‹ La Comédie humaine - Volume 18Chapitre 28 sur 28 · PARTIE REMISE.

PARTIE REMISE.

Cette misère doit arriver assez souvent et assez diversement dans l’existence des femmes mariées pour que ce fait personnel devienne le type du genre.

La Caroline dont il est ici question est fort pieuse, elle aime beaucoup son mari, le mari prétend même qu’il est beaucoup trop aimé d’elle; mais c’est une fatuité maritale, si toutefois ce n’est pas une provocation: il ne se plaint qu’aux jeunes amies de sa femme.

Quand la conscience catholique est en jeu, tout devient excessivement grave. Madame de *** a dit à sa jeune amie, madame de Fischtaminel, qu’elle avait été forcée de faire à son directeur une confession extraordinaire, et d’accomplir des pénitences, son confesseur ayant décidé qu’elle s’était trouvée en état de péché mortel. Cette dame, qui tous les matins entend une messe, est une femme de trente-six ans, maigre et légèrement couperosée. Elle a de grands yeux noirs veloutés, une lèvre supérieure bistrée; néanmoins, elle a la voix douce, des manières douces, la démarche noble, elle est femme de qualité.

Madame de Fischtaminel, de qui madame de *** a fait son amie (presque toutes les femmes pieuses protégent une femme dite légère en donnant à cette amitié le prétexte d’une conversion à faire), madame de Fischtaminel prétend que ces avantages sont, chez cette Caroline du Genre Pieux, une conquête de la religion sur un caractère assez violent de naissance.

Ces détails sont nécessaires pour poser la petite misère dans toute son horreur.

L’Adolphe avait été forcé de quitter sa femme pour deux mois, en avril, précisément après les quarante jours de carême que Caroline observe rigoureusement. Dans les premiers jours de juin, madame attendait donc monsieur, elle l’attendait donc de jour en jour. Elle atteignit, d’espoirs en espoirs,

Conçus dès le matin et déçus tous les soirs.

jusqu’au dimanche, jour où le pressentiment, monté au paroxisme, lui fit croire que le mari désiré viendrait de bonne heure.

Quand une femme pieuse attend son mari, que ce mari manque au ménage depuis près de quatre mois, elle se livre à des toilettes infiniment plus minutieuses que celles d’une jeune fille attendant son premier promis.

Cette vertueuse Caroline fut si complétement absorbée dans ces préparatifs entièrement personnels, qu’elle oublia d’aller à la messe de huit heures. Elle s’était proposé d’entendre une messe basse, mais elle trembla de perdre les délices du premier regard si son cher Adolphe arrivait de grand matin. Sa femme de chambre, qui laissait respectueusement madame dans le cabinet de toilette où les femmes pieuses et couperosées ne laissent entrer personne, pas même leur mari, surtout quand elles sont maigres, sa femme de chambre l’entendit plus de trois fois s’écriant: —Si c’est monsieur, avertissez-moi.

Un bruit de voiture ayant fait trembler les meubles, Caroline prit un ton doux pour cacher la violence de son émotion légitime.

—Oh! c’est lui! Courez, Justine! dites-lui que je l’attends ici. Caroline se laissa tomber sur une bergère, elle tremblait trop sur ses jambes.

Cette voiture était celle d’un boucher.

Ce fut dans cette anxiété que coula, comme une anguille dans sa vase, la messe de huit heures. La toilette de madame fut reprise, car madame en était à se vêtir. La femme de chambre avait déjà reçu par le nez, lancée du cabinet de toilette, une chemise de simple batiste magnifique, à simple ourlet, semblable à celle qu’elle donnait depuis trois mois.

—A quoi pensez-vous donc, Justine? Je vous ai dit de prendre dans les chemises sans numéro.

Les chemises sans numéro n’étaient que sept ou huit, comme dans les trousseaux les plus magnifiques. C’est des chemises où brillent les recherches, les broderies; il faut être une reine, une jeune reine, pour avoir la douzaine. Chacune de celles de madame était bordée de valencienne par en bas, et encore plus coquettement garnie par le haut. Ce détail de nos mœurs servira peut-être à faire soupçonner dans le monde masculin le drame intime que révèle cette chemise exceptionnelle.

Caroline avait mis des bas de fil d’Écosse et de petits souliers de prunelle à cothurne, et son corset le plus menteur. Elle se fit coiffer de la façon qui lui seyait le mieux, et mit un bonnet de la dernière élégance. Il est inutile de parler de la robe du matin. Une femme pieuse qui demeure à Paris et qui aime son mari, sait choisir, tout aussi bien qu’une coquette, ces jolies petites étoffes rayées, coupées en redingote, attachées par des pattes à des boutons qui forcent une femme à les rattacher deux ou trois fois en une heure avec des façons plus ou moins charmantes.

La messe de neuf heures, la messe de dix heures, toutes les messes passèrent dans ces préparatifs qui sont pour les femmes aimantes un de leurs douze travaux d’Hercule.

Les femmes pieuses vont rarement en voiture à l’église, elles ont raison. Excepté le cas de pluie à verse, de mauvais temps intolérable, on ne doit pas se montrer orgueilleux là où l’on doit s’humilier. Caroline craignit donc de compromettre la suavité de sa toilette, la fraîcheur de ses bas, de ses souliers. Hélas! ces prétextes cachaient une raison.

—Si je suis à l’église quand Adolphe arrivera, je perdrai tous les bénéfices de son premier regard: il pensera que je lui préfère la grand’messe...

Elle fit à son mari ce sacrifice en vue de lui plaire, intérêt horriblement mondain: préférer la créature au Créateur! un mari à Dieu! Allez écouter un sermon, et vous saurez ce que coûte un pareil péché.

—Après tout, la société, se dit madame d’après son confesseur, est basée sur le mariage, que l’Église a mis au nombre des sacrements.

Et voilà comment l’on détourne au profit d’un amour aveugle, bien que légitime, les enseignements religieux. Madame refusa de déjeuner, et ordonna de tenir le déjeuner toujours prêt, comme elle se tenait elle-même toujours prête à recevoir l’absent bien-aimé.

Toutes ces petites choses peuvent faire rire: mais d’abord elles arrivent chez tous les gens qui s’adorent, ou dont l’un adore l’autre; puis, chez une femme aussi contenue, aussi réservée, aussi digne que cette dame, ces aveux de tendresse dépassaient toutes les bornes imposées à ses sentiments par le haut respect de soi-même que donne la vraie piété. Quand madame de Fischtaminel raconta cette petite scène de la vie dévote en l’ornant de détails comiques, mimés comme les femmes du monde savent mimer leurs anecdotes, je pris la liberté de lui dire que c’était le Cantique des cantiques mis en action.

—Si monsieur n’arrive pas, dit Justine au cuisinier, que deviendrons-nous?... Madame m’a déjà jeté sa chemise à la figure.

Enfin, Caroline entendit les claquements de fouet d’un postillon, le roulement si connu d’une voiture de voyage, le bruit produit par l’allure des chevaux de poste, les sonnettes!... Oh! elle ne douta plus de rien, les sonnettes la firent éclater.

—La porte! ouvrez donc la porte! voilà monsieur!... Ils n’ouvriront pas la porte!... Et la femme pieuse frappa du pied et cassa le cordon de sa sonnette.

—Mais, madame, dit Justine avec la vivacité d’un serviteur qui fait son devoir, c’est des gens qui s’en vont.

—Décidément, se dit Caroline honteuse, je ne laisserai jamais Adolphe voyager sans que je l’y accompagne...

Un poète de Marseille (on ne sait qui de Méry ou de Barthélemy) avouait qu’à l’heure du dîner, si son meilleur ami ne venait pas exactement, il attendait patiemment cinq minutes; à la dixième minute, il se sentait l’envie de lui jeter la serviette au nez; à la douzième, il lui souhaitait un grand malheur; à la quinzième, il n’était plus le maître de ne pas le poignarder de plusieurs coups de couteau.

Toutes les femmes qui attendent sont poètes de Marseille, si l’on peut comparer toutefois les tiraillements vulgaires de la faim au sublime Cantique des cantiques d’une épouse catholique espérant les délices du premier regard d’un mari absent depuis trois mois. Que tous ceux qui s’aiment et qui se sont revus après une absence mille fois maudite veuillent bien se souvenir de leur premier regard: il dit tant de choses que souvent, quand on se retrouve devant des importuns, on baisse les yeux!... On se craint de part et d’autre, tant les yeux jettent de flammes! Ce poëme, où tout homme est aussi grand qu’Homère, où il paraît un Dieu à la femme aimante, est pour une femme pieuse, maigre et couperosée, d’autant plus immense, qu’elle n’a pas, comme madame de Fischtaminel, la ressource de le tirer à plusieurs exemplaires. Son mari, pour elle c’est tout!

Aussi, ne soyez pas étonnés d’apprendre que Caroline manqua toutes les messes et ne déjeuna point. Cette faim de revoir Adolphe, cette espérance contractait violemment son estomac. Elle ne pensa pas une seule fois à Dieu pendant le temps des messes, ni pendant celui des vêpres. Elle n’était pas bien assise, elle se trouvait fort mal sur ses jambes: Justine lui conseilla de se coucher. Caroline, vaincue, se coucha sur les cinq heures et demie du soir, après avoir pris un léger potage; mais elle recommanda de tenir un bon petit repas prêt à dix heures du soir.

—Je souperai vraisemblablement avec monsieur, dit-elle.

Cette phrase fut la conclusion de catilinaires terribles intérieurement fulminées: elle en était aux plusieurs coups de couteau du poëte marseillais; aussi cela fut dit d’un accent terrible. A trois heures du matin, Caroline dormait du plus profond sommeil quand Adolphe arriva, sans qu’elle eût entendu ni voiture, ni chevaux, ni sonnette, ni porte s’ouvrant!...

Adolphe, qui recommanda de ne point éveiller madame, alla se coucher dans la salle d’ami. Quand le matin Caroline apprit le retour de son Adolphe, deux larmes sortirent de ses yeux: elle courut à la chambre d’ami sans aucune toilette préparatoire; sur le seuil, un affreux domestique lui dit que monsieur, ayant fait deux cents lieues et passé deux nuits sans dormir, avait prié qu’on ne le réveillât point: il était excessivement fatigué.

Caroline, en femme pieuse, ouvrit violemment la porte sans pouvoir éveiller l’unique époux que le Ciel lui avait donné, puis elle courut à l’église entendre une messe d’actions de grâces.

Comme madame fut visiblement atrabilaire pendant trois jours, Justine répondit à propos d’un reproche injuste, et avec la finesse d’une femme de chambre: —Mais cependant, Madame, Monsieur est revenu!

—Il n’est encore revenu qu’à Paris, dit la pieuse Caroline.

LES ATTENTIONS PERDUES.

Mettez-vous à la place d’une pauvre femme, de beauté contestable, —qui doit à la pesanteur de sa dot un mari longtemps attendu, —qui se donne des peines infinies et qui dépense beaucoup d’argent pour être à son avantage et suivre les modes, —qui se dévoue à tenir richement et avec économie une maison assez lourde à mener, —qui par religion, et par nécessité peut-être, n’aime que son mari, —qui n’a pas d’autre étude que le bonheur de ce précieux mari, —qui joint, pour tout exprimer, le sentiment maternel _au sentiment de ses devoirs_. Cette circonlocution soulignée est la paraphrase du mot amour dans le langage des prudes.

Y êtes-vous? Eh bien! ce mari trop aimé a dit par hasard, en dînant chez son ami monsieur de Fischtaminel, qu’il aimait les champignons à l’italienne.

Si vous avez observé quelque peu la nature féminine dans ce qu’elle a de bon, de beau, de grand, vous savez qu’il n’existe pas pour une femme aimante de plus grand petit plaisir que celui de voir l’être aimé gobant les mets préférés par lui. Cela tient à l’idée fondamentale sur laquelle repose l’affection des femmes: être la source de tous les plaisirs de l’être aimé, petits et grands. L’amour anime tout dans la vie, et l’amour conjugal a plus particulièrement le droit de descendre dans les infiniment petits.

Caroline a pour deux ou trois jours de recherches avant de savoir comment les Italiens accommodent les champignons. Elle découvre un abbé corse qui lui dit que chez Biffi, rue Richelieu, non-seulement elle saura comment s’arrangent les champignons à l’italienne, mais qu’elle aura même des champignons milanais. Notre Caroline pieuse remercie l’abbé Serpolini, et se promet de lui envoyer en remerciements un bréviaire.

Le cuisinier de Caroline va chez Biffi, revient de chez Biffi, montre à madame la comtesse des champignons larges comme les oreilles du cocher.

—Ah! bon! dit-elle, et il vous a bien expliqué comment on les accommode?

—Ce n’est rien du tout pour nous autres! a répondu le cuisinier.

Règle générale, les cuisiniers savent tout, en fait de cuisine, excepté comment un cuisinier peut voler.

Le soir, au second service, toutes les fibres de Caroline tressaillent de plaisir en voyant une certaine timbale que sert le valet de chambre. Elle a véritablement attendu ce dîner, comme elle avait attendu monsieur.

Mais entre attendre avec incertitude et s’attendre à un plaisir certain, il existe pour les âmes d’élite, et tous les physiologistes comprennent parmi les âmes d’élite une femme qui adore un mari, il existe entre ces deux modes de l’attente la différence qu’il y a entre une belle nuit et une belle journée.

On présente au cher Adolphe la timbale, il y plonge insouciamment la cuiller, et il se sert, sans apercevoir l’excessive émotion de Caroline, quelques-unes de ces rouelles grasses, dadouillettes, que pendant longtemps les touristes qui viennent à Milan ne savent pas reconnaître, et qu’ils prennent pour un mollusque quelconque.

—Eh bien! Adolphe?

—Eh bien! ma chère?

—Tu ne les reconnais pas?

—Quoi?

—Tes champignons à l’italienne.

—Ça, des champignons? je croyais... Eh! oui, ma foi, c’est des champignons...

—A l’italienne!

—Ça! c’est de vieux champignons conservés, à la milanaise... je les exècre.

—Qu’est-ce donc que tu aimes?

—Des _fungi trifolati_.

Remarquons, à la honte d’une époque qui numérote tout, qui met en bocal toute la création, qui classe en ce moment cent cinquante mille espèces d’insectes et les nomme en _us_, de façon à ce que, dans tous les pays, un _Silbermanus_ soit le même individu pour tous les savants qui recroquevillent ou decroquevillent des pattes d’insectes avec des pinces, qu’il nous manque une nomenclature pour la chimie culinaire qui permette à tous les cuisiniers du globe de faire exactement leurs plats. On devrait convenir diplomatiquement que la langue française serait la langue de la cuisine, comme les savants ont adopté le latin pour la botanique et l’entomologie, à moins qu’on ne veuille absolument les imiter, et avoir réellement le latin de cuisine.

—Hé! ma chère, reprend Adolphe en voyant jaunir et s’allonger le visage de sa chaste épouse, en France nous appelons ce plat, des champignons à l’italienne, à la provençale, à la bordelaise. Les champignons se coupent menu, sont frits dans l’huile avec quelques ingrédients dont le nom m’échappe. On y met une pointe d’ail, je crois...

On parle de désastres, de petites misères!... ceci, voyez-vous, est au cœur d’une femme ce qu’est pour un enfant de huit ans la douleur d’une dent arrachée. _Ab uno disce omnes_, ce qui veut dire: Et d’une! cherchez les autres dans vos souvenirs; car nous avons pris cette description culinaire comme prototype de celles qui désolent les femmes aimantes et mal aimées.

LA FUMÉE SANS FEU.

La femme pleine de foi en celui qu’elle aime est une fantaisie de romancier. Ce personnage féminin n’existe pas plus qu’il n’existe de riche dot. La fiancée est restée; mais les dots ont fait comme les rois. La confiance de la femme brille peut-être pendant quelques instants, à l’aurore de l’amour, et elle s’éteint aussitôt comme une étoile qui file.

Pour toute femme qui n’est ni Hollandaise, ni Anglaise, ni Belge, ni d’aucun pays marécageux, l’amour est un prétexte à souffrance, un emploi des forces surabondantes de son imagination et de ses nerfs.

Aussi, la seconde idée qui saisit une femme heureuse, une femme aimée, est-elle la crainte de perdre son bonheur; car il faut lui rendre justice de dire que la première, c’est d’en jouir. Tous ceux qui possèdent des trésors craignent les voleurs; mais ils ne prêtent pas comme la femme, des pieds et des ailes aux pièces d’or.

La petite fleur bleue de la félicité parfaite n’est pas si commune, que l’homme béni de Dieu qui la tient, soit assez niais pour la lâcher.

AXIOME.

Aucune femme n’est quittée sans raison.

Cet axiome est écrit au fond du cœur de toutes les femmes, et de là vient la fureur de la femme abandonnée.

N’entreprenons pas sur les petites misères de l’amour; nous sommes dans une époque calculatrice où l’on quitte peu les femmes, quoi qu’elles fassent; car, de toutes les femmes, aujourd’hui, la légitime (sans calembour) est la moins chère. Or, chaque femme aimée a passé par la petite misère du soupçon. Ce soupçon, juste ou faux, engendre une foule d’ennuis domestiques, et voici le plus grand de tous.

Un jour, Caroline finit par s’apercevoir que l’Adolphe chéri la quitte un peu trop souvent pour une affaire, l’éternelle affaire Chaumontel, qui ne se termine jamais.

AXIOME.

Tous les ménages ont leur affaire Chaumontel. (Voir LA MISÈRE DANS LA MISÈRE.)

D’abord, la femme ne croit pas plus aux affaires que les directeurs de théâtre et les libraires ne croient à la maladie des actrices et des auteurs.

Dès qu’un homme aimé s’absente, l’eût-elle rendu trop heureux, toute femme imagine qu’il court à quelque bonheur tout prêt.

Sous ce rapport, les femmes dotent les hommes de facultés surhumaines. La peur agrandit tout, elle dilate les yeux, le cœur: elle rend une femme insensée.

—Où va monsieur? —Que fait monsieur? —Pourquoi me quitte-t-il? —Pourquoi ne m’emmène-t-il pas?

Ces quatre questions sont les quatre points cardinaux de la rose des soupçons, et régissent la mer orageuse des soliloques. De ces tempêtes affreuses qui ravagent les femmes, il résulte une résolution ignoble, indigne, que toute femme, la duchesse comme la bourgeoise, la baronne comme la femme d’agent de change, l’ange comme la mégère, l’insouciante comme la passionnée, exécute aussitôt. Toutes, elles imitent le gouvernement, elles espionnent. Ce que l’État invente dans l’intérêt de tous, elles le trouvent légitime, légal et permis dans l’intérêt de leur amour. Cette fatale curiosité de la femme la jette dans la nécessité d’avoir des agents, et l’agent de toute femme qui se respecte encore dans cette situation, où la jalousie ne lui laisse rien respecter,

Ni vos cassettes, —ni vos habits, —ni vos tiroirs de caisse ou de bureau, de table ou de commode, —ni vos portefeuilles à secrets, —ni vos papiers, —ni vos nécessaires de voyage, —ni votre toilette (une femme découvre alors que son mari se teignait les moustaches quand il était garçon, qu’il conserve les lettres d’une ancienne maîtresse excessivement dangereuse, et qu’il la tient ainsi en respect, etc., etc.), —ni vos ceintures élastiques;

Eh bien! son agent, le seul auquel une femme se fie, est sa femme de chambre, car sa femme de chambre la comprend, l’excuse et l’approuve.

Dans le paroxisme de la curiosité, de la passion, de la jalousie excitée, une femme ne calcule rien, n’aperçoit rien, ELLE VEUT TOUT SAVOIR.

Et Justine est enchantée; elle voit sa maîtresse se compromettant avec elle, elle en épouse la passion, les terreurs, les craintes et les soupçons avec une effrayante amitié. Justine et Caroline ont des conciliabules, des conversations secrètes. Tout espionnage implique ces rapports. Dans cette situation, une femme de chambre devient la maîtresse du sort des deux époux. Exemple: Lord Byron.

—Madame, vient dire un jour Justine, monsieur sort effectivement pour aller voir une femme...

Caroline devient pâle.

—Mais que madame se rassure, c’est une vieille femme...

—Ah! Justine, il n’y a pas de vieilles pour certains hommes, les hommes sont inexplicables.

—Mais, madame, ce n’est pas une dame, c’est une femme, une femme du peuple.

—Ah! Justine, lord Byron aimait à Venise une poissarde, c’est la petite madame Fischtaminel qui me l’a dit.

Et Caroline fond en larmes.

—J’ai fait causer Benoît.

—Eh bien! que pense Benoît?...

—Benoît croit que cette femme est une intermédiaire, car monsieur se cache de tout le monde, même de Benoît.

Caroline vit pendant huit jours dans l’enfer, toutes ses économies passent à solder des espions, à payer des rapports.

Enfin, Justine va voir cette femme appelée madame Mahuchet, elle la séduit, elle finit par apprendre que monsieur a gardé de ses folies de jeunesse un témoin, un fruit, un délicieux petit garçon qui lui ressemble, et que cette femme est la nourrice, la mère d’occasion qui surveille le petit Frédéric, qui paye les trimestres du collége, celle par les mains de qui passent les douze cents francs, les deux mille francs perdus annuellement au jeu par monsieur.

Et la mère! s’écrie Caroline.

Enfin, l’adroite Justine, la providence de madame, lui prouve que mademoiselle Suzanne Beauminet, une ancienne grisette devenue madame Sainte-Suzanne, est morte à la Salpêtrière, ou bien a fait fortune et s’est mariée en province, ou se trouve placée si bas dans la société qu’il n’est pas probable que madame puisse la rencontrer.

Caroline respire, elle a le poignard hors du cœur, elle est heureuse; mais si elle n’a que des filles, elle souhaite un garçon. Ce petit drame du soupçon injuste, la comédie de toutes les suppositions auxquelles la mère Mahuchet donne lieu, ces phases de la jalousie tombant à faux sont posés ici comme étant le type de cette situation dont les variantes sont infinies comme les caractères, comme les rangs, comme les espèces.

Cette source de petite misère est indiquée ici pour que toutes les femmes assises sur cette plage y contemplent le cours de leur vie conjugale, le remontent ou le descendent, y retrouvent leurs aventures secrètes, leurs malheurs inédits, la bizarrerie qui causa leurs erreurs et les fatalités particulières auxquelles elles doivent un instant de rage, un désespoir inutile, des souffrances qu’elles pouvaient s’épargner, heureuses toutes de s’être trompées!...

Cette petite misère a pour corollaire la suivante, beaucoup plus grave et souvent sans remède, surtout lorsqu’elle a sa cause dans des vices d’un autre genre et qui ne sont pas de notre ressort, car, dans cet ouvrage, la femme est toujours censée vertueuse... jusqu’au dénoûment.

LE TYRAN DOMESTIQUE.

—Ma chère Caroline, dit un jour Adolphe à sa femme, es-tu contente de Justine?

—Mais, oui, mon ami.

—Tu ne trouves pas qu’elle te parle d’une façon qui n’est point convenable?

—Est-ce que je fais attention à une femme de chambre? il paraît que vous l’observez, vous?

—Plaît-il?... demande Adolphe d’un air indigné qui ravit toujours les femmes.

En effet, Justine est une vraie femme de chambre d’actrice, une fille de trente ans frappée par la petite vérole de mille fossettes où ne se jouent pas les amours, brune comme l’opium, beaucoup de jambes et peu de corps, les yeux chassieux et une tournure à l’avenant. Elle voudrait se faire épouser par Benoît, elle a dix mille francs; mais à cette attaque inopinée, Benoît a demandé son congé. Tel est le portrait du tyran domestique intronisé par la jalousie de Caroline.

Justine prend son café, le matin, dans son lit, et s’arrange de manière à le prendre aussi bon, pour ne pas dire meilleur, que celui de madame. Justine sort quelquefois sans en demander la permission, elle sort mise comme la femme d’un banquier du second ordre. Elle a le bibi rose, une ancienne robe de madame refaite, un beau châle, des brodequins en peau bronzée et des bijoux apocryphes.

Justine est quelquefois de mauvaise humeur et fait sentir à sa maîtresse qu’elle est aussi femme qu’elle, sans être mariée. Elle a ses _papillons noirs_, ses caprices, ses tristesses. Enfin, elle ose avoir des nerfs!... Elle répond brusquement, elle est insupportable aux autres domestiques, enfin ses gages ont été considérablement augmentés.

—Ma chère, cette fille devient de jour en jour plus insupportable, dit un jour Adolphe à sa femme en s’apercevant que Justine écoute aux portes; et, si vous ne la renvoyez pas, je la renverrai, moi!...

Caroline, épouvantée, est obligée, pendant que monsieur est dehors, de chapitrer Justine.

—Justine, vous abusez de mes bontés pour vous: vous avez ici d’excellents gages, vous avez des profits, des cadeaux: tâchez d’y rester, car monsieur veut vous renvoyer.

La femme de chambre s’humilie, elle pleure; elle est si attachée à madame! Ah! elle passerait dans le feu pour elle, elle se ferait hacher; elle est prête à tout faire.

—Vous auriez quelque chose à cacher, madame, je le prendrais sur mon compte.

—C’est bien Justine, c’est bien ma fille, dit Caroline effrayée; il ne s’agit pas de cela; sachez seulement vous tenir à votre place.

—Ah! se dit Justine, monsieur veut me renvoyer... Attends, je vais te rendre la vie dure, vieux pistolet!

Huit jours après, en coiffant sa maîtresse, Justine regarde dans la glace pour s’assurer que madame peut voir toutes les grimaces de sa physionomie; aussi Caroline lui demande-t-elle bientôt: —Qu’as-tu donc Justine?

—Ce que j’ai, je le dirais bien à madame, mais madame est si faible avec monsieur...

—Allons, voyons, dis?

—Je sais bien, Madame, pourquoi monsieur veut me mettre lui-même à la porte: monsieur n’a plus confiance qu’en Benoît, et Benoît fait le discret avec moi...

—Eh bien! qu’y a-t-il? A-t-on surpris quelque chose?

—Je suis sûre qu’à eux deux ils manigancent quelque chose contre madame, répond la femme de chambre avec autorité.

Caroline, que Justine observe dans la glace, est devenue pâle; toutes les tortures de la petite misère précédente reviennent, et Justine se voit devenue nécessaire autant que les espions le sont au gouvernement quand on découvre une conspiration. Cependant les amies de Caroline ne s’expliquent pas pourquoi elle tient à une fille si désagréable, qui prend des airs de maîtresse, qui porte chapeau, qui fait l’impertinente...

On parle de cette domination stupide chez madame Deschars, chez madame de Fischtaminel, et l’on en plaisante. Quelques femmes entrevoient des raisons monstrueuses et qui mettent en cause l’honneur de Caroline.

AXIOME.

Dans le monde, on sait mettre des paletots à toutes les vérités, même les plus jolies.

Enfin l’_aria della calumnia_ s’exécute absolument comme si Bartholo le chantait.

Il est avéré que Caroline ne peut pas renvoyer sa femme de chambre.

Le monde s’acharne à trouver le secret de cette énigme. Madame de Fischtaminel se moque d’Adolphe, Adolphe revient chez lui furieux, fait une scène à Caroline et renvoie Justine.

Ceci produit un tel effet sur Justine, que Justine tombe malade, elle se met au lit. Caroline fait observer à son mari qu’il est difficile de jeter dans la rue une fille dans l’état où se trouve Justine, une fille qui, d’ailleurs, leur est bien attachée et qui est chez eux depuis leur mariage.

—Dès qu’elle sera rétablie, qu’elle s’en aille! dit Adolphe.

Caroline, rassurée sur Adolphe et indignement grugée par Justine, en arrive à vouloir s’en débarrasser; elle applique sur cette plaie un remède violent, et elle se décide à passer par les fourches caudines d’une autre petite misère que voici:

LES AVEUX.

Un matin, Adolphe est ultra-câliné. Le trop heureux mari cherche les raisons de ce redoublement de tendresse, et il entend Caroline, qui d’une voix caressante lui dit: —Adolphe?

—Quoi! répond-il effrayé du tremblement intérieur accusé par la voix de Caroline.

—Promets-moi de ne pas te fâcher.

—Oui.

—De ne pas m’en vouloir...

—Jamais! Dis.

—De me pardonner et de ne jamais me parler de cela...

—Mais dis-donc!...

—D’ailleurs, tous les torts sont à toi...

—Voyons!... ou je m’en vais...

—Il n’y a que toi qui puisses me faire sortir de l’embarras où je suis... et à cause de toi!...

—Mais voyons...

—Il s’agit de...

—De?

—De Justine.

—Ne m’en parle pas, elle est renvoyée, je ne veux plus la voir, sa manière d’être expose votre réputation...

—Et que peut-on dire? que t’a-t-on dit?

La scène tourne, il en résulte une sous-explication qui fait rougir Caroline dès qu’elle aperçoit la portée des suppositions de ses meilleures amies, enchantées toutes de trouver des raisons bizarres à sa vertu.

—Eh bien, Adolphe, c’est toi qui me vaux tout cela! Pourquoi ne m’as-tu rien dit de Frédéric...

—Le Grand? le roi de Prusse?

—Voilà bien les hommes!... Tartufe, voudrais-tu me faire croire que tu aies oublié, depuis si peu temps, ton fils, le fils de mademoiselle Suzanne Beauminet!

—Tu sais...

—Tout!... Et la mère Mahuchet, et tes sorties pour faire dîner le petit quand il a congé.

Quelquefois, l’Affaire-Chaumontel est un enfant naturel, c’est l’espèce la moins dangereuse des Affaires-Chaumontel.

—Quels chemins de taupe vous savez faire, vous autres dévotes! s’écrie Adolphe épouvanté.

—C’est Justine qui a tout découvert.

—Ah! je comprends maintenant la raison de ses insolences...

—Ah! va, mon ami, ta Caroline a été bien malheureuse, et cet espionnage dont la cause est mon amour insensé pour toi, car je t’aime... à devenir folle... Non, si tu me trahissais, je m’enfuirais au bout du monde... Eh bien, cette jalousie à faux m’a mise sous la domination de Justine... Ainsi, mon chat, tire-moi de là!

—Que cela t’apprenne, mon ange, à ne jamais te servir de tes domestiques si tu veux qu’ils te servent. C’est la plus basse des tyrannies. Être à la merci de ses gens.

Adolphe profite de cette circonstance pour épouvanter Caroline, car il pense à ses futures Affaires-Chaumontel, et voudrait bien ne plus être espionné.

Justine est mandée, Adolphe la renvoie immédiatement sans vouloir qu’elle s’explique. Caroline croit sa petite misère finie. Elle prend une autre femme de chambre.

Justine, à qui ses douze ou quinze mille francs ont mérité les attentions d’un porteur d’eau à la voie, devient madame Chavagnac et entreprend le commerce de la fruiterie. Dix mois après Caroline reçoit par un commissionnaire, en l’absence d’Adolphe, une lettre écrite sur du papier écolier, en jambages qui voudraient trois mois d’orthopédie, et ainsi conçue:

_Madam!_

_Vous êt hindigneuman trompai perre msieu poure mame deux Fischtaminelle, ile i vat tou lé soarres, ai vous ni voilliez queu du feux; vous n’avet queu ceu que vou mairitte j’ean sui contant, ai j’ai bien éloneure de vou saluair._

Caroline bondit comme une lionne piquée par un taon; elle se replace d’elle même sur le gril du soupçon, elle recommence sa lutte avec l’inconnu.

Quand elle a reconnu l’injustice de ses soupçons, il arrive une autre lettre qui lui offre de lui donner des renseignements sur une Affaire-Chaumontel que Justine a éventée.

La petite misère des Aveux, souvenez-vous-en, mesdames, est souvent plus grave que celle-ci.

HUMILIATIONS.

A la gloire des femmes, elles tiennent encore à leurs maris, quand leurs maris ne tiennent plus à elles, non-seulement parce qu’il existe, socialement parlant, plus de liens entre une femme mariée et un homme, qu’entre cet homme et sa femme; mais encore, parce que la femme a plus de délicatesse et d’honneur que l’homme, la grande question conjugale mise à part, bien entendu.

AXIOME.

Dans un mari, il n’y a qu’un homme; dans une femme mariée il y a un homme, un père, une mère et une femme.

Une femme mariée a de la sensibilité pour quatre, et pour cinq même, si l’on y regarde bien.

Or, il n’est pas inutile de faire observer ici que, pour les femmes, l’amour est une absolution générale: l’homme qui aime bien peut commettre des crimes, il est toujours blanc comme neige aux yeux de celle qui aime, s’il l’aime bien. Quant à la femme mariée, aimée ou non, elle sent si bien que l’honneur, la considération de son mari sont la fortune de ses enfants, qu’elle agit comme la femme qui aime, tant l’intérêt social est violent.

Ce sentiment profond engendre pour quelques Carolines des petites misères qui, par malheur pour ce livre, ont un côté triste.

Adolphe s’est compromis. N’énumérons pas toutes les manières de se compromettre, ce serait tomber dans des personnalités. Ne prenons pour exemple que de toutes les fautes sociales, celle que notre époque excuse, admet, comprend et commet le plus souvent, _le vol_ honnête, la concussion bien déguisée, une tromperie excusable quand elle a réussi, comme de s’entendre avec qui de droit pour vendre sa propriété le plus cher possible à une ville, à un département, etc.

Ainsi, dans une faillite, pour se _couvrir_ (ceci veut dire récupérer sa créance), Adolphe a trempé dans les actes illicites qui peuvent mener un homme à témoigner en cour d’assises. On ne sait même pas si le hardi créancier ne sera pas considéré comme complice.

Remarquez que dans toutes les faillites, pour les maisons les plus honorables, _se couvrir_ est regardé comme le plus saint des devoirs; mais il s’agit de ne pas laisser trop voir, comme dans la prude Angleterre, le mauvais côté de _la couverture_.

Adolphe embarrassé, car son conseil lui a dit de ne paraître en rien, a recours à Caroline; il lui fait la leçon, il l’endoctrine, il lui apprend le Code, il veille à sa toilette, il l’équipe comme un brick envoyé en course, et il l’expédie chez un juge, chez un syndic. Le juge est un homme en apparence sévère, qui cache un libertin; il garde son sérieux en voyant entrer une jolie femme, et il dit des choses excessivement amères sur Adolphe.

—Je vous plains, madame, vous appartenez à un homme qui peut vous attirer bien des désagréments; encore quelques affaires de ce genre, et il sera tout à fait déconsidéré. Avez-vous des enfants? pardonnez-moi cette question; vous êtes si jeune, qu’il est bien naturel... Et le juge se met le plus près possible de Caroline.

—Oui, monsieur.

—Oh! bon Dieu! quel avenir! Ma première pensée était pour la femme; mais maintenant, je vous plains doublement, je songe à la mère... Ah! combien vous avez dû souffrir en venant ici... Pauvres, pauvres femmes!

—Ah! monsieur, vous vous intéressez à moi, n’est-ce pas?...

—Hélas! que puis-je? fait le juge en sondant Caroline par un regard oblique. Ce que vous me demandez est une forfaiture, je suis magistrat avant d’être homme...

—Ah! monsieur, soyez homme seulement...

—Savez-vous bien ce que vous dites-là... ma belle dame!...

Là, le magistrat consulaire prend en tremblant la main de Caroline.

Caroline, en songeant qu’il s’agit de l’honneur de son mari, de ses enfants, se dit en elle-même que ce n’est pas le cas de faire la prude, elle laisse prendre sa main, elle résiste assez pour que le galant vieillard (c’est heureusement un vieillard) y trouve une faveur.

—Allons! allons! belle dame, ne pleurez pas, reprend le magistrat, je serais au désespoir de faire couler les larmes d’une si jolie personne, nous verrons, vous viendrez demain soir m’expliquer l’affaire, il faut voir toutes les pièces, nous les compulserons ensemble...

—Monsieur...

—Mais il le faut...

—Monsieur...

—N’ayez pas peur, belle dame, un juge peut savoir accorder ce qu’on doit à la justice, et... (il prend un petit air fin) à la beauté.

—Mais, monsieur...

—Soyez tranquille, dit-il en lui tenant les mains et les pressant, et ce grand délit, nous tâcherons de le changer en peccadille. Et il reconduit Caroline atterrée d’un rendez-vous ainsi proposé.

Le syndic est un jeune homme gaillard, qui reçoit madame Adolphe en souriant. Il sourit à tout, et il la prend par la taille en souriant avec une habileté de séducteur qui ne permet pas à Caroline de se révolter, d’autant plus qu’elle se dit: «Adolphe m’a bien recommandé de ne pas irriter le syndic.»

Néanmoins Caroline, ne fût-ce que dans l’intérêt du syndic, se dégage et lui dit le: —«Monsieur!...» qu’elle a répété trois fois au juge.

—Ne m’en voulez pas, vous êtes irrésistible, vous êtes un ange, et votre mari est un monstre; car dans quelle intention envoie-t-il une sirène à un jeune homme qu’il sait inflammable?

—Monsieur, mon mari n’a pu venir lui-même; il est au lit, bien souffrant, et vous l’avez menacé d’une si terrible façon, que l’urgence...

—Il n’a donc pas d’avoué, d’agréé...

Caroline est épouvantée de cette observation, qui dévoile une profonde scélératesse chez Adolphe.

—Il a pensé, monsieur, que vous auriez des égards pour une mère de famille, pour des enfants...

—Ta, ta, ta, répond le syndic. Vous êtes venue pour attenter à mon indépendance, à ma conscience, vous voulez que je vous livre les créanciers; eh bien! je fais plus, je vous livre mon cœur, ma fortune; il veut sauver son honneur, votre mari; moi je vous donne le mien...

—Monsieur, dit-elle en essayant de relever le syndic qui s’est mis à ses pieds, vous m’épouvantez!

Elle joue la femme effrayée et gagne la porte, en sortant de cette situation délicate, comme savent en sortir les femmes, c’est-à-dire en ne compromettant rien.

—Je reviendrai, dit-elle en souriant, quand vous serez plus sage.

—Vous me laissez ainsi... prenez garde! votre mari pourra bien s’asseoir sur les bancs de la Cour d’assises; il est le complice d’une banqueroute frauduleuse, et nous savons de lui bien des choses qui ne sont pas honorables. Ce n’est pas sa première incartade; il a fait des affaires un peu sales, des tripotages indignes, vous ménagez bien l’honneur d’un homme qui se moque de son honneur comme du vôtre.

Caroline, effrayée de ces paroles, lâche la porte, la ferme et revient.

—Que voulez-vous dire, monsieur? dit-elle furieuse de cette brutale bordée.

—Eh bien! l’affaire...

—Chaumontel?

—Non, cette spéculation sur les maisons qu’il faisait bâtir par des gens insolvables.

Caroline se rappelle l’affaire entreprise par Adolphe (voyez JÉSUITISME DES FEMMES) pour doubler ses revenus; elle tremble. Le syndic a pour lui la curiosité.

—Asseyez-vous donc là. Tenez, à cette distance je serai sage, mais je pourrai vous regarder...

Et il raconte longuement cette conception due à Du Tillet le banquier, en s’interrompant pour dire: —Oh! quel joli pied, petit, menu... MADAME seule a le pied aussi petit que cela... _Du Tillet donc transigea_... —Et quelle oreille... vous a-t-on dit que vous aviez l’oreille délicieuse? —_Et Du Tillet eut raison, car il y avait déjà jugement._ —J’aime les petites oreilles... Laissez-moi faire mouler la vôtre, et je ferai tout ce que vous voudrez. —_Du Tillet profita de cela pour faire tout supporter à votre imbécile de mari_... —Oh! la jolie étoffe, vous êtes divinement mise...

—Nous en étions, monsieur?...

—Est-ce que je sais ce que je dis en admirant une tête raphaélesque comme la vôtre?

Au vingt-septième éloge, Caroline trouve de l’esprit au syndic: elle lui fait un compliment et s’en va sans connaître à fond l’histoire de cette entreprise qui, dans le temps, a dévoré trois cent mille francs.

Cette petite misère a d’énormes variantes.

EXEMPLE: Adolphe est brave et susceptible; il est à la promenade aux Champs-Élysées, il y a foule, et dans cette foule certains jeunes gens sans délicatesse se permettent des plaisanteries à la Panurge: Caroline les souffre sans avoir l’air de s’en apercevoir pour éviter un duel à son mari.

AUTRE EXEMPLE: Un enfant du genre Terrible, dit devant le monde:

—Maman, est-ce que tu laisserais Justine me donner des giffles?

—Non, certes...

—Pourquoi demandes-tu cela, mon petit homme, dit madame Foullepointe.

—C’est qu’elle vient de donner un fameux soufflet à papa, qui est bien plus fort que moi.

Madame Foullepointe se met à rire, et Adolphe, qui pensait à faire la cour à madame Foullepointe, se voit plaisanté cruellement par elle après avoir eu (voir les DERNIÈRES QUERELLES) une première-dernière querelle avec Caroline.

LA DERNIÈRE QUERELLE.

Dans tous les ménages, maris et femmes entendent sonner une heure fatale. C’est un vrai glas, la mort de la jalousie, une grande, une noble, une charmante passion, le seul véritable symptôme de l’amour, s’il n’est pas toutefois _son double_. Quand une femme n’est plus jalouse de son mari, tout est dit, elle ne l’aime plus. Aussi, l’amour conjugal s’éteint-il dans la dernière querelle que fait une femme.

AXIOME.

Dès qu’une femme ne querelle plus son mari, le minotaure est assis dans un fauteuil au coin de la cheminée de la chambre à coucher, et il tracasse avec le bout de sa canne ses bottes vernies.

Toutes les femmes doivent se rappeler leur dernière querelle, cette suprême petite misère qui souvent éclate à propos d’un rien, ou plus souvent encore à l’occasion d’un fait brutal, d’une preuve décisive. Ce cruel adieu à la croyance, aux enfantillages de l’amour, à la vertu même, est en quelque sorte capricieux comme la vie. Comme la vie, il n’est le même dans aucun ménage.

Ici peut-être l’auteur doit-il chercher toutes les variétés de querelles, s’il veut être exact.

Ainsi, Caroline aura découvert que la robe judiciaire du syndic de l’Affaire-Chaumontel cache une robe d’une étoffe infiniment moins rude, d’une couleur agréable, soyeuse; qu’enfin Chaumontel a des cheveux blonds et des yeux bleus.

Ou bien Caroline, levée avant Adolphe, aura vu le paletot jeté sur un fauteuil à la renverse, et la ligne d’un petit papier parfumé, sortant de la poche de côté, l’aura frappée de son blanc, comme un rayon de soleil entrant par une fente de la fenêtre dans une chambre bien close; —ou elle aura fait craquer ce petit billet en serrant Adolphe dans ses bras et lui tâtant cette poche d’habit; —ou elle aura été comme instruite par le parfum étranger qu’elle sentait depuis quelque temps sur Adolphe, et elle aura lu ces quelques lignes:

«_Haingra, séjé ce que tu veu dire avaic Hipolite, vien, e tu vairas si jen thême._»

Ou ceci:

«Hier, mon ami, vous vous êtes fait attendre, que sera-ce demain?»

Ou ceci:

«Les femmes qui vous aiment, mon cher monsieur, sont bien malheureuses de vous tant haïr quand vous n’êtes pas près d’elles; prenez garde, la haine qui dure pendant votre absence pourrait empiéter sur les moments où l’on vous voit.»

Ou ceci:

«Faquin de Chodoreille, que faisais-tu donc hier sur le boulevard avec une femme pendue à ton bras? Si c’est ta femme, reçois mes compliments de condoléance sur tous ses charmes qui sont absents, elle les a sans doute mis au Mont-de-Piété; mais la reconnaissance en est perdue.»

Quatre billets émanés de la grisette, de la dame, de la bourgeoise prétentieuse ou de l’actrice parmi lesquelles Adolphe a choisi _sa belle_ (selon le vocabulaire Fischtaminel).

Ou bien Caroline, amenée voilée, par Ferdinand, au Ranelagh, a vu de ses yeux Adolphe se livrant avec fureur à la polka, tenant dans ses bras une des dames d’honneur de la reine Pomaré; —ou bien Adolphe se sera pour la septième fois trompé de nom et aura, le matin en s’éveillant, appelé sa femme Juliette, Charlotte ou Lisa; —ou bien un marchand de comestibles, un restaurateur, envoie en l’absence de monsieur des notes accusatrices qui tombent entre les mains de Caroline.

PIÈCES DE L’AFFAIRE-CHAUMONTEL

=A LA PARTIE FINE.=

DOIT A PERRAULT M. ADOLPHE.

_Livré chez madame Schontz, le 6 janvier 18.._, un pâté de foie gras. 22 fr. 50 c. Six bouteilles de divers vins. 70 » _Fourni à l’Hôtel du Congrès, le 11 février, nº 21_, un déjeuner fin, prix convenu. 100 » —————————— Total. 192 fr. 50 c.

Caroline étudie les dates et retrouve dans sa mémoire des rendez-vous relatifs à l’Affaire-Chaumontel. Adolphe avait désigné le jour des Rois pour une réunion où on devait enfin toucher la collocation de l’Affaire-Chaumontel. Le 11 février, il avait rendez-vous chez le notaire pour signer une quittance dans l’Affaire-Chaumontel.

Ou bien... Mais vouloir formuler tous les hasards, c’est une entreprise de fou.

Chaque femme se rappellera comment le bandeau qu’elle avait sur les yeux est tombé; comment, après bien des doutes, des déchirements de cœur, elle est arrivée à ne faire une querelle que pour clore le roman, pour mettre le signet au livre, stipuler son indépendance, ou commencer une nouvelle vie.

Quelques femmes sont assez heureuses pour avoir pris les devants, elles font cette querelle en manière de justification.

Les femmes nerveuses éclatent et se livrent à des violences.

Les femmes douces prennent un petit ton décidé qui fait trembler les plus intrépides maris. Celles qui n’ont pas encore de vengeance prête pleurent beaucoup.

Celles qui vous aiment pardonnent. Ah! elles conçoivent si bien, comme la femme appelée ma Berline, que leur Adolphe soit aimé des Françaises, qu’elles sont heureuses de posséder légalement un homme dont raffolent toutes les femmes.

Certaines femmes à lèvres serrées comme des coffres-forts, à teint brouillé, à bras maigres, se font un malicieux plaisir de promener leur Adolphe dans les fanges du mensonge, dans les contradictions; elles le questionnent (VOIR LA MISÈRE DANS LA MISÈRE) comme un magistrat qui questionne le criminel, en se réservant la jouissance fielleuse d’aplatir ses dénégations par des preuves directes à un moment décisif. Généralement, dans cette scène capitale de la vie conjugale, le beau sexe est bourreau là où, dans le cas contraire, l’homme est assassin.

Voici comment: Cette dernière querelle (vous allez savoir pourquoi l’auteur l’a nommée _dernière_) se termine toujours par une promesse solennelle, sacrée, que font les femmes délicates, nobles, ou simplement spirituelles, c’est dire toutes les femmes, et que nous donnons sous sa plus belle forme.

—Assez, Adolphe! nous ne nous aimons plus; tu m’as trahie, et je ne l’oublierai jamais. On peut pardonner, mais oublier, c’est impossible.

Les femmes ne se font implacables que pour rendre leur pardon charmant: elles ont deviné Dieu.

Nous avons à vivre en commun comme deux amis, dit Caroline en continuant. Eh bien! vivons comme deux frères, deux camarades. Je ne veux pas te rendre la vie insupportable, et je ne te parlerai jamais de ce qui vient de se passer...

Adolphe tend la main à Caroline: celle-ci prend la main, la lui serre à l’anglaise. Adolphe remercie Caroline, entrevoit le bonheur: il s’est fait de sa femme une sœur, et il croit redevenir garçon.

Le lendemain, Caroline se permet une allusion très-spirituelle (Adolphe ne peut pas s’empêcher d’en rire) à l’Affaire-Chaumontel. Dans le monde, elle lance des généralités qui deviennent des particularités sur cette dernière querelle.

Au bout d’une quinzaine, il ne se passe pas de jour où Caroline n’ait rappelé la dernière querelle en disant: —C’était le jour où j’ai trouvé dans ta poche la facture Chaumontel; Ou: —C’est depuis notre dernière querelle...; ou: —C’est le jour où j’ai vu clair dans la vie, etc. Elle assassine Adolphe, elle le martyrise! Dans le monde, elle dit des choses terribles.

—Nous sommes heureuses, ma chère, le jour où nous n’aimons plus: c’est alors que nous savons nous faire aimer... Et elle regarde Ferdinand.

—Ah! vous avez aussi votre Affaire-Chaumontel, dit-elle à madame Foullepointe.

Enfin, la dernière querelle ne finit jamais, d’où cet axiome:

Se donner un tort vis-à-vis de sa femme légitime, c’est résoudre le problème du mouvement perpétuel.

FAIRE FOUR.

Les femmes, et surtout les femmes mariées, se fichent des idées dans leur _dure-mère_ absolument comme elles plantent des épingles dans leur pelote; et le diable, entendez-vous? le diable ne les pourrait pas retirer; elles seules se réservent le droit de les y piquer, de les dépiquer et de les y repiquer.

Caroline est revenue un soir de chez madame Foullepointe dans un état violent de jalousie et d’ambition.

Madame Foullepointe, la _lionne_... Ce mot exige une explication. C’est le néologisme à la mode, il répond à quelques idées, fort pauvres d’ailleurs, de la société présente: il faut l’employer pour se faire comprendre, quand on veut dire une femme à la mode. Cette lionne donc monte à cheval tous les jours, et Caroline s’est mis en tête d’apprendre l’équitation.

Remarquez que, dans cette phase conjugale, Adolphe et Caroline sont dans cette saison que nous avons nommée LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES MÉNAGES, ou qu’ils se sont déjà fait deux ou trois DERNIÈRES QUERELLES.

—Adolphe, dit-elle, veux-tu me faire plaisir?

—Toujours...

—Tu me refuseras?

—Mais, si ce que tu me demandes est possible, je suis prêt...

—Ah! déjà... Voilà bien le mot d’un mari... si...

—Voyons?

—Je voudrais apprendre à monter à cheval.

—Mais, Caroline, est-ce possible?

Caroline regarde par la portière, et tente d’essuyer une larme sèche.

—Écoute-moi! reprend Adolphe: puis-je te laisser aller seule au manége? puis-je t’y accompagner au milieu des tracas que me donnent en ce moment les affaires? Qu’as-tu donc? Je te donne, il me semble, des raisons péremptoires.

Adolphe aperçoit une écurie à louer, l’achat d’un poney, l’introduction au logis d’un groom et d’un cheval de domestique, tous les ennuis de la _lionnerie_ femelle.

Quand on donne à une femme des raisons au lieu de lui donner ce qu’elle veut, peu d’hommes ont osé descendre au fond de ce petit gouffre appelé le cœur, pour y mesurer la force de la tempête qui s’y fait subitement.

—Des raisons! Mais si vous en voulez, en voici, s’écrie Caroline. Je suis votre femme: vous ne vous souciez plus de me plaire. Et la dépense donc! Vous vous trompez bien en ceci, mon ami!

Les femmes ont autant d’inflexions de voix pour prononcer ces mots: _Mon Ami_, que les Italiens en ont trouvé pour dire: _Amico_; j’en ai compté vingt-neuf qui n’expriment encore que les différents degrés de la haine.

—Ah! tu verras, reprend Caroline. Je serai malade, et vous payerez à l’apothicaire et au médecin ce que vous aurait coûté le cheval. Je serai chez moi claquemurée, et c’est tout ce que vous voulez. Je m’y attendais. Je vous ai demandé cette permission, sûre d’un refus: je voulais uniquement savoir comment vous vous y prendriez pour le faire.

—Mais... Caroline.

—Me laisser seule au manége! dit-elle en continuant sans avoir entendu. Est-ce une raison? Ne puis-je y aller avec madame de Fischtaminel? Madame de Fischtaminel apprend à monter à cheval, et je ne crois pas que monsieur de Fischtaminel l’accompagne.

—Mais... Caroline.

—Je suis enchantée de votre sollicitude, vous tenez beaucoup trop à moi, vraiment. Monsieur de Fischtaminel a plus de confiance en sa femme que vous en la vôtre. Il ne l’y accompagne pas, lui! Peut-être est-ce à cause de cette confiance que vous ne voulez pas me voir au manége, où je puis être témoin du vôtre avec la Fischtaminel.

Adolphe essaye de cacher l’ennui que lui donne ce torrent de paroles, qui commence à moitié chemin de son domicile et qui ne trouve pas de mer où se jeter. Quand Caroline est dans sa chambre, elle continue toujours:

—Tu vois que si des raisons pouvaient me rendre la santé, m’empêcher de souhaiter un exercice que la nature m’indique, je ne manquerais pas de raison à me donner, que je connais toutes les raisons à donner, et que je me les suis données avant de te parler.

Ceci, mesdames, peut d’autant mieux s’appeler le prologue du drame conjugal, que c’est rudement débité, commenté de gestes, orné de regards et autres vignettes avec lesquels vous illustrez ces chefs-d’œuvre.

Caroline, une fois qu’elle a semé dans le cœur d’Adolphe l’appréhension d’une scène à demande continue, a senti sa haine _de côté gauche_ redoublée contre son gouvernement. Madame boude, et boude si sauvagement, qu’Adolphe est forcé de s’en apercevoir, sous peine d’être _minautorisé_, car tout est fini, sachez-le bien, entre deux êtres mariés par monsieur le maire, ou seulement à Gretna-Green, lorsqu’un d’eux ne s’aperçoit plus de la bouderie de l’autre.

AXIOME.

Une bouderie rentrée est un poison mortel.

C’est pour éviter ce suicide de l’amour que notre ingénieuse France inventa les boudoirs. Les femmes ne pouvaient pas avoir les saules de Virgile dans le système de nos habitations modernes. A la chute des oratoires, ces petits endroits devinrent des boudoirs.

Ce drame conjugal a trois actes. L’acte du prologue: il est joué. Vient l’acte de la fausse coquetterie: c’est un de ceux où les Françaises ont le plus de succès.

Adolphe vague par la chambre en se déshabillant; et pour un homme, se déshabiller, c’est devenir excessivement faible.

Certes, à tout homme de quarante ans, cet axiome paraîtra profondément juste:

AXIOME.

Les idées d’un homme qui n’a plus de bretelles ni de bottes ne sont plus celles d’un homme qui porte ces deux tyrans de notre esprit.

Remarquez que ceci n’est un axiome que dans la vie conjugale. En morale, c’est ce que nous appelons un théorème relatif.

Caroline mesure, comme un jockey sur le terrain des courses, le moment où elle pourra distancer son adversaire. Elle s’arrange alors pour être d’une séduction irrésistible pour Adolphe.

Les femmes possèdent une mimique de pudeur, une science de voltige, des secrets de colombe effarouchée, un registre particulier pour chanter, comme Isabelle au quatrième acte de _Robert le Diable_: «_Grâce pour toi! grâce pour moi!_» qui laissent les entraîneurs de chevaux à mille piques au-dessous d’elles. Comme toujours, le Diable succombe. Que voulez-vous? C’est l’histoire éternelle, c’est le grand mystère catholique du serpent écrasé, de la femme délivrée qui devient la grande force sociale, disent les fouriéristes. C’est en ceci surtout que consiste la différence de l’esclave orientale à l’épouse de l’Occident.

Sur l’oreiller conjugal, le second acte se termine par des onomatopées qui sont toutes à la paix. Adolphe, de même que les enfants devant une tarte, a promis tout ce que voulait Caroline.

TROISIÈME ACTE. —(Au lever du rideau, la scène représente une chambre à coucher extrêmement en désordre. Adolphe, déjà vêtu de sa robe de chambre, essaye de sortir et sort furtivement sans éveiller Caroline, qui dort d’un profond sommeil.)

Caroline, extrêmement heureuse, se lève, va consulter son miroir, et s’inquiète du déjeuner. Une heure après, quand elle est prête, elle apprend que le déjeuner est servi.

—Avertissez monsieur!

—Madame, monsieur est dans le petit salon.

—Que tu n’es ben gentil, mon petit homme, dit-elle en allant au-devant d’Adolphe et reprenant le langage enfantin, câlin, de la lune de miel.

—Et de quoi?

—Eh bien! de n’avoir permis que ta Liline monte à dada...

OBSERVATION. —Pendant la lune de miel, quelques époux, très-jeunes, ont pratiqué des langages que, dans l’antiquité, Aristote avait déjà classés et définis (voir sa Pédagogie). Ainsi donc on parle en _youyou_, on parle en _lala_, on parle en _nana_, comme les mères et les nourrices parlent aux enfants. C’est là une des raisons secrètes, discutées et reconnues dans de gros in-quarto par les Allemands, qui déterminèrent les Cabires, créateurs de la mythologie grecque, à représenter l’Amour en enfant. Il y a d’autres raisons que connaissent les femmes, et dont la principale est, selon elles, que l’amour chez les hommes est toujours petit.

—Où donc as-tu pris cela, ma belle? sous ton bonnet?

—Comment?...

Caroline reste plantée sur ses jambes; elle ouvre des yeux agrandis par la surprise. Épileptique en dedans, elle n’ajoute pas un mot: elle regarde Adolphe. Sous les feux sataniques de ce regard, Adolphe accomplit un quart de conversion vers la salle à manger; mais il se demande en lui-même s’il ne faut pas laisser Caroline prendre une leçon, en recommandant à l’écuyer de la dégoûter de l’équitation par la dureté de l’enseignement.

Rien de terrible comme une comédienne qui compte sur un succès, et qui _fait four_.

En argot de coulisses, faire four c’est ne voir personne dans la salle ni recueillir aucun applaudissement, c’est beaucoup de peine prise pour rien, c’est l’insuccès à son apogée.

Cette petite misère (elle est très-petite) se reproduit de mille manières dans la vie conjugale, quand la lune de miel est finie, et que les femmes n’ont pas une fortune à elles.

Malgré la répugnance de l’auteur à glisser des anecdotes dans un ouvrage tout aphoristique, dont le tissu ne comporte que des observations plus ou moins fines et très-délicates, par le sujet du moins, il lui semble nécessaire d’orner cette page d’un fait dû d’ailleurs à l’un de nos premiers médecins. Cette répétition du sujet renferme une règle de conduite à l’usage des docteurs parisiens.

Un mari se trouvait dans le cas de notre Adolphe. Sa Caroline, ayant fait four une première fois, s’entêtait à triompher, car souvent Caroline triomphe! Celle-là jouait la comédie de la maladie nerveuse (voyez la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE, Méditation XXVI, paragraphe _des Névroses_). Elle était depuis deux mois étendue sur son divan, se levant à midi, renonçant à toutes les jouissances de Paris. Pas de spectacles... Oh! l’air empesté, les lumières! les lumières surtout!... le tapage, la sortie, l’entrée, la musique... tout cela, funeste! d’une excitation terrible!

Pas de parties de campagne... Oh! c’était son désir; mais il lui fallait (_desiderata_) une voiture à elle, des chevaux à elle... Monsieur ne voulait pas lui donner un équipage. Et aller en _locati_, en fiacre... rien que d’y penser elle avait des nausées!

Pas de cuisine... la fumée des viandes faisait soulever le cœur de madame. Madame buvait mille drogues que sa femme de chambre ne lui voyait jamais prendre.

Enfin une dépense effrayante en effets, en privations, en poses, en blanc de perle pour se montrer d’une pâleur de morte, en machines, absolument comme quand une administration théâtrale répand le bruit d’une mise en scène fabuleuse.

On en était à croire qu’un voyage aux eaux, à Ems, Hombourg, à Carlsbad, pourrait à peine guérir madame; mais elle ne voulait pas se mettre en route sans aller dans sa voiture. Toujours la voiture!

Cet Adolphe tenait bon, et ne cédait pas.

Cette Caroline, en femme excessivement spirituelle, donnait raison à son mari.

—Adolphe a raison, disait-elle à ses amies, c’est moi qui suis folle; il ne peut pas, il ne doit pas encore prendre voiture; les hommes savent mieux que nous où en sont leurs affaires...

Par moments cet Adolphe enrageait! les femmes ont des façons qui ne sont justiciables que de l’enfer. Enfin le troisième mois, il rencontre un de ses amis de collége, sous-lieutenant dans le corps des médecins, ingénu comme tout jeune docteur, n’ayant ses épaulettes que d’hier et pouvant commander feu!

—Jeune femme, jeune docteur, se dit notre Adolphe.

Et il propose au Bianchon futur de venir lui dire la vérité sur l’état de Caroline.

—Ma chère, il est temps que je vous amène un médecin, dit le soir Adolphe à sa femme, et voici le meilleur pour une jolie femme.

Le novice étudie en conscience, fait causer madame, la palpe avec discrétion, s’informe des plus légers diagnostics, et finit, tout en causant, par laisser fort involontairement errer sur ses lèvres, d’accord avec ses yeux, un sourire, une expression excessivement dubitatifs, pour ne pas dire ironiques. Il ordonne une médication insignifiante sur la gravité de laquelle il insiste, et il promet de revenir en voir l’effet. Dans l’antichambre, se croyant seul avec son ami de collége, il fait un haut-le-corps inexprimable.

—Ta femme n’a rien, mon cher, dit-il; elle se moque de toi et de moi.

—Je m’en doutais...

—Mais, si elle continue à plaisanter, elle finira par se rendre malade: je suis trop ton ami pour faire cette spéculation, car je veux qu’il y ait chez moi, sous le médecin, un honnête homme...

—Ma femme veut une voiture.

Comme dans le SOLO DE CORBILLARD, cette Caroline avait écouté à la porte.

Encore aujourd’hui, le jeune docteur est obligé d’épierrer son chemin des calomnies que cette charmante femme y jette à tout moment; et, pour avoir la paix, il a été forcé de s’accuser de cette petite faute de jeune homme en nommant son ennemie afin de la faire taire.

LES MARRONS DU FEU.

On ne sait pas combien il y a de nuances dans le malheur, cela dépend des caractères, de la force des imaginations, de la puissance des nerfs. S’il est impossible de saisir ces nuances si variables, on peut du moins indiquer les couleurs tranchées, les principaux accidents. L’auteur a donc réservé cette petite misère pour la dernière, car c’est la seule qui soit comique dans le malheur.

L’auteur se flatte d’avoir épuisé les principales. Aussi les femmes arrivées au port, à l’âge heureux de quarante ans, époque à laquelle elles échappent aux médisances, aux calomnies, aux soupçons, où leur liberté commence; ces femmes lui rendront-elles justice en disant que dans cet ouvrage toutes les situations critiques d’un ménage se trouvent indiquées ou représentées?

Caroline a son Affaire-Chaumontel. Elle sait susciter à son mari des sorties imprévues, elle a fini par s’entendre avec madame de Fischtaminel.

Dans tous les ménages, dans un temps donné, les madame de Fischtaminel deviennent la providence des Carolines.

Caroline câline madame de Fischtaminel avec autant de soin que l’armée d’Afrique choie Abd-el-Kader, elle lui porte la sollicitude qu’un médecin met à ne pas guérir un riche malade imaginaire. A elles deux, Caroline et madame de Fischtaminel inventent des occupations au cher Adolphe quand ni madame de Fischtaminel ni Caroline ne veulent de ce demi-dieu dans leurs pénates. Madame de Fischtaminel et Caroline, devenues par les soins de madame Foullepointe les meilleures amies du monde, ont fini même par connaître et employer cette franc-maçonnerie féminine dont les rites ne s’apprennent dans aucune initiation.

Si Caroline écrit la veille à madame de Fischtaminel ce petit billet:

«Mon ange, vous verrez vraisemblablement demain Adolphe, ne me le gardez pas trop longtemps, car je compte aller au bois avec lui sur les quatre heures; mais, si vous teniez beaucoup à l’y conduire, je l’y reprendrai. Vous devriez bien m’apprendre vos secrets d’amuser ainsi les gens ennuyés.»

Madame de Fischtaminel se dit: —Bien! j’aurai ce garçon-là sur les bras depuis midi jusqu’à cinq heures.

AXIOME.

Les hommes ne devinent pas toujours ce que signifie chez une femme une demande positive, mais une autre femme ne s’y trompe jamais: elle fait le contraire.

Ces petits êtres-là, surtout les Parisiennes, sont les plus jolis joujoux que l’industrie sociale ait inventés: il manque un sens à ceux qui ne les adorent pas, qui n’éprouvent pas une constante jubilation à les voir arrangeant leurs piéges comme elles arrangent leurs nattes, se créant des langues à part, construisant de leurs doigts frêles des machines à écraser les plus puissantes fortunes.

Un jour, Caroline a pris les plus minutieuses précautions, elle écrit la veille à madame Foullepointe d’aller à Saint-Maur avec Adolphe pour examiner une propriété quelconque à vendre, Adolphe ira déjeuner chez elle. Elle habille Adolphe, elle le lutine sur le soin qu’il met à sa toilette, et lui fait des questions saugrenues sur madame Foullepointe.

—Elle est gentille, et je la crois bien ennuyée de Charles: tu finiras par l’inscrire sur ton catalogue, vieux don Juan; mais tu n’auras plus besoin de l’Affaire-Chaumontel: je ne suis plus jalouse, tu as ton passe-port, aimes-tu mieux cela que d’être adoré?... Monstre! vois combien je suis gentille...

Dès que monsieur est parti, Caroline, qui la veille a pris soin d’écrire à Ferdinand pour venir déjeuner, fait une toilette que dans ce charmant XVIIIe siècle, si calomnié par les républicains, les humanitaires et les sots, les femmes de qualité nommaient leur habit de combat.

Caroline a tout prévu. L’Amour est le premier valet de chambre du monde: aussi la table est-elle mise avec une coquetterie diabolique. C’est du linge blanc damassé, le petit déjeuner bleu, le vermeil, le pot au lait sculpté, des fleurs partout!

Si c’est en hiver, elle a trouvé des raisins, elle a fouillé la cave pour y découvrir des bouteilles de vieux vins exquis. Les petits pains viennent du boulanger le plus fameux. Les mets succulents, le pâté de foie gras, toute cette victuaille élégante aurait fait hennir Grimod de la Reynière, ferait sourire un escompteur, et dirait à un professeur de l’ancienne Université de quoi il s’agit.

Tout est prêt. Caroline, elle, est prête de la veille: elle contemple son ouvrage. Justine soupire et arrange les meubles. Caroline ôte quelques feuilles jaunies aux fleurs des jardinières. Une femme déguise alors ce qu’il faut appeler les piaffements du cœur par ces occupations niaises où les doigts ont la puissance des tenailles, où les ongles roses brûlent, et où ce cri muet râpe le gosier: —Il ne vient pas!...

Quel coup de poignard que ce mot de Justine: —Madame, une lettre!

Une lettre au lieu d’un Ferdinand! comment se décachète-t-elle? que de siècles de vie épuisés en la dépliant! Les femmes savent cela! Quant aux hommes, quand ils ont de ces rages, ils assassinent leurs jabots.

—Justine, monsieur Ferdinand est malade!..... crie Caroline, envoyez chercher une voiture.

Au moment où Justine descend l’escalier, Adolphe monte.

—Pauvre madame! se dit Justine, il n’y a sans doute plus besoin de voiture.

—Ah çà! d’où viens-tu? s’écrie Caroline en voyant Adolphe en extase devant ce déjeuner quasi-voluptueux.

Adolphe, à qui sa femme ne sert plus depuis longtemps de festins si coquets, ne répond rien. Il devine ce dont il s’agit en retrouvant écrites sur la nappe les charmantes idées que, soit madame de Fischtaminel, soit le syndic de l’Affaire-Chaumontel, lui dessinent sur d’autres tables non moins élégantes.

—Qui donc attends-tu? dit-il en interrogeant à son tour.

—Et qui donc? ce ne peut être que Ferdinand, répond Caroline.

—Et il se fait attendre...

—Il est malade, le pauvre garçon.

Une idée drolatique passe par la tête d’Adolphe, et il répond en clignant d’un œil seulement: —Je viens de le voir.

—Où?

—Devant le Café de Paris, avec des amis...

—Mais pourquoi reviens-tu? répond Caroline, qui veut déguiser une rage homicide.

—Madame Foullepointe, que tu disais ennuyée de Charles, est depuis hier matin avec lui à Ville-d’Avray.

—Et monsieur Foullepointe?

—Il a fait un petit voyage d’agrément pour une nouvelle Affaire-Chaumontel, une jolie petite... difficulté qui lui est survenue; mais il en viendra sans doute à bout.

Adolphe s’est assis en disant: —Ça se trouve bien, j’ai l’appétit de deux loups...

Caroline s’attable en examinant Adolphe à la dérobée: elle pleure en dedans; mais elle ne tarde pas à demander d’un son de voix qu’elle a pu rendre indifférent: —Avec qui donc était Ferdinand?

—Avec des drôles qui lui font voir mauvaise compagnie. Ce jeune homme-là se gâte: il va chez madame Schontz, chez les lorettes, tu devrais écrire à ton oncle. C’était sans doute quelque déjeuner provenu d’un pari fait chez mademoiselle Malaga..... Il regarde sournoisement Caroline, qui baisse les yeux pour cacher ses larmes. Comme tu t’es faite jolie ce matin, reprend Adolphe. Ah! tu es bien la femme de ton déjeuner... Ferdinand ne déjeunera certes pas si bien que moi... etc.

Adolphe manie si bien la plaisanterie, qu’il inspire à sa femme l’idée de punir Ferdinand. Adolphe, qui se donne pour avoir l’appétit de deux loups, fait oublier à Caroline qu’il y a pour elle citadine à la porte.

La portière de Ferdinand arrive sur les deux heures, au moment où Adolphe dort sur un divan. Cette Iris des garçons vient dire à Caroline que monsieur Ferdinand a bien besoin de quelqu’un.

—Il est ivre? demande Caroline furieuse.

—Il s’est battu ce matin, madame.

Caroline tombe évanouie, se relève et court chez Ferdinand, en dévouant Adolphe aux dieux infernaux.

Quand les femmes sont les victimes de ces petites combinaisons, aussi spirituelles que les leurs, elles s’écrient alors: —Les hommes sont d’affreux monstres!

ULTIMA RATIO.

Voici notre dernière observation. Aussi bien, cet ouvrage commence-t-il à vous paraître fatigant, autant que le sujet lui-même si vous êtes marié.

Cette œuvre, qui, selon l’auteur, est à la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE ce que l’Histoire est à la Philosophie, ce qu’est le Fait à la Théorie, a eu sa logique, comme la vie prise en grand a la sienne.

Et voici quelle est cette logique fatale, terrible. Au moment où s’arrête la première partie de ce livre, plein de plaisanteries sérieuses, Adolphe est arrivé, vous avez dû vous en apercevoir, à une indifférence complète en matière matrimoniale.

Il a lu des romans dont les auteurs conseillent aux maris gênants tantôt de s’embarquer pour l’autre monde, tantôt de bien vivre avec les pères de leurs enfants, de les choyer, de les adorer; car, si la littérature est l’image des mœurs, il faudrait admettre que les mœurs reconnaissent les défauts signalés par la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE dans cette institution fondamentale. Plus d’un grand talent a porté des coups terribles à cette base sociale sans l’ébranler.

Adolphe a surtout beaucoup trop lu sa femme, et il déguise son indifférence sous ce mot profond: l’indulgence. Il est indulgent pour Caroline, il ne voit plus en elle que la mère de ses enfants, un bon compagnon, un ami sûr, un frère.

Au moment où finissent ici les petites misères de la femme, Caroline, beaucoup plus habile, est arrivée à pratiquer cette profitable indulgence; mais elle ne renonce pas à son cher Adolphe. Il est dans la nature de la femme de ne rien abandonner de ses droits. DIEU ET MON DROIT... CONJUGAL! est, comme on sait, la devise de l’Angleterre, surtout aujourd’hui.

Les femmes ont un si grand amour de domination, qu’à ce sujet nous raconterons une anecdote qui n’a pas dix ans. C’est une très-jeune anecdote.

Un des grands dignitaires de la chambre des pairs avait une Caroline, légère comme presque toutes les Carolines. Ce nom porte bonheur aux femmes. Ce dignitaire, alors très-vieillard, était d’un côté de la cheminée et Caroline de l’autre. Caroline atteignait à ce lustre pendant lequel les femmes ne disent plus leur âge. Un ami vint leur apprendre le mariage d’un général qui jadis avait été l’ami de leur maison.

Caroline entre dans un désespoir à larmes vraies; elle jette les hauts cris, elle rompt si bien la tête au grand dignitaire, qu’il essaye de la consoler. Au milieu de ses phrases, le comte s’échappe jusqu’à dire à sa femme: —Enfin, que voulez-vous, ma chère, il ne pouvait cependant pas vous épouser!

Et c’était un des plus hauts fonctionnaires de l’État, mais un ami de Louis XVIII, et nécessairement un peu Pompadour.

Toute la différence de la situation d’Adolphe et de Caroline existe donc en ceci: que si monsieur ne se soucie plus de madame, elle conserve le droit de se soucier de monsieur.

Maintenant, écoutons ce qu’on nomme le _qu’en dira-t-on_? objet de la conclusion de cet ouvrage.

COMMENTAIRE OU L’ON EXPLIQUE LA FELICHITTA DES FINALES.

Qui n’a pas entendu dans sa vie un opéra italien quelconque?... Vous avez dû, dès lors, remarquer l’abus musical du mot _felichitta_, prodigué par le poëte et par les chœurs à l’heure où tout le monde s’élance hors de sa loge ou quitte sa stalle.

Affreuse image de la vie. On en sort au moment où l’on entend la _felichitta_.

Avez-vous médité sur la profonde vérité qui règne dans ce _finale_, au moment où le musicien lance sa dernière note et l’auteur son dernier vers, où l’orchestre donne son dernier coup d’archet, sa dernière insufflation, où les chanteurs se disent: «Allons souper!» où les choristes se disent: «Quel bonheur, il ne pleut pas!...» Eh bien! dans tous les états de la vie on arrive à un moment où la plaisanterie est finie, où le tour est fait, où l’on peut prendre son parti, où chacun chante la _felichitta_ de son côté. Après avoir passé par tous les _duos_, les _solos_, les _strettes_, les _coda_, les morceaux d’ensemble, les _duettini_, les _nocturnes_, les phases que ces quelques scènes, prises dans l’océan de la vie conjugale, vous indiquent, et qui sont des thèmes dont les variations auront été devinées par les gens d’esprit tout aussi bien que par les niais (en fait de souffrances, nous sommes tous égaux!) la plupart des ménages parisiens arrivent, dans un temps donné, au chœur final que voici:

L’ÉPOUSE, _à une jeune femme qui en est à l’été de la Saint-Martin conjugale_. —Ma chère, je suis la femme la plus heureuse de la terre. Adolphe est bien le modèle des maris, bon, pas tracassier, complaisant. N’est-ce pas, Ferdinand?

(Caroline s’adresse au cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate, à cheveux luisants, à bottes vernies, habit de la coupe la plus élégante, chapeau à ressorts, gants de chevreau, gilet bien choisi, tout ce qu’il y a de mieux en moustaches, en favoris, en virgule à la Mazarin, et doué d’une admiration profonde, muette, attentive pour Caroline.)

LE FERDINAND. —Adolphe est si heureux d’avoir une femme comme vous! Que lui manque-t-il? Rien.

L’ÉPOUSE. —Dans les commencements, nous étions toujours à nous contrarier; mais maintenant nous nous entendons à merveille. Adolphe ne fait plus que ce qui lui plaît, il ne se gêne point; je ne lui demande plus ni où il va ni ce qu’il a vu. L’indulgence, ma chère amie, là est le grand secret du bonheur. Vous en êtes encore aux petits taquinages, aux jalousies à faux, aux brouilles, aux coups d’épingles. A quoi cela sert-il? Notre vie, à nous autres femmes, est bien courte! Qu’avons-nous? dix belles années! Pourquoi les meubler d’ennui? J’étais comme vous; mais un beau jour, j’ai connu madame Foullepointe, une femme charmante, qui m’a éclairée et m’a enseigné la manière de rendre un homme heureux... Depuis, Adolphe a changé du tout au tout: il est devenu ravissant. Il est le premier à me dire avec inquiétude, avec effroi même, quand je vais au spectacle et que sept heures nous trouvent seuls ici: —Ferdinand va venir te prendre, n’est-ce pas? N’est-ce pas Ferdinand?

LE FERDINAND. —Nous sommes les meilleurs cousins du monde.

LA JEUNE AFFLIGÉE. —En viendrais-je donc là?

LE FERDINAND. —Ah! vous êtes bien jolie, madame, et rien ne vous sera plus facile.

L’ÉPOUSE, _irritée_. —Eh bien, adieu, ma petite. (_La jeune affligée sort._) Ferdinand, vous me payerez ce mot-là.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

FERDINAND.

Cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate, à cheveux luisants, à bottes vernies.

(VIE CONJUGALE.)]

L’ÉPOUX, _sur le boulevard Italien_. —Mon cher (_il tient monsieur de Fischtaminel par le bouton du paletot_), vous en êtes encore à croire que le mariage est basé sur la passion. Les femmes peuvent, à la rigueur, aimer un seul homme, mais nous autres!... Mon Dieu, la Société ne peut pas dompter la Nature. Tenez, le mieux, en ménage, est d’avoir l’un pour l’autre une indulgence plénière, à la condition de garder les apparences. Je suis le mari le plus heureux du monde. Caroline est une amie dévouée, elle me sacrifierait tout, jusqu’à mon cousin Ferdinand, s’il le fallait... oui, vous riez, elle est prête à tout faire pour moi. Vous vous entortillez encore dans les ébouriffantes idées de dignité, d’honneur, de vertu, d’ordre social. La vie ne se recommence pas, il faut la bourrer de plaisir. Voici deux ans qu’il ne s’est dit entre Caroline et moi le moindre petit mot aigre. J’ai dans Caroline un camarade avec qui je puis tout dire, et qui saurait me consoler dans les grandes circonstances. Il n’y a pas entre nous la moindre tromperie, et nous savons à quoi nous en tenir. Nos rapprochements sont des vengeances, comprenez-vous? Nous avons ainsi changé nos devoirs en plaisirs. Nous sommes souvent plus heureux alors que dans cette fadasse saison, appelée la lune de miel. Elle me dit quelquefois: —Je suis grognon, laisse-moi, va-t’en. L’orage tombe sur mon cousin. Caroline ne prend plus ses airs de victime, et dit du bien de moi à l’univers entier. Enfin! elle est heureuse de mes plaisirs. Et, comme c’est une très-honnête femme, elle est de la plus grande délicatesse dans l’emploi de notre fortune. Ma maison est bien tenue. Ma femme me laisse la disposition de ma réserve sans aucun contrôle. Et voilà. Nous avons mis de l’huile dans les rouages; vous, vous y mettez des cailloux, mon cher Fischtaminel. Il n’y a que deux partis à prendre: le couteau du More de Venise, ou la besaiguë de Joseph. Le costume d’Othello, mon cher, est très-mal porté; ce n’est plus qu’un turc de carnaval; moi, je suis charpentier, en bon catholique.

CHŒUR, _dans un salon au milieu d’un bal_. —Madame Caroline est une femme charmante!

UNE FEMME A TURBAN. —Oui, pleine de convenance, de dignité.

UNE FEMME QUI A SEPT ENFANTS. —Ah! elle a su prendre son mari.

UN AMI DE FERDINAND. —Mais elle aime beaucoup son mari. Adolphe est, d’ailleurs, un homme très-distingué, plein d’expérience.

UNE AMIE DE MADAME FISCHTAMINEL. —Il adore sa femme. Chez eux, point de gêne, tout le monde s’y amuse.

MONSIEUR FOULLEPOINTE. —Oui, c’est une maison fort agréable.

UNE FEMME DONT ON DIT BEAUCOUP DE MAL. —Caroline est bonne, obligeante, elle ne dit de mal de personne.

UNE DANSEUSE _qui revient à sa place_. —Vous souvenez-vous comme elle était ennuyeuse dans le temps où elle connaissait les Deschars?

MADAME FISCHTAMINEL. —Oh! elle et son mari, deux fagots d’épines... des querelles continuelles. (_Madame Fischtaminel s’en va._)

UN ARTISTE. —Mais le sieur Deschars se dissipe, il va dans les coulisses; il paraît que madame Deschars a fini par lui vendre sa vertu trop cher.

UNE BOURGEOISE, _effrayée pour sa fille de la tournure que prend la conversation_. —Madame de Fischtaminel est charmante ce soir.

UNE FEMME DE QUARANTE ANS, _sans emploi_. —Monsieur Adolphe a l’air aussi heureux que sa femme.

LA JEUNE PERSONNE. —Quel joli jeune homme que monsieur Ferdinand! (_Sa mère lui donne vivement un petit coup de pied._) —Que me veux-tu maman?

LA MÈRE. (_Elle regarde fixement sa fille._) —On ne dit cela, ma chère, que de son prétendu; monsieur Ferdinand n’est pas à marier.

UNE DAME TRÈS-DÉCOLLETÉE _à une autre non moins décolletée_. —(_Sotto voce._) —Ma chère, tenez, la morale de tout cela, c’est qu’il n’y a d’heureux que les ménages à quatre.

UN AMI, _que l’auteur a eu l’imprudence de consulter_. —Ces derniers mots sont faux.

L’AUTEUR. —Ah! vous croyez?

L’AMI, _qui vient de se marier_. —Vous employez tous votre encre à nous déprécier la vie sociale, sous le prétexte de nous éclairer!... Eh! mon cher, il y a des ménages cent fois, mille fois plus heureux que ces prétendus ménages à quatre.

L’AUTEUR. —Eh bien! faut-il tromper les gens à marier, et rayer le mot?

L’AMI. —Non, il sera pris comme le trait d’un couplet de vaudeville!

L’AUTEUR. —Une manière de faire passer les vérités.

L’AMI, _qui tient à son opinion_. —Les vérités destinées à passer.

L’AUTEUR, _voulant avoir le dernier_. —Qui est-ce qui ne passe pas? Quand ta femme aura vingt ans de plus, nous reprendrons cette conversation. Vous ne serez peut-être heureux qu’à trois.

L’AMI. —Vous vous vengez bien durement de ne pas pouvoir écrire l’histoire de ménages heureux.

FIN DES PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE

TABLE DES MATIÈRES.

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES (4e partie).

La dernière Incarnation de Vautrin 1

SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE (2e Épisode).

L’Initié 131

SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE.

LES PAYSANS 219

ÉTUDES ANALYTIQUES.

PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE 509

PARIS. — IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.

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Corrections.

Les défauts d’impression en début et en fin de ligne et les erreurs typographiques évidentes ont été tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée par endroits. Également, les variations dans les noms propres Brunet, Gaubertin, Grandville, Guerbet, Leclerc, Ruffard et Vattebled ont été corrigées.

De plus, les corrections suivantes ont été apportées.

Page 11: «pas» remplacé par «par» (l’homme surexcité par la passion)

Page 56: «Bidon» remplacé par «Biffon» (s’écria le Biffon)

Page 113: «l’empêcher» remplacé par «s'empêcher» (et il ne put s'empêcher d’examiner)

Page 119: «de» remplacé par «du» (car on ne sort pas avec des rentes du bagne)

Page 145: inséré «de» (Ce noir, porté depuis de longues années)

Page 174: «madame» remplacé par «malade» (Godefroid aurait difficilement vu la malade)

Page 177: «riche» remplacé par «riches» (Quelque riches que nous soyons)

Page 255: «des» remplacé par «deux» (Il eut deux filles)

Page 297: «sa prévoyante» remplacé par «si prévoyante» (Une mère n’est pas si caressante ni si prévoyante).

Page 302: «ces» remplacé par «ses» (En venant planter ses choux)

Page 307: «but» remplacé par «butte» (tous en butte à la haine)

Page 378: «branche» remplacé par «blanche» (Catherine balançait sa jupe blanche)

Page 384: «dépradations» remplacé par «déprédations» (ses complaisances et ses déprédations).

Page 446: «précepteur» remplacé par «percepteur» (Sacré lui va! répondit le gros petit percepteur)

Page 476: «avec» remplacé par «avait» (Cette scène avait été politiquement méditée)

Page 492: «vert» remplacé par «ver» (mais sans trouver ce ver de peau forte)

Page 541: «Nous» remplacé par «Vous» (—Vous avez risqué le pain de vos enfants).

Page 544: «monsire» remplacé par «monstre» (—Mais je suis un monstre!)

Page 544: «chargée» remplacé par «chargé» (la voile du galion qui entre à Cadix chargé de trésors)

Page 560: «répartitions» remplacé par «réparations» (les réparations, les gages du concierge)

Page 566: «miniques» remplacé par «mimiques» (en mines, en expressions mimiques).

Page 593: «grâces» remplacé par «grâce» (Tu peux grâce aux sublimes priviléges du génie).

Page 601: «fait» remplacé par «faits» (elle récrimine en faits)