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Nous avons laissé monsieur de Damas faisant sonner le boute-selle par les trompettes, que, pour plus de sûreté, il avait retenus chez lui.
Au moment où le premier son de la trompette éclata, il prenait son argent dans le tiroir de son secrétaire, et, en y prenant son argent, il en tirait quelques papiers qu’il ne voulait ni laisser derrière lui, ni emporter avec lui.
Il s’occupait de ce soin, lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit, et que plusieurs membres de la municipalité parurent sur le seuil.
L’un d’eux s’approcha du comte.
— Que me voulez-vous ? demanda celui-ci tout étonné de cette visite inattendue, et se redressant pour cacher une paire de pistolets déposée sur la cheminée. — Monsieur le comte, répondit un des visiteurs avec politesse, mais avec fermeté, nous désirons savoir pourquoi vous partez à cette heure.
Monsieur de Damas regarda avec surprise celui qui se permettait de faire une pareille question à un officier supérieur de l’armée du roi.
— Mais, répondit-il, c’est bien simple, Monsieur ; je pars à une pareille heure, parce que j’en ai reçu l’ordre. — Dans quel but partez-vous, monsieur le colonel ? insista le questionneur.
Monsieur de Damas fixa sur lui un regard de plus en plus étonné.
— Dans quel but je pars ? D’abord, je l’ignore moi-même ; puis, ensuite, je le saurais, que je ne vous le dirais pas.
Les députés de la municipalité se regardèrent entre eux en s’encourageant les uns les autres du geste, de sorte que celui qui avait commencé d’adresser la parole à monsieur de Damas continua :
— Monsieur, dit-il, le désir de la municipalité de Clermont est que vous partiez, non pas ce soir, mais seulement demain matin.
Monsieur de Damas sourit de ce mauvais sourire du soldat à qui l’on demande, soit par ignorance, soit dans l’espoir de l’intimider, une chose incompatible avec les lois de la discipline.
— Ah ! dit-il, c’est le désir de la municipalité de Clermont que je reste, jusqu’à demain matin ? — Oui. — Eh bien ! Monsieur, dites à la municipalité de Clermont que j’ai le suprême regret de m’opposer à son désir, attendu qu’aucune loi, que je connaisse du moins, n’autorise la municipalité de Clermont à entraver la marche des troupes. Quant à moi, je n’ai d’ordres à recevoir que de mon chef militaire, et voici mon ordre de départ.
Et, ce disant, monsieur de Damas étendit son ordre vers les députés municipaux.
Celui qui se trouvait le plus proche du comte le reçut de ses mains et le communiqua à ses compagnons, tandis que monsieur de Damas prenait derrière lui les pistolets déposés d’avance sur la cheminée, et cachés par son corps.
Après avoir examiné avec ses collègues le papier qui venait de lui être communiqué :
— Monsieur, dit le membre de la municipalité qui avait déjà adressé la parole à monsieur de Damas, plus cet ordre est précis, plus nous devons nous y opposer, car sans doute il vous recommande une chose qui, dans l’intérêt de la France, ne doit pas s’accomplir. Je vous annonce donc, au nom de la nation, que je vous arrête. — Et moi, Messieurs, dit le comte en démasquant ses deux pistolets, et en les dirigeant sur les deux officiers municipaux les plus rapprochés de lui, je vous annonce que je pars.
Les officiers municipaux ne s’attendaient pas à cette menace armée. Un premier sentiment de crainte, ou peut-être d’étonnement, les fit s’écarter devant monsieur de Damas. Celui-ci franchit le seuil du salon, s’élança dans l’antichambre, dont il ferma la porte à double tour, se précipita par les escaliers, trouva son cheval à la porte, sauta dessus, se rendit ventre à terre sur la place où se rassemblait le régiment, et, s’adressant à monsieur de Floirac, un de ses officiers, qu’il trouva à cheval :
— Il faut nous tirer d’ici comme nous pourrons, dit-il ; mais l’important est que le roi soit sauvé.
Pour monsieur de Damas, qui ignorait le départ de Drouet de Sainte-Menehould, qui ne connaissait que l’insurrection de Clermont, le roi était sauvé, puisqu’il avait dépassé Clermont, et qu’il allait atteindre Varennes, où stationnaient les relais de monsieur de Choiseul et les hussards de Lauzun, commandés par Messieurs Louis de Bouillé et de Raigecourt.
N’importe, s’adressant au quartier-maître du régiment, qui s’était rendu sur la place un des premiers, avec les fourriers et les dragons de logement :
— Monsieur Rémy, lui dit-il tout bas, partez ! prenez la route de Varennes… Allez ventre à terre, rejoignez les voitures qui viennent de passer ; vous m’en répondez sur votre tête !
Le quartier-maître piqua des deux, et partit avec les fourriers et quatre dragons ; mais, arrivé à un endroit où la route se bifurquait, il prit le mauvais chemin, et s’égara.
Tout tourna fatalement dans cette fatale nuit !
Sur la place, la troupe se formait lentement ; les municipaux enfermés chez monsieur de Damas étaient facilement sortis de leur prison en forçant la porte ; ils excitaient le peuple et la garde nationale, qui se rassemblait avec une bien autre attitude que les dragons. Quelque mouvement que fit monsieur de Damas, il s’apercevait qu’il était couché en joue par trois ou quatre fusils dont le point de mire ne le quittait pas ; ce qui ne laissait pas que d’être inquiétant. Il voyait ses soldats soucieux ; il passait dans leurs rangs pour essayer de raviver leur dévouement au roi ; mais les soldats secouaient la tête. Quoiqu’ils ne fussent pas encore tous rassemblés, il jugea qu’il était grandement temps de partir ; il donna l’ordre de se mettre en marche ; mais personne ne bougea ! Pendant ce temps, les officiers municipaux criaient :
ARRESTATION DE LOUIS XVI À VARENNES.
— Dragons ! vos officiers sont des traîtres ; ils vous mènent à la boucherie !… Les dragons sont patriotes !… Vivent les dragons !…
Quant aux gardes nationaux et au peuple, ils criaient :
— Vive la nation !
D’abord monsieur de Damas, qui avait donné à demi voix l’ordre de partir, crut que cet ordre n’avait pas été entendu. Il se retourna et vit les dragons du second rang qui mettaient pied à terre, et qui fraternisaient avec le peuple.
Dès lors, il comprit qu’il n’avait plus rien à attendre de ses hommes. Il réunit autour de lui les officiers par un coup d’œil.
— Messieurs, dit-il, les soldats trahissent le roi… J’en appelle des soldats aux gentilshommes… Qui m’aime me suive ! à Varennes !…
Et, enfonçant les éperons dans les flancs de son cheval, il s’élança le premier à travers la foule, suivi de monsieur de Floirac et de trois officiers.
Ces trois officiers, ou plutôt sous-officiers, étaient l’adjudant Foucq et les deux maréchaux des logis Saint-Charles et La Potterie.
Cinq ou six dragons fidèles se détachèrent des rangs, et suivirent aussi monsieur de Damas.
Quelques balles que l’on envoya à ces héroïques fugitifs furent des balles perdues.
Voilà comment monsieur de Damas et ses dragons ne s’étaient point trouvés là pour défendre le roi, quand le roi avait été arrêté sous la voûte de la tour de péage de Varennes, forcé de descendre de sa voiture, et conduit chez le procureur de la commune monsieur Sausse.