‹ La Comtesse de CharnyChapitre 154 sur 186 · 2 · 68

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Quand on arrive à un point aussi important de l’histoire que celui où nous en sommes arrivés, on ne doit omettre aucun détail, attendu que chaque détail se rattache à l’autre, et que c’est l’adjonction exacte de ces détails qui fait la longueur et la largeur de cette toile savante qui se déroule aux yeux de l’avenir, entre les mains du passé.

Au moment où Weber cherchait le syndic de la commune pour lui annoncer que la reine désirait lui parler, le capitaine suisse Durler montait chez le roi pour demander, à lui ou au major général, le dernier ordre.

Charny aperçut le bon capitaine, qui cherchait quelque huissier ou quelque valet de chambre pour l’annoncer chez le roi.

— Que désirez-vous, capitaine ? demanda-t-il. — N’êtes-vous pas le major général ? demanda monsieur Durler. — Oui, capitaine. — Je viens demander les derniers ordres, Monsieur, attendu que la tête de colonne de l’insurrection commence de paraître sur le Carrousel. — Ne pas vous laisser forcer, Monsieur ; le roi étant décidé à mourir au milieu de vous. — Vous pouvez y compter, monsieur le major, répondit simplement le capitaine Durler.

Et il alla porter à ses compagnons cet ordre, qui était leur arrêt de mort.

En effet, comme l’avait dit le capitaine Durler, l’avant-garde commençait de paraître.

C’étaient ces mille hommes armés de piques, précédés d’une vingtaine de Marseillais et de trente ou quarante gardes françaises, au milieu desquels brillaient les épaulettes d’or d’un jeune capitaine.

Ce jeune capitaine, c’était Pitou, qui, recommandé par Billot, avait été chargé d’une mission que nous allons lui voir exposer tout à l’heure.

Derrière cette avant-garde marchait, à la distance d’un demi-quart de lieue à peu près, un corps considérable de gardes nationaux et de fédérés, précédés par une batterie de douze pièces de canon.

Les suisses, lorsque l’ordre du major général leur fut communiqué, se rangèrent silencieusement et résolument chacun à son poste, gardant ce froid et sombre silence de la résolution.

Les gardes nationaux, moins sévèrement disciplinés, mirent à la fois dans leurs dispositions plus de bruit et de désordre, mais une égale résolution.

Les gentilshommes, mal organisés, n’ayant que des armes de courte portée, épées ou pistolets, sachant qu’il s’agissait cette fois d’un combat à mort, mirent une espèce d’ivresse fiévreuse à se trouver en contact avec le peuple, ce vieil adversaire, cet éternel athlète, ce lutteur toujours vaincu, et cependant grandissant toujours depuis huit siècles.

Pendant que les assiégés, où ceux qui allaient l’être, prenaient ces dispositions, on frappait à la porte de la cour royale, et plusieurs voix criaient : Parlementaire ! tandis qu’on faisait flotter au-dessus du mur un mouchoir blanc au haut d’une pique.

On alla chercher Rœderer. À moitié chemin, on le rencontra.

— On frappe à la porte royale, Monsieur, lui dit-on. — J’ai entendu les coups, et j’y vais. — Que faut-il faire ? — Ouvrez.

L’ordre fut transmis au portier qui ouvrit la porte et se sauva à toutes jambes. Rœderer se trouva en face de l’avant-garde des hommes à piques  :

— Mes amis, dit Rœderer, vous avez demandé que l’on ouvrît la porte à un parlementaire et non à une armée. Où est le parlementaire ? — Me voilà, Monsieur, dit Pitou, avec sa douce voix et son bienveillant sourire. — Qui êtes-vous ? — Je suis le capitaine Ange Pitou, chef des fédérés d’Haramont.

Rœderer ne savait pas ce que c’était que les fédérés d’Haramont, mais comme le temps était précieux, il ne jugea pas à propos de le demander.

— Que désirez-vous ? continua-t-il. — Je désire passage pour moi et mes amis.

Les amis de Pitou, en haillons, brandissant leurs piques et faisant de gros yeux, paraissaient de fort dangereux ennemis.

— Passage, et pour quoi faire ? — Pour aller bloquer l’Assemblée : nous avons douze pièces de canon, pas une ne tirera, si l’on fait ce que nous voulons. — Et que voulez-vous ? — La déchéance du roi. — Monsieur, dit Rœderer, la chose est grave. — Très-grave, oui, Monsieur, répondit Pitou avec sa politesse accoutumée. — Elle mérite donc qu’on en délibère. — C’est trop juste, répondit Pitou.

Et regardant l’horloge du château :

— Il est dix heures moins un quart, dit-il, nous vous donnons jusqu’à dix heures ; si, à dix heures sonnant, nous n’avons pas de réponse, nous attaquons. — En attendant, vous permettez qu’on referme la porte, n’est-ce pas ? — Sans doute.

Puis s’adressant à ses acolytes :

— Mes amis, dit-il, permettez qu’on referme la porte.

Et il fit signe aux plus avancés des hommes à piques de reculer. Ils obéirent, et la porte fut refermée sans difficulté.

Mais par cette porte ouverte un instant, les assiégeants avaient pu voir les préparatifs formidables faits pour les recevoir.

Cette porte fermée, l’envie prit aux hommes de Pitou de continuer à parlementer.

Quelques-uns se hissèrent sur les épaules de leurs camarades, montèrent sur le mur, s’y établirent à califourchon, et commencèrent à causer avec la garde nationale. La garde nationale rendit la main et causa. Le quart d’heure s’écoula.

Au bout d’un quart d’heure, un homme vint du château, et donna l’ordre d’ouvrir la porte.

Cette fois le portier était blotti dans sa loge, et ce furent les gardes nationaux qui levèrent les barres.

Les assiégeants crurent que leur demande leur était accordée ; voyant la porte ouverte, ils entrèrent comme des hommes qui ont longtemps attendu et que de puissantes mains poussent par derrière, c’est-à-dire en foule, appelant les suisses à grands cris, mettant les chapeaux au bout des piques et des sabres, et criant : Vive la nation ! vive la garde nationale ! vive les suisses !

Les gardes nationaux répondirent aux cris de vive la nation ! Les suisses gardèrent un silence sombre et profond.

Àla bouche des canons seulement, les assaillants s’arrêtèrent et regardèrent devant eux et autour d’eux.

Le grand vestibule était plein de suisses, placés sur trois de hauteur. Un rang de suisses se tenait en outre sur chaque marche de l’escalier, ce qui donnait la facilité à six rangs de faire feu à la fois.

Quelques-uns commencèrent à réfléchir, et au nombre de ceux-là, était Pitou. Seulement il était déjà un peu tard pour réfléchir. Au reste, c’est ce qui arrive toujours en pareille circonstance à ce brave peuple, dont le caractère principal est d’être enfant, c’est-à-dire tantôt bon, tantôt cruel.

En voyant le danger, il n’eut pas même l’idée de le fuir ; seulement il essaya de le tourner, en plaisantant avec les gardes nationaux et avec les suisses. Les gardes nationaux n’étaient pas éloignés de plaisanter eux-mêmes, mais les suisses gardaient leur sérieux ; car cinq minutes avant l’apparition de l’avant-garde patriote, voilà ce qui était arrivé :

Comme nous l’avons raconté, les gardes nationaux patriotes, à la suite de la querelle survenue à propos de Mandat, les gardes nationaux patriotes s’étaient séparés des gardes nationaux royalistes, et en se séparant de leurs compatriotes, ils avaient en même temps fait leurs adieux aux suisses dont ils estimaient et plaignaient le courage.

Ils avaient ajouté qu’ils recevraient dans leurs maisons, comme des frères, ceux des suisses qui voudraient les suivre.

Alors deux vaudois, répondant à cet appel fait dans leur langue, avaient quitté leur rang et étaient venus se jeter dans les bras des Français, c’est-à-dire de leurs véritables compatriotes.

Mais au même instant deux coups de fusil étaient partis des fenêtres du château, et deux balles étaient venues chercher les déserteurs au milieu des bras de leurs nouveaux amis.

Les officiers suisses, excellents tireurs, chasseurs d’izards et de chamois, avaient trouvé ce moyen de couper court à la désertion.

La chose avait en outre, on le comprendra, rendu les autres suisses sérieux jusqu’au mutisme.

Quant à ceux qui venaient d’être introduits dans la cour armés de vieux pistolets, de vieux fusils et de piques neuves, c’est-à-dire plus mal armés que s’ils n’avaient pas d’armes, c’étaient de ces étranges précurseurs de révolution ; comme nous en avons vu en tête de toutes les grandes émeutes, et qui viennent en riant ouvrir l’abîme où va s’engloutir un trône, parfois plus qu’un trône, une monarchie.

Les canonniers étaient venus à eux, la garde nationale paraissait toute portée à venir à eux. Ils tâchèrent de décider les suisses de venir à eux.

Ils ne s’apercevaient pas que le temps s’écoulait, que leur chef Pitou avait donné à monsieur Rœderer jusqu’à dix heures, et qu’il était dix heures un quart.

Ils s’amusaient, pourquoi auraient-ils compté les minutes ?

L’un d’eux avait, non pas une pique, non pas un fusil, non pas un sabre, mais une perche à abaisser les branches d’arbres, c’est-à-dire une perche à crochet. Il dit à son voisin :

Si je pêchais un suisse ? — Pêche-le, dit le voisin.

Et il accrocha un suisse par sa buffleterie et attira le suisse à lui. Le suisse ne résista que juste ce qu’il fallait pour avoir l’air de résister.

— Ça mord ! dit le pêcheur. — Alors, va en douceur.

L’homme à la perche alla en douceur, et le suisse passa du vestibule dans la cour, comme un poisson passe de la rivière sur la berge. Ce furent de grandes acclamations et de grands éclats de rire.

— Un autre ! un autre ! cria-t-on de toutes parts.

Le pêcheur avisa un autre suisse qu’il accrocha comme le premier. Après le second, vint un troisième, puis un quatrième, un cinquième. Tout le régiment y eût passé, si l’on n’eût entendu retentir le mot : en joue !

En voyant s’abaisser les fusils, avec le bruit et la précision mécaniques, qui accompagnent ce mouvement chez les troupes régulières, un des assaillants, il y a toujours en pareilles circonstances un insensé qui donne le signal du massacre, un des assaillants tira un coup de pistolet sur une des fenêtres du château.

Pendant le court intervalle qui, dans le commandement, sépare le mot joue, du mot feu, Pitou comprit tout ce qui allait se passer.

— Ventre à terre ! cria-t-il à ses hommes ; ventre à terre ! ou vous êtes tous morts !

Et, joignant l’exemple au précepte, il se jeta ventre à terre lui-même.

Mais avant que son commandement, ou plutôt que la recommandation, n’ait eu le temps d’être suivie, le mot feu ! retentit sous le vestibule, qui s’emplit de bruit et de fumée, en crachant, comme une espingole, une grêle de balles sur la cour.

La masse compacte, la moitié de la colonne peut-être était entrée dans la cour, la masse compacte ondoya comme une moisson courbée par le vent ; puis, comme une moisson sciée par la faucille, chancela et s’affaissa sur elle-même. Le tiers à peine était resté vivant.

Ce tiers s’enfuit passant sous le feu des deux lignes et sous celui des baraques. Lignes et baraques tirèrent à bout portant.

Les tireurs se fussent tués les uns les autres, s’il n’avaient pas eu entre eux un si épais rideau d’hommes.

Le rideau se déchira par larges lambeaux, quatre cents hommes restèrent couchés sur le pavé, dont trois cents tués raides.

Les cent autres, blessés plus ou moins mortellement, se plaignant, essayant de se relever, retombant, donnaient à certaines parties de ce champ de cadavres une mobilité pareille à celle d’un flot expirant, mobilité effroyable à voir.

Puis peu à peu tout s’affaissa, et à part quelques entêtés qui s’obstinèrent à vivre, tout rentra dans l’immobilité.

Les fuyards se répandirent dans le Carrousel, débordant d’un côté sur les quais, de l’autre dans la rue Saint-Honoré, en criant :

— Au meurtre ! on nous assassine !

Au Pont-Neuf, à peu près, ils rencontrèrent le gros de l’armée. Ce gros de l’armée était commandé par deux hommes à cheval, suivis d’un homme à pied qui, quoique à pied, semblait avoir part au commandement ; ils virent venir à eux les fuyards.

— Ah ! crièrent ceux-ci, reconnaissant dans un des deux cavaliers le brasseur du faubourg Saint-Antoine, remarquable par sa taille colossale, à laquelle servait de piédestal un énorme cheval flamand. Ah ! monsieur Santerre, à nous ! à l’aide ! on égorge nos frères ! — Qui cela ? demanda Santerre. — Les suisses ; ils ont tiré sur nous, tandis que nous avions nos bouches à leur joue.

Santerre se tourna vers le second cavalier.

— Que pensez-vous de cela, Monsieur ? lui demanda-t-il. — Mais, dit avec un accent allemand très-prononcé le second cavalier, qui était un petit homme blond portant les cheveux coupés en brosse, je pense qu’il y a un proverbe militaire qui dit : « Le soldat doit se porter où il entend le bruit de la fusillade ou du canon. » Portons-nous où se fait le bruit. — Mais, demanda l’homme à pied, vous aviez avec vous un jeune officier, je ne le vois plus ? — Il est tombé l’un des premiers, citoyen représentant, répondit un des fuyards, et c’est un malheur, car c’était un bien brave jeune homme. — Oui, c’était un brave jeune homme, répondit en pâlissant légèrement celui à qui on avait donné le titre de citoyen représentant ; oui, c’était un brave jeune homme ; aussi va-t-il être bravement vengé. En avant ! monsieur Santerre. — Je crois, mon cher Billot, répondit Santerre, que dans une aussi grave affaire, il faut appeler à notre aide, non-seulement le courage, mais l’expérience. — Soit. — En conséquence, je propose de remettre le commandement général au citoyen Westermann, qui est un vrai général et un ami du citoyen Danton, m’offrant de lui obéir le premier comme simple soldat. — Tout ce que vous voudrez, dit Billot, pourvu que nous marchions sans perdre un instant. — Acceptez-vous le commandement, citoyen Westermann ? demanda Santerre. — J’accepte, répondit laconiquement le Prussien. — En ce cas, donnez vos ordres. — En avant ! cria Westermann.

Et l’immense colonne, arrêtée un instant, se remit en route.

Dix heures et demie sonnaient comme son avant-garde pénétrait à la fois dans le Carrousel, par les guichets de la rue de l’Échelle et par ceux des quais.

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