‹ La Comtesse de CharnyChapitre 162 sur 186 · 2 · 76

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Mais avant de suivre Andrée dans la prison où l’on venait de l’envoyer comme suspecte, suivons la reine dans celle où l’on venait de la conduire comme coupable.

Nous avons posé l’antagonisme de l’Assemblée et de la commune.

L’Assemblée, comme il arrive aux corps constitués, n’avait point marché du même pas que les individus ; elle avait lancé le peuple dans la voie du 10 août, puis elle était restée en arrière.

Les sections avaient improvisé ce fameux conseil de la commune, et c’était ce conseil de la commune qui, en réalité, avait fait le 10 août, prêché par l’Assemblée.

L’Assemblée avait donné un asile au roi, que la commune n’eût point été fâchée de surprendre au Tuileries, d’étouffer entre deux matelas, d’étrangler entre deux portes, avec la reine et le dauphin.

Avec la louve et le louveteau, comme on disait.

L’Assemblée avait fait échouer ce projet, dont la réussite, tout infâme qu’il fût, eût peut-être été un grand bonheur.

Donc, l’Assemblée protégeant le roi, la reine, le dauphin, la cour même, l’Assemblée était royaliste.

L’Assemblée décrétant que le roi habiterait le Luxembourg, c’est-à-dire un palais, l’Assemblée était royaliste.

Il est vrai que, comme en toutes choses, il y a des degrés dans le royalisme.

Ce qui était royaliste aux yeux de la commune, ou même aux yeux de l’Assemblée, était révolutionnaire à d’autres yeux.

Lafayette, proscrit comme royaliste en France, n’allait-il pas être emprisonné comme révolutionnaire par François I ou François II, soit qu’on veuille le prendre comme empereur d’Autriche ou roi de Hongrie.

La commune commençait donc d’accuser l’Assemblée de royalisme ; puis, de temps en temps, Robespierre sortait, du trou où il était caché, sa petite tête plate, pointue, vénéneuse, et sifflait une calomnie.

Robespierre était justement en train de dire dans ce moment-là, qu’un parti puissant, la Gironde, offrait le trône au duc de Brunswick.

La Gironde ! comprenez-vous ? c’est-à-dire la première voix qui eût crié :

— Aux armes !

Le premier bras qui se fût offert pour défendre la France !

Or, la commune révolutionnaire devait donc, pour arriver à la dictature, contrecarrer tout ce que faisait l’Assemblée royaliste.

L’Assemblée avait accordé au roi le Luxembourg comme logement.

La commune déclara qu’elle ne répondait pas du roi, si le roi habitait le Luxembourg.

Les caves du Luxembourg, assurait la commune, communiquaient avec les catacombes.

L’Assemblée, déjà en froid avec la commune, ne voulait pas rompre avec elle pour si peu de chose.

Elle lui laissa le soin de choisir la résidence royale.

La commune décréta le Temple.

Voyez comme l’emplacement est bien choisi !

Le Temple n’est pas, comme le Luxembourg, un palais donnant par ses caves dans les catacombes, par ses murailles sur la plaine.

Non, formant angle aigu avec le Luxembourg et l’hôtel de ville, c’est une prison à son ombre, sous son œil ; elle n’a qu’à étendre la main, et elle en ouvre ou ferme les portes.

C’est un vieux donjon isolé, dont on a refait le fossé ; c’est une vieille tour basse, forte, sombre, lugubre ; Philippe le Bel, c’est-à-dire la royauté, y brisa le moyen âge qui se révoltait contre lui.

La royauté y rentrera brisée par l’âge nouveau.

Comment cette vieille tour est-elle restée là dans ce quartier populeux, noire et triste, comme une chouette au grand soleil ?

C’est là que la commune décide que demeurera le roi et sa famille.

Ya-t-il eu calcul en assignant pour domicile au roi ce lieu d’asile où les anciens banqueroutiers venaient se coiffer du bonnet vert et frapper du cul la pierre, comme dit la loi du moyen âge, après quoi ils ne devaient plus rien ?

Non, il y a hasard, fatalité !… nous dirions Providence, si le mot n’était si cruel.

Le 13 au soir, le roi, la reine, madame Élisabeth, madame de Lamballe, madame de Tourzel, monsieur de Chamilly, valet de chambre du roi, et monsieur Hus, valet de chambre du dauphin, furent conduits au Temple.

La commune s’était tellement pressée de faire conduire le roi à sa future résidence, que la tour n’était point prête.

La famille royale fut en conséquence introduite dans cette portion de bâtiment qu’habitait autrefois monsieur le comte d’Artois quand il venait à Paris, et que l’on appelait le Palais.

Tout Paris semblait en joie. Trois mille citoyens étaient morts, c’était vrai, mais le roi, mais l’ami des étrangers, mais le grand ennemi de la révolution, le roi, l’allié des nobles et des prêtres, le roi était prisonnier.

Toutes les maisons dominant le Temple étaient illuminées. Il y avait des lampions jusque dans les créneaux de la tour. Lorsque le roi descendit de voiture, il trouva Santerre à cheval, se tenant à dix pas de la portière.

Deux municipaux l’attendaient, le chapeau sur la tête.

— Entrez, Monsieur, lui dirent-ils.

Le roi entra, et, se trompant naturellement sur sa résidence future, demanda à visiter les appartements du Palais.

Les municipaux échangèrent un sourire, et sans lui dire que la promenade qu’il allait faire était inutile, puisque c’était au donjon qu’il devait résider, ils lui firent visiter le Temple, pièce par pièce.

Le roi faisait la distribution de son appartement. Et les municipaux jouissaient de cette erreur, qui allait tourner en amertume.

Àdix heures le souper fut servi. Pendant le repas, Manuel se tint debout près du roi.

Ce n’était plus un serviteur prompt à obéir ; c’était un geôlier, un surveillant, un maître.

Supposez deux ordres contradictoires, un donné par le roi, un donné par Manuel. C’est l’ordre de Manuel que l’on eût exécuté.

Là commençait réellement la captivité.

Àpartir du 13 août au soir, le roi, vaincu au sommet de la monarchie, quitte la cime suprême, et descend à pas rapides le versant opposé de la montagne, au bas duquel l’attend l’échafaud.

Il a mis dix-huit ans à gravir le haut sommet et à s’y maintenir. Il mettra cinq mois et huit jours à en être précipité.

Voyez avec quelle rapidité on le pousse.

Àdix heures on est dans la salle à manger du Palais, à onze heures dans le salon du Palais.

Le roi est encore, du moins croit encore être le roi. Il ignore ce qui se passe.

Àonze heures, un des commissaires vient donner l’ordre aux deux valets de chambre, Hus et Chamilly, de prendre le peu de linge qu’ils avaient, et de les suivre.

— Où cela ? demandèrent les valets de chambre. — À la résidence de nuit de vos maîtres, répondit le commissaire ; le Palais n’est résidence que de jour.

Le roi, la reine, le dauphin n’étaient déjà plus les maîtres que de leurs valets de chambre.

Àla porte du Palais on trouva un municipal qui marcha devant avec une lanterne. On suivit le municipal.

Àla faible lueur de cette lanterne, et grâce à l’illumination des maisons voisines, illuminations qui commençaient à s’éteindre, monsieur Hus cherchait à reconnaître la future habitation du roi.

Il ne voyait devant lui que le sombre donjon, s’élevant dans l’air comme un géant de granit au front duquel brillait une couronne de feu.

— Mon Dieu ! dit le valet de chambre s’arrêtant, est-ce que ce serait à cette tour que vous nous conduiriez ? — Justement ! répondit le municipal. Ah ! le temps des palais est passé, tu vas voir comment on loge les assassins du peuple.

En achevant ces paroles, l’homme à la lanterne montait les premières marches d’un escalier en limaçon.

Les valets de chambre s’arrêtaient au premier étage.

Mais l’homme à la lanterne continuait son chemin.

Enfin au second étage il s’arrêta, prit un corridor situé à droite de l’escalier et ouvrit une chambre située à droite du corridor. Une seule fenêtre éclairait cette chambre. Trois ou quatre siéges, une table, un mauvais lit formaient tout l’ameublement de cette chambre.

— Lequel de vous deux est le domestique du roi ? demanda le municipal. — Je suis son valet de chambre, répondit Chamilly. — Valet de chambre ou domestique, c’est toujours la même chose.

Alors lui montrant le lit :

— Tiens, ajouta-t-il, c’est ici que ton maître couchera.

Et l’homme à la lanterne jeta sur une chaise une couverture et une paire de draps, alluma avec sa lanterne deux chandelles sur la cheminée, et les laissa seuls.

On allait préparer l’appartement de la reine, situé au premier étage.

Les deux valets de chambre se regardèrent stupéfaits ; ils avaient encore dans leurs yeux pleins de larmes les splendeurs des demeures royales : ce n’était plus même dans une prison qu’on précipitait le roi, on le logeait dans un taudis.

La majesté de la mise en scène manquait au malheur.

Ils examinèrent la chambre.

Le lit était dans une alcôve sans rideaux.

Une vieille claie d’osier, posée contre la muraille, indiquait une précaution prise contre les punaises, précaution insuffisante, c’était facile à voir.

Ils ne se rebutèrent point cependant, et se mirent à nettoyer de leur mieux la chambre et le lit.

Comme l’un balayait et comme l’autre époussetait, le roi entra.

— Oh ! sire, dirent-ils d’une même voix, quelle infamie !

Le roi, était-ce force d’âme, était-ce insouciance, demeura impassible. Il jeta un regard autour de lui, mais ne dit pas un mot.

Puis, comme la muraille était tapissée de gravures, et que quelques-unes de ces gravures étaient obscènes, il les arracha.

— Je ne veux pas, dit-il, laisser de pareils objets sous les yeux de ma fille.

Puis, son lit fait, le roi se coucha et s’endormit aussi tranquillement que s’il eût encore été aux Tuileries, plus tranquillement peut-être.

Certes, si à cette heure on eût donné au roi trente mille livres de rentes, une maison de campagne avec une forge, une bibliothèque de voyage, une chapelle où entendre la messe, un chapelain pour la lui dire, un parc de dix arpents où il eût pu vivre à l’abri de toute intrigue avec la reine, le dauphin, madame Royale, c’est-à-dire, mots plus doux, avec sa femme et ses enfants, le roi eût été l’homme le plus heureux de son royaume.

Il n’en fut point ainsi de la reine.

Si elle ne rugit pas à la vue de sa cage, la fière lionne, c’est qu’une si cruelle douleur veillait au fond de sa poitrine, qu’elle devenait aveugle et insensible à tout ce qui l’entourait.

Son appartement se composait de quatre pièces :

Une antichambre, où s’arrêta madame la princesse de Lamballe ; une chambre, où s’installa la reine ; un cabinet, que l’on céda à madame de Tourzel ; une seconde chambre, dont on fit l’habitation de madame Élisabeth et des deux enfants. Le tout était un peu plus propre que chez le roi.

D’ailleurs, comme si Manuel eût eu honte de l’espèce de supercherie dont on avait usé avec le roi, il annonça que l’architecte de la commune, le citoyen Palloy, viendrait s’entendre avec le roi pour rendre la future habitation de la famille royale aussi commode que possible.

Au reste, pendant qu’Andrée dépose dans la tombe son mari bien-aimé, tandis que Manuel installe le roi et la famille royale au Temple, tandis que le charpentier dresse la guillotine sur la place du Carrousel, champ de victoire qui va se transformer en place de Grève, jetons un coup d’œil dans l’intérieur de l’hôtel de ville, où nous sommes déjà entrés deux ou trois fois, et apprécions le pouvoir qui vient de succéder à celui de Bailly et de Lafayette, et qui tend, en se substituant à l’Assemblée législative, à s’emparer de la dictature.

Voyons les hommes, ils nous donneront l’explication des actes.

Le 10 au soir, quand tout était fini, bien entendu, quand le bruit du canon était assoupi, quand le bruit de la fusillade était éteint, quand on ne faisait plus qu’assassiner, une troupe de gens ivres et déguenillés avait apporté à bras l’homme des ténèbres, le hibou aux paupières clignotantes, le prophète de la populace : le divin Marat.

Lui s’était laissé faire. Il n’y avait plus rien à craindre ; la victoire était décidée et le champ ouvert aux loups, aux vautours et aux corbeaux.

Ils l’appelaient le vainqueur du 10 août, lui qu’ils avaient pris au moment où il sortait par le soupirail d’une cave au club des Cordeliers où l’avait caché Danton.

Et il se laissait appeler vainqueur.

Ils l’avaient couronné de lauriers. Et lui, comme César, avait gardé naïvement la couronne.

Ils vinrent, les citoyens sans-culottes, et jetèrent le dieu Marat au milieu de la commune.

C’était ainsi qu’on avait jeté Vulcain estropié dans le conseil des dieux.

Àla vue de Vulcain les dieux avaient ri. À la vue de Marat, beaucoup rirent, les autres furent pris de dégoût.

Quelques-uns frémirent. C’étaient ceux-là qui avaient raison.

Et cependant Marat n’était point de la commune. Il n’en avait point été nommé ; il y avait été apporté. Il y resta.

On lui fit pour lui, tout exprès pour lui, une loge de journaliste. Seulement, au lieu que ce fût, comme dans la loge du Logographe, le journaliste qui fût sous la main de l’Assemblée, ce fut la commune qui se trouva sous la griffe, sous la patte de Marat.

Voyez comme elle obéit à Marat, cette altière commune à laquelle obéit l’Assemblée.

Voici une des premières décisions qu’elle prend :

« Désormais les presses des empoisonneurs royalistes seront confisquées et adjugées aux imprimeurs patriotes. »

Le matin du jour où le décret doit être rendu, Marat l’exécute. Il va à l’imprimerie royale, fait traîner une presse chez lui, et fait emporter dans un sac tous les caractères qui lui conviennent.

N’est-il pas le premier des imprimeurs patriotes ?

L’Assemblée s’était effrayée des massacres du 10 ; elle avait été impuissante à les empêcher : on avait massacré dans sa cour, dans ses corridors ; à sa porte Danton avait dit :

— Où commence l’action de la justice, là doivent cesser les vengeances populaires. Je prends donc devant l’Assemblée l’engagement de protéger les hommes qui sont dans son enceinte ; je marcherai à leur tête, je réponds d’eux.

Danton avait dit cela avant que Marat fût à la commune. Du moment où Marat fut à la commune, Danton ne répondit plus de rien.

En face du serpent, le lion biaisa. Il essaya de se faire renard.

Lacroix, cet ancien officier, ce député athlétique, un des cent bras de Danton, monta à la tribune et demanda de faire nommer par le commandant de la garde nationale, par Santerre, l’homme auquel les royalistes eux-mêmes accordent, sous sa forme rude, un cœur compatissant, Lacroix demanda de faire nommer une cour martiale qui jugera, sans désemparer, suisses, officiers, soldats.

Voilà quelle était l’idée de Lacroix ou plutôt de Danton :

Cette cour martiale, on la prendrait parmi ceux qui s’étaient battus : les hommes qui s’étaient battus, c’étaient les hommes de courage ; les hommes de courage apprécient et respectent le courage.

D’ailleurs par cela même qu’ils étaient vainqueurs, ils eussent répugné à condamner des vaincus.

Ne les a-t-on pas vu ces vainqueurs, ivres de sang, fumant de carnage, épargner les femmes, les protéger, les reconduire ?

Une cour martiale choisie parmi les fédérés bretons ou marseillais, parmi les vainqueurs, enfin, c’était le salut des prisonniers.

Et la preuve que c’était une mesure de clémence, c’est que la commune la repoussa. Pourquoi ?

Marat préférait le massacre, c’était plutôt fini.

Il demandait des têtes, puis des têtes, et encore des têtes.

Son chiffre, au lieu de diminuer, allait toujours croissant. Ce furent cinquante mille têtes d’abord, puis cent mille, puis deux cent mille.

Àla fin il en demandait deux cent soixante-treize mille.

Pourquoi ce compte bizarre, cette fraction étrange ?

Il serait bien embarrassé lui-même de nous le dire.

Il demande le massacre, voilà tout. Et le massacre s’organise.

Aussi Danton ne met plus le pied à la commune, son travail de ministre l’absorbe, à ce qu’il dit.

Que fait la commune ? Elle expédie des députations à l’Assemblée.

Le 16, trois députations se succèdent à la barre. Le 17, une nouvelle députation se présente.

— Le peuple, dit-elle, est las de n’être point vengé, craignez qu’il ne fasse justice. Ce soir, à minuit, le tocsin sonnera, il faut un tribunal criminel aux Tuileries, un juge par chaque section. Louis XVI et Antoinette voulaient du sang, qu’ils voient couler celui de leurs satellites.

Aussi cette pression fait-elle bondir deux hommes. Le jacobin Chaudieu. Le dantoniste Thuriot.

— Ceux qui viennent demander ici le massacre, dit Chaudieu, ne sont point des amis du peuple, ce sont ses flatteurs. On veut une inquisition, j’y résisterai jusqu’à la mort. — Vous voulez déshonorer la révolution, dit Thuriot ; la révolution n’est pas seulement à la France, elle est à l’humanité.

Après les pétitions, viennent les menaces. Ce sont les sectionnaires qui entrent à leur tour et qui disent :

— Si avant deux ou trois heures le directeur du jury n’est pas nommé, et si les jurés ne sont pas en état d’agir, de grands malheurs se promèneront dans Paris.

Àcette dernière menace, l’Assemblée fut forcée d’obéir, elle vota la création d’un tribunal extraordinaire.

C’était le 17 que la demande était faite. Le 19, le tribunal était créé. Le 20, le tribunal s’installait et condamnait un royaliste à mort. Le 21 au soir, le condamné de la veille était exécuté aux flambeaux sur la place du Carrousel.

Au reste, l’effet de cette première exécution fut terrible, si terrible que le bourreau lui-même ne put y résister.

Au moment où il montrait au peuple la tête du condamné qui devait ouvrir une si large route aux charrettes funèbres, il jeta un cri, laissa rouler la tête sur le pavé et tomba à la renverse. Les aides le ramassèrent, il était mort.

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