‹ La Comtesse de CharnyChapitre 123 sur 186 · 2 · 37

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Catherine ferma pieusement les yeux de sa mère avec la main d’abord, puis ensuite avec les lèvres.

Madame Clément avait depuis longtemps prévu cette heure suprême et avait acheté deux cierges.

Tandis que Catherine, toute ruisselante de larmes, reportait dans sa chambre son enfant qui pleurait et l’endormait en lui donnant le sein, madame Clément allumait les deux cierges aux deux côtés du chevet du lit, croisait les deux mains de la morte sur sa poitrine, lui mettait un crucifix entre les mains, et plaçait sur une chaise un bol plein d’eau bénite avec une branche de buis du dernier dimanche des Rameaux.

Lorsque Catherine rentra, elle n’eut plus qu’à se mettre à genoux près du lit de sa mère, son livre de prières à la main.

Pendant ce temps Pitou se chargeait des autres détails funèbres : c’est-à-dire que n’osant aller chez l’abbé Fortier, avec lequel, on s’en souvient, il était en délicatesse, il alla chez le sacristain pour commander la messe mortuaire ; chez les porteurs, pour qu’ils se trouvassent à l’heure dite à la ferme pour enlever le cercueil ; chez le fossoyeur, pour qu’il creusât la fosse.

Puis de là il alla à Haramont, pour prévenir son lieutenant Désiré Maniquet, son sous-lieutenant et ses trente et un hommes de garde nationale, que l’enterrement de madame Billot avait lieu le lendemain à onze heures du matin.

Comme la mère Billot n’avait de son vivant, pauvre femme, occupé ni aucune fonction publique, ni aucun grade dans la garde nationale ou dans l’armée, la communication de Pitou à l’endroit de ses hommes fut donc officieuse et non officielle, ce fut l’invitation d’assister à l’inhumation et non un ordre.

Mais on savait trop ce qu’avait fait Billot pour cette révolution, qui tournait toutes les têtes et enflammait tous les cœurs ; on savait trop le danger qu’en ce moment même courait encore Billot, couché sur son lit de douleur, blessé qu’il avait été en défendant la cause sainte, pour ne pas regarder l’invitation comme un ordre : toute la garde nationale d’Haramont promit donc à son chef de se trouver volontairement et instantanément en armes, le lendemain à onze heures précises, à la maison mortuaire.

Le soir, Pitou était de retour à la ferme ; à la porte, il trouva le menuisier qui apportait la bière sur son épaule.

Pitou avait instinctivement toutes les délicatesses du cœur que l’on trouve si rarement chez les paysans et même chez les gens du monde. Il fit cacher le menuisier et son cercueil dans l’écurie, et pour éviter à Catherine la vue de la funèbre boîte, le bruit terrible du marteau, il entra seul.

Catherine priait au pied du lit de sa mère ; le cadavre avait été, par les soins pieux des deux femmes, lavé et cousu dans son linceul.

Pitou rendit compte à Catherine de l’emploi de sa journée et l’invita à prendre un peu d’air.

Mais Catherine voulait rendre ses derniers devoirs jusqu’au bout, elle refusa.

— Cela fera du mal à votre cher petit Isidore de ne pas sortir, dit Pitou. — Emportez-le et faites-lui prendre l’air, monsieur Pitou.

Il fallait que Catherine eut une bien grande confiance dans Pitou pour lui confier son enfant, ne fût-ce que cinq minutes.

Pitou sortit comme pour obéir, mais au bout de cinq minutes il revint.

— Il ne veut pas sortir avec moi, dit-il, il pleure.

Et en effet, par les portes ouvertes Catherine entendit les cris de son enfant.

Elle baisa le front du cadavre, dont à travers la toile on voyait encore la forme et presque les traits, et, partagée entre ses deux sentiments de fille et de mère, elle quitta sa mère pour aller à son enfant.

Le petit Isidore pleurait en effet, Catherine le prit dans ses bras, et suivant Pitou sortit de la ferme.

Derrière eux, le menuisier entrait avec la bière.

Pitou voulait éloigner Catherine pendant une demi-heure à peu près.

Comme au hasard, il la conduisit sur le chemin de Boursonne.

Ce chemin était si plein de souvenirs pour la pauvre enfant, qu’elle y fit une demi-lieue sans dire un mot à Pitou, écoutant les différentes voix de son cœur, et leur répondant silencieusement comme elles lui parlaient.

Quand Pitou crut la besogne funéraire terminée :

— Mademoiselle Catherine, dit-il, si nous revenions à la ferme ?

Catherine sortit de ses pensées comme d’un rêve.

— Oh ! oui, dit-elle, vous êtes bien bon, mon cher Pitou.

Et elle reprit le chemin de Pisseleux.

Au retour, madame Clément fit de la tête à Pitou signe que tout était fini.

Catherine rentra dans sa chambre pour coucher le petit Isidore.

Ce soin maternel accompli, elle voulut aller reprendre sa place au chevet de la morte.

Mais sur le seuil de sa chambre elle trouva Pitou.

— Inutile ! mademoiselle Catherine, lui dit celui-ci, tout est terminé. — Comment, tout est terminé ? — Oui, en votre absence, Mademoiselle, Pitou hésita, en votre absence, le menuisier… — Ah ! voilà pourquoi vous avez insisté pour que je sortisse… Je comprends. Bon Pitou.

Et Pitou, pour sa récompense, reçut de Catherine un regard reconnaissant.

— Une dernière prière, ajouta la jeune fille, et je reviens.

Catherine marcha droit à la chambre de sa mère et y entra.

Pitou la suivait sur la pointe du pied, mais il s’arrêta sur le seuil.

La bière était posée sur deux chaises au milieu de la chambre.

Àcette vue, Catherine s’arrêta en tressaillant, et de nouvelles larmes jaillirent de ses yeux.

Puis elle alla s’agenouiller devant le cercueil, appuyant au chêne son front pâli par la fatigue et la douleur.

Sur la voie douloureuse qui conduit le mort de son lit d’agonie au tombeau, sa demeure éternelle, les vivants qui le suivent se heurtent à chaque instant à quelque nouveau détail qui semble destiné à faire jaillir des cœurs endoloris jusqu’à leurs dernières larmes.

La prière fut longue, Catherine ne pouvait point s’arracher d’auprès du cercueil ; elle comprenait bien, la pauvre Catherine, qu’elle n’avait plus depuis la mort d’Isidore que deux amis sur cette terre : sa mère et Pitou.

Sa mère venait de la bénir et de lui dire adieu, sa mère, dans le cercueil aujourd’hui, serait dans la tombe demain.

Pitou lui resterait seul.

On ne quitte pas sans peine son avant-dernier ami, quand cet avant-dernier ami est une mère.

Pitou vit bien qu’il lui fallait venir en aide à Catherine, il entra, et voyant ses paroles inutiles, il essaya de soulever la jeune fille par-dessous le bras.

— Encore une prière, monsieur Pitou, une seule. — Vous vous rendrez malade, mademoiselle Catherine, dit Pitou. — Après ? demanda Catherine. — Alors je vais chercher une nourrice pour monsieur Isidore. — Tu as raison, tu as raison, Pitou, dit la jeune fille, mon Dieu que tu es bon, Pitou, mon Dieu que je t’aime.

Pitou chancela, il faillit tomber à la renverse.

Il alla à reculons s’appuyer près de la porte, à la muraille, et des larmes silencieuses, presque de joie, coulèrent sur ses joues.

Catherine ne venait-elle pas de lui dire qu’elle l’aimait.

Pitou ne s’abusait point à la façon dont l’aimait Catherine, mais de quelque façon que Catherine l’aimât, c’était beaucoup pour lui.

Sa prière finie, Catherine, comme elle l’avait promis à Pitou, se leva et vint d’un pas lent s’appuyer à l’épaule du jeune homme.

Pitou passa son bras autour de la taille de Catherine pour l’entraîner.

Celle-ci se laissa faire, puis avant de franchir le seuil, tournant la tête par-dessus l’épaule de Pitou, et jetant un dernier regard sur le cercueil tristement éclairé par les deux cierges :

— Adieu, ma mère ! une dernière fois, adieu ! dit-elle.

Et elle sortit.

Àla porte de la chambre de Catherine, et au moment où celle-ci allait y entrer, Pitou l’arrêta.

Catherine commençait à si bien connaître Pitou, qu’elle comprit que Pitou avait quelque chose à lui dire.

— Eh bien ? demanda-t-elle. — Eh bien ! balbutia Pitou un peu embarrassé, ne trouvez-vous pas, mademoiselle Catherine, que le moment serait venu de quitter la ferme ? — Je ne quitterai la ferme que quand ma mère elle-même l’aura quittée, répondit la jeune fille.

Catherine avait dit ces mots avec une telle fermeté, que Pitou avait compris que c’était une résolution bien arrêtée.

— Et quand vous quitterez la ferme, dit Pitou, vous savez qu’il y a à une lieue d’ici deux endroits où vous êtes sûre d’être bien reçue, la hutte du père Clouïs et la petite maison de Pitou.

Pitou appelait sa chambre et son cabinet une maison.

— Merci, Pitou, répondit Catherine, en indiquant en même temps d’un signe de tête qu’elle accepterait l’un ou l’autre de ces deux asiles.

Catherine rentra dans sa chambre sans s’inquiéter de Pitou, qui était toujours sûr, lui, de trouver un gîte.

Le lendemain matin, dès dix heures, les amis convoqués pour la funèbre cérémonie affluèrent à la ferme.

Tous les fermiers des environs de Boursonne, de Noue, de Saint-Yvon, de Coyolles, de Largny, d’Haramont et de Rivière, étaient au rendez-vous.

Le maire de Villers-Cotterets, ce bon monsieur de Longpré, y était un des premiers.

Àdix heures et demie, la garde nationale d’Haramont, tambour battant, drapeau déployé, arriva sans qu’il lui manquât un homme.

Catherine, toute vêtue de noir, son enfant vêtu de noir comme elle entre ses bras, recevait chaque arrivant, et nul, il faut le dire, n’eut un autre sentiment que le respect pour cette mère et pour cet enfant vêtus d’un double deuil.

Àonze heures, plus de trois cents personnes étaient réunies à la ferme.

Le prêtre, les hommes d’église, les porteurs manquaient seuls.

On attendit un quart d’heure.

Rien ne vint.

Pitou monta dans le grenier le plus élevé de la ferme.

De la fenêtre du grenier, on découvrait les deux kilomètres de plaines qui s’étendent de Villers-Cotterets au petit village de Pisseleux.

Si bons yeux qu’eût Pitou, il ne vit rien.

Il descendit et fit part à monsieur de Longpré, non-seulement de ses observations, mais encore de ses réflexions.

Les observations étaient que rien ne venait certainement.

Les réflexions, que rien ne viendrait probablement.

On venait de lui raconter la visite de l’abbé Fortier, et son refus d’administrer les sacrements à la mère Billot.

Pitou connaissait l’abbé Fortier, et devina tout.

L’abbé Fortier ne voulait pas prêter le concours de son saint ministère à l’enterrement de madame Billot, et le prétexte, non la cause, était l’absence de la confession.

Ces réflexions communiquées par Pitou à monsieur de Longpré, et par monsieur de Longpré aux assistants, produisirent une douloureuse impression.

On se regarda en silence, puis une voix dit :

— Eh bien, quoi ! si l’abbé Fortier ne veut pas nous dire la messe, tant pis pour lui, on s’en passera.

Cette voix, c’était celle de Désiré Maniquet.

Désiré Maniquet était connu pour ses opinions anti-religieuses.

Il y eut un instant de silence.

Il était évident qu’il semblait bien hardi à l’assemblée de se passer de messe.

Et cependant on était en pleine école de Voltaire et de Rousseau.

— Messieurs, dit le maire, allons toujours à Villers-Cotterets, à Villers-Cotterets tout s’expliquera. — À Villers-Cotterets ! crièrent toutes les voix.

Pitou fit un signe à quatre de ses hommes ; on passa les canons de deux fusils sous la bière, et l’on enleva la morte.

Àla porte, le cercueil passa devant Catherine agenouillée et le petit Isidore qu’elle avait fait agenouiller près d’elle.

Puis, le cercueil passé, Catherine baisa le seuil de cette porte qu’elle ne comptait plus repasser, et en se relevant :

— Vous me retrouverez, dit-elle à Pitou, dans la hutte du père Clouïs.

Et par la cour de la ferme et les jardins qui donnaient sur les fonds de Noue, elle s’éloigna rapidement.

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