‹ La Comtesse de CharnyChapitre 145 sur 186 · 2 · 59

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Le 22 juillet, à six heures du matin, huit jours après la fête du Champ de Mars, Paris tout entier tressaillit au bruit d’une pièce de gros calibre tirée sur le Pont-Neuf. Un canon de l’Arsenal lui répondit faisant écho.

D’heure en heure et pendant la journée le bruissement terrible devait se renouveler. Les six légions de la garde nationale, conduites par leurs six commandants, étaient réunies dès le point du jour à l’hôtel de ville.

On y organisa deux cortéges pour porter la proclamation dans les rues de Paris. C’était Danton qui avait eu l’idée de la terrible fête, et il en avait demandé le programme à Sergent.

Sergent, artiste médiocre comme graveur, mais immense metteur en scène ; Sergent, dont les outrages qui l’avaient assailli aux Tuileries avaient redoublé la haine ; Sergent avait déployé dans tout le programme de cette journée cet appareil grandiose dont il donna le dernier mot au 10 août.

Chacun des deux cortéges, l’un qui devait descendre Paris, l’autre le remonter, partit de l’hôtel de ville à six heures du matin.

D’abord et en tête marchait un détachement de cavalerie avec musique en avant ; l’air que jouait cette musique, composé pour la circonstance, était sombre et semblait une marche funèbre.

Derrière le régiment de cavalerie, venaient six pièces de canon, marchant de front là où les quais et les rues étaient assez larges, marchant deux à deux dans les rues étroites ; puis quatre huissiers à cheval, portant quatre enseignes, sur chacune desquelles étaient écrits un de ces quatre mots :

liberté, égalité, constitution, patrie.

Puis douze officiers municipaux en écharpe ; puis seul, isolé comme la France, un garde national à cheval s’avançait portant une grande bannière tricolore, sur laquelle étaient écrits ces mots :

citoyens, la patrie est en danger !

Puis, dans le même ordre que les premières, suivaient six pièces de
ENRÔLEMENTS VOLONTAIRES. canon, au retentissement profond, aux soubresauts sourds ; puis venait un détachement de la garde nationale ; puis la cavalerie.

Àchaque place, à chaque pont, à chaque carrefour, le cortége s’arrêtait. On commandait le silence par un roulement de tambour. Puis on agitait les bannières ; et quand aucun bruit ne se faisait plus entendre, quand le souffle haletant de dix mille spectateurs était rentré captif dans leur poitrine, s’élevait la voix grave de l’officier municipal, qui lisait l’acte du Corps législatif, et qui ajoutait :

— La patrie est en danger !

Ce dernier cri était terrible et retentissait dans tous les cœurs. C’était le cri de la nation, de la patrie, de la France. C’était une mère à l’agonie qui criait : À moi, mes enfants ! Et puis, d’heure en heure, retentissait ce coup de canon du Pont-Neuf avec son écho de l’Arsenal.

Sur toutes les grandes places de Paris, le parvis Notre-Dame en était le centre, on avait dressé des amphithéâtres pour les enrôlements volontaires.

Sur cet amphithéâtre était une large planche jetée sur deux tambours. À chaque mouvement imprimé à l’amphithéâtre, les tambours gémissaient comme un souffle d’orage lointain. Des tentes, sur lesquelles flottaient des bannières tricolores, étaient dressées tout autour de l’amphithéâtre. Elles étaient en outre décorées de couronnes et de guirlandes de chêne.

Des municipaux en écharpe siégeaient autour de la table, et au fur et à mesure des enrôlements donnaient des certificats aux enrôlés.

Àchaque côté de l’amphithéâtre, deux pièces de canon ; en avant de l’amphithéâtre, une musique incessante.

En avant des tentes, et suivant la même ligne courbe qu’elles formaient elles-mêmes, un cercle de citoyens armés. C’était à la fois grand et terrible : il y eut enivrement de patriotisme. Chacun se précipitait pour être inscrit ; les sentinelles ne pouvaient repousser ceux qui se présentaient, à chaque instant les rangs étaient brisés.

Des deux escaliers de l’amphithéâtre, il y en avait un pour monter, l’autre pour descendre ; les deux escaliers de l’amphithéâtre ne suffisaient pas. Chacun montait comme il pouvait, aidé de ceux qui étaient déjà montés ; puis, son nom inscrit sur son certificat, il sautait à terre avec des cris de fierté, secouant son parchemin, chantant le Ça ira ! et allant baiser les canons bouche à bouche.

C’étaient les fiançailles du peuple français avec cette guerre de vingt-deux ans qui, si elle ne l’a pas eu dans le passé, aura pour résultat dans l’avenir la liberté du monde.

Il y en avait de trop vieux qui, fats sublimes, déguisaient leur âge ; il y en avait de trop jeunes qui, menteurs saints, se haussaient sur la pointe des pieds et répondaient : Seize ans ! quand ils n’en avaient que quatorze.

Ainsi partirent : de la Bretagne, le vieux Latour-d’Auvergne ; du midi, le jeune Viala.

Ceux qui étaient retenus par des liens indissolubles pleuraient de ne pouvoir partir ; ils cachaient de honte leurs têtes dans leurs mains, et les élus leur criaient :

— Mais chantez donc vous autres ; mais criez donc : Vive la nation !

Et des cris soudains et terribles de : Vive la nation ! montaient dans les airs. Tandis que d’heure en heure, toujours, tonnait le canon de Notre-Dame et son écho de l’Arsenal.

La fermentation était si grande, les esprits étaient si puissamment ébranlés, que l’Assemblée elle-même s’épouvanta de son ouvrage.

Elle nomma quatre membres pour sillonner Paris en tous sens. Ils avaient mission de dire :

— Frères, au nom de la patrie, pas d’émeutes ; la cour en veut une pour obtenir l’éloignement du roi, pas de prétexte à la cour ; le roi doit rester parmi nous.

Puis ils ajoutaient tout bas, les terribles semeurs de paroles :

— Il faut qu’il soit puni.

Et l’on battait des mains partout où ces hommes passaient, et l’on entendait courir par la multitude, comme on entend courir le souffle d’une tempête dans les branches d’une forêt :

— Il faut qu’il soit puni.

On ne disait pas qui, mais chacun savait bien qui il voulait punir ; cela dura jusqu’à minuit. Jusqu’à minuit le canon tonna, jusqu’à minuit la foule stationna autour des amphithéâtres. Beaucoup d’enrôlés restèrent là, datant leur premier bivouac du pied de l’autel de la patrie. Chaque coup de canon avait retenti jusqu’au cœur des Tuileries.

Le cœur des Tuileries, c’était la chambre des Tuileries où Louis XVI, Marie-Antoinette, les enfants royaux et la princesse de Lamballe étaient rassemblés. Ils ne se quittèrent pas pendant seize heures. Ils sentaient bien que c’était leur sort qui s’agitait dans cette grande et solennelle journée.

La famille royale ne se sépara qu’à minuit passé, c’est-à-dire quand on sut que le canon avait cessé de tirer.

Depuis les attroupements des faubourgs, la reine ne couchait plus au rez-de-chaussée. Ses amis avaient obtenu d’elle qu’elle montât dans une pièce du premier étage, située entre l’appartement du roi et celui du dauphin.

Éveillée d’habitude au point du jour, elle exigeait qu’on ne fermât ni volets ni persiennes, afin que ses insomnies fussent moins pénibles.

Madame Campan couchait dans la même chambre que la reine.

Disons à quelle occasion la reine avait consenti à ce qu’une de ses femmes couchât près d’elle.

Une nuit que la reine venait de se coucher, il était une heure du matin environ, madame Campan, debout devant le lit de Marie-Antoinette et causant avec elle, on entendit tout à coup marcher dans le corridor, puis retentit un bruit pareil à celui d’une lutte entre deux hommes. Madame Campan voulut aller voir ce qui se passait, mais la reine, se cramponnant à sa femme de chambre ou plutôt à son amie :

— Ne me quittez pas, Campan, dit-elle.

Pendant ce temps, une voix cria du corridor :

— Ne craignez rien, Madame, c’est un scélérat qui voulait vous tuer, mais je le tiens.

C’était la voix du valet de chambre.

— Mon Dieu ! s’écria la reine en levant les mains au ciel, quelle existence ! des outrages le jour, des assassins la nuit !

Puis au valet de chambre :

— Lâchez cet homme, cria la reine, et ouvrez-lui la porte. — Mais, Majesté ! fit madame Campan. — Eh ! ma chère, si on l’arrêtait, il serait porté demain en triomphe par les Jacobins.

On cacha l’homme, qui était un garçon de toilette du roi.

Depuis ce jour, le roi avait obtenu que quelqu’un couchât dans la chambre de la reine. Marie-Antoinette avait choisi madame Campan.

La nuit qui suivit la proclamation du danger de la patrie, madame Campan se réveilla vers deux heures du matin ; un rayon de lune, comme une lumière nocturne, comme une flamme amie, traversait les vitres et venait se briser sur le lit de la reine, aux draps de laquelle elle donnait une teinte bleuâtre.

Madame Campan entendit soupirer la reine ; elle comprit qu’elle ne dormait pas.

— Votre Majesté souffre-t-elle ? demanda madame Campan. — Je souffre toujours, Campan ; mais cependant j’espère que cette souffrance finira bientôt. — Bon Dieu ! Madame, s’écria la femme de chambre, Votre Majesté a-t-elle donc encore quelque sinistre pensée ? — Non, au contraire, Campan.

Puis étendant sa main pâle, qui devenait plus pâle encore au contact du rayon de la lune :

— Dans un mois, dit-elle avec une mélancolie profonde, ce rayon de lune nous verra libres et dégagés de nos chaînes. — Ah ! s’écria madame Campan toute joyeuse, avez-vous accepté le secours de monsieur de Lafayette, comme vous en prie monsieur de Lafayette, et allez-vous fuir ? — Monsieur de Lafayette ! oh ! non, Dieu merci, dit la reine avec un accent de répugnance auquel il n’y avait point à se tromper ; non, mais dans un rêve j’ai vu du secours qui nous arrivait. Dieu fera un miracle pour nous.

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