‹ La Comtesse de CharnyChapitre 165 sur 186 · 2 · 79

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Àla suite de la journée du 10 août, un tribunal spécial avait été institué pour connaître des vols qui avaient été commis aux Tuileries. Le peuple avait bien, comme le raconte Peltier, fusillé séance tenante deux ou trois cents voleurs qui avaient été saisis en flagrant délit ; mais, à côté de cela, il y en avait à peu près autant, comme on le comprend bien, qui, du moins momentanément, étaient parvenus à cacher leurs vols.

Au nombre de ces honnêtes industriels se trouvait notre vieille connaissance, monsieur de Beausire, ancien exempt de Sa Majesté.

Ceux qui connaissent les antécédents de l’amant de mademoiselle Oliva, du père du jeune Toussaint, ne seront point étonnés de le retrouver à la suite de cette grande journée parmi ceux qui avaient à rendre compte, non pas à la nation, mais aux tribunaux, de la part qu’ils y avaient prise.

Monsieur de Beausire était en effet entré aux Tuileries après tout le monde. C’était un homme trop plein de sens pour avoir la bêtise d’entrer le premier, ou un des premiers, là où il y avait du danger à entrer avant les autres.

Ce n’étaient point les opinions patriotes de monsieur de Beausire qui le conduisaient dans le palais des rois, soit pour y pleurer sur la chute de la royauté tombée, soit pour y applaudir au triomphe du peuple. Non, monsieur de Beausire venait là en amateur, planant au-dessus de ces faiblesses humaines qu’on appelle des opinions, et n’ayant qu’un but, c’était de voir si ceux qui venaient de perdre un trône n’avaient pas perdu en même temps quelque bijou plus portatif et plus facile à sauver.

Mais, pour garder les apparences, monsieur de Beausire s’était coiffé d’un bonnet rouge, s’était armé d’un énorme sabre, avait légèrement taché sa chemise et trempé ses mains au sang du premier mort qu’il avait rencontré ; de sorte que ce loup suivant l’armée conquérante, que ce vautour planant après le combat sur le champ de bataille, pouvait, par un regard superficiel, être pris pour un vainqueur.

Ce fut pour un vainqueur en effet que le prirent la plupart de ceux qui l’entendirent criant : Mort aux aristocrates ! et qui le virent furetant sous les lits, ouvrant les armoires et jusqu’aux tiroirs des commodes, pour voir si quelque aristocrate n’y était point caché.

En même temps que lui, pour le malheur de monsieur de Beausire, se trouvait aux Tuileries un homme qui ne criait pas, qui ne regardait pas sous les lits, qui n’ouvrait pas les armoires, mais qui, entré au milieu du feu, quoiqu’il fût sans armes, avec les vainqueurs, quoiqu’il n’eût rien vaincu, se promenait les mains derrière le dos, comme il eût fait dans un jardin public un soir de fête, froid et calme, avec son habit noir râpé et propre, se contentant d’élever de temps en temps la voix pour dire :

— N’oubliez pas, citoyens, qu’on ne tue pas les femmes et qu’on ne touche pas aux bijoux.

Quant à ceux qui se contentaient de tuer les hommes et de jeter les meubles par les fenêtres, il ne se croyait en droit de leur rien dire : il avait vu du premier coup d’œil que monsieur de Beausire n’était point un de ceux-là.

Aussi, vers les neuf heures et demie, Pitou qui, comme nous le savons déjà, avait obtenu, à titre de poste d’honneur, la garde du vestibule de l’horloge, Pitou vit-il venir à lui, descendant l’escalier, une espèce de géant colossal et lugubre qui, s’adressant à lui avec politesse, mais avec fermeté, comme s’il eut reçu mission de mettre l’ordre dans le désordre et la justice dans la vengeance, lui dit :

— Capitaine, vous allez voir descendre un homme ayant un bonnet rouge sur la tête, tenant un sabre à la main et faisant de grands gestes, vous l’arrêterez et le ferez fouiller par vos hommes, il a volé un écrin de diamants. — Oui, monsieur Maillard, répondit Pitou, en portant la main à son chapeau. — Ah ! ah ! dit l’ancien huissier, vous me connaissez, mon ami ? — Je crois bien que je vous connais, dit Pitou ; vous ne vous rappelez pas, monsieur Maillard, nous avons pris la Bastille ensemble. — C’est possible, dit Maillard. — Puis nous avons encore été à Versailles au 5 et 6 octobre ensemble. — J’y ai été en effet. — Je crois bien, à preuve que vous avez eu un duel à la porte des Tuileries avec un gardien qui ne voulait pas vous laisser passer. — Alors, dit Maillard, vous allez faire ce que je vais vous dire, n’est-ce pas ? — Ça et autre chose, monsieur Maillard, tout ce que vous me direz. Ah ! vous êtes un patriote, vous. — Je m’en vante, dit Maillard, et c’est pour cela que nous ne devons pas permettre qu’on déshonore le nom auquel nous avons droit. Attention ! voilà notre homme.

En effet, dans ce moment monsieur de Beausire descendait l’escalier du vestibule, agitant son grand sabre et criant : Vive la nation !

Pitou fit un signe à Tellier et à Maniquet, qui, sans affectation, se placèrent devant la porte, et il alla attendre monsieur de Beausire sur la dernière marche de l’escalier.

Celui-ci avait vu du coin de l’œil les dispositions prises, et sans doute ces dispositions l’inquiétèrent, car il s’arrêta, et, comme s’il eut oublié quelque chose, fit un mouvement pour remonter.

— Pardon ! citoyen, dit Pitou, c’est par ici qu’on passe. — Ah ! c’est par ici que l’on passe ? — Et comme il y a ordre d’évacuer les Tuileries, passez s’il vous plaît.

Beausire redressa la tête et continua de descendre l’escalier.

Arrivé à la dernière marche, il porta la main à son bonnet rouge, et affectant le ton militaire :

— Voyons, camarade, dit-il, passe-t-on ou ne passe-t-on pas ? — On passe, mais auparavant il faut, dit Pitou, se soumettre à une petite formalité. — Hum ! et à laquelle, mon beau capitaine ? — Il faut se laisser fouiller, citoyen. — Fouiller ! — Oui. — Fouiller un patriote ! un vainqueur, un homme qui vient d’exterminer les aristocrates ! — C’est la consigne ; ainsi camarade, puisque camarade il y a, dit Pitou, remettez votre grand sabre au fourreau, il est inutile, puisque les aristocrates sont tués, et laissez-vous faire de bonne volonté, ou sinon je serai obligé d’employer la force. — La force, dit Beausire ; ah ! tu parles comme cela, mon beau capitaine, parce que tu as là vingt hommes sous tes ordres, mais si nous étions en tête-à-tête… — Si nous étions en tête-à-tête,
BEAUSIRE AU 10 AOÛT. citoyen, dit Pitou, voilà ce que je ferais, je te prendrais, tiens, comme cela, le poignet avec la main droite, je t’arracherais ton sabre avec la main gauche et je le casserais sous mon pied, comme n’étant plus digne d’être touché par la main d’un honnête homme, ayant été touché par celle d’un voleur.

Et Pitou, mettant en pratique chaque théorie qu’il avançait, pliait le poignet du faux patriote avec sa main droite, arrachait le sabre avec sa main gauche, en brisait la lame sous son pied, et en jetait la poignée loin de lui.

— Un voleur ! s’écria l’homme au bonnet rouge, un voleur, moi ! monsieur de Beausire ! Eh bien ! fouillez, dit l’homme en étendant les bras comme une victime, fouillez.

On n’avait pas besoin de la permission de monsieur de Beausire pour procéder à la perquisition, mais au grand étonnement de Pitou et de Maillard surtout, on eut beau fouiller, retourner les poches, tâter jusqu’aux endroits les plus secrets, on ne trouva sur l’ancien exempt qu’un jeu de cartes, aux figures à peine visibles tant il était vieux, mais au grand complet, plus une somme de onze sous.

Pitou regarda Maillard. Celui-ci fit des épaules un mouvement qui signifiait : Que voulez-vous ?

— Recommencez, dit Pitou, dont une des principales qualités, on s’en souvient, était la patience.

On recommença, mais la seconde visite fut aussi infructueuse que la première, on ne retrouva que le même jeu de cartes et les mêmes onze sous. Monsieur de Beausire triomphait.

— Eh bien, dit-il, un sabre est-il toujours déshonoré pour avoir touché ma main ? — Non, Monsieur, dit Pitou, et la preuve c’est que si vous n’êtes pas satisfait des excuses que je vous fais, un de mes hommes vous prêtera le sien, et je vous donnerai tout autre satisfaction qu’il vous plaira.

Beausire se redressa :

— Merci, jeune homme, dit-il, vous avez agi en vertu d’une consigne, et un ancien militaire comme moi sait que la consigne est une chose sacrée. Maintenant je vous préviens que madame de Beausire doit être inquiète de ma longue absence, et s’il m’est permis de me retirer…

— Allez, Monsieur, dit Pitou, vous êtes libre.

Beausire salua d’un air dégagé, et sortit,

Pitou chercha des yeux Maillard, Maillard n’était plus là.

— Avez-vous vu monsieur Maillard ? demanda-t-il. — Il me semble, dit un des Haramontois, que je l’ai vu remonter l’escalier. — Il vous semble juste, dit Pitou, car le voilà qui redescend.

Maillard descendait en effet l’escalier et, grâce à ses longues jambes, passant à chaque pas par-dessus une marche, il fut bientôt au bas.

— Eh bien ! demanda-il, avez-vous trouvé quelque chose ? — Non, répondit Pitou. — Eh bien ! j’ai été plus heureux que vous, moi ; tenez, j’ai trouvé l’écrin. — Alors, nous avions tort ? — Non, nous avions raison.

Et Maillard ouvrant l’écrin, montra la monture en or, veuve de toutes les pierres précieuses que cette monture enchâssait.

— Tiens, demanda Pitou, que veut dire ceci ? — Cela veut dire que le drôle s’est douté du coup, qu’il a fait sauter les diamants, et que jugeant la monture trop embarrassante, il l’a jetée avec l’écrin dans le cabinet où je viens de la retrouver. — Tiens, fit Pitou, et les diamants ? — Eh bien ! il a trouvé moyen de nous les escamoter. — Ah ! le brigand ! — Y a-t-il longtemps qu’il est parti ? demanda Maillard. — Comme vous descendiez, il traversait la porte de la cour du milieu. — Et de quel côté allait-il ? demanda Maillard. — Il me semble qu’il inclinait du côté des quais. — Adieu, capitaine. — Vous vous en allez, monsieur Maillard ? — Je veux en avoir le cœur net, dit l’ancien huissier.

Et ouvrant ses longues jambes comme un compas, il se mit à la poursuite de monsieur de Beausire.

Pitou resta tout préoccupé de ce qui venait de se passer, et il était encore sous le poids de cette préoccupation, lorsqu’il crut reconnaître la comtesse de Charny et que se passèrent les événements que nous avons racontés en leur lieu et place, ne jugeant pas à propos de les compliquer d’un incident qui, à notre avis, devait retrouver son numéro d’ordre ailleurs.

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