‹ La Comtesse de CharnyChapitre 156 sur 186 · 2 · 70

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Un instant, comme la reine, en voyant la fuite de l’avant-garde, les suisses purent croire qu’ils avaient eu affaire à l’armée elle-même, et que cette armée était dissipée.

Ils avaient tué quatre cents hommes à peu près dans la cour Royale, cent cinquante ou deux cents dans le Carrousel ; ils avaient enfin ramené sept pièces de canon.

Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, on n’apercevait pas un homme en état de se défendre.

Une seule petite batterie isolée, établie sur la terrasse d’une maison faisant face au corps de garde des suisses, continuait son feu sans que l’on pût parvenir à la faire taire.

Cependant, comme on se croyait maître de l’insurrection, on allait prendre des mesures pour en finir avec elle, coûte que coûte, lorsque l’on entendit retentir du côté des quais le roulement des tambours et les rebondissements bien autrement sombres de l’artillerie.

C’était cette armée que le roi regardait venir avec une lunette de la galerie du Louvre.

En même temps le bruit commença de se répandre, que le roi avait quitté le château et était allé demander un asile à l’Assemblée.

Il est difficile de dire ce que produisit cette nouvelle, même sur les royalistes les plus dévoués.

Le roi, qui avait promis de mourir à son poste royal, désertait ce poste et passait à l’ennemi, ou tout au moins se rendait prisonnier sans combattre.

Dès lors, les gardes nationaux se regardèrent comme déliés de leur serment et se retirèrent presque tous.

Quelques gentilshommes les suivirent, jugeant inutile de se faire tuer pour une cause qui s’avouait perdue elle-même.

Les suisses seuls restèrent, sombres, silencieux, mais esclaves de la discipline.

Du haut de la terrasse du pavillon de Flore et par la fenêtre de la galerie du Louvre ; on voyait venir ces héroïques faubourgs auxquels aucune armée n’a jamais résisté, et qui en un jour avaient renversé la Bastille, cette forteresse dont les pieds étaient enracinés au sol depuis quatre siècles.

Les assaillants avaient leur plan ; ils croyaient le roi au château, ils voulaient de tous côtés envelopper le château afin de prendre le roi.

La colonne qui suivait le quai de la rive gauche reçut ordre en conséquence de forcer la grille du bord de l’eau, celle de la rue Saint-Honoré, la porte des Feuillants, tandis que la colonne de la rive droite, commandée par Westermann, ayant sous ses ordres Santerre et Billot, attaquerait de face.

Celle-là déboucha tout à coup par tous les guichets du Carrousel en chantant le Ça ira.

Les Marseillais menaient la tête de colonne, traînant au milieu de leurs rangs deux petites pièces de quatre chargées à mitraille.

Deux cents suisses à peu près étaient en bataille sur le Carrousel.

Ils marchèrent droit à eux, et au moment où ils abaissèrent leurs fusils pour faire feu, ils démasquèrent leurs deux canons et firent feu eux-mêmes.

Les soldats déchargèrent leurs fusils, mais rentrèrent aussitôt, laissant à leur tour une trentaine de morts et de blessés sur le pavé du Carrousel.

Aussitôt les insurgés, ayant en tête les fédérés marseillais et bretons, se ruant sur le château, s’emparèrent de deux cours.

De la cour Royale placée au centre, celle où il y avait tant de morts, de la cour des Princes, voisine du pavillon de Flore et du quai.

Billot avait voulu combattre là où son pauvre Pitou avait été tué, puis il lui restait un espoir, il faut le dire, c’est que le pauvre garçon n’était que blessé, et qu’il lui rendrait dans la cour Royale le service que Pitou lui avait rendu dans le Champ de Mars.

Il entra donc un des premiers dans la cour du centre ; l’odeur du sang était telle qu’on se serait cru dans un abattoir.

Elle s’exhalait de ce monceau de cadavres, visible en quelque sorte comme une fumée.

Cette vue, cette odeur exaspérèrent les assaillants ; ils se ruèrent sur le château.

D’ailleurs, eussent-ils voulu reculer, c’était impossible, les masses qui s’engouffraient incessamment par les guichets du Carrousel, beaucoup plus petit à cette époque qu’il n’est aujourd’hui, les poussaient en avant.

Mais, hâtons-nous de le dire, quoique la façade du château ressemblât à un feu d’artifice, nul n’avait même l’idée de faire un pas en arrière.

Et cependant, une fois entré dans cette cour du centre, les insurgés, comme ceux dans le sang desquels ils marchaient jusqu’à la cheville, les insurgés se trouvaient pris entre trois feux, le feu du vestibule de l’horloge, celui du double rang de baraques.

Il fallait d’abord éteindre ce feu des baraques.

Les Marseillais se jetèrent sur elles comme des dogues sur un brasier ; mais ils ne purent les démolir avec leurs mains.

Ils demandaient des leviers, des hoyaux, des pioches. Billot demanda des gargousses. Westermann comprit le plan de son lieutenant. On apporta des gargousses avec des mèches.

Au risque que les gargousses éclatassent dans leurs mains, les Marseillais mirent le feu aux mèches, et lancèrent les gargousses dans les baraques. Les baraques s’enflammèrent.

Ceux qui les défendaient furent obligés de les évacuer et de se réfugier sous le vestibule.

Les insurgés, Billot en tête, profitèrent de ce moment pour suivre les fuyards jusque sous le vestibule. Là on se heurta, fer contre fer, feu contre feu.

Tout à coup Billot se sentit étreint par derrière ; il se retourna, croyant avoir affaire à un ennemi.

Mais, à la vue de celui qui l’étreignait, il jeta un cri de joie. C’était Pitou.

Pitou, méconnaissable, couvert de sang des pieds à la tête, mais Pitou sain et sauf, Pitou sans une seule blessure.

Au moment où il avait vu s’abaisser les fusils des suisses, il avait, comme nous l’avons dit, crié : Ventre à terre !

Et il avait donné l’exemple. Mais cet exemple, ses compagnons n’avaient pas eu le temps de le suivre.

La fusillade, comme une immense faux, avait alors passé à hauteur d’homme et scié les trois quarts de ces épis humains, qui mettent vingt-cinq ans à pousser, et qu’une seconde ploie et brise.

Pitou s’était littéralement senti enseveli sous les cadavres.

Puis baigné d’une liqueur tiède et ruisselante de tous côtés.

Malgré l’impression profondément désagréable que Pitou ressentait, étouffé par le poids des morts, baigné par leur sang, il résolut de ne pas souffler le mot, et d’attendre pour donner signe de vie un instant favorable.

Cet instant favorable, il l’avait attendu plus d’une heure.

Il est vrai que chaque minute de cette heure lui avait paru une heure elle-même.

Enfin, cet instant favorable lui parut arrivé, quand il entendit les cris de victoire de ses compagnons, et au milieu de ces cris la voix de Billot qui l’appelait.

Alors, comme Encelade enseveli sous le mont Etna, il avait secoué cette couche de cadavres qui le recouvrait, était parvenu à se remettre debout, et ayant reconnu Billot au premier rang, il s’était empressé de le presser contre son cœur, sans s’inquiéter de quel côté il l’y pressait.

Une décharge des suisses, qui coucha une dizaine d’hommes par terre, rappela Billot et Pitou à la gravité de la situation.

Neuf cents toises de bâtiments brûlaient à droite et à gauche de la cour du centre. La fusillade emplissait la cour.

Le temps était lourd et sans le moindre vent. La fumée de l’incendie et de la fusillade pesait sur les combattants. La fumée emplissait le vestibule.

Toute la façade dont chaque fenêtre flamboyait était couverte d’un voile de fumée. On ne voyait ni où l’on envoyait la mort ni d’où on la recevait.

Pitou, Billot, les Marseillais, la tête de colonne marchèrent en avant, et au milieu de la fumée pénétrèrent dans le vestibule.

On se heurta à un mur de baïonnettes. C’étaient celles des suisses.

Ce fut alors que les suisses commencèrent leur retraite, retraite héroïque dans laquelle, pas à pas, de marche en marche, laissant un rang des siens sur chaque degré, le bataillon se replia lentement.

Le soir on compta quatre-vingts cadavres sur l’escalier. Tout à coup on entendit retentir par les chambres et par les corridors du château ce cri :

— Le roi ordonne aux suisses de cesser le feu ! Il était deux heures de l’après-midi.

Voici ce qui s’était passé à l’Assemblée et ce qui avait amené l’ordre que l’on proclamait aux Tuileries pour faire cesser la lutte, ordre qui avait le double avantage de diminuer l’exaspération des vainqueurs et de couvrir l’honneur des vaincus.

Au moment où la porte des Feuillants s’était refermée derrière la reine, et où, à travers cette porte encore outr’ouverte, elle avait vu levier de fer, baïonnettes et piques menacer Charny, elle avait jeté un cri et tendu les bras vers cette porte ; mais, entraînée dans la salle par ceux qui l’accompagnaient, en même temps que par cet instinct de mère qui lui disait avant toutes choses de suivre son enfant, elle était entrée à la suite du roi dans l’Assemblée.

Là, une grande joie lui avait été rendue, elle venait d’apercevoir son fils assis sur le bureau de l’Assemblée ; l’homme qui l’avait apporté là secouait triomphalement son bonnet rouge au-dessus de la tête du jeune prince, et criait tout joyeux :

— J’ai sauvé le fils de mes maîtres ! Vive monseigneur le dauphin !

Mais, son fils en sûreté :

— Messieurs, dit-elle, un de mes officiers les plus braves, un de mes serviteurs les plus dévoués, est resté à la porte et en danger de mort ; je vous demande secours pour lui.

Cinq ou six députés s’élancèrent à cette voix.

Le roi, la reine, la famille royale et les deux ministres qui les accompagnaient se dirigèrent vers les siéges destinés aux ministres et y prirent place. Vergniaud présidait.

L’Assemblée les avait reçus debout, non point à cause de l’étiquette due aux têtes couronnées, mais à cause du respect dû au malheur. Avant de s’asseoir, le roi fit signe qu’il voulait parler. On fit silence :

— Je suis venu ici, dit-il, pour éviter un grand crime ; j’ai pensé que je ne pouvais pas être plus en sûreté qu’au milieu de vous. — Sire, répondit Vergniaud, vous pouvez compter sur la fermeté de l’Assemblée nationale ; ses membres ont juré de mourir en défendant les droits du peuple et les autorités constituées. Le roi s’assit.

En ce moment une fusillade effroyable retentit presque aux portes de l’Assemblée ; c’était la garde nationale mêlée aux insurgés, qui, de la terrasse des Feuillants, tirait sur le capitaine et les soldats suisses qui avaient servi d’escorte à la famille royale.

Un officier de la garde nationale, qui avait perdu la tête, entra tout effaré et ne s’arrêta qu’à la barre, criant :

— Les suisses ! les suisses ! nous sommes forcés !

L’Assemblée crut un instant que les suisses, vainqueurs, avaient repoussé l’insurrection et marchaient sur le Manége pour reprendre leur roi, car dans ce moment, nous devons le dire, Louis XVI était bien plus le roi des Suisses que le roi des Français.

Elle se leva tout entière d’un mouvement spontané unanime, et représentants du peuple, spectateurs des tribunes, gardes nationaux, secrétaires, chacun étendant la main cria :

— Quelque chose qui arrive, nous jurons de vivre et de mourir libres.

Le roi et la famille royale n’avaient rien à faire dans ce serment, aussi restèrent-ils seuls assis.

Ce cri poussé par trois mille bouches passa comme un ouragan au-dessus de leur tête.

L’erreur ne fut pas longue, mais cette minute d’enthousiasme fut sublime.

Dix minutes après, un autre cri retentit :

— Le château est forcé ! les insurgés marchent sur l’Assemblée pour y égorger le roi !

Alors ces mêmes hommes, qui, en haine de la royauté, venaient de jurer de mourir libres, se levèrent avec le même élan et la même spontanéité, jurant de défendre le roi jusqu’à la mort.

En ce moment on sommait l’Assemblée, le capitaine suisse Durler, de mettre bas les armes.

— Je sers le roi et non l’Assemblée, dit-il ; où est l’ordre du roi ?

Les mandataires de l’Assemblée n’avaient pas d’ordre.

— Je tiens mon commandement du roi, dit Durler, je ne le remettrai qu’au roi.

On l’amena presque de force à l’Assemblée. Il était tout noir de poudre, tout rouge de sang.

— Sire, dit le brave capitaine, on veut que je mette bas les armes, est-ce l’ordre du roi ? — Oui, dit le roi, rendez vos armes à la garde nationale, je ne veux pas que des braves gens, comme vous, périssent.

Monsieur Durler courba la tête, poussa un soupir et sortit ; mais à la porte, il fit dire qu’il n’obéirait que sur un ordre écrit.

Alors le roi prit un papier et écrivit :

« Le roi ordonne aux suisses de déposer les armes et de se retirer aux casernes. »

C’était cet ordre que l’on criait dans les chambres, les corridors et les escaliers des Tuileries.

Comme cet ordre venait de rendre quelque tranquillité à l’Assemblée, le président agita sa sonnette.

— Délibérons, dit-il.

Mais alors un membre de l’Assemblée se leva et fit observer qu’un article de la constitution défendait de délibérer en présence du roi.

— C’est vrai, dit Louis XVI, mais où allez-vous nous mettre ? — Sire, dit le président, nous avons à vous offrir la tribune du journal le Logographe, qui est vide, le journal ayant cessé de paraître. — C’est bien, dit le roi, nous sommes prêts à nous y rendre. — Huissiers ! cria Vergniaud conduisez le roi à la loge du Logographe.

Les huissiers se hâtèrent d’obéir.

Le roi, la reine, la famille royale, reprirent, pour sortir de la salle, le chemin qu’ils avaient déjà pris pour entrer, et se retrouvèrent dans le corridor.

— Qu’y a-t-il donc à terre ? demanda la reine, on dirait du sang.

Les huissiers ne répondirent point ; sans doute ignoraient-ils si ces taches étaient véritablement des taches de sang et d’où ces taches venaient.

Les taches, chose étrange, étaient plus larges et plus fréquentes à mesure qu’on approchait de la loge.

Pour épargner ce spectacle à la reine, le roi doubla le pas, et ouvrant la loge lui-même :

— Entrez, Madame, dit-il à la reine.

La reine s’élança, mais en mettant le pied sur le seuil de la porte, elle poussa un cri d’horreur, et, les mains sur les yeux, se rejeta en arrière. La présence des taches de sang était expliquée. Un cadavre avait été déposé dans la loge.

C’était ce cadavre que la reine, dans sa précipitation, avait presque heurté du pied, qui lui avait fait pousser ce cri et se rejeter en arrière.

C’était le cadavre du comte de Charny que les députés avaient tiré des mains des égorgeurs et qu’ils avaient donné l’ordre de placer dans la loge du Logographe, ne pouvant deviner que dix minutes après on y installerait la famille royale.

On emporta le cadavre du comte, et la famille royale prit place dans la loge.

Trois heures de l’après-midi sonnaient.

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