‹ La Comtesse de CharnyChapitre 140 sur 186 · 2 · 54

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Cet homme, c’était le docteur Gilbert. On ne le revoyait qu’à des distances presque périodiques et dans toutes les grandes péripéties de l’immense drame qui se déroulait.

— Ah ! docteur, c’est vous ! Que se passe-t-il donc ? s’écrièrent à la fois le roi et la reine. — Il se passe, sire, dit Gilbert, que le château est envahi, et que ce bruit que vous entendez, c’est celui que fait le peuple en demandant à vous voir. — Oh ! dirent à la fois la reine et madame Élisabeth, nous ne vous quittons pas, sire. — Le roi, dit Gilbert, veut-il me donner pour une heure la puissance qu’a un capitaine de vaisseau sur un bâtiment pendant la tempête. — Je vous la donne, dit le roi.

En ce moment le commandant de la garde nationale, Acloque, paraissait à son tour à la porte, pâle, mais décidé à défendre le roi jusqu’au bout. — Monsieur ! s’écria Gilbert, voici le roi, il est prêt à vous suivre, chargez-vous du roi.

Puis au roi :

— Allez, sire, allez. — Mais moi ! s’écria la reine, moi je veux suivre mon mari. — Et moi mon frère, dit madame Élisabeth. — Suivez votre frère, Madame, dit Gilbert à madame Élisabeth ; mais vous, Madame, restez, ajouta-t-il, en s’adressant à la reine. — Monsieur ! dit Marie-Antoinette. — Sire ! sire ! cria Gilbert, au nom du ciel, priez la reine de s’en rapporter à moi, ou je ne réponds de rien. — Madame, dit le roi, écoutez les conseils de monsieur Gilbert et, s’il le faut, obéissez à ses ordres.

Puis à Gilbert :

— Monsieur, ajouta-t-il, vous me répondez de la reine et du dauphin. — Sire, j’en réponds, ou je mourrai avec eux, c’est tout ce qu’un pilote peut dire pendant la tempête.

La reine voulut faire un dernier effort, mais Gilbert étendit les bras pour lui barrer le chemin.

— Madame, lui dit-il, c’est vous et non le roi qui courez le véritable danger ; à tort ou à raison c’est vous que l’on accuse de la résistance du roi, votre présence l’exposerait donc sans le défendre ; faites l’office du paratonnerre, détournez la foudre si vous pouvez. — Alors, Monsieur, que la foudre tombe donc sur moi seule et épargne mes enfants. — J’ai répondu au roi de vous et d’eux, Madame, suivez-moi.

Et se tournant vers madame de Lamballe, qui était arrivée il y avait un mois d’Angleterre et depuis trois jours de Vernon, et vers les autres femmes de la reine :

— Suivez-nous, ajouta Gilbert.

Les autres femmes de la reine étaient : la princesse de Tarente, la princesse de La Trémouille, mesdames de Tourzel, de Mackau, de Laroche-Aymon.

Gilbert connaissait l’intérieur du château, il s’orienta. Ce qu’il cherchait, c’était une grande salle où tout le monde put voir et entendre. Un premier rempart à franchir, il mettrait la reine, ses enfants, ses femmes derrière le rempart, et lui en avant du rempart même. Il songea à la salle du conseil. Par bonheur, elle était encore libre. Il poussa la reine, les enfants, la princesse de Lamballe dans l’embrasure d’une fenêtre ; le temps était si précieux qu’on n’avait pas le temps de parler, déjà on heurtait aux portes.

Il traîna la lourde table du conseil devant la fenêtre, le rempart était trouvé.

Madame Royale se tint debout sur la table près de son frère aîné. La reine se plaça derrière eux : l’innocence défendait l’impopularité. La reine voulait au contraire se mettre devant ses enfants.

— Tout est bien ainsi ! cria Gilbert du ton d’un général qui commande une manœuvre décisive, ne bougez pas.

Et comme on ébranlait la porte et qu’il reconnaissait un flot de femmes dans cette marée heurtante.

— Entrez, citoyennes ! dit-il en tirant le verrou, la reine et ses enfants vous attendent.

La porte ouverte, le flot entra comme à travers une digue rompue.

— Où est-elle, l’Autrichienne ? Où est-elle, madame Veto ? crièrent cinq cents voix.

C’était le moment terrible. Gilbert comprit qu’en ce moment suprême, toute puissance échappait à la main des hommes et passait dans celle de Dieu.

— Du calme, Madame, dit-il à la reine, je n’ai pas besoin de vous recommander la bonté.

Une femme précédait les autres, les cheveux épars, brandissant un sabre, belle de colère, de faim, peut-être.

— Où est l’Autrichienne ? criait-elle, elle ne mourra que de ma main.

Gilbert la prit par le bras et la conduisant devant la reine :

— La voilà, dit-il.

Alors de sa voix la plus douce.

— Vous ai-je fait quelque tort personnel, mon enfant ? demanda la reine. — Aucun, Madame, répondit celle-ci tout étonnée à la fois de la douceur et de la majesté de Marie-Antoinette. — Eh bien ! alors, pourquoi donc voulez-vous me tuer ? — On m’a dit que c’était vous qui perdiez la nation, dit la jeune fille tout interdite, et abaissant sur le parquet la pointe de son sabre. — Alors on vous a trompée. J’ai épousé le roi de France, je suis la mère du dauphin, de cet enfant que voilà, tenez, je suis Française, je ne reverrai jamais mon pays, je ne puis donc être heureuse ou malheureuse qu’en France. Hélas ! j’étais heureuse quand vous m’aimiez.

Et la reine poussa un soupir. La fille laissa tomber son sabre et se mit à pleurer.

— Ah ! Madame, dit-elle, je ne vous connaissais pas, pardonnez-moi ; je crois que vous êtes bonne. — Continuez ainsi, Madame, lui dit tout bas Gilbert, et non-seulement vous êtes sauvée, mais tout ce peuple sera dans un quart d’heure à vos genoux.

Puis, confiant la reine à deux ou trois gardes nationaux qui accouraient, et au ministre de la guerre Lajard, qui venait d’entrer avec le peuple ; il courut au roi.

Le roi venait de se heurter à une scène à peu près pareille. Louis XVI avait couru au bruit. Au moment où il entrait dans la salle de l’œil-de-bœuf, les panneaux de la porte s’ouvraient brisés et la pointe des baïonnettes, les fers des lances, les tranchants des haches passaient par les ouvertures.

— Ouvrez ! cria le roi, ouvrez ! — Citoyens ! dit à haute voix monsieur d’Hervilly, il est inutile d’enfoncer la porte, le roi veut qu’on ouvre.

En même temps il lève les verrous et tourne la clé, la porte à moitié brisée tourne sur ses gonds.

Monsieur Acloque et le duc de Mouchy ont eu le temps de pousser le roi dans l’embrasure d’une fenêtre, tandis que quelques grenadiers, qui se trouvent là, se hâtent de renverser et d’entasser devant lui les banquettes et les tabourets.

En voyant la foule envahir la salle avec des cris, des imprécations, des hurlements, le roi ne put s’empêcher de s’écrier :

— À moi, Messieurs !

Quatre grenadiers tirent aussitôt leur sabre du fourreau et se rangent à ses côtés.

— Le sabre au fourreau, Messieurs ! cria le roi. Tenez-vous à mes côtés, voilà tout ce que je vous demande.

En effet, peu s’en fallut qu’il ne fût trop tard, l’éclair qui avait jailli des lames de sabre avait semblé une provocation. Un homme en haillons les bras nus, l’écume à la bouche, s’élance sur le roi.

— Ah ! te voilà Veto, lui dit-il, et il essaie de le frapper d’une lame de couteau emmanchée au bout d’un bâton.

Un des grenadiers qui, malgré l’ordre du roi, n’avait pas encore remis son sabre au fourreau, abaissa le bâton avec son sabre.

Mais c’est alors le roi lui-même, qui, entièrement revenu à lui, écarte le grenadier de la main en lui disant :

— Laissez-moi, Monsieur, que puis-je avoir à craindre au milieu de mon peuple.

Et, faisant un pas en avant, Louis XVI, avec une majesté dont on l’eût cru incapable, avec un courage qui lui avait été étranger jusqu’alors, présenta sa poitrine aux armes de toute espèce que l’on dirigeait contre lui.

— Silence, dit au milieu de ce tumulte épouvantable une voix, je veux parler.

Le canon eût essayé vainement de se faire entendre parmi ces clameurs et ces vociférations, et cependant à cette voix, vociférations et clameurs tombèrent. C’était la voix du boucher Legendre. Il s’approcha du roi presqu’à le toucher. On avait fait un cercle autour de lui.
20 JUIN.

En ce moment un homme apparut sur la ligne extrême de ce cercle, et, derrière la terrible doublure de Danton, le roi vit apparaître la figure pâle, mais sereine, du docteur Gilbert. Un coup d’œil interrogateur demanda :

— Qu’avez-vous fait de la reine, Monsieur ?

Un sourire répondit :

— Elle est en sûreté, sire.

Le roi remercia Gilbert d’un signe.

— Monsieur, dit Legendre s’adressant au roi.

Àce mot de Monsieur, qui semblait indiquer sa déchéance, le roi se retourna comme si un serpent l’avait mordu.

— Oui, Monsieur, monsieur Veto, c’est à vous que je parle, dit Legendre ; écoutez-nous donc, car vous êtes fait pour nous écouter : vous êtes un perfide, vous nous avez toujours trompé, et vous nous trompez encore ; mais prenez garde à vous, la mesure est comble, et le peuple est las d’être votre jouet et votre victime. — Eh bien ! je vous écoute, Monsieur, dit le roi. — Tant mieux ! Vous savez ce que nous sommes venu faire ici, nous sommes venu vous demander la sanction du décret et le rappel des ministres. Voilà notre pétition.

Et Legendre, tirant de sa poche un papier qu’il déplia, lut la même pétition menaçante qui avait déjà été lue à l’Assemblée.

Le roi l’écouta les yeux fixés sur le lecteur, puis, quand elle fut achevée, sans la moindre émotion apparente du moins :

— Je ferai, Monsieur, dit-il, ce que les lois de la constitution m’ordonnent de faire. — Ah ! oui, dit une voix, voilà ton grand cheval de bataille, la constitution ! la constitution de 91, qui te permet d’enrayer toute la machine, de lier la France au poteau et d’attendre que les Autrichiens viennent l’y égorger.

Le roi se retourna vers cette nouvelle voix, car il comprenait que de ce côté lui arrivait une attaque plus grave.

Gilbert aussi fit un mouvement et alla poser sa main sur l’épaule de l’homme qui avait parlé.

— Je vous ai déjà vu, mon ami ; qui êtes-vous ? dit le roi.

Et il le regardait avec plus de curiosité que de terreur, quoique la figure de cet homme eut un caractère de terrible résolution.

— Oui, vous m’avez déjà vu, sire, vous m’avez vu trois fois : une fois au retour de Versailles, le 16 juillet ; une fois à Varennes ; l’autre fois ici. Sire, rappelez-vous mon nom : j’ai un nom de sinistre augure, je m’appelle Billot !

En ce moment les cris redoublèrent ; un homme, armé d’une pique, essaya de darder d’un coup. Mais Billot saisit la lance, l’arracha des mains du meurtrier, et la brisant sur son genou :

— Pas d’assassinat, dit-il, il n’y a qu’un fer qui ait le droit de toucher à cet homme : celui de la loi. On dit qu’il y a un roi d’Angleterre qui a eu le cou coupé par jugement du peuple qu’il avait trahi, tu dois savoir son nom, toi, Louis, ne l’oublie pas. — Billot ! murmura Gilbert. — Oh ! vous avez beau faire, dit Billot en secouant la tête, cet homme sera jugé comme traître et condamné. — Oui, traître ! crièrent cent voix, traître ! traître ! traître !

Gilbert se jeta entre le roi et le peuple.

— Ne craignez rien, sire, dit-il, et tâchez, par quelque démonstration matérielle, de donner satisfaction à ces furieux.

Le roi prit la main de Gilbert et la posa sur son cœur.

— Vous voyez que je ne crains rien, Monsieur, dit-il, j’ai reçu les sacrements ce matin, que l’on fasse de moi ce que l’on voudra ; quant au signe matériel que vous m’invitez à arborer, tenez, êtes-vous satisfait ?

Et le roi prenant un bonnet rouge sur la tête d’un sans-culotte, mit le bonnet rouge sur sa tête.

En même temps la multitude éclata en applaudissements.

— Vive le roi ! vive la nation ! crièrent toutes les voix.

Un homme fendit la foule et s’approcha du roi, il tenait une bouteille à la main.

— Si tu aimes le peuple comme tu dis, gros Veto, prouve-le donc en buvant à la santé du peuple.

Et il lui présenta la bouteille.

— Ne buvez pas, sire, ce vin est peut-être empoisonné, murmura Madame Élisabeth.

— Buvez, sire, je réponds de tout, dit Gilbert.

Le roi prit la bouteille.

— À la santé du peuple ! dit-il, et il but.

De nouveaux cris de : Vive le roi ! retentirent.

— Sire, dit Gilbert, vous n’avez plus rien à craindre, permettez que je retourne à la reine. — Allez, dit le roi en lui serrant la main.

Au moment où Gilbert sortait, Isnard et Vergniaud entraient. Ils avaient quitté l’Assemblée et venaient d’eux-mêmes lui faire un rempart de leur popularité, et au besoin, de leurs corps.

— Le roi ? demandèrent-ils.

Gilbert le leur montra de la main et les deux députés s’élancèrent vers lui.

Pour arriver jusqu’à la reine, Gilbert devait traverser plusieurs chambres, et entre autres celle du roi. Le peuple avait tout envahi.

— Ah ! le gros Veto, disaient des hommes en s’asseyant sur son lit, il a un lit, ma foi, meilleur que le nôtre.

Tout cela n’était plus bien inquiétant ; le premier moment d’effervescence était passé.

Gilbert revenait plus tranquille près de la reine. En entrant dans la salle où il l’avait laissée, il jeta de son côté un regard rapide et respira. Elle était toujours à la même place, le petit dauphin, comme son père, était coiffé d’un bonnet rouge.

Une grande rumeur se faisait dans la chambre à côté, qui attira vers la porte le regard de Gilbert. Ce bruit, c’était celui que faisait Santerre en s’approchant. Le colosse entra dans la salle.

— Oh ! oh ! dit-il, c’est donc ici qu’est l’Autrichienne ?

Gilbert marcha droit à lui, coupant la salle en diagonale.

— Monsieur Santerre ! dit-il.

Santerre se retourna.

— Eh ! s’écria-t-il tout joyeux, le docteur Gilbert ! — Qui n’a pas oublié, dit celui-ci, que vous êtes un de ceux qui lui ont ouvert les portes de la Bastille ; laissez-moi vous présenter à la reine, monsieur Santerre. — À la reine ? me présenter à la reine ? murmura le brasseur. — Oui, à la reine, refusez-vous ? — Non pas, ma foi, dit Santerre, j’allais me présenter tout seul ; mais puisque vous voilà… tant mieux ! — Je connais monsieur Santerre, dit la reine, je sais qu’au moment de la disette il a nourri à lui tout seul la moitié du faubourg Saint-Antoine.

Santerre s’arrêta étonné ; puis fixant son regard un peu embarrassé sur le dauphin, et voyant que la sueur coulait à grosses gouttes sur les joues du pauvre enfant.

— Oh ! dit-il, en s’adressant aux gens du peuple, ôtez donc son bonnet à cet enfant, vous voyez bien qu’il étouffe.

La reine le remercia d’un regard. Alors, se penchant vers elle et s’appuyant sur la table :

— Vous avez des amis bien maladroits, Madame, lui dit à demi voix le brave Flamand, j’en connais, moi, qui vous serviraient mieux.

Une heure après, toute cette foule s’était écoulée ; et le roi, accompagné de sa sœur, rentrait dans la chambre où l’attendaient la reine et ses enfants.

La reine, en l’apercevant, se jeta à ses pieds, les deux enfants serrèrent ses mains ; on s’embrassait comme après un naufrage.

Ce fut seulement alors que le roi s’aperçut qu’il avait encore le bonnet rouge sur la tête.

— Ah ! s’écria-t-il, je l’avais oublié.

Et, le prenant à pleines mains, il le jeta loin de lui avec dégoût.

Un jeune officier d’artillerie, âgé de vingt-deux ans à peine, avait assisté à toute cette scène, appuyé à un arbre de la terrasse du bord de l’eau ; il avait vu par la fenêtre tous les dangers qu’avait courus, toutes les humiliations qu’avait essuyées le roi ; mais, à la période du bonnet rouge, il n’avait pu y tenir plus longtemps.

— Oh ! murmura-t-il, si j’avais seulement douze cents hommes et deux pièces de canon, comme j’aurais vite débarrassé le pauvre roi de toute cette canaille.

Et comme il n’avait pas ses douze cents hommes et ses deux pièces de canon, et qu’il ne pouvait plus longtemps supporter ce hideux spectacle, il se retira. Ce jeune officier, c’était Napoléon Bonaparte.

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