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Comme aux jours où Avignon était partagée entre le roi de Naples, comte de Provence, et le roi de France, comte de Toulouse, il y avait deux Avignon dans Avignon.
L’Avignon des prêtres.
L’Avignon des commerçants.
L’Avignon des prêtres avait cent églises, deux cents cloîtres, son palais du pape.
L’Avignon des commerçants avait son fleuve, ses ouvriers en soierie, son transit en croix, de Lyon à Marseille, de Nîmes à Turin.
Il y avait en quelque sorte, dans cette malheureuse ville, les Français du roi et les Français du pape.
Les Français de la France étaient bien Français, les Français d’Italie étaient presque des Italiens.
Les Français de la France, c’est-à-dire les commerçants, se donnaient bien de la peine, se donnaient bien du travail pour vivre, pour nourrir leurs femmes et leurs enfants, et ils y réussissaient difficilement.
Les Français d’Italie, c’est-à-dire les prêtres, avaient tout, richesse et pouvoir ; c’étaient des abbés, des évêques, des archevêques, des cardinaux, oisifs, élégants, hardis.
Le 14 septembre du temps de la Constituante, un décret du roi avait réuni à la France Avignon et le Comtat-Venaissin.
Depuis un an, Avignon était tantôt aux mains du parti français, tantôt aux mains du parti anti-français.
L’orage avait commencé en 1790.
Pendant une nuit, les papistes s’étaient amusés à pendre un mannequin décoré des trois couleurs.
Le matin à cette vue Avignon bondit.
On arracha de leur maison quatre papistes, qui n’en pouvaient mais, deux nobles, un bourgeois, un ouvrier ; on les pendit à la place du mannequin.
Le parti français avait pour chefs deux jeunes gens, Duprat et Mainvielle, et un homme d’un certain âge, nommé Lescuyer.
C’était, ce dernier, un Français dans toute la force du terme ; il était Picard, d’un caractère ardent et réfléchi à la fois, établi à Avignon en qualité de notaire et de secrétaire de la municipalité.
Les trois chefs avaient levé quelques soldats, deux ou trois mille peut-être, et avaient tenté avec eux sur Carpentras une expédition qui n’avait pas réussi.
La pluie, une pluie froide et glacée, mêlée de grêle, une de ces pluies qui descendent du mont Ventoux, avait dispersé l’armée de Mainvielle, de Duprat et de Lescuyer, comme la tempête avait fait de la flotte de Charles-Quint.
Qui avait fait tomber cette pluie miraculeuse, qui avait eu la puissance de disperser l’armée révolutionnaire ?
La vierge.
Mais Duprat, Mainvielle et Lescuyer soupçonnaient un catalan, nommé le chevalier Patrix, qu’ils avaient fait général, d’avoir si efficacement secondé la vierge dans le miracle, que c’était à lui qu’ils en attribuaient tout l’honneur.
À Avignon, justice est bientôt faite d’une trahison.
On tue le traître.
Patrix fut tué.
Or, de quoi se composait l’armée représentant le parti français ?
De paysans, de portefaix, de déserteurs.
On chercha un homme du peuple pour mettre à la tête de ces hommes du peuple.
Ils crurent avoir trouvé l’homme qui leur fallait dans un nommé Matthieu Jour, qui se faisait appeler Jourdan.
Il était du Puy-en-Velay ; il avait d’abord été muletier, puis soldat, puis cabaretier à Paris.
À Avignon, il vendait de la garance.
C’était un vantard de meurtres, un fanfaron de crimes.
Il montrait un grand sabre, et disait qu’avec ce grand sabre-là il avait coupé la tête au gouverneur de la Bastille et aux deux gardes du corps du 6 octobre.
Moitié railleries, moitié craintes, au surnom de Jourdan qu’il s’était donné, le peuple avait ajouté celui de coupe-tête.
Duprat, Mainvielle, Lescuyer et leur général Jourdan coupe-tête avaient été assez longtemps maîtres de la ville pour que l’on commençât à les moins craindre.
Une sourde et vaste conspiration s’organisa contre eux, habile et ténébreuse, comme sont les conspirations des prêtres.
Il s’agissait de réveiller les passions religieuses.
La femme d’un patriote français avait accouché d’un enfant sans bras.
Le bruit se répandit que le patriote, en enlevant la nuit un ange d’argent dans une église, lui avait cassé le bras.
L’enfant infirme n’était rien autre chose qu’une punition du ciel.
Le père fut obligé de se cacher, on l’eût mis en morceaux sans même s’informer dans quelle église l’ange avait été volé.
Mais c’était surtout la vierge qui protégeait les royalistes, qu’ils fussent chouans en Bretagne, ou papistes à Avignon.
En 1789, la vierge s’était mise à pleurer dans une église de la rue du Bac.
En 1790, elle avait apparu dans le Bocage vendéen, derrière un vieux chêne.
En 1781, elle avait dispersé l’armée de Duprat et Mainvielle en lui soufflant de la grêle au visage.
Enfin, dans l’église des Cordeliers, elle se mit à rougir, de honte sans doute, sur l’indifférence du peuple d’Avignon.
Ce dernier miracle, constaté par les femmes surtout, les hommes n’y avaient pas grand’foi, avait déjà élevé les esprits à une certaine hauteur, lorsqu’un bruit bien autrement émouvant se répandit dans Avignon.
Un grand coffre d’argenterie avait été transporté hors de la ville.
Le lendemain, ce n’était plus un coffre, mais six coffres.
Le surlendemain, c’étaient dix-huit malles pleines.
Et, quelle était l’argenterie que contenait ces dix-huit malles ?
Les effets du mont-de-piété que le parti français, en évacuant la ville, emportait, disait-on, avec lui.
Àcette nouvelle, un vent d’orage passa sur Avignon, ce vent, c’est le fameux zou ! zou ! qui siffle dans les éléments, et qui tient le milieu entre le rauquement du tigre et le sifflement du serpent.
La misère était si grande à Avignon, que chacun avait engagé quelque chose.
Si peu qu’eût engagé le plus pauvre, il se crut ruiné.
Le riche est ruiné pour un million, le pauvre pour une guenille.
Tout est relatif.
C’était le 16 octobre.
Un dimanche matin.
Tous les paysans des environs étaient venus entendre la messe dans la ville.
On ne marchait qu’armé à cette époque, ils étaient tous armés.
Le moment était donc bien choisi. De plus le coup était bien joué.
Là, il n’y avait plus ni parti français, ni parti anti-français.
Il y avait des voleurs, des voleurs qui avaient commis un vol infâme, qui avaient volé les pauvres !
La foule affluait à l’église des Cordeliers, paysans, citadins, artisans, portefaix, blancs, rouges, tricolores, criant qu’il fallait qu’à l’instant même, sans retard, la municipalité leur rendît des comptes, par l’organe de son secrétaire Lescuyer.
Pourquoi la colère du peuple s’était-elle portée sur Lescuyer ?
On l’ignore ; quand une vie doit être violemment arrachée à un homme, il y a de ces fatalités-là.
Tout à coup, au milieu de l’église, on amena Lescuyer.
Il se réfugiait à la municipalité, lorsqu’il avait été reconnu, arrêté ; non pas arrêté, poussé à coups de poings, à coups de pieds, à coups de bâtons dans l’église.
Une fois dans l’église, le malheureux, pâle, mais cependant froid et calme, monta dans la chaire et commença de se justifier.
C’était facile, il n’avait qu’à dire :
— Ouvrez et montrez le mont-de-pitié au peuple, et il verra que tous les objets qu’on nous accuse d’avoir emportés y sont encore.
Et il commença :
— Mes frères, j’ai cru la révolution nécessaire, j’y ai contribué de tout mon pouvoir.
Mais on ne le laissa pas aller plus loin, on avait trop peur qu’il se justifiât.
Le terrible zou ! zou ! âpre comme le mistral, commença de mugir.
Un portefaix monta derrière lui dans la chaire et le jeta à cette meute.
Àpartir de ce moment, l’hallali sonna. On le tira vers l’autel.
C’était là qu’il fallait égorger le révolutionnaire, pour que le sacrifice fût agréable à la vierge, au nom de laquelle on agissait en tout ceci.
Dans le chœur, Lescuyer, vivant encore, se dégagea des mains de ses assassins et se réfugia dans une stalle.
Une main charitable lui passa de quoi écrire.
Il fallait qu’il écrivît ce qu’il n’avait pas eu le temps de dire.
Un secours inespéré lui donnait un peu de répit.
Un gentilhomme breton qui passait par hasard, allant à Marseille, était entré dans l’église et s’était pris de pitié pour la pauvre victime ; avec le courage et l’entêtement d’un Breton, il voulait le sauver. Deux ou trois fois il avait écarté les bâtons ou les couteaux prêts à le frapper en criant : Messieurs, au nom de la loi ! Messieurs, au nom de l’honneur ! Messieurs, au nom de l’humanité !
Les couteaux et les bâtons se tournèrent alors vers lui ; mais lui, sous les couteaux et les bâtons, couvrait encore le pauvre Lescuyer de son corps, en criant : Messieurs, au nom de l’humanité !
Enfin le peuple se lassa d’être si longtemps privé de sa curée, il prit à son tour le gentilhomme et l’emporta pour le pendre.
Mais trois hommes le dégagèrent en criant :
— Finissons-en avec Lescuyer d’abord, nous le retrouverons toujours après.
Le peuple comprit la justesse de ce raisonnement et lâcha le Breton.
On le força de se sauver.
Il se nommait monsieur de Rosily.
Lescuyer n’avait pas eu le temps d’écrire, eût-il eu le temps, son billet n’eût pas été lu, il se faisait un trop grand tumulte.
Mais au milieu de ce tumulte, Lescuyer avisa derrière l’autel une petite porte de sortie ; s’il gagnait cette porte, peut-être était-il sauvé.
Il s’élança au moment où on le croyait écrasé de terreur.
Lescuyer allait l’atteindre, les assassins avaient été surpris à l’improviste ; mais au pied de l’autel, un ouvrier taffetassier lui asséna un si terrible coup de bâton sur la tête, que le bâton se brisa.
Lescuyer tomba étourdi comme tombe un bœuf sous la massue.
Il avait roulé juste où l’on voulait qu’il fût.
Au pied de l’autel.
Alors les femmes, pour punir ces lèvres qui avaient proféré le blasphème révolutionnaire de Vive la liberté ! lui découpèrent les lèvres en festons, les hommes lui dansèrent sur le ventre, l’écrasant, comme saint Etienne, à coups de pierre.
De ses lèvres sanglantes Lescuyer criait :
— Par grâce ! mes frères, au nom de l’humanité ! mes sœurs, accordez-moi la mort !
C’était trop demander, on le condamna à suer son agonie.
Elle dura jusqu’au soir.
Le malheureux savoura la mort tout entière.
Voilà les nouvelles qui arrivaient à l’Assemblée législative, en réponse au discours philanthropique de Faucher.
Il est vrai que le surlendemain arrivait une autre nouvelle.
Duprat et Jourdan avaient été avertis de ce qui se passait.
Où trouver leurs hommes dispersés.
Duprat eut une idée, sonner, en manière de rappel, la fameuse cloche d’argent qui ne sonnait qu’en deux occasions.
Le sacre des papes, leur mort.
Elle rendait un son étrange, mystérieux, rarement entendu.
Ce son produisit deux effets contraires.
Elle glaça le cœur des papistes et rendit le courage aux révolutionnaires.
Au son de cette cloche, qui sonnait un tocsin inconnu, les gens de la campagne sortirent de la ville et s’enfuirent chacun dans la direction de sa demeure.
Jourdan, au son de cette cloche, réunit trois cents de ses soldats à peu près.
Il reprit les portes de la ville et y laissa cent cinquante hommes pour les garder.
Avec les cent cinquante autres, il marcha sur les Cordeliers.
Il avait deux pièces de canon, il les braqua sur la foule, tira et tua au hasard.
Puis il entra dans l’église.
L’église était déserte, Lescuyer râlait au pied de la vierge qui avait fait tant de miracles et qui n’avait pas daigné étendre sa main divine pour sauver ce malheureux.
On eût dit qu’il ne pouvait pas mourir ; ce lambeau sanglant qui n’était plus qu’une plaie s’acharnait à vivre.
On l’emporta ainsi par les rues, partout sur le passage les gens fermaient leurs fenêtres en criant :
— Je n’étais pas aux Cordeliers !
Jourdan et ses cent cinquante hommes feraient désormais d’Avignon et de ses trente mille habitants ce qu’ils voudraient, tant la terreur était grande. Ils en firent, en petit, ce que Marat et Panis firent de Paris au 2 septembre.
On verra plus tard pourquoi nous disons Marat et Panis, et non pas Danton.
On égorgea soixante-dix ou quatre-vingts malheureux qu’on précipita par les oubliettes pontificales dans la tour de la Glacière.
La tour Trouillat, comme on dit là-bas.
Voilà la nouvelle qui arrivait et qui faisait oublier par de terribles représailles la mort de Lescuyer.
Quant aux émigrés, que défendait Brissot, et auxquels il voulait qu’on ouvrît les portes de la France, voilà ce qu’ils faisaient à l’étranger.
Ils raccommodaient l’Autriche et la Prusse, et faisaient deux amies de ces deux ennemies nées.
Ils faisaient que la Russie défendait à notre ambassadeur de se montrer dans les rues de Pétersbourg, et envoyait un ministre aux réfugiés de Coblentz.
Ils faisaient que Berne punissait une ville suisse qui avait chanté le Ça ira révolutionnaire.
Ils faisaient que Genève, la patrie de Rousseau, qui avait tout fait pour cette révolution qui s’exécutait, dirigeait contre nous la bouche de ses canons.
Ils faisaient que l’évêque de Liége refusait de recevoir un ambassadeur français.
Il est vrai que les rois faisaient bien autre chose d’eux-mêmes.
La Russie et la Suède renvoyaient à Louis XVI, non décachetées, les dépêches où il leur annonçait son adhésion à la constitution.
L’Espagne refusait de recevoir ces mêmes dépêches, mais répondait en livrant à l’inquisition un Français, qui n’échappait au san benito qu’en se tuant.
Venise jetait sur la place Saint-Marc le cadavre d’un homme, étranglé la nuit par ordre du conseil des Dix, avec ce simple écriteau : « Étranglé comme franc-maçon. »
Enfin, l’empereur et le roi de Prusse répondaient, mais répondaient par une menace.
— Nous désirons, disaient-ils, que l’on prévienne la nécessité de prendre des précautions sérieuses contre le retour des choses qui donnent lieu à de si tristes augures.
Ainsi, guerre civile en Vendée, guerre civile dans le Midi, menace de guerre étrangère partout.
Puis, de l’autre côté de l’Atlantique, les cris de la population tout entière d’une île que l’on égorge.
Qu’est-il donc arrivé là-bas vers l’occident ? Quels sont ces noirs esclaves qui se lassent d’être battus et qui tuent ?
Ce sont les nègres de Saint-Domingue, qui prennent une sanglante revanche.
Comment les choses se passèrent-elles ?
En deux mots, comme pour Avignon, mais d’une façon moins prolixe, pour Avignon nous nous sommes laissés entraîner, en deux mots, je vais vous le dire :
La Constituante avait promis la liberté aux nègres.
Ogé, un jeune mulâtre, un de ces cœurs braves, ardents, dévoués, comme j’en ai tant connu, avait repassé les mers emportant le décret libérateur au moment où il venait d’être rendu.
Quoique rien d’officiel ne fût parvenu encore sur ces décrets, dans sa hâte de liberté, il somma le gouverneur de les proclamer.
Le gouverneur donna ordre de l’arrêter. Ogé se réfugia dans la partie espagnole de l’île.
Les autorités espagnoles, on sait comment l’Espagne était pour la révolution, les autorités espagnoles le livrèrent.
Ogé fut roué vif.
Une terreur blanche suivit son supplice. On lui supposait nombre de complices dans l’île ; les planteurs se firent juges eux-mêmes et multiplièrent les exécutions.
Une nuit, soixante mille nègres se soulevèrent ; les blancs furent réveillés par l’immense incendie qui dévorait les plantations.
Huit jours après, l’incendie était éteint dans le sang.
Que fera la France, pauvre salamandre enfermée dans ce cercle de feu ?
Nous allons le voir.