard, vous avez une jolie fille, elle a dix-sept ans; si elle est sage, vous vous arrangerez facilement avec ce vieux fagoteur-là...

—Nous l’avons envoyée à Auxerre, chez madame Mariotte la mère, il y a deux ans, pour la préserver de tout malheur, dit-il; j’aime mieux crever que de...

—Est-il bête! dit Tonsard; voyez mes filles, sont-elles mortes? Celui qui ne dirait pas qu’elles sont sages comme des images, aurait à répondre à mon fusil.

—Ce serait dur d’en venir là! s’écria Courtecuisse en hochant la tête; j’aimerais mieux qu’on me payât pour tirer sur un de ces _Arminacs_!

—Ah! il vaut mieux sauver son père que de laisser moisir sa vertu! répliqua le cabaretier.

Tonsard sentit un coup sec que le père Niseron lui frappa sur l’épaule.

—Ce n’est pas bien, ce que tu dis là! fit le vieillard. Un père est le gardien de l’honneur dans sa famille. C’est en vous conduisant comme vous faites que vous attirez le mépris sur nous et qu’on accuse le peuple de ne pas être digne de la liberté! Le peuple doit donner aux riches l’exemple des vertus civiques et de l’honneur. Vous vous vendez à Rigou pour de l’or, tous tant que vous êtes! Quand vous ne lui livrez pas vos filles, vous lui livrez vos vertus! C’est mal!

—Voyez donc où en est Courtebotte? dit Tonsard.

—Vois où j’en suis! répondit le père Niseron, je dors tranquille; il n’y a pas d’épines dans mon oreiller.

—Laisse-le dire, Tonsard, cria la femme dans l’oreille de son mari; tu sais bien _que c’est son idée_, à ce pauvre cher homme...

Bonnébault et Marie, Catherine et son frère arrivèrent en ce moment dans une exaspération commencée par l’insuccès de Nicolas, et que la confidence du projet conçu par Michaud avait portée à son comble. Aussi lorsque Nicolas entra dans le cabaret de son père, lâcha-t-il une effrayante apostrophe contre le ménage Michaud et les Aigues.

—Voilà la moisson, eh bien! je ne partirai pas sans avoir allumé ma pipe à leurs meules! s’écria-t-il en frappant un grand coup de poing sur la table devant laquelle il s’assit.

—Faut pas _japper_ comme ça devant le monde, lui dit Godain en lui montrant le père Niseron.

—S’il parlait, je lui tordrais le cou comme à un poulet, répondit Catherine; il a fait son temps, ce vieil halleboteur de mauvaises raisons! On le dit vertueux; c’est son tempérament, voilà tout.

Étrange et curieux spectacle que celui de toutes les têtes levées, de ces gens groupés dans ce taudis à la porte duquel se tenait en sentinelle la vieille Tonsard, pour assurer aux buveurs le secret sur leurs paroles.

De toutes ces figures, Godain, le poursuivant de Catherine, offrait peut-être la plus effrayante, quoique la moins accentuée. Godain, l’avare sans or, le plus cruel de tous les avares, car avant celui qui couve son argent, ne faut-il pas mettre celui qui en cherche? l’un regarde en dedans de lui-même, l’autre regarde en avant avec une fixité terrible; ce Godain vous eût représenté le type des plus nombreuses physionomies paysannes.

Ce manouvrier, petit homme, réformé comme n’ayant pas la taille exigée pour le service militaire, naturellement sec, encore desséché par le travail et par la stupide sobriété sous laquelle expirent dans la campagne les travailleurs acharnés comme Courtecuisse, montrait une figure grosse comme le poing, qui tirait son jour de deux yeux jaunes tigrés de filets verts à points bruns, par lesquels la soif du bien à tout prix s’abreuvait de concupiscence, mais sans chaleur, car le désir d’abord bouillant s’était figé comme une lave. Aussi sa peau se collait-elle aux tempes brunes comme celles d’une momie. Sa barbe grêle piquait à travers ses rides comme le chaume dans les sillons. Godain ne suait jamais, il résorbait sa substance. Ses mains velues et crochues, nerveuses, infatigables, semblaient être en vieux bois. Quoique âgé de vingt-sept ans à peine, on lui voyait déjà des cheveux blancs dans une chevelure d’un noir rouge. Il portait une blouse à travers la fente de laquelle se dessinait en noir une chemise de forte toile qu’il devait garder plus d’un mois et blanchir lui-même dans la Thune. Ses sabots étaient raccommodés avec du vieux fer. L’étoffe de son pantalon ne se reconnaissait plus sous le nombre infini des raccommodages et des pièces. Enfin, il gardait sur la tête une effroyable casquette, évidemment ramassée à la Ville-aux-Fayes, au seuil de quelque maison bourgeoise.

Assez clairvoyant pour évaluer les éléments de fortune enfouis dans Catherine, il voulait succéder à Tonsard au Grand-I-Vert; il employait donc toute sa ruse, toute sa puissance à la capturer, il lui promettait la richesse, il lui promettait la licence dont avait joui la Tonsard; enfin il promettait à son futur beau-père une rente énorme, cinq cents francs par an de son cabaret, jusqu’au payement, en se fiant sur un entretien qu’il avait eu avec monsieur Brunet pour payer en papiers timbrés. Garçon taillandier à l’ordinaire, ce gnome travaillait chez le charron tant que l’ouvrage abondait; mais il se louait pour les corvées chèrement rétribuées. Quoiqu’il possédât environ dix-huit cents francs placés chez Gaubertin à l’insu de toute la contrée, il vivait comme un malheureux, logeant dans un grenier chez son maître et glanant à la moisson. Il portait, cousu dans le haut de son pantalon des dimanches, le billet de Gaubertin, renouvelé chaque année et grossi des intérêts et de ses économies.

—Eh! qué que ça me fait! s’écria Nicolas en répondant à la prudente observation de Godain, s’il faut que je sois soldat, j’aime mieux que le son du panier boive mon sang tout d’un coup que de le donner goutte à goutte... Et je délivrerai le pays d’un de ces _Arminacs_ que le diable a lâchés sur nous...

Et il raconta le prétendu complot ourdi par Michaud contre lui.

—Où veux-tu que la France prenne des soldats?... dit gravement le blanc vieillard en se levant et se plaçant devant Nicolas pendant le silence profond qui accueillit cette horrible menace.

—On fait son temps et l’on revient! dit Bonnébault en refrisant sa moustache.

En voyant les plus mauvais sujets du pays réunis, le vieux Niseron secoua la tête et quitta le cabaret, après avoir offert un liard à madame Tonsard pour son verre de vin. Quand le bonhomme eut mis le pied sur les marches, le mouvement de satisfaction qui se fit dans cette assemblée de buveurs aurait dit à quelqu’un qui les eût vus, que tous ces gens étaient débarrassés de la vivante image de leur conscience.

—Eh bien! qué que tu dis de tout ça?... Hé! Courtebotte?... demanda Vaudoyer, entré tout à coup, et à qui Tonsard avait raconté la tentative de Vatel.

Courtecuisse, à qui presque tout le monde donnait ce sobriquet, fit claquer sa langue contre son palais en reposant son verre sur la table.

—Vatel est en faute, répondit-il. A la place de la mère, je me meurtrirais les côtes, je me mettrais au lit, je me dirais malade, et j’_assinerais_ le Tapissier et son garde pour leur demander vingt écus de réparation, monsieur Sarcus les accorderait...

—Dans tous les cas, le Tapissier les donnerait pour éviter le tapage que ça peut faire, dit Godain.

Vaudoyer, l’ancien garde champêtre, homme de cinq pieds six pouces, à figure grêlée par la petite vérole, et creusée en casse-noisette, gardait le silence d’un air dubitatif.

—Eh bien! demanda Tonsard alléché par les soixante francs, qu’est-ce qui te chiffonne, grand serin? On m’aura cassé pour vingt écus de ma mère, une manière d’en tirer parti! Nous ferons du tapage pour trois cents francs, et monsieur Gourdon pourra bien leur aller dire aux Aigues que la mère a la cuisse déhanchée.

—Et on la lui déhancherait... reprit la cabaretière, ça se fait à Paris.

—Ça coûterait trop cher, lui répondit Godain.

—J’ai trop entendu parler les gens du roi pour croire que les choses iraient à votre gré, dit enfin Vaudoyer, qui souvent avait assisté la justice et l’ex-brigadier Soudry. Tant qu’à Soulanges, ça irait encore; monsieur Soudry représente le gouvernement, et il ne veut pas de bien au Tapissier; mais le Tapissier et Vatel, si vous les attaquez, auront la malice de se défendre, et ils diront: la femme était en faute, elle avait un arbre, autrement elle aurait laissé visiter son fagot sur le chemin, elle n’aurait pas fui; s’il lui est arrivé malheur, elle ne peut s’en prendre qu’à son délit. Non, ce n’est pas une affaire sûre...

—Le bourgeois s’est-il défendu quand je l’ai fait _assiner_? dit Courtecuisse, il m’a payé.

—Si vous voulez, je vas aller à Soulanges, dit Bonnébault, je consulterai monsieur Gourdon, le greffier, et vous saurez ce soir _s’il y a gras_.

—Tu ne demandes que des prétextes pour virer autour de cette grosse dinde de fille à Socquard, lui répondit Marie Tonsard en lui donnant une tape sur l’épaule à lui faire sonner les poumons.

En ce moment on entendit ce passage d’un vieux Noël bourguignon:

Ein bel androi de sai vie Ça quai toule ein jour Ai changé l’ea de bréehie Au vin de Mador[3].

[3] Un bel endroit de sa vie Fut qu’à table un jour Il changea l’eau du pot En vin de Madère.

Chacun reconnut la voix du père Fourchon à qui ce passage devait particulièrement plaire, et que Mouche accompagnait en fausset.

—Ah! ils se sont pansés! cria la vieille Tonsard à sa belle-fille, ton père est rouge comme un gril, et le petit _bresille_ comme un sarment.

—Salut! cria le vieillard, vous êtes beaucoup de gredins ici!... Salut! dit-il à sa petite-fille qu’il surprit embrassant Bonnébault; salut, Marie, pleine de vices, que Satan soit avec toi, sois maudite entre toutes les femmes, etc. Salut la compagnie! Vous êtes pincés! vous pouvez dire adieu à vos gerbes! Il y a des nouvelles! Je vous l’ai dit que le bourgeois vous materait, eh bien! il va vous fouetter avec la loi!... Ah! v’là ce que c’est que de lutter contre les bourgeois! les bourgeois ont fait tant de lois, qu’ils en ont pour toutes les finesses...

Un hoquet terrible donna soudain un autre cours aux idées de l’honorable orateur.

—Si Vermichel était là, je lui soufflerais dans la gueule, il aurait une idée de ce que c’est que le vin d’Alicante! Qué vin! si j’étais pas Bourguignon, je voudrais être Espagnol! un vin de Dieu! je crois bien que le pape dit sa messe avec! Cré vin!... Je suis jeune!... Dis donc, Courtebotte, si ta femme était là... je la trouverais jeune! Décidément le vin d’Espagne enfonce le vin cuit!... Faut faire une révolution, rien que pour vider les caves!...

—Mais quelle nouvelle, papa? dit Tonsard.

—Y aura pas de moisson pour vous autres, le Tapissier va vous interdire le glanage.

—Interdire le glanage!... cria tout le cabaret d’une seule voix dominée par les notes aiguës des quatre femmes.

—Oui, dit Mouche, il va prendre un arrêté, le faire publier par Groison, le faire afficher dans le canton, et il n’y aura que ceux qui auront des certificats d’indigence qui glaneront.

—Et, saisissez bien ceci!... dit Fourchon, les fricoteurs des autres communes ne seront pas reçus.

—De quoi! de quoi! dit Bonnébault. Ma grand’mère, ni moi, ni ta mère à toi, Godain, nous ne pourrons pas glaner par ici? En voilà des farces d’autorités! je les embête! Ah çà! c’est donc un déchaîné des enfers, que ce général de maire?...

—Glaneras-tu tout de même, toi, Godain? dit Tonsard au garçon charron qui parlait d’un peu près à Catherine.

—Moi, je n’ai rien, je suis indigent, répondit-il, je demanderai un certificat.

—Qu’est-ce qu’on a donc donné à mon père pour sa loutre, mon bibi? disait la belle cabaretière à Mouche.

Quoique succombant sous une digestion pénible et l’œil troublé par deux bouteilles de vin, Mouche, assis sur les genoux de la Tonsard, pencha la tête sur le cou de sa tante et lui répondit finement à l’oreille: —Je ne sais pas, mais il a de l’or!... Si vous voulez me crânement nourrir pendant un mois, peut-être que je découvrirai sa cachette; il en a _eune_.

—Le père a de l’or!... dit la Tonsard à l’oreille de son mari qui dominait de sa voix le tumulte occasionné par la vive discussion à laquelle participaient tous les buveurs.

—Chut! v’là Groison! cria la vieille.

Un silence profond régna dans le cabaret. Lorsque Groison fut à une distance convenable, la vieille Tonsard fit un signe, et la discussion recommença sur la question de savoir si l’on glanerait, comme par le passé, sans certificat d’indigence.

—Faudra bien que vous obéissiez, dit le père Fourchon, car le Tapissier est allé voir _el parfait_ et lui demander des troupes pour maintenir l’ordre. On vous tuera comme des chiens... que nous sommes! s’écria le vieillard qui essayait de vaincre l’engourdissement produit sur sa langue par le vin d’Espagne.

Cette autre annonce de Fourchon, quoique folle qu’elle fût, rendit tous les buveurs pensifs; ils croyaient le gouvernement capable de les massacrer sans pitié.

—Il y a eu des troubles comme ça aux environs de Toulouse, où j’étais en garnison, dit Bonnébault; nous avons marché, les paysans ont été sabrés, arrêtés... ça faisait rire de les voir voulant résister à la troupe. Il y en a eu dix envoyés aux fers par la justice, onze en prison; tout a été confondu, quoi!... Le soldat est le soldat, vous êtes des _péquins_, on a le droit de vous sabrer, et hue!...

—Eh bien! dit Tonsard, qu’avez-vous donc, vous autres, à vous effrayer comme des cabris? Peut-on prendre quelque chose à ma mère, à mes filles?... On aura de la prison?... Eh bien! on en mangera, le Tapissier n’y mettra pas tout le pays. D’ailleurs, ils sont mieux nourris chez le roi que chez eux, les prisonniers, et on les chauffe en hiver.

—Vous êtes des godiches! beugla le père Fourchon. Vaut mieux gruger le bourgeois que de l’attaquer en face, allez! Autrement vous serez éreintés. Si vous aimez le bagne, c’est autre chose! On ne travaille pas tant que dans les champs, c’est vrai; mais on n’y a pas sa liberté.

—Peut-être bien, dit Vaudoyer qui se montrait un des plus hardis pour le conseil, vaudrait-il mieux que quelques-uns d’entre nous risquassent leur peau pour délivrer le pays de cette bête de Gévaudan qui s’est terrée à la porte d’Avonne.

—Faire l’affaire à Michaud?... dit Nicolas, j’en suis.

—Ça n’est pas mûr, dit Fourchon, nous y perdrions trop, mes enfants. Faut nous _enmalheurer_, crier la faim, le bourgeois des Aigues et sa femme voudront nous faire du bien, et vous en tirerez mieux que des glanes...

—Vous êtes des _halle-taupiers_, s’écria Tonsard, mettez qu’il y ait noise avec la justice et les troupes, on ne fourre pas tout un pays aux fers, et nous aurons à la Ville-aux-Fayes et dans les anciens seigneurs, des gens bien disposés à nous soutenir.

—C’est vrai, dit Courtecuisse, il n’y a que le Tapissier qui se plaint; messieurs de Soulanges, de Ronquerolles et autres sont contents! Quand on pense que si ce cuirassier avait eu le courage de se faire tuer comme les autres, je serais encore heureux à ma porte d’Avonne qu’il m’a mise sens dessus dessous, qu’on ne s’y reconnaît plus.

—On ne fera pas marcher les troupes pour un guerdin de bourgeois qui se met mal avec tout un pays! dit Godain... C’est sa faute! il veut tout confondre ici, renverser tout le monde, le gouvernement lui dira: _Zut!_

—Le gouvernement ne parle pas autrement, il y est obligé, ce pauvre gouvernement, dit Fourchon pris d’une tendresse subite pour le gouvernement; je le plains, ce bon gouvernement... il est malheureux, il est sans le sou, comme nous... et c’est bête pour un gouvernement qui fait lui-même la monnaie... Ah! si j’étais gouvernement...

—Mais, s’écria Courtecuisse, l’on m’a dit à la Ville-aux-Fayes que monsieur de Ronquerolles avait parlé dans l’Assemblée de nos droits.

—C’est sur le _journiau_ de m’sieu Rigou, dit Vaudoyer qui savait lire et écrire, en sa qualité d’ex-garde champêtre, je l’ai lu...

Malgré ses fausses tendresses, le vieux Fourchon, comme beaucoup de gens du peuple dont les facultés sont stimulées par l’ivresse, suivait d’un œil intelligent et d’une oreille attentive cette discussion, que bien des _à parte_ rendaient furieuse. Tout à coup, il prit position au milieu du cabaret, en se levant.

—Écoutez le vieux, il est soûl! dit Tonsard, il a deux fois plus de malice, il a la sienne et celle du vin...

—D’Espagne!... ça fait trois, reprit Fourchon en riant d’un rire de faune. Mes enfants, faut pas heurter la chose de front, vous êtes trop faibles, prenez-moi ça de biais!... Faites les morts, les chiens couchants, la petite femme est déjà bien effrayée, allez! on en viendra bientôt à bout; elle quittera le pays, et si elle le quitte, le Tapissier la suivra, c’est sa passion. Voilà le plan. Mais pour avancer leur départ, mon avis est de leur ôter leur conseil, leur force, notre espion, notre singe.

—Qui ça?

—Eh! c’est le damné curé! dit Tonsard, un chercheur de péchés qui veut nous nourrir d’hosties.

—Ça, c’est vrai, s’écria Vaudoyer, nous étions heureux sans le curé, faut se défaire de ce _mangeux_ de bon Dieu, v’là l’ennemi.

—Le Gringalet, reprit Fourchon en désignant l’abbé Brossette par le surnom qu’il devait à son air piètre, succomberait peut-être à quelque matoise, puisqu’il observe tous les carêmes. Et, en le tambourinant par un bon charivari s’il était pris en _riolle_, son évêque serait forcé de l’envoyer ailleurs. Voilà qui plairait diablement à ce brave père Rigou... Si la fille à Courtecuisse voulait quitter sa bourgeoise d’Auxerre, elle est si jolie, qu’en faisant la dévote, elle sauverait la patrie. Et _ran tan plan_!

—Et pourquoi ne serait-ce pas toi, dit Godain tout bas à Catherine, il y aurait une pannerée d’écus à vendanger pour éviter le tapage, et du coup, tu serais la maîtresse ici...

—Glanerons-nous, ne glanerons-nous pas? dit Bonnébault. Je me soucie bien de votre abbé, moi, je suis de Conches, et nous n’y avons pas de curé qui nous trifouille la conscience avec sa _grelotte_.

—Tenez, reprit Vaudoyer, il faut aller savoir du bonhomme Rigou, qui connaît les lois, si le Tapissier peut nous interdire le glanage, et il nous dira si nous avons raison. Si le Tapissier est dans son droit, nous verrons alors, comme dit l’ancien, à prendre les choses en biais...

—Il y aura du sang répandu!... dit Nicolas d’un air sombre en se levant, après avoir bu toute une bouteille de vin que Catherine lui avait entonnée, afin de l’empêcher de parler. Si vous voulez m’écouter, on descendra Michaud! mais vous êtes des _veules_ et des _drogues_!

—Pas moi! dit Bonnébault, si vous êtes des amis à taire vos becs, je me charge d’ajuster le Tapissier, moi!... Qué plaisir de loger un pruneau dans son bocal, ça me vengerait de tous mes puants d’officiers!...

—Là, là, s’écria Jean-Louis Tonsard, qui passait pour être un peu fils de Gaubertin, et qui venait d’entrer à la suite de Fourchon.

Ce garçon, qui courtisait depuis quelques mois la jolie servante de Rigou, succédait à son père dans l’état de tondeur de haies, de charmilles et autres facultés _tonsardes_. En allant dans les maisons bourgeoises, il y causait avec les maîtres et les gens, il récoltait ainsi des idées qui faisaient de lui l’homme à moyens de la famille, le finaud. En effet, on verra tout à l’heure qu’en s’adressant à la servante de Rigou, Jean-Louis justifiait la bonne opinion qu’on avait de sa finesse.

—Eh bien! qu’as-tu, prophète? dit le cabaretier à son fils.

—Je dis que vous jouez le jeu des bourgeois, répliqua Jean-Louis. Effrayer les gens des Aigues pour maintenir vos droits, bien! mais les pousser hors du pays et faire vendre les Aigues, comme le veulent les bourgeois de la vallée, c’est contre nos intérêts. Si vous aidez à partager les grandes terres, où donc qu’on prendra des biens à vendre, à la prochaine révolution?... Vous aurez alors les terres pour rien, comme les a eues Rigou; tandis que si vous les mettez dans la gueule des bourgeois, les bourgeois vous les recracheront bien amaigries et renchéries, vous travaillerez pour eux, comme tous ceux qui travaillent pour Rigou. Voyez Courtecuisse...

Cette allocution était d’une politique trop profonde pour être saisie par des gens ivres, qui tous, excepté Courtecuisse, amassaient de l’argent pour avoir leur part dans le gâteau des Aigues. Aussi laissa-t-on parler Jean-Louis en continuant, comme à la chambre des députés, les conversations particulières.

—Eh bien! allez, vous serez des machines à Rigou! s’écria Fourchon, qui seul avait compris son petit-fils.

En ce moment, Langlumé, le meunier des Aigues, vint à passer; la belle Tonsard le héla.

—C’est-y vrai, dit-elle, monsieur l’adjoint, qu’on défendra le glanage?

Langlumé, petit homme réjoui, à face blanche de farine, habillé de drap gris blanc, monta les marches, et aussitôt les paysans prirent leurs mines sérieuses.

—Dame! mes enfants, oui et non; les nécessiteux glaneront; mais les mesures qu’on prendra vous seront bien profitables...

—Et comment? dit Godain.

—Mais si l’on empêche tous les malheureux de fondre ici, répondit le meunier en clignant les yeux à la façon normande, vous ne serez pas empêchés, vous autres, d’aller ailleurs, à moins que tous les maires ne fassent comme celui de Blangy.

—Ainsi, c’est vrai?... dit Tonsard d’un air menaçant.

—Moi, dit Bonnébault en mettant son bonnet de police sur l’oreille et faisant siffler sa baguette de coudrier, je retourne à Conches y prévenir les amis...

Et le lovelace de la vallée s’en alla, tout en sifflant l’air de cette chanson soldatesque:

Toi qui connais les hussards de la garde, Connais-tu pas l’ trombon du régiment?

—Dis donc, Marie, il prend un drôle de chemin pour aller à Conches, ton bon ami, cria la vieille Tonsard à sa petite-fille.

—Il va voir Aglaé! dit Marie qui bondit à la porte, il faut que je la rosse une bonne foi c’te cane-là.

—Tiens, Vaudoyer, dit Tonsard à l’ancien garde champêtre, va voir le père Rigou, nous saurons quoi faire, il est notre oracle, et ça ne coûte rien, sa salive.

—Encore une bêtise, s’écria tout bas Jean-Louis, il vend tout, Annette me l’a bien dit, il est plus dangereux qu’une colère à écouter.

—Je vous conseille d’être sages, reprit Langlumé, car le général est parti pour la préfecture à cause de vos méfaits, et Sibilet me disait qu’il avait juré son honneur d’aller jusqu’à Paris parler au chancelier de France, au roi, à toute la boutique, s’il le fallait, pour avoir raison de _ses_ paysans.

—Ses paysans!... cria-t-on.

—Ah çà! nous ne nous appartenons donc plus?

Sur cette question de Tonsard, Vaudoyer sortit pour aller chez l’ancien maire.

Langlumé, déjà sorti, se retourna sur les marches et répondit:

—Tas de fainéants, avez-vous des rentes pour vouloir être vos maîtres?...

Quoique dit en riant, ce mot profond fut compris à peu près de la même manière que les chevaux comprennent un coup de fouet.

—Ran tan plan! vos maîtres!... Dis donc, mon fiston, après ton coup de ce matin, ce n’est pas ma clarinette qu’on te mettra entre les quatre doigts et le pouce, dit Fourchon à Nicolas.

—Ne l’asticote pas, il est capable de te faire rendre ton vin en te frottant le ventre, répliqua brutalement Catherine à son grand-père.