06 · D…
X. Ponts et chaussées.
D’abord directeur et administrateur délégué. À présent, a formé un directeur pour s’épargner du travail.
Est arrivé à la tête de l’entreprise ignorant tout de la technique de la fabrication. S’est senti perdu pendant 1 an.
Mouquet et les pièces sur lesquelles j’ai passé au début 5 jours à retirer les cartons.
Mouquet — tête sculpturale, tourmentée — q. ch. de monastique — toujours tendu — « j’y penserai cette nuit ». L’ai vu une seule fois allègre.
Régleurs :
Ilion (chef) — Léon — Catsous — Jacquot (redevenu ouvrier) Robert — Biol.
Ouvrières :
M Forestier — Mimi — sœur de Mimi — Admiratrice de Tolstoï — Eugénie — Louisette, sa copine (jeune veuve avec 2 gosses) — Nénette — rouquine (Joséphine) — Chat — blonde aux 2 gosses — séparée de son mari — mère du gosse brûlé — celle qui m’a donné un petit pain — celle qui est atteinte de bronchite chronique — celle qui a perdu un gosse et est heureuse de n’en point avoir, et a perdu « heureusement » son 1 mari tuberculeux depuis 8 ans (c’est Eugénie !) — Italienne (la plus symp. de beaucoup) — Alice (la plus ant. de beaucoup) – Dubois (Oh, ma mère ! si tu me voyais !) — celle qui est malade, vit seule (qui m’a donné l’adresse de Puteaux) — décolleteuse qui chante — décolleteuse aux 2 gosses et au mari malade.
Mimi — 26 ans — mariée depuis 8 ans à un gars du bâtiment (connu à Angers), qui a fait 2 ans chez Citroën et est à présent chômeur, quoique bon ouvrier. Travaillait à Angers dans un tissage (11 fr. par jour !). Chez A. depuis 6 ans. A pris 6 mois à acquérir un rythme assez rapide pour « gagner sa vie » — au cours desquels elle a pleuré bien souvent, croyant qu’elle n’y arriverait jamais. A travaillé encore 1 an ½, quoique vite et bien, dans un état de nervosité perpétuelle (peur de mal faire). Au bout de 2 ans seulement est devenue assez sûre d’elle pour « ne pas s’en faire ».
Une de ses premières réflexions (je lui disais être exaspérée par l’ignorance de ce que je fais) : « On nous prend pour des machines… d’autres sont là pour penser pour nous… » (exactement le mot de Taylor, mais avec amertume).
Pas d’amour-propre professionnel. Cf. sa réponse le jeudi de la 6 semaine.
Incomparablement moins vulgaire que la moyenne.
Nénette (M A., 35 ans environ (?). Fils de 13 ans, fille de 6 ½ ans. Veuve. Plaisanteries et confidences à faire rougir un corps de garde, forment presque toute sa conversation. Vivacité et vitalité extraordinaire. Bonne ouvrière : se fait presque tj. plus de 4 fr. Dans la boîte depuis 2 ans.
Mais — respect immense pour l’instruction (parle de son fils « tj. en train de lire »).
Sa gaîté assez vulgaire disparaît la semaine où elle est presque tout le temps à l’arrêt. « Il faut compter sou par sou. »
Dit de son fils : « L’idée de l’envoyer à l’atelier, je ne sais pas ce que ça me fait » (pourtant un observateur superficiel pourrait croire qu’elle est heureuse à l’atelier).
Joséphine.
Eugénie.
Ouvriers :
Le magasinier (Pommera).
Histoire : né à la campagne — famille de 12 enfants — gardait les vaches à 9 ans — a attrapé son certificat d’études à 12 ans. N’a jamais travaillé en usine avant la guerre : travaillait dans des garages — n’a jamais fait d’apprentissage, ni eu d’autre culture technique ou générale que celle qu’il s’est donnée dans les cours du soir. A fait la guerre (déjà marié) dans les chasseurs alpins, comme chef de section (?). A perdu à ce moment les quelques sous qu’il avait ramassés, et a dû en conséquence travailler en usine en rentrant. J’ignore ce qu’il a fait les 4 premières années. Mais, après, il a été 6 ans régleur aux presses, dans une autre boîte. Et les 6 dernières années, magasinier du magasin des outils à l’Alst. Partout, dit-il, il a été bien tranquille. Néanmoins, il ne me souhaite pas de rester dans les machines aussi longtemps que lui.
Travail :
Donne les outils marqués sur la commande (ça, n’importe qui pourrait le faire).
Modifie parfois la commande, en indiquant d’autres outils permettant de remplacer, par exemple, 3 opérations par 2, d’où économie pour la maison. Ça lui est arrivé à plusieurs reprises. (Il faut être rudement sûr de soi !) Aussi a-t-il la sécurité que comporte la conscience d’être un homme précieux, et que personne n’oserait embêter.
Culture :
Technique : connaît le tour — la fraiseuse — l’ajustage. Explique merveilleusement bien comment il faut s’y prendre (à la différence des régleurs).
Générale ? S’exprime fort bien. Mais quoi d’autre ?
Violoniste — grand blond — gars du four — lecteur de l’Auto — gentil type du perçage — petit gars qui m’a mise au four — jeune italien – mon « fiancé » — type en gris de la cisaille — jeune cisailleur. Bretonnet — nouveau manœuvre — gars du transport aérien — équipe de 2 à la réparation des machines (…) [machine à Biol,
machine à Ilion].
Éloges.
Ces soucis supplémentaires comment ?…
Raconter l’incident bureaucratique… Liaison.
« Piège à capitalistes » : renouvellement de l’outillage. L’un renouvelle un outillage amorti ; les autres doivent en faire autant, quoique non amorti (parce qu’on calcule le prix de revient particulier, non général). La fois suivante, le premier pâtit à son tour…
Naïveté d’un homme qui n’a jamais souffert…
Lundi. — Seule. À Issy — Malakoff. Ennuyeux — rien à signaler.
Mardi (sous la pluie) — avec une ouvrière (me parle de son garçon de 13 ans qu’elle laisse à l’école. « Sans ça qu’est-ce qu’il peut devenir ? Un martyr comme nous autres » ).
Mercredi — (temps divin) avec 2 ajusteurs. Un de 18 ans. Un de 58. Très intéressant, mais fort réservé. Un homme, selon toute apparence. Vivant seul (sa femme l’a plaqué). Un « violon d’Ingres », la photo. « On a tué le cinéma en le rendant parlant, au lieu de le laisser ce qu’il est véritablement, la plus belle application de la photographie. » Souvenirs de guerre, sur un ton singulier, comme d’une vie pareille à une autre, un boulot seulement plus dur et plus dangereux (artilleur, il est vrai). « Celui qui dit qu’il n’a jamais eu peur ment. » Mais lui ne semble pas avoir subi la peur au point d’en avoir été intérieurement humilié. Sur le travail — « on demande de plus en plus aux professionnels, depuis quelque temps ; il faudrait presque des connaissances d’ingénieur ». Me parle des « développés ». Il faut trouver les dimensions de la tôle plate dont on fera ensuite une pièce pleine de courbes et de lignes brisées.
[Tâcher de savoir de la manière la plus précise ce que c’est qu’un développé.]
Une fois, il a raté un essai, autant que j’ai compris parce qu’il avait oublié de multiplier le diamètre par π.
Àson âge, dit-il, on a le dégoût du travail (ce travail auquel, étant jeune, il s’intéressait avec passion). Mais il ne s’agit pas du travail même, il s’agit de la subordination. La tôle… « Il faudrait pouvoir travailler pour soi. » « Je voudrais faire autre chose. » Travaillait (aux « Mureaux » ), mais s’attend à moitié à être viré, pour avoir coulé des bons (il est au temps). Se plaint des bureaux des temps. « Ils ne peuvent pas se rendre compte. » Discussion avec le contremaître, pour des pièces à faire en 7 m. ; il en met 14 ; le contremaître, pour lui montrer, en fait une en 7, mais, dit-il, mauvaise — (c’est donc de l’ajustage en série ?)
Parle de ses boulots passés. Des planques. A été mécanicien dans un tissage. « ça, c’est le rêve. » Passait son temps à « faire de la perruque ». N’a même pas perçu, de toute évidence, le sort misérable des esclaves. Affecte un certain cynisme. Pourtant, de toute évidence, homme de cour.
Toute la matinée, conversation à 3 extraordinairement libre, aisée, d’un niveau supérieur aux misères de l’existence qui sont la préoccupation dominante des esclaves, surtout des femmes. Après l’Alsthom, quel soulagement !
Le petit est intéressant aussi. En longeant Saint-Cloud, il dit : « Si j’étais en forme (il ne l’est pas, hélas, parce qu’il a faim…) je dessinerais. » « Tout le monde a quelque chose à quoi il s’intéresse. » « Moi, dit l’autre, c’est la photo. » Le petit me demande : « Et vous, quelle est votre passion ? » Embarrassée, je réponds : « La lecture. » Et lui : « Oui, je vois ça. Pas des romans. Plutôt philosophique, n’est-ce pas ? » On parle alors de Zola, de Jack London.
Tous deux, de toute évidence, ont des tendances révolutionnaires (mot très impropre — non, plutôt ils ont une conscience de classe, et un esprit d’hommes libres). Mais quand il s’agit de défense nationale, on ne s’entend plus. D’ailleurs je n’insiste pas.
Camaraderie totale. Pour la 1 fois de ma vie, en somme. Aucune barrière, ni dans la différence des classes (puisqu’elle est supprimée), ni dans la différence des sexes. Miraculeux.
En revenant d’une église où j’avais espéré (sottement) entendre du chant grégorien, je tombe sur une petite exposition où on aperçoit un métier de Jacquart en marche. Moi qui l’avais si passionnément, si vainement contemplé au Cons. des Arts et Métiers, je m’empresse de descendre. Explications de l’ouvrier, qui voit que je m’intéresse (en sortant, 2 tournées Claquesin… je l’intrigue beaucoup !). Il fait tout : carton (d’après dessin du carton, non de l’étoffe — il saurait, dit-il, trouver lui-même le dessin du carton (?) et, aussi, lire sur le carton le dessin de l’étoffe (?) ; cependant, quand je lui demande s’il saurait lire sur le carton des lettres à tisser dans l’étoffe, il dit — et encore avec hésitation que oui, mais pas couramment). Montage de la machine (ce qui signifie disposer tous les fils, sans erreur — travail excessivement minutieux) — et tissage, accompli en lançant la navette et en pédalant ; pédale lourde à cause de toutes les aiguilles et tous les fils soulevés, mais il dit n’être jamais fatigué. J’ai enfin compris — à peu près — le rapport du carton, des aiguilles et du fil. Il y a, dit-il, un métier Jacquard dans chaque tissage, pour les échantillons ; mais il pense que ça va disparaître. Excessivement fier de son savoir…
1 journée. — Atelier de Gautier : bidons d’huile [après, masques à gaz] (ateliers strictement spécialisés). Des chaînes et quelques presses. On me met à une presse. Pièces à emboutir pour en faire. Le point sert à déterminer le sens — petite presse, pédale douce ; c’est ce point qui me gêne. Il faut compter (ignorant quel est le contrôle, je compte consciencieusement ; à tort). Je les range dans l’ordre et les compte par 50, puis les fais en vitesse. Je force, quoique non au maximum, et fais 400 à l’h. Je travaille plus dur qu’en général à l’Alsthom. L’après-midi, fatigue, augmentée par l’atmosphère étouffante, chargée d’odeurs de couleurs, vernis, etc. Je me demande si je pourrai maintenir la cadence. Mais à 4 h. Martin, contremaître (un beau gars à l’air et à la voix affables), vient me dire bien poliment : « Si vous n’en faites pas 800, je ne vous garderai pas. Si vous en faites 800 les 2 h. qui restent, je consentirai peut-être à vous garder. Il y en a qui en font 1 200. » Je force, la rage au cœur, et j’arrive à 600 l’h. (en trichant un peu sur le compte et le sens des pièces). À 5 h. ½ Martin vient prendre le compte et dit : « Ce n’est pas assez. » Puis il me met à ranger les pièces d’une autre, laquelle n’a pas un mot ni un sourire d’accueil. À 6 h., en proie à une rage concentrée et froide, je vais dans le bureau du chef d’atelier, et demande carrément : « Est-ce que je dois revenir demain matin ? » Il dit, assez étonné : « Revenez toujours, on verra ; mais il faut aller plus vite. » Je réponds : « Je tâcherai », et pars. Au vestiaire, étonnement d’entendre les autres caqueter, jacasser, sans paraître avoir au cœur la même rage que moi. Au reste, le départ de l’usine se fait en vitesse ; jusqu’à la sonnerie, on travaille comme si on en avait encore pour des heures ; la sonnerie n’a pas encore commencé à retentir que toutes se lèvent comme mues par un ressort, courent pointer, courent au vestiaire, enfilent leurs affaires en échangeant quelques mots, courent chez elles. Moi, malgré ma fatigue, j’ai tellement besoin d’air frais que je vais à pied jusqu’à la Seine ; là je m’assieds au bord, sur une pierre, morne, épuisée et le cœur serré par la rage impuissante, me sentant vidée de toute ma substance vitale ; je me demande si, au cas où je serais condamnée à cette vie, j’arriverais à traverser tous les jours la Seine sans me jeter une fois dedans.
Le lendemain matin, de nouveau sur ma machine. 630 à l’h., en bandant désespérément toutes mes forces. Tout d’un coup Martin, qui s’approche suivi de Gautier, me dit : « Arrêtez. » Je m’arrête, mais reste assise devant ma machine sans comprendre ce qu’on me veut. Ce qui me vaut une engueulade, car, quand un chef dit : « Arrêtez », il faut, paraît-il, être immédiatement debout, à ses ordres, prête à bondir [sur] le nouveau travail qu’il va vous indiquer. « On ne dort pas ici. » (Effectivement, pas une seconde, dans cet atelier, en 9 h. par jour, qui ne soit pas une seconde de travail. Je n’ai pas vu une fois une ouvrière lever les yeux de sur son travail, ou deux ouvrières échanger quelques mots. Inutile d’ajouter que dans cette boîte les secondes de la vie des ouvrières sont la seule chose qu’on économise aussi précieusement ; par ailleurs gaspillage, coulage à revendre. Aucun chef que j’aie vu analogue à Mouquet. Chez Gautier, leur travail semble consister surtout à pousser les ouvrières.) On me met dans une machine où il s’agit seulement d’enfiler de minces bandes métalliques flexibles, dorées dessous, argentées dessus, en faisant attention de ne pas en mettre 2 à la fois, et « à toute allure ». Mais souvent elles sont collées. La 1 fois que j’en mets 2 (ce qui arrête la machine), le régleur vient l’arranger. La 2 fois j’avertis Martin, qui me remet à ma 1 machine pendant qu’on arrange l’autre. 640 à l’h. à peu près… À 11 h., une femme vient m’emmener avec un gentil sourire dans un autre atelier ; on me met dans une grande salle claire, à côté de l’atelier, où un ouvrier montre à un autre comment vernir au pistolet pneumatique…
(J’ai oublié de noter mon impression le 1 jour, à 8 h., en arrivant au bureau d’embauche. Moi — malgré mes craintes — je suis heureuse, reconnaissante à la boîte, comme une chômeuse enfin casée. Je trouve 5 ou 6 ouvrières qui m’étonnent par leur air morne. J’interroge, on ne dit pas grand-chose ; je comprends enfin que cette boîte est un bagne (rythme forcené, doigts coupés à profusion, débauchage sans scrupules) et que la plupart d’entre elles y ont travaillé — soit qu’elles aient été jetées sur le pavé à l’automne, soit qu’elles aient voulu s’évader — et reviennent la rage au cœur, rongeant leur frein.)
La porte ouvre 10 m. avant l’heure. Mais c’est une façon de parler. Avant, une petite porte est ouverte dans le portail. À la 1 sonnerie (il y en a 3 à 5 m. d’int.), la petite porte se ferme et la moitié du portail s’ouvre. Les jours de pluie battante, spectacle singulier de voir le troupeau des femmes arrivées avant que ça « ouvre » rester debout sous la pluie à côté de cette petite porte ouverte en attendant la sonnerie (cause, les vols ; cf. réfectoire). Aucune protestation, aucune réaction.
Une belle fille, forte, fraîche et saine dit un jour au vestiaire, après une journée de 10 h. : On en a marre de la journée. Vivement le 14 juillet qu’on danse. Moi : Vous pouvez penser à danser après 10 h. de boulot ? Elle : Bien sûr ! Je danserais toute la nuit, etc. (en riant). Puis, sérieusement : ça fait 5 ans que je n’ai pas dansé. On a envie de danser, et puis on danse devant la lessive.
Deux ou trois, mélancoliques, à sourire triste, ne sont pas de la même espèce vulgaire que les autres. Une me demande comment ça va. Je lui dis que je suis dans un coin tranquille. Elle, avec un sourire doux et mélancolique : Tant mieux ! Espérons que ça durera. Et de même encore une ou deux fois.
Ceux qui souffrent ne peuvent pas se plaindre, dans cette vie-là. Seraient incompris des autres, moqués peut-être de ceux qui ne souffrent pas, considérés comme des ennuyeux par ceux qui, souffrant, ont bien assez de leur propre souffrance. Partout la même dureté que de la part des chefs, à de rares exceptions près.
Au vernissage. Observé 5 ouvriers. Le charpentier — mon copain camionneur — le « type d’en bas » (étamage), à moitié chef d’équipe. L’électricien, ancien inscrit maritime (dont le passage était pour moi et mon copain comme un souffle du large). Le mécano (hélas, à peine aperçu).
[Remarque : séparation des sexes, mépris des hommes pour les femmes, réserve des femmes à l’égard des hommes (malgré les échanges de plaisanteries obscènes) bien plus prononcés chez les ouvriers qu’ailleurs.]
Ouvrières : L’ancienne découpeuse qui, il y a 7 ans (28 : pleine prospérité) a eu une salpingite, et n’a pu obtenir d’être retirée des presses qu’au bout de plusieurs années — le ventre dès lors complètement et définitivement démoli. Parle avec beaucoup d’amertume. Seulement, elle n’a pas eu l’idée de changer de boîte — alors qu’elle le pouvait facilement !
Débauchée le mardi 7 mai. Mercredi, jeudi, vendredi passés dans la prostration sinistre que donnent les maux de tête. Vendredi matin, juste courage de me lever à temps pour téléphoner à Det. Samedi, dimanche, repos.
Lundi 13. — Devant chez Renault. Conversation entendue entre 3, que je prends d’abord pour des professionnels. Un, qui écoute d’un air malin (physionomie fine) sera pris, donc pas revu. – Vieil ouvrier, man. spécialisé sur presses, figure tannée de travailleur — mais intelligence dégradée par l’esclavage. Communiste vieux modèle. Ce sont les patrons qui font les syndicats confédérés. Ils choisissent les chefs. Ceux-ci, quand ça ne va pas, vont dire au patron : « Je ne pourrai plus les retenir si… Il y en a un qui me l’a dit lui-même ! » Et après disent aux ouvriers : « Les grèves ne réussissent pas lorsqu’il y a du chômage, vous allez souffrir », etc. Bref, ressasse toutes les bêtises inventées par des bonzes bien planqués.
Le 3, gars du bâtiment, tendances syndicalistes (a travaillé à Lyon), un chic type.
Mardi 14. — Matin : inertie. Après-midi, Saint-Ouen (Luchaire). La place est prise…
Mercredi 15. — Vais porte de Saint-Cloud, mais le temps de téléphoner à Det., il est trop tard pour aller chez Renault ou chez Salmson. Vais voir chez Caudron. Devant la porte, une demi-douzaine de professionnels, tous avec références aviation : menuisiers d’aviation, ajusteurs… De nouveau le même refrain : « Des professionnels comme ils en demandent, ils n’en trouveront pas. On n’en fait plus… » Il s’agit encore de la même chose : les développés. Autant que je peux comprendre, il y a 2 types d’essai, la « queue d’arrondi » : (à peu près), qui doit s’emboîter exactement dans une tôle qu’on défend de limer, et les développés. Il y a quelque chose d’artiste, semble-t-il, chez les ajusteurs.
Celui avec lequel je me suis liée. En apparence, brute épaisse. Certificats mirifiques. Une lettre de recommandation du Conservatoire des Arts et Métiers (où il a été apprenti jusqu’à 19 ans) : « Mécanicien qui fait honneur à son métier. » Habite Bagnolet (une bicoque à lui ??), ce qui complique pour lui la recherche du boulot ; explique ainsi son refus de faire plus de 8 h., mais je crois que ce n’est pas seulement ça. On fait 10 h. chez Renault. Trop pour lui. Avec le train, etc., « le dimanche on peut rester couché pour se reposer » (donc les sous, ça lui est égal). Ajoute : « 5 h., c’est assez pour moi. » A été contremaître plus d’une fois (certificats à l’appui). « Mais, me dit-il, je suis trop révolutionnaire, je n’ai jamais pu embêter les ouvriers. » Son erreur d’interprétation à mon égard, son attitude après. En me quittant : « Vous ne m’en voulez pas ? » Doit venir me voir chez moi. Mais pas devant Renault le lendemain matin… Le jour d’après, on frappe. Je suis couchée, n’ouvre pas. Était-ce lui ? Je n’entendrai plus jamais parler de lui…
Autre jour, devant Gévelot — le type à cheveux blancs, qui avant la guerre se destinait à la musique. Se dit comptable (mais se trompe dans calculs élémentaires) — cherche place de manœuvre. Pitoyable raté… On attend de 7 h. ¼ à 7 h. ¾ sous un peu de pluie, après quoi « pas d’embauche ». Chez Renault, embauche finie. Une h. d’attente devant Salmson.
Autre fois, chez Gévelot. On fait entrer les femmes. Grossièreté, dureté du type de l’embauche (chef du personnel ?) lequel engueule d’ailleurs aussi un contremaître qui répond bien humblement (plaisir de voir ça). Nous parcourt du regard comme des chevaux. « Celle-là la plus costaude. » Sa manière d’interroger la gosse de 20 ans qui 3 ans plus tôt a quitté parce qu’enceinte… Avec moi, poli. Prend mon adresse.
Celle qui, mère de 2 enfants, disait vouloir travailler parce qu’elle « s’ennuyait à la maison » et dont le mari travaillait 15 h. par jour et ne voulait pas qu’elle travaille ! Indignation d’une autre, mère de 2 enfants aussi, bien malheureuse de devoir travailler (devant Salmson).
Autre fois (?) rencontre la petite qui dit : « La baisse du franc, ça sera la famine, on l’a dit à la T. S. F. », etc.
Autre fois course à Ivry. « Pas de femmes. » Maux de tête…
Autre fois, devant Langlois (petite boîte), à Ménilmontant, à 7 h. (annonce) — Attends j. 8 h. ½. Puis, à Saint-Denis, mais c’est trop tard.
Retourne à Saint-Denis. Pénible de marcher ainsi quand on ne mange pas…
De nouveau chez Luchaire à Saint-Ouen avant 7 h. ½ (c’est le jour même où, l’après-midi, je serai embauchée chez Renault).
La dernière semaine je décide de ne dépenser que 3 fr. 50 p. jour communications comprises. La faim devient un sentiment permanent. Est-ce plus ou moins pénible que de travailler et de manger ? Question non résolue… Si, plus pénible somme toute.
Fraiseuse.
Mercredi 5. — Jour de l’embauche, de 1 h. ½ à 5 h. Les visages autour de moi ; le jeune et bel ouvrier ; le gars du bâtiment ; sa femme.
Émotions terribles, le jour de l’embauche, et le lendemain en allant affronter l’inconnu ; dans ce métro matinal (j’arrive à 6 h. ¾), l’appréhension est forte jusqu’au malaise physique. Je vois qu’on me regarde ; je dois être fort pâle. Si jamais j’ai connu la peur, c’est ce jour-là. J’ai dans l’esprit un atelier de presses, et 10 h. par jour, et des chefs brutaux, et des doigts coupés, et la chaleur, et les maux de tête, et… L’ancienne ouvrière sur presses avec qui j’ai causé au bureau d’embauche n’a pas contribué à m’encourager. En arrivant à l’atelier 21, je sens ma volonté défaillir. Mais du moins ce ne sont pas des presses — quelle chance !
Quand j’avais, 3 mois plus tôt, entendu raconter l’histoire de la fraise qui avait traversé la main d’une ouvrière, je m’étais dit qu’avec une image pareille dans la mémoire il ne me serait pas facile de travailler jamais sur une fraiseuse. Cependant, à cet égard, je n’ai eu de peur à surmonter à aucun moment.
Jeudi 6. — De 8 h. à 12 h., regardé — de 2 h. ½ à 10 h., travaillé. 400 les 2 premières h. En tout 2 050, perdu 1 h. ½ ou plus par la faute du régleur. Épuisée en sortant.
L’inconvénient d’une situation d’esclave, c’est qu’on est tenté de considérer comme réellement existants des êtres humains qui sont de pâles ombres dans la caverne. Ex. : mon régleur, ce jeune salaud. Réaction nécessaire là-dessus. [Ça m’a passé, après des semaines.]
Idée de Dickmann. Mais si les ouvriers se font d’autres ressources, et par un travail libre, se résigneront-ils à ces vitesses d’esclaves ? (Sinon, tant mieux !)
Ceux qui me disent de ne pas me crever. C’est (je l’apprends plus tard) le contremaître d’une autre équipe, tout au bout de l’atelier. Très gentil celui-là, d’une bonté positive (alors que celle de Leclerc, mon chef à moi, provient plutôt du je m’enfoutisme). Depuis, aux rares occasions que j’ai de lui parler, toujours particulièrement gentil avec moi. Un jour, il me regarde en passant, alors que je transvase misérablement des gros boulons dans une caisse vide, avec les mains… Ne jamais oublier cet homme.
Le contremaître et la manivelle. Il me dit : « Essayez comme ça », alors qu’il est évident qu’elle va s’en aller.
Vendredi 7. — 2 500 juste, épuisée, plus encore que la veille (surtout après 7 h. ½ !) Philippe me regarde en rigolant… À 7 h. n’en ai fait que 1 600.
La petite ds le métro « pas de courage ». — Moi non plus…
Samedi 8. — 2 400, nettoyage. Fatiguée, mais moins que la veille (2 400 en 8 h., soit 300 l’h. seulement).
Mardi 12. — 2 250 dont 900 après 7 h. — pas trop forcé — à peine fatiguée en sortant. Fini à — 10.
Mercredi 13. — Panne de courant (bonheur !).
Jeudi 14. — 2 240, fini à 9 h. ½ (plus de pièces) — là-dessus, 1 400 avant 7 h., 840 après (dont 330 seulement à 4 h.). Violents maux de tête. À plat en sortant. Mais plus de courbatures…
Vendredi 15. — 1 350 et 300 autres. Pas fatiguée.
Samedi 16. — 2 000, fini à 8 h. 40, nettoyage : à peine le temps de finir. Pas trop fatiguée [cette 1 semaine, question de caisse pas trop angoissante grâce à la gentillesse des autres].
[Dimanche. — Maux de tête, nuit de dimanche à lundi pas dormi.]
Lundi 18. — 2 450 (1 950 à 8 h. 35) — fatiguée en sortant, mais non épuisée.
Mardi 19. — 2 300 (2 000 à 8 h. ¾) — pas forcé — pas fatiguée en sortant mal à la tête tte la journée.
Mercredi 20. — 2 400 (2 000 à 8 h. 35), très fatiguée. Le petit salaud de régleur me dit qu’il en faut plus de 3.000.
Jeudi 21. — Vais à la boîte avec un sentiment excessivement pénible ; chaque pas me coûte (moralement, au retour, c’est physiquement). Suis dans cet état de demi-égarement où je suis une victime désignée pour n’importe quel coup dur… De 2 h. ½ à 3 h. 35, 400 pièces. De 3 h. 35 à 4 h. ¼, temps perdu par le monteur à casquette — (il me refait mes loups) — Grosses pièces — lent et très dur à cause de la nouvelle disposition de la manivelle de l’étau. Ai recours au chef — Discussion — Reprends — Me fraise le bout du pouce (le voilà, le coup dur) — Infirmerie — Finis les 500 à 6 h. ¼ — Plus de pièces pour moi (je suis si fatiguée que j’en suis soulagée !). Mais on m’en promet. En fin de compte, je n’en ai qu’à 7 h. ½ et seulement 500 (pour finir les 1 000). [Le type blond a bien peur que je ne me plaigne au contremaître.] À 8 h., 245. Fais les 500 gros, en souffrant beaucoup, en 1 h. ½. 10 m. pour le montage. C’est une autre partie de la fraise qui fonctionne : ça va ; je fais 240 petits en ½ h. exactement. Libre à 9 h. 40. Mais gagné 16 fr. 45 !!! (non, grosses pièces un peu plus payées). M’en vais fatiguée…
1 repas avec les ouvrières (le casse-croûte).
Le monteur à casquette : « S’il touche à votre machine, envoyez-le promener… Il démolit tout ce qu’il touche… ».
Il me donne ordre de transporter une caisse de 2 000 pièces. Je lui dis : « Je ne peux pas la bouger seule. — Débrouillez-vous. Ça n’est pas mon boulot. »
Àpropos des pièces qu’on me fait attendre, la commençante : « Le contremaître a dit que si on attendait, on devait prendre en compensation sur le salaire de celle qui vous fait attendre. »
Vendredi 22. — Levée très tard — prête seulement juste à temps. Vais à la boîte avec peine — mais, contrairement à ce qui était le cas les fois d’avant, peine bien plus physique que morale. Je crains pourtant de ne pouvoir en faire assez. De nouveau ce sentiment « tenons toujours le coup aujourd’hui… », comme à l’A. Il y a eu la veille 15 jours que je suis là ; et je me dis que sans doute je ne puis pas tenir plus de 15 jours…
Une fois là, j’ai 450 pièces à finir, puis 2 000 : ça va, rien à compter. Commence à 2 h. 35 ; fait les 450 à 3 h. 40. Puis continue, au rythme ininterrompu, en fixant mon attention sur la pièce, en maintenant en moi l’idée fixe « il faut… » Je crois qu’il y a trop peu d’eau ; perds beaucoup de temps à chercher le seau (qui était à sa place !). Puis je verse trop d’eau ; ça déborde ; faut en ôter, chercher sciure, balayer… Le type des tours automatiques m’aide gentiment. À 7 h. 20, perds beaucoup de temps (¼ h. à 20 m.) à chercher boîte. J’en trouve enfin une, pleine de copeaux ; je vais la vider ; le régleur me donne l’ordre de la remettre. J’obéis. [Le lendemain, une du perçage m’apprend qu’elle était à sa femme, et dit : « Moi, je ne l’aurais pas remise. » Sympathique, le perçage ; groupe à part.] Tout au fond de l’atelier (21 B) j’en trouve une ; une ouvrière s’oppose à ce que je la prenne ; je cède encore (à tort !). Je renonce. Je continue, et, quand je n’en ai plus que 500 environ, les vide partie sur la machine, partie dans une sorte de panier pris dans la machine derrière moi, et mets les 1 500 pièces faites dans la caisse ainsi vidée : manutention assez longue et très pénible, sans aide. Enfin fini à 9 h. 35. Vais en vitesse en chercher 75, histoire de battre un peu mon record. Donc : 2 525. Rentre r. Aug. C. Dors en métro. Acte de volonté distinct pour chaque pas. Une fois rentrée, très gaie. Couchée, lis j. 2 h. du matin. Réveil à 7 h. ¼ (dents).
Samedi 23. — Temps magnifique. Matinée joyeuse. Ne pense à la boîte qu’en y allant ; alors, sentiment pénible (mais moins impression d’esclavage). L’autre n’était pas venue. Prends caisse de 2 000 (— les 75) [lourd !]. Commence à 2 h. ¾. À 3 h. ¾, en ai fait peut-être 425 (ce qui ferait 500). On me change de machine. Boulot facile et bien payé (3 fr. 20 %), mais fraise plus dangereuse. En fais 350 (soit 4 fr. 20). Fini vers 5 h. 5. Perds 10 m. Reviens à ma machine ; recommence à 5 h. ¼. Vitesse qui va de soi, sans obsession artificielle, sans forcer, en maintenant seulement le « rythme ininterrompu » ; ai fait 1 850 à 8 h. ½ (soit 1 350 en 3 h., ou 450 l’h. !).1 en 8 sec. Repas gai (la « grosse » pourtant manque). Impression de détente : samedi soir, pas de chefs, laisser aller… Tout le monde (sauf moi) s’attarde j. 10 h. 25.
Retour — m’attarde devant la musique. Air frais, délicieux. Éveillée ds métro, encore du ressort pour marcher. Fatiguée pourtant. Mais en somme heureuse…
Lundi 25. — Mal dormi (démangeaisons). Matin, pas d’appétit, maux de tête assez violents. Sentiment de souffrance et d’angoisse au départ.
En arrivant, catastrophe : ma co-équipière n’étant pas venue, on a volé la caisse où tombent les pièces. Je perds 1 h. à en trouver une autre (il faut une percée). Me mets au boulot ; fraise usée. Un nouveau régleur (en gris), dans l’atelier depuis 1 semaine, me la remplace (de lui-même !). À cette occasion, il s’aperçoit qu’il y a du jeu un peu partout. Notamment la bague qui maintient la fraise « a foutu le camp depuis au moins dix ans ». Il s’étonne que « les deux copains (!) » ne l’aient pas remise. Ma machine est un « vieux clou », dit-il. Il semble connaître un peu son affaire. Mais, total, je me mets au boulot à 4 h. ½. Découragée, à plat (maux de tête). Fais 1 850 pièces en tout (en 5 h., soit pas 400 l’h.). Le soir, je perds encore du temps à chercher une caisse puis, n’en trouvant pas, à transvaser pièces ds panier pris à machine d’à côté. Et combien lourde à manier, la caisse où sont tombées près de 16 000 pièces, qu’il faut verser dans une autre. Rentre (A. C.) fatiguée, mais pas trop. Dégoûtée surtout d’avoir fait si peu. Et mourant de soif.
Mardi 26. — Éveillée à 7 h. Séance fatigante et longue chez dentiste — mal aux dents tte la matinée. Presque en retard. Chaud. Ai peine à monter l’escalier en arrivant… Trouve ma nouvelle co-équipière (Alsacienne). Encore caisse à chercher… En prends une près d’une machine. La propriétaire arrive, furieuse. Prends à la place celle où étaient les pièces à faire, en la vidant (restaient 200). On n’est donc pas plus avancé ! En trouve une autre. Vais la remplir, par pelletées, au tour. La ramène (lourd !). Puis (à 2 h. 55) vais à l’infirmerie — (copeau provoquant début d’abcès). Au retour, trouve mes 2 000 pièces vidées près de ma machine (la caisse reprise par la 1 propriétaire en mon absence). Nouvelles recherches. M’adresse au chef en face l’ascenseur. Me dit : « Je vais vous en faire donner une. » J’attends… M’engueule parce que j’attends. Retourne à ma machine. Mon voisin me donne une caisse. À ce moment survient mon chef (Leclerc). Commence à m’engueuler. Je lui dis qu’on a versé mes pièces en mon absence. Va s’expliquer avec mon voisin. Je ramasse les pièces. Changer la fraise. Total : me mets au boulot à 4 h. 5 ! Avec un dégoût que je refoule afin d’aller vite. Je voudrais faire quand même 2 500. Mais j’ai peine à soutenir la vitesse. Les 200 restant de l’autre carton filent vite (en 20 ou 25 m.). Après, ça ralentit.
Effets de ce système à plusieurs régleurs : vers 6 h. ½, coupe mal. Le régleur en gris déplace la fraise — la manipule — la redéplace — et, je crois bien, la remet à sa place primitive… À 7 h., j’ai dû en faire 1 300, pas plus. Après pause, encore recherche de caisse, manipulations, faute de caisse. À 9 h. 35 ou 40 ai fini carton (donc 2 200). En fais encore 50… Je l’avais fait déplacer à 9 h. ¼ par le jeune régleur (Philippe) ; il m’avait bien fait attendre ¼ h. Et, déjà, je l’avais appelé trop tard. 2 250, par conséquent. Médiocre… En rentrant, dois forcer pour marcher, mais pourtant non pas par pas.
N’ai pas maintenu le « rythme ininterrompu. » Gênée par mon doigt. Aussi trop grande confiance.
Faut absolument stabiliser la question des caisses. Et d’abord proposer à l’ouvrière du tour de nous en donner une 1 fois sur 2 ? On ne lui en donne jamais, dit-elle. Mais à nous non plus. Quand on en cherchait par 500, c’était différent. Maintenant que c’est par 2 000…
Mercredi 27. — Fatigue, le matin — courage pr pas beaucoup plus que la journée… accablement sourd — mx de tête — découragement — peur, ou plutôt angoisse (devant travail, ma caisse, vitesse, etc.) — lourd temps d’orage.
Vais à l’infirmerie. « On vous l’ouvrira quand il faudra, et sans vous demander votre avis. » Travail. Souffre du bras, de l’épuisement, des maux de tête. (Un peu de fièvre ? Pas le soir en tout cas.) Mais j’arrive à force de vitesse à ne pas souffrir pendant des espaces de temps successifs de 10 m. (à) ¼ d’h. À 5 h. paye. Après, j’en ai marre. Je compte mes pièces, essuie ma machine et demande à m’en aller. Vais trouver Leclerc (contremaître) dans le bureau du chef d’atelier, qui me propose l’assurance.
Attends ½ h. devant ce bureau, par la faute de la pointeau. Vois les complications des livraisons. La camaraderie entre les contremaîtres…
En sortant de chez dentiste (mardi matin, je crois — ou plutôt jeudi matin), et en montant dans le W, réaction bizarre. Comment, moi, l’esclave, je peux donc monter dans cet autobus, en user pour mes 12 sous au même titre que n’importe qui ? Quelle faveur extraordinaire ! Si on m’en faisait brutalement redescendre en me disant que des modes de locomotion si commodes ne sont pas pour moi, que je n’ai qu’à aller à pied, je crois que ça me semblerait tout naturel. L’esclavage m’a fait perdre tout à fait le sentiment d’avoir des droits. Cela me paraît une faveur d’avoir des moments où je n’ai rien à supporter en fait de brutalité humaine. Ces moments, c’est comme les sourires du ciel, un don du hasard. Espérons que je garderai cet état d’esprit, si raisonnable.
Mes camarades n’ont pas, je crois, cet état d’esprit au même degré : ils n’ont pas pleinement compris qu’ils sont des esclaves. Les mots de juste et d’injuste ont sans doute conservé jusqu’à un certain point un sens pour eux — dans cette situation où tout est injustice.
Jeudi 4 juillet. — Retourne pas à ma fraiseuse, grâce au ciel ! (Occupée par une autre qui a l’air d’en faire, d’en faire…) Petite machine à ébavurer les trous percés ds pas de vis. 2 espèces de pièces (la 2 : des clous). 1 300 de la première (1 fr. 50 %), 950 (?) de la 2 (0 fr. 60%). Puis 260 pièces polies au ruban à polir (1 fr. %).
Vendredi 5 juillet. — Le lendemain, congé : quel bonheur ! Mal dormi (dents). Matin, séance chez dentiste. Maux de tête, épuisement [inquiétude aussi, ce qui n’arrange pas les choses…]. Plus que 3 semaines ! Oui, mais 3 semaines, c’est n fois 1 jour ! Or, plus de courage que pour 1 jour, 1 seul. Et encore, en serrant les dents avec le courage du désespoir. La veille, le petit Italien m’a dit : « Vous maigrissez (il me l’avait dit 10 jours avant), vous y allez trop souvent (!). » Tout ça, c’est mes sentiments avant d’aller au boulot.
Àbout de forces, en voyant mes voisines (machine à fendre les têtes…) se préparer à laver la machine, et à leur instigation, je vais demander à Leclerc si je pars à 7 h. Il me répond sèchement : « Vous n’allez pas venir pour faire 2 h., tout de même ! » Philippe le soir me fait attendre je ne sais combien de temps, pour m’embêter. Mais moi, saisie par le dégoût…
On dirait que, par convention, la fatigue n’existe pas… Comme le danger à la guerre, sans doute.
Semaine suivante : lundi 7 à vendredi 12.
Lundi, mardi. — Commencé à 7 h. carton de 3 500 pièces (laiton ?)
Mercredi. — 8 000 pièces, ou à peu près dans ma journée : fini le carton de la veille (à 10 h.45). Fais carton de 5 000 (recommencé à 11 h. 45). Termine à 6 h. [dîner avec A.]. Épuisée. C’étaient des pièces faciles (je ne sais plus au juste lesquelles ; laiton, puis acier, je crois). « Rythme ininterrompu. »
Jeudi. — Brisée, crevée par l’effort de la veille, vais très lentement.
Vendredi. — Filet. Femme de l’Italien.
Soir : réunion R. P. — Louzon ne me reconnaît pas. Dit que j’ai changé de figure. « Air plus costaud » –
Le régleur en gris (Michel) et son mépris pour les 2 autres, surtout le « ballot ».
Le mauvais montage qui casse la fraise ; incidents. Le monteur ballot avait mis un montage qui n’allait qu’à moitié. En appuyant sur la fraise, il arrive plusieurs fois que la fraise s’arrête. Une fois déjà ça m’était arrivé, et on avait dit : « Elle n’est pas assez serrée. » Je vais donc chercher le régleur, et lui demande de serrer plus. D’abord, il ne veut pas venir. Il me dit que c’est moi qui appuie trop. Enfin il vient. Dit : « Ce n’est pas là (en montrant les blocs de serrage de la fraise) mais là (en montrant la poulie de l’arbre porte-fraise et la courroie) que ça fatigue » (???). S’en va. Je continue. Ça ne va pas. Enfin une pièce se bloque dans le montage, casse 3 dents… Il va chercher Leclerc pour me faire engueuler. Leclerc l’engueule, lui, à cause du choix du montage, et dit que la fraise peut encore aller. ½ h. après (ou ¼) L. revient. Je lui dis : « Des fois la fraise s’arrête. » Il m’explique (sur un ton désagréable) que la machine n’est pas une forte machine, et que probablement j’appuie trop. Il me montre comment travailler — sans s’apercevoir qu’il va tout au plus au rythme de 600 à l’h., et encore ! [i. e. 2 fr. 70] (je ne peux pas le chronométrer…). Mais même de cette manière, la fraise ralentit au moment d’appuyer. Je le lui signale. Il dit que ça ne fait rien. Un moment vient où la fraise s’arrête tout à fait, et ne repart plus. J’appelle le régleur, qui s’apprête déjà à gueuler. Ma voisine dit : « C’est trop serré. » Une autre fois ça se produit encore ; la machine, en tournant, serre automatiquement l’arbre si un certain boulon qui doit le fixer n’est, lui, pas assez serré.
On desserre en tournant en sens inverse de la fraise.
Difficulté (pour moi) de penser la machine soit devant elle, soit loin d’elle…
Quelles peuvent être les causes pour lesquelles la fraise s’arrête ? (l’arbre aussi s’était-il arrêté ? Oublié de remarquer). Du jeu, ou dans la fraise, ou dans la pièce. (C’était le cas.) Une trop grande résistance, si on demande à la machine plus de travail qu’elle ne peut fournir (était-ce là ce que voulait dire le ballot ?) [mais qu’est-ce qui détermine cette puissance ?].
Àétudier : notion de la puissance d’une machine.
Lettre de Chartier. Scie et rabot. Peut-être que pour la machine il en est autrement…
Chercher comment les machines tirent leur puissance du moteur unique. Si elles sont ordonnées par rangées en fortes et faibles ?
Mercredi 18. — Rentrée — temps frais — moins de souffrance (morale) que je n’aurais pu craindre. Je me retrouve facile au joug…
Pas de boulot. Vais du côté de tours automatiques (Cuttat), que j’avais étudiés pendant les 4 jours de vacances.
j. 8 h. ½, attends l’huile.
Vis 4 × 10 acier 7.010.105 | 041.916 | fr. 1.
5 000 à 4 fr. 50, soit 23 fr. 50.
? petite série donnée par Leclerc, que Michel en ¾ h. n’est pas encore arrivé à monter.
Il vient quand Michel peine sur le montage depuis ¾ h. « Qui vous a donné ces pièces à faire ? » Je réponds : « Vous ! » Il est gentil. Me fait changer de pièces ; ¾ h. perdus, non payés ! Michel dit qu’on aurait pu le faire… Il les montera sur une autre machine (celle de la petite que je chine à son sujet). À ce propos, conversation avec lui sur Leclerc. S’y connaît-il, aux machines ? — certaines, d’autres non. Michel me raconte qu’il a été chef d’équipe 2 mois, débarqué parce que trop bon garçon ! — Mais celui-là n’est pas méchant » (que je dis). — Michel croit qu’il ne restera pas. Mais il y était quand la petite Espagnole est arrivée, il y a 1 an ½.
Vis 4 × 8 acier (7.010.103) 043.408 | fr. 1.
5 000 à 4 fr. 50, m. 1 fr., soit 23 fr. 50. |
Je ne les finis pas.
Jeudi 19. — Finis les C 4 × 8.
Vis laiton (740.657 bis || 1.417 (!), gde scie spéciale : 127 | 2).
100 (!!!) à 0,0045, soit 1 fr. 45.
Ajustage laiton | 6.005.346 | 027.947, 1 fr. 1,5 ( ?).
600 à 0,045, soit 2 fr. 25 + 0 fr. 45 = 2 fr. 70 (fraise à l’envers !)
Nouveau règl. (manœuvre spécialisé ? à vérifier). Il demande « à quoi ça sert », me fait chercher le dessin, ce qui dure longtemps et n’aide guère…
Gagné ces 2 jours (18 h.) 23 fr. 50 + 23 fr. 50 + 1 fr. 45 + 2 fr. 70 = 51 fr. 15.
Pas 3 fr. ! 2 fr. 85 ! Je toucherai ça, et la semaine d’avant le 19, et le jeudi et vendredi d’avant (en tout 7 + 7 + 9 + 10 + 9 + 10 + 9 + 18 h. = 79 h.).
Les vis acier C 4 × 8, j’en fais d’abord un paquet de 1 000. Vais chez Goncher pour la suite : pas prêt. C’est tout juste s’il ne m’engueule pas (alors que je serais, moi, en droit de me plaindre). J’y retourne l’après-midi pour les 4 000 restants, mais les prends en 4 ou 5 fois et à chaque fois attends longtemps. Cela me donne l’occasion d’admirer les Cuttat… le jeune régleur a, je crois, fini par remarquer que je ne hais pas d’attendre ainsi.
Changement de régleur. Le gros incapable est parti mardi après-midi. (Savoir ce qu’il est devenu ?) Remplacé par un qui, paraît-il, vient d’une autre partie de l’atelier. Pas je m’en foutiste, celui-là. Nerveux, gestes fébriles, saccadés. Ses mains tremblent. Il me fait pitié. Il met 1 h. à me faire un montage (pour 600 pièces !), et encore met la fraise à l’envers. (Ça marche quand même : cuivre, heureusement).
Essaye de faire montage moi-même — ignore le côté des bagues. (Elles sont composées de 2 cylindres creux de diamètre différent). Je l’observerais facilement au prochain démontage… La vraie difficulté, c’est la faiblesse musculaire : je n’arrive pas à desserrer.
Conversation avec Michel. Compétence technique de Leclerc ? « Pour certaines machines, pas pour d’autres. » Pas ouvrier. Pas méchant — « sera viré » —
Il m’avait donné des pièces qui vont mal sur cette machine.
Vendredi 20 juillet. — vis fixation gache, acier, 7.051.634 | 054.641 | fr. 1,5.
1 000 à 5 fr., soit 6 fr. (montage difficile à trouver, et encore peu satisfaisant).
7 bouchons (petits | 7.050.846 | 041.784 | fr. 1,5
3 000 à 5 fr., soit 16 fr. | j’essaye de faire passer 3 montages, mais…).
Vis 5 × 22 (?) | 7.051.551 | 039.660 | fr. 1,2.
550 (!) à 0,0045, soit 2 fr. 25 + 0 fr. 23,5 + 1 fr. = 3 fr. 50 (à peu près).
Vis fixant couronne | 7.050.253 | 45.759 | fr. 1.
500 (!) à 0,005, m. 1 fr. 75, soit 3 fr. 75.
6 fr. + 16 fr. + 3 fr. 50 + 3 fr. 75 = 29 fr. 25.
En 9 h, soit 3 fr. 25 l’h. (27 fr. + 2 fr. 25 : juste !). Mais en réalité 8 h. (heure de nettoyage), ce qui fait plus de 3 fr. 50 ! exactement 3 fr. 65. Mais il est vrai que les vis d’acier, j’en avais fait une bonne partie la veille…
Samedi. — Maux de tête violents, état de détresse, après-midi mieux (mais pleure chez B…).
Dimanche. — Art italien.
Lundi 22. — Fini pièces de vendredi (10 m. à ¼ h.). Monte moi-même pour la 1 fois (sauf mise au milieu, pas arrivée tout à fait, ai dû appeler et attendre régleur [béret]. Puis change montage, pas fraise ; mais appelle régleur — lunettes pour mettre au milieu (ce qu’il ne fait pas), mais passe un temps infini à régler la profondeur de la fente. A fini à 10 h. ½ ; j’ai fait alors un carton de 1 000 pièces, (gagné 5 fr. 70 en 3 h…). Nouveau carton de 1 000. Les petites au « côté bombé » en cuivre rouge. Certaines tiennent pas dans le montage ; je casse 2 dents… À 12 h., ai à peine commencé nouveau carton de 2 000 (laiton). Ai gagné 1 fr. + 3 fr. 70 + 1 fr. + 5 fr. + 1 fr. = 11 fr. 70. Quand j’aurai fini le carton, aurai 20 fr. 70. Faut que je fasse encore 2 000 en plus…
Bouchon conduit circulaire — cuivre rouge, 6.002.400.
1 000 à 3 fr. 70 + 1 fr., soit 4 fr. 70.
id., plus petit, 1 000 à 5 fr. + 1 fr., soit 6 fr.
Après-midi.
Vis laiton, 705.700 | 0 | 079.658 (fr. 0,8).
2 000 à 4 fr. + 1 fr., soit 9 fr.
Bouchon (grands) 6.002.400 | 071.844.
1 000 à 3 fr. 70, soit 4 fr. 70.
id. 071.848.
1 000 à 3 fr. 70, soit 4 fr. 70.
Vis laiton 70.500 | 379.652 | fr. 0,8.
Commencé seulement.
Gagné : 4 fr. 70 + 6 fr. + 4 fr. 70 + 4 fr. 70 + 1 fr. + 9 fr. = 30 fr. 10.
Leclerc me fait appeler qd j’ai fini 071.841 et viens de commencer 848. Commence par m’engueuler parce que je fais ces pièces sans lui en parler. Demande le n. Je lui apporte mon carnet ! Le regarde et devient gentil, gentil.
Mardi.
Fait les vis, 2 000 à 4 fr.
Puis vis C 4 × 8 acier | 7.010.103 | 043.409 | fraise 1.
5 000 à 4 fr. 50 = m. 1 fr., soit 23 fr. 50.
23 fr. 50 + 8 fr. = 31 fr. 50 (en 2 jours 61 fr. 60, soit 2 fois 30 fr. 80, soit 3 fr. 08 l’h.).
Gagné en 3 jours 29 fr. 25 + 30 fr. 10 + 31 fr. 50, soit 90 fr. 85, cela en :
28 [29] heures
C. 4. 8. commencées à 11 h — 5. Fraise mauvaise après ¾ h. (fume). Néanmoins, ce n’est qu’après 2 h. ½ qu’elle est changée par Michel. [C’est de ma faute : pourquoi ne pas la changer plus vite ? Peur de me faire engueuler…] Michel dit qu’elle a servi à l’envers (?). La 2, quoique mise par lui, ne tient pas le coup (ce sont des scies nouvelles, trop grandes, dit ma voisine, pour des 1 [1]).
— Engueulade pour fraise cassée (récits Esp. s. émotions de débutante). Changée à 4 h. Après, je tiens jusqu’à 6 h. (ai cassé 2 dents). Pénible, de travailler avec une mauvaise scie. Aussi, excuse envers moi-même pour ne pas me transformer en automate…
Mercredi. — Malheurs de la jeune Espagnole (ses pièces — sa fraise — le nouveau régleur — Leclerc).
La veille au soir, la scie — mise à 6 h. par le monteur à béret — s’était desserrée à 7 h. ¼. Je le lui avais dit en passant. Je la retrouve desserrée. Je l’appelle. Il se fait attendre — m’engueule. J’appuyais trop, paraît-il. Je suis à peu près sûre que non (car la scie cassée m’avait fichu la frousse). Je le lui dis. Persiste à gueuler (soit dit par métaphore, car il n’élève pas la voix). Cet incident me fait froid au cœur pour q. temps, car je n’aurais demandé qu’à le considérer comme un camarade… À 10 h, nouvelle scie, mise par lui aussi. Ça lui prend 20 m. environ. Tout d’un coup, le moteur du fond s’arrête. On attend j. pas loin de 11 h. [J’avais fini les 5 000 de la veille (et trouvé une caisse pour eux) à 8 h. ½]. J’apprends que la paye est aujourd’hui, non demain comme je croyais, ce qui me met la joie au cœur, car je n’aurai pas à me priver de manger… Aussi à midi, je ne recule devant rien (paquet de cigarettes — compote…).
À 3 h. incident désastreux : je casse une dent de ma scie. Je sais comment ça s’est passé… Épuisée, je songe à mes fatigues de la M*. À Adrien — À sa femme — À ce que m’a dit Jeannine, que Michel la force à se crever — À ce que devrait en ressentir Pierre — À la jeunesse de Trotsky (« Quelle honte »…) et, de là, à son choix entre populisme et marxisme — À ce moment précis, je mets une pièce qui ne s’enfonce pas dans le montage (copeau, ou bavure), je l’appuie quand même sur la fraise… ὀτοτοῖ ! Je n’ose pas la changer, bien sûr — L’Espagnole me conseille d’avoir recours à Michel ; je lui parle, mais il ne viendra pas de la soirée. Je garde la même fraise j. 7 h. Par chance elle tient le coup — mais il faut dire que je la traite avec ménagements ! Vers 5 h, elle se desserre encore. Je n’ose appeler personne, bien entendu ! Je la serre, et fais 200 ou 300 pièces (ou un peu plus ?) pas au milieu du tout. Puis je prends une grande résolution et arrive à la mettre au milieu moi-même ! (mais en m’aidant d’une pièce déjà faite).
Paye : 255 fr. (je craignais de n’avoir pas 200…) pour 81 h.
Nuit : pas dormi.
Jeudi. — Encore une ½ h. ¾ h. avec la scie. Puis Michel me la change, en même temps que celle de la ma chine qu’il règle. Je monte moi-même, mais n’arrive pas à mettre au milieu. En désespoir de cause, finis par avoir recours au régleur à lunettes. C’est fini à 9 h. — Matinée pénible — Les jambes me font mal — J’en ai marre, marre… (Ces pièces C 4 × 8 m’exaspèrent, avec le danger permanent de casser la fraise, la nécessité de conserver une vacance mentale intégrale…) 3 fausses alertes, et à 11 h – un mouvement, une parole avaient attiré mon attention — catastrophe : dent cassée. Heureusement, ce que j’ai à faire après demande une fraise 1,2. Pourvu qu’ensuite…
Àmidi, une pièce qui saute desserre la fraise.
Je reprends conscience de la nécessité de réagir, moralement, si je ne veux pas finir avec une mauvaise conscience. Et je me reprends en mains.
À 1 h. ½ je serre la fr. et la remets au milieu moi-même [ce que je n’avais pu faire la veille] grâce à la résolution, prise à déjeuner, d’y aller doucement [je me sers d’une pièce faite]. Le régl. à béret regarde gentiment et, quand c’est fait, achève de serrer. Fini à 2 h. Le même me monte les nouvelles pièces. Fait à 2 h. ½.
2 h. ½-4 h. ½, ça ne va pas — Michel — son explication, conversation avec lui. Régl. à béret arrange.
4 h. ½-6 h. ½, je fais le reste des 2 000 (j’en avais fait 200 peut-être).
Vais chercher boulot. Leclerc gentil, gentil… Suis d’autant plus embêtée pour ma fraise, d’autant que ce boulot est à faire avec la fraise 1 — des C 4 × 10 acier. Vais à 7 h.-3 m. changer à la fois 0,8, 1,5 et la 1 à dent cassée. Ça réussit. Me voici donc avec une belle fraise neuve… Mais j’ai 5 000 de ces saletés de pièces à faire (pas tout à fait les mêmes cependant). Gare à moi !
La fraise se déporte dans le sens indiqué par la flèche ; étant montée sur un cône, il en résulte que la rainure non seulement cesse d’être au milieu, mais encore est de moins en moins profonde, ou même cesse de se produire.
Cause : serrage insuffisant au bout — ou usure de la fraise — ou effort trop grand de l’ouvrier qui appuie.
Effort trop grand : la fraise allant plus lentement que la poulie et l’arbre, tout se passe comme si on la faisait tourner en sens contraire (?).
Autres phénomènes de déréglage :
La fraise s’arrête parce que les bagues autour sont desserrées (ou parce qu’elles n’ont pas été assez serrées, ou parce qu’on appuie trop).
La fraise s’arrête (avec l’arbre et la poulie) parce que l’arbre est trop serré au bout (b se serre automatiquement parce que a n’est pas assez serré) [toujours défaut de réglage].
Ce jour-là, je crois qu’une des causes était le serrage insuffisant du montage, que la fraise devait enfoncer tout en travaillant : d’où effort trop grand.
Àmidi une joie. L’avis non, selon lequel messieurs les ouvriers, etc…… qu’on se repose samedi.
Nuit : ré-attaque offensive de l’eczéma qui me laissait en paix depuis une huitaine.
Gagné en ces 2 jours 45 fr. + 2 fr. + 12 fr. (?) = 59 fr… (ou 58 fr.). Pas 3 fr. de l’h…
Vendredi. — Me fais monter pièces cherchées la veille par béret. Pendant ce temps, pèse — 250 en plus. Leclerc dit de les faire — commence à 8 h. ¼. En ai fait 200 à 10 h. ½ à peu près. Fais changer la fraise. Faut attendre… recommence à un h. ¼. En ai fait moins de 3 000 dans ma matinée (soit 14 fr., ou moins — pas plus de 3 fr. l’h. !). Travail très pénible. Mais ne me laisse pas accabler moralement comme la veille. Physiquement cependant je suis plus mal. Après déjeuner (mangé pour 5 fr. 50 dans l’espoir de me réconforter) c’est bien pire. Vertiges, éblouissement — travail inconscient. Heureusement ces pièces ne sautent pas comme les C 4 × 8… Je crois vraiment, pendant 2 h. ou 2 h. ½, que je vais m’évanouir. À la fin, je me résouds à ralentir, et ça va mieux. Fini après 4 h. (4 h. ¼ ou 4 h. ½). Leclerc me dit de ne marquer nulle part les 250 de rab, qu’on ne me paierait pas (elles manquent sûrement ailleurs dit-il…). Me donne du « bon boulot » (les longues vis de laiton à 4 fr. Le temps de les monter, 5 h. À 5 h. ½, arrête pour laver la machine (on part à 6 h. ½). Heure, en somme, relativement agréable, sauf les premiers moments de hâte et d’angoisse.
Conversations avec régleur à béret qui, dirait-on, se met à s’intéresser à moi…
Vis C 4 × 10 acier | 7.010.105 | 041.918 | fr. 1 | 5 000 à 4 fr. 50.
Arrêt des comptes lundi.
N. d’h. total : 8 h. + 10 + 10 + 10 + 10 + 9 + 10 = 67 h.
Gagné jusqu’ici 90 fr. 75 + 47 fr. + 12 fr. + 23 fr.50 = 173 fr. 25, tout de même 3 fr. de l’h…
Il s’agirait de gagner 4 fr. 50 de l’h. lundi… Les 4 000 à 4 fr. feront 18 fr. (2 cartons). Restera 27 fr… Il faudrait faire ces 4 000 en 3 h. au plus. Et après faire encore 5 500… guère possible !
Dimanche soir. — Rentre à 11 h. 40. Me couche. Ne dormant pas, m’aperçois vers minuit ½ que j’ai oublié mon tablier ! Dès lors dors encore moins. Me lève à 5 h. ¼ ; à 5 h. ¾, téléphone chez moi ; prends le métro j. à Trocadéro et reviens (40 m. en tout, dans la foule). Aussi, fatiguée et maux de tête.
Lundi. — C’est ce soir ou demain que je dois m’échapper. J’ai mal à la tête. Finis les 4 000 à midi seulement… (et même j’y passe encore ¼ h. de 1 h. ½ à 1 h. ¾).
De nouveau la machine s’est déréglée, comme jeudi. La fraise pourtant toute neuve. Lucien (r. béret) me dit encore (plus doucement) que j’appuie trop. Mais je suis sûre qu’en fait il n’a pas assez serré. Quoi qu’il en soit, comme la fraise s’était déjà déréglée vendredi soir sans que je m’en sois aperçue, au point qu’un certain nombre de pièces n’ont même pas été touchées par la fraise, je dois perdre du temps à trier et à refaire. Je perds aussi un bon quart d’heure (au moins) à accompagner l’Espagnole qui cherche un plein seau de savon lubrifiant pour sa nouvelle machine, trop lourd pour être porté par elle seule, et que le manœuvre chargé d’en donner fait poser. Et après — quant à la vitesse — je suis malgré tout démoralisée par les reproches de Lucien. Je sais que si ça se reproduit, les choses iront mal. Et comme toujours quand je ne bande pas toutes mes forces, sans arrière-pensée, vers la cadence rapide, je ralentis. Quoi qu’il en soit, cela fait tout de même 4 × 4 = 16 fr. + 2 fr. (?) de montage (2 cartons).
Vis laiton (7.050.010 | 4 000 à 4 fr.|. Ensuite 400 pièces (sur 1 000, l’Esp. fait les 600 autres) dont je n’aurai le carton que mercredi.
Vis blocage acier | 774.815 | 000.987 | 400 à 0 fr. 50 % | m. 1 fr. 25 | fr. 1,2. Je les fais sur la petite machine de l’Espagnole, placée ailleurs. Le régl. à lunettes fait le montage pendant que je finis mes vis de laiton. ( Peu avant midi, alors que je ne savais pas encore qu’il préparait ça pour moi, il m’a donné ordre de changer la fraise et chercher les pièces sur un ton d’autorité sans réplique auquel j’ai obéi sans rien dire, mais qui a suffi pour faire monter en moi, à la sortie, le flot de colère et d’amertume qu’au cours d’une pareille existence on a constamment au fond de soi, toujours prêt à refluer sur le cœur. Je me suis reprise cependant. C’est un incapable (manœuvre spécialisé, dit l’Espagnole ?), il faut bien qu’il parle en maître.
Je les commence à 1 h. ¾. La machine m’est nouvelle. J’y passe, je crois bien, près d’1 h. (l’Espagnole, elle, fera les 600 en 20 m. !) Après, je vais demander le carton. Ça perd du temps. (Il n’y en a pas.) Un jeune homme vient prendre les 400 pièces. Je vais dire à Leclerc qu’il n’y a pas de carton. Quelqu’un que je ne connais pas (blouse grise) lui parle familièrement, et, autant que je comprends, d’une engueulade qu’il risque, lui, Leclerc. Il semble mécontent de me voir là (ça se comprend), et son mécontentement me fait oublier de lui demander des pièces. Après, il se balade dans l’atelier ; je ne veux pas, en allant vers lui, risquer de me faire rabrouer comme l’autre fois ; et je perds plus de ¾ h. (aussi à aller à la recherche du régleur sur tours qui m’a donné les 400 pièces, pour savoir s’il y en a d’autres, je ne le retrouve pas).
Leclerc me donne enfin des C 4 × 16.
Vis C 4 × 16 acier | 7.010.111 | 013.259 | 5 000 à 4 fr. 50 | m. 1 h. | fraise 1.
Par compensation, j’ai enfin Michel pour me monter ma machine. Il est 3 h. ½, je ne peux plus passer le carton. (C’est l’arrêt des comptes, et on ne les passe que jusqu’à 3 h.). Le retard que j’ai, donc, au lieu de le rattraper (et c’est surtout pour ça que j’avais tenu à venir aujourd’hui) je l’augmente. Cette pensée me démoralise, eu égard à la vitesse. Car ce que je fais à partir de maintenant compte dans une quinzaine que je ne ferai pas entière ; que m’importe donc ma moyenne horaire ? Je suis déprimée par les maux de tête, et vais — sans m’en apercevoir — très, très lentement. Ces pièces, je ne les aurai finies que le lendemain à midi (et même pas tout à fait), ce qui fait pour 15 h. de travail (et m. plus). 18 fr. + 3 fr. 25 + 23 fr. 50 = 44 fr. 75. Or pour faire 3 fr. de l’h., je devrais avoir gagné 45 fr. en ces 15 h.
Arrêt des comptes à 3 h.
Mardi. — Fini les C 4 × 16.
Vis M. P. R., chez Gorger (tours automatiques).
Vis M. P. R. à grosse tête hexagonale (). Il faut les placer de manière que le fraisage soit perpendiculaire à 2 côtés parallèles : (). Sans quoi pièce loupée. Acier fort dur. En les plaçant, on risque de les tourner. Dans toute l’après-midi (et le lendemain ¾ h.) je n’en fais qu’un carton de 1 400 (5 fr. les 1 000, + 1 fr. m., soit 8 fr.), avec une interruption pour 1 000 grosses vis en laiton sur la machine à côté, dont je n’ai pas le carton, mais qui sûrement ne sont pas payées plus de 4 fr. 50 au maximum. Soit en 6 h. ¼ (ou plus ?) gagné 8 fr. + 4 fr. 50 = 12 fr. 50. Ça, c’est du joli ! 2 fr. l’heure ! Heureusement que je me porte malade le mercredi matin.
Quête pour une ouvrière enceinte. On donne 1 fr., 1 fr. 50 (moi 2 fr.). Discussion au vestiaire (ça s’était déjà produit il y a 1 an, pour la même). « Alors, tous les ans ! — C’est un grand malheur, et puis c’est tout. Ça peut arriver à n’importe qui. — Quand on ne sait pas, on n’a qu’à ne pas… » L’Espagnole : « Je trouve que ça n’est pas une raison pour quêter, et toi ? » Je dis « Si » avec conviction, et elle n’insiste pas.
Quittant le lundi soir avec l’intention de me déclarer malade le lendemain matin, je me garde de manger plus qu’un sandwich acheté à 7 h., avec un verre de cidre. Me réveille à 5 h. ½ (exprès). Mange un petit pain le mardi matin. Id. seulement à midi, 3 petits pains le soir, et vais à pied porte de Saint-Cloud, avec un café express pour me faire dormir. Or tout ce régime a l’effet de me mettre en état d’euphorie !… Seulement une lenteur extrême dans le boulot.
Mercredi matin. — Finis le carton de 1 400 M. P. R., j’en fais 200 sur le nouveau carton — 5 fr. ou 5 fr. 80 ? Vais très, très lentement, mais me sens, par un sacré esprit de contradiction, singulièrement joyeuse et en forme.
Leclerc et Gorger [chef d’équipe des tours auto), les cartons des 1 000 pièces de laiton. Leclerc : « Si vous voulez arrêter, arrêtez-vous. »
Gagné 27 fr. 50 + 1 fr. + 1 fr. + 4 fr. (?) + 1 fr. + 7 fr. 50 (?) = 37 fr. ou 40 fr. 60 | théoriquement en 11 h. ½ (34 fr. 50…].
Lundi-mardi. — Vis C 4 × | 6 acier | 5 000 à 4 fr. 50 + m. 1 fr.| fr. 1 7.010 III | 013.252, fixant brides.
Vis M. P. R. acier, 4 000 à 5 fr. 80 + m. 2 fr. 1,5 | 747-327 | 046-543.
Ergot d’arrêt acier 2 000 à 4 fr. 50 + 2 fr. (?) 170 501 291 | 099.937 | fr. 1.
23 fr. 50 + 23 fr. 20 + 2 fr. + 9 fr. + 2 fr. = 59 fr. 70.
37 fr. + 59 fr. 70 = 96 fr. 70 en 11 h. ½ + 20 h. ½ = 32 h. 32 × 3 = 96.
Donc à supposer minimum de 3 fr., je suis à jour, mais juste… et il y aurait 12 fr. à rattraper sur l’autre quinzaine !
Lundi, mal en point. Rentrée infiniment plus pénible que je n’aurais cru. Les jours me paraissent une éternité. Chaleur… Maux de tête… Ces vis C 4 × 16 me répugnent. C’est du « bon boulot » ; il faudrait le faire vite, je n’y arrive pas. À peine fini, je crois, à 3 h. ½. Accablement, amertume du travail abrutissant, dégoût. Peur aussi, toujours, de desserrer la fraise. Ça m’arrive cependant. Attente, pour faire changer les fraises. J’arrive pour la 1 fois à changer une fraise moi-même, sans aucune aide, et Philippe dit que c’est bien au milieu. Victoire, meilleure que la vitesse. J’apprends aussi, après une nouvelle mauvaise expérience, à régler moi-même le serrage de la vis et de la manivelle du bout. Lucien oublie parfois complètement de la serrer… Les M. P. R. Michel me met en garde. Il ne les règle pas, mais le « lunettes ». Je les fais un peu plus vite que la fois d’avant, mais encore très, très lentement.
Mercredi. — Arrêtoir acier, fr. 1,5.
Bouchon conduit circulaire cuivre rouge 10 C. V., fr. 1,5.
4 fr. 50 × 3 + 3 fr. 70 × 3 + 3 fr.
13 fr. 50 + 1 fr. 10 + 3 fr. = 27 fr. 60, travaillé 10 h. ½. Manque donc 4 fr.
Jeudi. — Boulon serrage acier 8 C. V., fr. 1.
737.887 | 084.097, 3 000 à 4 fr. 50. m. 1 fr.
Bouchons conduit circulaire cuivre rouge, fr. 1, 5.
13 fr. 50 + 3 fr. 70 + 5 fr. + 3 fr. 80 + 4 fr. = 30 fr. Manque 1 fr. 50.
Donc manque 5 fr. 50 en tout. Peut-être compensé par la semaine d’avant.
Épisode des « arrêtoirs ». Michel, jeudi matin.
Lourdeur, mercredi et jeudi. Délices de la fraîcheur jeudi soir. Bonne…
Les arrêtoirs avaient été commencés la veille à 5 h. Ce mardi où j’ai cru m’évanouir, tant il faisait lourd, tant je me sentais tout le corps en feu, tant j’avais mal à la tête… Juliette me dit : « Fraise 1,5. » Je démonte ma fraise de 1, je vais changer les 2 et j’en tends une à Philippe en disant simplement : « C’est celle de 1. »
Chez Renault.
Lange : chef d’atelier — ancien régleur — maniaque pour l’ordre et la propreté, à part ça… Sourcils froncés, etc. ; attitude respectueuse des chefs d’équipe. Avec moi, assez gentil.
Roger (rempl. Leclerc) : régleur des perceuses.
Philippe : brute, régl. des tours.
Gros yeux… : grand blond, autre régl. des tours.
Lunettes…
Ouvriers : Arménien, fraiseur manœuvre à côté de 1 machine, ouvrier gentil et doux qui blague sur « les femmes qui iront à la guerre ». Italien, celui qui le remplace (sympat.).
Ouvrières : Bertrand — autre voisine (Juliette) — commençante — celle qui flirte avec Michel — La grande brune à 2 gosses — vieille des tours — femme d’Italien — perçage…
Chefs éq. :
Fortin : quel chic type…
Gorcher : tours auto, rigolo, sympathique.
Leclerc.
Chef en face ascenseur — ton de supériorité intolérable.
Michel.
Lucien.
Gagné à cette expérience ? Le sentiment que je ne possède aucun droit, quel qu’il soit, à quoi que ce soit (attention de ne pas le perdre). La capacité de me suffire moralement à moi-même, de vivre dans cet état d’humiliation latente perpétuelle sans me sentir humiliée à mes propres yeux ; de goûter intensément chaque instant de liberté ou de camaraderie, comme s’il devait être éternel. Un contact direct avec la vie…
J’ai failli être brisée. Je l’ai presque été — mon courage, le sentiment de ma dignité ont été à peu près brisés pendant une période dont le souvenir m’humilierait, si ce n’était que je n’en ai à proprement parler pas conservé le souvenir. Je me levais avec angoisse, j’allais à l’usine avec crainte : je travaillais comme une esclave ; la pause de midi était un déchirement ; rentrée à 5 h. ¾, préoccupée aussitôt de dormir assez (ce que je ne faisais pas) et de me réveiller assez tôt. Le temps était un poids intolérable. La crainte — la peur — de ce qui allait suivre ne cessait d’étreindre le cœur que le samedi après-midi et le dimanche matin. Et l’objet de la crainte, c’étaient les ordres.
Le sentiment de la dignité personnelle tel qu’il a été fabriqué par la société est brisé. Il faut s’en forger un autre (bien que l’épuisement éteigne la conscience de sa propre faculté de penser !). M’efforcer de conserver cet autre.
On se rend compte enfin de sa propre importance.
La classe de ceux qui ne comptent pas — dans aucune situation — aux yeux de personne… et qui ne compteront pas, jamais, quoi qu’il arrive (en dépit du dernier vers de la 1 strophe de l’Internationale).
Question de Det. (solidarité ouvrière).
Problème : conditions objectives telles que 1 Les hommes soient des chics types et 2 produisent.
On a toujours besoin pour soi-même de signes extérieurs de sa propre valeur.
Le fait capital n’est pas la souffrance, mais l’humiliation.
Là-dessus, peut-être, que Hitler base sa force (au lieu que le stupide « matérialisme »…)
[Si le syndicalisme donnait un sentiment de responsabilité dans la vie quotidienne…]
Ne jamais oublier cette observation : j’ai toujours trouvé, chez ces êtres frustes, la générosité du cœur et l’aptitude aux idées générales en fonction directe l’une de l’autre.
Une oppression évidemment inexorable et invincible n’engendre pas comme réaction immédiate la révolte, mais la soumission.
Àl’Alsthom, je ne me révoltais guère que le dimanche…
Chez Renault, j’étais arrivée à une attitude plus stoïcienne. Substituer l’acceptation à la soumission.