‹ La Comtesse de CharnyChapitre 167 sur 186 · 2 · 81

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Or, voilà ce qui était arrivé à la suite de l’événement tragi-comique que nous venons de raconter.

Monsieur de Beausire, conduit au Châtelet, avait été déféré à un jury chargé de connaître spécialement des délits de vols commis le 10 août et jours suivants.

Il n’y avait pas moyen de nier, le prévenu ayant été pris sur le fait.

Aussi le prévenu s’était-il borné à faire humblement l’aveu de sa faute et à réclamer la clémence du tribunal.

Le tribunal avait ordonné de rechercher les antécédents de monsieur de Beausire. Enquête faite, et peu édifié des renseignements, il avait condamné l’ancien exempt à cinq ans de galères et à l’exposition.

Monsieur de Beausire avait eu beau alléguer qu’il n’avait été entraîné à ce vol que par des sentiments honorables, c’est-à-dire par l’espoir d’assurer un avenir tranquille à sa femme et à son fils, et par le désir de redevenir lui-même un honnête homme, rien n’avait pu faire revenir le jury sur sa sentence ; et, comme en sa qualité de tribunal spécial celui-ci était sans appel, le surlendemain du jugement la sentence devait recevoir son exécution.

Or, le malheur voulut que la veille de cette exécution, c’est-à-dire la veille du jour où monsieur de Beausire devait être exposé, on introduisît dans la prison un de ses anciens camarades de tripot : la reconnaissance se fit, les confidences s’en suivirent.

Le nouvel emprisonné l’était à propos, disait-il, d’un complot parfaitement organisé, et qui devait éclater sur la place de Grève ou sur celle du Palais.

Les conjurés devaient se réunir en nombre considérable, sous prétexte de voir la première exposition qui aurait lieu ; on exposait indifféremment à cette époque en Grève ou sur la place du Palais, et, au cri de : Vive le roi ! vivent les Prussiens ! mort à la nation ! ils devaient s’emparer de l’hôtel de ville, appeler à leur secours la garde nationale, dont les deux tiers étaient royalistes ou tout au moins constitutionnels, maintenir l’abolition de la commune, cassée le 30 août par la Chambre, et accomplir la contre-révolution royaliste.

Par malheur, c’était cet ami de monsieur de Beausire, nouvellement arrêté, qui devait donner le signal ; or, comme les autres conjurés ignoraient son arrestation, ils se rendraient sur la place le jour de l’exposition du condamné ; et comme personne ne serait plus là pour crier : Vive le roi ! vivent les Prussiens ! mort à la nation ! le mouvement n’aurait pas lieu.

C’était d’autant plus regrettable, ajoutait l’ami, que jamais mouvement n’avait été mieux organisé, et n’avait été considéré comme devant obtenir un résultat plus certain.

L’arrestation de l’ami de monsieur de Beausire avait eu, outre ceci de déplorable, que bien certainement, au milieu du tumulte, le condamné ne pouvait manquer d’être délivré, de fuir, et d’échapper ainsi à cette double condamnation de la marque et des galères.

Monsieur de Beausire, quoique n’ayant pas d’opinions bien arrêtées, avait toujours au fond penché pour la royauté ; il commença donc par regretter amèrement pour le roi, et ensuite, et subsidiairement, pour lui, que le mouvement ne pût pas avoir lieu.

Tout à coup il se frappa le front ; il venait d’être illuminé d’une idée subite.

— Mais, dit-il à son camarade, cette première exposition, ce devrait être la mienne. — Sans doute ; ce qui, je te le répète, était un grand bonheur pour toi. — Et tu dis que ton arrestation est inconnue ? — Complétement. — Alors les conjurés continueront de se réunir comme si tu n’étais pas arrêté ? — Sans doute. — De sorte que si quelqu’un donnait le signal convenu, la conspiration éclaterait ? — Oui, mais qui veux-tu qui le donne, puisque je suis arrêté, au secret, et sans communication avec le dehors ? — Moi, dit Beausire, du ton de Médée dans la tragédie de Corneille. — Toi ? — Sang doute, moi. J’y serai, moi, n’est-ce pas, puisque c’est moi qu’on expose ? Eh bien ! c’est moi qui crierai : Vive le roi ! vivent les Prussiens ! mort à la nation ! Ce n’est pas bien difficile, il me semble.

Le camarade de Beausire resta comme émerveillé.

— J’avais toujours dit, s’écria-t-il, que tu étais un homme de génie.

Beausire s’inclina.

— Et si tu fais cela, continua le prisonnier royaliste, non-seulement tu seras délivré, non-seulement tu seras gracié, mais encore, comme je proclamerai que c’est à toi que l’on doit la réussite de la conjuration, tu peux d’avance te vanter de recevoir une belle récompense. — Ce n’est point pour cela que j’agis, répondit Beausire de l’air le plus désintéressé du monde. — Pardieu ! dit l’ami ; mais, n’importe, la récompense venant, je te conseille de ne pas la refuser. — Si tu me le conseilles, dit Beausire… — Je fais plus, je t’y invite, et, au besoin, je te l’ordonne, insista majestueusement l’ami. — Soit, dit Beausire. — Eh bien ! dit le conspirateur, demain nous déjeunerons ensemble ; le directeur de la prison ne refusera point cette dernière faveur à deux amis, et nous boirons une bonne bouteille de vin à la réussite de la conjuration.

Beausire conservait encore quelques doutes sur la complaisance du directeur de la prison à l’endroit du déjeuner du lendemain ; mais, qu’il déjeunât ou non avec son ami, il était bien décidé à tenir la promesse qu’il lui avait faite.

Àsa grande satisfaction, l’autorisation fut donnée. Les deux amis déjeunèrent ensemble. Ce ne fut point une bouteille qu’ils burent, mais deux, mais trois, mais quatre. À la quatrième, monsieur de Beausire était royaliste furieux. Par bonheur on vint le chercher pour le conduire à la place de Grève avant que la cinquième bouteille fût entamée.

Il monta dans la charrette comme dans un char de triomphe, regardant dédaigneusement cette foule, à laquelle il ménageait une si terrible surprise.

Sur la borne du pont Notre-Dame, une femme et un petit garçon attendaient son passage. Monsieur de Beausire reconnut la pauvre Oliva, toute en larmes, et le jeune Toussaint, qui, voyant son père entre les mains des gendarmes, s’écria :

— C’est bien fait, pourquoi m’a-t-il battu ?

Beausire leur envoya un sourire de protection, et il y eût ajouté un geste, qui bien certainement eût été plein de majesté, s’il n’eût eu les mains liées derrière le dos.

La place de l’hôtel de ville était encombrée.

On savait que le condamné expiait un vol fait aux Tuileries ; on connaissait par les débats les circonstances qui avaient accompagné et suivi le vol, et l’on était sans pitié pour le condamné.

Aussi, quand la charrette s’arrêta au pied du pilori, la garde eut-elle toutes les peines du monde à maintenir le peuple.

Beausire regardait tout ce mouvement, tout ce tumulte, toute cette foule d’un air qui voulait dire : Vous allez voir, ce sera bien autre chose tout à l’heure.

Quand il parut sur le pilori, ce fut un hourra universel ; mais quand cependant approcha le moment de l’exécution, quand le bourreau eut déboutonné la manche du condamné, mis l’épaule à nu, et qu’il se baissa pour prendre le fer rouge dans le fourneau, il arriva ce qui arrive toujours, c’est que devant la suprême majesté de la justice tout le monde se tut.

Beausire profita du moment, et, réunissant toutes ses forces, d’une voix pleine, sonore, retentissante, il cria : — Vive le roi ! vivent les Prussiens ! à mort la nation !

Àquelque tumulte que se fût attendu monsieur de Beausire, l’événement dépassa de beaucoup ses espérances, ce ne fut point un cri ce fut un hurlement.

Toute cette foule poussa un rugissement immense et se rua sur le pilori.

Cette fois la garde fut impuissante à protéger monsieur de Beausire, les rangs furent rompus, l’échafaud envahi, le bourreau jeté au bas de l’estrade, le condamné arraché, on ne sait comment, du poteau et précipité dans cette dévorante fourmilière qu’on appelle la multitude.

Il allait être tué, broyé, mis en pièces, quand par bonheur un homme se précipita, ceint de son écharpe, du haut du perron de l’hôtel de ville, où il assistait à l’exécution.

Cet homme, c’était le procureur de la commune, Manuel.

Il y avait dans cet homme un grand sentiment d’humanité, qu’il fut parfois contraint de renfermer en lui, mais qui s’en échappait dans les circonstances pareilles à celle-ci.

Il parvint à grand’peine jusqu’à monsieur de Beausire, étendit la main sur lui, et d’une voix forte :

— Au nom de la loi, dit-il, je réclame cet homme.

Le peuple hésitait à obéir ; Manuel détacha son écharpe, la fit flotter au-dessus de la foule en criant :

— À moi, tous les bons citoyens  !

Une vingtaine d’hommes accoururent et se pressèrent autour de lui.

On tira Beausire des mains de la foule, il était à moitié mort.

Manuel le fit transporter à l’hôtel de ville, mais bientôt l’hôtel de ville fut menacé sérieusement, tant l’exaspération était grande.

Manuel parut au balcon.

— Cet homme est coupable, dit-il, mais d’un crime pour lequel il n’y a pas de jugement. Nommez parmi vous un jury, ce jury s’assemblera dans une des salles de l’hôtel de ville et statuera sur son sort.

La sentence, quelle qu’elle soit, sera exécutée, mais qu’il y ait une sentence.

N’est-il pas curieux que ce soit la veille du massacre des prisons qu’un des hommes que l’on accuse de ce massacre tienne, au péril de sa vie, un pareil langage !

Il y a de ces anomalies en politique ; les explique qui pourra.

Cet engagement apaisa la foule ; un quart d’heure après, on annonça à Manuel le jury populaire.

Ce jury se composait de vingt et un membres. Ces vingt et un membres parurent sur le balcon.

— Ces hommes sont-ils bien vos délégués ? demanda Manuel à la foule.

La foule, pour toute réponse, battit des mains.

— C’est bien, dit Manuel, puisque voilà des juges, justice sera faite.

Et, comme il l’avait promis, il installa le jury dans une des salles de l’hôtel de ville.

Monsieur de Beausire, plus mort que vif, parut devant ce tribunal improvisé.

Il essaya de se défendre, mais le second crime était aussi patent que le premier ; seulement, aux yeux du peuple, il était bien autrement grave.

Crier Vive le roi ! quand le roi, reconnu pour traître, était prisonnier au Temple !

Crier Vivent les Prussiens ! quand les Prussiens venaient de prendre Longwy et n’étaient plus qu’à soixante lieues de la capitale !

Crier Mort à la nation ! quand la nation râlait sur son lit de mort ! c’était là un crime effroyable et qui méritait une suprême punition.

Aussi le jury décida-t-il que le coupable, non-seulement serait puni de mort, mais que, pour attacher à cette mort la honte que la loi s’était efforcée de lui enlever en substituant la guillotine à la potence, monsieur de Beausire, par dérogation à la loi, serait pendu. Et pendu sur la place même où avait été commis le crime.

En conséquence, sur cet échafaud où s’élevait le pilori, le bourreau reçut l’ordre de dresser la potence.

La vue de ce travail et la certitude que le prisonnier, étant gardé à vue, ne pouvait s’échapper, acheva de calmer la foule.

Voilà donc l’événement qui, comme nous le disions à la fin d’un des chapitres précédents, préoccupait l’Assemblée.

Le lendemain était un dimanche, circonstance aggravante ; l’Assemblée comprit que tout marchait au massacre ; la commune voulait se maintenir à tout prix : le massacre, c’est-à-dire la terreur, était un des moyens les plus sûrs.

L’Assemblée recula devant la décision prise la surveille. Elle rapporta son décret. Alors un des membres de l’Assemblée se leva.

— Ce n’est point assez de rapporter votre décret, dit-il ; il y a deux jours vous avez dit, en le rendant, que la commune avait bien mérité de la patrie ; l’éloge est un peu vague, car un jour vous pourriez dire que la commune a bien mérité de la patrie, mais que cependant tel ou tel des membres de la commune n’est point compris dans l’éloge, alors on poursuivrait tel ou tel membre ; il faut donc dire, non pas la commune, mais les représentants de la commune.

L’Assemblée vota que les représentants de la commune avaient bien mérité de la patrie.

En même temps que l’Assemblée émettait ce vote, Robespierre faisait à la commune un long discours dans lequel il disait que l’Assemblée ayant, par d’infâmes manœuvres, fait perdre au conseil général la confiance politique, le conseil général devait se retirer et employer le seul moyen qui restât de sauver le peuple, c’est-à-dire remettre le pouvoir au peuple.

Comme toujours, Robespierre était douteux et vague, mais terrible. Remettre le pouvoir au peuple ! Que signifiait cette phrase ?

Était-ce accepter le décret de l’Assemblée et accepter la réélection ? Ce n’est pas probable. Était-ce déposer le pouvoir légal, et déclarer par cette déposition même que la commune, après avoir fait le 10 août, se regardait comme impuissante devant la continuation de la grande œuvre révolutionnaire et chargeait le peuple de l’achever ?

Or, le peuple sans frein, chargé, le cœur plein de vengeance, de continuer l’œuvre du 10 août, c’était le massacre des hommes qui avaient combattu contre lui au 10 août, et qui, depuis le 10 août, étaient renfermés dans les diverses prisons de Paris.

Voilà où l’on en était à Paris le 1 septembre au soir, c’est-à-dire où l’on en est quand un orage pèse dans l’atmosphère, et que l’on sent les éclairs et la foudre suspendus au-dessus de toutes les têtes.

Voici comment Michelet raconte le fait : « Le 1 septembre une scène effroyable eut lieu à la place de Grève ; un voleur qu’on exposait, et qui sans doute était ivre, s’avisa de crier : Vive le roi ! vivent les Prussiens ! mort à la nation ! Il fut arraché à l’instant du pilori, il allait être mis en pièces. Le procureur de la commune, Manuel, se précipita, le reprit des mains du peuple, le sauva dans l’hôtel de ville ; mais il était lui-même dans un extrême péril : il lui fallut promettre qu’un jury populaire jugerait le coupable ; ce jury prononça la mort ; l’autorité tint cette sentence pour bonne et valable ; elle fut exécutée, l’homme périt le lendemain. »

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