‹ La Comtesse de CharnyChapitre 171 sur 186 · 2 · 85

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La commune, tout en organisant le massacre dont nous venons d’essayer de donner un spécimen, la commune, tout en désirant terrasser l’Assemblée et la presse par la terreur, la commune craignait fort qu’il n’arrivât malheur aux prisonniers du Temple.

Et en effet, dans la situation où l’on se trouvait : Longwy pris, Verdun investi, l’ennemi à cinquante lieues de Paris, le roi et la famille royale étaient de précieux otages qui garantissaient la vie aux plus compromis.

Des commissaires furent donc envoyés au Temple.

Cinq cents soldats armés eussent été insuffisants pour garder cette prison, qu’ils eussent peut-être ouverte eux-mêmes. Un commissaire trouva un moyen plus sûr que toutes les piques et toutes les baïonnettes de Paris.

C’était d’entourer le Temple d’un ruban tricolore, avec cette inscription : Citoyens, vous qui au désir de la vengeance savez allier l’amour de l’ordre, respectez cette barrière ; elle est nécessaire à notre surveillance et à notre responsabilité.

Étrange époque, où l’on brisait les portes de chêne, où l’on forçait les grilles de fer, et où l’on s’agenouillait devant un ruban.

Le peuple s’agenouilla devant le ruban tricolore du Temple et le baisa. Nul ne le franchit.

Le roi et la reine ignoraient, le 2 septembre, ce qui se passait dans Paris. Il y avait bien autour du Temple une fermentation plus grande que de coutume, mais on commençait à s’habituer à ces redoublements de fièvre.

Le roi dînait à deux heures. À deux heures, il dîna comme de coutume ; puis, après le dîner, descendit dans le jardin, comme de coutume encore, avec la reine, madame Élisabeth, madame Royale et le petit dauphin. Pendant la promenade, les clameurs extérieures redoublèrent.

Un des municipaux qui suivaient le roi se pencha à l’oreille d’un de ses collègues, et lui dit, mais pas si bas cependant que Cléry ne pût l’entendre :

— Nous avons mal fait de consentir à les promener cet après-dîner.

Il était trois heures à peu près, et c’était juste au moment où l’on commençait d’égorger les prisonniers transférés de la commune à l’Abbaye, et on tirait le canon d’alarme.

Le roi n’avait plus près de lui, en valets de chambre, que Cléry et Hus.

Le pauvre Thierry que nous avons vu, le 10 août, prêter sa chambre à la reine pour y entretenir monsieur Rœderer, était à l’Abbaye, et devait y être tué dans la journée du 3.

Il paraît que c’était aussi l’avis du second municipal, qu’on avait eu tort de laisser sortir la famille royale, car tous deux lui intimèrent l’ordre de rentrer à l’instant même. On obéit.

Mais à peine était-on réuni dans la chambre de la reine, que deux autres officiers municipaux, qui n’étaient point de service à la tour, entrèrent.

Alors l’un d’eux, ex-capucin, nommé Matthieu, s’avançant vers le roi :

— Vous ignorez, Monsieur, ce qui se passe ? lui dit-il. La patrie est dans le plus grand danger. — Comment voulez-vous que je sache quelque chose ici, lui dit le roi, je suis en prison et au secret ? — Eh bien ! alors, je vais vous apprendre ce que vous ne savez pas, moi. C’est que l’ennemi est entré en Champagne, que le roi de Prusse marche sur Châlons.

La reine ne put réprimer un mouvement de joie. Le municipal surprit ce mouvement, si rapide qu’il fût.

— Oh ! oui, dit-il, s’adressant à la reine ; oui, nous savons que nous, nos femmes, nos enfants, périrons ; mais vous répondrez de tout. Vous mourrez avant nous, et le peuple sera vengé ! — Il sera ce qu’il plaira à Dieu, répondit le roi ; j’ai tout fait pour le peuple, et n’ai rien à me reprocher.

Alors le même municipal se retournant vers monsieur Hus, qui se tenait près de la porte :

— Quant à toi, dit-il, la commune m’a chargé de te mettre en état d’arrestation. — Qui cela, en état d’arrestation ? demanda le roi. — Votre valet de chambre. — Mon valet de chambre ! Lequel ? — Celui-là.

Il désigna monsieur Hus.

— Monsieur Hus ! dit le roi ; de quoi l’accuse-t-on ? — Cela ne me regarde pas ; mais il sera emmené ce soir, et les scellés mis sur ses papiers.

Puis en sortant, et s’adressant à Cléry :

— Prenez garde à la façon dont vous vous conduirez, dit-il, car il vous en arrivera autant si vous ne marchez pas droit.

Le lendemain, 3 septembre, à onze heures du matin, le roi était réuni avec sa famille dans la chambre de la reine. Un municipal donna l’ordre à Cléry de monter dans celle du roi.

Manuel y était, et avec lui se trouvaient quelques membres de la commune.

Tous les visages exprimaient visiblement une grande inquiétude. Manuel, nous l’avons déjà dit, n’était point un homme de sang, et il y avait un parti modéré, même dans la commune.

— Que pense le roi de l’enlèvement de son valet de chambre ? demanda Manuel . — Sa Majesté en est fort inquiète, répondit Cléry. — Il ne lui arrivera rien, répondit Manuel ; cependant je suis chargé de dire au roi qu’il ne reviendra plus, que le conseil le remplacera. Vous pouvez prévenir le roi de cette mesure. — Je n’ai point mission de le faire, Monsieur, répondit Cléry ; soyez donc assez bon pour me dispenser d’annoncer à mon maître une nouvelle qui lui sera douloureuse.

Manuel réfléchit un instant ; puis :

— C’est bon, dit-il, je descends chez la reine.

Il descendit en effet et trouva le roi. Le roi écouta, avec son calme ordinaire, la nouvelle qu’avait à lui annoncer le procureur de la commune.

Puis, avec ce même visage impassible qu’il avait au 20 juin et au 10 août, et qu’il devait avoir jusqu’en face de l’échafaud :

— C’est bien, Monsieur, dit-il, je vous remercie. Je me servirai du valet de chambre de mon fils, et si le conseil s’y refuse, je me servirai moi-même.

Et avec un léger mouvement de tête :

— J’y suis résolu, dit-il. — Avez-vous quelque réclamation à faire ? demanda Manuel. — Nous manquons de linge, dit le roi, et ce nous est une grande privation. Croyez-vous que vous puissiez obtenir de la commune que l’on nous en fournisse selon nos besoins ? — Je rendrai compte au conseil, répondit Manuel.

Puis, voyant que le roi ne lui demandait aucune nouvelle du dehors, Manuel sortit.

Àune heure, le roi témoigna le désir de se promener.

Pendant ces promenades, on surprenait toujours certain signe de sympathie fait de quelque fenêtre, de quelque mansarde, derrière quelque jalousie, et c’était une consolation.

Les municipaux refusèrent de laisser descendre la famille royale.

Àdeux heures on se mit à table. Vers le milieu du dîner, on entendit le bruit des tambours et un redoublement de cris. Ces cris se rapprochaient du Temple.

La famille royale se leva de table et se réunit dans la chambre de la reine. Le bruit se rapprochait toujours.

Qui causait ce bruit ?

On massacrait à La Force comme à l’Abbaye. Seulement, c’était non pas sous la présidence de Maillard, mais sous celle d’Hébert. Aussi le massacre était-il plus terrible.

Et cependant, là, les prisonniers étaient plus faciles à sauver. Il y avait moins de prisonniers politiques à La Force qu’à l’Abbaye, les assassins moins nombreux, les spectateurs moins acharnés.

Mais au lieu que ce fût, comme à l’Abbaye, Maillard qui dominât le massacre, là, c’était le massacre qui dominait Hébert.

On sauva quarante-deux personnes à La Force, on n’en sauva pas six à l’Abbaye.

Parmi les prisonniers de La Force, était la pauvre petite princesse de Lamballe.

Nous l’avons vue passer dans les trois derniers livres que nous avons écris, dans le Collier de la Reine, dans Ange Pitou et dans la Comtesse de Charny, comme l’ombre dévouée de Marie-Antoinette.

On lui en voulait énormément ; on l’appelait la conseillère de l’Autrichienne. Elle était sa confidente, son amie dévouée, quelque chose de plus, peut-être, on le disait du moins, mais sa conseillère, jamais.

La mignonne fille de Savoie, avec sa petite bouche fine, mais serrée, avec son sourire fixe, était capable d’aimer, elle le prouva ; mais de conseiller, et de conseiller une femme virile, entêtée, dominatrice comme la reine, nous le répétons, jamais.

La reine l’avait aimée, comme elle avait aimé madame de Guéménée, madame de Marsan, madame de Polignac. Elle périt pour celle qu’elle avait aimée.

On se rappelle cette soirée que nous avons esquissée au pavillon de Flore. Madame de Lamballe recevait chez elle, et la reine voyait chez madame de Lamballe ceux qu’elle ne pouvait recevoir dans ses appartements : Suleau et Barnave aux Tuileries, Mirabeau à Saint-Cloud.

Au 1 août, elle était encore en Angleterre, elle pouvait y rester et y garder une longue vie. La douce et bonne créature, sachant les Tuileries menacées, revint demander sa place près de la reine.

Au 10 août, conduite au Temple d’abord avec la reine, elle avait presque immédiatement été transférée à La Force.

Là, elle s’aperçut que le fardeau dépassait ses forces. Elle avait voulu mourir près de la reine, avec la reine. Sous ses yeux, la mort lui eût peut-être paru douce.

Loin de la reine, elle ne se sentait plus la force de mourir. Ce n’était point une femme de la trempe d’Andrée, celle-là ! Elle était malade de terreur.

Elle n’ignorait pas, la frêle créature, toutes les haines soulevées contre elle. Enfermée dans une des chambres hautes de la prison avec madame de Navarre, elle avait, dans la nuit du 2 au 3, vu partir madame de Tourzel. C’était lui dire :

— Vous restez pour mourir.

Aussi, couchée dans son lit, s’enfonçant sous ses draps à chaque bouffée de cris qui montait vers elle, comme fait un enfant qui a peur, elle s’évanouissait à chaque instant, et reprenant ses sens :

— Oh ! mon Dieu, disait-elle à chaque fois, j’espérais être morte.

Et elle ajoutait :

— Si l’on pouvait mourir comme on s’évanouit, ce n’est ni bien douloureux, ni bien difficile.

Le meurtre était partout, au reste, dans la cour, à la porte, dans les chambres inférieures.

Les cris montaient à elle par bouffées, l’odeur du sang lui parvenait comme une vapeur.

Àhuit heures du matin la porte s’ouvrit. Sa terreur fut si grande cette fois qu’elle ne s’évanouit pas, qu’elle ne se cacha point sous ses draps. Elle tourna la tête et vit deux gardes nationaux.

— Allons ! levez-vous, Madame, dit brutalement l’un d’eux à la princesse, il faut aller à l’Abbaye. — Oh ! Messieurs, dit-elle, il m’est impossible de quitter le lit ; je suis si faible, qu’il me serait impossible de marcher.

Puis elle ajouta d’une voix à peine intelligible :

— Si c’est pour me tuer, vous me tuerez aussi bien ici qu’ailleurs.

Un des hommes se pencha à son oreille, tandis que l’autre épiait à la porte.

— Obéissez, Madame, lui dit-il, nous voulons vous sauver. — Alors retirez-vous que je m’habille, dit la prisonnière.

Les deux hommes se retirèrent. Madame de Navarre l’aida à s’habiller, ou plutôt elle l’habilla.

Les deux hommes rentrèrent. La princesse était prête. Seulement, elle ne pouvait marcher. La pauvre femme tremblait de tout son corps.

Elle prit le bras du garde national qui lui avait parlé, et, appuyée sur ce bras, elle descendit l’escalier.

En arrivant dans le guichet, elle se trouva tout à coup devant le tribunal de sang. Hébert, nous l’avons dit, le présidait.

Àla vue de ces hommes aux manches retroussées qui s’étaient constitués juges, à la vue de ces hommes aux mains sanglantes qui s’étaient faits bourreaux, elle s’évanouit. Trois fois interrogée, elle s’évanouit trois fois sans pouvoir répondre.

— Mais quand on vous dit qu’on veut vous sauver, lui dit tout bas l’homme qui lui avait déjà parlé.

Cette promesse lui rendit un peu de force.

— Que voulez-vous de moi, Messieurs, demanda-t-elle ? — Qui êtes-vous ? demanda Hébert. — Marie-Louise, princesse de Savoie. — Votre qualité ? — Surintendante de la maison de la reine. — Avez-vous connaissance des complots de la cour au 10 août ? — Je ne sais s’il y avait des complots au 10 août, mais s’il y en avait, j’y étais complètement étrangère. — Jurez la liberté, l’égalité, la haine du roi, de la reine et de la royauté. — Je jurerai facilement les deux premiers ; mais je ne puis jurer le reste, qui n’est pas dans mon cœur. — Jurez donc, lui dit tout bas le garde national, ou vous êtes morte.

La princesse étendit ses deux mains, et fit en chancelant un pas instinctif vers le guichet.

— Mais jurez donc, lui dit son protecteur.

Alors, comme si dans la terreur de la mort elle eut craint de prononcer un serment honteux, elle mit sa main sur sa bouche, pour comprimer en elle les paroles qui eussent pu s’échapper malgré elle.

Quelques gémissements passèrent entre ses doigts.

— Elle a juré, cria le garde national qui l’accompagnait.

Puis tout bas :

— Sortez vite par la porte qui est devant vous, ajouta-t-il. En sortant, criez : Vive la nation ! et vous êtes sauvée.

En sortant, elle se trouva dans les bras d’un massacreur qui l’attendait. Ce massacreur, c’était le grand Nicolas, le même qui avait coupé les têtes des deux gardes du corps à Versailles.

Cette fois il avait promis de sauver la princesse. Il l’entraîna vers quelque chose d’informe, de frissonnant, d’ensanglanté, en lui disant tout bas :

— Criez : Vive la nation ! mais criez donc : Vive la nation !

Sans doute allait-elle crier, par malheur elle ouvrit les yeux. Elle se trouvait en face d’une montagne de cadavres, sur laquelle un homme piétinait avec des souliers ferrés, faisant jaillir le sang sous ses pieds, comme un vendangeur fait jaillir le jus du raisin.

Elle vit ce spectacle terrible, se détourna, et ne put que pousser ce cri :

— Fi l’horreur !

On éteignit encore ce cri.

Cent mille francs avaient été donnés, dit-on, par monsieur de Penthièvre, son beau-père, pour la sauver.

On la poussait dans ce passage étroit qui mène de la rue Saint-Antoine à la prison et qu’on appelle le cul-de-sac des Prêtres, quand un
MORT DE LA PRINCESSE DE LAMBALLE. misérable, un perruquier, nommé Charlat, qui venait de s’engager tambour dans les volontaires, perça la haie qui se pressait autour d’elle, et lui fit sauter son bonnet avec sa pique.

Voulait-il seulement faire sauter son bonnet, voulait-il la frapper au visage ? Le sang coula. Le sang appelle le sang.

Un homme lança une bûche à la princesse. La bûche l’atteignit derrière la tête. Elle trébucha et tomba sur un genou. Il n’y avait plus moyen de la sauver. De tous côtés les sabres dardés, les piques allongées l’atteignirent.

Elle ne poussa pas même un cri ; elle était morte en réalité depuis les dernières paroles qu’elle avait prononcées.

Àpeine eut-elle expiré, peut-être même vivait-elle encore, que l’on se précipita sur elle. En un instant ses vêtements furent déchirés, jusqu’à la chemise ; et, palpitante des derniers frissonnements de l’agonie, elle se trouva nue.

Un sentiment obscène avait présidé à sa mort et hâtait ce dépouillement.

Un homme vint et lui coupa la tête. Hélas ! ce cou long et flexible comme celui d’un cygne présentait peu de résistance.

Celui qui commit ce crime, plus hideux peut-être encore sur un cadavre que sur un être vivant, s’appelait Grison. L’histoire est la plus inexorable des divinités. Elle arrache une plume de son aile, la trempe dans le sang ; elle écrit un nom, et ce nom est voué à l’exécration de la postérité. Cet homme fut guillotiné plus tard comme chef d’une bande de voleurs. Un second, nommé Rodi, lui ouvrit la poitrine et lui arracha le cœur. Un troisième, nommé Mamin, s’en prit à une autre partie du corps. C’était aussi à cause de son amour pour la reine qu’on mutilait ainsi la pauvre femme. Il fallait que la reine fût bien haïe.

On planta sur une pique les trois lambeaux détachés de ce corps et l’on s’achemina vers le Temple.

Une foule immense suivait les trois hideux assassins ; mais, à part quelques enfants et quelques hommes ivres vomissant tout ensemble le vin et l’injure, tout le cortège gardait un silence d’effroi.

Une boutique de perruquier se trouvait sur la route. On y entra. L’homme qui portait la tête la posa sur une table.

— Frisez-moi cette tête-là, dit-il, elle va voir sa maîtresse au Temple.

Le perruquier frisa les magnifiques cheveux de la princesse. Puis on se remit en route pour le Temple, cette fois avec de grands cris. C’étaient ces cris qu’avaient entendus la famille royale à table.

Les assassins venaient ; ils avaient eu cette abominable idée de montrer à la reine cette tête, ce cœur et cette autre partie du corps de la princesse.

Ils se présentèrent au Temple. Le ruban tricolore leur barrait le passage. Ces hommes, ces assassins, ces meurtriers, ces massacreurs, n’osèrent enjamber par-dessus un ruban.

Ils demandèrent qu’une députation de six assassins, dont trois portaient les lambeaux que nous avons dits, entrassent au Temple et fissent le tour du donjon, afin de montrer ces sanglantes reliques à la reine.

La requête fut si raisonnable qu’elle fut accordée sans discussion.

Le roi était assis et faisait semblant de jouer au trictrac avec la reine.

En se rapprochant ainsi sous prétexte de jeu, au moins les prisonniers pouvaient dérober quelques paroles aux municipaux.

Tout à coup le roi vit l’un d’eux fermer vivement la porte, et, se précipitant vers la fenêtre, en tirer violemment les rideaux.

C’était un nommé Daujon, un ancien séminariste, espèce de géant, qu’à cause de sa grande taille on appelait l’abbé de six pieds.

— Qu’y a-t-il donc, demanda le roi, et pourquoi fermez-vous la porté et tirez-vous le rideau ?

Cet homme, profitant de ce que la reine lui tournait le dos, faisait de la main signe au roi de ne pas l’interroger.

Les cris, les injures, les menaces arrivaient jusqu’à lui, malgré la porte et les fenêtres closes. Le roi comprit qu’il se passait quelque chose de terrible ; il posa sa main sur l’épaule de la reine pour la maintenir à sa place.

En ce moment on frappa à la porte, et, bien malgré lui, Daujon fut obligé d’ouvrir. C’étaient des officiers de garde et des municipaux.

— Messieurs, demanda le roi, ma famille est-elle en sûreté ? — Oui, répondit un homme en habit de garde national et portant deux épaulettes. Mais on fait courir le bruit qu’il n’y a plus personne à la Tour et que vous vous êtes sauvés tous. Mettez-vous à la fenêtre pour rassurer le peuple.

Le roi ne voyait aucun inconvénient à obéir, ignorant ce qui se passait. Il fit un mouvement pour s’avancer vers la fenêtre. Mais Daujon l’arrêta.

— Ne faites pas cela, Monsieur, dit-il.

Puis se retournant vers les officiers de la garde nationale :

— Le peuple, dit-il, doit montrer plus de confiance dans ses magistrats. — Eh bien ! dit l’homme aux épaulettes, ça n’est pas tout cela, on veut que vous veniez à la fenêtre. C’est pour vous faire voir la tête et le cœur de la princesse de Lamballe qu’on vous apporte, et vous montrer par là comment le peuple traite ses tyrans, Je vous conseille donc de paraître, si vous ne voulez qu’on vous apporte tout cela ici.

La reine jeta un cri et tomba évanouie. Elle n’avait cependant rien vu. Le roi se retourna au cri poussé par la reine, et la voyant pâle et mourante dans les bras de madame Élisabeth et de madame Royale :

— Ah ! Monsieur, dit-il, vous auriez pu vous dispenser d’apprendre à la reine cet affreux malheur.

Puis, lui montrant du doigt le groupe des trois femmes :

— Voyez ce que vous avez fait, ajouta-t-il.

L’homme haussa les épaules et sortit en chantant la Carmagnole.

Àsix heures un homme entra pour compter au roi deux mille cinq cents francs. Cet homme était le secrétaire de Pétion.

Voyant la reine debout et immobile, il crut que c’était par respect pour lui qu’elle se tenait ainsi, et il eut la bonté de l’inviter à s’asseoir.

— Ma mère se tenait ainsi, dit madame Royale dans ses Mémoires, parce que depuis cette affreuse scène, elle était restée debout et immobile, ne voyant rien de ce qui se passait dans la chambre. La terreur l’avait changée en statue.

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