‹ La Comtesse de CharnyChapitre 143 sur 186 · 2 · 57

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Il était temps que Vergniaud se décidât. Le danger croissait au dehors, au dedans. Au dehors, à Ratisbonne, le conseil des ambassadeurs avait unanimement refusé de recevoir le ministre de France.

L’Angleterre, qui s’intitulait notre amie, préparait un armement immense.

Les princes de l’empire, qui vantaient tout haut leur neutralité, introduisaient nuitamment l’ennemi dans leurs places.

Le duc de Bade avait mis des Autrichiens dans Kehl, à une lieue de Strasbourg.

En Flandre, c’était pis encore, Luckner, un vieux soudard imbécile qui contrecarrait tous les plans de Dumouriez, le seul homme, sinon de génie, du moins de tête, que nous eussions en face de l’ennemi.

Lafayette était à la cour, et sa dernière démarche avait bien prouvé que l’Assemblée, c’est-à-dire la France, ne devait pas compter sur lui.

Enfin Byron, brave et de bonne foi, découragé par nos premiers revers, ne comprenait qu’une guerre définitive. Voilà pour le dehors.

Au dedans, l’Alsace demandait, à grands cris des armes, mais le ministre de la guerre, tout à la cour, n’avait garde de lui en envoyer.

Dans le midi, un lieutenant général des princes, gouverneur du Bas-Languedoc et des Cévennes, faisait vérifier ses pouvoirs par la noblesse.

Àl’ouest, un simple paysan, Allan Redeler, publie, à l’issue de la messe, que le rendez-vous en armes est donné aux amis du roi près d’une chapelle voisine. Cinq cents s’y réunissent du premier coup ; la chouannerie était plantée en Vendée et en Bretagne, il ne lui restait plus qu’à pousser.

Enfin de tous côtés arrivaient des directoires départementaux des adresses contre-révolutionnaires.

Le danger était grand, menaçant, terrible ; si grand, que ce n’était plus les hommes qu’il menaçait ; c’était la patrie.

Aussi, sans avoir été proclamés tout haut, ces mots couraient tout bas : La patrie est en danger !

Au reste, l’Assemblée attendait. Chabot et Grangeneuve avaient dit : — Dans trois jours Vergniaud parleras.
VERGNIAUD.

Et l’on comptait les heures qui s’écoulaient. Ni le premier ni le second jour Vergniaud ne parut à l’Assemblée. Le troisième jour, chacun arriva frémissant.

Pas un député ne manquait à son banc ; les tribunes étaient combles. Le dernier de tous, Vergniaud entra.

Un frissonnement courut dans l’Assemblée ; les tribunes applaudirent, comme fait le parterre à l’entrée d’un acteur aimé.

Vergniaud releva la tête pour chercher des yeux qui l’on applaudissait. Les applaudissements, en redoublant, lui apprirent que c’était lui.

Vergniaud avait alors trente-trois ans à peine : son caractère était méditatif et paresseux ; son génie indolent se plaisait aux nonchalances. Ardent seulement au plaisir, on eût dit qu’il se hâtait de cueillir à pleines mains les fleurs d’une jeunesse qui devait avoir un si court printemps. Il se couchait tard et se levait au milieu du jour. Quand il devait parler, trois ou quatre jours d’avance il préparait son discours, le polissait, le fourbissait, l’aiguisait, comme un soldat qui va charger aiguise, fourbit, polit ses armes ; c’était, comme orateur, ce qu’on appelle dans une salle d’escrime un beau tireur. Le coup ne lui paraissait bon que s’il était brillamment porté et fortement applaudi. Il fallait le réserver, pour le faire parler, dans les moments de danger, dans les instants suprêmes.

Ce n’était pas l’homme de toutes les heures, a dit un poëte ; c’était l’homme des grandes journées.

Quant au physique, Vergniaud était plutôt petit que grand ; seulement il était d’une taille robuste et qui sentait l’athlète ; ses cheveux étaient longs et flottants ; dans ses mouvements oratoires, il les secouait comme un lion fait de sa crinière ; au-dessus de son front large, ombragés par d’épais sourcils, brillaient deux yeux noirs pleins de douceur ou de flamme ; le nez était court, un peu large, fièrement relevé aux ailes ; les lèvres étaient grosses, et, comme de l’ouverture d’une source jaillit l’eau abondante et sonore, les paroles tombaient de sa bouche en cascades puissantes, pleines d’écume et de bruit ; toute marquée de petite vérole, sa peau semblait diamantée comme le marbre, non pas encore poli par le ciseau du statuaire, mais dégrossi seulement par le marteau du praticien ; son teint pâle, ou se colorait de pourpre, ou devenait livide, selon que le sang lui montait au visage ou se retirait vers le cœur ; dans le repos et dans la foule, c’était un homme ordinaire, sur lequel l’œil de l’historien, si perçant qu’il fût, n’eût eu aucune raison pour s’arrêter ; mais quand la flamme de la passion faisait bouillonner son sang, quand les muscles de son visage palpitaient, quand son bras étendu commandait le silence et dominait la foule, l’homme devenait dieu, l’orateur se transfigurait ; la tribune était son Thabor.

Tel était l’homme qui arrivait la main fermée encore, mais la main pleine d’éclairs.

Aux applaudissements qui éclatèrent à sa vue, on devina ce que l’on attendait de lui.

Il ne demanda point la parole, il marcha droit à la tribune ; il y monta, et au milieu d’un silence plein de frémissements, il commença son discours.

Ses premières paroles furent dites avec l’accent triste, profond, concentré, d’un homme abattu. Il semblait fatigué, dès le commencement, comme on l’est d’ordinaire à la fin. C’est que, depuis trois jours, il luttait avec le génie de l’éloquence, comme Jacob avec l’Ange ; c’est qu’il savait, comme Samson, que dans l’effort suprême qu’il allait tenter, il renverserait infailliblement le temple, et qu’ayant monté à la tribune au milieu de ces colonnes encore debout, de sa voûte encore suspendue, il en descendrait en enjambant par-dessus les ruines de la royauté.

Il y avait dans ce discours terrible, où entrait tout le génie de Vergniaud, une force ascendante, une gradation croissante, un crescendo de tempête, qui allait battant l’air d’une aile immense et pareille à celle de l’ouragan.

Aussi l’effet fut-il celui d’une trombe ; l’Assemblée tout entière, feuillants, royalistes, constitutionnels, républicains, députés, spectateurs, bancs, tribunes, tout fut enveloppé, entraîné, enlevé par le puissant tourbillon, tous poussèrent des cris d’enthousiasme.

Le même soir, Barbaroux écrivait à son ami Rebecqui, resté à Marseille.

— Envoie-moi cinq cents hommes qui sachent mourir.

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